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La sélection Mosaïque 2021 : les compositeurs

Derrière les machines se cachent des technicien.n.e.s du son et des penseur.se.s musicaux. En composant des instrumentales sur-mesure, il.elle.s subliment le talent artistique des rappeurs. Certains ont d’ailleurs été particulièrement remarquables en 2021. Mosaïque livre sa sélection des compositeurs de l’année.


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Kosei, pilier de l’underground

L’homme derrière le boom de l’année se nomme Kosei. Co-signant la tape « KOLAF » avec La Fève en 2020, il a su s’entourer de la crème des new-comers (Khali, MadeInParis, Realo ou Tejdeen) pour imposer sa patte trap psychédélique et être un nom de l’underground du rap français. Son style teinté de bounce et de claviers divers n’est pas sans rappeler l’univers des beatmakers trap du milieu des années 2010 à la Métro, TM88, Ikaz Boi ou Myth Syzer.

Après avoir conquis la nouvelle scène, il s’est tourné vers des MC plus confirmé.e.s du jeu. Lala &ce, Slimka, Dimeh et Guy2Bezbar. La « ERRR » tape ne s’est pas non plus privée de ses services. Certes, le jeune producteur n’est plus en cosign, mais il a pu livrer trois tracks à La Fève dont le percutant LONERRR. Si son style signature est une trap planante, Kosei a prouvé qu’il ne se limite pas à des bangers de soirée rap. Dans Bonbon (Khali), VOITURE SPORTIVE ou RAT INTERLUDE (La Fève), le compositeur propose même parfois des mélodies aux accents « Kanyesques ». Kosei attendait 2021, 2022 attend désormais Kosei et pourrait le placer haut dans la hiérarchie des meilleurs producteurs français.

– Max Thomas

Skread, l’architecte de « Civilisation »

Comment ne pas associer le succès de « Civilisation » au compositeur Skread ? Si Phazz a grandement participé à la production de l’album, il demeure le chef d’orchestre de cet opus devenu le plus vendu en France en 2021, toute musique confondue. Une performance commerciale encore jamais vue dans le rap français à l’ère du streaming. Cerise sur le gâteau, le documentaire « Ne montre jamais ça à personne », qui a accompagné la sortie, a également levé le voile sur l’importance de son rôle auprès d’Orelsan. Véritable tête pensante, directeur artistique pragmatique et conseiller précieux. Une reconnaissance nouvelle pour lui qui a vu ses abonné.e.s sur Instagram grimper de 30.000 à 110.000 abonnés après la sortie de la série de six épisodes diffusée sur Amazon Prime.

Sur le disque, Skread livre des productions modernes en jouant avec les codes de l’électro, de la drill, mais aussi du disco. Un savant mélange qui prend forme sur les titres Ensemble ou L’odeur de l’essence dont les basses grésillantes ont secoué le mois de novembre. 2022 ne sera pas moins mouvementé pour le Normand aux manettes de la tournée hors-norme d’Orelsan. Elle s’achèvera en mars prochain avec cinq dates successives à l’Accor Arena. Pharaonique.

– Thibaud Hue

Guapo du Soleil, compositeur versatile

L’année 2021 sonne comme celle de la confirmation pour Guapo du Soleil. Sa polyvalence lui a permis de toucher plusieurs générations et de placer pour des artistes confirmé.e.s et émergent.e.s. À l’arrivée, les certifications sont de plus en plus sérieuses. En témoigne ses disques de platine et de diamant décrochés avec Aya Nakamura et Gambi. Ce jeune homme du Val-de-Marne est capable de composer des bangers avec des productions légères aux ambiances club qui oscillent entre respect des conventions et innovation.

Cette double tendance créative se manifeste dans des prods aux rythmiques chaudes et acoustiques formatées pour le top 50, mais aussi dans des textures plus glaciales et synthétiques rappelant les plus belles heures de la 808 Mafia. Des 808 compressées de Pyrex Whippa aux rimshot dansants (une technique de batterie) de DJ Khaled, Guapo du Soleil séduit et semble ne pas cliver. Proche de la scène émergente et du studio Avlanche, il a également composé pour les projets de Chanceko, DMS et Sonbest avec qui il s’élève depuis des années.

– Cédric Rossi

Dioscures, l’âme de « Ciela »

Après avoir achevé sa collaboration avec Laylow pour l’album « Trinity », Dioscures sort son projet « Ciela » en février 2021. Petit chef d’œuvre de composition, il s’accompagne d’artistes tels que Wit, Laylow, Madd ou encore le duo Dame Civile pour signer l’un des projets les plus marquants de l’année. Une fois cette page tournée, Dioscures s’associe à d’autres beatmakers et DJs pour créer le label Coast-Nation dont le premier single Block est sorti en novembre dernier.

Artiste à fleur de peau et magicien des 808, Dioscures a notamment eu l’occasion de collaborer cette année avec Squidji sur le très bon morceau Chanel Bag ou encore sur HELP !!! de Laylow. 2021 est pour Dioscures l’année de l’envol en solitaire, privilégiant désormais sa carrière solo aux collaborations en tant que beatmaker sur des albums ici et là. Sa singularité dans le paysage du beatmaking français et le succès de « Trinity » ont inscrit son nom au palmarès des beatmakers les plus talentueux du pays, lui offrant une voie royale vers un succès mérité.

– Cyprien Joly

Prinzly, toujours aux manettes

Toujours aussi engagé auprès de la scène belge, Prinzly continue de tracer sa route. Embarqué dans l’aventure « QALF » depuis plusieurs années, il lui fallait d’abord finir le travail auprès de Damso. Auteur sur la majorité des morceaux du double album, il signe neuf titres sur la partie « Infinity ». Des mois enfermés dans un studio avec le rappeur qui ne l’ont pas empêché de briller sur d’autres projets. Hamza ne pouvait se passer de lui pour développer de la drill sur les quatorze titres de « 140 BPM 2 ». Résultat, Prinzly place sur quatre sons, toujours en compagnie de son compère Ponko, et notamment sur la percutante introduction PTSD. Hamza que le compositeur accompagne souvent sur ses featurings, autant sur WINDOW SHOPPER PART. 1 avec Laylow, que sur Gossebumps avec Larry.

Pour lui, c’est aussi l’année des nouveaux défis. Avec Ponko (encore), Paco Del Rosso, Saint DX, Dioscures, Ikaz Boi, Sofiane Pamart et Benjay, il entoure le jeune Squidji sur la production de son premier album « Ocytocine ». Cet escadron de musiciens chevronnés tire sur l’artiste une couverture pop mélancolique, taillée sur-mesure pour sa proposition qu’il revendique comme du « RnB noir ». Au mois d’avril dernier, nous nous étions rendus à la première écoute du projet à Paris. L’interprète nous avait accordé une interview exclusive et confié quelques mots à propos de Prinzly : « Depuis qu’il(s) m’accompagne(nt), j’ai pris en maturité. Il(s) me donnent beaucoup de conseils. Prinzly, je le vois vraiment comme un grand reuf. » À la sortie, l’opus est remarqué et score 1.129 équivalent ventes dès la première semaine. De la réussite main dans la main, artiste et producteur sur un même pied d’égalité.

– Thibaud Hue

Mention spéciale : Loubensky

2020 avait été plus calme pour Loubensky, mais le multi-instrumentiste est de retour aux affaires. Et comment ne pas mieux démarrer l’année qu’avec un placement sur le banger Réel d’Hamza, en featuring avec Zed, hit de « 140 BPM 2 ». Puis, après un passage chez Eddy de Pretto et Gims, il s’immisce dans le projet de Vladimir Cauchemar « Brrr EP ». ll signe ainsi avec le producteur une instrumentale en duo signée Encore.

Mais la fête ne fait que commencer pour Clément Loubens. Il croise ensuite pour la première fois la route de Slimka et de Loveni. Il livre alors Intro TV et Cassim Sall pour le premier, MTV pour le deuxième. Et alors que l’été montre le bout de son nez, c’est avec Laylow qu’il croise le fer. Aligné sur cinq morceaux de « L’étrange Histoire de Mr. Anderson », dont SPÉCIAL et IVERSON, il participe au succès retentissant du deuxième album du rappeur toulousain. C’est aussi l’année des retrouvailles. S’il n’avait plus collaboré avec Ichon depuis 2018 et la Nova Grünt Tunes, les deux hommes collaborent sur deux tracks de la réédition de « Pour de vrai ». Enfin, à cette longue liste, s’ajoute aussi une participation à « OFFSHORE » de Edge. Loubensky co-produit le single porteur du projet, Schémas monotones, avec Johnny Ola. Haut en couleur.

– Thibaud Hue


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La sélection Mosaïque 2021 : les clips

D’une tour de 130 mètres de haut, à l’Olympia, en passant par Pornhub, les artistes francophones du rap français ont fait dans l’innovation pour mettre en image leur musique. Mosaïque a retenu sept visuels qui ont marqué la rédaction par leur originalité, leur esthétisme ou leur symbole et vous livre sa sélection des plus beaux clips de l’année. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.


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Joanna – Sur ton corps

Quand Joanna choisit de briser les tabous autour de la sexualité, elle ne le fait pas à moitié. L’artiste aux accents pop et RnB a décidé d’embaucher le couple le plus connu du Pornhub homemade, LeoLulu, pour le clip de son single Sur ton corps, tiré de son premier album. En résulte deux vidéos réalisées par la chanteuse elle-même ainsi que la réalisatrice Ambrr. Une version érotique où les deux amoureux se câlinent dans un lit immaculé et une autre pornographique mêlant scènes de sexe explicites et ombres chinoises. 

Derrière la caméra, Joanna tire les ficelles. « Je ne voulais pas que le focus se fasse uniquement sur le plaisir de la femme, mais plutôt sur celui des deux. Tout en étant consciente que mon point de vue est biaisé par nos constructions sociales », nous confiait l’artiste rennaise au début de l’année. L’ambiance à la fois sensuelle, électrisante et profondément féministe est saluée par la critique. Dès les premières images du clip, Joanna n’oublie pas de mentionner le travail du Strass, le syndicat du travail sexuel. Fidèle à ses engagements. Un pari réussi pour la jeune femme de 23 ans dont l’objectif était de parler de sexe crûment, sans faire la part belle à la culture du viol. 

– Manon Bernard

Sopico – Slide

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le jeune « So », comme on le surnomme, sait faire une entrée fracassante. En juin dernier, l’artiste de 25 ans est revenu avec Slide, un morceau aux sonorités rock et au visuel percutant. C’est en tant que « rackeur » (jeu de mot avec rappeur et rockeur, NDLR) que Sopico aime désormais se présenter. Naturellement, il choisit de s’entourer de l’équipe du film « Mission Impossible » pour marquer son grand retour après un an d’absence.

La Tour Pleyel (Seine-Saint-Denis) de 130 mètres de hauteur, le saut dans le vide, les feux d’artifices… Sopico se met en scène comme protagoniste de son propre film. Rien a été laissé au hasard par ce cinéphile qui, plus jeune, rêvait de faire du cinéma : « L’enfant qu’on voit au début du clip, c’est le public qui m’attend et qui m’appelle pour me dire « il est temps ». Moi, je suis en train de rêver en haut de cette tour. Je me réveille et je décide de reprendre du service. La métaphore des ouvriers est totalement liée au fait que c’est un travail d’équipe, un chantier. Ce que l’on voit dans le clip, ce sont tous les éléments dont on avait besoin pour faire le disque », expliquait-t-il au Parisien .

– Imane Lyafori

Hamza – Réel

Un hangar, des voitures de luxe, une émeute, des fourgons blindés, Hamza et Zed. Le tout dans un noir et blanc parfait. Il n’en faut pas plus pour que Hugo Bembi et Sacha Naceri signent l’un des plus gros clips de 2021. Pour annoncer « 140 BPM2 », Hamza étale son flegme. Voiture de luxe, grillz sur les dents, lunettes de soleil et cigarette dans une main.

Acculé par des hommes cagoulés, il se moque d’eux en rappant son couplet bien au chaud dans son opulence. Dès le plan d’ouverture, le rappeur mène l’assaut accompagné de militaires en blindés. Hamza démontre son changement radical d’ambiance, que cela soit musical ou en termes de direction artistique. La colorimétrie s’attache à un noir profond et un blanc clinquant, choix surprenant et à contre-courant de ses précédents clips. Le Belge est prêt à partir à la guerre en toute décontraction avec son allié Zed, dans l’un des clips les plus épiques de 2021.

– Cyprien Joly

Sonbest – Terre Noire

Allongé près d’un personnage peint tout en noir qui s’agrippe à lui, un faisceau de lumière survole Sonbest. Seul moment d’accalmie dans une ambiance thriller. Un jeune garçon qui court à perdre haleine, une sorcière non-voyante et une forêt sombre… Terre Noire synthétise tout l’imaginaire de la musique de l’artiste. Le visuel est mis en image par son acolyte de la première heure, SwimTheDog. Pour Mosaïque, il expliquait : « La personne qui s’aggripe à lui, c’est son propre démon, une personne qui le hante. C’est un peu comme une paralysie du sommeil. Il ne peut plus bouger. » Inspiré d’un film d’horreur britannique « His House », un rite tribal tente de défaire Sonbest de ses démons en lui ôtant la vue.

Un clip fidèle à l’univers de l’artiste qui rappelle celui d’Agonie issu de son premier EP. Terre Noire, sorti le 10 juin 2021, annonce avec profondeur et cohérence le projet « Arcane » de Sonbest. Mais dont son réalisateur SwimTheDog préfère ne pas tout dévoiler : « La sorcière est non voyante, Sonbest a les yeux bandés… Ce sont des symboles de l’inconscient. Je voulais faire parler autre chose que le regard. Mais il y a plein de significations possibles. Je préfère laisser libre cours à l’interprétation. »

– Lise Lacombe

Damso – 911

Comment montrer un gangster qui soudain s’adoucit et laisse, en l’espace de trois minutes, transparaître ses sentiments ? C’est le défi que relève Adrien Wagner avec le clip de 911, sorti en début d’année. Le réalisateur laisse son empreinte et son style avec des effets spéciaux en pagaille et des mouvements de caméra à 360 degrés déjà utilisés sur ses précédents projets.

Produit par Adeus, on y retrouve un Damso qui baisse les armes. L’artiste se dit « ramolli » par le charme de la mannequin Noémie Lenoir, invitée à jouer dans le clip. C’est sans rappeler ces paroles du morceau Autotune, extrait de son premier projet « Batterie faible » : « Tout est noir comme Noémie Lenoir ». Du haut d’un immeuble, à un bar à l’ambiance tamisée, en passant par une plage déserte, Damso nous emmène dans un voyage envoûtant, au rythme de la mélodie du morceau. Le rappeur belge offre une vidéo digne du septième art, alliant avec justesse musique et visuel. De quoi faire figurer 911 parmi les plus beaux clips de l’année.

– Théo Lilin

Slimka – Hollywood

À l’image de ce que laisse imaginer le titre, Slimka traverse la scène pour adapter en image son morceau Hollywood. L’artiste nous plonge dans des décors de cinéma dont ceux de ses précédents clips. Poursuivi par les fans à l’arrière de sa voiture de luxe, Slimka se réincarne façon superstar. Loin de l’univers dystopique et sanglant des morceaux Rainbow et Headshot, auxquels Hollywood est rattaché, l’heure est désormais à l’egotrip.

Dans une succession prenante de plans séquence realisée par Exit Void, Slimka nous emmène à ses côtés, caméra embarquée, afin d’assister à son auto-interprétation. Mise en abyme de la production d’un des ses clips, le Genevois déroule au rythme de la prod explosive de Sectra et Kosei. Dans un entretien accordé à Mosaïque, le rappeur exprimait sa volonté de faire reconnaître la valeur du rap suisse. Propos corroborés à travers le morceau qui s’ouvre ainsi : « J’viens mettre les pieds sur la table, J’viens mettre Genève sur la carte. »

– Marius Sort

Mention spéciale : Vicky R, Le Juiice, Chilla, Bianca Costa et Davinhor AHOO

« Icy, Juiicy, Vicky, Bianca, Pac-Man, c’est la folie. » Une folie et un projet qui fait du bien au rap français. Pour la première fois, cinq rappeuses se réunissent pour produire un morceau. Le documentaire « Reines, pour l’amour du rap » sur Canal+ dévoile sa conception. Durant quatre jours, elles se sont retrouvées dans une maison avec des producteurs pour écrire et clipper le morceau. Dans le visuel, à tour de rôle, Chilla, Bianca Costa, Davinhor, Le Juiice et Vicky R débarquent devant la caméra avec un style impeccable et de l’assurance à revendre. 

Le clip réalisé par Jean-Charles Charavin s’impose comme un cri de rage des rappeuses. Elles s’affirment haut et fort sur la scène rap et s’unissent façon sororité pour le faire. Chacune y va de sa punchline et impose son couplet, le tout dans un décor théâtral. Chilla conserve sa voix angélique tout en ne mâchant pas ses mots pour s’associer aux notes brésiliennes de Bianca Costa. L’insolence de Davinhor se mêle à la trap de Le Juiice et à la puissance de Vicky R. Le clip a été tourné à l’Olympia, qui pour l’occasion, a orné sa devanture des noms en lettres rouges des cinq artistes, prêtes à prendre tout la lumière en haut de l’affiche.

– Manon Bernard


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La sélection Mosaïque 2021 : les révélations

En 2021, quelques noms, pour certains encore presque inconnus des auditeur.trice.s, se sont faits entendre. Certain.e.s ont affiché des statistiques remarquables sur les plateformes de streaming. D’autres ont rempli des salles de concert avec une rapidité fulgurante. Ces artistes sont des révélations. Ils.elles viennent de passer un premier cap sérieux dans leur carrière et doivent désormais répondre aux attentes ou confirmer. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection des révélations de l’année.


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Benjamin Epps, uppercut de velours

Arrivé dans le paysage du rap français à la fin de l’année 2020 avec son EP « Le Futur », Benjamin Epps a profité de 2021 pour étoffer son répertoire et s’imposer comme l’un des rappeur.se.s à suivre de ces prochaines années. Avec son projet « Fantôme avec chauffeur », concocté avec l’aide du Chroniqueur Sale, le rappeur fait étalage de ses capacités. Flows kickés, punchlines percutantes et trashtalking sur des instrumentales boom-bap dépoussiérées, Epsito remet au goût du jour une certaine manière de rapper tout en s’inscrivant dans son époque. 

En plus de son dernier EP, l’auteur de Dieu Bénisse les Enfants s’est révélé à travers de nombreuses collaborations. Dinos, Vladimir Cauchemar, Selah Sue… Dans un featuring avec Zesau, il s’est essayé à la mélodie, rajoutant ainsi une nouvelle corde à son arc. Le MC originaire du Gabon ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Il devrait dévoiler son premier album dans l’année. Dans un entretien accordé à Mosaïque, entre deux répétitions dans la salle du FGO-Barbara à Paris (18e arrondissement), il confiait : « J’enregistrerai l’album à New York. Une semaine pour écrire les titres qui me manque et une autre pour tout enregistrer. Je veux avoir le mood, le grain, New York quoi ! Il me faut un studio qui a déjà accueilli des légendes pour avoir cet esprit là. »

– David Geenen

Ziak, noir c’est noir

2021. Les portes de la drill francophone sont enfoncées à coup de bottes renforcées. Ziak, lui, choisit de faire sauter le verrou avec la puissance d’un bélier. « Akimbo » insuffle un vent de fraîcheur électrique sur la scène française. D’influence britannique, le rappeur d’Évry déploie ses flows sur des productions aux breaks compulsifs. Il plonge l’auditeur dans une ambiance sombre et saillante. L’atmosphère ténébreuse trouve un écho dans les messages véhiculés : construction personnelle dans des milieux difficiles, course au paraître, poids de la société sur les désillusions d’une jeunesse enragée.

Le talent de Ziak repose sur sa faculté à prendre du recul sur cette situation. À ce niveau, Prière sonne comme un véritable aveu de repentance où le jeune artiste confesse ses erreurs passées. Dans une scène drill en pleine expansion, Ziak apporte une proposition concrète, novatrice. Tant les variations de tempo au sein de ses morceaux paraissent maîtrisées.

C’est d’ailleurs ce que confirmait en exclusivité le compositeur Focus Beatz à Mosaïque, auteur de sept prods sur le disque : « Après avoir écouté le morceau Fixette, je me suis dis qu’il y avait moyen que ça pète pour lui. Le flow, l’attitude… Il était différent. Il s’est réapproprié les codes de la drill UK. Artistiquement, je savais que ça allait aboutir. » À l’instar du guérisseur russe Raspoutine auquel Ziak fait souvent référence, le nouveau poulain du label Millenium pourrait bientôt être convié à la table des rois.

– Maxime Guillaume

Joanna, l’amour à grandes doses

Elle avait déjà été remarquée grâce à ses morceaux Séduction (2018) et Pétasse (2019). En 2021, Joanna s’est présentée à un plus large public avec « Sérotonine ». Un premier album qui installe un univers à fleur de peau où les mélodies cotonneuses contrastent avec les mots incisifs. En amont de la sortie du disque, l’artiste rennaise avait rencontré Mosaïque. Elle expliquait vouloir écrire l’histoire de « beaucoup de personnes qui commencent à flipper, à se poser trop de questions et à ne plus se faire confiance au moment où ils commencent à avoir des sentiments ».

« Sérotonine » parcourt les étapes des grands récits d’amour, de la rencontre au Goût de fraise à la lassitude qui se présente telle une Nymphe solitaire, en passant par la peur d’une Maladie d’amour. La poésie de Joanna ne s’embarrasse pas de respecter les frontières entre les genres, et l’autrice-compositrice jongle avec la pop, le RnB et même la trap dans Démons, sa collaboration avec Laylow. Un lyrisme qui devrait charmer de plus en plus d’auditeur.trice.s dans les prochaines années.

– Hong-Kyung Kang

So La Lune, le marathon 2021

Après une première mixtape couronnée de succès critique, So La Lune s’envole et signe une série d’EP. Le rappeur lyonnais originaire des Comores affirme son style et démarre l’année avec quatre projets : « Théia », « Satellite naturel », « Orbite » et « Apollo 11 ». La lune est partout, aussi bien dans ses titres de projets que dans sa musique, où on entend constamment « tsuki », qui signifie « lune » en japonais.

Son attirance pour cet astre, le rappeur l’explique par son mode de vie nocturne qu’il tente de traduire dans sa musique. Signé chez le label indépendant Low Wood, So La Lune s’est entouré de professionnel.le.s, venant faire taire les critiques qui pesaient sur ses textes sombres et sa voix aiguë auto-tunée. L’artiste a affiné sa trajectoire en 2021. Interrogé par Mosaïque en mai dernier, le rappeur le reconnaît : « Mes morceaux sont plus lisibles aujourd’hui. » Il clôture ainsi l’année avec « Failles », une suite de trois courts EP dans lesquels il mêle mélancolie et résilience. Pas besoin de faire de l’astrologie pour deviner que le succès du jeune rookie ne fait que commencer.

– Théo Lilin

Khali, une entrée fracassante

Tout au long de l’année, Khali paraissait aussi intouchable qu’insaisissable. D’une part, ses collaborations avec Malo, Chanceko et 99 se sont fortement distinguées sur la scène du rap underground. De l’autre, il a fait de sa créativité son principal atout avec son premier album « LAÏLA ». Sur ce projet, son troisième en deux ans, le rappeur bordelais a mis en musique ses états d’âme et la justesse de sa voix nasillarde.

Sur ses 11 titres, le rappeur prouve avoir passé un cap et confirme les attentes qu’il avait suscité à la sortie de son EP « Le tournesol » en 2020. Dans une année où la « new wave » a été une révélation pour grand nombre d’auditeur.trice.s, Khali est peut-être celui qui l’incarne le plus, malgré lui.

– Lukas Taylor

La Fève, l’audacieux

Il y a quelques semaines encore, les attentes et la pression étaient lourdes sur les épaules du jeune rappeur de Fontenay-sous-Bois. La Fève a su rentrer dans une nouvelle dimension en cette fin d’année avec une mixtape savamment préparée et adulée par la critique. Entré directement dans le top 10 des projets les plus streamés au monde sur Spotify lors de son démarrage, « ERRR » conclut une année en crescendo. Après une belle prestation sur « KOLAF », en septembre 2020, lui ayant permis de toucher un large public, Louis a su faire monter l’engouement autour de lui. Une ascension marquée par des apparitions toujours soignées. En featuring, comme sur le très bon Tous mes états avec J9ueve, mais aussi sur des projets collaboratifs de beatmakers comme ceux d’Unfamouslouie, du Blaze ou encore 99 & Wolfkid.

« Le fougueux » est sur tous les bons coups de l’année. Une progression qui se matérialise lors de la sortie de Mauvais payeur le 21 octobre 2021. Le single, produit par Demna, marque le grand retour de La Fève en solo. Les compteurs s’emballent. Le personnage s’installe. La « ERRR » tape n’est pas encore annoncée que son succès est déjà quasi-assuré. Deux mois plus tard, c’est avec un généreux 18 titres que La Fève vient chérir son public. Un projet riche et cohérent qui réussit à ne pas tomber dans la redondance grâce à des morceaux courts et à une grande variété de productions. Une mixtape maîtrisée de bout en bout qui le fait définitivement sortir des buissons de l’underground. 

– Robin Spiquel

Mention spéciale : Zamdane, le déjà révélé

Zamdane est-il une révélation de l’année 2021 ? Cette question a animé un débat passionné au sein de la rédaction de Mosaïque. Si le succès à grande échelle du Marseillais ne date pas d’hier, il vient de monter encore le niveau d’un cran. Révélé depuis son titre Favaro sorti en 2017, il était peut-être de ceux.celles sur qui la lumière est apparue trop tôt. 2,4 millions de vues sur l’un de ses premiers morceaux et la machine pensait être lancée. Après avoir dévoilé cinq freestyles Affamé en 2018, le jeune artiste prend une pause pour revenir en 2020. Reprenant alors quasiment de zéro, le jeune rappeur marocain revient avec d’autres intentions, de nouveaux flows, une nouvelle image. Et la métamorphose se concrétise réellement en 2021.

Avec une nouvelle façon de chanter et une écriture plus ancrée dans son quotidien, Zamdane trouve la combinaison parfaite pour faire passer de la mélancolie et dégager une sincérité qui lui est propre. Hayati, le freestyle Skyrock Le monde par ma fenêtre, ou plus récemment ses featurings avec la Fève, Dinos et JMK$ sont sûrement les morceaux les plus mémorables de Zamdane cette année. Son premier album sortira en 2022 et la tournée médiatique pour l’annoncer a déjà commencé. Le Marseillais tentera donc d’achever sa mue cette année avec un projet très attendu. Si son statut ne permet pas de le classer dans les Rookies Of the Year après ce qu’on peut considérer comme un faux départ, il ne fait aucun doute que le trophée de Most Improved Player (ce titre récompense le joueur ayant le plus progressé par rapport à l’année précédente en NBA, NDLR) est pour lui.

– Max Thomas


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La sélection Mosaïque du mois de mai

Au mois de mai, fait ce qu’il te plaît. C’est sur cette vague qu’on choisi de surfer Joanna et Squidji, en délivrant des albums concepts sur le thème de la relation amoureuse. Au même moment, les projets de Khali et L’Or du commun ont fait briller des univers authentiques sur des compositions sur-mesure. Enfin, Jewel Usain et ISK ont dévoilé un premier jet prometteur et détonant. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection du mois de mai. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.

« Sérotonine » – Joanna – 7 mai 2021

Quelques semaines après avoir téléphoné à Joanna pour évoquer le clip de Sur Ton Corps, diffusé sur Pornhub avec le duo star Leolulu, nous avons retrouvé la chanteuse en visioconférence pour parler de son projet « Sérotonine » sorti le 7 mai 2021. « Ce premier album m’a permis de faire un résumé de ma dernière relation et m’a équilibrée. J’avais besoin de définir tout ce qui se passait dans mon for intérieur et j’ai tout examiné », nous a raconté Joanna, en cherchant parfois ses mots.

À travers quatorze morceaux, l’artiste originaire de Rennes a monté un concept de toutes pièces : une histoire d’amour racontée de A à Z. En relevant le défi du storytelling, elle met en exergue des schémas relationnels qu’elle souhaite expliquer, comprendre et parfois déconstruire. Un premier album réussi où l’amour est perçu sous forme de cycle qui semble se répéter sans cesse et sans surprise, dans lequel le début inclut la fin et où l’amour rime souvent avec désamour. 

– Thibaud Hue

« Mode Difficile » – Jewel Usain – 7 mai 2021

Quand Jewel Usain décide de choisir le mode difficile pour réussir le jeu vidéo de sa carrière, il ne fait pas les choses à moitié. L’EP « Mode difficile » sorti le 7 Mai 2021 a toutes les qualités pour être considéré comme un album charnière. Aux côtés des producteurs Madka et Antoine Bodson, Jewel livre « le projet de [sa] ie-v ». Un featuring avec USKY, quelques morceaux storytellings et des transitions léchées nous plongent dans l’univers maintenant bien dessiné de l’artiste. Ce projet confirme que le rappeur souhaite s’installer confortablement sur la scène du rap français. Comme il le dit si bien dans le titre Paw patrol« J’connais mon but. »

– Amaël Coquel

« Avant la nuit » – L’Or Du Commun – 14 mai 2021

Avec une telle cover, le trio bruxellois annonçait la couleur. Entre rouge et bleu, folie et réflexion, rap et chant, Swing, Primero et Loxley semblent avoir trouvé le bon équilibre. Porté par un escadron de beatmakers et de musicien.n.e.s de renom, l’album s’articule entre morceaux rap et chansons lancinantes. Du crépuscule à la nuit, la plume toujours aussi bavarde de l’ODC varie les exercices de styles : textes à thèmes et réflexions plus vaporeuses. À la baguette, les producteurs PH Trigano et Phasm nous ont raconté les coulisses de la création musicale du projet, composé à huis clos dans un studio perché dans les Ardennes.

Avec Lous & The Yakuza, Zwangere Guy, Caballero et Roméo Elvis invité.e.s sur la tracklist, les Belges jouent en famille. Un opus soigné et réussi, même si certain.e.s pourraient reprocher un manque de prise de risque. Mention spéciale au morceau Inertie, à savourer allongé.e dans un bain chaud pour une écoute optimale. 

– Robin Spiquel

« LAÏLA » – Khali – 21 mai 2021

Si le mot « LAÏLA » était intégré au dictionnaire, il serait rangé près du mot « éclosion ». Avec ce projet de onze titres, accompagné d’une pochette aussi énigmatique que lui, Khali laisse transparaître la richesse de ses émotions tout en se démarquant de la scène rap française actuelle. Un pari réussi par le choix de productions dantesques. Les morceaux produits par Bloody et Kosei, en particulier, rappellent le travail des producteurs américains Wheezy et Mike Dean. Le résultat final sonne comme le fruit d’un travail mûrement réfléchi d’un artiste qui a pensé sa musique avant de délivrer son premier album. Permettra-t-il à cette nouvelle vague de rappeur.se.s français.e.s issu.e.s de Soundcloud, avec La Fève et Chanceko en prime, d’atteindre de nouveaux sommets ? « LAÏLA » laisse en tout cas croire au renouvellement du genre, porté par des univers aussi aboutis que celui de Khali.

– Lukas Taylor

« Vérité » – ISK – 28 mai 2021

Pour son premier album « Vérité » paru ce vendredi 28 mai, ISK a mis toute sa hargne et sa sincérité à l’ouvrage. Après avoir déjà démontré sa capacité à adopter un style plus mélodieux sur certains titres de sa mixtape « Le mal est fait », l’étoile montante du 77 (Seine-et-Marne) se montre encore plus à l’aise au chant qu’auparavant. Malgré tout, le rappeur cherche toujours des repères, en témoigne la tentative peu convaincante du morceau club Le billet. De Sofiane, Niro, Alonzo à Uzi en passant par Da Uzi, ISK parvient à servir un projet correct avec une liste d’invités intergénérationnel. Un premier jet encourageant.

– Yassine Ben Amor

« Ocytocine » – Squidji – 28 mai 2021

L’amour selon Squidji. Ce sentiment complexe qui régit nos liens est observé, exploré, questionné par l’artiste tout au long de ce troisième opus. Avec « Ocytocine », le rappeur de 22 ans mélange les univers et s’entoure d’artistes comme Josman, Lala &ce, Jäde ou encore Disiz La Peste. Un challenge qui porte ses fruits, notamment avec le morceau Cicatrices : une ode à toutes les femmes accompagnée par la voix mélodieuse de Lous & The Yakuza. Un titre touchant qui « évoque quelque chose de tabou », nous a-t-il confié dans l’intimité d’une cabine d’enregistrement après l’écoute de son projet.

Les différentes sonorités proposées par le rappeur, avec l’aide de beatmakers comme Ponko, Prinzly ou encore Paco Del Rosso, offrent une palette de couleurs variées, capable de transporter l’auditeur tout en restant cohérente. Ce troisième album peut être perçu comme quelques pages d’un journal intime dans lesquelles Squidji nous partage sa vulnérabilité avec A.M.O.U.R ou encore sa fierté mal placée avec INSTA. Un storytelling maîtrisé de bout en bout.

– Imane Lyafori

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Entretiens Rencontres

Joanna, le pouvoir de la Sérotonine

Quelques semaines après avoir téléphoné à Joanna pour évoquer le clip de Sur Ton Corps, diffusé sur Pornhub avec le duo star Leolulu, nous avons retrouvé la chanteuse sur Zoom, en plein mois de mars. Cette fois, sa perruque orange est de sortie et elle entame tout juste la promotion de son premier album studio : « Sérotonine », prévu pour le 7 mai 2021. À travers quatorze morceaux, l’artiste originaire de Rennes a monté un concept de toutes pièces : une histoire d’amour racontée de A à Z. En relevant le défi du storytelling, elle met en exergue des schémas relationnels qu’elle souhaite expliquer, comprendre et parfois déconstruire.

Joanna est souriante derrière son écran d’ordinateur. En répondant à nos questions, elle pense, se reprend quand elle observe une contradiction, mais semble apaisée par son discours et par son album aux vertus presque thérapeutiques.

Sérotonine : nom féminin.
1. Neurotransmetteur qui permet la transmission entre deux neurones. Elle est aussi appelée « hormone du bonheur ». Un taux bas de sérotonine est associé à un syndrome dépressif.
2. Premier album de Joanna, sortie fixée le vendredi 7 mai 2021.

Enfermée dans les cercles vicieux de ses relations passées, Joanna cherche à entrevoir la lumière pour ne pas sombrer. Le diagnostic est sans appel : la jeune femme est malade d’amour. Pour commencer sa thérapie, elle cherche à élucider les mécanismes qui mènent à son trouble. Comme une scientifique, elle écrit et couche sur du papier ses maux pour les décortiquer et les disséquer. « Ce premier album m’a permis de faire un résumé de ma dernière relation et m’a équilibrée. J’avais besoin de définir tout ce qui se passait dans mon for intérieur et j’ai tout examiné », nous raconte Joanna, en cherchant parfois ses mots.

En retraçant ses expériences pour mieux expliquer ses réactions, Joanna reconstitue, presque à son insu, une histoire d’amour étape par étape en racontant la fin d’une relation et le début d’une autre. Un storytelling naturel qu’elle a choisi de mettre en avant avec une tracklist explicite. La rencontre, la séduction, la peur, la jalousie, la frustration… Elle confesse : « Je ne suis pas partie du concept. Dans chaque morceau, je parlais d’un moment précis de l’histoire sans m’en rendre compte. J’en ai pris conscience petit à petit et j’ai assemblé toutes les pièces du puzzle. » 

Une histoire sous forme de cycle qui semble se répéter sans cesse et sans surprise, dans lequel le début inclut la fin et où l’amour rime rapidement avec désamour. « Le schéma que je peins est celui de beaucoup de personnes qui commencent à flipper, à se poser trop de questions et à ne plus se faire confiance au moment où ils commencent à avoir des sentiments », précise la Rennaise. 

« Destruction », « Malédiction », « Trahi »… Tout le long du disque, Joanna chantonne le fatalisme de l’amour. Alors même qu’aucun orage ne vient assombrir le paysage idyllique des débuts de la relation, celle qui a choisi de ne pas y croire chante déjà son désespoir dans Petit Coeur : « Tout petit cœur est envahi, tout petit cœur se sent trahi, ton petit cœur sera détruit. » La chanteuse dépeint l’effroi du sentiment d’abandon à l’autre qui mène souvent à la fuite : « Tout ce qu’on sait faire c’est se surprotéger, être méfiant et jaloux. On a peur de ce qu’on a même pas encore ressenti, que ça tourne mal. » 

Une bascule dans la méfiance incarnée par l’image de la sérotonine qui donne aussi son nom au morceau racontant l’étape de la jalousie. Lorsque l’on demande à l’artiste de nous expliquer ce choix, elle répond instinctivement : « Manque de sérotonine = manque de confiance = jalousie. C’est un peu ça le schéma. » Consciente d’avoir été un peu trop spontanée, elle esquisse un sourire devant sa webcam. 

« J’étais sûre que Laylow allait accepter parce qu’artistiquement il ne pouvait qu’être touché par la musique et par le thème. On a vite compris tous les deux que c’était évident. »

Joanna à propos de son featuring avec Laylow

La jeune artiste, aux cheveux parfois orangés, se place ainsi en sociologue de l’amour et illustre les rouages de l’échec amoureux, né de nos frustrations sociales. À l’image du morceau Nymphe solitaire dans lequel elle déconstruit le regard porté sur le désir féminin : « Dans notre société, si une femme aime trop le sexe, elle est soit nymphomane, soit mal baisée… C’est hyper tabou et c’est une histoire que beaucoup de femmes vivent. La façon dont on regarde le plaisir féminin doit être reconsidéré. »

Parler d’amour pour Joanna, c’est aussi requestionner des schémas malicieusement imprimés dans nos esprits par la perversité de leur banalité : « Une nymphomane, ce n’est rien d’autre qu’une femme qui, comme les hommes, aime le sexe. C’est un terme qu’il faut banaliser et qui ne doit pas renvoyer à quelque chose de péjoratif. » Elle concrétise alors cette volonté avec le titre Sur ton corps et son clip qui redonnent au plaisir féminin une place centrale dans la relation sexuelle.

Ces déconstructions sociales participent à guérir sa maladie d’amour et aussi à comprendre ce qui mène à la frustration. Un sujet pilier de l’album que la chanteuse a choisi d’évoquer aux côtés de Laylow, rappeur fiévreux de mélancolie, sur Démons. Torturé.e.s par la relation amoureuse, ces deux cœurs qui cherchent à éviter la rupture et le déchirement se sont réuni.e.s pour laisser libre cours à leurs blessures. « J’étais sûre qu’il allait accepter parce qu’artistiquement il ne pouvait qu’être touché par la musique et par le thème. On a vite compris tous les deux que c’était évident », se souvient-elle. 

Seul featuring du morceau, il propulse Joanna en novembre dernier au devant d’une nouvelle scène. Si elle comprend désormais que l’on puisse la rapprocher du rap, elle refuse d’être catégorisée comme une actrice du mouvement à part entière. De la même manière, elle insiste sur les différentes grilles de lecture que peuvent comporter son album, pour ne pas être rangée dans une case. « Tout le monde peut se retrouver dans mes morceaux. Je me suis inspirée de moi, mais aussi de ce qui m’entoure : mes relations amicales, ce que me racontent mes copines, comment ma mère vit sa relation avec mon père… »

Ainsi, c’est dans cet élan qu’elle consacre le titre étape de la nostalgie à sa mère : Maman. Un soir dans son home studio, elle allume son micro et enregistre un texte. Les toutes premières prises sont finalement gardées et donnent naissance au morceau. « J’ai trouvé ça fort », raconte-t-elle. « C’est un titre important. Il arrive juste avant que je prenne la décision d’arrêter la relation, avant Désamour et Alerte Rouge. C’est comme si j’avais consulté ma mère et qu’elle m’avait dit de suivre mon instinct. »

L’amour conduit-il forcément ceux et celles qui y ont recourt à des impasses de souffrances ? « Non », répond la chanteuse… avant d’hésiter. « J’ai vécu mes relations comme ça, mais aujourd’hui j’ai envie de me dire que ce n’est pas l’amour qui détruit. On reproduit des schémas mais sans les comprendre. On est des handicapés de cet aspect de nos vies. » Pensive, elle conclut : « J’ai toujours ces mécanismes de protection négatifs, mais je résonne mieux. L’album ne m’a pas guérie, mais au moins je sais ce qui pêche et je fais plus confiance à l’autre comme à moi. »

« Sérotonine », disponible sur toutes les plateformes de streaming le vendredi 7 mai 2021.

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Décryptages Investigation

Joanna : le chant de la sensualité

Après avoir exprimé ses frustrations amoureuses aux côtés de Laylow, Joanna n’en finit plus de vibrer. C’est à l’aube d’une Saint-Valentin confinée, le 10 février 2021, que l’artiste a souhaité sortir des sentiers battus, comme pour réveiller nos cœurs endormis. Prenez deux figures du porno français et un morceau plein de désir, vous obtiendrez un clip sur-mesure, emprunt de créativité, d’engagement et de bienveillance. À distance, la chanteuse est revenue avec nous sur les coulisses du visuel de son dernier single : Sur ton corps.

Une petite caméra à la main, Joanna s’approche discrètement de LeoLulu pour capturer l’intensité de leurs ébats. Dans les draps blancs du studio Maurice à Asnières-sur-Seine (92), la jeune rennaise a réuni le duo français, stars du porno homemade, pour donner vie à son dernier single Sur ton corps. Pendant trois minutes de frénésie disponibles sur Pornhub depuis le 10 février 2021, le couple s’enlace et performe à la cadence de la voix sensuelle de la chanteuse. 

Pour l’artiste, ce virage artistique, pourtant inédit, est apparu comme une évidence. Elle nous raconte : « Ça fait longtemps que j’avais cette idée en tête. Je suis en contact avec LeoLulu depuis qu’il·elle·s m’avaient demandé l’autorisation d’utiliser mon morceau Séduction pour l’introduction d’une de leur vidéo (Présent sur son premier EP : « Vénus » (2020), NDLR). Nous n’avions pas encore eu l’occasion de lier véritablement la musique et le porno ensemble. Ce clip était l’occasion parfaite et j’ai tout de suite pensé à il·elle·s. Je leur ai proposé pendant le premier confinement et il·elle·s ont dit oui tout de suite. »

« J’ai dû m’adapter à leur contrainte : c’était un tournage d’une heure avec une seule prise. Il·elle·s ne voulaient pas faire l’amour deux fois dans la journée. »

– Joanna

Sur le plateau, Joanna n’en est plus à son premier coup d’essai en tant que réalisatrice. Elle donne le rythme, accompagne les acteurs·rices et filme. Tout en guidant les premiers traits de ce visuel décomplexé, elle se confronte à la spontanéité de l’acte sexuel. « J’ai dû m’adapter à leur contrainte : c’était un tournage d’une heure avec une seule prise. Il·elle·s ne voulaient pas faire l’amour deux fois dans la journée, mais au moment du tournage, il·elle·s se sont sentis prêt·e·s à tourner les autres plans où il y a des projections d’images en ombres chinoises. C’était très freestyle », explique Joanna en précisant que le duo jouait pour la première fois devant d’autres personnes. Elle ajoute : « Il·elle·s devaient parfois faire des pauses parce qu’il·elle·s n’arrivaient pas trop à se concentrer. » 

Crédit : Capture écran du clip Sur ton corps.

Lola Levent, manageuse de l’artiste, a assisté au tournage avec attention. Elle témoigne : « Nous avons pris beaucoup de précautions pour que LeoLulu ne se sentent obligé·e·s ou forcé·e·s de rien et que le consentement soit respecté à chaque instant. Il y a eu une très belle bienveillance sur le tournage. »

Avant de concrétiser cet élan de créativité, Joanna a pourtant eu des appréhensions. Préjugés, idées reçues, stéréotypes, la jeune femme confie sa surprise d’avoir eu tant de retours positifs : « J’avais peur que l’on me pointe du doigt par rapport à mon discours féministe et au fait que je mette en scène deux blancs hétérosexuel·le·s avec une sexualité non-inclusive. Le public a finalement bien reçu mon message et l’esthétique a plu. »

Pour préparer le visuel, les discussions ont été nombreuses en amont du tournage pour s’assurer de la justesse du ton. Même si « leur manière de faire l’amour reproduit un schéma classique hétéronormé », elle raconte avoir voulu équilibrer le propos par le choix des images. « Je ne voulais pas que le focus se fasse uniquement sur le plaisir de la femme, mais plutôt sur celui des deux. Tout en étant consciente que mon point de vue est biaisé par nos constructions sociales. »

Ambrr, la co-réalisatrice et amie de l’artiste, le confirme : « Nous voulions de la réciprocité, pas comme dans le porno basique. Le fait que LeoLulu soit un vrai couple, deux personnes amoureuses qui font l’amour, ça nous a permis de laisser la caméra tourner pendant une heure sans diriger leurs rapports sexuels. »

Crédit : Capture écran du clip Sur ton corps.

Pour utiliser Pornhub sans donner de la lumière au site X, l’artiste a dû jouer les équilibristes. Si elle avoue avoir eu peur de s’associer à la plateforme, régulièrement controversée, LeoLulu a fini par dissiper ses doutes : « En tant qu’acteur·rice·s porno, il·elle·s m’ont expliqué que ce n’est pas une situation noire ou blanche. J’ai voulu me servir du problème pour le critiquer. Instagram, Facebook ou Twitter véhiculent des messages tout aussi problématiques, mais on en parle moins car ce n’est pas du porno. »

Pour exécuter cette gymnastique, Joanna et son entourage ont décidé de mettre en avant le Syndicat du travail sexuel en France (STRASS) avec un message de prévention, affiché dès le début du clip : « Les travailleur·se·s, et particulièrement les femmes, sont régulièrement victimes de violences dans le cadre de leur profession. » 

Une manière de remettre en avant les difficultés d’exercice de la profession : « Le fait que le sexe soit tabou m’énerve. Je trouve ça hypocrite. C’est quelque chose qui régit notre société et on fait comme si cela n’était pas le cas. Ce tabou met en danger les gens qui travaillent dans le sexe. Ce sont des humain·e·s qui ne se font pas respecter. Le fait de les voir m’a fait prendre conscience de la difficulté de ce travail. C’est une profession vraiment à part entière et qui devrait être reconnue. »

Sortie de l’expérience, Ambrr fait d’ailleurs un autre constat : « Filmer ces moments de sexe était beaucoup moins vulgaire que certaines scènes auxquelles j’ai pu assister entre des réalisateurs et des modèles qui ne sont pas bien traitées. »

Crédit : Éléa Jeanne Schmitter/Émilie Pria.

Si cette proposition se démarque nettement de clips musicaux français, Vald avait déjà, avant elle, utilisé les rouages de l’industrie pornographique dans l’un de ses visuels. En 2015, le rappeur d’Aulnay-sous-Bois (93) se mettait en scène devant les ébats de Nikita Belluci et Ian Scott pour son morceau Selfie. Sur un tout autre registre, l’acte sexuel reprenait les codes du porno traditionnel en affichant une domination de l’homme sur la femme.

Six ans plus tard, Joanna ne souhaite pas pour autant condamner la démarche artistique de Vald : « Je suis une femme et j’en ai marre de me faire écraser par le patriarcat. Lui, c’est un mec blanc, hétéro, avec du pouvoir, donc je ne pense pas qu’il ressente le besoin de renverser les codes. Je ne blâmerais pas le fait qu’il ne se soit pas exprimé autrement. C’est comme aller manifester pour une cause qui ne te concerne pas, c’est dommage, mais je respecte. »

Si la jeune artiste, aux cheveux parfois orangés, n’a pas pour ambition de faire de la musique engagée, elle cherche à utiliser la notoriété dont elle dispose pour faire circuler ce qu’elle considère comme des « ondes positives ». Elle conclut : « Je sais qu’en chantant, j’influence. C’est pour cela que je fais attention à mes messages et j’y mets du poids. » Au téléphone, Ambrr voit loin lorsque l’on évoque la suite de la carrière de son amie, avant de tempérer : « Ça ne dépend pas que d’elle. Le public est-il prêt à recevoir son discours ? C’est ça la question. »