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Still Fresh, (re)penser l’amour

Par Lise Lacombe et Thibaud Hue

Alors que le troisième volume de son projet « Amour Noir » est sorti le 10 septembre 2021, nous avons rencontré Still Fresh dans le 2e arrondissement de Paris. Lors de l’entretien, nous avons tenté de saisir la philosophie amoureuse d’un artiste qui se plaît à chanter l’amour depuis près de dix ans. L’occasion aussi d’échanger sur l’évolution du rapport homme et femme et du regard du rappeur sur le féminisme, notamment face à la polémique engendrée par le dernier clip de Sneazzy, présent sur l’EP. La photographe Sarah Gurewan a profité de cette rencontre pour capturer Still Fresh pour Mosaïque, au détour du passage des Panoramas, dans le quartier Vivienne.

Quand Still Fresh s’installe sur le canapé au centre des locaux de sa maison de disque BMG Production Music France, il vient à peine de terminer son sandwich et de finir sa bouchée. Prêt à en découdre avec l’exercice de l’entretien auquel cet artiste de 28 ans est rompu, après déjà dix ans de carrière. Pendant neuf projets, il s’est appliqué à dresser autour de sa musique un décor romantique, parfois tragique, qui se veut le haut-parleur de ses observations sur les relations entre les hommes et les femmes.

Still Fresh a l’habitude de s’épancher sur la façon dont il gère ses rapports et ses expériences à la gente féminine. Dans le troisième volume de sa série « Amour Noir », sorti le 10 septembre 2021, il ne cesse d’analyser ce qu’il appelle les « schémas répétitifs » et regrette l’uniformisation de ce que l’on peut ressentir : « On a l’impression que l’amour ne va que dans une seule direction. Celui de l’amour toxique. Il y a des gens pour qui le moteur de la relation, c’est le « je t’aime moi non plus », avec beaucoup de passion et de douleur. Mais ce n’est pas forcément la bonne formule. D’autres, à l’inverse, sont des partenaires de vie. » En relevant la tête pour rassembler ses pensées, il ajoute, un brin hésitant : « C’est la société qui nous a matrixé », (qui nous a conformé, NDLR).

Une société qui établit scrupuleusement les traits féminins et masculins et qui demande à l’homme de ne pas pleurer, comme Still Fresh le chante sur Ne m’en veux pas, la deuxième piste de l’EP : « J’suis un homme, pas d’larmes sur mes joues, elles coulent sur mon arme. »

Repenser les rapports entre hommes et femmes ?

Si l’artiste concède que les émotions puissent être propres à chacun.e indépendamment de son genre, il distingue les comportements des hommes de celui des femmes : « Tout le monde pleure, c’est la vie. L’émotion n’a pas de sexe. Certains hommes sont très émotifs. Je lisais la biographie de Steve Jobs et il faisait des crises de larmes à la trentaine quand il n’avait pas ce qu’il voulait. Ça ne l’a pas empêché d’être un génie et de changer le monde. Chacun est comme il est. Mais l’homme et la femme restent très différents. On ne réagit pas pareil. Pour moi, un homme, même s’il a des difficultés, il doit quand même y aller, repartir à la guerre. C’est l’exemple que j’ai eu avec mon papa en tout cas. »

J’ai été éduqué comme ça. Si une guerre éclate, je préfère y aller moi et mes petites sœurs restent là, tu vois ce que je veux dire ? C’est peut-être archaïque, mais c’est ma vision.

Still Fresh pour Mosaïque.

Cet état d’esprit est, selon le rappeur, le fruit de son éducation. Durant sa jeunesse, son père, chauffeur de taxi, perd subitement son permis de conduire. Sans emploi à soixante ans, il prend son courage à deux mains, repart en formation et retrouve la route : « C’était difficile, mais il l’a fait sans montrer trop d’émotions. J’ai été éduqué comme ça. Si une guerre éclate, je préfère y aller moi et mes petites sœurs restent là, tu vois ce que je veux dire ? C’est peut-être archaïque, mais c’est ma vision », conclut le mélodiste.

S’il entend que sa façon d’aborder la masculinité puisse paraître dépassée, Still Fresh constate toutefois l’évolution des nouvelles mentalités dans lesquelles le « masculin et le féminin se confondent un peu ». Pourtant, lui, reste marqué par ce qui l’entoure : « Je suis originaire du Mali et au village c’est très différent. Le matin, les hommes se lèvent pour aller au champ parce que c’est plus dur, les femmes s’occupent des enfants et de la nourriture. Lorsqu’ils reviennent épuisés du travail, elles les nourrissent. C’est un travail d’équipe. Personne n’est esclave de personne. Les deux sont dépendants de l’autre pour survivre. Chacun gère le foyer comme il le veut. »

« Je suis pour le féminisme mais ça commence à partir en couilles »

Le concernant, Still Fresh n’en est pas encore à l’étape de se construire son propre cocon familial. Célibataire, il se définit comme « un corsaire, un pirate sur les mers ». Sa solitude est un choix pour celui qui tient à respecter sa parole lorsqu’il la donnera : « Le mariage est un engagement. Même si ce n’est pas devant Dieu, c’est devant la société et tes proches. Sauf qu’on connaît tous l’Homme. Il ne tient pas souvent sa parole. C’est juste qu’on a besoin d’être engagé. Cest pour ça qu’il y a des contrats partout. On a besoin d’être cadré. » Un cadre dont lui-même ressent le besoin : « Je préférerais me marier. Ça me donnerait de la stabilité. Je ne peux pas être seul toute ma vie. Les personnes qui accomplissent des choses sont souvent accompagnées. Ça peut être le rôle d’une famille. »

En attendant de trouver celle qui lui donnera l’envie de fonder un foyer, Still Fresh parle des femmes au pluriel dans ses textes, en tenant à rester respectueux : « Je ne ressens pas trop le besoin d’être vulgaire dans mes textes. Je ne trouve pas ça séduisant. J’ai envie que tout le monde puisse m’écouter. Je ne me censure pas pour autant, je dis les choses comme je les pense. Mettre des meufs dénudées et tout, je n’aime pas trop ça et être misogyne, c’est pas mon délire non plus… J’ai eu un bon exemple avec ma mère, je ne me vois pas manquer de respect à la femme. »

Je suis pour le féminisme, je dirais même que je suis humaniste. Mais ça commence à partir en couilles. Aujourd’hui, ça m’arrive d’avoir peur de draguer une meuf. Tout est surinterprété.

Still Fresh pour Mosaïque.

Pourtant, l’artiste ne comprend pas certaines réactions, notamment celles dont a été l’objet le clip Failles de Sneazzy, présent en featuring sur le morceau Ne m’en veux pas de son EP. Le 6 août 2021, Sneazzy met en scène dans son clip un homme courant après sa copine dans la rue pendant plus de trois minutes pour s’expliquer avec elle. Il avait alors été reproché au rappeur de romantiser un schéma de harcèlement de rue à travers ce visuel. L’avocate pénaliste Naïri Zadourian, connue, entre autres, pour avoir libéré le rappeur DA Uzi, avait réagi sur Twitter : « Il aurait dû appeler son morceau « harcèlement » parce que c’est ce qu’il se passe dans son clip et c’est tout sauf mignon. » Ce à quoi Sneazzy avait répondu : « Elle joue ma copine dans le clip, le morceau parle d’une relation amoureuse. Tu peux aller dormir avec ton analyse ko… t’es tout sauf mignonne. »

Des reproches que le principal intéressé avait donc rejeté en bloc et face auxquels Still Fresh confesse son incompréhension : « Il ne faut pas abuser. Il faut mettre les choses dans leur contexte. Dans le clip, ils sont en couple et finissent ensemble. Il y a également des meufs qui suivent des gars dans la rue quand elles sont en couple. On ne peut pas parler de harcèlement à chaque fois qu’on voit une meuf en train de convaincre son mec ou l’inverse. Il nest pas dans la rue en train de la siffler avec des potes. Ce genre de truc inutile dessert le combat féministe. Parce que quand ça va parler de sujets sérieux, les gens vont dire : « Ah, elle nous casse encore les couilles ». Alors que c’est un combat légitime. »

Still Fresh tient à rappeler son partage du combat féministe mais se montre réfractaire à ces avancées : « Je suis pour le féminisme, je dirais même que je suis humaniste parce qu’on va pas se casser les couilles à faire des affrontements. Mais ça commence à partir en couilles, martèle-t-il une nouvelle fois. Aujourd’hui, ça m’arrive d’avoir peur de draguer. Tout est surinterprété. » Lorsque nous lui suggérons que sa pensée est sûrement dictée par le fait qu’il soit un homme, Still Fresh acquiesce : « Peut-être que oui, c’est pas impossible. » 

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Bolemvn, le masque de la provocation

Quelques heures avant la sortie de son premier album « Anarchiste » le 9 juillet 2021, Mosaïque a rencontré l’artiste du Bâtiment 7, Bolemvn. Alors que les réseaux sociaux se déchaînent contre lui au moment de notre entretien concernant ses propos à l’encontre des rappeur.se.s américain.e.s, c’est un artiste avec un autre visage que nous découvrons. Autant joueur que réfléchi, Bolemvn s’est confié sur l’image qu’il renvoie, sa volonté de « finir seul » ou encore son amour pour la France. Tout au long de votre lecture, explorez le shooting de notre photographe Jacques Mollet qui a capturé la nonchalance assumée du rappeur. 

À notre arrivée dans les locaux de son label Capitol en plein coeur du 5e arrondissement, Bolemvn est allongé sur un canapé en cuir, la tête enfoncée dans un coussin jaune. Au mur, plusieurs disques de platine dont le triple platine de l’album « Loud » de Rihanna. Le rappeur d’Évry prévient : « Je suis épuisé. » En pleine promotion de son premier album « Anarchiste », l’artiste enchaîne les interviews. Pour sa dernière de la journée, il espère qu’elle ne durera pas trop longtemps. Il ne cache d’ailleurs pas son envie de retrouver ses ami.e.s dans son quartier du « Bat 7 » qui lui organisent une fête le soir même : « C’est ça les release party chez nous (rires). Ils sont en train de faire les courses là. » En lui annonçant avoir prévu une trentaine de minutes d’échange, il accepte de se prêter à l’exercice, non sans montrer une certaine lassitude : « Là, les gens ne me voient pas mais je suis allongé. J’ai trop travaillé, je suis fatigué. Il y a eu la promo, et avant ça, c’était des nuits au studio. » 

Bolemvn se présente tel qu’il est, brut de personnalité sans chercher à jouer un rôle. À l’image du nom de son projet « Anarchiste », il s’affranchit des règles sociales qui lui demanderaient de s’adoucir, de s’adapter à celui ou celle qui lui fait face : « Pour moi, un anarchiste, c’est quelqu’un à qui personne ne dit quoi faire. Pour qui, aucune règle n’existe. Je suis un anarchiste dans la mesure où je n’écoute personne dans la vie et en ce qui concerne ma musique pour la faire évoluer au maximum. » La cover du projet réalisée par le photographe Koria, met en scène la révolution de l’artiste, drapé sous les traits d’un général africain : « J’ai toujours fait référence aux révolutionnaires africains dans ma musique, que ce soit par mon nom ou par ma série de freestyles Sankhara en l’honneur de Thomas Sankhara qui s’est battu pour l’évolution de l’Afrique. Mon projet devait même s’appeler Sankhara au départ. »

Anarchiste affranchi au point de se détacher de ce que pourrait penser le public de ses sorties polémiques. Au moment de notre échange, cela fait déjà plusieurs jours que Twitter s’est enflammé en réaction aux propos de Bolemvn sur les rappeur.se.s américain.e.s. Lors d’une interview pour RapRnB, il explique sans détour : « Pour moi, on est plus forts que les ricains. Leur nouvelle génération de rappeurs est éclatée au sol. Il faut pas me parler de Lil Baby, de Gunna frère, ils sont éclatés au sol. » Lorsque nous évoquons la polémique, Bolemvn se cache sous le coussin qu’il tient en main depuis le début de l’interview et rigole : « Bonne nuit », avant d’affirmer sans hésiter : « C’est normal que tout le monde réagisse mais je maintiens ce que j’ai dit. En France, on est pas solidaires. Dès qu’on critique les Américains, c’est la fin du monde. Alors qu’eux, ils s’en battent les couilles de nous, il faut que nous aussi on en ait rien à foutre. Si tout le monde réagit comme ça on ne va jamais s’en sortir. »

Rapidement, l’artiste développe sa réflexion derrière ses propos spontanés : « En tant que Français, il faut qu’on montre qu’on est là. Il ne faut pas seulement montrer qu’il y a la Tour Eiffel. C’est bien, c’est lourd la Tour Eiffel (rires), mais il faut montrer qu’il y a des gros talents. C’est à nous de faire en sorte d’être aussi influents que les Américains. Ici, ce sont nos propres auditeurs qui nous descendent. » Bolemvn concède tout de même aux artistes d’outre-Atlantique leur « détermination » à avoir fait du rap le genre numéro un aux États-Unis : « Si on veut voir du rap et des artistes urbains dans des grandes cérémonies, c’est ce qu’il faut faire en France. Et c’est à nous de le faire. Si on fait les victimes, on ne passera jamais. Il faut agir. Il faut imposer le rap aux institutions. »

L’anarchiste d’Évry regrette aussi que le public se soit arrêté à cette phrase mais comprend que ses propos fassent réagir : « Le problème, c’est qu’ils ont vu l’interview et ils ont dit que j’étais fou. Personne ne s’est posé trente secondes pour comprendre ce que je disais, tout ça parce que c’est moi aussi. Beaucoup d’artistes ont dit la même chose mais c’est la manière dont je le dis qui ne plaît pas. Je suis trop cru. Mais je ne vais pas m’excuser pour ce que je dis. C’est la vérité. Quand je dis de Sexion d’Assaut qu’on s’en fout de leur retour, c’est parce que c’est pas mes classiques. Je viens du 78 et du 91, ce ne sont pas mes références. Les anciens du 78 et du 91, oui. » L’artiste semble assis sur ses positions, serein face aux qu’en-dira-t-on qui ne sont pas prêts de le faire changer, même lorsqu’on lui demande s’il regrette la manière dont il s’est exprimé : « Pourquoi je le dirai autrement ? C’est comme ça que je suis. Je ne sais pas comment m’adoucir mais je vais essayer de travailler dessus (rires). Si les gens réfléchissaient aussi, ça ferait moins parler. » 

Au fur et à mesure de l’échange, Bolemvn est plus animé, convaincu de ce qu’il défend. Plus la discussion avance, plus l’artiste resté à demi allongé sur le canapé se relève, jusqu’à finir complètement assis à la fin de notre entretien. Le regard droit, Bolemvn n’est pas de ceux qui doutent. L’image que les autres ont de lui ne l’intéresse pas : « On m’a déjà jugé mais je m’en fous complètement. Les gens jugent une personne en jogging en mode c’est un bandit et un mec en costard est forcément clean. Alors que c’est l’inverse. Si t’aimes pas, c’est ton problème. Moi, j’aime comment je m’habille. » Derrière cette provocation naturelle se cache un jeune homme affirmé et sûr de lui qui s’éloigne de l’image puéril qui lui colle à la peau : « Les gens disent que je suis fou et peut-être que cette interview leur montrera qu’en fait non. Je sais faire le con et je sais être sérieux aussi. Ça se trouve je fais exprès de faire le con. » 

À la question : « Tu penses que les gens ont une image faussée de toi ? », Bolemvn répond sans une once d’hésitation : « Ouais, de ouf. Comme je sors des dingueries, les gens pensent que je ne suis que ça. Alors que parfois, je fais exprès pour voir si ça va marcher et ça marche. J’aime jouer. Il ne faut pas tout prendre au sérieux. La musique, c’est un plaisir avant tout. Je la prends au second degré. Aujourd’hui, dès que je vais au studio, je fais comme si c’était la première fois que j’allais enregistrer un son. Quand j’ai commencé, je connaissais même pas la SACEM, les showcases tout ça. Du coup, pour moi tout est un plaisir. »

L’artiste s’amuse en interview comme quelqu’un qui n’avait pas prévu d’en arriver là et qui profite de chaque seconde, même lors de notre échange. Alors qu’il nous explique que sur le projet « Anarchiste », il voulait « finir sur un son qui raconte une histoire, quelque chose de plus mélancolique », il esquisse soudainement un sourire et lâche : « Après, ça se trouve, le projet est pas fini. Ça se trouve, c’est juste un pont et il n’y a pas encore la suite. Ça se trouve, c’est une première partie, on sait pas. » Bolemvn se joue de ceux et celles qui prendraient ses mots au pied de la lettre et confesse en riant : « C’est la technique. » 

C’est aussi un Bolemvn un brin chauvin qui se dévoile : « Je ne quitterai pas la France. J’aime la France. On est bien ici. C’est un beau pays. Je n’ai pas d’autres endroits qui me fassent rêver. » La France et surtout son quartier qui s’apprête à être détruit : « Je sais pas comment je vais faire, il faut que je le quitte. Je sais pas où je vais aller. Je vais juste descendre et me mettre à côté pour rester proche, à Évry Village. Quitter l’endroit où je traîne, c’est difficile. » Pourtant, dans Tuer, le dernier morceau du projet, Bolemvn clame : « Si je la quitte pas, la rue va me tuer ». Il explique : « Quand je dis tuer, c’est pas pour dire qu’on va mourir. C’est en mode, ça va nous tuer parce qu’on aime tellement la rue qu’on va finir là-bas. Si tu te lèves tous les matins pour aller au taff, c’est pour quitter là où tu vis, pour avoir mieux. » 

Plus tard, Bolemvn s’imagine finir seul. Il ne croit plus en l’amour depuis sa célébrité : « Nous les artistes, on attire un style de fille. Ce ne sont pas des michtos mais elles sont là pour montrer qu’elles te connaissent. Elles veulent snapper avec toi, s’afficher avec toi. Je ne sais pas comment on les appelle, c’est une autre catégorie. Je vais trouver un blase. » À cette réflexion, nous rebondissons : « Il existe des catégories de filles ? ». Bolemvn hésite puis plaisante : « Ah ouais toi quand tu me regardes, la tête de oim, on dirait tu veux me défoncer (rires) » (la journaliste qui représente Mosaïque lors de l’interview est une femme, NDLR), avant de se reprendre : « J’ai le regard d’un artiste sur les femmes mais pour autant, j’essaye de bien dire les choses quand je parle d’elles. Je fais attention parce que sinon j’aurais eu des problèmes. »

Lorsqu’on lui demande s’il a déjà été amoureux, il répond avant même d’avoir pu finir la question, d’un ton sec : « Non. Je ne connais pas ça. » Il explicite : « En fait, c’est plus profond que ça. Les gens pensent être tombés amoureux mais ils se trompent. Ils ne savent pas ce que c’est l’amour. Moi non plus d’ailleurs. Je ne sais même pas te dire si j’ai été amoureux en vrai. En tout cas, je ne pense pas que je vais tomber amoureux un jour parce que je n’ai pas confiance en l’être humain. » Une confiance qu’il ne prendra jamais le risque de donner selon lui qui se considère « périmé » à 24 ans : « Pour aimer, il faut avoir confiance. Il fallait que ça m’arrive avant ma notoriété. Maintenant, je ne laisserai entrer personne et je ne veux rien construire avec personne. Je veux mourir seul. Je suis bien tout seul. Je ne changerai pas d’avis. » L’idée de mourir dans sa solitude ne semble pas l’effrayer : « Pourquoi ? Dans tous les cas quand je serai dans mon tombeau, je serai tout seul dedans. Donc, ça ne me fait vraiment pas peur. » En attendant de finir seul ou non, l’artiste se concentre sur sa musique et sa carrière : « Je n’ai pas encore parlé de ce que j’ai vécu moi, de ma vie. Il s’est passé des choses dont je n’ai pas parlé. Et puis, je ne connais pas encore le succès. Il faut toujours travailler plus. » 

Joueur jusqu’au bout, Bolemvn, les mains jointes sur sa poitrine, fait mine de prendre une pause à la Lil Baby lors du shooting photo. Lorsque notre photographe, Jacques Mollet, lui propose de capturer cette mimique, Bolemvn reste fidèle à celui qu’il a été pendant nos quarante minutes d’échange : « Non, on est en France ici. »

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Benjamin Epps, uppercut de velours

Après la sortie de son deuxième EP « Fantôme Avec Chauffeur » vendredi 23 avril 2021, l’énergie Benjamin Epps a frappé le noyau créatif du rap français. Sur les productions new-yorkaises du Chroniqueur Sale, aligné sur chacune des pistes du projet, le rappeur secoue l’industrie. Trois mois après les faits, nous sommes allé.e.s à la rencontre de ce nouveau phénomène. 

Après l’entretien, Benjamin Epps s’est prêté à l’exercice du shooting photo. Dans la mythique salle où s’enregistrent régulièrement les Grünt d’Or, notre photographe Ulysse Carbajal a capturé la sérénité de l’artiste. Les clichés sont à découvrir tout au long de l’article.

« Dieu bénisse les enfants, dis à ceux qui pleurent qu’on les entend… », c’est sur ces quelques mots que nous ouvrons la porte du studio d’enregistrement numéro 6 du FGO Barbara, dans le 18e arrondissement de Paris. Assis sur un tabouret, tout près de son DJ, Benjamin Epps rappe et ponctue son morceau d’un atypique « Yeah ! ».  En nous apercevant, le rappeur éloigne son micro, visse sa casquette bleue brodée « NY » et suspend sa répétition. Depuis quelques heures, il interprète et crache ses textes dans une petite salle en imaginant le public qui se tiendra bientôt devant lui. « La toute première date de la tournée, ce sera à Fribourg ! Ils sont super chauds les Suisses », s’exclame-t-il, impatient.

Le 14 juillet 2021 prochain, à l’occasion du festival « Les Georges », il retrouvera enfin les sensations du show. Des sensations qu’il connaît bien et qu’il n’a pas oublié, il raconte : « La scène, j’en ai fait beaucoup au Gabon. J’avais fait la nuit de la musique avec 6 000 personnes. Jouer devant du monde, ça ne m’a jamais vraiment emmerdé. Ce qui m’emmerde par contre, c’est toute la préparation en amont : les balances, bien maîtriser ses textes, donner une performance de qualité. C’est là dessus que je me concentre. D’où cette journée de préparation que j’ai prévue aujourd’hui. Je pense que la scène est LE truc où l’on peut progresser de 0 à 100. Tout dépend de ton rythme de travail. »

Méticuleux, le jeune homme écoute ses propres morceaux dans le train et rappe régulièrement sur ses instrumentales pour dominer son répertoire. Pourtant, pas question d’offrir une prestation trop classique : « Je veux montrer de la prestance. Tu vois Method Man et Redman ? Sur scène, ce sont des bêtes pour de vrai. Tu as aussi des gars comme Nas, Jay-Z ou 50 Cent qui ont un charisme incroyable. C’est comme ça que je le ressens. » Il nous décrit : « Un concert de Benjamin Epps ça va être sombre, tout sera axé sur la performance. Pas de froufrou. Je veux faire une scénographie assez représentative de ma musique avec quelques images derrière moi et des noms de rues qui défilent… Un truc très hip-hop. »

« Quarante minutes d’interview ne sont pas suffisantes pour raconter les vingt-cinq dernières années de ma vie. Même une documentaire Netflix ne le pourrait pas ! »

Benjamin Epps

D’ailleurs, tout près du studio dans lequel nous échangeons, à l’endroit où nous nous rendrons avec lui quelques minutes plus tard pour prendre une série de photos, l’artiste performait pour la première fois son EP « Fantôme Avec Chauffeur » devant les caméras de Grünt. Un premier moment d’adrénaline formateur avant la tournée à venir : « Ce jour là, j’ai ressenti les émotions que j’avais eu la première fois où je montais sur scène avec un public. J’étais stressé alors que y avait personne. Quelques petits couacs sur la prestation, le texte, mais c’était incroyable. C’est pour ça que je veux continuer de travailler pour sentir l’erreur arriver, les petits aspects techniques qui font la différence pour faire une bonne scène. »

En retrouvant ses fans, Benjamin Epps souhaite continuer de livrer son récit en lui donnant encore plus de corps. S’il se raconte déjà beaucoup dans ses interviews, le MC exclut fermement avoir déjà tout confié : « En musique c’est toujours différent. Qu’est-ce qui fait la différence entre l’histoire d’un enfant soldat au Congo et 50 Cent ? C’est que l’histoire est dite différemment. 50 il va te dire : « Je rentre chez le négro, je prends un fusil, je tape le gars, je le mets dans la voiture. » L’enfant soldat, face caméra, il va te dire « C’était difficile, etc. » La beauté du rap c’est que ça te permet de prendre une situation dramatique, triste à première vue et d’en faire de la belle poésie. » Il ajoute, avec un brin d’egotrip : « Quarante minutes d’interview ne sont pas suffisantes pour raconter les vingt-cinq dernières années de ma vie. Même une documentaire Netflix ne le pourrait pas ! »

Pendant un entretien avec Mehdi Maizï dans l’émission « Le Code » d’Apple Music, le rappeur expliquait d’ailleurs vouloir réserver les « grands discours aux grandes occasions ». « Dans mon premier album, je donnerai plus de moi. C’est quelque chose de sacré pour moi. Je disais à un pote qu’Alpha Wann a fait « Alph Lauren » 1, 2, 3… Mais les gens ne parlent que de « UMLA » parce qu’il y a mis son cœur et ses tripes ! Une super cover, un super contenu. » Selon lui, ce format perd peu à peu de son sens premier, perdu dans la frénésie de l’industrie musicale. Il regrette : « Il y a un truc de « c’est facile à faire ». Alors que normalement on pense thèmes, concept… »

Sans s’attarder aux comparaisons, il enchaîne et glisse que son tour viendra bientôt : « Je vais sortir encore un EP cette année et je lâcherai l’album à l’automne 2020. » Un an et demi de travail sur un disque pour lequel Benjamin Epps réserve de grands projets. « J’enregistrerai l’album à New-York. Une semaine pour écrire les titres qui me manque et une autre pour tout enregistrer. Je veux avoir le mood, le grain, New-York quoi ! Il me faut un studio qui a déjà accueilli des légendes pour avoir cet esprit là. Je vais aller y chercher l’inspiration et mes idoles. Je ne suis encore jamais allé dans cette ville, mais je veux réserver le premier voyage pour l’album », dévoile-t-il avec quelques étoiles discrètes dans les yeux. Loin de la pression d’une telle entreprise, l’artiste veut revenir à la source de ses influences pour délivrer un opus qu’il souhaite « intemporel ».

« J’enregistrerai l’album à New-York.

Je vais aller y chercher

l’inspiration et mes idoles. »

Imprégné de hip-hop new-yorkais, il a rapidement été rapproché de rappeurs de la région par le public. Westside Gunn de Griselda Records, Conway the Machine… Les mêmes noms reviennent sans cesse. Loin d’être agacé, il explique vouloir déconstruire ce phénomène : « Les gens disent je rappe comme X, je rappe comme Y. La vérité c’est qu’on est tous influencés. Ce style que tu as là par exemple, de remonter ton pantalon et de faire des ourlets, il y a six ans, personne ne faisait ça. Un groupe de gars a commencé donc tout le monde le fait. C’est comme ça tout le temps et c’est cool. Ici, en France, on veut te mettre dans des cases. L’un de mes cousins m’a envoyé un screen Twitter hier où quelqu’un disait : « Ah c’est cool que Benjamin rappe de moins en moins sur les Griselda type beat. Moi je me disais : « Merde, ces gars-là n’ont pas inventé le rap ! »Tout au long de notre échange, Benjamin Epps se fend d’illustrations pour donner du poids à ses propos. Ce discours n’y échappe pas non plus : « Michael Jackson quand il commence à danser, c’était un élève de James Brown. Personne n’a jamais dit qu’il faisait comme James Brown ? »

Dans les sillons de ses maîtres, Benjamin Epps vibre à la mesure du boom-bap, tout en l’interprétant selon sa vision. « Est-ce que je fais du boom-bap pas chiant ? », s’interroge-t-il en reprenant un morceau de notre question. Il songe quelques secondes en se tenant le menton. « Oui… Je pense que c’est parce qu’il y a du package, de l’attitude, une élocution différente. Je ne dis pas wesh à toutes mes fins de phrases… Ça compte ça pour les gens. C’est pas intentionnel, c’est juste que je m’exprime comme ça. Je ne mets pas la casquette de racaille, c’est subtil. »

Souvent proche de la provocation ou du tacle bienveillant, le battle MC se nourrit de la concurrence. Le 2 juillet 2021 dernier, il s’est ainsi confronté à Dinos sur le morceau Walther PP, présent sur la réédition de « Stamina, Memento ». Avec le rappeur de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), tout droit sorti de l’école des Rap Contenders, il a retrouvé l’énergie de la confrontation : « On ne s’était jamais croisés, c’était génial. le morceau a été plié en quatre heures et demi. On a entendu cette prod (réalisée par le producteur Twenty9, NDLR) et on a rappé. Il y avait ce désir de faire mieux que l’autre. C’est ce que je dégage, la compétition. On voit que j’ai les crocs et j’avais une pression particulière, je me suis dit : « Tu parles, il faut assumer maintenant ! ».

« J’ai plein de grands frères et sœurs et ça m’a rendu fort. Je suis persuadé de pouvoir faire mieux que les autres, je n’ai peur de personne. »

Benjamin Epps

Cette confiance, il la doit à ses proches et surtout à son entourage familial : « J’ai plein de grands frères et sœurs et ça m’a rendu fort. Je suis persuadé de pouvoir faire mieux que les autres, je n’ai peur de personne. Dans ma tête, je me dis que je suis intouchable. » Impossible d’évoquer les proches du rappeur sans évoquer ses parents. Présents depuis ses débuts, leur soutien s’est révélé une arme redoutable pour passer des paliers : « Ça me rend libre dans mon processus créatif. Que je dise cul, chien, bite, salope, mon père adore ça, ma mère adore ça. »

« Tu as des sœurs, des frères ? », nous questionne-t-il, curieux de notre réponse. « Comment tu te sens quand vous vous êtes chamaillés à un repas de famille un 25 décembre ? Le 26, au moment de rentrer, il y a une mauvaise vibe… Alors que quand tu as passé un bon moment, tu as juste envie de rentrer chez toi, de choper une meuf, tu es tranquille. C’est ma posture d’aujourd’hui. » 

En relevant sa casquette pour la première fois, il évoque sa mère, parfois tout aussi inspirée que lui par la culture qui le traverse. Il nous raconte : « Elle a toujours kiffé ce game. C’est une grande fan de Snoop Dogg, c’est le seul rappeur qu’elle connaît bien ! Elle trouve le rappeur atypique, ce sont les nouveaux rockers des années 2000 pour elle. » Partager l’amour du hip-hop en famille, une donnée indispensable pour cet inconditionnel amoureux de la musique qui tient à rester authentique : « Je suis bien avec moi-même parce qu’ils sont bien avec ce que je fais. » Dieu bénisse les parents.

Retrouvez Benjamin Epps dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

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Tawsen, la nuit comme outil de création

Tawsen, figure montante de la scène musicale belge, vient de dévoiler sa première mixtape « Nessun Dorma ». Un projet de dix titres, sans prestation solo, où l’artiste multiplie les featurings : Zamdane, Lala &Ce, Captain Roshi ou encore Sneazzy. Assis à la terrasse d’un restaurant du 18e arrondissement de Paris, le jeune homme de 24 ans s’est entretenu avec nous pour nous révéler les coulisses de la création de ce nouvel opus. De sa réalisation, au choix des collaborations, en passant par son rapport à la création. Tout au long de la lecture, découvrez les clichés de notre photographe Pierre Terraz, capturés le jour de la rencontre.

Comme pour être en phase avec l’esprit de son nouvel opus, Tawsen se présente, rue Marcadet dans le 18e arrondissement de Paris, arborant une petite mine. « Je pense qu’on peut le voir à mes cernes, je suis très fatigué. Je dors très peu. » C’est alors tout naturellement qu’il choisit « Nessun Dorma » comme titre pour sa nouvelle mixtape. Si l’artiste accorde beaucoup d’importance aux thématiques, un modèle qu’il a choisi de suivre dès le début de sa carrière en délivrant une trilogie d’EP (« Al Warda », « Al Mawja », « Al Najma », NDLR), ce nouveau projet « Nessun Dorma » adopte un autre style.

Tout part d’un célèbre morceau interprété par le ténor italien Luciano Pavarotti. Tiré de l’opéra « Turandot » de Giacomo Puccini, « Nessun Dorma » évoque l’histoire d’une princesse qui refuse d’épouser celui qui lui est destiné. Un défi lui est alors lancé : deviner le nom de son prétendant et échapper à cette union qu’elle ne veut pas, ou échouer et se résoudre à l’épouser. Elle exige alors que personne ne dorme tant que ce nom n’a pas été trouvé. L’artiste belge en a retenu l’ordre donné par la jeune femme : « Que personne ne dorme ! ». Une phrase qui illustre son rapport à la nuit : « Ça traduit une certaine réalité pour moi puisque quand j’écoute ça, il est quatre heure du matin et je suis en train de réfléchir. » Une habitude devenue son quotidien, peu de temps après s’être lancé dans la musique. « C’est aussi ça mon rythme de vie maintenant. Depuis que je fais de la musique, je me dis que je ne dois pas dormir. Alors, je ne sors pas du studio tant que je n’ai pas fini une chanson. » 

Place aux newcomers

Cette volonté de ne pas dormir, de travailler toujours plus pour atteindre ses objectifs, reflète l’essence même de cette mixtape. Fidèle à cet état d’esprit qui le guide, Tawsen se lance dans la conception de ce nouvel opus avant même la sortie de « Al Najma », dernier volume de sa trilogie. « Un jour, j’ai pris mon téléphone et j’ai commencé à envoyer des DM aux gens que j’aimais bien et avec qui j’avais envie de collaborer. Je suis allé chercher des artistes avec la même mentalité que moi. Je me suis dit que je ne devais pas être le seul à penser comme ça, à avoir la grinta. » Il a alors réuni des newcomers (artiste en développement, NDLR) comme Zamdane ou Tsew The Kid, tout en invitant des rappeurs davantage établis comme Matt Houston ou Franglish.

S’il s’est heurté à quelques refus, il ne s’est pas arrêté là pour autant. Après plusieurs messages, les artistes ont commencé à défiler dans son studio en Belgique. « C’était très rapide. Quand Squidji arrivait le matin, Franglish débarquait l’après-midi et ainsi de suite. » De Sneazzy à Captain Roshi en passant par Squidji, la mixtape embarque l’auditeur vers différents horizons à chaque morceau. Un choix que l’artiste définit comme « une envie de [se] bagarrer avec les autres, de [se] mesurer à eux. » Avant ça, Tawsen avait pris le parti de ne faire aucun featuring afin de pouvoir se présenter, seul, face au public. Chose faite à présent.

 « Il ne faut pas dormir sur le rap marocain »

Le multiculturalisme est aussi ce qui caractérise la musique de l’artiste de 24 ans. Un atout qu’il sait exploiter. Né en Italie, installé en Belgique et originaire du Maroc, Tawsen s’amuse à jongler entre ses différentes influences et n’a aucun mal à passer d’une langue à une autre. Un aspect prend pourtant le dessus sur les autres : la musique marocaine. « Les morceaux comme Safe Salina ou Habibati m’ont vraiment permis d’exploser. Je pense que la scène marocaine n’est vraiment pas un terrain à négliger. J’ai toujours été dans une démarche de représentation. Je ne vois pas beaucoup d’artistes français ou belges qui se revendiquent fièrement comme étant Maghrébins et je trouve que c’est quelque chose qui manque aujourd’hui. »

C’est pourquoi collaborer avec des artistes comme Zamdane ou Draganov lui est apparu comme une évidence. « Il ne faut pas dormir sur le rap marocain, ne faites pas cette erreur ! », insiste-t-il en replaçant la capuche de son sweat bleu royal.

Là où on ne l’attend pas

Penser, essentiellement la nuit, Tawsen y consacre beaucoup de temps. L’artiste accorde une attention particulière au renouveau. Le meilleur moyen, selon lui, de ne pas tomber dans une routine lassante et de susciter l’attention le plus longtemps possible. Pour cela, il a mis au point une technique imparable : « Je fais en sorte de ne pas faire ce que les gens attendent de moi. J’aime beaucoup rester mystérieux sur mes prochains morceaux. » Ce qui s’est confirmé quand la tracklist de « Nessun Dorma » a été révélée sur son compte Instagram : « Les gens étaient étonnés de voir Captain Roshi ou Lala &ce, constate-t-il, un sourire en coin, et c’est là où je me dis que j’ai réussi à surprendre tout le monde. »

Un mystère qu’il aime cultiver et dont il joue quand on lui demande s’il souhaite collaborer avec d’autres artistes à l’avenir. « Disiz était dans le même studio que moi au moment où j’enregistrais ma mixtape. Il est passé nous dire bonjour. Je me verrais bien faire un morceau avec lui mais je préfère le réserver pour un album. » Une réunion qui pourrait rappeler un concert ayant eu lieu en avril 2019 au Zénith de Paris – La Villette. À l’époque, « Al Warda » faisait tout juste son apparition sur les plateformes de streaming. Quelques temps après, le chanteur s’était retrouvé en première partie du « Dizisilla Tour » à Paris. 

Pour Tawsen, la création ne s’arrête pas à la sphère musicale. Passionné de mode « peut-être même plus que la musique », le jeune homme voit les choses en grand. « J’adore les vêtements. D’ailleurs, on est invités à l’un des défilés de la fashion week ce soir » (Bluemarble, NDLR), rappelle-t-il à son équipe, impatient. Quand on lui demande s’il se verrait travailler dans le textile plus tard, il répond, sans hésiter : « C’est même sûr, ça finira par arriver. » 

La discussion s’achève aux abords d’un restaurant vietnamien où, quelques minutes plus tôt, l’un des cuisiniers nous invite à poursuivre notre séance photo devant une fresque murale. Amusé, le rappeur enchaîne les poses devant un dragon aux écailles dorées. Après quoi, il s’empresse de regagner le restaurant afin d’y dévorer son burger végétarien, commandé une heure plus tôt.

Retrouvez « Nessun Dorma » de Tawsen dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Cashmire : « Je suis agressivement réaliste avec une charge d’espoir. »

Alors qu’il rappait ses rêves sur sa mixtape « PoeticGhettoSound », Cashmire vient de terminer son deuxième projet. Le rappeur du 18e arrondissement de Paris ouvre une nouvelle page artistique, sur laquelle il raconte la réalité de sa vie au quartier et sa vision « agressivement réaliste » du monde. Attablés à un café parisien, rencontre avec une signature musicale 018.

Tu vas bientôt sortir ton deuxième projet. Où en es-tu dans le processus de création et comment tu te sens à l’approche de la sortie ?

Il est fini et il est excellent. Tout est mixé. Je suis dans les visuels. Je ne ressens aucune pression, tout comme avant la sortie de « PoeticGhettoSound ». Je suis focus sur ce que j’ai à faire et je laisse parler la force des choses. Que je sorte un nouveau projet, un nouveau clip ou une nouvelle interview, il se passe ce qu’il doit se passer. Si je dois avoir une pression, c’est seulement vis-à-vis de moi-même. Combien de sons ai-je écris cette semaine ? Combien de phases ? C’est ça qui me challenge.

Tu as déjà qualifié ta musique de « new pop rock ». On sent que tu as envie d’avoir une signature propre. Aujourd’hui, as-tu l’impression que c’est chose faite ?

Au niveau du son, c’est ma signature vocale que je travaille le plus. Je pense être arrivé à un truc tangible. Cette signature, je l’appelle 018. Il y a d’ailleurs beaucoup d’ad-libs « 018 », à la manière de : « 018, c’est pas touristique » sur Gucci Bae

Sur « PoeticGhettoSound », tu as misé sur une grande diversité d’instrumentales. À quoi doit-on s’attendre maintenant ?

C’est plus uniforme, même si j’ai encore touché à beaucoup de chose. Je suis branché avec les meilleurs compositeurs du rap français. J’ai pu travailler avec Unfazzed, Wladimir Pariente ou encore Punisher. Il y a même un énorme titre avec Junior Alaprod. Je pense aussi à un jeune que j’aime beaucoup qui s’appelle Omran, à Mathias Di Giusto, un guitariste qui travaille avec Maître Gims, sans oublier Six10 qui a signé la prod de Gucci Bae. D’ailleurs, je fais un gros s/o à Julien Thollard d’Universal Music Publuhsing pour son grand travail de composition.

Junior Alaprod, senior du beatmaking. Article à découvrir sur Mosaïque.

As-tu participé au mix de ce projet ?

Il n’y a pas un effet de voix dans un son de Cashmire que Cashmire n’a pas décidé. Je peux revenir au studio à cause d’un delay (effet audio, NDLR). Ma sonorité est trop importante pour moi. Je ne fais pas les mixs, mais je les supervise un peu comme un directeur artistique. J’apprends pour m’enregistrer tout seul. J’ai un studio dans ma chambre et je m’essaye aussi à la composition, mais je n’en dirai pas plus ! Je veux être maître de ma musique.

As-tu peur que ta nouvelle proposition musicale ne puisse pas plaire ?

Une fois que j’ai fini et que je considère que c’est carré, personne ne va venir me dire ça sonne mal. C’est ma musique. Quand j’enverrai mon projet, les gens vont péter leurs têtes (rires). Si « PoeticGhettoSound » a pu plaire à des gens, ce que je fais là ne peut que leur plaire encore plus. S’il y a encore des choses à comprendre de ça, je l’apprendrai et je reviendrai. Avant d’en arriver là, je les ai vécu les trucs durs. Maintenant, c’est juste de la musique. Au pire si tu n’aimes pas, tu n’écoutes pas.

S’appellera-t-il « Madame tout le monde » ?

Il y a plein de rumeurs. Je m’amuse un peu comme Kanye West avec des fausses pistes. Ce ne sera ni « Serge Gainsbourg », ni « Madame tout le monde ». J’ai déjà une idée solide en tête mais rien est encore fixe, donc je ne dirai rien !

« PoeticGhettoSound » est une mixtape. Aujourd’hui, tu prépares un album. Est-ce que ces formats signifient encore quelque chose pour toi ?

Cela ne veut plus rien dire. L’industrie est tellement rapide que les noms et les étiquetages n’ont plus aucune signification. Mais le public lui donnera le nom qu’il souhaite pour le comprendre. Moi, je crée seulement des histoires et des tableaux. Dans ma conception créatrice, les formats ne m’intéressent pas. Je fais juste en sorte que les sons se lient entre eux.

Avec mon collectif RCHAOS, nous avons le dégoût profond de la conception de l’art élitiste.

Tu as une manière très artistique de voir ton art et tu fais partie du collectif RCHAOS qui fait de l’art plastique. De quelle manière cela t’influence-t-il ?

RCHAOS m’apporte beaucoup de richesse. C’est avant tout une bande de potes et nous avons des liens très forts. Il y a une émulation et nous nous boostons tous. Une concurrence saine et positive. Chacun a son médium, même si nous défendons tous la même éthique de travail et de pensée. Nous sommes des jeunes parisiens qui se réunissent autour de l’amour de la création et qui veulent découvrir le « world ». Chacun avec ses problèmes, que ce soit en tant que minorité sociale, financière ou autre.

Le collectif se présente avec l’ambition de « rendre l’art accessible à tous ». C’est aussi dans cet état d’esprit que tu développes ton rap ? 

Tout à fait. Nous avons le dégoût profond de la conception de l’art élitiste. C’est une démarche que Keith Haring avait aussi. C’est un blueprint. Nous avons la démarche du Do it yourself aussi. C’est pour ça que mes premiers clips sont faits par RCHAOS. Je voulais tout de suite instaurer une image à moi et par moi. C’est un adage de Vivienne Westwood, qui est une créatrice de mode.

Tu te cultives beaucoup à côte de ta musique. Tu parles même de tes projets comme des « chapitres ». Il y a quelque chose de très littéraire chez toi.

Après, moi j’étais en STMG (rires). J’ai une conception artistique des choses en général. Je vois tous les arts comme des médiums avec des ponts. C’est pour ça que je peux comprendre un réal, un designer, un peintre, un chanteur, un compositeur, un ingénieur du son, un journaliste…J’ai cette approche là dans ma musique. J’accepte d’être catégorisé comme un rappeur, mais j’ai vraiment une fibre artistique plus large. Je suis surtout un artiste-musicien.

Le collectif RCHAOS se présente aussi comme des jeunes utopistes. Pourtant, dans tes sons tu parles souvent du quartier comme étant « maudit ». Tu te vois comme un utopiste ? 

Je ne pense pas être utopiste, ni un candide. Je suis agressivement réaliste. Avec la même charge d’espoir. Je dirais même que je suis anarchiste.

Je suis un enfant de la marge. Je suis né, j’ai grandi et j’ai compris en marge. Je me sens mieux dans les « bats » que dans les soirées mondaines.

Tu te considères contre l’ordre établi ?

Je ne suis pas contre. Mais je suis un enfant de la marge. Je suis né, j’ai grandi et j’ai compris en marge. Et même si un jour ma musique marche, je continuerai à marcher en marge. Cela ne signifie pas forcément être underground, mais ce sera toujours 018. Je représente mon quartier. C’est ma famille, mes proches qui me donnent de la force. Je ne dois rien à personne. Il n’y a aucune industrie qui me fera changer. Je me sens mieux dans les « bats » que dans les soirées mondaines.

RCHAOS a produit pratiquement tous tes clips. Y aura-t-il d’autres visuels de RCHAOS pour accompagner ton deuxième projet ?

Ils seront toujours là de toute façon, d’une manière ou d’une autre. Il y aussi des étapes. Avoir des clips directed by RCHAOS, c’était bien pour arriver, avec une imagerie, des codes qui ne sont propres qu’à moi. Là, j’ai envie de m’exprimer en tant que Cashmire. Le côté RCHAOS va continuer de s‘exprimer avec du merch, de l’affichage, des photos… Toujours de l’art en tout cas.

Le dernier clip en date, Gucci Bae, a été produit par NoColor. Pourquoi as-tu voulu distinguer les visuels par la réalisation ?

Le clip de Gucci Bae est moins collectif. Il est plus indépendant. C’est le premier clip du nouveau moi. Visuellement, Cashmire va plus s’exprimer. Pour Gucci Bae, j’ai fait appel à Cherif, un gars du 18e arrondissement. Je sais donc qu’il comprend l’image que je veux avoir. J’ai envie de faire un truc un peu plus fashion. Je vais mettre en avant mes inspirations mode, mon attitude aussi. Que l’on puisse capter la personnalité du gars en mode : « Ça pourrait être mon pote » (rires).

Ta gestuelle a été particulièrement remarquée dans Gucci Bae. C’était naturel ou travaillé ?

Je l’ai toujours eu. Mais avant, j’avais pas les sons, ni les lieux. Et peut-être qu’il était trop tôt pour que j’arrive en gesticulant. Cette petite rotation d’épaule, c’est ça que je veux faire. C’est très Cashmire. Toujours dans la rue, mais fashion. 

Le prochain projet est pour mon quartier. Cashmire va se mettre au service du 18e.

Tes clips sont toujours tournés dans le 18e arrondissement de Paris. Dans le prochain projet, quelle place veux-tu donner à ton quartier ? 

Avec ce deuxième projet, je veux entrer dans la profondeur des choses. Dans des morceaux comme Geisha, Cookie ou Le parrain, je rappais mes rêves et ce que j’avais dans la tête. Si certains pouvait déjà kiffer mon délire, ma musique n’était pas utile. Le premier son du deuxième projet, Bienvenue, s’intègre dans un nouvel état d’esprit que j’appelle 018. Le prochain projet est pour mon quartier. Cashmire va se mettre au service du 18e. Il y aura plus de chansons sur moi et ma vision des choses. Je dépeins ce que je vis et ce que je vois au quartier. 

Tu fais notamment référence à la colline du crack, située Porte de la Chapelle à Paris, en la renommant la « colline du trap ».

Le cas de la colline du crack est très représentatif de ce que je veux faire. Je vois comment Brut en parle, et moi, ce que je vois au quotidien. Je suis dans le réel et je ne suis pas intéressé par le buzz ou le shock value que ça peut créer. Certains cherchent les sensations fortes, mais moi, je suis juste venu montrer mon quartier. Dans Gucci bae, je montre le point de vue d’un gamin pour qui tout ça, c’est normal. Avant, c’était des rêves, maintenant, je suis agressivement réaliste.

Je ne rappe pas pour être une star, mais pour sortir du ghetto.

Tu parles d’être agressivement réaliste, pourtant tu t’appelles Cashmire. Un nom qui appelle plutôt à la douceur. Paradoxale, non ?

Le cashmire, c’est doux et luxueux. Il y a ce truc du plus rare, du plus cher, du plus quali… Et du cash. Je ne rappe pas pour être une star, mais pour sortir du ghetto. Et je trouve cela agressivement réaliste. Si j’avais pu être une star de la médecine, j’aurais été content aussi. Mais ce que j’ai pu faire avec mes opportunités, c’est le rap. Et derrière cette réalité là, il y a la délicatesse et la finesse de Cashmire. D’où le jeu de mots.

Pour le côté douceur, de manière général, je suis aussi un lover boy quand même. J’aime les mélodies et les histoires d’amour. Mais j’ai aussi normalisé une certaine violence de la rue et du quartier. Le résultat, c’est Cashmire, un hybride de Tupac et Serge Gainsbourg. Et au-dessus du cashmire, il y a l’Alpaga. Mais je n’allais pas m’appeler Alpaga (rires).

Pour le moment, tu ne comptes aucun featuring à ton actif. As-tu prévu d’inviter des artistes du 18e pour mettre en avant ton quartier ?

Ce sera sans featuring. Cashmire fait une grosse prise de parole. Je tiens à dire des choses. Mais, par la suite, je vais rapidement devenir un acteur actif sur la scène dans le 18e arrondissement et faire découvrir plein de mecs que je trouve excellents.

Tu as déjà posé sur deux prods du rappeur Tejdeen qui vient de sortir un EP en mars. Une nouvelle collaboration est-elle pour bientôt ? 

Tejdeen, c’est une grosse connexion. Nous avons une alchimie qui est très forte. J’aime beaucoup ce mec. Il fait partie de ceux qui m’ont donné de la force, de la matière créative et de l’écoute à une époque où j’en avais besoin. Il a sa part dans ce projet qui arrive. J’avais une idée et je l’ai appelé pour qu’il la réalise. Le son est très lourd, il s’appelle Non.

Tejdeen, d’or et d’argent. Article à découvrir sur Mosaïque.

Un dernier mot ? 

Le projet arrive. Merci à vous. Restez branchés. Et surtout : 018.

« PoeticGhettoSound », le premier projet de Cashmire, disponible sur Spotify et Deezer.

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Face à face Rencontres

Nixfé : « Je me sens double, aussi pur que vicieux »

Nixfé est né le 2 juin 1998 à 9h10. Sous le signe gémeaux. Un signe qu’il a gravé sur sa peau. Et dans sa musique. Avec son premier projet « EP910 », sorti le 18 septembre 2020, Lonny dévoile sa (double) personnalité et son identité artistique à travers six titres. Rencontre avec le rappeur de 22 ans, originaire du 13e arrondissement, pour sa première interview.

Tu as sorti ton premier EP, vendredi 18 septembre 2020. Qu’est-ce que tu as voulu montrer avec le projet « EP910 » ? 

Je voulais trouver mon identité et que les gens la découvrent en même temps. Dans « EP910 », il y a six titres qui sont complètement différents avec des thèmes qui le sont tout autant. Tout est réel. Il n’y a pas un son où je joue un rôle. Tout fait partie de moi. 

Dans mon EP, je raconte une mort qui tourne en rond. C’est le but du phoenix (Nixfé est le verlan de phoenix, ndlr). Si cette mort je l’embrasse, elle me fait faner au fur et à mesure. Mais au lieu de me battre avec elle, je l’accepte. 

Pourtant sur la cover de l’EP, on ne voit pas ton visage ? 

Justement, sur la cover, je voulais jouer sur le fait que je suis gémeaux. C’est aussi pour ça que le projet s’appelle EP910. Parce que je suis né à 9h10. Le 2 juin 1998. Je suis un motherfucking gemini (rires).

J’ai grave un délire avec la personnalité. Je sais que je suis plusieurs personnes en même temps. Je me sens double. Du coup, je peux faire autant un son comme La mort dans la peau que Red and blue ou Season avec une voix féminine. C’est ce que j’ai voulu partager avec les gens. Je ne voulais pas choisir pour eux mais qu’ils aient une palette de ce que je sais faire. Qu’ils puissent choisir dans tout mon univers.

Dans La mort dans la peau, tu dis : « Lboy est schizophrénique et s’est pas fait tout seul », et là tu expliques que tu te sens double. Ça veut dire quoi pour toi ?

Je joue beaucoup sur le thème de la double face. C’est aussi pour ça que dans le clip de Tenir, il y a des gens dos à dos, des gens avec des cagoules. Je ne voulais pas qu’il y ait de visage. C’est comme si c’était moi mais un peu partout. Pareil avec le contraste noir et blanc des tenues.

Quels sont les deux côtés dont tu parles ?

Je peux être aussi pur que vicieux. Vraiment dans les extrêmes. C’est ça que je veux montrer dans ma musique. Je veux que quand tu écoutes mon projet et que tu passes de La mort dans la peau à Season, tu te demandes si c’est la même personne qui a écrit le son. 

Mon EP, c’est un peu un combat qui se finit bien. Un combat contre moi-même.

Sur le projet, il y a six prods avec six compositeurs différents. Ça rentre dans cette idée de personnalités multiples ?

Exactement. C’était fait exprès. Je voulais vraiment pousser le délire loin. Six prods, six compositeurs différents. On garde juste le même ingénieur son sur le projet pour la cohérence. 

Il y a un son que tu as préféré faire ?

Le son qui me tient le plus à coeur, c’est Tenir. La prod me touche plus que les autres. Il y a beaucoup plus d’émotions. Ce serait le projet d’un autre artiste, je kifferais Tenir, Season, et La mort dans la peau. C’est ceux qui me correspondent le plus. C’est là où je me livre. J’ai besoin que ce soit vrai et qu’il y ait un partage d’émotion. C’est important pour moi. 

Tu vas bientôt clipper le morceau La mort dans la peau. As-tu déjà une idée de ce à quoi il va ressembler ?

Ce sera pas tellement éloigné du clip de Tenir. Je veux garder une cohérence. De base, pour moi, ces sons vont ensemble. Les deux morceaux sont à la suite dans l’EP. Il faut le comprendre comme : « J’ai la mort dans la peau donc il faudra tenir. »

D’ailleurs, dans Tenir, je dis : « Évidemment, j’ai la mort dans l’épiderme », ce qui fait référence à l’autre morceau. Je répète aussi : « Dans les yeux, dis-le moi si tu m’mens » (La mort dans la peau) et « Dis-le moi, dis-le moi dans les yeux si c’est pour m’mentir » (Tenir). Je voulais vraiment lier ces deux sons. 

Plus globalement, la tracklist raconte une histoire ? 

Mon EP, c’est un peu un combat qui se finit bien. Un combat contre moi-même. Dans Red and blue (premier son de l’EP), tu as le bruit des chaînes, des clés, des respirations, les reverb… C’est pour moi le son le plus hard core de l’EP. Finalement, le projet s’adoucit au fur et à mesure du combat que je mène. J’essaye de m’enfuir. Mais j’ai La mort dans la peau (deuxième son) donc il faudra Tenir (troisième son).

Tenir est placé au milieu de l’EP. Tu commences à rentrer dans la phase optimiste. Je commence à me battre contre la mort dans la peau. Ensuite, dans Marée noire (quatrième titre), la prod est plus joyeuse mais tu gardes les paroles sombres : « J’suis dans la marée noire, elle veut me marier moi. J’pense à me barrer loin car ici tout est noir. » Comme tu veux te barrer loin, tu deviens un Bandito (cinquième son). Et pour finir, une fois que t’as accepté tout ça tu finis sur Season (sixième et dernier son), qui est beaucoup plus posé. 

Dans mon EP, je raconte une mort qui tourne en rond. C’est le but du phœnix.

Mais dans Season tu dis : « Au fil des saisons je fane », c’est pas très optimiste.

C’est pas très optimiste mais c’est un cercle. Si cette mort je l’embrasse, elle me fait faner au fur et à mesure. Juste au lieu de me battre avec elle, je l’accepte. Dans Season, ma voix se trafique à un moment et c’était fait exprès parce que je voulais montrer que je souffre. Dans mon EP, je raconte une mort qui tourne en rond. C’est le but du phoenix (Nixfé est le verlan de phœnix, ndlr). C’est un cercle vicieux. Je renais dans Tenir. Quand je dis : « Toi et moi faisons la paire », c’est le tournant. Tenir, c’est le seul son qui est pas monotone. C’est pour ça que j’ai clippé ce morceau : tu as de l’autotune, un pont calme, du rap et je finis en chant. 

Pourquoi as-tu choisi ce nom de scène ?

Je suis fils unique et ça a été la galère. Il a fallu s’en sortir tout seul, s’encourager tout seul. Parfois, je suis tombé bien bas. Le principe du phœnix, c’est de renaître de ses cendres et d’être toujours plus fort. J’ai aussi un côté un peu démon. C’est l’animal des enfers donc je m’identifie beaucoup à lui. Je dis souvent : « le gaucher m’a tout dit », et le gaucher c’est le diable. Dans l’EP, il y a six titres parce que je suis né en juin mais aussi parce que le 6, c’est le numéro du diable. Ma double personnalité se retrouve là aussi. Tout est lié.

Le son pour ma mère, je le ferai plus tard. J’ai besoin de partager cette émotion avec des gens. Sinon, tu restes seul avec elle, alors que le but c’est de la transmettre. 

Pour un EP, c’est déjà très abouti. Tu comptes proposer quoi après ? 

Dans tous les cas, je ne peux qu’évoluer. Je suis un mec qui ne peut pas faire en dessous de ce qu’il a fait avant. Et même si là c’est recherché pour un EP, c’est un projet qui vient vraiment de moi. Je n’ai pas cherché un concept. Je voulais juste m’exprimer. La trame que je viens de t’expliquer, je l’ai réfléchi en faisant les sons. Je me suis rendu compte qu’elle apparaissait naturellement au fur et à mesure. C’est très instinctif.

Il y a des thèmes que tu veux aborder mais dont tu n’as pas encore eu l’occasion de parler ?

Il y a un thème : la famille. Surtout ma mère. En fait, ce son là, il faut qu’il soit écouté. Je veux transmettre énormément d’émotions. Je veux avoir un certain public avant de le sortir. Je pense que c’est pour ça qu’inconsciemment les rappeurs font un son pour leur mère après avoir percé. Tu partages cette émotion avec des gens. Sinon, tu restes seul avec elle, alors que le but, c’est de la transmettre. 

Justement, tu ne partages aucun son sur EP910. Il n’y aucun featuring à part la voix de Sarilou (Season). Pourquoi ?

Totalement. Je voulais n’être influencé que par moi-même sur ce projet. Je suis déjà en feat avec moi-même (rires). Par contre, je suis grave ouvert aux feats, j’adore ça. Dans la vie, je suis un mec qui s’adapte beaucoup donc ça m’intéresse de m’ouvrir à l’univers de quelqu’un d’autre. Pour l’instant, je n’ai que des collabs avec des potes à moi. Mais j’aimerais bien en faire, pour attirer un nouveau public. 

Si tu devais faire un feat dans le rap français, ce serait avec qui ?

En grosse tête, ce serait Ninho. C’est un mec qui m’a suivi dans plusieurs parties de ma vie. Je l’écoute depuis ses tout premiers projets sur YouTube. C’est quelqu’un qui me donne beaucoup de détermination. Il arrive à rapper en restant mélodieux.

Pour un feat dans les « petites têtes », j’aimerais bien feater Chanceko. C’est un délire de fou. Il fait partie des artistes qui ont leur univers. À partir du moment où les gens te suivent pour ton univers, ils restent et ils vont te pousser au maximum. Ils écoutent « du chanceko ». Là, tu as une vraie fan base.

Quelles sont tes inspirations musicales ? 

Aujourd’hui, je suis beaucoup plus rap français. Quand j’étais plus jeune, la première personne qui m’a inspiré, c’était Guizmo. Booba aussi mais dans l’état d’esprit, au niveau du travail. À l’ancienne, en rap américain, c’était Asap Rocky et Chance the rapper. Dernièrement, l’album de Laylow « Trinity » et celui de Josman « Split » m’ont mis une claque. Josman, pour moi, c’est le Travis Scott français. Sur la scène actuelle, j’aime aussi beaucoup Sean. Son dernier projet est très lourd.

J’écoute de tout. Beaucoup de variété française : Alain Souchon, Florent Pagny, France Gall, Téléphone… Il y a même du Joe Dassin dans ma playlist frère (rires). C’est trop important de connaître tout ça. Il y a beaucoup de reprises dans le rap français. Quelqu’un comme Damso pour moi est inspiré par la chanson française.

Quand je faisais LBOY, je voulais divertir. Avec Nixfé, il y a beaucoup plus d’introspection. Je souhaite toucher les gens.

C’est intéressant parce que tu cites Josman et Sean qui ont tous les deux le même délire que toi avec les personnalités multiples. Tu vas continuer à exploiter ce concept en lien avec le gémeaux ? 

Je pense oui, parce qu’avec cet EP, j’ai présenté le côté gémeaux mais je ne l’ai pas exploité. Je pense faire des double sons par exemple. J’ai des idées mais je ne veux pas m’enfermer dans un truc. La chose la plus satisfaisante quand tu es artiste pour moi, c’est d’avoir une signature. Ils écouteront parce que c’est moi et ça c’est grave important.

Avec ce projet, tu sens un changement ?

Je sens un changement de fou (rires). Déjà, en moi, je le sens. Je travaille dessus depuis décembre. Sortir un travail que tu fais depuis plus de six mois, c’est tellement un soulagement. En plus, il est apprécié. L’EP, ça permet aussi de se professionnaliser. Rien qu’au niveau des réseaux et du visuel, c’est beaucoup plus pro. Il y a un avant et un après. Je voulais séparer LBOY (son autre nom de scène, ndlr) et Nixfé. Quand je faisais LBOY, je voulais divertir. Avec Nixfé, il y a beaucoup plus d’introspection. Je souhaite toucher les gens.

Jusque-là, tu es content des retours ? 

J’ai eu beaucoup de bons retours. Que ce soit des gens qui connaissent la musique, ou de simples auditeurs. Mais surtout, et je ne m’y attendais pas forcément, les gens ont kiffé le projet dans l’ensemble. Ça me plaît parce que ça veut dire que l’EP marche dans sa globalité. C’est ce que je voulais faire. 

Récemment, le clip de Tenir est passé sur BET. Sur Twitter, tu disais « être tellement fier », ça représente quoi pour toi ?

C’est la première fois que je passe à la télé. J’ai regardé ça avec ma mère à côté. C’est trop satisfaisant. De me dire que pendant l’été, alors qu’il faisait 39 degrés, je n’ai pas porté une cagoule, un pull, et une doudoune pour rien (rires). C’est le fruit de mon labeur. En plus BET, il diffuse des styles de rappeurs qui sont totalement dans la même vibes que moi. J’ai kiffé le clip XO de Sonbest, le visuel est incroyable.

Comment as-tu commencé le rap ? 

À la base, j’étais une tête à l’école moi (rires). Mais je n’ai pas eu mon bac S. Je travaille pour ce que je veux. J’ai du mal à travailler si je n’y vois pas d’intérêt. À l’époque, j’écrivais pas mal de poèmes, quand j’avais 12-13 ans. J’ai rencontré à 15 ans, un pote avec qui je faisais du basket et qui rappait déjà (William, MW). Ça m’a beaucoup inspiré.

J’ai sorti mes premiers sons sur Soundcloud en seconde. Mon premier morceau s’appelait Roses. Aujourd’hui, c’est même pas écoutable. C’est mal mixé mais à l’époque, c’était lourd. Ça avait bien tourné. J’avais fait plus de 100 000 écoutes. Bizarrement, dans mes premiers sons, je mettais toujours des phrases en anglais, je sais pas pourquoi (rires). 

Quand il y a des gens dans la musique qui viennent te voir, qui te disent que ce que tu fais a du potentiel, tu commences à y croire. 

Quand est-ce que tu t’es rendu compte que ça pouvait marcher ?

Honnêtement, c’est quand FX (son manager et ami d’enfance) est venu me voir. On habite dans le même bâtiment donc on se connait depuis petit. Je m’en suis aussi rendu compte quand j’ai fait mon premier showcase sur les champs au Papillon. C’était en début d’année. J’avais sorti trois sons avant et deux clips. Dans la boîte, c’était une dinguerie. Les gens kiffaient trop, venaient me voir, etc. On a retourné le truc (rires). Quand il y a des gens dans la musique qui viennent te voir, qui te disent que ce que tu fais a du potentiel, tu commences à y croire. 

Dans cinq ans, tu te vois où dans le rap ?

Je sais pas où je veux me situer dans le rap, mais je sais que dans mon rap, dans cinq ans, je dois être encore plus chaud. Tout le travail que je fais maintenant, je dois le faire beaucoup mieux. Il faut que je sois plus précis et moins éparpillé. J’ai encore beaucoup de choses à apprendre.

As-tu d’autres projets en préparation ?

Pas tout de suite. Mais j’ai beaucoup de choses à envoyer. Je vais rester sur des petits EP. Le jour où je fais un album, il faut qu’il soit très construit. Pour l’instant, j’ai un petit public donc pour moi, petit public, petit projet. Si je fais trop de titres, les gens n’auront pas forcément envie d’écouter jusqu’à la fin. Je préfère faire peu et satisfaire totalement, plutôt que faire beaucoup et satisfaire partiellement. 

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« Polak » : premier pas dans le bunkœur de PLK

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Alors que PLK s’apprête à dévoiler « Enna », le rappeur n’en est plus à ses premiers essais. Au milieu de trois autres mixtapes trône son premier album, « Polak », sorti le 5 octobre 2018. Retour sur un projet abouti et prometteur qui a projeté l’artiste sur le devant de la scène.

 

Froid et rougeoyant. Brutal et tendre. Le premier album de PLK n’est d’autre qu’un assemblage de couleurs qui s’impose comme une évidence. Après quelques détours en compagnie du Panama Bende et ses projets solo « Ténébreux » et « Platinium », l’artiste mène une quête identitaire.

Si ses traits artistiques sont déjà bien dessinés, il n’est pas rare qu’on lui reproche un manque d’épaisseur. Pour se rapprocher encore de son public et passer un cap, PLK ouvre une nouvelle brèche dans son univers. Celle de l’intimité.

 

Le cœur rouge et blanc

Symboliquement, l’artiste ouvre son nom d’artiste et y ajoute deux nouvelles lettres, encore inconnues, pour dévoiler Polak, un mot-valise lourd de sens qui va finalement titrer l’album. S’il est avant tout son surnom, il est aussi un clin d’œil à ses origines polonaises.

 

Cover de l’album « Polak », réalisé par Fifou.

 

C’est là le premier trait personnel du projet. Comme la cover au couleur du drapeau de la Pologne, réalisée par Fifou, PLK a le coeur rouge et blanc. L’artiste profite donc du titre éponyme de l’album, Polak, situé au beau milieu de la tracklist, pour montrer un peu plus son ADN artistique. Il dénonce ceux qui se jouent d’une origine banlieusarde pour faire du bruit. Lui prône l’authenticité. Il sait d’où il vient, en retire une fierté, mais sans artifice. Un peu d’egotrip, mais pas d’excès de zéle.

Impossible alors, de ne pas ramener un peu de polonais sur le projet. C’est donc en présence de Paluch, véritable star du rap dans son pays, qu’il pose sur la piste Gozier.

 

Une porte ouverte sur son intimité

Pourtant, jusqu’ici, PLK n’en était pas moins resté discret. La suite de l’opus ne décevra pas. « Ton cœur est scellé, ça tombe bien : j’suis serrurier », scande-t-il dans Ils nous comprennent pas. À juste titre, cette punchline résonne avec le morceau Bunkœur. « Froid comme le soleil de décembre », il explique sa peur de la déception et de l’attachement. Un coeur glacé, mais surtout verrouillé.

 

 

Celui qui clamait : « Petit Polak deviendra grand » dans l’intro de l’album, va faire face à ces émotions. Dans le morceau Idiote, le rappeur s’ouvre enfin : « À six ans, maman m’a présenté de nouveaux frères. M’a dit « ils sont plus vieux qu’toi, tu verras, tu vas t’y faire ». Puis deux ans après, papa m’a présenté une nouvelle sœur. M’a dit « c’est une demi, une moitié, barricade ton cœur ». » Devant ces mouvements familiaux intempestifs, les barbelés prennent du sens. Il confiait d’ailleurs à Mehdi Maïzi dans l’émission La Sauce sur OKLM : « J’extériorise enfin des choses que je n’ai jamais osé dire à ma mère. »

 

À la recherche du « sel »

Proche des siens comme de son quartier, PLK monte mais garde les yeux sur terre. La notoriété ne lui brûle pas les mains. Il image cette idée par le « sel » dans le titre du même nom. Comme un ingrédient qui vient apporter un goût à un plat, la célébrité et l’argent ont ramené de la saveur dans son quotidien, désormais capable de mettre à l’abri sa famille et de s’occuper pour s’éloigner des tentations.

Dans le morceau Hier, une collaboration trap avec des backs puissants aux côtés de SCH, il aime d’ailleurs rappeler que peu importe la fame et la taille de son portefeuille, l’assaisonnement magique n’est d’autre que la sincérité et le naturel. En restant « l’même qu’hier ».

Si certains pourrait taxer l’artiste de manquer de profondeur ou d’originalité dans ses phrasés et ses choix artistiques, PLK répond et démontre une maturité a plusieurs égards. Bien équilibrée, la tracklist propose un concentré stratégique de « Platinium » et « Ténébreux », ses deux mixtapes précédentes. Avec un flow inspiré par l’école de l’Entourage ou encore de la Sexion d’Assaut, il s’assied tout aussi bien sur des prods sèche (Séparer) que sur des instrumentales piano-voix avec des toplines calibrées (Weed).

Le succès du CD tient aussi aux inédits, ajoutés une fois l’album certifié disque d’or. Des morceaux hors contexte, mais très vendeur, comme le hit Dingue, le morceau story-telling Sans suite et l’inattendu Emotif, réalisé en une heure dans les studios de Booska-P.

 

Un album taillé pour le succès

Si le S et Nekfeu l’accompagne sur l’album, le casting est aussi brillant du côté de la production. À la baguette, Katrina Squad et Junior Alaprod ont sculpté un squelette varié mais cohérent au projet qui a su réunir un large public. Des beatmakers comme Le Motif, Diabi, DST ou Wladimir Pariente ont aussi apporté leur touche.

Deux plus tard, l’album platine résonne encore. Après avoir fait franchir, à son public, un premier pas dans son Bunkœur, PLK en propose un deuxième avec « Enna », son second album, prévu le 28 août 2020. Très personnel, le titre du projet est un nouveau mot-valise, qui rassemble cette fois le prénom de son frère et de sa soeur.

 

Cover de l’album « Enna », réalisé par Fifou.

 

Un deuxième cap doit être franchi pour le rappeur qui va chercher de nouveaux points d’appuie pour se renouveller, à travers Hamza, Rim’K ou encore Heuss l’Enfoiré. Le rappeur surfera-t-il sur la recette du morceau Problèmes et des prods mélodieuses de Junior Alaprod ? La tracklist pourrait le laisser penser. Rendez-vous le 28 août.

 

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