Catégories
Chroniques

La sélection Mosaïque 2021 : les contenus rap

Alors que le rap ne cesse de raconter des histoires, journalistes, passionné.e.s, vidéastes, écrivain.e.s, leur donnent une seconde vie à travers d’autres formats. Ces articles, documentaires et podcasts permettent de donner de nouvelles perspectives à cette culture. Mosaïque livre sa sélection des contenus rap de l’année.


Avant de vous plonger dans la sélection de la rédaction des contenus rap de l’année 2021, merci de soutenir Mosaïque ! En nous lisant, vous soutenez un journalisme rap indépendant. Vos lectures et vos partages sont notre soutien le plus essentiel. N’hésitez pas à nous suivre sur les réseaux sociaux, et à recommander Mosaïque autour de vous !

Pour redécouvrir la sélection de la rédaction des contenus rap de l’année dernière, cliquez ici.


L’histoire tragique de Nathalie Sorlin, l’enquête de l’Abcdr du Son

En 2010, la journaliste Nathalie Sorlin s’entretient avec le groupe de la Sexion d’Assaut pour le magazine International Hip-Hop. S’ensuit l’une des plus grandes polémiques de l’histoire du rap français, en raison des propos homophobes tenus par Lefa et retranscrits par la journaliste. Plus de dix ans après, Manue et zo., journaliste pour l’Abcdr du Son, ont mené l’enquête sur cette affaire. Ils mettent en lumière l’impact relativement méconnu et tragique de cette controverse sur la carrière de Nathalie Sorlin. Dix-huit mois de recherches ont abouti à ce dossier intitulé « Page 26 : tournant de carrières ». L’enquête a été publiée en sept chapitres, répartis en trois dossiers.

L’article croise des archives et divers témoignages de journalistes ainsi que d’acteur.rice.s de l’industrie musicale de l’époque. Le plus notable de tous étant celui de Barack Adama, membre de la Sexion d’Assaut, que Nathalie Sorlin avait poursuivi en justice. Ce travail exhaustif offre également une idée des rouages et des travers de l’industrie musicale. Elle dévoile une relation ambiguë avec la presse spécialisée et des pressions qui menacent la liberté de la presse. À l’ère des médias rap Twitter qui ont remplacé les magazines hip-hop des années 2000, cette minutieuse enquête rappelle la nécessité de défendre et maintenir la déontologie journalistique.

– Lukas Taylor

« Ne montre jamais ça à personne », le documentaire de Clément Cotentin

En 2000, Clément Cotentin décide de prendre sa caméra et de filmer son frère, Aurélien, qui débute dans la musique. Vingt ans plus tard, plus de 3 000 heures de rushs sont accumulées. Six épisodes qui retracent la carrière d’Orelsan, l’un des artistes les plus accompli.e.s du rap français, voient alors le jour. Clément s’amuse à suivre son grand frère et ses potes (Skread, Gringe et Ablaye, entre autres). Ce dernier étant persuadé qu’ils sont « destinés à faire de grandes choses ».

Ce documentaire artisanal et intimiste permet d’assister à l’ascension de l’artiste caennais. Il retrace les débuts compliqués où Orelsan s’improvise gardien de nuit dans un hôtel. Mais aussi la naissance des Casseurs Flowters ou encore la polémique autour du morceau Sale Pute en 2010. Une série qui confirme l’identité d’Orelsan. Un artiste authentique issu d’une famille de classe moyenne installée à Caen, animé avant tout par sa passion pour le rap.

– Imane Lyafori

https://xnu002du002dmosaque-rza.com/2021/11/28/civilisation-lavis-de-la-redaction/

« Du béton aux nuages », la série de podcasts de Raphaël Da Cruz

C’est le bitume avec une plume. Raconter l’histoire du rap français sur la radio Mouv’, c’est le projet faramineux que s’est lancé Raphaël Da Cruz, également journaliste pour Booska-P et l’Abcdr du son. « Du béton aux nuages : la saga du rap français » est un podcast en onze épisodes. Il retrace le parcours du genre musical, de ses débuts dans les années 1980 jusqu’à sa consécration actuelle. Entre archives rarissimes et anecdotes croustillantes, le journaliste donne la parole à des figures éminentes du mouvement comme Oxmo Puccino, Fabe ou les membres de IAM.

Narrée par l’animateur radio Pascal Cefran, la série nous offre un voyage temporel enivrant dans l’aventure du rap français. Raphaël Da Cruz confiait à Mosaïque qu’il souhaitait que ce projet s’adresse à tout le monde : « Que ce soit les auditeurs plus âgés à qui ça va rappeler des souvenirs ou les plus jeunes qui aiment cette musique et qui veulent découvrir le pourquoi du comment. » Les trois premiers épisodes, de plus d’une heure chacun, sont déjà disponibles sur les plateformes de streaming tandis que les suivants devraient arriver dans les prochaines semaines.

– Benjamin Watelle

« Kin, tout est vie », le documentaire de Robin Conrad

Le 5 février 2021, Damso et la chaîne du média belge Tarmac dévoilent le documentaire « Kin, tout est vie ». Pendant près de 27 minutes, le film revient sur son voyage à Kinshasa, au milieu des siens, lors de son déplacement pour la sortie de « QALF ». Caméra au poing, Robin Conrad et son équipe l’ont suivi pendant une semaine, plongés dans la frénésie de la capitale congolaise. Le réalisateur a accordé un entretien inédit à Mosaïque, le seul à un média français, pour dévoiler les coulisses du tournage. « Il voulait célébrer Kinshasa et casser avec le traitement médiatique misérabiliste qui est souvent fait sur son pays en Europe. J’ai donc souhaité dessiner un double portrait de la ville et de l’artiste, en montrant la capitale comme un véritable personnage », explique celui à qui le rappeur a laissé « carte blanche »

Lors de l’expédition, le rappeur revient notamment dans son quartier d’origine. Alors âgé de cinq ans, c’est ici que Damso a fui avec sa famille les pillages de la guerre civile au Congo. Pendant dix minutes, il cherche sa maison sans succès. Robin Conrad nous raconte : « Il était très ému et perdu dans ses souvenirs d’enfant. Il a poussé une porte, mais ce n’était pas la bonne maison, même si la personne qui a ouvert semblait le connaître depuis très longtemps. C’était une belle métaphore de la quête de ses racines et de la perte de la culture. » Le documentaire compte désormais presque 500 000 vues sur YouTube, devenant une fidèle porte d’entrée dans l’univers de l’artiste bruxellois.

– Thibaud Hue


Mosaïque

Si l’article vous a plu, n’hésitez pas à le partager ! Pour savoir les prochains articles à venir, abonnez-vous à notre newsletter :

Subscribe

* indicates required

Catégories
Chroniques

La sélection Mosaïque 2021 : les compositeurs

Derrière les machines se cachent des technicien.n.e.s du son et des penseur.se.s musicaux. En composant des instrumentales sur-mesure, il.elle.s subliment le talent artistique des rappeurs. Certains ont d’ailleurs été particulièrement remarquables en 2021. Mosaïque livre sa sélection des compositeurs de l’année.


Avant de vous plonger dans la sélection de la rédaction des compositeurs de l’année 2021, merci de soutenir Mosaïque ! En nous lisant, vous soutenez un journalisme rap indépendant. Vos lectures et vos partages sont notre soutien le plus essentiel. N’hésitez pas à nous suivre sur les réseaux sociaux, et à recommander Mosaïque autour de vous !

Pour redécouvrir la sélection de la rédaction des compositeurs de l’année dernière, cliquez ici.


Kosei, pilier de l’underground

L’homme derrière le boom de l’année se nomme Kosei. Co-signant la tape « KOLAF » avec La Fève en 2020, il a su s’entourer de la crème des new-comers (Khali, MadeInParis, Realo ou Tejdeen) pour imposer sa patte trap psychédélique et être un nom de l’underground du rap français. Son style teinté de bounce et de claviers divers n’est pas sans rappeler l’univers des beatmakers trap du milieu des années 2010 à la Métro, TM88, Ikaz Boi ou Myth Syzer.

Après avoir conquis la nouvelle scène, il s’est tourné vers des MC plus confirmé.e.s du jeu. Lala &ce, Slimka, Dimeh et Guy2Bezbar. La « ERRR » tape ne s’est pas non plus privée de ses services. Certes, le jeune producteur n’est plus en cosign, mais il a pu livrer trois tracks à La Fève dont le percutant LONERRR. Si son style signature est une trap planante, Kosei a prouvé qu’il ne se limite pas à des bangers de soirée rap. Dans Bonbon (Khali), VOITURE SPORTIVE ou RAT INTERLUDE (La Fève), le compositeur propose même parfois des mélodies aux accents « Kanyesques ». Kosei attendait 2021, 2022 attend désormais Kosei et pourrait le placer haut dans la hiérarchie des meilleurs producteurs français.

– Max Thomas

Skread, l’architecte de « Civilisation »

Comment ne pas associer le succès de « Civilisation » au compositeur Skread ? Si Phazz a grandement participé à la production de l’album, il demeure le chef d’orchestre de cet opus devenu le plus vendu en France en 2021, toute musique confondue. Une performance commerciale encore jamais vue dans le rap français à l’ère du streaming. Cerise sur le gâteau, le documentaire « Ne montre jamais ça à personne », qui a accompagné la sortie, a également levé le voile sur l’importance de son rôle auprès d’Orelsan. Véritable tête pensante, directeur artistique pragmatique et conseiller précieux. Une reconnaissance nouvelle pour lui qui a vu ses abonné.e.s sur Instagram grimper de 30.000 à 110.000 abonnés après la sortie de la série de six épisodes diffusée sur Amazon Prime.

Sur le disque, Skread livre des productions modernes en jouant avec les codes de l’électro, de la drill, mais aussi du disco. Un savant mélange qui prend forme sur les titres Ensemble ou L’odeur de l’essence dont les basses grésillantes ont secoué le mois de novembre. 2022 ne sera pas moins mouvementé pour le Normand aux manettes de la tournée hors-norme d’Orelsan. Elle s’achèvera en mars prochain avec cinq dates successives à l’Accor Arena. Pharaonique.

– Thibaud Hue

Guapo du Soleil, compositeur versatile

L’année 2021 sonne comme celle de la confirmation pour Guapo du Soleil. Sa polyvalence lui a permis de toucher plusieurs générations et de placer pour des artistes confirmé.e.s et émergent.e.s. À l’arrivée, les certifications sont de plus en plus sérieuses. En témoigne ses disques de platine et de diamant décrochés avec Aya Nakamura et Gambi. Ce jeune homme du Val-de-Marne est capable de composer des bangers avec des productions légères aux ambiances club qui oscillent entre respect des conventions et innovation.

Cette double tendance créative se manifeste dans des prods aux rythmiques chaudes et acoustiques formatées pour le top 50, mais aussi dans des textures plus glaciales et synthétiques rappelant les plus belles heures de la 808 Mafia. Des 808 compressées de Pyrex Whippa aux rimshot dansants (une technique de batterie) de DJ Khaled, Guapo du Soleil séduit et semble ne pas cliver. Proche de la scène émergente et du studio Avlanche, il a également composé pour les projets de Chanceko, DMS et Sonbest avec qui il s’élève depuis des années.

– Cédric Rossi

Dioscures, l’âme de « Ciela »

Après avoir achevé sa collaboration avec Laylow pour l’album « Trinity », Dioscures sort son projet « Ciela » en février 2021. Petit chef d’œuvre de composition, il s’accompagne d’artistes tels que Wit, Laylow, Madd ou encore le duo Dame Civile pour signer l’un des projets les plus marquants de l’année. Une fois cette page tournée, Dioscures s’associe à d’autres beatmakers et DJs pour créer le label Coast-Nation dont le premier single Block est sorti en novembre dernier.

Artiste à fleur de peau et magicien des 808, Dioscures a notamment eu l’occasion de collaborer cette année avec Squidji sur le très bon morceau Chanel Bag ou encore sur HELP !!! de Laylow. 2021 est pour Dioscures l’année de l’envol en solitaire, privilégiant désormais sa carrière solo aux collaborations en tant que beatmaker sur des albums ici et là. Sa singularité dans le paysage du beatmaking français et le succès de « Trinity » ont inscrit son nom au palmarès des beatmakers les plus talentueux du pays, lui offrant une voie royale vers un succès mérité.

– Cyprien Joly

Prinzly, toujours aux manettes

Toujours aussi engagé auprès de la scène belge, Prinzly continue de tracer sa route. Embarqué dans l’aventure « QALF » depuis plusieurs années, il lui fallait d’abord finir le travail auprès de Damso. Auteur sur la majorité des morceaux du double album, il signe neuf titres sur la partie « Infinity ». Des mois enfermés dans un studio avec le rappeur qui ne l’ont pas empêché de briller sur d’autres projets. Hamza ne pouvait se passer de lui pour développer de la drill sur les quatorze titres de « 140 BPM 2 ». Résultat, Prinzly place sur quatre sons, toujours en compagnie de son compère Ponko, et notamment sur la percutante introduction PTSD. Hamza que le compositeur accompagne souvent sur ses featurings, autant sur WINDOW SHOPPER PART. 1 avec Laylow, que sur Gossebumps avec Larry.

Pour lui, c’est aussi l’année des nouveaux défis. Avec Ponko (encore), Paco Del Rosso, Saint DX, Dioscures, Ikaz Boi, Sofiane Pamart et Benjay, il entoure le jeune Squidji sur la production de son premier album « Ocytocine ». Cet escadron de musiciens chevronnés tire sur l’artiste une couverture pop mélancolique, taillée sur-mesure pour sa proposition qu’il revendique comme du « RnB noir ». Au mois d’avril dernier, nous nous étions rendus à la première écoute du projet à Paris. L’interprète nous avait accordé une interview exclusive et confié quelques mots à propos de Prinzly : « Depuis qu’il(s) m’accompagne(nt), j’ai pris en maturité. Il(s) me donnent beaucoup de conseils. Prinzly, je le vois vraiment comme un grand reuf. » À la sortie, l’opus est remarqué et score 1.129 équivalent ventes dès la première semaine. De la réussite main dans la main, artiste et producteur sur un même pied d’égalité.

– Thibaud Hue

Mention spéciale : Loubensky

2020 avait été plus calme pour Loubensky, mais le multi-instrumentiste est de retour aux affaires. Et comment ne pas mieux démarrer l’année qu’avec un placement sur le banger Réel d’Hamza, en featuring avec Zed, hit de « 140 BPM 2 ». Puis, après un passage chez Eddy de Pretto et Gims, il s’immisce dans le projet de Vladimir Cauchemar « Brrr EP ». ll signe ainsi avec le producteur une instrumentale en duo signée Encore.

Mais la fête ne fait que commencer pour Clément Loubens. Il croise ensuite pour la première fois la route de Slimka et de Loveni. Il livre alors Intro TV et Cassim Sall pour le premier, MTV pour le deuxième. Et alors que l’été montre le bout de son nez, c’est avec Laylow qu’il croise le fer. Aligné sur cinq morceaux de « L’étrange Histoire de Mr. Anderson », dont SPÉCIAL et IVERSON, il participe au succès retentissant du deuxième album du rappeur toulousain. C’est aussi l’année des retrouvailles. S’il n’avait plus collaboré avec Ichon depuis 2018 et la Nova Grünt Tunes, les deux hommes collaborent sur deux tracks de la réédition de « Pour de vrai ». Enfin, à cette longue liste, s’ajoute aussi une participation à « OFFSHORE » de Edge. Loubensky co-produit le single porteur du projet, Schémas monotones, avec Johnny Ola. Haut en couleur.

– Thibaud Hue


Mosaïque

Si l’article vous a plu, n’hésitez pas à le partager ! Pour savoir les prochains articles à venir, abonnez-vous à notre newsletter :

Subscribe

* indicates required

Catégories
Chroniques

La sélection Mosaïque 2021 : les révélations

En 2021, quelques noms, pour certains encore presque inconnus des auditeur.trice.s, se sont faits entendre. Certain.e.s ont affiché des statistiques remarquables sur les plateformes de streaming. D’autres ont rempli des salles de concert avec une rapidité fulgurante. Ces artistes sont des révélations. Ils.elles viennent de passer un premier cap sérieux dans leur carrière et doivent désormais répondre aux attentes ou confirmer. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection des révélations de l’année.


Avant de vous plonger dans la sélection de la rédaction des révélations de l’année 2021, merci de soutenir Mosaïque ! En nous lisant, vous soutenez un journalisme rap indépendant. Vos lectures et vos partages sont notre soutien le plus essentiel. N’hésitez pas à nous suivre sur les réseaux sociaux, et à recommander Mosaïque autour de vous !

Pour redécouvrir la sélection de la rédaction des révélations de l’année dernière, cliquez ici.


Benjamin Epps, uppercut de velours

Arrivé dans le paysage du rap français à la fin de l’année 2020 avec son EP « Le Futur », Benjamin Epps a profité de 2021 pour étoffer son répertoire et s’imposer comme l’un des rappeur.se.s à suivre de ces prochaines années. Avec son projet « Fantôme avec chauffeur », concocté avec l’aide du Chroniqueur Sale, le rappeur fait étalage de ses capacités. Flows kickés, punchlines percutantes et trashtalking sur des instrumentales boom-bap dépoussiérées, Epsito remet au goût du jour une certaine manière de rapper tout en s’inscrivant dans son époque. 

En plus de son dernier EP, l’auteur de Dieu Bénisse les Enfants s’est révélé à travers de nombreuses collaborations. Dinos, Vladimir Cauchemar, Selah Sue… Dans un featuring avec Zesau, il s’est essayé à la mélodie, rajoutant ainsi une nouvelle corde à son arc. Le MC originaire du Gabon ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Il devrait dévoiler son premier album dans l’année. Dans un entretien accordé à Mosaïque, entre deux répétitions dans la salle du FGO-Barbara à Paris (18e arrondissement), il confiait : « J’enregistrerai l’album à New York. Une semaine pour écrire les titres qui me manque et une autre pour tout enregistrer. Je veux avoir le mood, le grain, New York quoi ! Il me faut un studio qui a déjà accueilli des légendes pour avoir cet esprit là. »

– David Geenen

Ziak, noir c’est noir

2021. Les portes de la drill francophone sont enfoncées à coup de bottes renforcées. Ziak, lui, choisit de faire sauter le verrou avec la puissance d’un bélier. « Akimbo » insuffle un vent de fraîcheur électrique sur la scène française. D’influence britannique, le rappeur d’Évry déploie ses flows sur des productions aux breaks compulsifs. Il plonge l’auditeur dans une ambiance sombre et saillante. L’atmosphère ténébreuse trouve un écho dans les messages véhiculés : construction personnelle dans des milieux difficiles, course au paraître, poids de la société sur les désillusions d’une jeunesse enragée.

Le talent de Ziak repose sur sa faculté à prendre du recul sur cette situation. À ce niveau, Prière sonne comme un véritable aveu de repentance où le jeune artiste confesse ses erreurs passées. Dans une scène drill en pleine expansion, Ziak apporte une proposition concrète, novatrice. Tant les variations de tempo au sein de ses morceaux paraissent maîtrisées.

C’est d’ailleurs ce que confirmait en exclusivité le compositeur Focus Beatz à Mosaïque, auteur de sept prods sur le disque : « Après avoir écouté le morceau Fixette, je me suis dis qu’il y avait moyen que ça pète pour lui. Le flow, l’attitude… Il était différent. Il s’est réapproprié les codes de la drill UK. Artistiquement, je savais que ça allait aboutir. » À l’instar du guérisseur russe Raspoutine auquel Ziak fait souvent référence, le nouveau poulain du label Millenium pourrait bientôt être convié à la table des rois.

– Maxime Guillaume

Joanna, l’amour à grandes doses

Elle avait déjà été remarquée grâce à ses morceaux Séduction (2018) et Pétasse (2019). En 2021, Joanna s’est présentée à un plus large public avec « Sérotonine ». Un premier album qui installe un univers à fleur de peau où les mélodies cotonneuses contrastent avec les mots incisifs. En amont de la sortie du disque, l’artiste rennaise avait rencontré Mosaïque. Elle expliquait vouloir écrire l’histoire de « beaucoup de personnes qui commencent à flipper, à se poser trop de questions et à ne plus se faire confiance au moment où ils commencent à avoir des sentiments ».

« Sérotonine » parcourt les étapes des grands récits d’amour, de la rencontre au Goût de fraise à la lassitude qui se présente telle une Nymphe solitaire, en passant par la peur d’une Maladie d’amour. La poésie de Joanna ne s’embarrasse pas de respecter les frontières entre les genres, et l’autrice-compositrice jongle avec la pop, le RnB et même la trap dans Démons, sa collaboration avec Laylow. Un lyrisme qui devrait charmer de plus en plus d’auditeur.trice.s dans les prochaines années.

– Hong-Kyung Kang

So La Lune, le marathon 2021

Après une première mixtape couronnée de succès critique, So La Lune s’envole et signe une série d’EP. Le rappeur lyonnais originaire des Comores affirme son style et démarre l’année avec quatre projets : « Théia », « Satellite naturel », « Orbite » et « Apollo 11 ». La lune est partout, aussi bien dans ses titres de projets que dans sa musique, où on entend constamment « tsuki », qui signifie « lune » en japonais.

Son attirance pour cet astre, le rappeur l’explique par son mode de vie nocturne qu’il tente de traduire dans sa musique. Signé chez le label indépendant Low Wood, So La Lune s’est entouré de professionnel.le.s, venant faire taire les critiques qui pesaient sur ses textes sombres et sa voix aiguë auto-tunée. L’artiste a affiné sa trajectoire en 2021. Interrogé par Mosaïque en mai dernier, le rappeur le reconnaît : « Mes morceaux sont plus lisibles aujourd’hui. » Il clôture ainsi l’année avec « Failles », une suite de trois courts EP dans lesquels il mêle mélancolie et résilience. Pas besoin de faire de l’astrologie pour deviner que le succès du jeune rookie ne fait que commencer.

– Théo Lilin

Khali, une entrée fracassante

Tout au long de l’année, Khali paraissait aussi intouchable qu’insaisissable. D’une part, ses collaborations avec Malo, Chanceko et 99 se sont fortement distinguées sur la scène du rap underground. De l’autre, il a fait de sa créativité son principal atout avec son premier album « LAÏLA ». Sur ce projet, son troisième en deux ans, le rappeur bordelais a mis en musique ses états d’âme et la justesse de sa voix nasillarde.

Sur ses 11 titres, le rappeur prouve avoir passé un cap et confirme les attentes qu’il avait suscité à la sortie de son EP « Le tournesol » en 2020. Dans une année où la « new wave » a été une révélation pour grand nombre d’auditeur.trice.s, Khali est peut-être celui qui l’incarne le plus, malgré lui.

– Lukas Taylor

La Fève, l’audacieux

Il y a quelques semaines encore, les attentes et la pression étaient lourdes sur les épaules du jeune rappeur de Fontenay-sous-Bois. La Fève a su rentrer dans une nouvelle dimension en cette fin d’année avec une mixtape savamment préparée et adulée par la critique. Entré directement dans le top 10 des projets les plus streamés au monde sur Spotify lors de son démarrage, « ERRR » conclut une année en crescendo. Après une belle prestation sur « KOLAF », en septembre 2020, lui ayant permis de toucher un large public, Louis a su faire monter l’engouement autour de lui. Une ascension marquée par des apparitions toujours soignées. En featuring, comme sur le très bon Tous mes états avec J9ueve, mais aussi sur des projets collaboratifs de beatmakers comme ceux d’Unfamouslouie, du Blaze ou encore 99 & Wolfkid.

« Le fougueux » est sur tous les bons coups de l’année. Une progression qui se matérialise lors de la sortie de Mauvais payeur le 21 octobre 2021. Le single, produit par Demna, marque le grand retour de La Fève en solo. Les compteurs s’emballent. Le personnage s’installe. La « ERRR » tape n’est pas encore annoncée que son succès est déjà quasi-assuré. Deux mois plus tard, c’est avec un généreux 18 titres que La Fève vient chérir son public. Un projet riche et cohérent qui réussit à ne pas tomber dans la redondance grâce à des morceaux courts et à une grande variété de productions. Une mixtape maîtrisée de bout en bout qui le fait définitivement sortir des buissons de l’underground. 

– Robin Spiquel

Mention spéciale : Zamdane, le déjà révélé

Zamdane est-il une révélation de l’année 2021 ? Cette question a animé un débat passionné au sein de la rédaction de Mosaïque. Si le succès à grande échelle du Marseillais ne date pas d’hier, il vient de monter encore le niveau d’un cran. Révélé depuis son titre Favaro sorti en 2017, il était peut-être de ceux.celles sur qui la lumière est apparue trop tôt. 2,4 millions de vues sur l’un de ses premiers morceaux et la machine pensait être lancée. Après avoir dévoilé cinq freestyles Affamé en 2018, le jeune artiste prend une pause pour revenir en 2020. Reprenant alors quasiment de zéro, le jeune rappeur marocain revient avec d’autres intentions, de nouveaux flows, une nouvelle image. Et la métamorphose se concrétise réellement en 2021.

Avec une nouvelle façon de chanter et une écriture plus ancrée dans son quotidien, Zamdane trouve la combinaison parfaite pour faire passer de la mélancolie et dégager une sincérité qui lui est propre. Hayati, le freestyle Skyrock Le monde par ma fenêtre, ou plus récemment ses featurings avec la Fève, Dinos et JMK$ sont sûrement les morceaux les plus mémorables de Zamdane cette année. Son premier album sortira en 2022 et la tournée médiatique pour l’annoncer a déjà commencé. Le Marseillais tentera donc d’achever sa mue cette année avec un projet très attendu. Si son statut ne permet pas de le classer dans les Rookies Of the Year après ce qu’on peut considérer comme un faux départ, il ne fait aucun doute que le trophée de Most Improved Player (ce titre récompense le joueur ayant le plus progressé par rapport à l’année précédente en NBA, NDLR) est pour lui.

– Max Thomas


Mosaïque

Si l’article vous a plu, n’hésitez pas à le partager ! Pour savoir les prochains articles à venir, abonnez-vous à notre newsletter :

Subscribe

* indicates required

Catégories
Chroniques

La sélection Mosaïque du mois de novembre

La fin de l’année approche et les artistes se pressent pour sortir leur projet avant l’arrivée de 2022. Le rap français continue donc d’être prolifique en ce mois de novembre, marqué par la sortie très attendue du quatrième album d’Orelsan : « Civilisation ». Mais d’autres projets se sont démarqués par des retours réussis dont ceux de BEN plg et EDGE. Le mois de novembre est aussi celui des premiers albums pour la rappeuse ivoirienne Andy S, le drilleur Ziak et l’homme de l’ombre Sheldon. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection du mois de novembre. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.


Avant de vous plonger dans notre sélection du mois de novembre, merci de soutenir Mosaïque ! En nous lisant, vous soutenez un journalisme rap libre et indépendant. Vos lectures et vos partages sont notre soutien le plus essentiel. N’hésitez pas à nous suivre sur les réseaux sociaux, à partager et à recommander Mosaïque autour de vous !


« Spectre » – Sheldon – 5 novembre 2021

Après « Lune noire » et sa narration immersive, après les conceptuels « RPG » puis « FPS »… Sheldon a fini par accoucher de son premier album, « Spectre », disponible depuis le 5 novembre. Dans ce projet introspectif, le taulier de la 75ème Session renonce à raconter l’histoire d’autrui pour se recentrer sur lui-même. À commencer par sa relation sentimentale qu’il dépeint notamment dans l’expérimental Mon amoureuse. Le MC soigne davantage ses mélodies qu’il accompagne de nombreuses productions léchées, de l’épique No go zone à l’apaisant Caverne. Côté invité.e.s, Sheldon reste dans l’authenticité, toujours entouré de sa team. En témoigne encore une nouvelle collaboration avec M le Maudit, mais aussi la présence de Zinée et Shien, nouveaux visages de la 75ème Session. Mention spéciale également à Top boy en featuring avec Isha, une nonchalante et précise démonstration de kickage. Sheldon se met enfin en avant et continue de la jouer collectif.

– Alexis Pfeiffer

« Akimbo » – Ziak – 12 novembre 2021

Le premier projet de Ziak sonne comme celui de la confirmation. Lancé à toute vitesse sur la vague de succès de ses premiers singles, « Akimbo » compose avec le meilleur du rappeur d’Évry, tout en nous proposant une nouvelle gamme de sonorités jusqu’alors inexistante de son panel stylistique. L’album est implanté sur les bases de ce qui fait le succès de Ziak : un ton haché et répété en fin de rimes, basé sur un flow minimaliste visant à davantage pousser l’efficacité de ses couplets. Si l’univers sombre et violent de l’artiste est respecté, le rappeur profite de ce long format pour étendre son univers musical. Le morceau Shonen en est l’exemple parfait, dans lequel l’artiste s’essaye pour la première fois à un ton plus introspectif. Plusieurs instrus marquent également l’esprit de l’album, notamment celle de Lahuiss, imprégnée de sonorités vintage et du flow old school du rappeur. Après seulement deux ans sur le devant de la scène drill francophone, Ziak parvient à nous proposer un premier projet cohérent. L’ensemble est relevé par une production renouvelant la proposition musicale de l’artiste et anticipant une possible redondance lors de l’écoute. Deux personnes sont à remercier : Focus Beatz et Hellboy, présents derrière la quasi-totalité des prods de l’album. 

– Marius Sort

« Coco Jojo » – Guy2Bezbar – 19 novembre 2021

À 23 ans, le rappeur de la Goutte d’or sort « Coco Jojo », l’aboutissement d’un élan d’énergie plein de spontanéité. Les dix-huit titres semblent avoir été enregistrés en une prise et l’ancienne recrue du Paris FC complète les instrumentales avec aisance. Ses feats explorent la funk, des sons plus mélodieux ou de la trap aux côtés de Hamza ou encore ZKR. Les influences du rap de Jay-Z ou Fabolous sur GDB se ressentent dans sa collaboration avec Jvnior Bendo et Rapi Sati (Dix-Huit). Sur ce projet, le rappeur respire une nonchalance appréciable à travers les différentes énergies qu’il transmet. Sur le morceau drill, Ça va commencer ici, il chuchote : « Ça bouge pas j’me lève tôt, j’me couche tard, j’vais au bon-char », en ajoutant des gimmicks très rythmés, sa marque de fabrique. De quoi faire se lever et danser une foule. Guy2Bezbar prouve avec « Coco Jojo » qu’il est entré dans le game pour en faire une mise à jour. Si vous avez l’habitude d’une structure musicale couplet-refrain-couplet-refrain, il vous faudra quelques écoutes pour vous adapter. 

– Charlotte Joyeux

« Civilisation » – Orelsan – 19 novembre 2021

Orelsan va bien, Orelsan va mieux. Sa hargne qui résonnait au plus fort de sa carrière dans le morceau San s’est dissipée pour laisser place à de l’apaisement et à des réflexions davantage tournées vers les autres et le monde qui l’entoure. Si le disque n’est pas sans quelques aspérités, il relate avec authenticité la vie d’un artiste accompli de 39 ans qui ne cesse de changer. Ce quatrième opus est un défi de taille et heureusement, le Caennais raconte toujours aussi bien les histoires et a su renouveler son discours.

Mais le tour de force vient surtout de l’instrumentalisation du disque. Avec Skread et Phazz, Orelsan multiplie les prises de risques sur des productions tantôt drill, tantôt disco, ou sur des nappes de synthétiseur vintage et des envolées électroniques audacieuses. « Civilisation » est moderne. Le rappeur dépoussière sa formule en développant son sens de la mélodie. L’ensemble forme une bande son cohérente, maîtrisée sur le bout des doigts, avec des faiblesses qui lui ressemblent tout autant.

– Thibaud Hue

« Exousia » – Andy S – 26 novembre 2021

Figure émergente du rap ivoirien, Andy S a grandi à Abidjan et sort sa première mixtape à 24 ans. Le projet est intitulé « Exousia », un mot grec ancien utilisé dans la bible et qui signifie : « Le pouvoir de choisir, liberté de faire ce qui plaît. » Une définition qui colle à la peau de son rap insolent et libre. Dans ses textes comme dans la vie, elle milite pour donner plus de place aux femmes dans le rap et se présente avec une touche d’égotrip dès l’intro de son projet comme « l’avenir de la Côte d’Ivoire, mais le public est en retard ». Sur sa première mixtape, elle invite plusieurs artistes dont la rappeuse française Vicky R sur le morceau Rap décalé. Tout au long des neuf titres, l’artiste dévoile toutes ses qualités de kickeuse sur des instrus trap mais aussi drill à l’image du titre éponyme Exousia en featuring avec l’artiste ghanéen, Reggie. Ambitieuse et déterminée, Andy S n’hésite pas à le clamer haut et fort : le meilleur rappeur de Côte d’Ivoire est une rappeuse. 

– Lise Lacombe

« Parcours accidenté » – Ben plg – 26 novembre 2021

Un an après « Dans nos yeux », le ton grave de BEN plg se réfugie toujours dans une émanation de noirceur et s’inscrit dans la teinte générale de ses précédents opus. Son deuxième album, « Parcours accidenté », c’est le caractère brumeux des habitant.e.s de Phalempin (cité de Lille d’où est originaire BEN plg, NDLR), l’exacerbation d’un quotidien en proie au désespoir. Observateur de son environnement social, Ben Plg se métamorphose en reporter et fige avec compassion l’image d’un milieu nordiste sclérosé. Il rapporte les douleurs et les peines de son temps avec une introspection empreinte au rap dans lequel il a baigné, avec des influences rappelant Nessbeal ou Salif. Malgré une teinte musicale difficile à cerner, il parvient à émouvoir, mais le caractère tâtonnant de certaines prises de risques freine l’immersion dans cet album à la production pourtant riche. Certaines phases aux allures criardes comme dans Tous les jours réside davantage dans leur fond que dans une forme maladroitement exécutée. En dépit de certaines fulgurances, BEN plg tombe alors parfois dans la même porosité musicale que le quotidien qu’il souhaite mettre en lumière. Retrouvez la semaine prochaine sur notre site notre entretien avec le rappeur !

– Cédric Rossi

« OFFSHORE » – EDGE – 26 novembre 2021

Difficile de croire que « OFFSHORE » n’est que le deuxième projet solo d’EDGE, tant le résultat est abouti. Après sa mixtape « OFF » et le projet commun « Private club » avec Jazzy Bazz et Esso Luxueux, le rappeur affirme toutes ses qualités au travers des quatorze titres de « OFFSHORE ». Qu’il soit seul ou accompagné de la crème de la scène émergente (La Fève, Jäde, Lowssa…), le rappeur du XIXe se découvre et propose de nouvelles musicalités. Comme sur 20 000, sur lequel, il découpe une instru 2-step dans les règles de l’art, avec nul autre qu’Alpha Wann pour acolyte. Ou bien sur Palace où il signe une performance surprenante aux côtés de l’envoûtante Jäde. Mais le projet dans sa globalité reste tout de même fidèle à son ADN. Dans une atmosphère sombre et nocturne, le co-fondateur de Goldstein Records y raconte les Schémas monotones, desquels il essaye de sortir. Lors de notre entretien avec l’artiste, il s’est confié sur son rapport au temps : « Le temps me fait peur parce que c’est l’inconnu. C’est l’inconnu du futur mais aussi les maux du passé. » L’interview intégrale est à retrouver sur notre site la semaine prochaine. En attendant, de l’intro à l’outro, les textes introspectifs et les ambiances maîtrisées d’EDGE arriveront à en toucher plus d’un. 

– Arthur Deux


Si l’article vous a plu, n’hésitez pas à le partager ! Pour savoir les prochains articles à venir, les exclus de la rédaction et les coulisses, abonnez-vous à notre newsletter :

Subscribe

* indicates required
Catégories
Chroniques

La sélection Mosaïque du mois d’octobre

Le mois d’octobre marque le retour d’une actualité chargée pour le rap français. Pendant que So La Lune et Bakari continuent d’être prolifiques, Sopico fait un retour attendu avec l’album « Nuages ». Pour les rappeurs du nord de l’île-de-France, ce fut l’heure des grandes premières sorties d’albums comme Cashmire avec « 018 » ou encore Olazermi avec « OTCHO ». Certains ont également joué collectif comme les producteurs du Blaze sur « La Tape » qui invite la scène rap émergente. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection du mois d’octobre. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.


« La Tape »
 – Le Blaze – 13 octobre 2021

Si le collectif de beatmakers Le Blaze se forme en 2018, il aura fallu attendre le mois d’octobre 2021 pour goûter les premiers fruits de leur collaboration. Sur « La Tape », huit producteurs s’alignent pour porter les voix d’une génération émergente, encore en pleine éclosion. Tous ont synthétisé l’essentiel de leur proposition sur des productions sur-mesure. La Fève et Malo baladent un flow assuré sur des percussions légères pendant que Khali et DMS croisent le fer sur un passe-passe électrique. De bout en bout, l’ADN du casting couplé aux prods sophistiquées suffisent à mettre sur pied une direction artistique cohérente. Un premier jet qui révèle l’aisance de cette next gen à fusionner les énergies d’interprétation et de composition.

– Thibaud Hue

« Nuages » – Sopico – 15 octobre 2021

Avec ce premier album, Sopico nous plonge dans un univers composé de notes de guitares et de textes délicatement chantés. L’artiste de 25 ans signe son retour avec « Nuages », un projet travaillé qui reste en adéquation avec son ADN : une guitare et des textes délivrés sans fioritures. S’il rappelle son précédent EP « Ëpisode 0 », « Nuages » apporte de nouvelles couleurs. À travers ces treize titres, Sopico explore davantage sa musicalité. Avec Slide, les sonorités percutantes de la guitare électrique embarquent l’auditeur dans un trailer à la James Bond. Sur le morceau Hier, le jeune artiste emprunte les notes du Luth, un instrument de musique très utilisé en Afrique du Nord. Ce nouvel opus offre des transitions qui viennent habiller le projet. Une manière d’apporter de la structure tout en racontant une histoire. Une nouvelle fois, Sopico (ou « So » comme il se surnomme) affirme son style tout en réussissant à susciter de l’intérêt chez son public.

– Imane Lyafori

« Sur écoute : Saison 3 » – Bakari – 22 octobre 2021

Il y a quelques jours, Bakari s’est produit en concert au C12 de Bruxelles, une salle normalement utilisée pour les soirées techno. Force est de constater que sur scène comme dans ses projets, l’artiste croit en sa proposition musicale. Une confiance que l’on retrouve tout au long de son dernier EP « Sur Écoute : Saison 3 ». Sur ce troisième volet, le jeune rappeur affine son identité musicale en jouant avec les codes lyricales du rap français actuel sur un fond mélodique. De fait, mélo semble être le mot d’ordre pour le rappeur liégeois, surtout sur le morceau Commando, en featuring avec son homologue belge Tawsen. Le morceau est produit par l’un des collaborateur.rice.s les plus intimes d’Aya Nakamura, Ever Mihigo, montrant les échelons qu’il a pu gravir depuis la sortie de son premier EP. La vraie question reste maintenant de savoir si Bakari arrivera à rester mélodieux tout en racontant d’autres histoires ? Espérons entendre la réponse à cette question dans le futur, sur une scène plus grande qu’une salle de techno bruxelloise.

– Lukas Taylor

« 1ère faille (L’Afar) » – So La Lune – 22 octobre 2021

Après « Orbite », « Théia », « Satellite naturel » et « Apollo 11 », des EP sortis en 2021, le prolifique So La Lune revient avec « 1ère Faille (l’Afar) ». Si l’astre lunaire était au cœur de ses derniers projets, l’artiste originaire de Lyon et des Comores s’en éloigne cette fois en faisant référence à l’Afar, région basse et volcanique située en Éthiopie dans laquelle se trouvent de nombreuses failles. Comme un clin d’oeil à la fameuse « fissure de vie » que l’artiste raconte et met en scène tout au long de sa discographie.

Loin d’être répétitif, ce nouvel EP offre davantage de portes d’entrée dans l’univers de l’artiste. Dans Afar, So La Lune pose sur une instrumentale de Vrsa Drip aux sonorités drill et raconte sa « maladie qu’j’traîne dans le vide ». Cet EP est aussi l’occasion de découvrir différemment la voix de So, d’habitude reconnaissable entre mille, sur le titre Promesse. Comme il le confiait il y a quelques mois en interview, l’artiste envisage prochainement de sortir un projet plus conséquent, et ne s’en cache pas dans le titre Montana : « Fissure de vie bientôt sur CD ».

– Emma Jacob

« OTCHO » – Olazermi – 29 octobre 2021

Avec « OTCHO », Olazermi démontre toutes ses capacités par l’utilisation de sa voix grave et menaçante sur des productions sombres et crues, mais teintées d’une recherche de technicité et d’innovation. L’EP, produit par Ikaz Boi, ne sonne pourtant comme un projet fait par un producteur pour les producteur.rice.s. Olazermi reste l’élément le plus important de cette combinaison à 8 chiffres. Le rappeur doit encore s’affranchir de l’influence de son cousin Stavo, membre du groupe 13 Block, tant les similitudes sont plurielles : mêmes textes, mêmes producteurs, et même adlibs… Cela dit, s’il veut continuer à produire de la trap tout en citant Franky Vincent, on s’empressera toujours d’écouter la suite.

– Lukas Taylor

« 018 » – Cashmire – 29 octobre 2021

Lorsque nous avions rencontré Cashmire en décembre 2020, son premier album était déjà terminé. C’est pourtant un an plus tard que le projet voit le jour. Déjà, l’artiste définissait sa signature musicale comme étant « 018 », titre de son album. Pour ce deuxième projet, Cashmire comptait se mettre « au service » de son quartier, duquel découle toute son identité.

Alors qu’il avait promis un album sans featurings, ce sont finalement quatre invités qui s’affichent sur la tracklist : Nemir, Abou Tall, Olazermi et Slkrack. Sur les treize morceaux de son projet, Cashmire dépeint mélodieusement son univers sans chercher à dramatiser son vécu. À l’image d’un jeune du 18e arrondissement qui a banalisé la violence toute sa vie, la réalité du quotidien se fond dans les notes vocales de l’artiste. Comme sur le morceau Go Fast en featuring avec Nemir aux airs de balade sensuelle mais sur laquelle l’invité clame : « Tristement, le bâtiment me regarde fixement. Ici, les crackers font des crises de manque, dit leur que tu m’as pas vu s’ils demandent. » De la cover du projet où le rappeur est drapé d’une couverture que l’on devine être douce à la mélodie de sa voix en passant par des productions comme celle de Tejdeen sur le titre Non, Cashmire n’a jamais aussi bien porté son nom. 

– Lise Lacombe

Retrouvez la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

Catégories
Chroniques

La sélection Mosaïque du mois de mars

Entre la retraite musicale de Booba, l’apogée incontestable du Marseillais SCH et le retour d’Hatik au sommet de sa gloire, le mois de mars 2021 a été rythmé par quelques sorties marquantes de têtes d’affiche du rap français, attendues au tournant. Cependant, de l’EP passé presque inaperçu de Wallace Cleaver au premier album remarqué du producteur Alkakris, en passant par le retour de So La Lune, d’autres projets ont su se démarquer. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection du mois de mars. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.

« Ultra » – Booba – 5 mars 2021

Vendredi 5 mars 2021 sortait « ULTRA », le dixième et ultime album de Booba. Quatre ans après « Trône », le Duc de Boulogne tente de boucler son épopée artistique après plus de vingt-six ans de cavale. Un dernier jet plein d’ambition et de sincérité. Quelques jours après l’événement, la rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet pour donner son avis.

« CAUCHEMAR » – Wallace Cleaver – 5 mars 2021

Vous êtes sûrement passés à côté, mais c’est sans doute l’une des sorties les plus prometteuses de ce mois de mars 2021. Avec ce troisième EP « CAUCHEMAR », Wallace Cleaver déploie un peu plus un univers musical déjà très riche. Ambiance trap, voire drill sur certains morceaux comme Sibérie et Jnouns, le jeune rappeur issu du collectif HPA MOB n’hésite pas à s’essayer à des sonorités plus aériennes et chantées dans Hors de ma vue ou Cauchemar. L’atmosphère du projet reste cependant cohérente grâce notamment à une écriture incisive, très référencée, difficile à décrypter à la première écoute. Sur les productions millimétrées de son comparse PR, mais aussi d’invités comme LaSmoul, Ocho et le désormais célèbre Flem, Wallace évoque pêle-mêle son rejet du système, l’attachement à son Loir-et-Cher d’origine et ses désillusions. L’artiste a en tout cas le potentiel et l’ambition de s’inscrire durablement dans le paysage rap musical, à l’image de son dernier cri qui vient conclure le projet : « L’histoire, c’est que je veux une grande histoire. »

– Robin Spiquel

« vague à l’âme » – Hatik – 12 mars 2021

« Chaise pliante » désormais derrière lui, le rappeur aux longs cheveux bouclés devait répondre au poids des attentes qui pesait sur ses épaules et satisfaire un nouveau public. Arrivé au terme d’une ascension fulgurante depuis qu’Angela résonne dans toutes les rotations radio, Hatik a livré « vague à l’âme ». Vingt-neuf titres, deux CD et de nouvelles ambitions. Il change alors de palette et opte pour une imagerie bleu marine où se mélange les genres. Au milieu de quelques morceaux rap et pop, il tire une nouvelle fois son épingle du jeu avec un talent d’interprétation remarquable, spécifiquement sur des tons mélancoliques. Avec ce disque, Hatik renouvelle également son économie artistique. Il refuse ainsi la piste d’un album compact et cohérent pour une playlist multicolore qui s’adresse au plus grand nombre, à l’image de Gims, artiste aux huit singles de diamant, qui envoyait quarante tracks avec « Ceinture Noire ». Un premier pas assumé dans l’écurie du mainstream.

– Thibaud Hue

« Loin des yeux » – Alkakris – 12 mars 2021

Producteur, compositeur et interprète, Alkakris se classe parmi les quelques privilégié.e.s qui peuvent se targuer de construire une œuvre par la seule force de leur créativité et de leurs compétences. Avec « Loin des yeux », le jeune strasbourgeois livre un premier album coloré et s’approprie la frénésie de la scène Soundcloud à travers dix titres. Avec un flow proche du murmure, l’artiste déploie un univers trap soul original et unique en son genre.

Un projet dans lequel il se livre et à propos duquel il s’était confié pour Mosaïque : « J’ai appelé mon album « Loin des yeux » parce que « près du coeur ». Il y a une dimension personnelle dans ce nom et c’est ce que j’ai voulu montrer. L’album est intime, plus près de ce que je suis. » Le compositeur qui s’était fait connaître à travers la mixtape « Tambora » de 1863 permet ainsi au public de mettre un pied dans son monde alternatif, bien à lui.

– Lise Lacombe

« NEPTUNE TERMINUS » – Youssoupha – 19 mars 2021

Youssoupha est toujours cohérent et ancré dans son temps, malgré ses quinze ans de carrière. Il est l’un.e des rares rappeur.se.s réussissant à perdurer tout en renouvelant sa direction artistique à chaque album. Une belle évolution musicale marquée par ce projet expérimental dans lequel le rappeur surprend en abordant de nouvelles thématiques plus légères (argent, fêtes, amour…). Si les punchlines percutantes, la finesse de ses jeux de mots et son sens aiguisé de la formule sont toujours au rendez-vous, la production de l’album, qui donne à l’artiste l’opportunité de déployer son chant, prend cette fois le dessus. Le projet fait ressortir ainsi une couleur propre et une singularité plus frappante que « Polaroid Experience ». Mention spéciale pour l’honnêteté paternelle déversée dans le morceau Mon Roi, ainsi que pour la symbiose logique avec Dinos et Lefa sur Kash. Enfin, il faut saluer l’instrumentale lunaire du morceau Interstellar, bien accompagnée des assonances de Gaël Faye.

– Jules Careau

« JVLIVS II» – SCH – 19 mars 2021

Le rappeur marseillais revient avec le tome II de « JVLIVS ». Une nouvelle œuvre cinématographique auditive qui fait voyager son auditeur.rice sur les côtes méditerranéennes. L’album s’ouvre toujours sur la voix de José Luccioni, voix française d’Al Pacino, et nous accompagne dans le monde oppressant des mafieux.ses. Une étape est tout de même franchie. Des textes plus explicites, des sonorités intrigantes qui finissent par accrocher l’oreille (Crack) et qui explorent l’univers de la mafia sous plusieurs coutures (Euro, avec ses sonorités japonaises). Ce second tome ne se contente pas de compléter le premier : il apporte plus de profondeur à l’univers de l’artiste et prouve que le Marseillais est capable de graviter autour de la même thématique sans tourner en rond. Une capacité qu’il a su exploiter à travers ses visuels. Après nous avoir offert des clips travaillés à l’occasion de « Rooftop », SCH continue dans sa lancée avec Mannschaft (en featuring avec Freeze Corleone), réalisé par Gregory Ohrel. Des images qui impriment la rétine et plongent son spectateur dans un visuel qui peut rappeler la collaboration de 21 Savage avec J. Cole ou encore celle d’ASAP Rocky et Skepta. Le succès rencontré par l’artiste (disque d’or en 72 heures) est plus que justifié. 

– Imane Lyafori

« THEIA » – So La Lune – 26 mars 2021

Vendredi dernier, moins d’un an après son premier EP « Tsuki », So La Lune sort « Théia » qui doit son nom à l’ancienne planète dont la collision avec la terre aurait créé la lune. Le premier titre, Coup d’éclat, ainsi que sa pochette, y font allusion. Le projet se drape aussi sous les traits de Théia, la divinité grecque de l’or et de l’argent qui incarne, tout au long de la tracklist, la quête perpétuelle de billets du rappeur. Une frustration qui contribue à l’anxiété ambiante. Pour tenter d’y remédier, So La Lune se noie dans toutes sortes d’alcool. Musicalement, il apparaît difficile de comparer l’artiste à d’autres rappeur.se.s tant son grain de voix est unique. Coup d’éclat rappelle toutefois certaines sonorités de Jul, tout comme la voix aiguë de So fait écho à celle de Nusky. L’aspect décalé de l’EP peut le rendre difficile d’accès, mais il fait également sa force et sa singularité.

– Lukas Taylor

Catégories
Décryptages Investigation

Joanna : le chant de la sensualité

Après avoir exprimé ses frustrations amoureuses aux côtés de Laylow, Joanna n’en finit plus de vibrer. C’est à l’aube d’une Saint-Valentin confinée, le 10 février 2021, que l’artiste a souhaité sortir des sentiers battus, comme pour réveiller nos cœurs endormis. Prenez deux figures du porno français et un morceau plein de désir, vous obtiendrez un clip sur-mesure, emprunt de créativité, d’engagement et de bienveillance. À distance, la chanteuse est revenue avec nous sur les coulisses du visuel de son dernier single : Sur ton corps.

Une petite caméra à la main, Joanna s’approche discrètement de LeoLulu pour capturer l’intensité de leurs ébats. Dans les draps blancs du studio Maurice à Asnières-sur-Seine (92), la jeune rennaise a réuni le duo français, stars du porno homemade, pour donner vie à son dernier single Sur ton corps. Pendant trois minutes de frénésie disponibles sur Pornhub depuis le 10 février 2021, le couple s’enlace et performe à la cadence de la voix sensuelle de la chanteuse. 

Pour l’artiste, ce virage artistique, pourtant inédit, est apparu comme une évidence. Elle nous raconte : « Ça fait longtemps que j’avais cette idée en tête. Je suis en contact avec LeoLulu depuis qu’il·elle·s m’avaient demandé l’autorisation d’utiliser mon morceau Séduction pour l’introduction d’une de leur vidéo (Présent sur son premier EP : « Vénus » (2020), NDLR). Nous n’avions pas encore eu l’occasion de lier véritablement la musique et le porno ensemble. Ce clip était l’occasion parfaite et j’ai tout de suite pensé à il·elle·s. Je leur ai proposé pendant le premier confinement et il·elle·s ont dit oui tout de suite. »

« J’ai dû m’adapter à leur contrainte : c’était un tournage d’une heure avec une seule prise. Il·elle·s ne voulaient pas faire l’amour deux fois dans la journée. »

– Joanna

Sur le plateau, Joanna n’en est plus à son premier coup d’essai en tant que réalisatrice. Elle donne le rythme, accompagne les acteurs·rices et filme. Tout en guidant les premiers traits de ce visuel décomplexé, elle se confronte à la spontanéité de l’acte sexuel. « J’ai dû m’adapter à leur contrainte : c’était un tournage d’une heure avec une seule prise. Il·elle·s ne voulaient pas faire l’amour deux fois dans la journée, mais au moment du tournage, il·elle·s se sont sentis prêt·e·s à tourner les autres plans où il y a des projections d’images en ombres chinoises. C’était très freestyle », explique Joanna en précisant que le duo jouait pour la première fois devant d’autres personnes. Elle ajoute : « Il·elle·s devaient parfois faire des pauses parce qu’il·elle·s n’arrivaient pas trop à se concentrer. » 

Crédit : Capture écran du clip Sur ton corps.

Lola Levent, manageuse de l’artiste, a assisté au tournage avec attention. Elle témoigne : « Nous avons pris beaucoup de précautions pour que LeoLulu ne se sentent obligé·e·s ou forcé·e·s de rien et que le consentement soit respecté à chaque instant. Il y a eu une très belle bienveillance sur le tournage. »

Avant de concrétiser cet élan de créativité, Joanna a pourtant eu des appréhensions. Préjugés, idées reçues, stéréotypes, la jeune femme confie sa surprise d’avoir eu tant de retours positifs : « J’avais peur que l’on me pointe du doigt par rapport à mon discours féministe et au fait que je mette en scène deux blancs hétérosexuel·le·s avec une sexualité non-inclusive. Le public a finalement bien reçu mon message et l’esthétique a plu. »

Pour préparer le visuel, les discussions ont été nombreuses en amont du tournage pour s’assurer de la justesse du ton. Même si « leur manière de faire l’amour reproduit un schéma classique hétéronormé », elle raconte avoir voulu équilibrer le propos par le choix des images. « Je ne voulais pas que le focus se fasse uniquement sur le plaisir de la femme, mais plutôt sur celui des deux. Tout en étant consciente que mon point de vue est biaisé par nos constructions sociales. »

Ambrr, la co-réalisatrice et amie de l’artiste, le confirme : « Nous voulions de la réciprocité, pas comme dans le porno basique. Le fait que LeoLulu soit un vrai couple, deux personnes amoureuses qui font l’amour, ça nous a permis de laisser la caméra tourner pendant une heure sans diriger leurs rapports sexuels. »

Crédit : Capture écran du clip Sur ton corps.

Pour utiliser Pornhub sans donner de la lumière au site X, l’artiste a dû jouer les équilibristes. Si elle avoue avoir eu peur de s’associer à la plateforme, régulièrement controversée, LeoLulu a fini par dissiper ses doutes : « En tant qu’acteur·rice·s porno, il·elle·s m’ont expliqué que ce n’est pas une situation noire ou blanche. J’ai voulu me servir du problème pour le critiquer. Instagram, Facebook ou Twitter véhiculent des messages tout aussi problématiques, mais on en parle moins car ce n’est pas du porno. »

Pour exécuter cette gymnastique, Joanna et son entourage ont décidé de mettre en avant le Syndicat du travail sexuel en France (STRASS) avec un message de prévention, affiché dès le début du clip : « Les travailleur·se·s, et particulièrement les femmes, sont régulièrement victimes de violences dans le cadre de leur profession. » 

Une manière de remettre en avant les difficultés d’exercice de la profession : « Le fait que le sexe soit tabou m’énerve. Je trouve ça hypocrite. C’est quelque chose qui régit notre société et on fait comme si cela n’était pas le cas. Ce tabou met en danger les gens qui travaillent dans le sexe. Ce sont des humain·e·s qui ne se font pas respecter. Le fait de les voir m’a fait prendre conscience de la difficulté de ce travail. C’est une profession vraiment à part entière et qui devrait être reconnue. »

Sortie de l’expérience, Ambrr fait d’ailleurs un autre constat : « Filmer ces moments de sexe était beaucoup moins vulgaire que certaines scènes auxquelles j’ai pu assister entre des réalisateurs et des modèles qui ne sont pas bien traitées. »

Crédit : Éléa Jeanne Schmitter/Émilie Pria.

Si cette proposition se démarque nettement de clips musicaux français, Vald avait déjà, avant elle, utilisé les rouages de l’industrie pornographique dans l’un de ses visuels. En 2015, le rappeur d’Aulnay-sous-Bois (93) se mettait en scène devant les ébats de Nikita Belluci et Ian Scott pour son morceau Selfie. Sur un tout autre registre, l’acte sexuel reprenait les codes du porno traditionnel en affichant une domination de l’homme sur la femme.

Six ans plus tard, Joanna ne souhaite pas pour autant condamner la démarche artistique de Vald : « Je suis une femme et j’en ai marre de me faire écraser par le patriarcat. Lui, c’est un mec blanc, hétéro, avec du pouvoir, donc je ne pense pas qu’il ressente le besoin de renverser les codes. Je ne blâmerais pas le fait qu’il ne se soit pas exprimé autrement. C’est comme aller manifester pour une cause qui ne te concerne pas, c’est dommage, mais je respecte. »

Si la jeune artiste, aux cheveux parfois orangés, n’a pas pour ambition de faire de la musique engagée, elle cherche à utiliser la notoriété dont elle dispose pour faire circuler ce qu’elle considère comme des « ondes positives ». Elle conclut : « Je sais qu’en chantant, j’influence. C’est pour cela que je fais attention à mes messages et j’y mets du poids. » Au téléphone, Ambrr voit loin lorsque l’on évoque la suite de la carrière de son amie, avant de tempérer : « Ça ne dépend pas que d’elle. Le public est-il prêt à recevoir son discours ? C’est ça la question. »

Catégories
Chroniques

« 140 BPM 2 » – L’avis de la rédaction

Vendredi 5 février 2021 sortait « 140 BPM 2 », le deuxième volet du projet drill d’Hamza. L’artiste belge tente une nouvelle recette en déployant méticuleusement un univers plus sombre. La rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet et donne son avis.

« Ce dernier opus est la confirmation qu’Hamza est un artiste complet »

J’avais besoin d’amour et je ne l’ai pas trouvé sur « 140 BPM 2 ». Les sonorités mielleuses ultra maîtrisées que l’on peut retrouver sur « Paradise » ou bien « 1994 » ont résolument disparu. Malgré tout, le manque de romantisme laisse finalement place à un Hamza bien différent de l’époque d’« H-24 ». « À qui la faute, toute l’année en PTSD » : la toute première phrase de l’album plante le décor de l’univers plus tourmenté, presque moins assuré et quasiment anxieux que développe le rappeur. Difficile d’en vouloir à l’artiste belge, « 140 BPM 2 » est délivré avec sincérité. Malgré des beats plus agressifs ainsi qu’un storytelling nettement plus sombre, on se surprend à écouter avec douceur PTSD ou encore Fake Friends qui ne sont qu’une confirmation que le Sauce God est peut-être atteint du God Complex. C’est un album bien plus personnel que ses précédents projets qui n’ont jamais réellement été que de la poudre aux yeux alimentée par le prisme presque logique et souvent usé du sexe, de la drogue et des femmes. De la poudre qui aurait étrangement le pouvoir de nous faire patienter toujours plus intensément jusqu’au prochain projet. Bien loin d’être décevant, ce dernier opus est la confirmation qu’Hamza est un artiste complet et polyvalent qui ne va pas toujours là où on l’attend. Et c’est toujours pour le mieux.


– Rudy Jean-Baptiste

« Le Seul bémol ? La longueur du projet »

Que ce soit de la trap, du dancehall ou du RnB, Hamza a toujours eu plusieurs cordes à son arc et montre avec « 140 BPM 2 » qu’il peut réussir tout ce qu’il tente. Sur ce projet 100 % drill, il fait preuve d’une maîtrise du jeu que l’on n’avait plus vu de la part d’un Belge à Londres depuis les années d’Eden Hazard à Chelsea. Le moment fort du projet étant Don‘t Tell avec Headie One, figure de proue de la drill anglaise, sur une prod orchestrale, ténébreuse et entraînante composée par Bellagio, Lucozi et Pierrari. Le seul bémol ? La longueur du projet avec les featurings manqués de Gazo et Guy2Bezbar ainsi que celui avec Kaaris et un coup de mou au milieu de la tracklist que l’on doit à la redondance des sonorités drill. Cet opus n’est certainement pas sa meilleure proposition, mais peut-être l’un des premiers projets de drill française qui semble réellement abouti.


– Lukas Taylor

Si la justesse est de la partie, le projet ne transcende pas. La faute à une tracklist maladroite qui tombe dans le piège de la redondance des rythmiques anglophones.

– Thibaud Hue

« Hamza trouve un nouveau souffle »

Après avoir laissé reposer une sauce savamment mélangée pendant quatre disques, Hamza trouve un nouveau souffle et tente la carte du renouvellement. Et comme presque à chaque fois que le rappeur belge souhaite investir un nouvel univers, l’alchimie prend. Il avait d’ailleurs prouvé son aisance sur les partitions drill du premier volet de « 140 BPM ». Le Sauce God s’est entouré d’une équipe de producteur bien pensée, dont certains comme Ponko et Prinzly qui n’avaient que peu investi le terrain de la drill. Quelques prods proposent avec justesse des lignes plus mélodieuses et s’accordent avec les toplines millimétrées du rappeur. Pourtant, si la justesse est de la partie, le projet ne transcende pas et les écoutes de l’ensemble de l’album sont indigestes. La faute à une tracklist maladroite qui tombe dans le piège de la spirale entêtante des rythmiques anglophones. « 140 BPM 2 » fait ainsi office d’une pause stratégique dans le développement artistique d’Hamza et d’un apéritif de bon goût avant d’entamer une nouvelle recette. Il s’agira donc pour la suite de ne pas abuser des bonnes choses.


– Thibaud Hue

Catégories
Chroniques

Lous and The Yakuza, seule dans un monde « GORE »

Après plusieurs mois de montée en puissance, Lous and the Yakuza a sorti son premier projet ce vendredi 16 octobre. Dans un monde qu’elle dépeint comme « Gore », Lous aborde la monstruosité humaine avec le sourire, sur des ambiances rythmées et dansantes. Face à cette cruauté, elle a décidé d’opter pour la solitude, fil rouge du projet.

Rap, pop, soul… Lous and the Yakuza est une artiste polyvalente. Une palette artistique large que l’on retrouve sur le projet « Gore », et qui a pu étonner une partie de son public qui aurait pu s’attendre à un album plus identifié rap.

Si la jeune belge s’est fait connaître avec des titres rappés tel que le morceau Tout est Gore, Lous ne s’est jamais réellement considérée comme une rappeuse à part entière. Elle a pourtant été rapidement catégorisée comme tel par la sphère médiatique. 

Malgré ce contre pied artistique, « Gore » est un album qui démontre tout son potentiel. Le projet de dix titres se démarque par ses instrumentales variées. Le compositeur congolais David Mems (qui a récemment participé au projet QALF de Damso) est responsable de la moitié des morceaux de l’album. Si la direction musicale change de piste en piste, le projet parvient à rester cohérent notamment grâce à une écriture soignée et à des thèmes autour du comportement humain, souvent cruel.  

La solitude pour refuge 

Lous aborde avec sourire la monstruosité humaine, d’où le titre de son album : « Gore ». Un genre qui parvient à susciter le rire malgré la dureté des propos. L’artiste analyse un monde dans lequel la solitude devient son refuge. A l’image du titre qui introduit l’album : Dilemme.

Dans un morceau plutôt chanté mais rythmé, Lous and The Yakuza exprime son besoin de solitude :

« Seule, seule, seule. Si je pouvais, je vivrais seule loin des problèmes et des dilemmes. Si je pouvais, je vivrais seule loin des problèmes et des gens que j’aime. »

Le désir de solitude revient dans le titre Messes basses. Dans ce morceau, Lous (accompagnée de l’artiste belge Krisy qui fait les ad-libs) raconte une trahison amicale qui l’amène à s’isoler pour éviter de nouvelles déceptions.

La neuvième et avant dernière piste de « Gore », Quatre Heures du matin, résonne comme le morceau qui fait le plus écho au titre de l’album. Dans ce titre, elle raconte une agression sexuelle qu’elle a subie.

Alors qu’elle a 19 ans, Lous se retrouve à la rue parce que ses parents refusent son désir de carrière dans la musique. Elle subira deux agressions dont un viol. Cette période est marquée d’une solitude sans précédent, comme elle l’expliquait à L’Express : « Je gardais au fond de moi cette confiance en ma destinée. Il me manquait juste l’humilité. Je n’osais pas demander de l’aide. Je perdais mes amis. Je ne voyais plus ma famille. J’étais dans une solitude sans nom. »

Le morceau s’inspire de cette expérience qu’elle décrit du point de vue de la victime dans le premier couplet, avant de raconter l’agression du point de vue d’un des agresseurs dans le deuxième. Si la solitude n’est pas explicitement énoncée, Lous constate qu’elle provoque aussi les pires traumatismes.

« Que vont-ils faire de moi ? Qu’ai-je fait de mal ? Que vont-ils faire de moi ? Qu’ai-je fait de mal ? Les diables n’ont pas de couleurs. Lâches, ils sont venus, à plusieurs. Je n’ai pas vu mes agresseurs. Je me souviens juste de leurs odeurs. »

Le titre Solo vient clôturer le projet, comme il avait commencé, sur le thème de la solitude. Dans ce morceau, Lous parle de la condition de la communauté noire, qui ne peut compter que sur elle-même pour faire changer les choses. La solitude est dans ce morceau décrite comme une fatalité. Les noirs sont mis à l’écart par les autres communautés. A travers l’album, Lous dépeint cette inévitable nécessité de devoir s’en sortir sans les autres.

Si « Gore » n’est peut-être pas le projet attendu par une partie du public de Lous and the Yakuza, ce premier album donne envie de continuer à suivre ce que proposera la jeune belge, seule et pourtant toujours accompagnée de ses fidèles « Yakuza ».

Catégories
Chroniques

Une virée londonienne avec Knucks

Avec son EP « London Class », le rappeur dépeint la capitale britannique sous tous ses aspects. Brutale et romantique, la ville défile sous nos yeux avec Knucks pour chauffeur.

Londres, sombre et lumineuse

Dans une interview pour « Complex UK », le rappeur explique que le titre de l’EP vient de la série coréenne « Itaewon Class ».

La série raconte l’histoire de Park Sae-ro-yi, un jeune étudiant qui entre dans un nouveau lycée. Lors de son premier jour, il frappe l’un de ses camarades, Jang Geun Won, pour défendre un élève qui se faisait harceler. Mais la brute s’avère être le fils du PDG Jang Dae Hee. Ce dernier dirige le restaurant Jangga dans lequel est employé son père. Le directeur exige des excuses auprès de son fils mais Park Sae-ro-yi refuse. Ce refus entraîne l’exclusion de son lycée et le licenciement de son père.

Peu de temps après, le père de Park Sae Roy meurt dans un accident de moto causé par Jang Geun Won. Pris d’un accès de rage et de colère, Park Sae Roy bat violemment Jang Geun Won. Il est arrêté et condamné à la prison pour agression violente. Lors de sa sortie, il décide de venger son père en créant son propre restaurant : Itaewon Class.

Knucks voit dans ce restaurant la métaphore de sa carrière : « La morale que j’ai retenu de cette série, c’est qu’il faut toujours rester fidèle à ses valeurs et ses principes », explique-t-il à Complex.

Si le nom du projet est inspiré d’une série coréenne, l’ensemble de l’EP est un produit britannique. Pour entraîner l’auditeur dans les rues de Londres, Knucks s’est inspiré de films anglais pour mieux représenter sa ville. Sur l’introduction de l’album « New London » – Intro et les deux interludes Enugu – Skit et Meet the Family – Skit, le rappeur a intégré deux extraits de films : « Legend » et  « Coup de foudre à Notting Hill ». Les deux oeuvres représentent deux facettes opposées de la vie londonienne. Sombre et lumineuse.

« Legend » relate l’histoire des jumeaux Kray, des gangsters à Londres dans les années 60. Les interludes évoquent la volonté des frères de mettre Londres sur la carte et de fonder une ville au Nigeria. Knucks revendique ainsi sa propre aspiration à faire rayonner sa ville, mais aussi celle d’être connu au Nigeria, le pays de ses parents. 

Dans un tout autre registre, « Coup de foudre à Notting Hill » est une comédie romantique dans laquelle un bibliothécaire londonien tombe amoureux d’une actrice américaine connue. Knucks l’utilise pour montrer le côté plus tendre de la ville. L’extrait lui sert de transition pour le prochain morceau Duchess, dans lequel il raconte une des ses propres histoires d’amour.

Londres et ses injustices

Knucks parle d’amour mais n’oublie pas la brutalité de la capitale. Sur Know Your Worth, précédé de l’interlude Under Class – Skit, il évoque les injustices subies par la communauté noire, chez lui et ailleurs dans le monde. L’interlude met en avant les propos d’Akala, un rappeur et activiste anglais, qui explique que les noirs ont été réduits à une sous-classe dans la société britannique. 

A la suite de l’Interlude, Knucks illustre ces injustices par ses propres expériences de racisme dans Know Your Worth. Elles sont mises en parallèle avec la mort récente de George Floyd. Pendant 8 minutes et 46 secondes, un policier blanc s’est agenouillé sur l’homme, causant sa mort. Ce laps de temps est aussi le titre de la vidéo de Dave Chappelle, humoriste américain qui est revenu sur la mort de George Floyd. Une vidéo que reprend Knucks dans sa chanson. 

London & co

A travers ses influences et ses collaborations, « London Class » transmet l’énergie de la ville. Inspiré par la chanteuse Sade, les productions et les samples de Jazz accompagnent les 12 titres de l’album.

Knucks et Sam Wise. Crédit : LUCERO.

L’influence de la ville se ressent aussi à travers les collaborations de l’album. Sur Standout, Knucks forme un duo avec son confrère londonien Loyle Carner. Sur Fxcked Up, il raconte son enfance à Londres avec Sam Wise, du groupe House of Pharaos.

A travers cet album, Knucks démontre son attachement à sa ville. Un environnement qui l’a construit mais aussi abîmé. Londres est brutale et romantique, Knucks, lui, est un narrateur hors classe.