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Face à face Rencontres

La destinée musicale de Zinée

Repérée depuis la sortie de son premier EP « Futée » en novembre 2021, Zinée a trouvé sa place sur le spectre rap avec un univers robotique teinté de bleu. Celle qui ne se considère pas comme « un phénomène » a conscience de l’originalité de sa proposition. Mosaïque l’a rencontré à l’occasion de la sortie de « Cobalt », un EP de dix titres, sorti le 23 juillet 2021. De nature timide et discrète, elle a accepté de se livrer sur son enfance, sa collaboration avec le rappeur Sheldon ou encore son inévitable tristesse. Tout au long de votre lecture, retrouvez les photos d’Ulysse Carbajal pour Mosaïque.

À son arrivée dans les studios de son label Low Wood à Aubervilliers, Zinée est accompagnée de son manager Charlie et de Poune, sa chienne, ancien animal maltraité, qu’elle a adopté depuis un mois. Pendant que celle-ci s’amuse avec une balle de tennis lancée par la rappeuse qui s’exclame : « Viens là ma fille ! », l’artiste se prête au jeu des photos. Devant le disque d’or de Booba pour l’album « Panthéon », Zinée hésite à poser : « Je ne sais pas trop comment être conquérante. » Pourtant, son projet « Cobalt » dévoilé le 23 juillet 2021, regorge d’une insolence naturelle que Zinée prête au second degré. 

Dès le début de notre échange, la rappeuse dénote par sa spontanéité enjouée et sa facilité à se livrer. De son vrai nom Lisa, Zinée aurait dû s’appeler Zinédine : « Je m’appelle Zinée parce qu’on m’appelle Zizou depuis que je suis petite. Mon père voulait m’appeler Zinédine mais la mairie de Toulouse a refusé. Mon entourage a continué à m’appeler Zinée. » Comme si ses proches avaient prédit que Lisa aurait besoin d’un nom de scène, Zinée devient naturellement le surnom de la jeune fille. 

« C’est toi le bulldog qui ne veut pas être signé ? »

Dans son tee-shirt noir, son jean bleu droit et ses baskets Adidas à scratch, la Toulousaine est arrivée à Paris il y a deux ans et demi. Venue pour travailler, elle est responsable du stand Tony la fripe dans le centre commercial Citadium. Rapidement, la musique la rattrape : « Je n’étais pas venue dans l’optique de vivre du son, maintenant j’en vis depuis un an. » En six mois, tout s’emballe. Sa signature est le résultat d’une succession de rencontres. En arrivant à la capitale, Zinée retrouve son ami, le manager de Petit Biscuit qui lui présente des copain.ine.s à lui.

« J’ai dit à Sheldon que je voulais faire un truc un peu bizarroïde, avec un univers robotique, du rap mais pas trop non plus et c’est un mec qui a compris directement. C’est formidable. Je ne peux que lui dire merci. »

– Zinée

Parmi eux.elles, le réalisateur Mohamed Chabane, qu’elle surnomme « Momo », lui présente l’artiste Michel, également signé chez Low Wood. Ensemble, il.elle.s vont à un barbecue où des membres de la 75e Session sont présents. Un peu par hasard, elle leur fait écouter sa musique : « Je n’étais jamais allée en studio. J’avais enregistré ça sur snap avec une pote qui mettait la prod sur son téléphone. Ne jugez pas (rires). C’était vraiment un truc horrible. Ça durait 40 secondes, ça s’appelait quelque chose comme IVR. » 

Mais ce jour-là, le rappeur Sheldon, clé de voute du collectif parisien, n’entend pas ce « truc horrible » que dépeint Zinée. Il perçoit un potentiel et l’encourage. Au départ, elle veut rester indépendante par crainte de l’industrie musicale : « Sauf qu’un jour, je bois un verre avec Momo et Michel. Guillaume, le producteur de Low Wood arrive et me dit : « C’est toi le bulldog qui ne veut pas être signé ? (rires) » Rassurée par Michel et Sheldon, elle se lance. Sa seule condition : faire sa musique avec ce-dernier avec qui elle crée « un lien affectif » depuis longtemps, sans encore faire de musique ensemble.

Devenu depuis son mentor, Sheldon crée avec elle son premier EP « Futée » avant de réitérer sur son nouveau projet « Cobalt ». Une collaboration indispensable à la rappeuse : « C’est un mec très sensible, qui donne sa chance à beaucoup de monde. C’est un humain exceptionnel. » Avec son accent chantant du sud, Zinée prend une voix perchée et s’amuse : « Je suis arrivée en lui disant que je voulais faire un truc un peu bizarroïde, avec des voix, un univers robotique, du rap mais pas trop non plus et c’est un mec qui a compris directement. C’est formidable. Je ne peux que lui dire merci. »

Un destin tracé 

En quelques mois, elle se retrouve signée en label sans n’avoir encore jamais mis les pieds en studio : « Je ne sais pas si je suis croyante ou pas, mais pour moi, c’est un alignement des planètes qui est incroyable », confie-t-elle. Un alignement des planètes qui la suit depuis son adolescence. Enfant « taquet » dyslexique, dont même « l’orthophoniste ne sait plus quoi faire », Zinée est très timide. Elle mélange les mots et les lettres, et rien n’y fait. Sa mère lui souffle l’idée de tenter le chant : « Je n’avais rien à perdre alors j’ai essayé avec mon oncle qui jouait de la guitare. Il a été choqué de ma voix et m’a dit : « Tu te fous de ma gueule, t’as une voix comme ça et tu le dis pas ? ». J’ai répondu : « Ça va, c’est la première fois que je chante, m’engueule pas (rires). » 

Son timbre de voix unique s’entend dès les premières notes qui s’échappent de sa trachée : « J’ai la voix très aiguë parce que j’ai des cordes vocales très petites. Ça restera comme ça toute ma vie. » Contrairement à ce que laisse à penser sa signature vocale, Zinée ne travaille pas avec l’auto-tune mais avec un correcteur qui rend sa voix « plus ronde » et qui la modifie « note par note »

« Pendant un moment, je me suis trompée de rêve. Je ne voulais pas faire partie de ces gens qui se réveillent à 40 ans, en se demandant ce qu’ils font depuis vingt ans. »

– Zinée

Avec une mère danseuse de flamenco et un père adepte de popping (style de danse qui correspond le mieux au funk ou G-funk, NDLR), ses parents sont persuadé.e.s que Lisa a une place à se faire dans le milieu artistique. Zinée, elle, ne le voit pas du même œil : « Pour moi, la musique c’était chanter dans les mariages. Dans ma tête, c’était impossible d’en faire une carrière. » Elle se passionne alors pour la couleur et la lumière au cinéma et souhaite devenir technicienne. Un jour, elle réalise qu’elle n’est pas faite pour ça : « J’ai sué pour ça et finalement je n’étais pas bonne, alors j’ai arrêté. Même ma meilleure pote m’a dit : « Mais c’était ton rêve ! », et je lui ai répondu : « Je crois que je me suis trompée de rêve ». Je ne veux pas faire partie de ces gens qui se réveillent à 40 ans, en se demandant ce qu’ils font depuis vingt ans. » 

Sa fascination pour les couleurs ne la quitte pas pour autant, d’où le nom de son projet « Cobalt », en référence au bleu du cobalt, un métal : « Je ne sais pas comment l’expliquer. Quand je ferme les yeux et que j’écoute un son, j’ai une couleur qui me vient. Je n’y peux rien du tout. J’ai vu du bleu en faisant le projet. Ce sont différentes teintes de bleu mais le cobalt est très important. » C’est avec l’artiste Bouherrour, auteur du tableau qui illustre la pochette du projet « Cobalt » qu’elle trouve le nom du projet. Le tableau a été pensé par le peintre sans que Zinée ne lui ait donné aucune indications. (Découvrez point par point les étapes et les réflexions de leur travail racontées par Zinée à la fin de l’article, NDLR.)

Le syndrome de synesthésie ne quitte jamais la rappeuse notamment lorsqu’elle évoque les derniers projets qui l’ont marqués : « Khali, c’est un beau jaune, un jaune un peu pastel. Un orangé un peu pastel aussi et il y a du rose. Du rouge aussi. Un bon gros rouge, un rouge carmin, de rouge à lèvres. »

La tristesse affirmée 

Entre deux visions colorées, Zinée caresse sa chienne Poune, qui se tient sagement à côté d’elle tout le long de l’entretien. Au moment où nous rencontrons l’artiste, son projet doit sortir dans deux jours. Lorsqu’elle apprend que nous avons pu écouter « Cobalt » en avance, l’artiste se recroqueville dans son fauteuil en cuir, légèrement gênée de rencontrer ceux.celles qui ont pu pénétrer dans son univers, avant de demander timidement : « Vous l’avez aimé, ça va ? ». 

Timide, Zinée l’est et l’a toujours été. Pourtant, face à nous, elle se confie sans chercher à se dérober : « Je serai timide toute ma vie, mais on ne peut pas en tant qu’artiste ne pas parler de notre projet, se dévoiler, et expliquer pourquoi je suis en face de vous. Je trouve ça important. » Une réserve qui cache une volonté permanente de se protéger : « Pour moi, l’humain est hyper imprévisible. C’est ma vie qui a fait que j’ai du me protéger des gens. Je suis une éponge qui a beaucoup donné mais désormais, je me préserve et je consacre mon énergie aux gens qui en ont vraiment besoin. »

Sa musique lui permet de démontrer qui elle est vraiment : « Les gens me disent souvent t’as l’air super enjouée et pourtant t’es triste dans tes sons. Mais ceux qui rigolent le plus dans une journée, ce sont ceux qui pleurent le soir. Je ne serai jamais dans une lumière totale et c’est quelque chose que j’ai compris très tôt dans ma vie. Accepter qui on est, c’est commencer à se soigner et aller de l’avant. » 

« Cobalt » en est la preuve. Démarré en janvier 2021, le projet reflète ses énergies du moment où elle s’enfermait avec Sheldon de 9 h 30 à 4 h du matin en studio : « Faire un truc solaire avec Sheldon, c’était compliqué. On fonctionne beaucoup à l’instinct et a ce qu’on ressent sur le moment. C’était une période un peu compliquée de ma vie. Je voulais que les gens comprennent ma sensibilité. Je suis une personne très triste et je ne veux pas cacher ça. »

« J’ai besoin de mettre des choses trash en mot pour avancer. J’ai besoin qu’on comprenne que j’ai vécu des choses compliquées et que certains se reconnaissent. »

– Zinée

Une volonté de ne pas cacher mais aussi de ne pas embellir la réalité dans ses morceaux : « J’aime bien le gore. Quand j’ouvre l’EP par : « J’avais 18 agrafes dans la gorge », c’est que je me suis vraiment fait opérer de la gorge. J’ai besoin de mettre des choses trash en mot pour avancer. J’ai besoin qu’on comprenne que j’ai vécu des choses compliquées et que certains se reconnaissent. Ça m’aurait fait du bien plus jeune des gens qui disent les choses telles qu’elles sont. »

Très pudique et après avoir traversé des années où elle a « tout perdu très très vite », dont plusieurs proches d’affilée, notamment son père, elle tient aujourd’hui à s’entourer de personnes qui lui sont chères : « Pour moi, chaque personne qui m’entoure collabore avec moi. Zinée, c’est plusieurs gens. Avec Sheldon, on a un lien très fraternel. Tous ceux qui font partie du projet se sont autant impliqués. » Lorsqu’elle évoque ses featurings, l’artiste ne cache pas son admiration : « Sean, c’est un mordu de travail. Il faut trop rider avec des gens comme ça. M Le Maudit, c’est mon sang. Pour moi, c’est un humain précieux. Je le mets dans une petite verrière avec une petite clé. »

Avant la sortie de son EP, Zinée s’est fait tatouer « Cobalt » sur la main droite, histoire de marquer à jamais ce que la vie lui a pratiquement offert : « Moi, je l’ai toujours dit. Si dans un an je dois retourner travailler, je suis contente que Dieu m’ait laissé vivre ce que j’ai vécu. Si demain tout s’arrête, je suis très heureuse. Après, si le rêve peut continuer, on continue. » En attendant de voir ce que les étoiles ont de nouveau prévu sur son chemin, Zinée espère ne pas décevoir son public avec « Cobalt » : « Je préfère avoir 10 000 personnes qui m’écoutent que 100 000 qui ne me suivent que pour une seule musique et qui n’écoutent pas le reste. Je veux rester fidèle à ce que je suis. C’est comme un magasin, si tu y vas pour du chocolat et que le lendemain il vend du matériel pour le cinéma, tu ne reviens pas chez lui. » Lorsqu’on lui soumet l’idée qu’un jour, peut-être, elle devra vendre autre chose que du chocolat, Zinée sourit malicieusement : « Tinquiète pas pour ça. »

La création de la pochette

Découvrez la réalisation de la cover du projet « Cobalt » par Bouherrour racontée par Zinée, en cliquant sur les animations sur la cover de « Cobalt » juste en dessous. Vous pouvez également activer le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquer en bas de droite pour mettre en plein écran.

Retrouvez « Cobalt » de Zinée dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

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Entretiens Rencontres

La Miellerie : « C’est un projet ouvert, pas un album niche qui ne parle qu’aux beatmakers »

Siméon Viot et BBL sont deux beatmakers belges. En 2019, ils unissent leur force pour créer un duo, La Miellerie, et multiplient les placements d’instrumentales. Alors que leurs productions résonnent dans les prestigieux albums de Niska, Roméo Elvis ou encore Caballero & JeanJass, ils décident de se lancer dans la création de leur premier album : « Première récolte », paru vendredi 23 juillet 2021.

Pendant plus d’un an, ces deux musiciens vont inviter vingt-deux artistes à poser leur voix sur un projet de douze morceaux. Le casting mêle des têtes d’affiches comme Isha, Primero ou encore Caballero, à des rappeurs encore en développement comme Geeeko, Gutti ou New ATL. À l’occasion de cette sortie événement, Siméon Viot et BBL de La Miellerie ont accepté d’emmener Mosaïque dans les coulisses de la création de ce premier album de producteurs.

Pourquoi avoir décidé de vous lancer sur ce premier album ?

BBL : Cette idée est née il y a un an et demi. On avait déjà voulu faire ça chacun de notre côté, mais séparément ça aurait été plus compliqué. On avait moins de moyens.

Siméon : On voulait créer de la musique sur laquelle on avait la main. On est nombreux à vouloir faire ça mais ce n’est pas évident à mettre en place.

Que vous manquait-il ?

Siméon : On avait besoin de mieux connaitre l’industrie et la production d’un album, de A à Z. 

BBL : Il y aussi le fait que pendant plusieurs années, on s’est fait des contacts, on a crée des relations et de la confiance avec des artistes. Avoir à disposition un studio d’enregistrement est aussi important, faire sans c’est super dur ! On a plus de skills et on est plus complet aujourd’hui. On sait enregistrer, mixer, faire une réal…

Produire son propre album est-il un cap nécessaire, en tant que beatmaker, pour passer un cap ? 

Siméon : Au niveau de notre nom, je ne pense pas que ça soit fondamental. Lorsque Metro Boomin le fait (avec sa première mixtape « 19 & Boomin », en 2013, NDLR), ça ne lui donne pas plus de notoriété. Pour La Miellerie, c’est surtout intéressant en tant qu’expérience. Plutôt que de produire track par track, on invite des artistes à venir vers nous.

BBL : On a déjà passé beaucoup de caps et on a produit pas mal de titres. Je pense même que placer pour Niska par exemple nous donne plus d’exposition que notre propre projet. Mais c’est une bonne carte de visite à présenter.

Qu’avez-vous appris tout au long de la construction de « Première récolte » ?

BBL : Gérer les budgets, tenir les délais… 

Siméon : C’est vraiment une autre démarche. On est responsables et on doit tout suivre de jour en jour. Est-ce qu’on a la cover ? Est-ce qu’on sera bon pour la date de sortie ?

BBL : On a vraiment dû planifier. On a pris des semaines entières pour ne faire que du mix. On a pas eu peur de se dire de ralentir les placements, quitte à manquer quelques opportunités pour rester focus.

Siméon : Ce que j’ai appris aussi, c’est qu’on a tendance à donner beaucoup d’informations musicales. Mais quand tu mixes, tout ressort plus fort et plus clair. Les défauts ressortent plus facilement. 

Quelle a été la première pierre du projet ? 

BBL : C’était une session avec Caballero et Geeeko. C’était cool et ça s’est super bien passé. Ils ont grave bien joué le jeu. C’était un signe de l’univers qui nous disait : « Allez c’est maintenant, vous pouvez vous lancer ! »

Siméon : Louis (BBL, NDLR) travaille souvent avec eux et c’était une collaboration nouvelle qui n’avait jamais eu lieu. Le contact a été très bon.

Certains rappeurs collaboraient ensemble pour la première fois. Pourquoi avoir provoqué ces featurings inédits ?

Siméon : C’était un objectif. On aurait pu directement faire collaborer Caballero et JeanJass, mais ce n’était pas l’idée. On a vérifié à chaque fois que les artistes ne s’étaient pas encore croisés. On voulait quelque chose d’intéressant. Ça a aussi permis de confronter des artistes confirmés à des novices. C’est le cas d’Isha et Nixon.

Sur le track avec Le Motif, qui est aussi beatmaker, vous êtes trois techniciens réunis autour d’un morceau. Comment ça se passe en studio ?

Siméon : Le Motif a pris une prod qu’on avait déjà composée avec Louis à distance. Il nous a juste renvoyé les accords plaqués avec une mélodie. J’ai ajouté des drums, on a bougé quelques trucs et c’était bon.

BBL : Il est venu au studio valider la composition et il a posé pendant deux heures sans interruption. Une vraie énergie.

Siméon : C’est un technicien mais il s’est vraiment placé en tant qu’artiste. Et le thème qu’il a abordé a fait que c’est le seul morceau qui est resté solo. Il y a eu des tentatives, mais ça n’a pas fonctionné. Il a fait un son unique.

Avez-vous été plus exigent que d’ordinaire avec les artistes présents sur la tracklist ?

Siméon : Effectivement, on peut se permettre d’être plus à cheval sur notre vision. D’habitude, si un artiste ne veut pas d’un violon sur une prod, on le retire par respect. Là, sur notre album, on peut les rajouter après coup si on le souhaite.

BBL : On en demande plus aux artistes : « Tu peux venir enregistrer ? Valider le mix ? Tourner le clip ? » Finalement, je trouve qu’on a pas eu à le faire de trop. Les artistes ont aimé notre direction artistique. Il y a toujours eu une bonne ambiance. Certains se sont rencontrés en studio pour la première fois et ont gardé contact.

Dans quelle mesure vous autorisez-vous à rentrer dans le texte des artistes ? 

Siméon : On les a laissé vraiment libres. C’est moins notre domaine. 

BBL : On se concertait quand même. Avec Isha et Nixon, il y avait ce truc dans la pièce où on s’est dit : « Il faut faire un banger, passe-passe, kické. » Si l’un des deux était parti sur son enfance en mode mélancolique, on lui aurait dit que c’était pas le mood. On s’intéresse surtout aux vibes et aux toplines. C’est cool de laisser l’artiste avec ses inspirations et de seulement le diriger sur la manière de délivrer son texte.

Avez-vous invité des artistes qui n’ont pas répondu présent ? 

Siméon : Je voulais vraiment Hamza et Damso. Ce-dernier n’a pas dit non mais juste que ça risquerait d’être compliqué.

BBL : On a pas de relation avec eux donc c’est plus dur. Hamza qui connaît bien Ikaz Boi par exemple ne rate pas ses compiles à lui. Mais finalement, on a eu beaucoup de Belges et beaucoup de gens en devenir.

Quelle est la phase de la création qui a suscité le plus de débat ?

Siméon : La réalisation et le mix ont été très longs et ont amené beaucoup d’échanges. Sur notre groupe WhatsApp, on se renvoyait des trucs tout le temps. Avec Sly, notre producteur, on s’appelait régulièrement pour régler un instrument qui sonnait trop aiguë par exemple. On ne connaissait pas cette partie de la création.

BBL : La politique de l’équipe c’est que tout le monde peut amener une idée. Chacun de notre côté, on pouvait proposer et confronter ce qu’on avait. Il n’y a pas d’ego.

Siméon : C’est la musique qui gagne, on le sent quand c’est meilleur.

À quoi ressemble votre couleur ?

Siméon : On cherchait quelque chose de rythmé, très hip-hop, même si on a fait une drill. On peut travailler avec des artistes afro et tout, mais on voulait un son hip-hop, rapide et cadencé. On a mis beaucoup de flûtes aussi, on s’en est rendu compte après.

BBL : C’est rarement bête et méchant et on essaye toujours d’amener de l’originalité et de la mélodie. On a choisi de ne pas faire un album de producteur où les instrus sont vraiment spéciales avec plein de textures. On voulait surtout faire du bon son.

Siméon : On recherche l’alchimie entre les artistes. Ce que je reproche parfois aux gens qui sont dans la musique c’est de faire de la branlette intellectuelle. L’oreille n’apprécie pas toujours. On ne voulait pas se casser la tête, sans pour autant faire quelque chose de simpliste. C’est un projet ouvert, une bonne compile, pas un album niche qui ne parle qu’aux beatmakers.

Louis : C’est un peu comme DJ Khaled. Il n’a pas les prods les plus sophistiquées, mais il a le bon artiste au bon moment qui sort le bon couplet. C’était notre démarche.

Pourquoi ne pas laisser de prod nue comme on trouve parfois dans les albums de producteurs ?

Siméon : On avait eu cette idée, mais ça ne rejoignait pas notre volonté de faire de la musique pour les gens au sens large et pas seulement pour les musiciens.

BBL : On a même pensé à faire des featurings de beatmakers, mais ça ne s’est pas fait.

Avez-vous pris des albums de producteurs comme modèle ?

Siméon : Timbaland, Metro Boomin… On a été jeter un coup d’œil sur plusieurs projets pour voir si on avait fait une tracklist assez longue par exemple. On a scruté leur format pour avoir des idées. Mais on ne s’est pas inspiré de leur musique.

Lorsque l’on est un créateur de matière son comme vous, est-ce possible d’être satisfait de sa création ?

Siméon : Pour être honnête, je suis fan des morceaux mais on a été au mastering il y a encore trois jours et j’ai demandé à changer une fréquence sur un instrument. J’écoutais le morceau Gimmick avec Isha et Nixon en soirée hier et je me disais : « Ah tiens le hit-hat… ». Tu ne quittes jamais l’exigence, même quand c’est sorti. C’est ce qui définit la façon dont tu vas tailler la pierre sur laquelle tu bosses. Même quand c’est fini, c’est pas fini. 

BBL : C’est notre héritage et notre réputation à terme. 

Quand est-ce qu’on sent que le projet est définitivement terminé ?

Ensemble : C’est la deadline !

Siméon : Personnellement, quand j’avais tenté de faire une compile seul, c’était ce qui m’avait manqué. Quand tu ne fixes pas de limite, c’est flou. Le temps passe et tu finis par lâcher.

BBL : Si on avait eu deux mois en plus, on aurait sûrement fait deux mois de mixage (rires). Mais on a aussi cette envie de lâcher le projet et passer à autre chose. On le donne bien, mais on le donne quand même. 

Siméon : On est fiers de ce qu’on a fait et la perfection n’existe pas. On est très contents d’être arrivés à ce niveau-là de la création. C’est ensuite au public de juger. L’album s’appelle « Première récolte » donc c’est ouvert à une suite…

Retrouvez « Première récolte » de La Miellerie dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Chroniques

« L’Étrange Histoire de Mr.Anderson » – L’avis de la rédaction

Vendredi 16 juillet 2021 sortait « L’Étrange Histoire de Mr. Anderson », le deuxième album de Laylow. Après le succès critique et commercial de « Trinity », érigé comme l’un des meilleurs projets de l’année passée, le rappeur toulousain signe son retour avec un opus concept. Une nouvelle histoire et un nouveau casting pour continuer de s’affirmer comme l’une des têtes les plus créatives du rap français. La rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet et donne son avis.

« Une balade musicale avec un réel message politique »

Quelle performance du Lay. Seulement un an et demi après « Trinity », il a réussi à me surprendre par la complexité du projet. On ressent la volonté de placer la barre aussi haute que sur son dernier album et ça fait du bien de voir un artiste en vogue ne pas s’endormir sur sa notoriété. Parler de son histoire de manière aussi intime et crue était un vrai challenge. Une étrange histoire de jeunesse bien plus complexe que sa précédente relation avec une intelligence artificielle. Voilà qui explique sûrement une direction artistique moins cohérente mais pas moins intéressante que sur son dernier opus. Le storytelling reste quant à lui toujours aussi efficace, qu’il s’agisse de l’histoire globale du projet ou des tranches de vie racontées dans certains morceaux comme les somptueux VOIR LE MONDE BRÛLER et LOST FOREST. Côté featuring, l’alchimie est à la hauteur du casting. Damso et Hamza enflamment le début de l’album, quand Alpha Wann et Wit. apportent leur sens de la découpe. Beaucoup moins convaincu cependant par la prestation minimale de Nekfeu sur SPECIAL. Les interludes sont tout aussi pertinents et ces dialogues bruts viennent donner du relief et du sens. La dualité Jey / Mr. Anderson est assez bien exploitée et nous invite directement à la réflexion. Même si le discours de l’album, de croire en ses rêves, est finalement très classique et déjà bien abordé dans le rap, Laylow y apporte sa touche personnelle. Loin des grandes heures du rap conscient, cette balade musicale dans les souvenirs d’un jeune artiste transmet un réel message politique à ses auditeurs et auditrices : « Écoute toi ».

– Robin Spiquel

« Il aborde un sujet souvent négligé, celui des violences faites aux femmes »

Le nouvel album de Laylow offre une double lecture : « L’Étrange Histoire de Mr. Anderson » telle qu’elle apparaît dans les skits cinématographiques, puis la musique du projet. Sur le plan musical, le rappeur rayonne. Sa sélection de featurings montre une évolution notable par rapport à ses derniers jets avec un éventail diversifié d’artistes bien incorporés à son univers. Les sonorités des productions, elles, ne sont pas sans rappeler les têtes d’affiches du rap américain comme Kendrick Lamar et Travis Scott. Cependant, le fond de l’histoire et le traitement cinématographique qui lui est consacré sont, à mon avis, trop banals. Certains sketchs deviennent gênants, voire prétentieux. L’interprétation de Mr. Anderson fait d’ailleurs pâle figure à côté de celle de Trinity, sur son album du même nom. Cela dit, les titres demeurent excellents et se fient facilement aux réécoutes, même si j’ai dû faire abstraction de certains interludes. J’aimerais aussi souligner trois morceaux en particulier. HELP !!! qui aborde un sujet important souvent négligé par les rappeurs, celui des violences faites aux femmes, ainsi que les deux titres avec Hamza qui s’écoutent comme la bande originale d’un film de gangsters des années 1980 dans lequel le Bruxellois endosse avec aisance le second rôle, à la hauteur d’un Joe Pesci.

– Lukas Taylor

« L’outro UNE HISTOIRE ÉTRANGE clôture ce chapitre avec une morale qui n’est pas sans rappeler celle racontée dans Notes pour trop tard (« La fête est finie », 2017) par Orelsan. »

Imane Lyafori

« Jey révèle ici ses doutes et ses démons »

C’est l’histoire d’un jeune Toulousain qui se rêve en prodige du rap français. Pour cela, l’artiste de 28 ans se heurte à bon nombre d’obstacles en commençant par lui-même. Il expose les prémices d’un succès qui met du temps à être établi. Jey révèle ici ses doutes et ses démons qui le rongent dans la construction d’une carrière qu’il désire plus que tout autre chose. Mr. Anderson agit comme cette détermination qui ne cesse de le pousser à se dépasser. L’auditeur alterne alors entre le comportement parfois chaotique d’un Jey qui tente de voir le bout du tunnel, à l’image du morceau VOIR LE MONDE BRÛLER, et de son alter ego qui lui rappelle qu’il est SPECIAL. Un message qui résonne avec toutes celles et tout ceux qui bataillent pour faire entendre leurs voix et se créer leurs propres chemins. L’outro UNE HISTOIRE ÉTRANGE clôture ce chapitre avec une morale qui n’est pas sans rappeler celle racontée dans Notes pour trop tard (« La fête est finie », 2017) par Orelsan : l’important est de faire confiance au temps tout en ayant foi en soi. Ou comme dirait Laylow : « C’est ta façon de faire et c’est la meilleure au monde, juste parce que c’est la tienne, ma gueule… ».

– Imane Lyafori

« Laylow s’impose avec un album indéniablement inspirant »

En prenant des allures de Martin Scorsese pour Vogue, Laylow n’a pas trahi l’esthétique cinématographique de son album au casting d’exception. Toujours aussi exigeant, l’artiste toulousain livre un album ambitieux dont le scénario déborde presque un peu trop sur la musique et dont l’histoire personnelle et complexe se suit avec une facilité surprenante. Alors que pour son premier album, « Trinity », l’écriture et les sujets abordés me semblaient trop simples et monotones, Laylow a su donner une nouvelle dimension à son art en dénonçant des problèmes de société tels que les violences conjugales ou policières. En filigrane, il porte un message fort : suivre ses rêves. L’homme de l’année 2020 garde son statut en 2021 et s’impose avec un album indéniablement inspirant.

– Amaël Coquel

Retrouvez « L’Étrange Histoire de Mr.Anderson » de Laylow dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Face à face Rencontres

Clara Charlotte, rêveuse lucide

Parfois pétillante et spontanée, parfois réfléchie et prudente, Clara Charlotte fait ses premiers pas dans le grand bain. Avec son premier EP « Venus », paru le 4 juin 2021, elle dévoile les premières teintes de son univers musical. Entre ses inspirations soul, trap, et ses featurings avec Squidji, Geeeko et Prototype, la chanteuse originaire d’Orléans dresse une proposition de caractère et s’imagine déjà de grands projets.

Assise à une terrasse parisienne, elle s’est confiée à Mosaïque sans avoir peur de rentrer dans son intimité ou dans ses réflexions personnelles sur sa musique et sa nouvelle vie d’artiste. Tout au long de votre lecture, découvrez le shooting d’Inès Mansouri qui a photographié la jeune femme dans une rue parisienne. Sans filtre.

Quand Clara Charlotte nous rejoint sur la terrasse du restaurant Aux saveurs d’Italie dans le 17e arrondissement de Paris, accompagnée de son manager, elle rayonne. Ces dernières semaines ont été décisives pour la jeune artiste qui a dévoilé son premier jet artistique. Si certaines premières propositions restent discrètes, « Venus », son EP de six titres, n’est pas de ceux-là. Remarqué à sa sortie, le projet a éveillé la curiosité des plus grand.e.s. Avec un sourire béat, elle soulève avant de commencer l’entretien : « Je n’attendais pas vraiment de retours. Mais finalement, j’ai eu des messages de gens à qui je n’aurais jamais pensé que ça plairait. » Elle énumère. « Amel Bent, Mehdi Maïzi… C’est surprenant pour une petite personne comme moi d’être prise dans ce filet sans s’en rendre compte. Ça fait peur aussi. J’ai envie de la garder cette peur parce que sans elle, on ne fait plus preuve de courage. »

La jeune orléanaise prend rapidement les rênes de la discussion. Ravie de pouvoir s’exprimer sur son art, elle n’hésite pas à s’épancher lors de ses réponses et à rebondir par elle-même. « Ce nouveau projet, c’est un bébé sur lequel je travaille depuis que j’ai 18 ans et qui a bien grandi. C’est frustrant de devoir montrer celle que j’étais il y a trois ans alors que j’ai 21 ans aujourd’hui. » Pourtant, même si le temps s’en est allé, l’authenticité de sa musique est toujours la même : « J’évolue et je me renouvelle sans cesse dans mon art mais ça reste le même tissu. »

Un tissu sur lequel elle a cousu de nombreuses influences bien distinctes. Le sixième et dernier morceau du projet en témoigne : « Elle, c’est un son que j’ai écris il y a deux ou trois ans. Il y a un côté très instrumental avec une guitare brute. C’est le côté de Clara Charlotte soul qui écoutait plus jeune du Aretha Franklin. » Pour se constituer une ADN sur-mesure, la chanteuse a digéré ses influences : « Quand je suis arrivée à Paris, les gens ont commencé à me dire : “On dirait que t’écris des textes rappés mais que tu les chantes.” J’ai commencé à chanter du RnB soul sur des prods trap et à écrire façon rap des textes que je mettais sur du RnB. Ça marchait dans les deux sens, alors j’ai fusionné les deux. »

Empreinte d’éclectisme, Clara Charlotte teste et tente de s’ouvrir à d’autres horizons pour se renouveler. Parfois sans succès, mais sans regrets : « Si je teste une nouvelle couleur et que ça ne me fait rien dans le ventre, c’est que ça ne me parle pas. J’ai testé la country RnB (rires) et ça ne l’a pas fait du tout. C’était pas moi. » Et pour opérer des virages artistiques contrôlés, elle s’est entourée de producteurs d’expériences comme le confirmé Junior Alaprod ou 99, beatmaker de référence sur la scène rap émergente, auteur de trois instrumentales sur « Venus ». Elle raconte : « Quand 99 m’a fait écouté des prods pop avec de la guitare, un peu à la Angèle, The Weekend ou Jorja Smith, c’est la première fois que je me suis sentie capable d’aller faire ce délire là. Depuis, je continue de travailler avec lui et on fait toujours mieux qu’avant. »

De l’autre côté de la vitre du studio, loin des tables de mixage et des micros, Clara Charlotte se découvre moins concentrée, plus songeuse mais pas moins lucide. Pour elle, se livrer dans un texte comme sur son titre Cassiopée est naturel : « Quand je l’ai enregistré, j’ai pleuré. En écoutant le son et les paroles, je me suis rappelée que j’avais beaucoup souffert et avoir mal à ce moment là m’a fait du bien. » Pourtant, trouver un équilibre personnel au milieu de cette démarche artistique n’est pas aisé : « La complexité pour nous, les artistes, c’est qu’on doit écrire sur notre vie. Quand les gens vont taffer, ils sortent de leur vie. Le boulanger, quand il part taffer, il n’est plus avec sa femme, ses enfants… Alors que nous, on doit sans cesse se ressasser des souvenirs, des flashs, des disputes, des moments qui font du mal ou du bien. Et on sort rarement de ce carcan. On a pas le droit à cette part d’intimité cachée que tout le monde a. On dévoile tout au public. »

Elle reprend, déterminée : « Je dois composer avec le fait d’être une jeune femme noire de 21 ans avec des problèmes, compartimenter ma vie, en dire assez sans tout dévoiler au public et essayer de rester stable. » En discutant, nous comprenons que pour Clara Charlotte « compartimenter » rime avec « se protéger ». Comment garder un masque pour que le public ne saisisse pas toutes ses faiblesses, tout en restant assez transparente pour faire vibrer ses auditeurs ? C’est tout le paradoxe qui secoue la chanteuse. Elle enfonce le clou : « Ce masque, nous l’avons tous. L’humain est incapable d’être bon entièrement. Il y a forcément un moment dans une vie où ton côté bon devient mauvais pour l’autre. »

En prenant une gorgée de Perrier, elle réfléchit et reprend : « Vous connaissez l’histoire du scorpion et de la grenouille ? Nous hochons la tête de droite à gauche. En voulant traverser une rivière, une grenouille se fait arrêter par un scorpion. Le scorpion lui dit : « Écoute, prend moi sur ton dos, promis je te pique pas. » Elle le prévient : « Mais si, tu vas me piquer ! » Il lui répond : « Si tu me fais traverser, je te jure que non. » Elle hésite puis s’exécute pour lui venir en aide. Soudain, une douleur foudroyante lui tape le dos. Le scorpion l’a piqué. Elle lui dit : « Mais pourquoi tu m’as piqué ? On va mourir tous les deux. » Il lui répond : « Bah je suis un scorpion. C’est dans ma nature. Même si je t’ai promis que j’allais être bon avec toi, je ne pouvais pas ne pas te piquer », conclut-elle fièrement. Morale de l’histoire : « C’est pour ça qu’il faut compartimenter et garder un jardin secret. C’est ce que j’essaye d’expliquer dans ma musique. »

Cette histoire, elle la doit à son grand-père, lui aussi très intéressé par la musique : « Papi écoute du Drake, il écoute du rap et regarde Skyrock ! » Comme lui, son entourage familial a fait preuve d’un soutien nécessaire : « Mes parents ont été les premiers à croire en moi, à me donner une guitare et m’entendre chanter. » Mais avant de pouvoir s’affirmer comme chanteuse, Clara Charlotte confie avoir eu des difficultés à trouver une place dans son environnement d’adolescente : « Je n’étais pas la plus jolie fille, pas la plus drôle. J’avais pas de petits copains à foison, ni beaucoup de copines. Je faisais juste tout ce que je savais faire. J’étais tellement maladroite que je ne touchais à rien. J’étais juste bonne à être mignonne, à faire des câlins et sourire. C’est cette place que je pensais avoir. Et c’était pas moi. J’étais la « sœur », « la fille », « la petite ». J’avais jamais l’impression que c’était moi qu’on présentait. J’avais l’impression d’être vide. Mes parents ne pensaient pas ça de moi mais je le sentais comme ça. »

Depuis, la jeune femme a quitté Orléans, sa ville d’origine, pour rejoindre Paris et confirmer sa volonté de vivre de sa passion. Un déménagement qu’elle a jugé vital : « Ça a été très dur venant de province parce que je n’avais pas eu beaucoup de soutien de là d’où je viens. Je n’avais pas beaucoup d’amis. Quand je suis arrivé à Paris, je n’avais aucun contact mais j’ai pu avancer. Orléans s’est réveillé quand ça a commencé à prendre à Paris. J’ai quand même beaucoup de reconnaissance pour quelques médias de cette ville qui m’ont soutenue et m’ont propulsée. »

Même si elle juge avoir la maturité d’une femme de 35 ans, Clara Charlotte s’autorise aussi à rêver pour ne pas perdre son innocence et garder des objectifs. « Elle rêve de quoi, Clara Charlotte ? », la questionne-t-on. « Du Stade de France minimum ! répond-t-elle du tac au tac. C‘est tellement gros que ça sonne bête mais je suis là pour bosser. Je me donne dix ans pour aller le plus loin possible. Mes parents ont un certain âge, ils ne sont pas éternels et je veux qu’ils voient ça. Il n’y a pas un jour où je ne leur parle pas du Stade de France. Limite maintenant c’est eux qui m’en parlent. »

Si elle ne remplit pas encore les grandes salles parisiennes, l’artiste se réjouit une nouvelle fois de l’un de ses premiers accomplissements qu’elle nous avait fièrement évoqué en arrivant. « Amel Bent », dit-elle presque gênée. « Dès que j’ai eu la certification sur Instagram, c’est la première personne à qui j’ai envoyé un message. Je voulais lui montrer ce qu’elle était pour moi. Chez moi, il y a le ticket de son Olympia de 2006 ! En dix minutes, elle m’avait répondu en me disant qu’elle m’avait écoutée et qu’elle avait kiffé ma musique. Je me suis mise à pleurer, c’était trop beau. »

Après une heure d’échanges animés, la jeune orléanaise se montre déterminée, confiante et fragile de par sa profondeur avant de se recentrer vers l’essentiel et de se tourner vers son manager. « On irait pas manger ? J’ai trop la dalle », lui lâche-t-elle avec toute la spontanéité qui la caractérise, devant le rire de l’attablée.

Retrouvez Clara Charlotte dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

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Bolemvn, le masque de la provocation

Quelques heures avant la sortie de son premier album « Anarchiste » le 9 juillet 2021, Mosaïque a rencontré l’artiste du Bâtiment 7, Bolemvn. Alors que les réseaux sociaux se déchaînent contre lui au moment de notre entretien concernant ses propos à l’encontre des rappeur.se.s américain.e.s, c’est un artiste avec un autre visage que nous découvrons. Autant joueur que réfléchi, Bolemvn s’est confié sur l’image qu’il renvoie, sa volonté de « finir seul » ou encore son amour pour la France. Tout au long de votre lecture, explorez le shooting de notre photographe Jacques Mollet qui a capturé la nonchalance assumée du rappeur. 

À notre arrivée dans les locaux de son label Capitol en plein coeur du 5e arrondissement, Bolemvn est allongé sur un canapé en cuir, la tête enfoncée dans un coussin jaune. Au mur, plusieurs disques de platine dont le triple platine de l’album « Loud » de Rihanna. Le rappeur d’Évry prévient : « Je suis épuisé. » En pleine promotion de son premier album « Anarchiste », l’artiste enchaîne les interviews. Pour sa dernière de la journée, il espère qu’elle ne durera pas trop longtemps. Il ne cache d’ailleurs pas son envie de retrouver ses ami.e.s dans son quartier du « Bat 7 » qui lui organisent une fête le soir même : « C’est ça les release party chez nous (rires). Ils sont en train de faire les courses là. » En lui annonçant avoir prévu une trentaine de minutes d’échange, il accepte de se prêter à l’exercice, non sans montrer une certaine lassitude : « Là, les gens ne me voient pas mais je suis allongé. J’ai trop travaillé, je suis fatigué. Il y a eu la promo, et avant ça, c’était des nuits au studio. » 

Bolemvn se présente tel qu’il est, brut de personnalité sans chercher à jouer un rôle. À l’image du nom de son projet « Anarchiste », il s’affranchit des règles sociales qui lui demanderaient de s’adoucir, de s’adapter à celui ou celle qui lui fait face : « Pour moi, un anarchiste, c’est quelqu’un à qui personne ne dit quoi faire. Pour qui, aucune règle n’existe. Je suis un anarchiste dans la mesure où je n’écoute personne dans la vie et en ce qui concerne ma musique pour la faire évoluer au maximum. » La cover du projet réalisée par le photographe Koria, met en scène la révolution de l’artiste, drapé sous les traits d’un général africain : « J’ai toujours fait référence aux révolutionnaires africains dans ma musique, que ce soit par mon nom ou par ma série de freestyles Sankhara en l’honneur de Thomas Sankhara qui s’est battu pour l’évolution de l’Afrique. Mon projet devait même s’appeler Sankhara au départ. »

Anarchiste affranchi au point de se détacher de ce que pourrait penser le public de ses sorties polémiques. Au moment de notre échange, cela fait déjà plusieurs jours que Twitter s’est enflammé en réaction aux propos de Bolemvn sur les rappeur.se.s américain.e.s. Lors d’une interview pour RapRnB, il explique sans détour : « Pour moi, on est plus forts que les ricains. Leur nouvelle génération de rappeurs est éclatée au sol. Il faut pas me parler de Lil Baby, de Gunna frère, ils sont éclatés au sol. » Lorsque nous évoquons la polémique, Bolemvn se cache sous le coussin qu’il tient en main depuis le début de l’interview et rigole : « Bonne nuit », avant d’affirmer sans hésiter : « C’est normal que tout le monde réagisse mais je maintiens ce que j’ai dit. En France, on est pas solidaires. Dès qu’on critique les Américains, c’est la fin du monde. Alors qu’eux, ils s’en battent les couilles de nous, il faut que nous aussi on en ait rien à foutre. Si tout le monde réagit comme ça on ne va jamais s’en sortir. »

Rapidement, l’artiste développe sa réflexion derrière ses propos spontanés : « En tant que Français, il faut qu’on montre qu’on est là. Il ne faut pas seulement montrer qu’il y a la Tour Eiffel. C’est bien, c’est lourd la Tour Eiffel (rires), mais il faut montrer qu’il y a des gros talents. C’est à nous de faire en sorte d’être aussi influents que les Américains. Ici, ce sont nos propres auditeurs qui nous descendent. » Bolemvn concède tout de même aux artistes d’outre-Atlantique leur « détermination » à avoir fait du rap le genre numéro un aux États-Unis : « Si on veut voir du rap et des artistes urbains dans des grandes cérémonies, c’est ce qu’il faut faire en France. Et c’est à nous de le faire. Si on fait les victimes, on ne passera jamais. Il faut agir. Il faut imposer le rap aux institutions. »

L’anarchiste d’Évry regrette aussi que le public se soit arrêté à cette phrase mais comprend que ses propos fassent réagir : « Le problème, c’est qu’ils ont vu l’interview et ils ont dit que j’étais fou. Personne ne s’est posé trente secondes pour comprendre ce que je disais, tout ça parce que c’est moi aussi. Beaucoup d’artistes ont dit la même chose mais c’est la manière dont je le dis qui ne plaît pas. Je suis trop cru. Mais je ne vais pas m’excuser pour ce que je dis. C’est la vérité. Quand je dis de Sexion d’Assaut qu’on s’en fout de leur retour, c’est parce que c’est pas mes classiques. Je viens du 78 et du 91, ce ne sont pas mes références. Les anciens du 78 et du 91, oui. » L’artiste semble assis sur ses positions, serein face aux qu’en-dira-t-on qui ne sont pas prêts de le faire changer, même lorsqu’on lui demande s’il regrette la manière dont il s’est exprimé : « Pourquoi je le dirai autrement ? C’est comme ça que je suis. Je ne sais pas comment m’adoucir mais je vais essayer de travailler dessus (rires). Si les gens réfléchissaient aussi, ça ferait moins parler. » 

Au fur et à mesure de l’échange, Bolemvn est plus animé, convaincu de ce qu’il défend. Plus la discussion avance, plus l’artiste resté à demi allongé sur le canapé se relève, jusqu’à finir complètement assis à la fin de notre entretien. Le regard droit, Bolemvn n’est pas de ceux qui doutent. L’image que les autres ont de lui ne l’intéresse pas : « On m’a déjà jugé mais je m’en fous complètement. Les gens jugent une personne en jogging en mode c’est un bandit et un mec en costard est forcément clean. Alors que c’est l’inverse. Si t’aimes pas, c’est ton problème. Moi, j’aime comment je m’habille. » Derrière cette provocation naturelle se cache un jeune homme affirmé et sûr de lui qui s’éloigne de l’image puéril qui lui colle à la peau : « Les gens disent que je suis fou et peut-être que cette interview leur montrera qu’en fait non. Je sais faire le con et je sais être sérieux aussi. Ça se trouve je fais exprès de faire le con. » 

À la question : « Tu penses que les gens ont une image faussée de toi ? », Bolemvn répond sans une once d’hésitation : « Ouais, de ouf. Comme je sors des dingueries, les gens pensent que je ne suis que ça. Alors que parfois, je fais exprès pour voir si ça va marcher et ça marche. J’aime jouer. Il ne faut pas tout prendre au sérieux. La musique, c’est un plaisir avant tout. Je la prends au second degré. Aujourd’hui, dès que je vais au studio, je fais comme si c’était la première fois que j’allais enregistrer un son. Quand j’ai commencé, je connaissais même pas la SACEM, les showcases tout ça. Du coup, pour moi tout est un plaisir. »

L’artiste s’amuse en interview comme quelqu’un qui n’avait pas prévu d’en arriver là et qui profite de chaque seconde, même lors de notre échange. Alors qu’il nous explique que sur le projet « Anarchiste », il voulait « finir sur un son qui raconte une histoire, quelque chose de plus mélancolique », il esquisse soudainement un sourire et lâche : « Après, ça se trouve, le projet est pas fini. Ça se trouve, c’est juste un pont et il n’y a pas encore la suite. Ça se trouve, c’est une première partie, on sait pas. » Bolemvn se joue de ceux et celles qui prendraient ses mots au pied de la lettre et confesse en riant : « C’est la technique. » 

C’est aussi un Bolemvn un brin chauvin qui se dévoile : « Je ne quitterai pas la France. J’aime la France. On est bien ici. C’est un beau pays. Je n’ai pas d’autres endroits qui me fassent rêver. » La France et surtout son quartier qui s’apprête à être détruit : « Je sais pas comment je vais faire, il faut que je le quitte. Je sais pas où je vais aller. Je vais juste descendre et me mettre à côté pour rester proche, à Évry Village. Quitter l’endroit où je traîne, c’est difficile. » Pourtant, dans Tuer, le dernier morceau du projet, Bolemvn clame : « Si je la quitte pas, la rue va me tuer ». Il explique : « Quand je dis tuer, c’est pas pour dire qu’on va mourir. C’est en mode, ça va nous tuer parce qu’on aime tellement la rue qu’on va finir là-bas. Si tu te lèves tous les matins pour aller au taff, c’est pour quitter là où tu vis, pour avoir mieux. » 

Plus tard, Bolemvn s’imagine finir seul. Il ne croit plus en l’amour depuis sa célébrité : « Nous les artistes, on attire un style de fille. Ce ne sont pas des michtos mais elles sont là pour montrer qu’elles te connaissent. Elles veulent snapper avec toi, s’afficher avec toi. Je ne sais pas comment on les appelle, c’est une autre catégorie. Je vais trouver un blase. » À cette réflexion, nous rebondissons : « Il existe des catégories de filles ? ». Bolemvn hésite puis plaisante : « Ah ouais toi quand tu me regardes, la tête de oim, on dirait tu veux me défoncer (rires) » (la journaliste qui représente Mosaïque lors de l’interview est une femme, NDLR), avant de se reprendre : « J’ai le regard d’un artiste sur les femmes mais pour autant, j’essaye de bien dire les choses quand je parle d’elles. Je fais attention parce que sinon j’aurais eu des problèmes. »

Lorsqu’on lui demande s’il a déjà été amoureux, il répond avant même d’avoir pu finir la question, d’un ton sec : « Non. Je ne connais pas ça. » Il explicite : « En fait, c’est plus profond que ça. Les gens pensent être tombés amoureux mais ils se trompent. Ils ne savent pas ce que c’est l’amour. Moi non plus d’ailleurs. Je ne sais même pas te dire si j’ai été amoureux en vrai. En tout cas, je ne pense pas que je vais tomber amoureux un jour parce que je n’ai pas confiance en l’être humain. » Une confiance qu’il ne prendra jamais le risque de donner selon lui qui se considère « périmé » à 24 ans : « Pour aimer, il faut avoir confiance. Il fallait que ça m’arrive avant ma notoriété. Maintenant, je ne laisserai entrer personne et je ne veux rien construire avec personne. Je veux mourir seul. Je suis bien tout seul. Je ne changerai pas d’avis. » L’idée de mourir dans sa solitude ne semble pas l’effrayer : « Pourquoi ? Dans tous les cas quand je serai dans mon tombeau, je serai tout seul dedans. Donc, ça ne me fait vraiment pas peur. » En attendant de finir seul ou non, l’artiste se concentre sur sa musique et sa carrière : « Je n’ai pas encore parlé de ce que j’ai vécu moi, de ma vie. Il s’est passé des choses dont je n’ai pas parlé. Et puis, je ne connais pas encore le succès. Il faut toujours travailler plus. » 

Joueur jusqu’au bout, Bolemvn, les mains jointes sur sa poitrine, fait mine de prendre une pause à la Lil Baby lors du shooting photo. Lorsque notre photographe, Jacques Mollet, lui propose de capturer cette mimique, Bolemvn reste fidèle à celui qu’il a été pendant nos quarante minutes d’échange : « Non, on est en France ici. »

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Benjamin Epps, uppercut de velours

Après la sortie de son deuxième EP « Fantôme Avec Chauffeur » vendredi 23 avril 2021, l’énergie Benjamin Epps a frappé le noyau créatif du rap français. Sur les productions new-yorkaises du Chroniqueur Sale, aligné sur chacune des pistes du projet, le rappeur secoue l’industrie. Trois mois après les faits, nous sommes allé.e.s à la rencontre de ce nouveau phénomène. 

Après l’entretien, Benjamin Epps s’est prêté à l’exercice du shooting photo. Dans la mythique salle où s’enregistrent régulièrement les Grünt d’Or, notre photographe Ulysse Carbajal a capturé la sérénité de l’artiste. Les clichés sont à découvrir tout au long de l’article.

« Dieu bénisse les enfants, dis à ceux qui pleurent qu’on les entend… », c’est sur ces quelques mots que nous ouvrons la porte du studio d’enregistrement numéro 6 du FGO Barbara, dans le 18e arrondissement de Paris. Assis sur un tabouret, tout près de son DJ, Benjamin Epps rappe et ponctue son morceau d’un atypique « Yeah ! ».  En nous apercevant, le rappeur éloigne son micro, visse sa casquette bleue brodée « NY » et suspend sa répétition. Depuis quelques heures, il interprète et crache ses textes dans une petite salle en imaginant le public qui se tiendra bientôt devant lui. « La toute première date de la tournée, ce sera à Fribourg ! Ils sont super chauds les Suisses », s’exclame-t-il, impatient.

Le 14 juillet 2021 prochain, à l’occasion du festival « Les Georges », il retrouvera enfin les sensations du show. Des sensations qu’il connaît bien et qu’il n’a pas oublié, il raconte : « La scène, j’en ai fait beaucoup au Gabon. J’avais fait la nuit de la musique avec 6 000 personnes. Jouer devant du monde, ça ne m’a jamais vraiment emmerdé. Ce qui m’emmerde par contre, c’est toute la préparation en amont : les balances, bien maîtriser ses textes, donner une performance de qualité. C’est là dessus que je me concentre. D’où cette journée de préparation que j’ai prévue aujourd’hui. Je pense que la scène est LE truc où l’on peut progresser de 0 à 100. Tout dépend de ton rythme de travail. »

Méticuleux, le jeune homme écoute ses propres morceaux dans le train et rappe régulièrement sur ses instrumentales pour dominer son répertoire. Pourtant, pas question d’offrir une prestation trop classique : « Je veux montrer de la prestance. Tu vois Method Man et Redman ? Sur scène, ce sont des bêtes pour de vrai. Tu as aussi des gars comme Nas, Jay-Z ou 50 Cent qui ont un charisme incroyable. C’est comme ça que je le ressens. » Il nous décrit : « Un concert de Benjamin Epps ça va être sombre, tout sera axé sur la performance. Pas de froufrou. Je veux faire une scénographie assez représentative de ma musique avec quelques images derrière moi et des noms de rues qui défilent… Un truc très hip-hop. »

« Quarante minutes d’interview ne sont pas suffisantes pour raconter les vingt-cinq dernières années de ma vie. Même une documentaire Netflix ne le pourrait pas ! »

Benjamin Epps

D’ailleurs, tout près du studio dans lequel nous échangeons, à l’endroit où nous nous rendrons avec lui quelques minutes plus tard pour prendre une série de photos, l’artiste performait pour la première fois son EP « Fantôme Avec Chauffeur » devant les caméras de Grünt. Un premier moment d’adrénaline formateur avant la tournée à venir : « Ce jour là, j’ai ressenti les émotions que j’avais eu la première fois où je montais sur scène avec un public. J’étais stressé alors que y avait personne. Quelques petits couacs sur la prestation, le texte, mais c’était incroyable. C’est pour ça que je veux continuer de travailler pour sentir l’erreur arriver, les petits aspects techniques qui font la différence pour faire une bonne scène. »

En retrouvant ses fans, Benjamin Epps souhaite continuer de livrer son récit en lui donnant encore plus de corps. S’il se raconte déjà beaucoup dans ses interviews, le MC exclut fermement avoir déjà tout confié : « En musique c’est toujours différent. Qu’est-ce qui fait la différence entre l’histoire d’un enfant soldat au Congo et 50 Cent ? C’est que l’histoire est dite différemment. 50 il va te dire : « Je rentre chez le négro, je prends un fusil, je tape le gars, je le mets dans la voiture. » L’enfant soldat, face caméra, il va te dire « C’était difficile, etc. » La beauté du rap c’est que ça te permet de prendre une situation dramatique, triste à première vue et d’en faire de la belle poésie. » Il ajoute, avec un brin d’egotrip : « Quarante minutes d’interview ne sont pas suffisantes pour raconter les vingt-cinq dernières années de ma vie. Même une documentaire Netflix ne le pourrait pas ! »

Pendant un entretien avec Mehdi Maizï dans l’émission « Le Code » d’Apple Music, le rappeur expliquait d’ailleurs vouloir réserver les « grands discours aux grandes occasions ». « Dans mon premier album, je donnerai plus de moi. C’est quelque chose de sacré pour moi. Je disais à un pote qu’Alpha Wann a fait « Alph Lauren » 1, 2, 3… Mais les gens ne parlent que de « UMLA » parce qu’il y a mis son cœur et ses tripes ! Une super cover, un super contenu. » Selon lui, ce format perd peu à peu de son sens premier, perdu dans la frénésie de l’industrie musicale. Il regrette : « Il y a un truc de « c’est facile à faire ». Alors que normalement on pense thèmes, concept… »

Sans s’attarder aux comparaisons, il enchaîne et glisse que son tour viendra bientôt : « Je vais sortir encore un EP cette année et je lâcherai l’album à l’automne 2020. » Un an et demi de travail sur un disque pour lequel Benjamin Epps réserve de grands projets. « J’enregistrerai l’album à New-York. Une semaine pour écrire les titres qui me manque et une autre pour tout enregistrer. Je veux avoir le mood, le grain, New-York quoi ! Il me faut un studio qui a déjà accueilli des légendes pour avoir cet esprit là. Je vais aller y chercher l’inspiration et mes idoles. Je ne suis encore jamais allé dans cette ville, mais je veux réserver le premier voyage pour l’album », dévoile-t-il avec quelques étoiles discrètes dans les yeux. Loin de la pression d’une telle entreprise, l’artiste veut revenir à la source de ses influences pour délivrer un opus qu’il souhaite « intemporel ».

« J’enregistrerai l’album à New-York.

Je vais aller y chercher

l’inspiration et mes idoles. »

Imprégné de hip-hop new-yorkais, il a rapidement été rapproché de rappeurs de la région par le public. Westside Gunn de Griselda Records, Conway the Machine… Les mêmes noms reviennent sans cesse. Loin d’être agacé, il explique vouloir déconstruire ce phénomène : « Les gens disent je rappe comme X, je rappe comme Y. La vérité c’est qu’on est tous influencés. Ce style que tu as là par exemple, de remonter ton pantalon et de faire des ourlets, il y a six ans, personne ne faisait ça. Un groupe de gars a commencé donc tout le monde le fait. C’est comme ça tout le temps et c’est cool. Ici, en France, on veut te mettre dans des cases. L’un de mes cousins m’a envoyé un screen Twitter hier où quelqu’un disait : « Ah c’est cool que Benjamin rappe de moins en moins sur les Griselda type beat. Moi je me disais : « Merde, ces gars-là n’ont pas inventé le rap ! »Tout au long de notre échange, Benjamin Epps se fend d’illustrations pour donner du poids à ses propos. Ce discours n’y échappe pas non plus : « Michael Jackson quand il commence à danser, c’était un élève de James Brown. Personne n’a jamais dit qu’il faisait comme James Brown ? »

Dans les sillons de ses maîtres, Benjamin Epps vibre à la mesure du boom-bap, tout en l’interprétant selon sa vision. « Est-ce que je fais du boom-bap pas chiant ? », s’interroge-t-il en reprenant un morceau de notre question. Il songe quelques secondes en se tenant le menton. « Oui… Je pense que c’est parce qu’il y a du package, de l’attitude, une élocution différente. Je ne dis pas wesh à toutes mes fins de phrases… Ça compte ça pour les gens. C’est pas intentionnel, c’est juste que je m’exprime comme ça. Je ne mets pas la casquette de racaille, c’est subtil. »

Souvent proche de la provocation ou du tacle bienveillant, le battle MC se nourrit de la concurrence. Le 2 juillet 2021 dernier, il s’est ainsi confronté à Dinos sur le morceau Walther PP, présent sur la réédition de « Stamina, Memento ». Avec le rappeur de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), tout droit sorti de l’école des Rap Contenders, il a retrouvé l’énergie de la confrontation : « On ne s’était jamais croisés, c’était génial. le morceau a été plié en quatre heures et demi. On a entendu cette prod (réalisée par le producteur Twenty9, NDLR) et on a rappé. Il y avait ce désir de faire mieux que l’autre. C’est ce que je dégage, la compétition. On voit que j’ai les crocs et j’avais une pression particulière, je me suis dit : « Tu parles, il faut assumer maintenant ! ».

« J’ai plein de grands frères et sœurs et ça m’a rendu fort. Je suis persuadé de pouvoir faire mieux que les autres, je n’ai peur de personne. »

Benjamin Epps

Cette confiance, il la doit à ses proches et surtout à son entourage familial : « J’ai plein de grands frères et sœurs et ça m’a rendu fort. Je suis persuadé de pouvoir faire mieux que les autres, je n’ai peur de personne. Dans ma tête, je me dis que je suis intouchable. » Impossible d’évoquer les proches du rappeur sans évoquer ses parents. Présents depuis ses débuts, leur soutien s’est révélé une arme redoutable pour passer des paliers : « Ça me rend libre dans mon processus créatif. Que je dise cul, chien, bite, salope, mon père adore ça, ma mère adore ça. »

« Tu as des sœurs, des frères ? », nous questionne-t-il, curieux de notre réponse. « Comment tu te sens quand vous vous êtes chamaillés à un repas de famille un 25 décembre ? Le 26, au moment de rentrer, il y a une mauvaise vibe… Alors que quand tu as passé un bon moment, tu as juste envie de rentrer chez toi, de choper une meuf, tu es tranquille. C’est ma posture d’aujourd’hui. » 

En relevant sa casquette pour la première fois, il évoque sa mère, parfois tout aussi inspirée que lui par la culture qui le traverse. Il nous raconte : « Elle a toujours kiffé ce game. C’est une grande fan de Snoop Dogg, c’est le seul rappeur qu’elle connaît bien ! Elle trouve le rappeur atypique, ce sont les nouveaux rockers des années 2000 pour elle. » Partager l’amour du hip-hop en famille, une donnée indispensable pour cet inconditionnel amoureux de la musique qui tient à rester authentique : « Je suis bien avec moi-même parce qu’ils sont bien avec ce que je fais. » Dieu bénisse les parents.

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Chroniques

La sélection Mosaïque du mois de juin

Le mois de juin a été marqué par des premiers projets et des retours attendus. Ainsi, Vladimir Cauchemar, Luv Resval et Clara Charlotte ont démontré leur maturité artistique à travers des premiers jets à l’univers bien défini. De leurs côtés, nelick et Isha ont délivré des EP transition, sans contrainte ni complexe. Enfin, Zuukou Mayzie et Sonbest ont su confirmer avec des retours convaincants. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection du mois de juin. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.

« Brrr EP » – Vladimir Cauchemar – 3 juin 2021

L’homme au crâne de squelette le plus connu du monde de la musique livre son premier projet. « Brrr EP » réunit dix artistes autour de dix morceaux tous autant différents les uns des autres. De Lala &Ce à Vald en passant par Lefa ou encore Freeze Corleone, l’EP se présente comme une invitation à entrer dans le riche univers du mystérieux compositeur. Celui qui s’est fait connaître avec Aulos prouve, à travers ces quelques collaborations, que le rap n’est rien d’autre qu’un vaste terrain de jeu où toutes les sonorités et influences doivent être explorées. Cet opus peut aussi être interprété comme un hommage à la culture nippone, une grande source d’inspiration pour le beatmaker. L’instrumental du morceau Blizzard en featuring avec Benjamin Epps en est la preuve. Ce son trouve sa source dans un morceau composé par Seiji Yokoyamaen et nous transporte dans une atmosphère planante qui laisse place à la voix imposante du jeune rappeur de 25 ans. Quant à l’interlude Akumu no hajimari, narrée par l’illustrateur suisse Tuan Hollaback, il fait écho à un épisode du célèbre manga Naruto Shippuden que l’on peut traduire par « Les prémices du cauchemar ». Un message qui se veut sans doute subliminal en nous annonçant le début d’un shōnen ayant pour personnage principal nul autre que Vladimir Cauchemar lui-même.

– Imane Lyafori

« Étoile Noire » – Luv Resval – 4 juin 2021

Un premier album débordant d’émotions, de références médiévales et fantastiques, et de flows percutants. Luv Resval mélange les deux côtés de la force pour offrir un projet coloré, riche en sonorités. Il alterne ainsi entre des expériences musicales emplies de spleen et des purs couplets enragés et techniques. « Étoile Noire » est une expérience immersive dans l’univers fantastique d’un artiste lunaire et prometteur. Mention spéciale à Bleu Ferrari pour la voix de Savage Toddy et à cette prod légère qui sent bon l’été, mais aussi à Cette fille pour la finesse de l’écriture et enfin à Flûte de pan pour l’alternance entre l’auto-tune du refrain et les couplets saillants.

– Jules Careau

« Venus » – Clara Charlotte– 4 juin 2021

Après avoir envoyé une salve de singles sur les plateformes, Clara Charlotte a dévoilé ses premières couleurs avec « Venus ». Un EP de six titres sur lequel elle croise le fer avec Prototype, Squidji, mais aussi avec le Bruxellois Geeeko. À la fin du mois de juillet, Mosaïque est parti à la rencontre de la jeune orléanaise pour décrypter les dessous de ce premier jet artistique. L’entretien sera disponible vendredi 16 juillet 2021 prochain.

– Thibaud Hue

« Segunda Temporada » – Zuukou Mayzie – 4 juin 2021

Un projet qui dépeint bien toute la sensualité, souvent discrète, du rap français. J’ai d’abord été séduite par la pochette de l’album, efficace mais évidente de charme qui contribue à placer le projet dans un univers marqué et résolument assumé. Zuukou Mayzie délivre un philtre d’amour, dont tous les ingrédients que l’on aurait jamais pensé associer ensemble, donnent une saveur assez pertinente pour que l’on se laisse charmer sans trop lutter. C’est un projet absolument hybride où cohabitent des morceaux en featuring avec Freeze Corleone et The Pirouettes. Presque un tour de force de les réunir sur le même album, tout en gardant de la pertinence. On passe de la séduisante Sofie Fatale à la sombre Zuukou 2.2 en featuring avec ASHE 22 avec une étrange facilité. Tout se passe sans que l’on soit troublé, en douceur. Segunda Temporada allie instrumentales travaillées et textes incisifs et efficaces. Bien plus affirmé que la « Primera Temporada » (son premier projet, NDLR), Zuukou délivre ici une deuxième saison à la hauteur de sa réputation de « BG du 667 » : absolument charmante. L’objectif est atteint.

– Rudy Jean-Baptiste

« Tatoo » – nelick– 17 juin 2021

Décontracté, nelick délivre l’EP « Tatoo » et sort du silence. Sans contrainte ni concept, l’artiste propose sept titres empreints de simplicité et d’innocence. Objectif : gagner en maturité enfantine. Pour la sortie, il confiait à Mosaïque : « J’ai réussi à prendre du recul et à me dire que la musique que je voulais faire c’était pour les enfants. Faire de la musique pour Disney, pour des dessins animés, à la Miyazaki ou à la manière d’une comédie romantique italienne, ça me parle trop. Faut être très mature pour être un enfant. Je suis un adulte qui travaille mon côté enfantin. »

Le projet, réalisé à Nancy en seulement cinq jours avec le producteur kofi bæ, témoigne d’un virage artistique nouveau pour nelick. Selon lui, « Tatoo » a tout l’air d’une introduction : « C’est un film qui se lance. J’ai l’impression que c’est une BO de la nouvelle vie de KiwiBunny. La meilleure partie sera la fin, mais j’adore les génériques de début. »

– Thibaud Hue

« Arcane » – Sonbest– 17 juin 2021

Après le très bon premier EP « Lotus », Sonbest portait sur ses épaules la pression de l’artiste prometteur à qui l’on demande de confirmer. Entouré par une équipe solide et présente depuis le début, l’Alsacien n’a pas tremblé. Tout en réussissant à ne pas reproduire l’univers de son premier projet, l’artiste a su garder son authenticité. Le projet de huit morceaux fait résonner sa voix unique à travers l’émotion que le rappeur sait si bien transmettre. « Arcane » ne pourrait porter cette charge émotive et solennelle sans les productions de Guapo Du Soleil ou encore Wise. Le tout mis subtilement en image par le réalisateur Swimthedog dans des visuels qui mélangent une esthétique juste et joliment sobre à des plans forts et prenants.

– Lise Lacombe

« FAITES PAS CHIER, J’PREPARE UN ALBUM » – Isha – 25 juin 2021

Vendredi 17 juin 2021, Isha annonce sans crier gare la sortie d’un EP intitulé « FAITES PAS CHIER J’PREPARE UN ALBUM ». À la suite de la trilogie « La vie augmente » débutée en 2017, il permet au rappeur de faire patienter son public le temps de préparer un opus à la hauteur des attentes. Le projet sonne toutefois plus comme une compilation, sans réelle ligne directrice. Le fruit d’un tri de ce qui devait être son fameux premier album : « J’ai gardé le meilleur et j’vous offre cet EP. » Parmi ces huit pistes sélectionnées, dont un featuring avec Hatik, l’une d’entre elles se démarque particulièrement : Maudit. Salué par la critique, ce titre remet en avant la plume et le talent d’interprétation de l’artiste belge. Un avant-goût de choix, avant un disque attendu.

– Amaël Coquel

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Face à face Rencontres

Tawsen, la nuit comme outil de création

Tawsen, figure montante de la scène musicale belge, vient de dévoiler sa première mixtape « Nessun Dorma ». Un projet de dix titres, sans prestation solo, où l’artiste multiplie les featurings : Zamdane, Lala &Ce, Captain Roshi ou encore Sneazzy. Assis à la terrasse d’un restaurant du 18e arrondissement de Paris, le jeune homme de 24 ans s’est entretenu avec nous pour nous révéler les coulisses de la création de ce nouvel opus. De sa réalisation, au choix des collaborations, en passant par son rapport à la création. Tout au long de la lecture, découvrez les clichés de notre photographe Pierre Terraz, capturés le jour de la rencontre.

Comme pour être en phase avec l’esprit de son nouvel opus, Tawsen se présente, rue Marcadet dans le 18e arrondissement de Paris, arborant une petite mine. « Je pense qu’on peut le voir à mes cernes, je suis très fatigué. Je dors très peu. » C’est alors tout naturellement qu’il choisit « Nessun Dorma » comme titre pour sa nouvelle mixtape. Si l’artiste accorde beaucoup d’importance aux thématiques, un modèle qu’il a choisi de suivre dès le début de sa carrière en délivrant une trilogie d’EP (« Al Warda », « Al Mawja », « Al Najma », NDLR), ce nouveau projet « Nessun Dorma » adopte un autre style.

Tout part d’un célèbre morceau interprété par le ténor italien Luciano Pavarotti. Tiré de l’opéra « Turandot » de Giacomo Puccini, « Nessun Dorma » évoque l’histoire d’une princesse qui refuse d’épouser celui qui lui est destiné. Un défi lui est alors lancé : deviner le nom de son prétendant et échapper à cette union qu’elle ne veut pas, ou échouer et se résoudre à l’épouser. Elle exige alors que personne ne dorme tant que ce nom n’a pas été trouvé. L’artiste belge en a retenu l’ordre donné par la jeune femme : « Que personne ne dorme ! ». Une phrase qui illustre son rapport à la nuit : « Ça traduit une certaine réalité pour moi puisque quand j’écoute ça, il est quatre heure du matin et je suis en train de réfléchir. » Une habitude devenue son quotidien, peu de temps après s’être lancé dans la musique. « C’est aussi ça mon rythme de vie maintenant. Depuis que je fais de la musique, je me dis que je ne dois pas dormir. Alors, je ne sors pas du studio tant que je n’ai pas fini une chanson. » 

Place aux newcomers

Cette volonté de ne pas dormir, de travailler toujours plus pour atteindre ses objectifs, reflète l’essence même de cette mixtape. Fidèle à cet état d’esprit qui le guide, Tawsen se lance dans la conception de ce nouvel opus avant même la sortie de « Al Najma », dernier volume de sa trilogie. « Un jour, j’ai pris mon téléphone et j’ai commencé à envoyer des DM aux gens que j’aimais bien et avec qui j’avais envie de collaborer. Je suis allé chercher des artistes avec la même mentalité que moi. Je me suis dit que je ne devais pas être le seul à penser comme ça, à avoir la grinta. » Il a alors réuni des newcomers (artiste en développement, NDLR) comme Zamdane ou Tsew The Kid, tout en invitant des rappeurs davantage établis comme Matt Houston ou Franglish.

S’il s’est heurté à quelques refus, il ne s’est pas arrêté là pour autant. Après plusieurs messages, les artistes ont commencé à défiler dans son studio en Belgique. « C’était très rapide. Quand Squidji arrivait le matin, Franglish débarquait l’après-midi et ainsi de suite. » De Sneazzy à Captain Roshi en passant par Squidji, la mixtape embarque l’auditeur vers différents horizons à chaque morceau. Un choix que l’artiste définit comme « une envie de [se] bagarrer avec les autres, de [se] mesurer à eux. » Avant ça, Tawsen avait pris le parti de ne faire aucun featuring afin de pouvoir se présenter, seul, face au public. Chose faite à présent.

 « Il ne faut pas dormir sur le rap marocain »

Le multiculturalisme est aussi ce qui caractérise la musique de l’artiste de 24 ans. Un atout qu’il sait exploiter. Né en Italie, installé en Belgique et originaire du Maroc, Tawsen s’amuse à jongler entre ses différentes influences et n’a aucun mal à passer d’une langue à une autre. Un aspect prend pourtant le dessus sur les autres : la musique marocaine. « Les morceaux comme Safe Salina ou Habibati m’ont vraiment permis d’exploser. Je pense que la scène marocaine n’est vraiment pas un terrain à négliger. J’ai toujours été dans une démarche de représentation. Je ne vois pas beaucoup d’artistes français ou belges qui se revendiquent fièrement comme étant Maghrébins et je trouve que c’est quelque chose qui manque aujourd’hui. »

C’est pourquoi collaborer avec des artistes comme Zamdane ou Draganov lui est apparu comme une évidence. « Il ne faut pas dormir sur le rap marocain, ne faites pas cette erreur ! », insiste-t-il en replaçant la capuche de son sweat bleu royal.

Là où on ne l’attend pas

Penser, essentiellement la nuit, Tawsen y consacre beaucoup de temps. L’artiste accorde une attention particulière au renouveau. Le meilleur moyen, selon lui, de ne pas tomber dans une routine lassante et de susciter l’attention le plus longtemps possible. Pour cela, il a mis au point une technique imparable : « Je fais en sorte de ne pas faire ce que les gens attendent de moi. J’aime beaucoup rester mystérieux sur mes prochains morceaux. » Ce qui s’est confirmé quand la tracklist de « Nessun Dorma » a été révélée sur son compte Instagram : « Les gens étaient étonnés de voir Captain Roshi ou Lala &ce, constate-t-il, un sourire en coin, et c’est là où je me dis que j’ai réussi à surprendre tout le monde. »

Un mystère qu’il aime cultiver et dont il joue quand on lui demande s’il souhaite collaborer avec d’autres artistes à l’avenir. « Disiz était dans le même studio que moi au moment où j’enregistrais ma mixtape. Il est passé nous dire bonjour. Je me verrais bien faire un morceau avec lui mais je préfère le réserver pour un album. » Une réunion qui pourrait rappeler un concert ayant eu lieu en avril 2019 au Zénith de Paris – La Villette. À l’époque, « Al Warda » faisait tout juste son apparition sur les plateformes de streaming. Quelques temps après, le chanteur s’était retrouvé en première partie du « Dizisilla Tour » à Paris. 

Pour Tawsen, la création ne s’arrête pas à la sphère musicale. Passionné de mode « peut-être même plus que la musique », le jeune homme voit les choses en grand. « J’adore les vêtements. D’ailleurs, on est invités à l’un des défilés de la fashion week ce soir » (Bluemarble, NDLR), rappelle-t-il à son équipe, impatient. Quand on lui demande s’il se verrait travailler dans le textile plus tard, il répond, sans hésiter : « C’est même sûr, ça finira par arriver. » 

La discussion s’achève aux abords d’un restaurant vietnamien où, quelques minutes plus tôt, l’un des cuisiniers nous invite à poursuivre notre séance photo devant une fresque murale. Amusé, le rappeur enchaîne les poses devant un dragon aux écailles dorées. Après quoi, il s’empresse de regagner le restaurant afin d’y dévorer son burger végétarien, commandé une heure plus tôt.

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Entretiens Rencontres

nelick, la maturité enfantine

Un an après son album « PiuPiu », Nelick, devenu nelick, fait son retour avec un EP de sept titres : « Tatoo », dévoilé le 17 juin 2021. Ce projet court, désinvolte et naturel marque une rupture pour l’artiste qui a toujours pris le soin de construire des concepts et de la musique pensée et réfléchie. Cette nouvelle proposition montre un jeune homme décontracté et empreint de simplicité, à mi-chemin entre l’innocence d’un enfant et la maturité d’un adulte. Tout juste réveillé d’un lendemain de soirée, le rappeur a décroché son téléphone pour nous raconter l’histoire de ce virage artistique et humain.

En un an, Nelick est devenu nelick. Une majuscule en moins qui change tout pour un artiste qui semble s’être trouvé musicalement avec « Tatoo », sorti le 17 juin 2021. Malgré trois projets à son actif, c’est avec cet EP que l’artiste a réussi à déchiffrer le sens de sa vocation : « Je fais ça pour me sentir bien, dans ce monde de sept milliards d’humains. C’est ma raison de vivre, j’ai envie d’aider les gens à grande échelle. » À peine réveillé d’une soirée mouvementée de la veille, il nous avoue au téléphone : « Je crois que c’est la première fois que je le dis comme ça (rires). » 

nelick respire la sérénité de celui qui s’est affranchi des pressions liées à son art. En janvier 2020, alors qu’il dévoile « PiuPiu », un album concept dans lequel un marchand de friandises fabrique des bonbons pour rendre les gens heureux, lui ne l’est pas : « Le jour où je l’ai sorti, j’étais pas satisfait. C’était une mixtape à la base et je n’aime pas les choses qui n’ont pas trop de signification du coup j’ai tout relié et j’ai monté un concept avec des interludes. J’avais peur de montrer que je faisais juste du son comme ça. Sûrement aussi parce que les sons n’étaient pas assez bons. » Pourtant, même si le disque est bien reçu par la critique et le public, c’est un déclic pour le chanteur qui le perçoit aujourd’hui comme un échec : « J’ai connu la déception de moi-même. J’ai échoué avec ce projet et je n’ai pas apprécié ce que j’ai sorti. Mais échouer c’est trop bien parce que ça m’a permis de retrouver le pourquoi de ma musique. » 

« Faut être très mature pour être un enfant. Je suis un adulte qui travaille mon côté enfantin. »

nelick

« PiuPiu » était l’aboutissement de l’univers enfantin et burtonien de nelick, avec lequel il s’est toujours démarqué. Mais c’est en se libérant d’une forme rigide et conceptuelle à travers ce dernier EP que ce monde a pris sens : « J’ai réussi à prendre du recul et à me dire que la musique que je voulais faire c’était pour les enfants. Faire de la musique pour Disney, pour des dessins animés, à la Miyazaki ou à la manière d’une comédie romantique italienne, ça me parle trop. Faut être très mature pour être un enfant. Je suis un adulte qui travaille mon côté enfantin. »

Soudain, la conversation ralentie. « Putain, je suis désolé je commandais à graille ! », avoue-t-il en rigolant. « Euh… Je voudrais un burger bon qui coûte cher un peu… Il hésite : Y a des gens très indécis sur terre et il faut choisir pour eux ! Bon allez Five Guys, faut reprendre des forces. »

Une légèreté assumée

Cette légèreté, nelick l’assume enfin. Que ce soit sur la tracklist, dont les titres des morceaux sont écrits sans majuscule, ou avec le nom du projet qui comporte une faute d’orthographe délibérée. La cover du projet reflète tout autant cette idée. On aperçoit la photo d’un jeune adulte portant un appareil dentaire : « Ça se voit c’est un jeune qui a envie d’être adulte et de faire comme les covers classiques du rap. Un enfant qui se prend pour un grand. » 

Le figurant sur la pochette n’est nul autre que kofi bæ, producteur de l’EP, avec qui nelick a façonné le projet. Ensemble et à leur image, ils ont travaillé comme des enfants. Ils se retrouvent à Nancy et bouclent « Tatoo » en cinq jours : « Le pire, c’est qu’on a pas travaillé du matin au soir. On s’est branlé un peu même (rires). On se levait à 13 h, on allait au parc… Mais on est pareil et on a la même vision, donc c’est fluide. »

Les deux acolytes se sont bien trouvés. Ils se rencontrent alors que le compositeur fait des type beats de nelick sur YouTube (méthode qui consiste à s’inspirer très fortement d’un titre pour produire une instrumentale très proche en terme de tempo, de sonorités et de structure musicale, NDLR) : « Je lui ai demandé la prod et il m’a répondu que finalement c’était Jäde qui l’avait pris pour faire son titre Docteur. Je me disais : « Le poto il fait un type beat nelick, c’est sûr il va me dire c’est pour toi, et en faite non ! » Une association musicale qui participe à l’émancipation de Kiwibunny (surnom de l’artiste, également le titre de l’un de ses projets : « Kiwibunnytape », NDLR) : « kofi est trop fort parce qu’il est authentique. Chaque prod qu’on m’envoie, l’harmonie n’est jamais parfaite, alors que lui ça va rendre un truc juste et parfait. C’est cette justesse que je trouve trop belle. »

Une musique d’impact

Le sens de sa musique, il l’a aussi trouvé auprès de son public dont la vie a pu changer grâce à ses morceaux, toute génération confondue : « J‘ai une amie à moi qui a cinquante ans. Elle m’a dit qu’en écoutant mon projet et en regardant mes stories, ça lui avait donné la force de faire son projet de théâtre. C’est ça qui est beau avec le son. Tu laisses ton empreinte sur les autres. » Laisser son empreinte, un peu comme un « Tatoo », nom de son dernier EP qu’il a choisi d’intituler de cette manière parce que « écouter un album c’est un truc éphémère mais qui peut te marquer pour toujours ».

Et justement, quand on lui demande ce que sera la suite de « Tatoo », nelick botte en touche, préférant l’insouciance : « On verra. Mais d’abord aimer ce que je fais, c’est la première fois que ça m’arrive. J’ai trouvé ce pourquoi je veux faire de la musique toute ma vie. Certains attendent ça indéfiniment. Cette zénitude que j’ai trouvé. »

Parce que le projet incarne un renouveau, l’artiste a glissé un titre caché intitulé Nouvelle vie dans le dernier morceau du projet : « Le fait que ça soit un message caché à la fin veut dire qu’il faut aller voir au fond de soi pour se rendre compte qu’il y a de l’espoir. Tous mes albums se finissent mal et là je finis sur un titre badant mais qui cache un truc plus cool. J’ai envie que les gens s’envolent quand ils écoutent ce son, quand la flûte arrive… J’ai envie de faire voyager et j’ouvre une porte pour le prochain projet. »

Selon lui, « Tatoo » ne serait en réalité qu’une introduction : « C’est un film qui se lance. J’ai l’impression que c’est une BO de la nouvelle vie de KiwiBunny. La meilleure partie sera la fin, mais j’adore les génériques de début. »

Retrouvez « Tatoo » de nelick dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.