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DMS : le joyeux mélomane de la new wave

Depuis la sortie du morceau Bad Luv en juillet 2020, DMS s’est fait discret. Pourtant, derrière les murs du studio Avlanche à Ivry-sur-Seine, le rappeur de 22 ans concoctait en douce son premier projet : « Rideaux bleus », paru le 10 décembre dernier. Pour l’occasion, il a invité de jeunes confrères, à savoir La Fève, 99 et Chanceko (et Le Motif, NDLR). Tous font partie d’une génération d’artistes prometteur.se.s, « la new wave », qui tente de bousculer les codes du hip-hop français. DMS incarne ces nouvelles inspirations et ce souffle de fraîcheur. Jusqu’ici réservé dans les médias, il a accepté de lever le rideau sur sa personnalité pour Mosaïque. Le producteur 99, le compositeur Guapo du Soleil et le réalisateur SwimTheDog, proches du rappeur, ont aussi joué le jeu de la confidence. Portrait.


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C‘est une vague qui déferle sur le rap français. Une vague couleur arc-en-ciel, teintée du jaune de Khali, des reflets lotus de Sonbest, du rouge de Chanceko et qui ne pouvait s’échouer sur la plage de 2021 sans se draper du bleu de DMS. L’artiste a pris le large le 10 décembre 2021 avec son projet « Rideaux bleus », venant clôturer aux côtés de La Fève une année colorée par « la new wave » du rap français. Dans ce fracas de couleurs, DMS se devait d’apporter sa touche au tableau. Nous l’avons rencontré au studio Avlanche d’Ivry-sur-Seine. Caché derrière ses lunettes de soleil, encore fatigué de la veille, vêtu d’un pull floqué « Laîla », il explique : « Rideaux bleus, c’est une référence au ciel, à quelque chose d’assez mystique et nébuleux, ça touche aussi à la religion. » 

Le rappeur avait ce projet en tête depuis plus de deux ans, date à laquelle sa carrière musicale prend une tournure sérieuse lors de sa rencontre avec l’artiste Chanceko. Les deux rappeurs se voient pour la première fois au 99 studio, un lieu d’enregistrement qui porte le nom de son créateur, 99, producteur devenu l’un des visages de la next gen. L’alchimie passe et à trois, ils créent le titre Bad Luv.

Pendant l’été 2020, le titre devient un nouvel hymne du rap underground et atteint le million de streams sur Spotify. « C’est mon premier succès. C’est à ce moment là que j’ai senti une vraie hype qui m’a poussé à continuer en solo et à confirmer les attentes », confie l’interprète. Cette poussée artistique, 99, l’a lui aussi ressenti : « Pour tout le monde, ça a été un point de départ. Ça nous a donné une grosse crédibilité pour la suite. Grâce à ça, DMS a pu négocier un bon deal en label. »

DMS et Guapo du Soleil : un début en binôme 

Avant de créer son propre label, Ciel, en distribution avec la maison de disque Wagram Music, c’est dix ans plus tôt que DMS commence timidement à rapper à l’âge de 12 ans lorsque sa mère ramène un ordinateur à la maison. Il commence des « vieilles prods », tel qu’il les qualifie, réalisées sur le logiciel Garageband en enregistrant des morceaux qu’il a depuis supprimé pour « ne laisser aucune traces ». Comme beaucoup de rappeur.se.s, c’est donc dans sa chambre des Hauts-de-Seine que tout commence. C’est aussi là qu’il rencontre celui qui deviendra son meilleur ami dans la musique, le compositeur Guapo du Soleil. 

Les deux adolescents sont dans le même lycée et Guapo est ami avec le frère de DMS chez qui il passe beaucoup de temps. Alors qu’un jour il est « posé » dans le salon, il entend une mélodie sortir de la pièce où se terre l’apprenti rappeur. Guapo se souvient : « J’avais commencé à rapper à cette époque mais je n’avais jamais fait de son. Je suis rentré dans sa chambre, j’ai trouvé que ce qu’il faisait était super lourd. On a enregistré un son qui était pas ouf. Et moi, derrière je me suis vite rendu compte que j’étais nul donc je suis passé de l’autre coté des machines pour produire. » 

DMS est un adolescent passionné qui ne sort pas beaucoup de chez lui. Après le lycée, son bac ES en poche, il poursuit trois ans de droit sans grande conviction. Dès qu’il touche un peu d’argent, il l’investit dans du matériel pour enregistrer chez lui. De temps en temps, il fréquente un studio gratuit au sous-sol du conservatoire de sa ville mais « ça a commencé à devenir sérieux il y a deux trois ans lors de mes premières grosses sessions au studio 99 », explique DMS. 

L’énergie du collectif façon new wave

Les mois passent et le studio 99 disparaît. Les jeunes artistes qui s’y réunissent trouvent un nouveau refuge au sein des studios de production Avlanche à Ivry-sur-Seine. Ici, interprètes et producteurs se croisent, discutent et travaillent spontanément. C’est au milieu de cette effervescence musicale que DMS prend ses marques et forge son identité. Le compositeur 99 l’a vu évoluer : « Depuis le début, il est trop fort en topline (un air musical, NDLR) et il écrit super bien. Mais petit à petit, il a gagné de la confiance et il a pris un niveau exceptionnel. Les sons qu’il fait en ce moment sont encore un cran au dessus. »

C’est au cœur de ce mouvement que, comme chacun des projets de cette nouvelle vague, tout se construit en équipe. DMS ressent cette énergie comme « une quête de créativité perpétuelle ». Un esprit collectif « qui ne s’arrête jamais de produire et autour duquel se dégage une vraie vibe positive ». 

Entouré, il commence à construire son projet « Rideaux bleus » en 2019. DMS explique : « La phase de conception de l’album a été longue pour construire un projet vraiment cohérent. J’ai travaillé chaque son pour qu’ils se répondent les un les autres. » « Rideaux bleus » raconte l’histoire d’une soirée où l’ambiance décline petit à petit avant de retomber dans les travers de la mélancolie : « Plus l’album avance, plus il prend une tournure personnelle, avec une ambiance de fin de soirée où je discute avec l’auditeur en lui racontant mes baraudes en ville. » En dix titres, DMS dit vouloir retranscrire « le sentiment des couleurs de la ville ». 

La Fève, 99, Le Motif et Chanceko

Impossible pour le rappeur originaire du 92 d’organiser une soirée sans inviter ses acolytes. La Fève se tape l’incruste sur le morceau Promesses, le producteur 99 s’invite sur Coeur vides, poches pleines tandis que Le Motif fait son entrée avec Particulière et que Chanceko rentre sur la piste sur Pendentif. Derrière les platines, c’est le compositeur Guapo du Soleil qui mène la danse : « Ce projet a été construit comme une carte de visite pour montrer un panel de ce qu’il est capable de faire et de ce qu’il aime. Il a gardé des sons plus chauds tout en allant vers des sonorités moins chaleureuses sur Vide qui est plus mélancolique ou House qui envoie un peu plus. »

Guapo garde un bon souvenir de la conception du morceau House : « On a organisé une fête quand je vivais encore chez ma daronne, il y a presque deux ans. C’est là qu’avec DMS, on a capté Junior Alaprod pour la première fois (compositeur de trois titres du projet, NDLR). On était même pas partis pour faire du son mais l’ambiance était tellement lourde qu’elle a donné naissance à House. Ce titre, c’était une évidence. Tout le monde dans la pièce trouvait ça incroyable. »

C’est aussi dans ce groupe créatif que DMS croise la route du réalisateur SwimTheDog. Leur dernière collaboration : le clip du morceau Rideaux Bleus. L’homme derrière la caméra se rappelle : « Il m’a beaucoup surpris. Il était très à l’aise devant la caméra. On a pensé un décor avec des toiles partout, c’était un délire. Nous n’avions pas trop de budget, mais on y a mis beaucoup de spontanéité. Son univers se démarque vraiment.»

« DMS a un rôle rassembleur pour cette génération »

Le projet est aussi une consécration de plusieurs années de travail pour DMS. À désormais 22 ans, le rappeur a su prouver ses qualités de toplineur (celui qui écrit la mélodie vocale et les paroles par-dessus une prod, NDLR) avec un disque d’or obtenu sur le morceau Miel de Wejdene : « Ça fait quelque chose de ramener une plaque à la daronne. Ça a été une première récompense matérielle. Elle m’a permis de concrétiser auprès de mes proches et dans le monde de la musique. Mais maintenant, je veux travailler mon identité de rappeur. »

Avec « Rideaux bleus », DMS tient à s’affirmer en tant qu’artiste. Pour Guapo du Soleil, l’importance de DMS au sein de la new wave du rap français dépasse le cadre musical. Selon lui, « c’est un mec qui a un rôle rassembleur pour cette génération. Il est hyper sociable, super pote avec tout le monde. C’est important d’avoir quelqu’un comme ça quand un courant se développe. » 

Si encore aujourd’hui, les rentrées d’argent issues de la musique sont « très irrégulières » pour lui, DMS trace son chemin entouré des siens, préférant pour l’instant ne pas dévoiler l’origine de son nom de scène. Une chose est sûre : tous ses proches interrogés évoquent un blagueur dans l’âme avec le cœur sur la main.

Guapo l’assure : « DMS, c’est un des mecs avec qui on rigole le plus. Il est souvent chez moi et tous les soirs, on pleure de rire. C’est aussi un des mecs les plus fidèles que je connaisse. Je sais que je peux lui parler de nimporte quoi que ce soit par rapport à la musique ou non. Cest un mec de bons conseils, grave à l’écoute. C’est un personnage rassurant à avoir à ses cotés. Tu peux toujours compter sur lui. Cest un mec que je chéris de fou dans mon entourage. Cest un peu à leau de rose mais cest sincère (rires). Il fait le bien autour de lui. » Une version confirmée par 99 en quelques mots : « DMS, c’est le plus love de tous. » 

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Décryptages Investigation

Ziak : dans les coulisses de la composition d’« Akimbo »

Début novembre, Ziak a fait trembler le paysage du rap français avec son nouvel album « Akimbo ». Doté d’un démarrage exceptionnel pour son premier disque, le rappeur est resté silencieux avec pour seule communication des clips remarquables et des textes fournis. Pour la première fois, l’un des membres de son entourage prend la parole et a accepté de répondre à nos questions. Il s’agit de Focus Beatz, compositeur de sept titres du projet. Le producteur nous emmène dans les coulisses de la production d’« Akimbo » et nous raconte les rouages de cette drill qu’il qualifie de « différente ». Une exclusivité Mosaïque.


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Un mystérieux 11 novembre 2021, « Akimbo » est dévoilé avec une pochette énigmatique et une tracklist discrète de 17 titres. La communication autour du premier album de Ziak est réduite à néant. Ni interview, ni déclaration. La musique du rappeur assure la seule promotion du projet. Reste alors son bandana, sa posture et ses flows agressifs et tranchants. Son entourage se fait d’ailleurs tout aussi discret pour laisser toute la place à l’éclosion du phénomène.

Derrière ce succès, une armée de compositeurs sélectionnée avec minutie. Parmi eux, Focus Beatz. Le producteur originaire de Saint-Étienne a accepté de répondre à nos questions en veillant toutefois à ne pas trahir le secret savamment cultivé autour de l’artiste. Une première sortie médiatique exclusive qui paraît presque étonnante. Cet entretien constituant l’unique fenêtre ouverte sur l’univers et la musique de cet interprète venu du 91.

Fixette, la première lame d’« Akimbo »

Tout commence le 14 janvier 2020. Ziak présente son premier single Double Dash. Le morceau devient viral et le compositeur repère son potentiel. Il nous confie : « Après avoir écouté ce morceau, je me suis dis qu’il y avait moyen que ça pète pour lui. Le flow, l’attitude… il était différent. Il s’est réapproprié les codes de la drill UK. Artistiquement, je savais que ça allait aboutir. »

Après la claque auditive, Focus Beatz s’imagine collaborer avec lui. Pendant des mois, il prépare « trois ou quatre prods » à lui envoyer : « Je voulais être sûr qu’il ne dirait pas non, alors j’ai pris mon temps. »

Sa sélection fait mouche. Le rappeur le rappelle dans la foulée : « Il m’a dit que c’était fort. » Les deux hommes ne le savent pas encore, mais parmi ces quelques instrumentales se cache celle qui donnera naissance au titre Fixette. À cette époque, ils travaillent à distance. « Quand il m’a envoyé Fixette, j’étais choqué. Il n’avait rien changé sur ma prod. Il m’a surpris, surtout dans sa manière de poser. Et il avait déjà largement dépassé mes attentes. J’aime les gens qui prennent des risques et sur cette prod je ne voyais que lui en France. » Vingt-trois millions de vues plus tard, le morceau devient single d’or, la plus grande réussite commerciale de Ziak.

L’aventure est lancée, les deux artistes finissent par se croiser : « Ziak en studio : c’est quelqu’un de sombre pour de vrai, le personnage est réel. Il a cette énergie. C’est un putain de bosseur. Quand on est entre nous c’est un déconneur, mais quand on travaille, on travaille. C’est aussi une rencontre entre deux passionnés, on s’apprécie beaucoup. Mon défi, dès le début, ça été de produire de la drill qui nous ressemble. Il fallait qu’on se différencie, qu’on apporte une identité nouvelle… »

Une nouvelle recette drill pour Ziak

À coup de sessions de studio régulières, les premiers traits de l’album se dessinent. Mais c’est lors de deux résidences qu’« Akimbo » s’est finalement structuré. L’une dans le nord de la France, l’autre dans le sud, dans des maisons dont le producteur a préféré taire l’adresse. C’est ici que les compositeurs du projet se réunissent autour du rappeur. Parmi eux, Sam Tiba, Dr Devil et Hellboy, qui n’ont pas donné suite à nos sollicitations. Focus Beatz raconte : « Tout le monde était là, tous les crédits de l’album. Lorsqu’on est arrivé, chacun a choisi sa chambre, a pris sa douche, a mangé, avant de charbonner. On a fait beaucoup de sessions d’écoutes, on a écouté beaucoup de son. L’ambiance était très bonne, c’était du kiff et on a composé la majorité du projet là-bas. »

Pendant des séances de travail, se pose alors la question de la variété des prods, pour donner du relief au projet : « La drill peut être redondante et on s’est dit qu’on allait éviter ça. Je voyais l’album se dessiner, je proposais des choses, j’avais des idées qui ne se répétaient pas. On s’est fait confiance, on voulait aller plus loin qu’une recette qui marche déjà ! », déclare-t-il, non sans un clin d’œil aux récents succès du genre en France. Il ajoute : « Souvent on met un piano reverse (à l’envers, NDLR), c’est sombre, boom tu attaques avec une rythmique, et tu as ta prod drill. Non, moi je cherche beaucoup plus loin. J’ajoute d’autres éléments, des synthés, des VST (un format de plugin qui permet d’ajouter des instruments et des effets au logiciel de création, NDLR)… et de la mélodie ! »

Des inspirations moins ténébreuses

Lors de la préparation du featuring avec Maes, Rhum & Machette, c’est d’ailleurs à coup de mélodies que Focus Beatz va préparer l’instrumentale. « Je devais faire quelque chose qui réunit les deux artistes. J’avais tenté une prod plus lumineuse et une autre que j’avais appelé « Ange déchu » au cas où Maes voudrait toucher le côté sombre de Ziak. Finalement, j’étais surpris mais c’est celle-ci qu’ils ont gardé. Il a vraiment voulu rentrer dans le délire de l’album », décrit-il.

Au milieu de la fresque violente que dépeint « Akimbo » se cache une légère éclaircie : Shonen. Là encore, tout part de la composition. Focus Beatz se souvient : « Je voulais vraiment que les gens puissent l’entendre sur un autre registre et que Ziak puisse se livrer dessus et déjà aller vers quelque chose d’autre. » Au menu du morceau : « Un piano triste, quelques effets, une sirène de police, une rythmique légère où on sent les mouvements drill quand même. Quand je composais, je voyais des scénarios : une descente de keuf en bas de chez lui, une histoire triste où tu perds un proche… »

L’explosion de Ziak et la nouvelle vie de Focus Beatz

Lorsque nous publions cet article, le morceau fait parti des six titres les plus streamés du projet sur Spotify : « Shonen c’est tout le contraire de ce qu’il a pu proposer. Et le public a été super réceptif. J’étais choqué à la sortie. » Mais la surprise du producteur est ensuite bien plus grande. Même s’il savait le projet « attendu », l’accueil du public dépasse tout ce qu’il avait pu imaginer. La première semaine est triomphale : 18 766 ventes. Le disque arrache la première place du top album et signe un meilleur démarrage que Leto ou encore le « Classico Organisé ». Cerise sur le gâteau, il remplit son premier concert à La Cigale à Paris en seulement 24 heures et ajoute une date au Zénith de Paris en 2023.

Lorsque le projet est libéré sur les plateformes de streaming à minuit, le compositeur stéphanois n’en revient pas : « Je n’ai pas dormi cette nuit. Quand j’ai vu les retours, ça m’a apaisé. Les chiffres étaient délirant. » Cette performance fait rentrer Ziak et les compositeurs du projet dans une dimension nouvelle. « Tout a changé pour moi, confie Focus Beatz. Professionnellement, c’est mon premier succès. J’ai plus de gens autour de moi, j’ai passé un cap. Ma carrière a pris un grand coup d’accélérateur et d’ici l’année prochaine je vais arrêter de travailler à côté pour me consacrer uniquement au son. » 

S’il ne réfute pas la perspective de refaire de la musique aux côtés du rappeur, le musicien reste évasif. D’abord, il va devoir encaisser la nouvelle trajectoire qu’a pris sa vie, bousculée par « Akimbo ». L’esprit drill. 


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Entretiens Rencontres

« Et les blancs sont partis. » : les dessous d’une enquête sur un tabou français

Arthur Frayer-Laleix, journaliste indépendant, vient de publier un livre intitulé « Et les blancs sont partis. ». Le fruit de dix ans d’enquête au cœur de différentes cités françaises. Au contact des habitant.e.s sur place, l’auteur révèle un constat sans appel : une fracture ethnique dans certains quartiers où la population blanche aurait disparu. L’ouvrage interroge, confronte, perturbe, divise. Le journaliste d’investigation lève le voile sur un tabou français, sans prétendre offrir de solutions politiques. Mosaïque l’a rencontré.


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Avant de rentrer dans le vif du sujet, qu’est ce qui t’a poussé à devenir journaliste d’investigation ?

Je me considère plus comme un reporter. Mon métier c’est avant tout d’aller sur place, rapporter des informations, ramener ce qu’on voit. Que ce soit dans la peau d’un migrant (Pour écrire son livre « Dans la peau d’un migrant » paru en 2017, il s’est fait passer pour un clandestin pendant plusieurs années, NDLR) ou pour ce livre sur la banlieue. Parler avec monsieur et madame tout le monde, c’est ce que j’aime le plus.

Quel est le point de départ de cette enquête ?

C’est mon immersion en prison (Le journaliste est devenu gardien de prison pour sortir le livre « Dans la peau d’un maton », en 2011, NDLR). Ce qui a été sidérant, c’était de voir à quel point les quartiers et les cités étaient sur-représentés, que ce soit en banlieue parisienne ou dans des villes beaucoup plus petites comme Orléans. Je trouvais qu’il y avait un vrai un problème social en prison et qu’il fallait bosser dessus. Et le pire, c’est que c’est tabou ! Le fait de dire que les jeunes issus de l’immigration sont majoritairement représentés en cellule, on l’entend que dans la bouche de l’extrême droite et de manière déformée. En face, on entend rien. Il faut avoir le courage d’en parler.

Certains passages de ton enquête datent de 2012. Pourquoi avoir attendu autant de temps avant de la publier ?

Je n’ai pas vraiment attendu, c’est surtout que je faisais des papiers au coup par coup pour Le Monde, Les Echos, StreetPress. Je savais que j’allais sortir un livre sur les banlieues. Au bout d’un moment, je me suis dit que j’avais suffisamment de matière pour pouvoir construire une réflexion. Et puis avec le Covid ça a été retardé, le livre devait sortir en 2019.

Le titre « Et les blancs sont partis. » est marquant. Lorsque tu as décidé de l’appeler comme ça, n’as-tu pas eu peur qu’il puisse être mal interprété ?

C’était un choix assumé. La quatrième de couverture précise qui prononce ces mots là, à savoir des Maliens, des Sénégalais, des gens issus de l’immigration. Vu que le livre aborde des questions délicates sur la société française, je pense que c’était important de le dire dès le titre. Et puis, c’est aussi une réalité sociale. Le problème c’est que cette réalité, en fonction du contexte et de l’interprétation qu’on lui donne, elle est différente. L’enjeu de l’honnêteté intellectuelle de mon métier, c’est de remettre cette phrase là dans un contexte. Dans la bouche de l’extrême droite, elle n’a pas du tout la même valeur.

D’ailleurs, ton enquête a-t-elle été reprise par l’extrême droite ?

Ils n’ont pas attendu la sortie du livre pour déformer des faits. On sait que sur des questions délicates comme celles-ci, on va être repris et déformé. Mais c’est encore plus dangereux de ne pas oser en parler. Ça fait vingt ans qu’on évite de parler de l’immigration en banlieue parce qu’on a peur de faire le jeu de l’extrême-droite. Et au final, ils sont à 20 % sur certaines élections.

On en est venus à refuser de penser par communauté d’origine. Mais c’est nier le réel, nier le vocabulaire qu’utilise les gens dans les quartiers. Eux, ils n’ont aucun soucis avec le terme de « communauté ».

Arthur Frayer-Laleix pour Mosaïque
Pourquoi parle-t-on de tabou ?

Très souvent, les gens qui sont gênés avec ce sujet, ce ne sont pas ceux qui sont issus des quartiers populaires. Eux, ils n’ont aucun mal à dire : « Regardez ici il y a des Maghrébins, des Camerounais, des Maliens et il n’y a pas de blancs. » C’est eux qui le disent ! Les blancs ont du mal avec le fait de dire qu’il n’y a pas de blancs en banlieue. Avec une idée juste certes, pour éviter les amalgames. Mais au final, ça crée ce que ça doit combattre : de l’exclusion. Vouloir nier ce fait en lui-même est une absurdité. Il faut parler des causes, c’est sur ce champ là qu’il faut faire reculer l’extrême droite.

Il y a un chapitre où tu parles de « ghettoïsation ethnique » dans certains quartiers. Qu’est-ce que tu as appris dans ton enquête ?

C’est la combinaison des facteurs qui est intéressante. Sur le sujet de la ghettoïsation ethnique, l’État a une grande part de responsabilité dans le fait d’avoir volontairement parqué certaines communautés ensemble. La recherche universitaire l’a bien montré, c’est indéniable. Mais il y a aussi une solidarité qui joue un rôle important dans ce phénomène. Les groupes d’une même appartenance ethnique ont tendance à se regrouper. C’est un phénomène très ancien, ça existait déja en France avec la concentration des Bretons à Montparnasse. C’était déja la même logique. Le départ des blancs, les politiques publiques, la solidarité communautaire… C’est complètement fallacieux de vouloir réduire un seul fait à une seule cause.

Dans un chapitre, tu parles de la difficulté d’utiliser aujourd’hui certains mots. Tu évoques notamment « Apartheid », « Racisme d’état » ou « Communauté ».

Le mot « communauté » est contraire à notre tradition républicaine qui se veut universaliste où chaque citoyen est égal. Par glissement, on en est venus à refuser de penser par communauté d’origine. Mais c’est nier le réel, nier le vocabulaire qu’utilise les gens dans les quartiers. Eux, ils n’ont aucun soucis avec ce terme. Ça fait partie du quotidien des gens. C’est juste un constat. Est-ce qu’il faut établir des politiques publiques basées sur ces communautés comme les Anglo-Saxons ? Je ne prétends pas avoir de réponses là-dessus. L’élection présidentielle approche. On a d’un coté Eric Zemmour qui développe des thèses complotistes et racistes sans fondements. Mais en face, il n’y a rien. Pas de discours, pas de programme pour les cités. Au final, la gauche n’a pas de réel projet pour les quartiers populaires.

Tu t’es beaucoup déplacé en France pour écrire « Et les blancs sont partis. ». Tu as été à Strasbourg, à Marseille, à Paris… Un moment t’a-t-il marqué plus que les autres ?

L’un des reportages les plus intéressants, c’était avec Mousa Mara qui était premier ministre au Mali. Je l’avais suivi en campagne présidentielle dans un foyer de travailleurs maliens en banlieue parisienne. Ils venaient voir des travailleurs qui n’ont pas le droit de vote ni la nationalité française. Il m’expliquait que ces travailleurs passaient des consignes de vote importantes au Mali, d’où sa présence dans ce quartier. Je trouve que ce moment raconte vraiment cette fracture politique qu’on a en France. C’est quelque chose qu’on voit peu dans les médias.

Tu expliques dans ce livre que les communautés issues de l’immigration en France sont vitales pour leur pays d’origine. Elles envoient beaucoup d’argent à leur village d’origine pour construire des écoles, des puits, des routes, pour nourrir leur famille... Tu parles même d’une « mondialisation invisible ». C’est quelque chose que tu as découvert sur le terrain ?

Oui, j’ai découvert ça au fur et à mesure en discutant avec les gens. On se rend compte que c’est quelque chose de très généralisé pour les pays en développement. J’avais rencontré le ministre de l’intérieur du Sénégal qui m’expliquait que la diaspora sénégalaise représentait un tiers du PIB du pays. C’est énorme ! C’est comme si on avait tout un pan de la société française qu’on avait sous-traité. Et pourtant, c’est un sujet qu’une grande partie de la classe politique ne connaît pas. En tant que journaliste, c’est passionnant de voir ça.

Comment te sens-tu aujourd’hui vis-à-vis de ton travail sur « Et les blancs sont partis. » ?

Je suis content. J’ai eu beaucoup de retours d’associations issues des quartiers qui m’ont écrit. Elles retrouvaient un constat qu’elles avaient du mal à évoquer. Je suis content si mon livre ouvre des discussions. Il a une fonction sociale. Le but c’est surtout permettre un espace de débat sur des questions délicates.

Cette interview est publiée sur un magazine spécialisé dans le rap, quel regard portes-tu sur cette musique et sur la place qu’elle peut avoir dans les cités ?

Les rappeurs sont d’excellents sociologues. Il suffit de regarder les citations qui sont en exergue du livre. J’ai mis une citation de Kery James et de Shurik’n. Le rap engagé est un très bon chroniqueur, c’est presque un travail de journaliste. Le rap n’a pas de gêne pour parler de ce qu’il se passe en banlieue. Les gens qui écoutent cette musique aujourd’hui sont beaucoup plus sereins sur ces questions-là. Ils sont beaucoup moins gênés que les gens de mon âge et les vieilles générations. J’écoute aussi Hugo TSR et Davodka, j’aime beaucoup leur écriture. Ça donne presque des pistes d’articles.

Après « Et les blancs sont partis. », quels sont tes futurs projets ?

J’ai deux projets. Ça sera un roman sur la prison mais pas lié à la banlieue. C’est plus un thriller fantastique. J’ai aussi un projet de série sur la banlieue. On a pas de grande série en France sur les prisons. Il faut arriver à faire une quelque chose d’intelligent là-dessus. Mais c’est encore un projet, on est vraiment au tout début.

L’enquête de Arthur Frayer-Laleix, « Et les blancs sont partis », est disponible aux éditions Fayard.


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RAP & NBA, LE CROSSOVER CULTUREL

En 2016, l’artiste Dame D.O.L.L.A sort son premier album « The Letter O »Dame D.O.L.L.A derrière le micro, Dame Time derrière l’arceau, le meneur superstar des Portland Blazers (Oregon), Damian Lillard, incarne aujourd’hui cette passerelle existante entre le rap et le basketball. Show-off, puissance, rythmique… Une connexion culturelle. 


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Drake est connu pour ses musiques romantiques et entraînantes. Dans le basket, il est de notoriété publique pour son trashtalk corrosif à l’encontre des adversaires des Raptors de Toronto, son équipe NBA de cœur. Le rappeur est un supporter bien particulier dans ces travées bondées les soirs de match.

Il n’assiste pas uniquement au match : il l’influence. Par ses punchlines et ses contestations sur les décisions d’arbitrage, il dépasse largement son statut d’artiste. En partenariat avec la franchise depuis 2013, il a contribué au développement infrastructurel des « Dinos », concernant les choix esthétiques (couleurs, maillots, logo). Drake a indéniablement contribué à replacer Toronto (Ontario, Canada) sur la carte des équipes qui ont la cote.

Si son investissement reste exceptionnel, il n’est pas le seul supporter étoilé à assister aux matchs de la « Grande Ligue ». Les court sides (premier rang des gradins, NDLR) des terrains NBA brillent souvent par la présence de personnalités importantes du rap game américain : J Cole, Travis Scott ou encore les Migos.

Regards complices, checks, célébrations… Les liens d’amitié et de fraternité entre artistes et athlètes sont indéniables. Dès lors, comment cette relation se traduit-elle dans les compositions de ces MC ? Game on.

Une origine commune

Premier élément de réponse dans les textes du créatif Post Malone et son titre White Iverson. Le morceau rend hommage à AllenIverson, dit The Answer, légende des Philadelphia Sixers. Ici, Post se sert de cette référence pour exprimer son amour de la balle orange, distillant des références à certains cadors du game, comme James Harden (Houston Rockets) ou Anthony Davis (Los Angeles Lakers).

Comme beaucoup de rappeurs, ils jouent sur les playgrounds depuis que ses jambes lui permettent de tenir debout. La similarité des trajectoires entre rappeurs et basketteurs créent cette connexion, à l’image du premier couplet de Drake dans le morceau Thank me now :

« I can relate to kids going straight to the league when they recognize that you got what it takes to succeed, and that’s around the time that your idols become your rivals. […] Damn, I swear sports and music are so synonymous, cause we want to be them, and they want to be us. »

Le cran, l’audace, le dépassement de soi et la croyance en une destinée glorieuse, voici ce qui lie en premier lieu le rappeur et le basketteur. Cette mentalité particulièrement nord-américaine de la legacy, cette envie de marquer l’histoire et d’aller au-delà des limites.

De chaque côté de la ligne de touche, se tiennent des hommes dont l’histoire fut parfois tragique, souvent teintée de galères et de souffrances, toujours symbole de courage et de persévérance. Le rappeur comme le basketteur, s’inspire de ses idoles, les idolâtrent, en espérant un jour leur ressembler et les surpasser. Il y a dans cette démarche une envie de prouver, à soi-même et aux autres, sa valeur en tant qu’homme mais également en tant qu’artiste ou sportif.

Mais alors pourquoi le rap est-il tant lié à la Ligue ? Pourquoi le jazz, le rock ou encore le funk ne le sont-ils pas tout autant ? De par l’origine de nombreux joueurs, majoritairement issus des classes populaires et celle du rap, mouvement né dans les quartiers défavorisés du Bronx, à New-York. Il en découle, dès lors, un partage de valeurs similaires, traduites dans les paroles et l’énergie mise dans leurs œuvres.

Question de flow

Aujourd’hui, un sentiment dénote dans les sons de Lil BabyFutureYoung Thug ou Gunna : l’agressivité. La rythmique a changé depuis les générations old school. L’heure est aux basses saccadées, accompagnants des couplets débités avec intensité. L’agressivité et l’intensité sont deux notions fondamentales dans la NBA de notre époque.

De facto, le flow qui ressort de ces compositions résonne parfaitement avec les actions kamikazes d’un Ja Morant (Memphis Grizzlies), à la froideur d’un Stephen Curry (Golden State Warriors) ou la robustesse d’un Montrezl Harrel (Los Angeles Clippers).

Le champ lexical du basketball est également propice aux punchlines. La bague, les 3-pointers, les cross et les shoots traduisent des actions transposables dans la vie de tous les jours et deviennent des moyens métaphoriques pour les rappeurs.

La « ring » par exemple est la récompense suprême pour un joueur de NBA, obtenue grâce à une victoire en finale de play-offs. Elle incarne la réussite, l’accomplissement d’un processus de labeur et de dévouement pour arriver au sommet. Kanye West y fait d’ailleurs référence dans New God Flow, où il prononce ces phrases: « Went from most hated to the champion god flow. I guess that’s a feeling only me and LeBron know. »

Bien qu’il n’y ait pas de correspondance directe à cette distinction dans le rap, d’aucun comprend facilement la portée et le sens de ce message. Ce besoin d’approbation et de validation est commun à ces deux métiers et la route est longue pour atteindre une pleine satisfaction. 

Ce qui caractérise aussi cette relation bilatérale est la reconnaissance des rappeurs en certaines stars, devenues icônes de la balle orange. Comme le clament J Cole : « I want Jordan numbers, LeBron footin’ » (Return of Simba), Kanye West : « And you can live through anything if Magic made it » (Can’t tell me nothing), ou encore Lil Wayne : « I must be LeBron James if he’s Jordan » (Dough is what i got). La propension à trouver son reflet dans ces athlètes est évidente.

À travers ces paroles, les lyricistes américains traduisent une admiration pour ce que représente pour eux, les plus grands joueurs de basket. Ils font figure de role model, sur le terrain mais surtout en dehors. 

À en juger par l’orientation musicale de la tracklist officielle du prochain jeu vidéo NBA 2K, la connivence entre le rap et le basketball est évidente. Sans être exhaustif, les fameux Travis Scott, Lil Baby ou Stormzy seront au rendez-vous, accompagnés d’étoiles montantes comme Polo G, Jack Harlow ou NLE Choppa. 


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Élisa Parron : la photographe des Numéros 10 du rap français

Élisa Parron a suivi Nekfeu en tournée et a immortalisé la carrière d’Orelsan, Booba ou Rilès, ainsi que les matchs les plus galvanisants du Paris Saint-Germain avec des clichés mythiques. Aujourd’hui, elle sort son livre, intitulé « Numéro 10 », qui présente au public neuf années d’archives et nous dévoile les milieux du rap et du football depuis les coulisses. Rencontre.


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Afin que les grandes histoires deviennent impérissables et que les noms qui marquent notre époque restent dans la mémoire collective, il y a des témoins qui s’efforcent de capturer ces instants qui forgent notre culture et notre patrimoine. Derrière la lumière des projecteurs et dans les coulisses des scènes les plus somptueuses, ils et elles capturent ces grands moments qui perdureront dans la postérité.

Depuis déjà neuf ans, Élisa Parron immortalise les concerts les plus mémorables des grand.e.s rappeur.se.s français.e.s, ainsi que les visages du PSG. Mosaïque est parti à la rencontre de cette photographe de 27 ans qui a suivi le parcours de Nekfeu, Orelsan, Booba ou encore Rilès. Elle sort aujourd’hui son livre, intitulé « Numéro 10 » , dans lequel elle partage cette décennie d’archives et d’histoires, et nous fait découvrir de l’intérieur les milieux du rap et du football.

Peux-tu te présenter ?

Mon nom est Élisa Parron, j’ai 27 ans. Je viens de Suisse et j’habite en France depuis quelques années maintenant. Je suis photographe, principalement dans le sport et la musique.

Comment t’es-tu lancée dans la photo ?

Je suis entrée dans une école professionnelle quand j’avais 18 ans. Mais je faisais déjà des photos avant, pour m’amuser avec mes potes. Et lorsque je suis arrivée à l’école, j’ai compris que le but, c’était de faire de la photo un métier. J’ai donc profité de cette période où j’étais un peu tranquille pour aller à droite à gauche, shooter plein de trucs, et c’est comme ça que j’ai commencé à couvrir mes premiers matchs de foot et à rencontrer des artistes.  

Je me suis retrouvée en train de discuter avec Nekfeu qui m’a proposé de l’accompagner pendant la tournée du S-Crew.

Élisa Parron pour Mosaïque.
À quel moment t’es-tu orientée vers le milieu du rap et du football ?

Je voulais tester ce que j’aimais bien dans la photo. J’étais en cours, en train de réfléchir à ce que j’allais faire et je me suis dit que je pourrais essayer de shooter le foot car c’est un sport que j’aime beaucoup. Alors j’ai demandé des accréditations qu’on m’a accordées. J’ai tout de suite accroché : j’aime bien les endroits qui dégagent de l’émotion et les stades en sont des exemples parfaits, avec le cri des fans, les célébrations, etc.

En ce qui concerne les concerts, j’ai toujours été dans la musique. Par exemple, j’ai fait de la harpe pendant dix ans. Quand j’ai commencé la photo, j’écoutais beaucoup de hip-hop, donc je me suis naturellement renseignée sur les concerts de rap qu’il y avait près de chez moi. J’ai appelé des salles pour leur demander si je pouvais venir shooter, ça a débuté comme ça.

Quels artistes écoutais-tu à l’époque ?

Beaucoup de Booba, parce que j’ai un grand frère qui l’écoutait tout le temps. Et Orelsan aussi, à ses tout débuts. Je regardais aussi les Rap Contenders et j’ai commencé à aimer 1995.

En parlant de 1995, ta première grosse tournée c’était celle de « Feu ». Peux-tu nous parler de ta connexion avec Nekfeu ?

J’avais shooté 1995 en concert, et, je ne sais plus exactement comment ça s’est passé, mais ils m’ont donné leur mail pour que je leur envoie les photos et ils ont partagé mes clichés sur les réseaux. Un jour, le manager du groupe, Fonky Flav’, m’a proposé de venir shooter leur tournée. Au début, c’était un peu galère, parce que je n’étais pas réellement programmée mais seulement invitée. Je prenais un train depuis la Suisse, je me retrouvais en France dans des petits bleds, j’étais au milieu du public.

Je me suis retrouvée en train de discuter avec Nekfeu qui m’a proposé de l’accompagner aussi pendant la tournée du S-Crew. Donc je suis repartie avec eux. Et lorsqu’il était en train de préparer son premier album solo, je suis allée le shooter au studio et je l’accompagnais lors de ses tournages de clips. Quand « Feu » est sorti, je l’ai suivi lors de sa tournée, et j’étais rémunérée, cette fois. C’était un peu la naissance de ce qu’il est aujourd’hui, on a vu de plus en plus de monde dans les salles de concert, c’était fou.

As-tu un souvenir particulier de cette époque ?

À l’époque, le S-Crew organisait des open mics sauvages, c’est à dire que les mecs prenaient des énormes enceintes et des micros, et ils rappaient dans la rue. Lors d’une session à Paris, devant le centre Pompidou, il y avait plein de spectateurs. L’ambiance était devenue tendue parce qu’un crew avec lequel les gars s’étaient embrouillés allait arriver. Sauf qu’on était entourés par les fans et qu’on n’avait pas de sécurité. On s’est donc rejoint entre nous, et on a commencé à partir, devant le centre Pompidou, puis sur le trottoir. On ne pouvait pas courir, parce qu’on était suivis par le public, et on se disait que les gens allaient se mettre à courir aussi.

À un moment donné, quelqu’un a crié : « Ken ! Ken ! ». Et Nekfeu, comme quelqu’un l’avait appelé par son prénom, il s’est tourné en pensant que c’était une personne de l’équipe. À ce moment, il y a cinq gars qui se sont rués sur lui et une bagarre a éclaté. Je ne comprenais rien à ce qui se passait, j’avais à peine 19 ans. C’est à la suite de cet événement que Nekfeu a fait le son U. B., pour raconter cette histoire-là.

Et comment es-tu entrée au PSG ?

J’ai envoyé un mail expliquant que je n’étais pas photographe de presse et que je voulais faire des photos artistiques pendant les matchs. Idéalement, j’aurais aimé que les joueurs posent, mais ce n’était pas possible.

Je voulais que les joueurs me demandent de voir les photos que j’avais prises pendant le match et qu’ils les postent sur leurs réseaux, comme les artistes le font à la fin d’un concert. Je leur proposais quelque chose de différent artistiquement, je faisais beaucoup de noir et blanc et j’axais mes clichés sur la célébration. J’ai eu plusieurs accréditations et c’est parti comme ça. Je continue encore aujourd’hui : il y a quelques mois, j’ai fait la campagne du troisième maillot.

Pourquoi as-tu décidé de sortir un livre ?

Je me suis dit que ce serait bien de faire quelque chose qui dépasse Instagram et Internet. Je ne suis qu’au début de ma carrière, mais j’ai quand même neuf ans d’archives. J’avais envie d’ancrer tout ça dans le réel.

Le livre, c’est tombé à pic. Déjà, je souhaitais y mettre mes meilleures photos, celles que je préfère, celle qui me rappellent des souvenirs marquants. L’idée était surtout de mettre en avant le parallèle entre deux univers qui sont vraiment liés. Parce que selon moi, les footballeurs et les rappeurs, ce sont le même genre de mecs. Ils écoutent les mêmes choses, ils ont à peu près le même âge… Je trouvais intéressant de les réunir dans un livre pour les comparer.

Pourquoi, selon toi, le rap et le football sont-ils deux univers très proches ?

Par exemple, dans le livre, il y un shoot avec avec Leandro Parades, sur fond blanc et un autre avec Rilès. Je les ai mis à côté, et tu ne peux pas les distinguer, ce sont deux hommes charismatiques.

J’ai déjà invité des joueurs du PSG à des concerts de Booba. De l’autre côté, j’ai une crédibilité avec les rappeurs quand je dis que travaille avec des footballeurs. Souvent ils me disent : « Ah ouais, moi j’aurais dû être footballeur, mais je me suis fait les croisés ! » C’est toujours la même excuse, c’est trop drôle. Ce sont les mêmes genres de mecs, leur passion est devenue leur métier, ils ont la même énergie.

Une bonne photo, c’est celle qui va te faire ressentir quelque chose. Quand on est petit et qu’on ne sait pas lire, on regarde les images, et il y en a une sur laquelle on s’arrête plus longtemps, sans savoir pourquoi.

Élisa Parron pour Mosaïque
Tu as neuf ans de carrière, que te dis-tu lorsque tu regardes en arrière ?

C’est passé vite. Franchement j’ai l’impression que ça ne fait que trois ans que je fais ce métier. Ce qui est aussi fou, lorsqu’on regarde mes premières photos du PSG, c’est de voir à quel point les joueurs qui sont encore là aujourd’hui étaient jeunes à l’époque.

De la même manière, j’ai des photos d’artistes qui étaient tout jeunes, et on ne savait pas ce qui allait leur arriver. Par exemple, Nekfeu, quand je l’ai rencontré, on ne pouvait pas savoir qu’il allait devenir l’un des plus gros vendeurs de disques en France. C’est pareil quand j’ai vu MHD pour la première fois, il était juste en studio et il n’avait sorti que trois sons, c’était personne. Deux ans plus tard, on était à Coachella.

Est-ce qu’il y a une photo que tu préfères dans ton livre ?

C’est hyper dur à dire. Déjà, il y a 177 photos différentes sur 200 pages. Ce sont toutes mes photos préférées pour diverses raisons, donc c’est hyper dur de choisir dans cette sélection. Après, je pourrais te dire qu’une de mes photos préférées, c’est celle de Nekfeu, une autre est celle de Rilès, et je ne saurais même pas te dire pourquoi.

Qu’est-ce qu’une bonne photo ?

C’est de l’art, donc c’est subjectif. Une bonne photo, c’est celle qui va te faire ressentir quelque chose. Quand on est petit et qu’on ne sait pas lire, on regarde les images, et il y en a une sur laquelle on s’arrête plus longtemps, sans savoir pourquoi. Donc forcément, il y a des photos que j’adore personnellement et qui ne vont parler à personne, ou inversement.  

C’est ça qui est beau dans l’art, tu vas forcément trouver des personnes qui adhèrent à ce que tu fais. Je pense que l’art sert à cela : connecter des gens à travers des émotions. Et tant mieux si ça fonctionne.

À quoi penses-tu lorsque tu prends une photo ?

Je suis vraiment dans l’instant. Il ne faut pas que je rate le bon moment. C’est un peu quand tu essaies de dormir, plus tu y penses et moins tu y arrives. Je shoote à fond, je prends beaucoup de photos rapidement, quitte à beaucoup trier après. C’est comme ça que je ne rate pas LA photo.

Est-ce qu’il y a un ou une artiste que tu as particulièrement aimé shooter ?

Elle n’est pas dans le livre, mais Shay. Elle est tellement belle en vrai que toutes les photos d’elles sont très belles. Et Rilès, avec qui je travaille actuellement, il est très agréable et on a une vraie connexion.

Ton livre s’appelle « Numéro 10 », est-ce que tu souhaites devenir la Numéro 10 de la photo ?

(Rires) C’est une bonne question. Comme je te le disais, la photo, c’est subjectif, tandis que les gestes techniques ou un nombre de buts marqués dans l’année, ce sont des faits. En photo, on est plein à mériter ce titre de Numéro 10, parce qu’on a chacun notre sensibilité, notre regard. Donc ce serait très prétentieux d’y prétendre.

Aujourd’hui, je me dis que l’énergie féminine me manque et que je pourrais travailler avec beaucoup plus de femmes. Mon prochain livre, ça pourrait être un truc uniquement avec des femmes.

Élisa Parron pour Mosaïque
Quelles sont tes ambitions futures ? Être exposée ?   

Normalement, je vais faire une petite expo et voir les gens pour qu’ils viennent acheter mon livre. Je n’ai pas encore les dates, mais ce sera d’ici deux semaines maximum je pense (L’interview a été réalisée le 8 décembre, NDLR).

Je me dis aussi que je pourrais tenter un autre univers, comme la mode par exemple. Maintenant que j’ai de l’expérience, je me dis que ça pourrait drôle de travailler avec des personnes dont c’est le métier de poser, et avec des décors dédiés à ça.

Quel est ton but ultime ?

Je n’ai jamais eu de but ultime, je veux juste être heureuse quand je vais shooter et être fière de moi. Je ne me dis pas que j’ai envie de faire telle ou telle chose. Quand j’ai commencé les photos de rappeurs, j’ai commencé par contacter une petite salle de concert et la suite est venue toute seule.

Tu as évolué dans un milieu très masculin, comment l’as-tu vécu ?

Ça ne m’a jamais dérangé parce que je ne me faisais pas la réflexion au début. Je voulais juste faire ce métier et je ne me disais pas qu’il n’y avait pas beaucoup femmes, avant de le constater. Après, j’ai toujours eu beaucoup d’amis garçons, j’ai un grand frère et des cousins. J’avais l’habitude d’être entourée d’hommes et je suis tombée sur des gens bienveillants, donc je n’ai jamais eu de problème.

En revanche, aujourd’hui, je me dis que l’énergie féminine me manque et que je pourrais travailler avec beaucoup plus de femmes. Mon prochain livre, ça pourrait être un truc uniquement avec des femmes.

Que peut-on te souhaiter pour la suite ?

Déjà que mon livre se vende (rires). Puis, c’est classique, mais la santé. J’ai eu des problèmes de santé pendant une période et ça m’a énormément freinée. Quand ton corps va bien, tu te dis que tu as de la chance. Et bien m’entendre avec les gens, continuer à rester fidèle à moi-même, devenir la meilleure version de moi-même.  

« Numéro 10 » d’Élisa Parron est disponible sur son site Internet.

Mosaïque

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BEN plg : « J’ai toujours eu cette pression de remplir le frigo avec un vrai métier » 

Après un premier album sorti en 2020, « Dans nos yeux », salué par la critique, BEN plg avait la pression du deuxième projet avec lequel un artiste est toujours attendu. Il a finalement choisi de raconter des histoires de vies sur « Parcours Accidenté », son deuxième album. Le rappeur du Nord continue ainsi de dépeindre sa région, tout en faisant l’éloge de « la vie normale », celle où on prend le bus en croisant des destins tous différents. Pour Mosaïque, BEN plg livre le sien et précise ses ambitions pour ce nouveau virage de sa carrière.

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Ça fait quelques jours que ton deuxième album, « Parcours Accidenté », est sorti, comment te sens-tu ? 

Ça fait super plaisir. Il y a un côté accouchement d’un projet que toi tu connais depuis longtemps donc je suis très content que ça sorte et que les gens puissent enfin l’écouter. Les retours que j’ai c’est que les gens sont touchés. C’est cool parce qu’ils ressentent vachement l’émotion que je mets dans ma musique, que j’éprouve quand je la crée. C’est assez agréable.

En écoutant cet album, comme le précédent, c’est difficile de ne pas être touché. C’est important pour toi d’être transparent à ce point dans tes sons ? 

Ce n’est pas forcément une volonté, c’est quelque chose qui m’habite. C’est comme ça que je fais de la musique. Je suis quelqu’un de normal et ma musique est un genre d’éloge à la vie normale. Là je suis dehors à Lille, le ciel est gris, mais on arrive à trouver de la beauté dans n’importe quoi. Je veux transmettre la vraie vie. Mon parcours n’est pas normal mais c’est un parcours comme j’en croise des dizaines tous les jours. Payer un loyer et remplir un frigo avec 400 balles par mois c’est pas un exploit. C’est pas pour rien qu’il y a plein de monde sur la pochette de « Parcours Accidenté », il ne s’agit pas que de mon destin. La mère qui élève seule ses trois enfants et qui fait deux boulots en même temps a plus de mérite que moi. 

Pourquoi raconter des parcours accidentés tout en restant optimiste lyricalement ?

Avec l’album je veux raconter que malgré ces accidents, on avance. Je pense que la notion d’espoir est hyper importante dans ma musique. Comme je dis dans un son : « Nous ici on sourit sous la pluie. » Bien sûr que je raconte le quotidien, la vie normale, mais ça ne veut pas dire que c’est dénué d’espoir et d’optimisme, au contraire. Je suis quelqu’un d’hyper jovial et optimiste et c’est ce qui me permet de faire cette musique. Si ça se ressent dans l’album, tant mieux. Cet optimisme est avant tout ancré dans ma tête et me permet d’avancer tous les jours. 

Dans tes sons, tu fais constamment référence au Nord dans lequel tu as grandi et surtout à la vie quotidienne et aux difficultés qui l’accompagnent. Tu dis notamment que tu veux porter la voix de ceux et celles qui n’en ont pas. Que veux-tu raconter ?

Quand tu fais tes courses à Lidl, que tu te balades dans les rayons, tu vois tellement de choses qui se passent sous tes yeux. Je trouve ça hyper important de raconter ces histoires. Je ne veux pas parler pour eux, je ne suis personne pour m’exprimer à leur place. Mais que ça soit quand j’ai eu l’occasion de donner des cours de rap en prison, de travailler avec des personnes en situation de handicap mental, ou juste en parlant avec les gens que je rencontre… Je vois des histoires qui sont rarement racontées dans la musique. Pour moi, la musique c’est remplir son sac pour le vider ensuite. Je le remplis en vivant et je le vide en écrivant. D’ailleurs, je ne veux pas forcément raconter que le Nord parce que je suppose que dans plein de régions c’est pareil. Moi je parle juste du quotidien. 

Il y a une pléthore d’artistes du Nord qui émerge, que ce soit Bekar, ZKR, Vicky R, Michel, Sto… Tous ces artistes de la ville commencent à exister de manière nationale.

BEN plg pour Mosaïque
Le Nord n’est pas connu pour être une terre de rap, comment as-tu rencontré la musique ? 

C’est pas vraiment une terre sans rap, c’est juste que l’exposition est beaucoup moins forte pour les artistes. Pendant longtemps je me suis demandé quelle était ma place dans cet art que j’aimais tant, d’abord en tant qu’auditeur. Au fur et à mesure, à force d’essayer de rapper, j’ai fini pas voir que je pouvais être acteur dans ce milieu et un artiste. Il n’y a pas eu un déclic précis. C’est une succession d’étapes. Très récemment, j’ai compris qu’il n’y avait pas de chemin préconçu, que chacun avait sa façon d’y arriver. J’ai un parcours atypique, je ne suis pas en début de carrière à 18 ans. Il y a des rappeurs qui arrivent à avoir des carrières très tôt et pour qui les choses peuvent paraître plus naturelles. Moi j’avais toujours cette pression de remplir le frigo, d’avoir tout simplement  un « vrai métier » pour pouvoir vivre. 

Est-ce que tu te sens comme un rappeur de province ou est-ce que c’est un terme que tu trouves péjoratif ? 

Non, moi je m’en fous (rires). Je suis juste un rappeur, je me sens comme un artiste et c’est déjà trop cool. On a la chance de vivre à l’époque d’internet et ça permet à la musique de voyager. Le résultat c’est qu’à cette heure-ci je suis en train d’envoyer mes CD dans toute la France, que ça soit à Paris, en province, dans les petits villages comme dans les grandes villes, sans faire de différence. Forcément, dans la catégorie rappeur de province, Orelsan a ouvert une grande porte. Surtout à une époque où c’était difficile d’exister en dehors de Paris et de Marseille. Mais personnellement, la musique me touche en général, je peux autant kiffer et être touché par le dernier CD de Khali ou les sons de DA Uzi et PNL que par un album de Soolking ou de Djadja et Dinaz.

Quel regard portes-tu sur le potentiel musical de ta région ?

On est en train de faire quelque chose qui n’était jamais arrivé. Il y a une pléthore d’artistes qui émerge, que ce soit Bekar, ZKR, Vicky R, Michel, Sto… Tous ces artistes de la ville commencent à exister de manière nationale. La scène commence à se développer, on parle de nous dans les médias et les gens commencent à capter l’état d’esprit. On pourrait rapprocher ça à la scène belge en vrai parce qu’il y a un côté très familial. Et en même temps on a un champ lexical commun, on décrit des choses similaires. C’est hyper agréable d’assister à ça et ça fait vraiment plaisir de voir la scène locale briller. 

Ton premier album était presque intégralement produit par Murer, un artiste lillois. Sur « Parcours Accidenté », un autre beatmaker du nord, Lucci, est venu s’ajouter au projet. Pourquoi ? 

Il n’y a pas une volonté de vouloir faire produire par des Lillois. Je ne suis pas en train d’ouvrir un marché de produits locaux (rires). C’est juste que j’ai un rapport très important avec la production et la composition. Je fais les instrus avec les beatmakers et j’écris sur place tous mes morceaux. On ne fonctionne jamais à distance. Étant à Lille, je kiffais déjà le travail de Lucci. On s’est rencontrés et on a fait une session durant laquelle on a matché de manière très puissante, comme ça a pu le faire avec Murer sur l’album précédent. Et chose encore meilleure, c’est qu’ils ont pu matcher à deux. Les compositeurs, je les considère vraiment comme des amis. Ma musique est tellement personnelle que je n’arrive pas à m’en détacher.

Pour moi, un moment de studio c’est un moment où je m’ouvre le ventre, où on va essayer d’aller le plus loin possible, d’être très ambitieux. J’ai une grosse exigence et donc ça crée forcément des liens. C’est ce que ça a donné avec Lucci, mais il y a aussi d’autres gars qui ont taffé sur l’album. Jeoffrey Dandy est sur deux morceaux, il a aussi son importance sur la couleur du projet. Il n’y a pas de volonté de travailler localement mais ça me fait grave plaisir que Lucci soit de Lille parce qu’on a aussi ce passé commun dans la région. On est touché par les mêmes choses.

Et comment se sont faits les feats avec Bekar et Djalito ?

Lors de notre rencontre, Bekar venait de sortir son album « Briques Rouges ». Je venais de sortir « Dans nos Yeux » et plein de médias parlaient de nous conjointement. On a parlé sur Instagram, puis on a bu un verre étant donné qu’on habite dans la même ville. La première fois qu’on s’est vus, on a quasiment pas parlé de musique, c’était juste humain. C’est une belle rencontre. En tant que rappeur, t’as rarement l’occasion de rencontrer des gens qui vivent exactement la même chose que toi, ou même des choses semblables. Donc ça fait du bien quand c’est le cas. Dans les autres boulots de la vie, t’as tes collègues avec qui tu peux parler. Mais en tant qu’artiste, parfois, t’es un peu esseulé… C’est cool d’échanger avec des semblables. Je suis grave content de l’évolution de Bekar et de voir que ça marche pour lui.

Djalito c’est marrant parce que je le connais depuis très longtemps. Quand j’ai sorti « Dans nos Yeux », il m’a envoyé un message sur Instagram en me disant : « Mais gros tu te rappelles ? ». J’ai mis du temps à le reconnaître parce qu’à l’époque il ne se faisait pas appeler par ce nom là et il n’avait pas ses locks (rires). On avait oublié qu’on se connaissait parce qu’on se connaît de la vie d’avant. C’est d’ailleurs pour ça que sur notre son Les préférés de la cantinière je dit : « Avec Djalito depuis l’innocence, depuis les malheurs. » On s’est vus en studio à Metz, à la base juste pour discuter et puis on a fini par faire un morceau. C’est une trop belle connexion. Je sors de deux shows à Paris et à Lille, il était là pour les deux j’étais trop content. On avance ensemble et ça fait plaisir. 

Le deuxième album est particulièrement important dans la carrière d’un artiste. Comment as-tu appréhendé le tien ? 

Pour moi, c’est un peu différent parce que je suis en développement. C’est pas comme si j’avais une fan base faramineuse et que j’avais un enjeu économique de malade à confirmer. Je suis plutôt à un moment où j’essaye d’élargir mon public. Même si je ne le vis pas du tout comme si j’avais une entreprise à faire grandir absolument avec un bilan comptable à remplir. D’un point de vue artistique, c’est sûr qu’il y avait eu un mini succès d’estime sur « Dans nos yeux » et qu’à un moment j’ai pu avoir ce fameux syndrome de l’imposteur à me demander si j’avais pas eu un coup de chance.

J’ai eu des moments de stress. On a fait une tournée de pré-écoute de l’album avant sa sortie. Et je me suis retrouvé à faire des concerts avec toute la salle qui connaît le premier album par cœur et qui le kiffe. Je me suis demandé si je m’étais rendu compte de l’impact et si le deuxième allait plaire autant. C’est sûr que j’aurais pu le faire en pilote automatique en essayant de faire « Dans nos yeux 2 ». Ça aurait été chiant. On a toujours ce truc de vouloir aller plus loin. En termes de sonorité, de propos et de maturité. Moi en tout cas je suis persuadé d’avoir fait un bon album. J’ai la chance d’être bien entouré. On sait où on veut aller et c’est pareil pour le troisième qui est déjà bien entamé.

Je viens d’une époque où t’écoutais les CD en regardant la pochette. Ça créait des images, c’était le film de la musique.

BEN plg pour Mosaïque
Tu soignes ton esthétique à travers tes covers et tes clips, c’est une partie du travail artistique qui t’intéresse particulièrement ? 

Oui de ouf ! Sinon ça serait éclaté au sol (rires). Je suis hyper investi dans tout ce que je fais. Je ne laisse rien au hasard. Dans BEN plg, le plg signifie : « pour la gloire ». C’est pour la beauté du geste, pour le symbole. C’est important de bien faire les choses parce que c’est ce qu’on laisse derrière. La cover, tous les gens qui écoutent l’album vont l’avoir sur leur téléphone, à quel moment je vais faire ça à l’arrache ? C’est trop important. En plus, je viens de cette époque où t’écoutais les CD en regardant la pochette, en lisant le livret. Chez moi ça créait des images, c’était le film de la musique. Un peu l’inverse d’une bande son.

Et pour les clips c’est pareil. Je ne veux pas mettre en image juste parce qu’aujourd’hui c’est quelque chose de nécessaire. Comme je le dis dans un morceau : « On fabrique des bolides avec des bouts de vis. » Ça veut dire que même si on est pas sur des budgets faramineux, en vrai on peut faire des trucs de ouf. Quand tu ajoutes de l’huile de coude tu peux faire des trucs de malade et c’est ce qu’on essaye de faire. Un clip comme celui de Parcours accidenté devrait normalement coûter 40.000 euros, mais on arrive à s’en sortir en mettant la main à la pâte. S’il faut que je prenne ma voiture pour aller faire des repérages pendant trois jours je le fais. Ça fatigue mais on kiffe.

Sur ta pochette, tu es dans un bus. Pourquoi ? 

Le bus c’est un lieu mystique en vrai, c’est pour ça que je voulais être dedans. En plus là c’est un bus de Lille et ceux qui sont de la région ils captent. Le bus c’est un endroit qu’on connaît trop bien, depuis tout petit. Mais surtout le bus c’est un lieu où tu croises plein de gens, plein de profils différents et les parcours qui vont avec. T’es entouré de tranches de vie hyper impressionnantes et y a une densité émotionnelle de fou. Le matin, tu vas croiser des gars de bonne humeur qui ont reçu de bonnes nouvelles comme des gens qui sont en train de se serrer la ceinture jusqu’à ne plus pouvoir respirer…

Pourquoi est-ce que tu préfères les chansons tristes ?

C’est plutôt une image. La mélancolie c’est quelque chose qui m’a toujours touché. Même dans les chansons qui font la fête, j’aime bien qu’il y ait une touche de mélancolie. Mais dans son histoire le rap français est empreint de ouf de mélancolie. Même aujourd’hui, des gars comme SCH ou Jul font des trucs super mélancoliques. Pareil pour Morad en Espagne ou El Grande Toto au Maroc. Leur musique fait la fête et rayonne de fou tout en étant mélancolique. Personnellement, ça me touche plus qu’un mec qui chante sa réussite. Après moi même je fais de l’egotrip, mais à ma sauce. Quand je dis : « Ma daronne remplit vingt frigos avec le prix d’un clip », c’est de l’egotrip, mais version BEN plg. 

Pour finir, il y a un truc qui était très présent dans ton premier album et qui a presque disparu dans celui-ci, c’est les références aux pâtes. Est-ce qu’on peut en conclure que désormais tu manges du saumon à tous les repas ?

Non pas du tout (rires). Par contre attention j’ai toujours volé du saumon, c’était un peu ma spécialité. Je ne dis pas aux gens de le faire. Le truc c’est que l’album précédent commençait par une référence aux pâtes donc ça a marqué. Là j’ai élargi les références à tout le frigo, mais sinon je mange toujours autant de pâtes. Par contre je suis une espèce de salopard gourmet, je me refuse dorénavant les coquillettes Éco+. Maintenant dieu merci je peux mettre quarante centimes de plus sur mon paquet et me faire des petites linguines gruyère huile d’olive.

C’est quoi la suite pour BEN plg ? 

L’avenir le dira. Moi-même je ne l’ai pas entièrement en tête. Ce qui est sûr, c’est que j’ai pas envie d’attendre un an avant de tirer. Je vais déjà laisser vivre un peu « Parcours Accidenté », on a encore des idées à réaliser autour de ce projet. Mais il faut d’ores et déjà savoir qu’il y aura un autre truc signé BEN plg dès 2022, et à mon avis, avant l’été. 


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Rencontres Témoignages

Rohff : quelles attentes pour « Grand Monsieur » ? Ses fans témoignent

Le dixième album de Rohff, « Grand Monsieur », sort ce vendredi 10 décembre 2021. Un opus attendu qui marque un nouvelle page de l’une des carrières les plus longues du rap français. En plus de 20 ans de longévité, Housni Mikouboi, aka Rohff, a laissé son empreinte chez de nombreux.se.s auditeur.rice.s. Alors que le rappeur perdure tant bien que mal face à une transformation profonde du rap depuis son arrivée sur la scène, que pensent ses fans de lui aujourd’hui ? Qu’attendent-ils.elles de son nouvel album ? Mosaïque a échangé avec ceux.celles qui le soutiennent à l’occasion de la sortie de « Grand Monsieur ».


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« Les nouvelles générations n’ont aucune idée de l’impact colossal que Rohff a pu avoir par le passé »

Lisa a découvert Rohff il y a quinze ans, alors qu’elle était au collège. À cette période à la ZUP (Zones à Urbaniser en Priorité, NDLR) de Nîmes, il était le rappeur le plus influent. « Il était dans tous les walkmans de la cité », se rappelle-t-elle. La jeune femme se souvient même de son anniversaire en 2004, quand elle avait déballé de son papier cadeau « La fierté des nôtres », troisième album de l’artiste.

Quand elle le compare avec les artistes qui étaient les têtes d’affiche de l’époque, il reste son préféré. « Quand Booba a sorti « Panthéon », il s’affichait sur sa pochette avec une snapback (casquette de type américaine, NDLR). À l’époque, tout le monde était en survêt’ Lacoste et avait des TN aux pieds. On trouvait qu’il se prenait trop pour un Américain. Rohff, lui, est un rappeur plein de contradictions. C’est ce que j’apprécie dans sa personnalité. Ça le rend très humain. On sent qu’il a parfois du mal à se positionner quand il parle de ses vices. Peut-être qu’il n’a pas envie de faire de la musique qui va influencer son public négativement. »

Au fil des années, la jeune femme a suivi la carrière de Rohff. Elle n’a pas toujours tout apprécié, comme « La cuenta » sorti en 2010. Pour la sortie de « Grand Monsieur », Lisa sait qu’elle ne sera pas transcendée. « Je ne m’attends pas à un nouveau Rohff ou à quelque chose de fondamentalement différent. » Même si le featuring avec Jul, Legend, sorti sur YouTube une semaine plus tôt lui a plu, elle n’est pas certaine qu’il puisse séduire les nouvelles générations avec ce projet. « Il n’est pas considéré à sa juste valeur par les plus jeunes. Mais, en même temps, il n’a pas réussi à les séduire et à les toucher. »

« On n’attend pas de Nas ou Jay-Z qu’ils rappent comme Migos. On devrait faire pareil avec Rohff »

En 2001, Aurélien a 14 ans. Il découvre Rohff grâce à son grand-frère sur les hits de « La vie avant la mort ». Le morceau Sensation brave impressionne le jeune homme. Il se remémore : « Mi parlé, mi rappé… Je n’avais jamais entendu ça. » Depuis, il l’a toujours suivi et ils ont pris de l’âge ensemble. Aurélien a aujourd’hui 34 ans et reste satisfait de ce qu’il propose. Il apprécie ses textes plus intimes qui parlent de sa famille et de ses enfants. Il salue aussi ses prises de position sociales.

Pour la sortie de « Grand Monsieur », il attend d’écouter Comoreine : « C’est la première fois en plus de vingt ans qu’il consacre un morceau entier à sa mère. Ça risque d’être intense. » Pour ce double-album, Aurélien imagine aussi que Rohff parlera beaucoup de sa carrière, qu’il fera un morceau sans refrain et qu’il brillera à côté d’une voix féminine : « Le featuring avec Imen Es est un morceau que j’attends. Rohff avec les chanteuses de RnB, c’est une grande histoire. »

Enfin, il espère reconnaître un Rohff fidèle à lui-même. Un Rohff qui ne cherche pas forcément à séduire les jeunes. « On n’attend pas de Nas ou Jay-Z qu’ils rappent comme Migos. On devrait faire pareil avec Rohff », conclut-il.

« Je l’ai connu quand certains parlaient de sa période de déclin »

Comme Rohff, Anthony est né à Antananarivo. La capitale de Madagascar. Lorsqu’il entend pour la première fois le rappeur en 2010, les radios ne jurent que par la Sexion d’assaut, Youssoupha ou Kery James. « Je l’ai connu quand certains parlaient de sa période de déclin », confie-t-il. À cette époque, Rohff vient de sortir son album « La cuenta ». L’opus reçoit un accueil mitigé de la part de son public.

Pourtant, Anthony n’est pas du même avis. Les morceaux Thug mariage avec Indila et Tu pardonneras avec Jena Lee le transportent. Happé par la curiosité, il se plonge alors dans ses albums précédents : « Comme quand tu découvres un sport, tu veux t’identifier à un joueur, une écurie. Tu cherches un peu lequel correspond à tes valeurs et tes goûts. J’ai reçu ma claque sur « Le code de l’horreur » (2008). Le meilleur album de rap français pour moi. »

Pour ce nouvel album, il espère des sons funky, dans la lignée de Get down, Samedi soir (2003) et Number One (2011). Ce fan a hâte de découvrir les titres afrobeat que le rappeur a annoncé. Il s’attend aussi à des sonorités West Coast avec « des sirènes dans les refrains ». Mais il aimerait surtout que Roh2f se refasse une santé par rapport à l’opinion publique qui le « néglige », encore plus après ses déboires judiciaires. « Ne me juge pas, prend le bon côté d’un fruit pourri », rappe Rohff dans Testament, Anthony souhaiterait que la nouvelle génération fasse de même. 

« Les sons de Roff venaient tout le temps à moi partout où j’allais »

Alors que Marvin écoute Rohff avec assiduité depuis qu’il est en CM2, il crée en 2015 une page Twitter qu’il nomme @Roh2f_Punchline. Au début, il ne publiait que des extraits de ses morceaux, il partage désormais des archives et des actualités de l’artiste à ses 1.000 abonné.e.s. C’est aussi une manière de faire la promotion du rappeur qui, Marvin le reconnaît, n’est pas dans « le délire des réseaux sociaux, même si il fait des efforts ». Ses publications sont souvent repostées, y compris par des personnes qui ont travaillé avec le rappeur : « Amy (anciennement en duo avec Bushy, NDLR) qui était signé sur son label m’ont déjà relayé ! » Pour Marvin, ces nombreux reposts sont « un signe que le rappeur a toujours des supporters solides ».

Marvin a prévu de relayer « Grand Monsieur ». Pour lui, chaque album signe le renouvellement de l’artiste et ne veut pas entendre ceux.celles qui réclament « du Rohff à l’ancienne ». Il s’attend à écouter des morceaux sombres et mélancoliques avec des prods travaillées. Le fondateur de la page @Roh2f_Punchline voit grand pour ce nouvel album : « Il enchaîne pas mal d’interviews c’est lourd et j’aimerais bien qu’il fasse un Colors ! » 


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Face à face Rencontres

Edge, la tête dans les nuages

Après « OFF », un premier projet sorti il y a un an, Edge revient avec la suite, « OFFSHORE », paru le 26 novembre 2021. Entre temps, le rappeur du 19e arrondissement s’est affiché aux côtés de Jazzy Bazz et Esso Luxueux pour un album en commun « Private Club ». Mais c’est entouré de la nouvelle génération qu’il fait son retour avec une mixtape de 14 titres. Au coin d’une table du restaurant de l’hôtel Amour près de Pigalle à Paris, nous avons rencontré Edge. Autour d’un thé vert que le rappeur apprécie accompagné de miel, il s’est confié sur son obsession du temps qui passe, son rapport à la météo et à l’argent. À la fin de l’entretien, il a pris le temps de poser quelques instants avec notre photographe, Jacques Mollet, dans les rues du 9e arrondissement. 


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En ce mois de novembre, l’artiste dont les humeurs sont rythmées par le cycle des saisons est affecté par le froid glacial qui a envahi Paris ces derniers jours. Enrhumé et fatigué, Edge se console par la sortie de son projet « OFFSHORE » qui lui « redonne du baume au coeur ». Une mixtape prévue depuis le départ comme la suite de son premier projet « OFF », sorti il y a un an, qui se clôturait sur le morceau 5h54. Ce n’est donc pas sans raison que le premier morceau de ce nouvel opus débute par une voix étouffée que les habitué.e.s du GPS connaissent bien : « Dans six minutes, il sera 6 heures. » Mais Edge, toujours coiffé de son indispensable durag, prévient : « La mixtape n’est pas forcément le déroulement d’une journée mais plutôt d’une période. C’est en tout cas une continuité de ce que j’avais vécu sur OFF. » Une période qui s’ouvre sur le titre Météo, métaphore des états du rappeur conscient de sa fragilité émotionnelle. 

Avec de l’oseille j’peux contrôler la météo.

Mais j’pourrais jamais rattraper l’temps qui passe.

Fuck c’est horrible, ouais c’est horrible.

– Edge, météo

Si l’artiste se revendique d’un « cœur froid » dans ses textes, l’humain caché derrière ses lunettes teintées de rose apparaît très sensible, sans chercher à s’en cacher : « Je suis quelqu’un de stressé et je ne suis pas le mec le plus confiant au monde. Je me suis senti plus à l’aise avec ce projet. Depuis OFF, je ne sais pas mieux gérer mes émotions mais je cherche à les accepter et les comprendre pour les extérioriser. » Marqué par plusieurs décès, il reste obnubilé par son impuissance face au temps qui passe : « J’ai peur de la mort. Sans vouloir être larmoyant, j’ai perdu trop de proches. Mais il y a perdre des proches parce que c’est des gens qui vieillissent, et perdre des proches comme ça du jour au lendemain. »

Lorsqu’il évoque ces souvenirs, Edge se frotte le front en baissant la tête, visiblement encore touché par son passé : « Le temps, c’est spécial pour moi, parce que j’arrive pas à chérir les moments par peur de ce qui va se passer le lendemain. J’ai peur de me réveiller un matin, comme ça a pu m’arriver, et qu’on me dise, cette personne n’est plus là. Sans que ça n’ait pu m’effleurer la tête que ça puisse arriver. » Le rappeur développe donc un rapport complexe au temps : « Le temps me fait peur parce que c’est l’inconnu. C’est l’inconnu du futur et les maux du passé. Ce qui me fait peur, c’est de voir le temps avancer sans pouvoir rien faire. » 

L’isolement avant l’éclosion

L’artiste préfère donc s’isoler : « Mon temps est spécial parce que je vis en décalé des autres. Je dors pas beaucoup et je suis debout très tôt. Quand il est 8h du matin, souvent je suis debout depuis quatre ou cinq heures et la journée, je me coupe pour me reposer. Du coup, j’ai du mal à me situer dans l’espace-temps. C’est un discours de foncedé (rires), mais les trucs qui sont pas rationnels comme le temps ça me perturbe de ouf. »

Dans ses paroles comme dans la vie, la quête de l’argent remplace ses peurs d’où le nom de « OFFSHORE » (se dit d’une société enregistrée à l’étranger, dans un pays où le propriétaire n’est pas résident, et qui profite des avantages fiscaux du lieu souvent appelé un paradis fiscal, NDLR) : « Je parle beaucoup plus d’argent sur cette mixtape, mais en ayant conscience que ce n’est pas ça qui va me faire me sentir mieux dans ma vie. Mais j’y pense tout le temps parce que je dois hustle (travailler, NDLR). J’ai eu des galères financières pas évidentes dans ma vie et je bosse pour ne plus avoir à me soucier de ça. » Sur le projet, Edge noie aussi ses peurs dans l’alcool : « J’ai un rapport malsain avec les substances. À une période de ma vie, je pensais que c’était la solution à certains maux mais en fait, pas du tout. Aujourd’hui, j’essaye de ralentir. »

Alpha Wann est le plus chaud parce qu’il n’a pas peur des prises de risques et de sortir de sa zone de confort.

Edge pour Mosaïque

Harcelé par sa banquière et une conquête féminine, Edge se terre dans sa solitude tout au long des 14 morceaux jusqu’au dernier titre introspectif Des nuages à la terre où le rappeur se livre : « J’ai un rapport très spécial à ce dernier morceau parce que je ne voulais pas le garder à la base. Il me touchait trop, il était trop personnel. Je l’ai écris à une période de ma vie qui n’était pas ouf. J’étais vraiment isolé pendant deux semaines, je ne voyais personne. Maintenant que c’est sorti, c’est cool parce que je capte que c’est une espèce de thérapie. Ce morceau, c’est le parfait résumé de ce projet. » Edge finit donc sur le dernier track par décrocher son téléphone mettant fin au mode « OFF » sur lequel il s’était branché depuis deux projets. 

« OFFSHORE » montre déjà des signes d’ouverture en invitant la nouvelle génération : Jäde, La Fève, Enfantdepauvres et Lowssa. Le rappeur s’est aussi diversifié musicalement. Accompagné de son producteur de toujours, Johnny Ola, ils ont ainsi fait appel à de nouveaux compositeurs dont Guapo du soleil : « Pour le son avec Jäde, on savait que c’était une couleur que nous n’arriverions pas à travailler seuls. Guapo est venu au studio. C’était tellement insolent. La veille, il avait fait une nuit blanche. Il s’est posé, il a dormi trente minute et il s’est réveillé en sachant ce qu’il allait faire. En une demi heure, il a fait de la magie. »

En collaborant avec Alpha Wann sur une prod two-step sur le titre 20.000, Edge assume aussi des prises de risques : « Avec Alpha, on a écouté des prods pendant facile deux heures et demi. Alpha est dur et c’est pas pour rien que c’est le plus chaud parce qu’il est exigeant. À la fin, je lui ai proposé cette prod que j’avais en stock depuis quelques semaines sans y croire une seule seconde. Il a écouté et il était partant. C’est une big prise de risque mais Alpha n’a pas peur de sortir de sa zone de confort. » À l’avenir, Edge veut continuer à proposer d’autres horizons musicaux. Si la boucle est bouclée pour la série « OFF », le rappeur espère encore étonner : « La suite ne sera pas drastiquement différente mais un peu. Je laisse la surprise. En tout cas, l’album n’est pas pour tout de suite. »

« OFFSHORE », le projet de Edge est disponible sur toutes les plateformes.


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Chroniques

La sélection Mosaïque du mois de novembre

La fin de l’année approche et les artistes se pressent pour sortir leur projet avant l’arrivée de 2022. Le rap français continue donc d’être prolifique en ce mois de novembre, marqué par la sortie très attendue du quatrième album d’Orelsan : « Civilisation ». Mais d’autres projets se sont démarqués par des retours réussis dont ceux de BEN plg et EDGE. Le mois de novembre est aussi celui des premiers albums pour la rappeuse ivoirienne Andy S, le drilleur Ziak et l’homme de l’ombre Sheldon. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection du mois de novembre. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.


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« Spectre » – Sheldon – 5 novembre 2021

Après « Lune noire » et sa narration immersive, après les conceptuels « RPG » puis « FPS »… Sheldon a fini par accoucher de son premier album, « Spectre », disponible depuis le 5 novembre. Dans ce projet introspectif, le taulier de la 75ème Session renonce à raconter l’histoire d’autrui pour se recentrer sur lui-même. À commencer par sa relation sentimentale qu’il dépeint notamment dans l’expérimental Mon amoureuse. Le MC soigne davantage ses mélodies qu’il accompagne de nombreuses productions léchées, de l’épique No go zone à l’apaisant Caverne. Côté invité.e.s, Sheldon reste dans l’authenticité, toujours entouré de sa team. En témoigne encore une nouvelle collaboration avec M le Maudit, mais aussi la présence de Zinée et Shien, nouveaux visages de la 75ème Session. Mention spéciale également à Top boy en featuring avec Isha, une nonchalante et précise démonstration de kickage. Sheldon se met enfin en avant et continue de la jouer collectif.

– Alexis Pfeiffer

« Akimbo » – Ziak – 12 novembre 2021

Le premier projet de Ziak sonne comme celui de la confirmation. Lancé à toute vitesse sur la vague de succès de ses premiers singles, « Akimbo » compose avec le meilleur du rappeur d’Évry, tout en nous proposant une nouvelle gamme de sonorités jusqu’alors inexistante de son panel stylistique. L’album est implanté sur les bases de ce qui fait le succès de Ziak : un ton haché et répété en fin de rimes, basé sur un flow minimaliste visant à davantage pousser l’efficacité de ses couplets. Si l’univers sombre et violent de l’artiste est respecté, le rappeur profite de ce long format pour étendre son univers musical. Le morceau Shonen en est l’exemple parfait, dans lequel l’artiste s’essaye pour la première fois à un ton plus introspectif. Plusieurs instrus marquent également l’esprit de l’album, notamment celle de Lahuiss, imprégnée de sonorités vintage et du flow old school du rappeur. Après seulement deux ans sur le devant de la scène drill francophone, Ziak parvient à nous proposer un premier projet cohérent. L’ensemble est relevé par une production renouvelant la proposition musicale de l’artiste et anticipant une possible redondance lors de l’écoute. Deux personnes sont à remercier : Focus Beatz et Hellboy, présents derrière la quasi-totalité des prods de l’album. 

– Marius Sort

« Coco Jojo » – Guy2Bezbar – 19 novembre 2021

À 23 ans, le rappeur de la Goutte d’or sort « Coco Jojo », l’aboutissement d’un élan d’énergie plein de spontanéité. Les dix-huit titres semblent avoir été enregistrés en une prise et l’ancienne recrue du Paris FC complète les instrumentales avec aisance. Ses feats explorent la funk, des sons plus mélodieux ou de la trap aux côtés de Hamza ou encore ZKR. Les influences du rap de Jay-Z ou Fabolous sur GDB se ressentent dans sa collaboration avec Jvnior Bendo et Rapi Sati (Dix-Huit). Sur ce projet, le rappeur respire une nonchalance appréciable à travers les différentes énergies qu’il transmet. Sur le morceau drill, Ça va commencer ici, il chuchote : « Ça bouge pas j’me lève tôt, j’me couche tard, j’vais au bon-char », en ajoutant des gimmicks très rythmés, sa marque de fabrique. De quoi faire se lever et danser une foule. Guy2Bezbar prouve avec « Coco Jojo » qu’il est entré dans le game pour en faire une mise à jour. Si vous avez l’habitude d’une structure musicale couplet-refrain-couplet-refrain, il vous faudra quelques écoutes pour vous adapter. 

– Charlotte Joyeux

« Civilisation » – Orelsan – 19 novembre 2021

Orelsan va bien, Orelsan va mieux. Sa hargne qui résonnait au plus fort de sa carrière dans le morceau San s’est dissipée pour laisser place à de l’apaisement et à des réflexions davantage tournées vers les autres et le monde qui l’entoure. Si le disque n’est pas sans quelques aspérités, il relate avec authenticité la vie d’un artiste accompli de 39 ans qui ne cesse de changer. Ce quatrième opus est un défi de taille et heureusement, le Caennais raconte toujours aussi bien les histoires et a su renouveler son discours.

Mais le tour de force vient surtout de l’instrumentalisation du disque. Avec Skread et Phazz, Orelsan multiplie les prises de risques sur des productions tantôt drill, tantôt disco, ou sur des nappes de synthétiseur vintage et des envolées électroniques audacieuses. « Civilisation » est moderne. Le rappeur dépoussière sa formule en développant son sens de la mélodie. L’ensemble forme une bande son cohérente, maîtrisée sur le bout des doigts, avec des faiblesses qui lui ressemblent tout autant.

– Thibaud Hue

« Exousia » – Andy S – 26 novembre 2021

Figure émergente du rap ivoirien, Andy S a grandi à Abidjan et sort sa première mixtape à 24 ans. Le projet est intitulé « Exousia », un mot grec ancien utilisé dans la bible et qui signifie : « Le pouvoir de choisir, liberté de faire ce qui plaît. » Une définition qui colle à la peau de son rap insolent et libre. Dans ses textes comme dans la vie, elle milite pour donner plus de place aux femmes dans le rap et se présente avec une touche d’égotrip dès l’intro de son projet comme « l’avenir de la Côte d’Ivoire, mais le public est en retard ». Sur sa première mixtape, elle invite plusieurs artistes dont la rappeuse française Vicky R sur le morceau Rap décalé. Tout au long des neuf titres, l’artiste dévoile toutes ses qualités de kickeuse sur des instrus trap mais aussi drill à l’image du titre éponyme Exousia en featuring avec l’artiste ghanéen, Reggie. Ambitieuse et déterminée, Andy S n’hésite pas à le clamer haut et fort : le meilleur rappeur de Côte d’Ivoire est une rappeuse. 

– Lise Lacombe

« Parcours accidenté » – Ben plg – 26 novembre 2021

Un an après « Dans nos yeux », le ton grave de BEN plg se réfugie toujours dans une émanation de noirceur et s’inscrit dans la teinte générale de ses précédents opus. Son deuxième album, « Parcours accidenté », c’est le caractère brumeux des habitant.e.s de Phalempin (cité de Lille d’où est originaire BEN plg, NDLR), l’exacerbation d’un quotidien en proie au désespoir. Observateur de son environnement social, Ben Plg se métamorphose en reporter et fige avec compassion l’image d’un milieu nordiste sclérosé. Il rapporte les douleurs et les peines de son temps avec une introspection empreinte au rap dans lequel il a baigné, avec des influences rappelant Nessbeal ou Salif. Malgré une teinte musicale difficile à cerner, il parvient à émouvoir, mais le caractère tâtonnant de certaines prises de risques freine l’immersion dans cet album à la production pourtant riche. Certaines phases aux allures criardes comme dans Tous les jours réside davantage dans leur fond que dans une forme maladroitement exécutée. En dépit de certaines fulgurances, BEN plg tombe alors parfois dans la même porosité musicale que le quotidien qu’il souhaite mettre en lumière. Retrouvez la semaine prochaine sur notre site notre entretien avec le rappeur !

– Cédric Rossi

« OFFSHORE » – EDGE – 26 novembre 2021

Difficile de croire que « OFFSHORE » n’est que le deuxième projet solo d’EDGE, tant le résultat est abouti. Après sa mixtape « OFF » et le projet commun « Private club » avec Jazzy Bazz et Esso Luxueux, le rappeur affirme toutes ses qualités au travers des quatorze titres de « OFFSHORE ». Qu’il soit seul ou accompagné de la crème de la scène émergente (La Fève, Jäde, Lowssa…), le rappeur du XIXe se découvre et propose de nouvelles musicalités. Comme sur 20 000, sur lequel, il découpe une instru 2-step dans les règles de l’art, avec nul autre qu’Alpha Wann pour acolyte. Ou bien sur Palace où il signe une performance surprenante aux côtés de l’envoûtante Jäde. Mais le projet dans sa globalité reste tout de même fidèle à son ADN. Dans une atmosphère sombre et nocturne, le co-fondateur de Goldstein Records y raconte les Schémas monotones, desquels il essaye de sortir. Lors de notre entretien avec l’artiste, il s’est confié sur son rapport au temps : « Le temps me fait peur parce que c’est l’inconnu. C’est l’inconnu du futur mais aussi les maux du passé. » L’interview intégrale est à retrouver sur notre site la semaine prochaine. En attendant, de l’intro à l’outro, les textes introspectifs et les ambiances maîtrisées d’EDGE arriveront à en toucher plus d’un. 

– Arthur Deux


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Entretiens Rencontres

Cashmire 018 : « Au quartier, notre pire cauchemar, c’est de se faire rafaler en bas de son bâtiment »

Il y a un an, nous rencontrions pour la première fois ce jeune ambitieux du 18e arrondissement de Paris : Cashmire. Dès nos premiers échanges avec lui, nous avions compris que l’artiste avait une vision précise de son art, se définissant comme « agressivement réaliste avec une charge d’espoir ». Lors de ce premier face à face, Cashmire évoquait déjà un prochain projet qui devait alors sortir début 2021, prévu sans featuring. C’est finalement presqu’un an plus tard, le 29 octobre 2021, que « 018 », le premier album du rappeur voit le jour avec quatre collaborations. Que s’est-il passé ? Mosaïque est revenu vers lui pour comprendre. L’occasion aussi d’aborder en profondeur la situation du 18e arrondissement sous les yeux avisés du premier concerné, jeune prince de son royaume.


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Lors de notre première rencontre en novembre 2020, le projet était déjà prêt. Il est finalement sorti le 29 octobre 2021. Que s’est-il passé en un an ?

Maintenant que tu me le dis, j’ai l’impression qu’un an c’est super long pour sortir un projet. Quand on s’est rencontrés la première fois, il me restait la phase des visuels. Je préparais les clips de ZEP et de Samuel Eto’o. C’est moi qui écrit mes clips. J’ai pensé la pochette aussi. On a aussi rajouté le son avec Abou Tall. Il devait y avoir 18 titres et j’en ai finalement mis 12 plus un bonus. C’était frustrant de devoir attendre un an. Avant, j’étais très underground, je faisais ce que je voulais. Je pouvais sortir un son même sans mix, le mettre sur Soundcloud et c’est tout. Depuis ma signature en label, c’est un travail d’équipe. Le process n’est pas le même.  

Tu évoquais d’ailleurs plusieurs noms de projet. Tu as finalement gardé « 018 ». Pourquoi ?

Je ne peux pas mieux résumer ma musique que par 018. Je le dis constamment de manière inconsciente et innée. À la base, je voulais appeler mon projet « Madame tout le monde », en référence à la série de peintures de Picasso intitulée « Femme assise ». J’avais pensé à faire un projet féminin et un projet masculin. Plus je construisais le projet, plus je me rendais compte que ça ne me ressemblait pas. Ça, c’était le truc de Picasso. Moi, c’est 018. Je me suis dit : « Cash, ouvre les yeux, regarde autour de toi. 018, c’est ton ADN, ton identité. »

Tu nous disais également vouloir un projet sans featuring où « Cashmire fait une grosse prise de parole ». Un an après, il y a finalement quatre invités sur la tracklist. Comment ça se fait ? 

Aujourd’hui le featuring c’est presque un accessoire marketing. Initialement, j’avais conçu le projet sans par volonté de m’exprimer et ainsi faire primer la musique. Le seul titre où je voulais des intervenants étant La Colline avec Olazermi et Slkrack où j’avais besoin de couplets rappés et de belles voix graves pour immerger l’auditeur dans un univers violent de drogue et de rue. Quant à Go Fast avec Nemir et Chaque semaine avec Abou Tall, c’est au fil des rencontres que les titres ont trouvé leur place au sein du projet. J’ai conscience de la diversité des registres et chaque artiste représente une part de moi. Que ce soit Nemir dans la douceur ou les mélodies, Abou Tall pour son ouverture sur le monde ou Slkrack avec qui j’ai grandi.

Comment est-ce que tu rends service à ton quartier avec ce projet ? 

J’ai laissé cet album à ce moment là de ma vie. Ma musique est intemporelle. Je suis un habitant du quartier et j’ai conscience qu’à mon échelle, le 18e me regarde. Le 018 est en moi. Je porte le 018 sur mon épaule (Cashmire a un tatouage « 018 » inscrit sur son bras gauche, NDLR) et je préfère que quelqu’un le découvre par mon album que par ce qu’en disent les médias. J’ai voulu raconter mon quotidien sans le dramatiser. La vie au quartier est dramatique mais ce n’est pas un drame. Depuis que je suis petit, je vois ça. Tu trouves ça moche mais c’est ton quotidien. C’est quand tu grandis que tu te rends compte que tu vis dans un truc à part. C’est pour ça que j’ai samplé l’interlude Peu de gens le savent d’Oxmo Puccino dans ma propre interlude Sauve-toi STP. Il dit : « On s’embrouille entre nous mais, c’est pas les keufs qu’on va chercher, on va chercher les potes à côté et on se tire les uns sur les autres. » Ça ressemble trop à nos vies. Au quartier, la devise, c’est sauve toi si tu peux.

Il n’y a pas d’issue au quartier ? 

Il faut partir. Sinon, l’issue est négative. Dans tous les quartiers, c’est pareil. Tous les gens qui habitent les quartiers connaissent cette réalité. Entre nous, on sait tous qu’on veut partir. Il n’y a que ceux qui ne connaissent pas la rue qui la fantasment. C’est toujours mieux d’en sortir et mettre les siens à l’abri. Je crois que notre pire cauchemar, c’est de se faire rafaler en bas de chez soi. Imagine je meurs en bas de mon bâtiment. Personne ne veut ça. Si j’en ai l’opportunité, je partirai. Pourquoi rester ? Je serai l’exemple de la réussite qui est sortie du quartier. 

Pourtant, tu vis encore dans ton quartier et à ton échelle, tu as réussi. Tu ne penses pas être un modèle ? 

Bien sûr. Je ne crache pas dans la soupe, c’est vrai. J’en suis très fier. C’est juste qu’il faut voir toujours plus loin. Je ne suis pas allé au bout de ce que j’ai en tête. Dans l’idéal, j’ai une vie de ouf, j’habite à Toronto et j’emmène tous les enfants du quartier en vacances au ski. Je fais des choses pour des associations, je contribue au quartier. La réussite, c’est pas la signature en label. Il faut que j’aide financièrement et socialement mon quartier. Comme Pop Smoke l’a fait. Il a ouvert une fondation avant de mourir : « Shoot for the Stars, Aim for the Moon ». Je trouve ça magnifique. 

Mais si on a pas le talent de Cashmire, on est condamné au quartier ? 

C’est horrible de dire ça. On est pas condamné mais j’essaye de mettre en lumière que c’est beaucoup plus dur. Évidemment que tu peux faire des études, t’accrocher et réussir. Mais c’est plus dur que pour le reste du monde. Parce que toi tu continues mais au quartier tout le monde lâche. Ton environnement ne te pousse pas vers le haut. Rien est impossible mais tout est plus dur. Juste parce que l’appartement est trop petit, on est trop nombreux, donc faire ses devoirs c’est plus compliqué que la moyenne. Et puis au quartier tout est fait pour que ce soit plus dur pour nous. Le 18e est une banlieue au sein même de Paris, c’est sa particularité. L’architecture, le nom des rues…. Quand je suis dans le 16e arrondissement, le nom des rues c’est rue de la Boétie, rue Mozart, rue des grands poètes. J’arrive chez moi, je vois rue Marx Dormoy, le nom d’un révolutionnaire. C’est juste fait comme ça. Quand t’arrives au quartier, les routes commencent à être trouées. Rien est dû au hasard. C’est l’origine même des ghettos.

Tu dis d’ailleurs que c’est le 18e qui a fait de toi un rappeur, c’est à dire ? 

Le quartier m’a conditionné à être un rappeur. Dans un autre endroit, peut-être que j’aurais fait de la guitare, du piano, autre chose. La précarité donne accès aux choses les plus simples. Ça marche aussi avec le sport. J’ai grandi dans le 18e, je fais du foot. J’aurais grandi dans le 6e, j’aurais fait du tennis ou de l’équitation. Ici, l’opportunité n’existe pas. Le foot, il faut juste un ballon et des copains. Pour faire du rap, il faut juste une instru et une voix.

Qui tiens-tu pour responsable de cette situation de ton quartier ? 

Ils. Le « ils » dont je parle dans mon morceau ZEP : « Ils nous ont vraiment mis en ZEP. » Je me suis déjà demandé de qui je parlais quand je disais « ils ». En fait, c’est ceux qui n’en ont rien à foutre de nous et de nos modes de vies. Qu’on meurt par balles, pour trafic de drogue ou juste parce qu’on s’en sort pas. Ce même ils qui prétend qu’on a des chances égales à celles des autres. Ce même ils qui fait payer des écoles à 20, 40 ou 50 000 euros l’année. Je vois qu’il y a des trucs systémiques en face de nous. Ceux qui sont responsables, ce sont ceux qui ferment les yeux. Je sais même pas si je les tiens pour responsables. Les choses sont comme telles.

Je ne suis pas fataliste (Il s’arrête pour réfléchir, NDLR). Je suis agressivement réaliste avec une charge d’espoir. Par exemple, les gueush (Les toxicomanes, NDLR), ils ne font que les déplacer dans trois arrondissements : le 18e, le 19e et le 20e. Ce que je constate, c’est qu’ils ne sont jamais dans le 15e, jamais dans le 8e, jamais dans le 6e, jamais dans le 4e. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que ça ne dérange pas certaines personnes au-dessus, tant qu’ils restent en banlieue parisienne ou dans nos quartiers de merde.

Tu parles beaucoup des toxicomanes dans ta musique. Tu as quel rapport avec eux au sein de ton quartier ? 

Il y a des toxicomanes dont je suis proche, parce que ça fait des années que je les vois. Sur la place Hébert, il y a Stéphanie. C’est un jeune garçon. Ça m’arrive de prendre de ses nouvelles. On connait tous Fanny aussi. Ce sont des vies difficiles. Disons que je comprends tout le monde dans ce quartier. Je comprends ma gardienne qui n’en peut plus, les petits qui s’en foutent de cette situation, les parents qui sont fatigués, ceux qui ont baissé les bras, ceux qui vendent de la drogue, ceux qui n’en vendent pas, ceux qui vont à l’école, ceux qui n’y vont pas… Il n’y a que le maire que je ne comprends pas (rires). Mais je comprends moins les toxicomanes parce que tu choisis à ce moment-là que toi même, tu ne peux plus te sauver. Pour autant, j’ai de l’empathie pour eux. Il y a toujours des parcours de vie derrière. La solitude, la déshumanisation, la dureté de la rue… Ce sont des choix de vie très difficiles. Il suffit de parler avec eux pour savoir qu’ils ne veulent pas de cette vie.

J’ai conscience que je déconstruis ma masculinité à travers mon look. Personnellement, je ne pense pas forcément qu’il faut des critères pour être un bonhomme. 

Cashmire pour Mosaïque

Dans le titre Yaki, tu dis « S’il y a pas dieu, il y a qui ? ». Est-ce que la religion est une issue au quartier ?

Du fait de mes convictions religieuses, si quelqu’un se tourne vers la religion, je trouverais toujours ça magnifique. Au quartier, la foi est un lien très fort entre nous tous. Quand on fait des bêtises, il y a cette conscience de trahir sa religion. Ceux qui connaissent la misère connaissent aussi la prière. Il y a un lien entre les deux. Je trouve ça très beau. Je suis pas sûr que ce soit une porte de sortie. Mais ça porte des valeurs, c’est ce qui fait du bien dans la misère. Ce qui aide à tenir, ce sont les drogues, les paradis artificiels. La foi, c’est juste beau, grand et profond. Moi, je suis ni un ange, ni un exemple mais je suis quelqu’un de religieux.

De par ton attitude et ton look, tu déconstruis l’image du rappeur de quartier. C’est une ambition ?

J’ai conscience que je déconstruis ma masculinité. Rien que comment je m’habille. Je ne fais pas semblant. Au quartier, je suis habillé pareil. Parfois, je suis dans des endroits très sombres, des parkings et moi je me crois à la fashion week (rires). Les grands et les petits savent que je déconstruis. Même dans le clip de Gucci Bae, il y a un mec très fashion dans un quartier très ghetto, c’est ce que je voulais dégager. Ça se retrouve aussi dans mon attrait aux choses culturelles.

La cover va aussi dans ce sens là. Je voulais reprendre l’idée de la pochette de l’album « Sweet Revenge » de l’artiste japonais Ryuichi Sakamoto. Ça n’a pas été facile de faire accepter cette idée au label parce que ça fait pas très rap mais je voulais justement jouer le contrepied, et quand j’ai une idée en tête, c’est difficile de me l’enlever. Pour aller au bout des choses, on a pris un photographe de mode, Thomas Lachambre, pour faire le shoot. Je prends plaisir en tout cas à déconstruire tout ça. Personnellement, je ne pense pas forcément qu’il faut des critères pour être un bonhomme. J’aime voir beaucoup plus loin. 

Est-ce que, de la même manière, tu prêtes attention à la façon dont tu parles des femmes dans tes textes ? 

Je ne le conscientise pas mais naturellement, je ne parle jamais mal des femmes. Je parle toujours avec respect c’est super important. Je suis le principe de Tupac. D’ailleurs, je n’aime pas forcément le rap où ça parle mal des femmes.

Dans tous tes sons et même dans des chansons d’amour comme Non, tu parles de la rue. Est-ce que la rue et ta relation aux femmes sont deux choses indissociables ? 

Je suis marié à la rue. En attendant qu’une femme vienne reprendre ce mariage je reste marié à la rue. Même quand j’essaye de parler d’amour, je parle du quartier. Je suis dans le 018 tout le temps. Je me demande justement si dans mes prochains projets je ne devrais pas changer et la mettre au second plan. On verra par la suite.

Le projet de Cashmire, « 018 », est toujours disponible sur toutes les plateformes.


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