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Cashmire 018 : « Au quartier, notre pire cauchemar, c’est de se faire rafaler en bas de son bâtiment »

Il y a un an, nous rencontrions pour la première fois ce jeune ambitieux du 18e arrondissement de Paris : Cashmire. Dès nos premiers échanges avec lui, nous avions compris que l’artiste avait une vision précise de son art, se définissant comme « agressivement réaliste avec une charge d’espoir ». Lors de ce premier face à face, Cashmire évoquait déjà un prochain projet qui devait alors sortir début 2021, prévu sans featuring. C’est finalement presqu’un an plus tard, le 29 octobre 2021, que « 018 », le premier album du rappeur voit le jour avec quatre collaborations. Que s’est-il passé ? Mosaïque est revenu vers lui pour comprendre. L’occasion aussi d’aborder en profondeur la situation du 18e arrondissement sous les yeux avisés du premier concerné, jeune prince de son royaume.


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Lors de notre première rencontre en novembre 2020, le projet était déjà prêt. Il est finalement sorti le 29 octobre 2021. Que s’est-il passé en un an ?

Maintenant que tu me le dis, j’ai l’impression qu’un an c’est super long pour sortir un projet. Quand on s’est rencontrés la première fois, il me restait la phase des visuels. Je préparais les clips de ZEP et de Samuel Eto’o. C’est moi qui écrit mes clips. J’ai pensé la pochette aussi. On a aussi rajouté le son avec Abou Tall. Il devait y avoir 18 titres et j’en ai finalement mis 12 plus un bonus. C’était frustrant de devoir attendre un an. Avant, j’étais très underground, je faisais ce que je voulais. Je pouvais sortir un son même sans mix, le mettre sur Soundcloud et c’est tout. Depuis ma signature en label, c’est un travail d’équipe. Le process n’est pas le même.  

Tu évoquais d’ailleurs plusieurs noms de projet. Tu as finalement gardé « 018 ». Pourquoi ?

Je ne peux pas mieux résumer ma musique que par 018. Je le dis constamment de manière inconsciente et innée. À la base, je voulais appeler mon projet « Madame tout le monde », en référence à la série de peintures de Picasso intitulée « Femme assise ». J’avais pensé à faire un projet féminin et un projet masculin. Plus je construisais le projet, plus je me rendais compte que ça ne me ressemblait pas. Ça, c’était le truc de Picasso. Moi, c’est 018. Je me suis dit : « Cash, ouvre les yeux, regarde autour de toi. 018, c’est ton ADN, ton identité. »

Tu nous disais également vouloir un projet sans featuring où « Cashmire fait une grosse prise de parole ». Un an après, il y a finalement quatre invités sur la tracklist. Comment ça se fait ? 

Aujourd’hui le featuring c’est presque un accessoire marketing. Initialement, j’avais conçu le projet sans par volonté de m’exprimer et ainsi faire primer la musique. Le seul titre où je voulais des intervenants étant La Colline avec Olazermi et Slkrack où j’avais besoin de couplets rappés et de belles voix graves pour immerger l’auditeur dans un univers violent de drogue et de rue. Quant à Go Fast avec Nemir et Chaque semaine avec Abou Tall, c’est au fil des rencontres que les titres ont trouvé leur place au sein du projet. J’ai conscience de la diversité des registres et chaque artiste représente une part de moi. Que ce soit Nemir dans la douceur ou les mélodies, Abou Tall pour son ouverture sur le monde ou Slkrack avec qui j’ai grandi.

Comment est-ce que tu rends service à ton quartier avec ce projet ? 

J’ai laissé cet album à ce moment là de ma vie. Ma musique est intemporelle. Je suis un habitant du quartier et j’ai conscience qu’à mon échelle, le 18e me regarde. Le 018 est en moi. Je porte le 018 sur mon épaule (Cashmire a un tatouage « 018 » inscrit sur son bras gauche, NDLR) et je préfère que quelqu’un le découvre par mon album que par ce qu’en disent les médias. J’ai voulu raconter mon quotidien sans le dramatiser. La vie au quartier est dramatique mais ce n’est pas un drame. Depuis que je suis petit, je vois ça. Tu trouves ça moche mais c’est ton quotidien. C’est quand tu grandis que tu te rends compte que tu vis dans un truc à part. C’est pour ça que j’ai samplé l’interlude Peu de gens le savent d’Oxmo Puccino dans ma propre interlude Sauve-toi STP. Il dit : « On s’embrouille entre nous mais, c’est pas les keufs qu’on va chercher, on va chercher les potes à côté et on se tire les uns sur les autres. » Ça ressemble trop à nos vies. Au quartier, la devise, c’est sauve toi si tu peux.

Il n’y a pas d’issue au quartier ? 

Il faut partir. Sinon, l’issue est négative. Dans tous les quartiers, c’est pareil. Tous les gens qui habitent les quartiers connaissent cette réalité. Entre nous, on sait tous qu’on veut partir. Il n’y a que ceux qui ne connaissent pas la rue qui la fantasment. C’est toujours mieux d’en sortir et mettre les siens à l’abri. Je crois que notre pire cauchemar, c’est de se faire rafaler en bas de chez soi. Imagine je meurs en bas de mon bâtiment. Personne ne veut ça. Si j’en ai l’opportunité, je partirai. Pourquoi rester ? Je serai l’exemple de la réussite qui est sortie du quartier. 

Pourtant, tu vis encore dans ton quartier et à ton échelle, tu as réussi. Tu ne penses pas être un modèle ? 

Bien sûr. Je ne crache pas dans la soupe, c’est vrai. J’en suis très fier. C’est juste qu’il faut voir toujours plus loin. Je ne suis pas allé au bout de ce que j’ai en tête. Dans l’idéal, j’ai une vie de ouf, j’habite à Toronto et j’emmène tous les enfants du quartier en vacances au ski. Je fais des choses pour des associations, je contribue au quartier. La réussite, c’est pas la signature en label. Il faut que j’aide financièrement et socialement mon quartier. Comme Pop Smoke l’a fait. Il a ouvert une fondation avant de mourir : « Shoot for the Stars, Aim for the Moon ». Je trouve ça magnifique. 

Mais si on a pas le talent de Cashmire, on est condamné au quartier ? 

C’est horrible de dire ça. On est pas condamné mais j’essaye de mettre en lumière que c’est beaucoup plus dur. Évidemment que tu peux faire des études, t’accrocher et réussir. Mais c’est plus dur que pour le reste du monde. Parce que toi tu continues mais au quartier tout le monde lâche. Ton environnement ne te pousse pas vers le haut. Rien est impossible mais tout est plus dur. Juste parce que l’appartement est trop petit, on est trop nombreux, donc faire ses devoirs c’est plus compliqué que la moyenne. Et puis au quartier tout est fait pour que ce soit plus dur pour nous. Le 18e est une banlieue au sein même de Paris, c’est sa particularité. L’architecture, le nom des rues…. Quand je suis dans le 16e arrondissement, le nom des rues c’est rue de la Boétie, rue Mozart, rue des grands poètes. J’arrive chez moi, je vois rue Marx Dormoy, le nom d’un révolutionnaire. C’est juste fait comme ça. Quand t’arrives au quartier, les routes commencent à être trouées. Rien est dû au hasard. C’est l’origine même des ghettos.

Tu dis d’ailleurs que c’est le 18e qui a fait de toi un rappeur, c’est à dire ? 

Le quartier m’a conditionné à être un rappeur. Dans un autre endroit, peut-être que j’aurais fait de la guitare, du piano, autre chose. La précarité donne accès aux choses les plus simples. Ça marche aussi avec le sport. J’ai grandi dans le 18e, je fais du foot. J’aurais grandi dans le 6e, j’aurais fait du tennis ou de l’équitation. Ici, l’opportunité n’existe pas. Le foot, il faut juste un ballon et des copains. Pour faire du rap, il faut juste une instru et une voix.

Qui tiens-tu pour responsable de cette situation de ton quartier ? 

Ils. Le « ils » dont je parle dans mon morceau ZEP : « Ils nous ont vraiment mis en ZEP. » Je me suis déjà demandé de qui je parlais quand je disais « ils ». En fait, c’est ceux qui n’en ont rien à foutre de nous et de nos modes de vies. Qu’on meurt par balles, pour trafic de drogue ou juste parce qu’on s’en sort pas. Ce même ils qui prétend qu’on a des chances égales à celles des autres. Ce même ils qui fait payer des écoles à 20, 40 ou 50 000 euros l’année. Je vois qu’il y a des trucs systémiques en face de nous. Ceux qui sont responsables, ce sont ceux qui ferment les yeux. Je sais même pas si je les tiens pour responsables. Les choses sont comme telles.

Je ne suis pas fataliste (Il s’arrête pour réfléchir, NDLR). Je suis agressivement réaliste avec une charge d’espoir. Par exemple, les gueush (Les toxicomanes, NDLR), ils ne font que les déplacer dans trois arrondissements : le 18e, le 19e et le 20e. Ce que je constate, c’est qu’ils ne sont jamais dans le 15e, jamais dans le 8e, jamais dans le 6e, jamais dans le 4e. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que ça ne dérange pas certaines personnes au-dessus, tant qu’ils restent en banlieue parisienne ou dans nos quartiers de merde.

Tu parles beaucoup des toxicomanes dans ta musique. Tu as quel rapport avec eux au sein de ton quartier ? 

Il y a des toxicomanes dont je suis proche, parce que ça fait des années que je les vois. Sur la place Hébert, il y a Stéphanie. C’est un jeune garçon. Ça m’arrive de prendre de ses nouvelles. On connait tous Fanny aussi. Ce sont des vies difficiles. Disons que je comprends tout le monde dans ce quartier. Je comprends ma gardienne qui n’en peut plus, les petits qui s’en foutent de cette situation, les parents qui sont fatigués, ceux qui ont baissé les bras, ceux qui vendent de la drogue, ceux qui n’en vendent pas, ceux qui vont à l’école, ceux qui n’y vont pas… Il n’y a que le maire que je ne comprends pas (rires). Mais je comprends moins les toxicomanes parce que tu choisis à ce moment-là que toi même, tu ne peux plus te sauver. Pour autant, j’ai de l’empathie pour eux. Il y a toujours des parcours de vie derrière. La solitude, la déshumanisation, la dureté de la rue… Ce sont des choix de vie très difficiles. Il suffit de parler avec eux pour savoir qu’ils ne veulent pas de cette vie.

J’ai conscience que je déconstruis ma masculinité à travers mon look. Personnellement, je ne pense pas forcément qu’il faut des critères pour être un bonhomme. 

Cashmire pour Mosaïque

Dans le titre Yaki, tu dis « S’il y a pas dieu, il y a qui ? ». Est-ce que la religion est une issue au quartier ?

Du fait de mes convictions religieuses, si quelqu’un se tourne vers la religion, je trouverais toujours ça magnifique. Au quartier, la foi est un lien très fort entre nous tous. Quand on fait des bêtises, il y a cette conscience de trahir sa religion. Ceux qui connaissent la misère connaissent aussi la prière. Il y a un lien entre les deux. Je trouve ça très beau. Je suis pas sûr que ce soit une porte de sortie. Mais ça porte des valeurs, c’est ce qui fait du bien dans la misère. Ce qui aide à tenir, ce sont les drogues, les paradis artificiels. La foi, c’est juste beau, grand et profond. Moi, je suis ni un ange, ni un exemple mais je suis quelqu’un de religieux.

De par ton attitude et ton look, tu déconstruis l’image du rappeur de quartier. C’est une ambition ?

J’ai conscience que je déconstruis ma masculinité. Rien que comment je m’habille. Je ne fais pas semblant. Au quartier, je suis habillé pareil. Parfois, je suis dans des endroits très sombres, des parkings et moi je me crois à la fashion week (rires). Les grands et les petits savent que je déconstruis. Même dans le clip de Gucci Bae, il y a un mec très fashion dans un quartier très ghetto, c’est ce que je voulais dégager. Ça se retrouve aussi dans mon attrait aux choses culturelles.

La cover va aussi dans ce sens là. Je voulais reprendre l’idée de la pochette de l’album « Sweet Revenge » de l’artiste japonais Ryuichi Sakamoto. Ça n’a pas été facile de faire accepter cette idée au label parce que ça fait pas très rap mais je voulais justement jouer le contrepied, et quand j’ai une idée en tête, c’est difficile de me l’enlever. Pour aller au bout des choses, on a pris un photographe de mode, Thomas Lachambre, pour faire le shoot. Je prends plaisir en tout cas à déconstruire tout ça. Personnellement, je ne pense pas forcément qu’il faut des critères pour être un bonhomme. J’aime voir beaucoup plus loin. 

Est-ce que, de la même manière, tu prêtes attention à la façon dont tu parles des femmes dans tes textes ? 

Je ne le conscientise pas mais naturellement, je ne parle jamais mal des femmes. Je parle toujours avec respect c’est super important. Je suis le principe de Tupac. D’ailleurs, je n’aime pas forcément le rap où ça parle mal des femmes.

Dans tous tes sons et même dans des chansons d’amour comme Non, tu parles de la rue. Est-ce que la rue et ta relation aux femmes sont deux choses indissociables ? 

Je suis marié à la rue. En attendant qu’une femme vienne reprendre ce mariage je reste marié à la rue. Même quand j’essaye de parler d’amour, je parle du quartier. Je suis dans le 018 tout le temps. Je me demande justement si dans mes prochains projets je ne devrais pas changer et la mettre au second plan. On verra par la suite.

Le projet de Cashmire, « 018 », est toujours disponible sur toutes les plateformes.


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Chroniques

La sélection Mosaïque du mois d’octobre

Le mois d’octobre marque le retour d’une actualité chargée pour le rap français. Pendant que So La Lune et Bakari continuent d’être prolifiques, Sopico fait un retour attendu avec l’album « Nuages ». Pour les rappeurs du nord de l’île-de-France, ce fut l’heure des grandes premières sorties d’albums comme Cashmire avec « 018 » ou encore Olazermi avec « OTCHO ». Certains ont également joué collectif comme les producteurs du Blaze sur « La Tape » qui invite la scène rap émergente. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection du mois d’octobre. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.


« La Tape »
 – Le Blaze – 13 octobre 2021

Si le collectif de beatmakers Le Blaze se forme en 2018, il aura fallu attendre le mois d’octobre 2021 pour goûter les premiers fruits de leur collaboration. Sur « La Tape », huit producteurs s’alignent pour porter les voix d’une génération émergente, encore en pleine éclosion. Tous ont synthétisé l’essentiel de leur proposition sur des productions sur-mesure. La Fève et Malo baladent un flow assuré sur des percussions légères pendant que Khali et DMS croisent le fer sur un passe-passe électrique. De bout en bout, l’ADN du casting couplé aux prods sophistiquées suffisent à mettre sur pied une direction artistique cohérente. Un premier jet qui révèle l’aisance de cette next gen à fusionner les énergies d’interprétation et de composition.

– Thibaud Hue

« Nuages » – Sopico – 15 octobre 2021

Avec ce premier album, Sopico nous plonge dans un univers composé de notes de guitares et de textes délicatement chantés. L’artiste de 25 ans signe son retour avec « Nuages », un projet travaillé qui reste en adéquation avec son ADN : une guitare et des textes délivrés sans fioritures. S’il rappelle son précédent EP « Ëpisode 0 », « Nuages » apporte de nouvelles couleurs. À travers ces treize titres, Sopico explore davantage sa musicalité. Avec Slide, les sonorités percutantes de la guitare électrique embarquent l’auditeur dans un trailer à la James Bond. Sur le morceau Hier, le jeune artiste emprunte les notes du Luth, un instrument de musique très utilisé en Afrique du Nord. Ce nouvel opus offre des transitions qui viennent habiller le projet. Une manière d’apporter de la structure tout en racontant une histoire. Une nouvelle fois, Sopico (ou « So » comme il se surnomme) affirme son style tout en réussissant à susciter de l’intérêt chez son public.

– Imane Lyafori

« Sur écoute : Saison 3 » – Bakari – 22 octobre 2021

Il y a quelques jours, Bakari s’est produit en concert au C12 de Bruxelles, une salle normalement utilisée pour les soirées techno. Force est de constater que sur scène comme dans ses projets, l’artiste croit en sa proposition musicale. Une confiance que l’on retrouve tout au long de son dernier EP « Sur Écoute : Saison 3 ». Sur ce troisième volet, le jeune rappeur affine son identité musicale en jouant avec les codes lyricales du rap français actuel sur un fond mélodique. De fait, mélo semble être le mot d’ordre pour le rappeur liégeois, surtout sur le morceau Commando, en featuring avec son homologue belge Tawsen. Le morceau est produit par l’un des collaborateur.rice.s les plus intimes d’Aya Nakamura, Ever Mihigo, montrant les échelons qu’il a pu gravir depuis la sortie de son premier EP. La vraie question reste maintenant de savoir si Bakari arrivera à rester mélodieux tout en racontant d’autres histoires ? Espérons entendre la réponse à cette question dans le futur, sur une scène plus grande qu’une salle de techno bruxelloise.

– Lukas Taylor

« 1ère faille (L’Afar) » – So La Lune – 22 octobre 2021

Après « Orbite », « Théia », « Satellite naturel » et « Apollo 11 », des EP sortis en 2021, le prolifique So La Lune revient avec « 1ère Faille (l’Afar) ». Si l’astre lunaire était au cœur de ses derniers projets, l’artiste originaire de Lyon et des Comores s’en éloigne cette fois en faisant référence à l’Afar, région basse et volcanique située en Éthiopie dans laquelle se trouvent de nombreuses failles. Comme un clin d’oeil à la fameuse « fissure de vie » que l’artiste raconte et met en scène tout au long de sa discographie.

Loin d’être répétitif, ce nouvel EP offre davantage de portes d’entrée dans l’univers de l’artiste. Dans Afar, So La Lune pose sur une instrumentale de Vrsa Drip aux sonorités drill et raconte sa « maladie qu’j’traîne dans le vide ». Cet EP est aussi l’occasion de découvrir différemment la voix de So, d’habitude reconnaissable entre mille, sur le titre Promesse. Comme il le confiait il y a quelques mois en interview, l’artiste envisage prochainement de sortir un projet plus conséquent, et ne s’en cache pas dans le titre Montana : « Fissure de vie bientôt sur CD ».

– Emma Jacob

« OTCHO » – Olazermi – 29 octobre 2021

Avec « OTCHO », Olazermi démontre toutes ses capacités par l’utilisation de sa voix grave et menaçante sur des productions sombres et crues, mais teintées d’une recherche de technicité et d’innovation. L’EP, produit par Ikaz Boi, ne sonne pourtant comme un projet fait par un producteur pour les producteur.rice.s. Olazermi reste l’élément le plus important de cette combinaison à 8 chiffres. Le rappeur doit encore s’affranchir de l’influence de son cousin Stavo, membre du groupe 13 Block, tant les similitudes sont plurielles : mêmes textes, mêmes producteurs, et même adlibs… Cela dit, s’il veut continuer à produire de la trap tout en citant Franky Vincent, on s’empressera toujours d’écouter la suite.

– Lukas Taylor

« 018 » – Cashmire – 29 octobre 2021

Lorsque nous avions rencontré Cashmire en décembre 2020, son premier album était déjà terminé. C’est pourtant un an plus tard que le projet voit le jour. Déjà, l’artiste définissait sa signature musicale comme étant « 018 », titre de son album. Pour ce deuxième projet, Cashmire comptait se mettre « au service » de son quartier, duquel découle toute son identité.

Alors qu’il avait promis un album sans featurings, ce sont finalement quatre invités qui s’affichent sur la tracklist : Nemir, Abou Tall, Olazermi et Slkrack. Sur les treize morceaux de son projet, Cashmire dépeint mélodieusement son univers sans chercher à dramatiser son vécu. À l’image d’un jeune du 18e arrondissement qui a banalisé la violence toute sa vie, la réalité du quotidien se fond dans les notes vocales de l’artiste. Comme sur le morceau Go Fast en featuring avec Nemir aux airs de balade sensuelle mais sur laquelle l’invité clame : « Tristement, le bâtiment me regarde fixement. Ici, les crackers font des crises de manque, dit leur que tu m’as pas vu s’ils demandent. » De la cover du projet où le rappeur est drapé d’une couverture que l’on devine être douce à la mélodie de sa voix en passant par des productions comme celle de Tejdeen sur le titre Non, Cashmire n’a jamais aussi bien porté son nom. 

– Lise Lacombe

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Face à face Rencontres

Cashmire : « Je suis agressivement réaliste avec une charge d’espoir. »

Alors qu’il rappait ses rêves sur sa mixtape « PoeticGhettoSound », Cashmire vient de terminer son deuxième projet. Le rappeur du 18e arrondissement de Paris ouvre une nouvelle page artistique, sur laquelle il raconte la réalité de sa vie au quartier et sa vision « agressivement réaliste » du monde. Attablés à un café parisien, rencontre avec une signature musicale 018.

Tu vas bientôt sortir ton deuxième projet. Où en es-tu dans le processus de création et comment tu te sens à l’approche de la sortie ?

Il est fini et il est excellent. Tout est mixé. Je suis dans les visuels. Je ne ressens aucune pression, tout comme avant la sortie de « PoeticGhettoSound ». Je suis focus sur ce que j’ai à faire et je laisse parler la force des choses. Que je sorte un nouveau projet, un nouveau clip ou une nouvelle interview, il se passe ce qu’il doit se passer. Si je dois avoir une pression, c’est seulement vis-à-vis de moi-même. Combien de sons ai-je écris cette semaine ? Combien de phases ? C’est ça qui me challenge.

Tu as déjà qualifié ta musique de « new pop rock ». On sent que tu as envie d’avoir une signature propre. Aujourd’hui, as-tu l’impression que c’est chose faite ?

Au niveau du son, c’est ma signature vocale que je travaille le plus. Je pense être arrivé à un truc tangible. Cette signature, je l’appelle 018. Il y a d’ailleurs beaucoup d’ad-libs « 018 », à la manière de : « 018, c’est pas touristique » sur Gucci Bae

Sur « PoeticGhettoSound », tu as misé sur une grande diversité d’instrumentales. À quoi doit-on s’attendre maintenant ?

C’est plus uniforme, même si j’ai encore touché à beaucoup de chose. Je suis branché avec les meilleurs compositeurs du rap français. J’ai pu travailler avec Unfazzed, Wladimir Pariente ou encore Punisher. Il y a même un énorme titre avec Junior Alaprod. Je pense aussi à un jeune que j’aime beaucoup qui s’appelle Omran, à Mathias Di Giusto, un guitariste qui travaille avec Maître Gims, sans oublier Six10 qui a signé la prod de Gucci Bae. D’ailleurs, je fais un gros s/o à Julien Thollard d’Universal Music Publuhsing pour son grand travail de composition.

Junior Alaprod, senior du beatmaking. Article à découvrir sur Mosaïque.

As-tu participé au mix de ce projet ?

Il n’y a pas un effet de voix dans un son de Cashmire que Cashmire n’a pas décidé. Je peux revenir au studio à cause d’un delay (effet audio, NDLR). Ma sonorité est trop importante pour moi. Je ne fais pas les mixs, mais je les supervise un peu comme un directeur artistique. J’apprends pour m’enregistrer tout seul. J’ai un studio dans ma chambre et je m’essaye aussi à la composition, mais je n’en dirai pas plus ! Je veux être maître de ma musique.

As-tu peur que ta nouvelle proposition musicale ne puisse pas plaire ?

Une fois que j’ai fini et que je considère que c’est carré, personne ne va venir me dire ça sonne mal. C’est ma musique. Quand j’enverrai mon projet, les gens vont péter leurs têtes (rires). Si « PoeticGhettoSound » a pu plaire à des gens, ce que je fais là ne peut que leur plaire encore plus. S’il y a encore des choses à comprendre de ça, je l’apprendrai et je reviendrai. Avant d’en arriver là, je les ai vécu les trucs durs. Maintenant, c’est juste de la musique. Au pire si tu n’aimes pas, tu n’écoutes pas.

S’appellera-t-il « Madame tout le monde » ?

Il y a plein de rumeurs. Je m’amuse un peu comme Kanye West avec des fausses pistes. Ce ne sera ni « Serge Gainsbourg », ni « Madame tout le monde ». J’ai déjà une idée solide en tête mais rien est encore fixe, donc je ne dirai rien !

« PoeticGhettoSound » est une mixtape. Aujourd’hui, tu prépares un album. Est-ce que ces formats signifient encore quelque chose pour toi ?

Cela ne veut plus rien dire. L’industrie est tellement rapide que les noms et les étiquetages n’ont plus aucune signification. Mais le public lui donnera le nom qu’il souhaite pour le comprendre. Moi, je crée seulement des histoires et des tableaux. Dans ma conception créatrice, les formats ne m’intéressent pas. Je fais juste en sorte que les sons se lient entre eux.

Avec mon collectif RCHAOS, nous avons le dégoût profond de la conception de l’art élitiste.

Tu as une manière très artistique de voir ton art et tu fais partie du collectif RCHAOS qui fait de l’art plastique. De quelle manière cela t’influence-t-il ?

RCHAOS m’apporte beaucoup de richesse. C’est avant tout une bande de potes et nous avons des liens très forts. Il y a une émulation et nous nous boostons tous. Une concurrence saine et positive. Chacun a son médium, même si nous défendons tous la même éthique de travail et de pensée. Nous sommes des jeunes parisiens qui se réunissent autour de l’amour de la création et qui veulent découvrir le « world ». Chacun avec ses problèmes, que ce soit en tant que minorité sociale, financière ou autre.

Le collectif se présente avec l’ambition de « rendre l’art accessible à tous ». C’est aussi dans cet état d’esprit que tu développes ton rap ? 

Tout à fait. Nous avons le dégoût profond de la conception de l’art élitiste. C’est une démarche que Keith Haring avait aussi. C’est un blueprint. Nous avons la démarche du Do it yourself aussi. C’est pour ça que mes premiers clips sont faits par RCHAOS. Je voulais tout de suite instaurer une image à moi et par moi. C’est un adage de Vivienne Westwood, qui est une créatrice de mode.

Tu te cultives beaucoup à côte de ta musique. Tu parles même de tes projets comme des « chapitres ». Il y a quelque chose de très littéraire chez toi.

Après, moi j’étais en STMG (rires). J’ai une conception artistique des choses en général. Je vois tous les arts comme des médiums avec des ponts. C’est pour ça que je peux comprendre un réal, un designer, un peintre, un chanteur, un compositeur, un ingénieur du son, un journaliste…J’ai cette approche là dans ma musique. J’accepte d’être catégorisé comme un rappeur, mais j’ai vraiment une fibre artistique plus large. Je suis surtout un artiste-musicien.

Le collectif RCHAOS se présente aussi comme des jeunes utopistes. Pourtant, dans tes sons tu parles souvent du quartier comme étant « maudit ». Tu te vois comme un utopiste ? 

Je ne pense pas être utopiste, ni un candide. Je suis agressivement réaliste. Avec la même charge d’espoir. Je dirais même que je suis anarchiste.

Je suis un enfant de la marge. Je suis né, j’ai grandi et j’ai compris en marge. Je me sens mieux dans les « bats » que dans les soirées mondaines.

Tu te considères contre l’ordre établi ?

Je ne suis pas contre. Mais je suis un enfant de la marge. Je suis né, j’ai grandi et j’ai compris en marge. Et même si un jour ma musique marche, je continuerai à marcher en marge. Cela ne signifie pas forcément être underground, mais ce sera toujours 018. Je représente mon quartier. C’est ma famille, mes proches qui me donnent de la force. Je ne dois rien à personne. Il n’y a aucune industrie qui me fera changer. Je me sens mieux dans les « bats » que dans les soirées mondaines.

RCHAOS a produit pratiquement tous tes clips. Y aura-t-il d’autres visuels de RCHAOS pour accompagner ton deuxième projet ?

Ils seront toujours là de toute façon, d’une manière ou d’une autre. Il y aussi des étapes. Avoir des clips directed by RCHAOS, c’était bien pour arriver, avec une imagerie, des codes qui ne sont propres qu’à moi. Là, j’ai envie de m’exprimer en tant que Cashmire. Le côté RCHAOS va continuer de s‘exprimer avec du merch, de l’affichage, des photos… Toujours de l’art en tout cas.

Le dernier clip en date, Gucci Bae, a été produit par NoColor. Pourquoi as-tu voulu distinguer les visuels par la réalisation ?

Le clip de Gucci Bae est moins collectif. Il est plus indépendant. C’est le premier clip du nouveau moi. Visuellement, Cashmire va plus s’exprimer. Pour Gucci Bae, j’ai fait appel à Cherif, un gars du 18e arrondissement. Je sais donc qu’il comprend l’image que je veux avoir. J’ai envie de faire un truc un peu plus fashion. Je vais mettre en avant mes inspirations mode, mon attitude aussi. Que l’on puisse capter la personnalité du gars en mode : « Ça pourrait être mon pote » (rires).

Ta gestuelle a été particulièrement remarquée dans Gucci Bae. C’était naturel ou travaillé ?

Je l’ai toujours eu. Mais avant, j’avais pas les sons, ni les lieux. Et peut-être qu’il était trop tôt pour que j’arrive en gesticulant. Cette petite rotation d’épaule, c’est ça que je veux faire. C’est très Cashmire. Toujours dans la rue, mais fashion. 

Le prochain projet est pour mon quartier. Cashmire va se mettre au service du 18e.

Tes clips sont toujours tournés dans le 18e arrondissement de Paris. Dans le prochain projet, quelle place veux-tu donner à ton quartier ? 

Avec ce deuxième projet, je veux entrer dans la profondeur des choses. Dans des morceaux comme Geisha, Cookie ou Le parrain, je rappais mes rêves et ce que j’avais dans la tête. Si certains pouvait déjà kiffer mon délire, ma musique n’était pas utile. Le premier son du deuxième projet, Bienvenue, s’intègre dans un nouvel état d’esprit que j’appelle 018. Le prochain projet est pour mon quartier. Cashmire va se mettre au service du 18e. Il y aura plus de chansons sur moi et ma vision des choses. Je dépeins ce que je vis et ce que je vois au quartier. 

Tu fais notamment référence à la colline du crack, située Porte de la Chapelle à Paris, en la renommant la « colline du trap ».

Le cas de la colline du crack est très représentatif de ce que je veux faire. Je vois comment Brut en parle, et moi, ce que je vois au quotidien. Je suis dans le réel et je ne suis pas intéressé par le buzz ou le shock value que ça peut créer. Certains cherchent les sensations fortes, mais moi, je suis juste venu montrer mon quartier. Dans Gucci bae, je montre le point de vue d’un gamin pour qui tout ça, c’est normal. Avant, c’était des rêves, maintenant, je suis agressivement réaliste.

Je ne rappe pas pour être une star, mais pour sortir du ghetto.

Tu parles d’être agressivement réaliste, pourtant tu t’appelles Cashmire. Un nom qui appelle plutôt à la douceur. Paradoxale, non ?

Le cashmire, c’est doux et luxueux. Il y a ce truc du plus rare, du plus cher, du plus quali… Et du cash. Je ne rappe pas pour être une star, mais pour sortir du ghetto. Et je trouve cela agressivement réaliste. Si j’avais pu être une star de la médecine, j’aurais été content aussi. Mais ce que j’ai pu faire avec mes opportunités, c’est le rap. Et derrière cette réalité là, il y a la délicatesse et la finesse de Cashmire. D’où le jeu de mots.

Pour le côté douceur, de manière général, je suis aussi un lover boy quand même. J’aime les mélodies et les histoires d’amour. Mais j’ai aussi normalisé une certaine violence de la rue et du quartier. Le résultat, c’est Cashmire, un hybride de Tupac et Serge Gainsbourg. Et au-dessus du cashmire, il y a l’Alpaga. Mais je n’allais pas m’appeler Alpaga (rires).

Pour le moment, tu ne comptes aucun featuring à ton actif. As-tu prévu d’inviter des artistes du 18e pour mettre en avant ton quartier ?

Ce sera sans featuring. Cashmire fait une grosse prise de parole. Je tiens à dire des choses. Mais, par la suite, je vais rapidement devenir un acteur actif sur la scène dans le 18e arrondissement et faire découvrir plein de mecs que je trouve excellents.

Tu as déjà posé sur deux prods du rappeur Tejdeen qui vient de sortir un EP en mars. Une nouvelle collaboration est-elle pour bientôt ? 

Tejdeen, c’est une grosse connexion. Nous avons une alchimie qui est très forte. J’aime beaucoup ce mec. Il fait partie de ceux qui m’ont donné de la force, de la matière créative et de l’écoute à une époque où j’en avais besoin. Il a sa part dans ce projet qui arrive. J’avais une idée et je l’ai appelé pour qu’il la réalise. Le son est très lourd, il s’appelle Non.

Tejdeen, d’or et d’argent. Article à découvrir sur Mosaïque.

Un dernier mot ? 

Le projet arrive. Merci à vous. Restez branchés. Et surtout : 018.

« PoeticGhettoSound », le premier projet de Cashmire, disponible sur Spotify et Deezer.