Catégories
Face à face Rencontres

Clara Charlotte, rêveuse lucide

Parfois pétillante et spontanée, parfois réfléchie et prudente, Clara Charlotte fait ses premiers pas dans le grand bain. Avec son premier EP « Venus », paru le 4 juin 2021, elle dévoile les premières teintes de son univers musical. Entre ses inspirations soul, trap, et ses featurings avec Squidji, Geeeko et Prototype, la chanteuse originaire d’Orléans dresse une proposition de caractère et s’imagine déjà de grands projets.

Assise à une terrasse parisienne, elle s’est confiée à Mosaïque sans avoir peur de rentrer dans son intimité ou dans ses réflexions personnelles sur sa musique et sa nouvelle vie d’artiste. Tout au long de votre lecture, découvrez le shooting d’Inès Mansouri qui a photographié la jeune femme dans une rue parisienne. Sans filtre.

Quand Clara Charlotte nous rejoint sur la terrasse du restaurant Aux saveurs d’Italie dans le 17e arrondissement de Paris, accompagnée de son manager, elle rayonne. Ces dernières semaines ont été décisives pour la jeune artiste qui a dévoilé son premier jet artistique. Si certaines premières propositions restent discrètes, « Venus », son EP de six titres, n’est pas de ceux-là. Remarqué à sa sortie, le projet a éveillé la curiosité des plus grand.e.s. Avec un sourire béat, elle soulève avant de commencer l’entretien : « Je n’attendais pas vraiment de retours. Mais finalement, j’ai eu des messages de gens à qui je n’aurais jamais pensé que ça plairait. » Elle énumère. « Amel Bent, Mehdi Maïzi… C’est surprenant pour une petite personne comme moi d’être prise dans ce filet sans s’en rendre compte. Ça fait peur aussi. J’ai envie de la garder cette peur parce que sans elle, on ne fait plus preuve de courage. »

La jeune orléanaise prend rapidement les rênes de la discussion. Ravie de pouvoir s’exprimer sur son art, elle n’hésite pas à s’épancher lors de ses réponses et à rebondir par elle-même. « Ce nouveau projet, c’est un bébé sur lequel je travaille depuis que j’ai 18 ans et qui a bien grandi. C’est frustrant de devoir montrer celle que j’étais il y a trois ans alors que j’ai 21 ans aujourd’hui. » Pourtant, même si le temps s’en est allé, l’authenticité de sa musique est toujours la même : « J’évolue et je me renouvelle sans cesse dans mon art mais ça reste le même tissu. »

Un tissu sur lequel elle a cousu de nombreuses influences bien distinctes. Le sixième et dernier morceau du projet en témoigne : « Elle, c’est un son que j’ai écris il y a deux ou trois ans. Il y a un côté très instrumental avec une guitare brute. C’est le côté de Clara Charlotte soul qui écoutait plus jeune du Aretha Franklin. » Pour se constituer une ADN sur-mesure, la chanteuse a digéré ses influences : « Quand je suis arrivée à Paris, les gens ont commencé à me dire : “On dirait que t’écris des textes rappés mais que tu les chantes.” J’ai commencé à chanter du RnB soul sur des prods trap et à écrire façon rap des textes que je mettais sur du RnB. Ça marchait dans les deux sens, alors j’ai fusionné les deux. »

Empreinte d’éclectisme, Clara Charlotte teste et tente de s’ouvrir à d’autres horizons pour se renouveler. Parfois sans succès, mais sans regrets : « Si je teste une nouvelle couleur et que ça ne me fait rien dans le ventre, c’est que ça ne me parle pas. J’ai testé la country RnB (rires) et ça ne l’a pas fait du tout. C’était pas moi. » Et pour opérer des virages artistiques contrôlés, elle s’est entourée de producteurs d’expériences comme le confirmé Junior Alaprod ou 99, beatmaker de référence sur la scène rap émergente, auteur de trois instrumentales sur « Venus ». Elle raconte : « Quand 99 m’a fait écouté des prods pop avec de la guitare, un peu à la Angèle, The Weekend ou Jorja Smith, c’est la première fois que je me suis sentie capable d’aller faire ce délire là. Depuis, je continue de travailler avec lui et on fait toujours mieux qu’avant. »

De l’autre côté de la vitre du studio, loin des tables de mixage et des micros, Clara Charlotte se découvre moins concentrée, plus songeuse mais pas moins lucide. Pour elle, se livrer dans un texte comme sur son titre Cassiopée est naturel : « Quand je l’ai enregistré, j’ai pleuré. En écoutant le son et les paroles, je me suis rappelée que j’avais beaucoup souffert et avoir mal à ce moment là m’a fait du bien. » Pourtant, trouver un équilibre personnel au milieu de cette démarche artistique n’est pas aisé : « La complexité pour nous, les artistes, c’est qu’on doit écrire sur notre vie. Quand les gens vont taffer, ils sortent de leur vie. Le boulanger, quand il part taffer, il n’est plus avec sa femme, ses enfants… Alors que nous, on doit sans cesse se ressasser des souvenirs, des flashs, des disputes, des moments qui font du mal ou du bien. Et on sort rarement de ce carcan. On a pas le droit à cette part d’intimité cachée que tout le monde a. On dévoile tout au public. »

Elle reprend, déterminée : « Je dois composer avec le fait d’être une jeune femme noire de 21 ans avec des problèmes, compartimenter ma vie, en dire assez sans tout dévoiler au public et essayer de rester stable. » En discutant, nous comprenons que pour Clara Charlotte « compartimenter » rime avec « se protéger ». Comment garder un masque pour que le public ne saisisse pas toutes ses faiblesses, tout en restant assez transparente pour faire vibrer ses auditeurs ? C’est tout le paradoxe qui secoue la chanteuse. Elle enfonce le clou : « Ce masque, nous l’avons tous. L’humain est incapable d’être bon entièrement. Il y a forcément un moment dans une vie où ton côté bon devient mauvais pour l’autre. »

En prenant une gorgée de Perrier, elle réfléchit et reprend : « Vous connaissez l’histoire du scorpion et de la grenouille ? Nous hochons la tête de droite à gauche. En voulant traverser une rivière, une grenouille se fait arrêter par un scorpion. Le scorpion lui dit : « Écoute, prend moi sur ton dos, promis je te pique pas. » Elle le prévient : « Mais si, tu vas me piquer ! » Il lui répond : « Si tu me fais traverser, je te jure que non. » Elle hésite puis s’exécute pour lui venir en aide. Soudain, une douleur foudroyante lui tape le dos. Le scorpion l’a piqué. Elle lui dit : « Mais pourquoi tu m’as piqué ? On va mourir tous les deux. » Il lui répond : « Bah je suis un scorpion. C’est dans ma nature. Même si je t’ai promis que j’allais être bon avec toi, je ne pouvais pas ne pas te piquer », conclut-elle fièrement. Morale de l’histoire : « C’est pour ça qu’il faut compartimenter et garder un jardin secret. C’est ce que j’essaye d’expliquer dans ma musique. »

Cette histoire, elle la doit à son grand-père, lui aussi très intéressé par la musique : « Papi écoute du Drake, il écoute du rap et regarde Skyrock ! » Comme lui, son entourage familial a fait preuve d’un soutien nécessaire : « Mes parents ont été les premiers à croire en moi, à me donner une guitare et m’entendre chanter. » Mais avant de pouvoir s’affirmer comme chanteuse, Clara Charlotte confie avoir eu des difficultés à trouver une place dans son environnement d’adolescente : « Je n’étais pas la plus jolie fille, pas la plus drôle. J’avais pas de petits copains à foison, ni beaucoup de copines. Je faisais juste tout ce que je savais faire. J’étais tellement maladroite que je ne touchais à rien. J’étais juste bonne à être mignonne, à faire des câlins et sourire. C’est cette place que je pensais avoir. Et c’était pas moi. J’étais la « sœur », « la fille », « la petite ». J’avais jamais l’impression que c’était moi qu’on présentait. J’avais l’impression d’être vide. Mes parents ne pensaient pas ça de moi mais je le sentais comme ça. »

Depuis, la jeune femme a quitté Orléans, sa ville d’origine, pour rejoindre Paris et confirmer sa volonté de vivre de sa passion. Un déménagement qu’elle a jugé vital : « Ça a été très dur venant de province parce que je n’avais pas eu beaucoup de soutien de là d’où je viens. Je n’avais pas beaucoup d’amis. Quand je suis arrivé à Paris, je n’avais aucun contact mais j’ai pu avancer. Orléans s’est réveillé quand ça a commencé à prendre à Paris. J’ai quand même beaucoup de reconnaissance pour quelques médias de cette ville qui m’ont soutenue et m’ont propulsée. »

Même si elle juge avoir la maturité d’une femme de 35 ans, Clara Charlotte s’autorise aussi à rêver pour ne pas perdre son innocence et garder des objectifs. « Elle rêve de quoi, Clara Charlotte ? », la questionne-t-on. « Du Stade de France minimum ! répond-t-elle du tac au tac. C‘est tellement gros que ça sonne bête mais je suis là pour bosser. Je me donne dix ans pour aller le plus loin possible. Mes parents ont un certain âge, ils ne sont pas éternels et je veux qu’ils voient ça. Il n’y a pas un jour où je ne leur parle pas du Stade de France. Limite maintenant c’est eux qui m’en parlent. »

Si elle ne remplit pas encore les grandes salles parisiennes, l’artiste se réjouit une nouvelle fois de l’un de ses premiers accomplissements qu’elle nous avait fièrement évoqué en arrivant. « Amel Bent », dit-elle presque gênée. « Dès que j’ai eu la certification sur Instagram, c’est la première personne à qui j’ai envoyé un message. Je voulais lui montrer ce qu’elle était pour moi. Chez moi, il y a le ticket de son Olympia de 2006 ! En dix minutes, elle m’avait répondu en me disant qu’elle m’avait écoutée et qu’elle avait kiffé ma musique. Je me suis mise à pleurer, c’était trop beau. »

Après une heure d’échanges animés, la jeune orléanaise se montre déterminée, confiante et fragile de par sa profondeur avant de se recentrer vers l’essentiel et de se tourner vers son manager. « On irait pas manger ? J’ai trop la dalle », lui lâche-t-elle avec toute la spontanéité qui la caractérise, devant le rire de l’attablée.

Retrouvez Clara Charlotte dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

Catégories
Chroniques

La sélection Mosaïque du mois de mai

Au mois de mai, fait ce qu’il te plaît. C’est sur cette vague qu’on choisi de surfer Joanna et Squidji, en délivrant des albums concepts sur le thème de la relation amoureuse. Au même moment, les projets de Khali et L’Or du commun ont fait briller des univers authentiques sur des compositions sur-mesure. Enfin, Jewel Usain et ISK ont dévoilé un premier jet prometteur et détonant. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection du mois de mai. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.

« Sérotonine » – Joanna – 7 mai 2021

Quelques semaines après avoir téléphoné à Joanna pour évoquer le clip de Sur Ton Corps, diffusé sur Pornhub avec le duo star Leolulu, nous avons retrouvé la chanteuse en visioconférence pour parler de son projet « Sérotonine » sorti le 7 mai 2021. « Ce premier album m’a permis de faire un résumé de ma dernière relation et m’a équilibrée. J’avais besoin de définir tout ce qui se passait dans mon for intérieur et j’ai tout examiné », nous a raconté Joanna, en cherchant parfois ses mots.

À travers quatorze morceaux, l’artiste originaire de Rennes a monté un concept de toutes pièces : une histoire d’amour racontée de A à Z. En relevant le défi du storytelling, elle met en exergue des schémas relationnels qu’elle souhaite expliquer, comprendre et parfois déconstruire. Un premier album réussi où l’amour est perçu sous forme de cycle qui semble se répéter sans cesse et sans surprise, dans lequel le début inclut la fin et où l’amour rime souvent avec désamour. 

– Thibaud Hue

« Mode Difficile » – Jewel Usain – 7 mai 2021

Quand Jewel Usain décide de choisir le mode difficile pour réussir le jeu vidéo de sa carrière, il ne fait pas les choses à moitié. L’EP « Mode difficile » sorti le 7 Mai 2021 a toutes les qualités pour être considéré comme un album charnière. Aux côtés des producteurs Madka et Antoine Bodson, Jewel livre « le projet de [sa] ie-v ». Un featuring avec USKY, quelques morceaux storytellings et des transitions léchées nous plongent dans l’univers maintenant bien dessiné de l’artiste. Ce projet confirme que le rappeur souhaite s’installer confortablement sur la scène du rap français. Comme il le dit si bien dans le titre Paw patrol« J’connais mon but. »

– Amaël Coquel

« Avant la nuit » – L’Or Du Commun – 14 mai 2021

Avec une telle cover, le trio bruxellois annonçait la couleur. Entre rouge et bleu, folie et réflexion, rap et chant, Swing, Primero et Loxley semblent avoir trouvé le bon équilibre. Porté par un escadron de beatmakers et de musicien.n.e.s de renom, l’album s’articule entre morceaux rap et chansons lancinantes. Du crépuscule à la nuit, la plume toujours aussi bavarde de l’ODC varie les exercices de styles : textes à thèmes et réflexions plus vaporeuses. À la baguette, les producteurs PH Trigano et Phasm nous ont raconté les coulisses de la création musicale du projet, composé à huis clos dans un studio perché dans les Ardennes.

Avec Lous & The Yakuza, Zwangere Guy, Caballero et Roméo Elvis invité.e.s sur la tracklist, les Belges jouent en famille. Un opus soigné et réussi, même si certain.e.s pourraient reprocher un manque de prise de risque. Mention spéciale au morceau Inertie, à savourer allongé.e dans un bain chaud pour une écoute optimale. 

– Robin Spiquel

« LAÏLA » – Khali – 21 mai 2021

Si le mot « LAÏLA » était intégré au dictionnaire, il serait rangé près du mot « éclosion ». Avec ce projet de onze titres, accompagné d’une pochette aussi énigmatique que lui, Khali laisse transparaître la richesse de ses émotions tout en se démarquant de la scène rap française actuelle. Un pari réussi par le choix de productions dantesques. Les morceaux produits par Bloody et Kosei, en particulier, rappellent le travail des producteurs américains Wheezy et Mike Dean. Le résultat final sonne comme le fruit d’un travail mûrement réfléchi d’un artiste qui a pensé sa musique avant de délivrer son premier album. Permettra-t-il à cette nouvelle vague de rappeur.se.s français.e.s issu.e.s de Soundcloud, avec La Fève et Chanceko en prime, d’atteindre de nouveaux sommets ? « LAÏLA » laisse en tout cas croire au renouvellement du genre, porté par des univers aussi aboutis que celui de Khali.

– Lukas Taylor

« Vérité » – ISK – 28 mai 2021

Pour son premier album « Vérité » paru ce vendredi 28 mai, ISK a mis toute sa hargne et sa sincérité à l’ouvrage. Après avoir déjà démontré sa capacité à adopter un style plus mélodieux sur certains titres de sa mixtape « Le mal est fait », l’étoile montante du 77 (Seine-et-Marne) se montre encore plus à l’aise au chant qu’auparavant. Malgré tout, le rappeur cherche toujours des repères, en témoigne la tentative peu convaincante du morceau club Le billet. De Sofiane, Niro, Alonzo à Uzi en passant par Da Uzi, ISK parvient à servir un projet correct avec une liste d’invités intergénérationnel. Un premier jet encourageant.

– Yassine Ben Amor

« Ocytocine » – Squidji – 28 mai 2021

L’amour selon Squidji. Ce sentiment complexe qui régit nos liens est observé, exploré, questionné par l’artiste tout au long de ce troisième opus. Avec « Ocytocine », le rappeur de 22 ans mélange les univers et s’entoure d’artistes comme Josman, Lala &ce, Jäde ou encore Disiz La Peste. Un challenge qui porte ses fruits, notamment avec le morceau Cicatrices : une ode à toutes les femmes accompagnée par la voix mélodieuse de Lous & The Yakuza. Un titre touchant qui « évoque quelque chose de tabou », nous a-t-il confié dans l’intimité d’une cabine d’enregistrement après l’écoute de son projet.

Les différentes sonorités proposées par le rappeur, avec l’aide de beatmakers comme Ponko, Prinzly ou encore Paco Del Rosso, offrent une palette de couleurs variées, capable de transporter l’auditeur tout en restant cohérente. Ce troisième album peut être perçu comme quelques pages d’un journal intime dans lesquelles Squidji nous partage sa vulnérabilité avec A.M.O.U.R ou encore sa fierté mal placée avec INSTA. Un storytelling maîtrisé de bout en bout.

– Imane Lyafori

Retrouvez la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

Catégories
Face à face Rencontres

« Ocytocine » : symphonie sentimentale n°1 par Squidji

À partir de juillet 2020, Squidji s’enferme en studio de 14 heures à 3 heures du matin pour donner naissance à son premier album « Ocytocine », disponible ce vendredi 28 mai 2021. Guidé par le storytelling d’une histoire d’amour entre lui et une strip-teaseuse, l’artiste s’entoure de compositeurs renommés du rap francophone. Avec Prinzly à la manœuvre, le projet détone par la justesse de sa production musicale. Mosaïque a pu assister en avant-première à l’écoute de l’album dans les Studios de la Seine, au cœur du 12e arrondissement de Paris. Squidji s’est ensuite confié à nous dans l’intimité d’une cabine d’enregistrement. Retrouvez tout au long de votre lecture le shooting photo de notre photographe, Jacques Mollet, de notre rencontre avec l’artiste.

Fermez les yeux. Imaginez. La pluie tombe doucement et le tonnerre gronde. Soudain, des voix s’élèvent comme descendues des cieux. Une chorale de gospel au milieu d’un décor chaotique. En chœur, les voix ailées vous susurrent à l’oreille : « Reste avec nous », puis une percussion accompagnée par des notes de piano vous entraînent irrémédiablement dans leur ascension céleste. Enfin, le timbre vocal éreinté de Squidji se joint aux prières. La terre et le ciel viennent de se rencontrer.

Rouvrez les yeux. Vous êtes en studio. Les lumières sont tamisées. Vous venez d’assister à Nous, l’introduction du projet « Ocytocine » de Squidji. Moment de flottement dans la salle. Devant vous, l’artiste vêtu entièrement de noir, la tête baissée dans son fauteuil face à la table de mixage, écoute religieusement son album. Une entrée en matière en guise d’hommage à son père pratiquant, avec qui il se rendait à l’église en voiture, guidés par le chant des chorales. 

Aux Studios de la Seine à Paris, les médias réunis dans la salle font silence. Une à une, les dix-huit tracks s’enchaînent sur les enceintes haut-parleur. Pendant toute la durée de l’album, Squidji reste silencieux. Personnage timide, l’artiste préfère laisser parler sa musique. « Je vous présente mon album. Il s’appelle « Ocytocine ». Et voilà. Ça va péter », explique-t-il simplement avant de lancer son disque. 

Ocytocine. L’hormone du bonheur. À travers son premier album, Squidji raconte l’amour, ou plutôt, il l’extériorise. Ponctué d’interludes sonores, le projet est construit comme un storytelling, d’une rupture à une nouvelle rencontre jusqu’à l’apothéose amoureuse. Alors qu’il vient de rompre, Squidji se rend dans un strip-club pour se changer les idées et rencontre une strippeuse dont il finit par tomber amoureux. 

Le titre avec Lous and The Yakuza évoque quelque chose de tabou donc je ne voulais pas assumer ce que je n’ai pas vécu. Lous est une porte-parole, elle peut endosser ce rôle. 

– Squidji

Lorsque l’on s’isole en cabine avec le rappeur après notre première écoute de l’album, il explique : « J’apprends à connaître la danseuse et je me rends compte qu’elle a des cicatrices parce qu’elle s’est faite agressée. » Pour évoquer des douleurs féminines sur le morceau Cicatrices, l’artiste a fait appel à Lous and The Yakuza, qui porte en elle les marques de la rue : « Le titre évoque quelque chose de tabou donc je ne voulais pas assumer ce que je n’ai pas vécu. Lous est une porte-parole, elle peut endosser ce rôle. »

Trois voix féminines enveloppent le projet de leurs tonalités vocales si particulières. La douceur de Lous s’empare de l’intimité de la relation tout en s’accordant à la sensualité de la voix de Jäde qui incarne la strippeuse. Lala &ce, de son côté, apporte une dose de pulsion assumée.

La voix éraillée de Squidji se mêle aux productions amples de l’album. Un timbre de voix singulier que l’artiste souhaite continuer de travailler. Lorsque nous le rencontrons, il prévoit son premier cours de chant pour le lundi suivant : « J’ai envie de maîtriser les aiguës, les notes tout là-haut, parce que j’ai une voix middle, entre les deux. Et j’ai envie de pouvoir faire du Maître Gims (il imite Maître Gims en riant)»

Une envie perpétuelle d’évoluer qui lui tient à coeur. Cette diversité de voix et de flow se ressent dans un album qui mélange trap, comme sur le morceau Subaru en featuring avec Josman, et RnB. Squidji tempère : « Quand j’ai fait mes premières interviews, j’ai dit que je faisais du RnB noir mais finalement, je trouve ça nul d’être catégorisé parce que ça m’enferme dans un truc. Je préfère qu’on dise que je fais juste la musique et que je suis un artiste, plus qu’un rappeur. » 

« Une équipe d’Avengers »

Le manager de Squidji, Sam, qui dénote de son poulain avec sa tenue blanche et violette, est présent dans le studio pendant l’écoute de l’album. Souvent, il bouge la tête et s’ambiance, fier comme s’il écoutait le projet pour la première fois. L’entourage du rappeur cerne son potentiel, presque plus que lui-même qui avoue « ne pas se rendre compte » de l’engouement qui grandit autour de lui. L’innocence d’une spontanéité bourrée de talent. Sa musique ne serait pourtant pas ce qu’elle est sans le niveau de production qui l’accompagne. À la prod : Ponko (Hamza), Prinzly (Damso), Paco Del Rosso (Damso), Saint DX, Dioscures (Laylow), Ikaz Boi, Sofiane Pamart et Benjay. « Une équipe d’Avengers », comme Squidji préfère les appeler, qui lui permet de développer son style dans un costume sur-mesure. 

À l’été dernier, lors d’un séminaire à Fréjus (Var), l’artiste rencontre tous les producteurs. L’alchimie musicale naît : « Ils ont tous un trait de personnalité différent. C’est pour ça que j’arrive à me retrouver en eux et que j’aime travailler avec cette équipe. » À 22 ans, il reconnaît son inexpérience face à ces carrières hors normes : « Ce sont des mecs avec beaucoup d’expertise et une oreille musicale très ouverte. Ponko me faisait écouter des sons de variétés espagnole, vraiment à l’ancienne (rires).» Avec Prinzly aux commandes de l’escadron, tous entourent leur protégé : « Depuis qu’ils m’accompagnent, j’ai pris en maturité. Ils me donnent beaucoup de conseils. Prinzly, je le vois vraiment comme un grand reuf. Je lui demande comment Damso taffe en studio, il me dit qu’il y a toujours des demoiselles (rires). »

Squidji apprend à leurs côtés la résilience en « traversant les obstacles » et parvient à « ne plus être impressionné mais à les voir « comme des potes ». Même entouré de compositeurs particulièrement renommés, l’artiste reste surpris de ce qui lui arrive : « Que Disiz soit sur l’album, je ne m’y attendais pas. À la base, on devait faire un featuring avec Kaza mais il n’a pas pu être là. Sauf qu’on avait fait venir Prinzly de Bruxelles. Il savait que Disiz était dans le coin et il lui a dit de passer. Il est venu, il a écouté le projet et puis il a dit : « Laisse-moi fumer, après on fait un son. » C’est ainsi que le morceau Paradis bleu voit le jour.

Lors de notre entretien, le crooner boy baisse souvent les yeux. De nature réservé, sa musique exprime pour lui la profondeur de ce qui l’anime. Assis sur un canapé en cuir, son durag vissé sur la tête, il est heureux de pouvoir partager sa musique. Porté par les instrumentales, Squidji évolue dans son album au contact de la strippeuse : « À ses côtés, je grandis. Je sors de ma chrysalide pour devenir un papillon. » De la même manière avec cet album, il déploie ses ailes pour éclore de son cocon. Comme sur l’introduction du projet, l’outro se referme sur des chants de gospel. Cette fois, sans ombre au tableau. « En symbiose avec l’atmosphère », Squidji est parvenu à rejoindre la sérénité des voix qui l’accompagnaient dans sa douleur. Du haut de son nuage, il chante inlassablement : « J’suis plus le même, j’suis plus le même qu’avant. »

Catégories
Décryptages Investigation

La romance désabusée de Jäde

La romance : pièce poétique à caractère intimiste et sentimental mise en musique. Avec son nouvel EP, Jäde délivre sa version de la « Romance ». Le projet d’une jeune femme de 25 ans, aux allures de journal intime. Celle pour qui l’écriture « n’a rien soigné » de ses maux, s’amuse de son obsession pour l’amour et de son incapacité à se sentir adulte. Dans une nonchalance joviale, Jäde nous raconte son projet, romantiquement désabusé.

C’est une histoire d’amour entre un homme et une femme… Point de départ de toute romance en littérature, la rencontre de deux personnages fait naître une trame narrative dont la fin heureuse fera verser une larme d’émotion au lecteur. Dans la romance de Jäde pourtant, les problèmes ouvrent le bal. Préférant mettre en avant ses tendances aux amours toxiques dès l’introduction, elle se refuse l’idylle des débuts dont les sonorités trap du morceau font état.

Avant même d’avoir pu naître, l’amour est condamné : « Depuis le début, je pense qu’à la fin » (Noir ou Blanc). Une vision fataliste dont Jäde ne parvient pas à s’émanciper. Au téléphone, l’ironie de la situation la fait doucement sourire : « Si je pouvais parler positivement des relations, ce serait avec plaisir. Mais je raconte mes expériences, qui sont plutôt négatives. J’ai une vision un peu sombre des relations en général. » Un rejet qui caractérise souvent les amoureux transis pour qui, « c’est tout ou rien ».

Face aux déceptions, faut-il alors choisir la musique avant l’amour ? Au détour d’une conversation sur Instagram, elle débat avec le rappeur Bakari de la place accordée aux relations en tant qu’artiste. Elle, défend que les deux sont conciliables. Lui, est sans concession. L’échange donne naissance à Groupie Love. Sur l’outro du morceau, elle sample l’une des notes vocales de leur discussion : « Le moteur de ma vie, c’est la musique. Ça veut dire, avec ou sans toi, je vais le faire. »

Avant-gardiste

Le projet respire une sensibilité exacerbée dont l’artiste souhaiterait s’affranchir : « C’est quelque chose que j’aimerais bien changer chez moi. Je me livre très facilement, trop facilement sur ce que je ressens. Et les gens n’ont pas besoin d’entendre tout ça (rires). » Pourtant, son émotion à fleur de peau rend l’EP cathartique tant elle dépeint des schémas amoureux fréquents. Jäde parvient à rendre universelles des expériences très personnelles, à la manière d’une icône RnB qu’elle tend à incarner.

Romain Garcin, créateur de la pochette de l’EP, confirme : « Jäde a une direction artistique qui rappelle le RnB des années 2000, sans tomber dans la caricature ou la copie mal faite. C’est une véritable éponge, de nombreux styles musicaux peuvent la faire vibrer. » Une éponge aux inspirations éclectiques dans un projet où elle interprète Adulte, un morceau aux accents soul. Du Kali Uchis dans les oreilles. 

J’apprends à découvrir ma voix parce qu’en vrai je chante bien (rires)…Enfin, je sais chanter. Et ça, souvent je l’oublie. 

Jäde

L’envie aussi de s’améliorer et de se découvrir. Pendant ses explications parfois perturbées par un voile de gêne, l’artiste peine encore à affirmer son talent : « Je sens que ma voix progresse. J’apprends à la découvrir parce qu’en vrai je chante bien (rires)… Enfin, je sais chanter. Et ça, souvent je l’oublie. » Cette évolution, le producteur Stu, co-compositeur du morceau Problème et proche de Jäde, la constate : « C’est une artiste avant-gardiste dans son style. Elle me permet de composer des choses différentes. Je la connais depuis l’époque Soundcloud et son flow a beaucoup évolué. »

Une touchante fragilité 

Souvent, au cours de la conversation, Jäde hésite. À l’image d’une artiste frontière, elle se laisse porter par ses humeurs. Dans son indécision, la chanteuse laisse transparaître une touchante fragilité. Celle qui a l’impression que sa vie « ne ressemble à rien par rapport à d’autres filles de 25 ans », a eu besoin de se sentir Adulte en retraçant son parcours amoureux, l’une des sources de son manque de confiance : « L’estime descend au sous-sol, voir s’il reste un peu d’alcool. » Un manque d’assurance sur lequel la jeune femme travaille : « J’aimerais réaliser mes clips de A à Z mais je n’ai jamais osé le faire. Je veux m’investir dans chaque étape jusqu’au montage. Je n’ai pas encore pris de risques dans mes visuels. Mais ça va changer. »

Au moment de la sortie de ce troisième projet intimiste, la timidité ne la quitte pas : « Je me suis trop livrée. Je ne peux pas jouer mes sons devant mes potes. C’est trop personnel. Je n’oserais pas appuyer sur play (rires). Limite, j’ai honte. » Celle qui se surnomme « Jäde » sur scène par pudeur et pour « être une autre version de (s)oi », confie qu’elle doit prendre confiance en elle mais ne sait pas encore très bien comment.

Un premier pas est franchi avec l’outro de « Romance » dans laquelle elle fait tomber le masque en nommant le titre par son vrai prénom : Adèle. Un morceau aux envolées de chant, proche de la variété française. Une couleur musicale qui se retrouve sur Noir ou Blanc, en featuring avec Squidji. Le Parisien « apporte une nouvelle couleur sur fond de variété française avec des drums trap plus actuels. Il donne du sens au storytelling en répondant à Jäde », selon Mike BGRZ, l’un des deux producteurs du titre.

Pour son prochain projet, Jäde a déjà prévu de sortir de sa romance : « Je ne sais pas faire, je ne l’ai jamais fait. C’est une nouvelle façon d’écrire pour moi. » En attendant, elle écrit sur son appartement, sa vie à Paris… Finalement, celui qui a su capturer son allure iconique, Romain Garcin, résume : « Jäde a une intention faussement nonchalante. Elle donne l’impression de passer à côté de sa vie, alors qu’elle en maîtrise chaque aspect. C’est ce qui la rend si particulière. »

La réalisation de la cover

La pochette de « Romance » a été réalisée par le photographe Romain Garcin. Il raconte point par point les étapes de son travail.

Découvrez-les en cliquant sur les animations ci-dessous. Activez le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquez en bas à droite pour mettre en plein écran.