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Entretiens Rencontres

Robin Conrad : « Il y a eu de la magie autour de ce tournage »

Le 5 février 2021, Damso et la chaîne Tarmac dévoilent le documentaire « Kin, tout est vie ». Pendant près de 27 minutes, le film revient sur son voyage à Kinshasa, au milieu des siens, lors de son déplacement pour la sortie de « QALF ». Caméra au poing, le réalisateur Robin Conrad et son équipe l’ont suivi pendant une semaine, plongés dans la frénésie de la capitale congolaise. Pour Mosaïque, Robin Conrad est revenu sur les coulisses d’un tournage différent.

Devant les portes de la paroisse Sainte-Anne, en plein cœur de Kinshasa, Damso fait face à de nombreux fidèles. Derrière son masque estampillé « The Vie », il tend une carte à l’un d’entre eux. Un geste symbolique et pourtant si puissant qui offre un an de mutuelle santé à ces Congolais venus l’accueillir. Un homme frappe sur son djembé et entame un chant de prière, unanimement repris par la foule. « Damso, que Dieu soit avec toi », résonne alors.

Damso à la paroisse Sainte-Anne. Crédit : Adrien Lengrand.

Derrière la caméra, Robin Conrad, réalisateur du documentaire « Kin, Tout est vie » et son équipe se laissent galvaniser par la scène et capturent ce moment de partage. Il nous raconte : « C’était un moment magique, tout le monde était très ému. Les gens étaient en demande. Lui était là pour donner. Il s’est reconnecté à quelque chose qui est essentiel pour lui : aider les siens. Je l’ai senti fier d’avoir réussi quelque chose d’assez grand dans sa musique pour impacter le réel. »

Il y a encore quelques jours pourtant, Robin était chez lui, à Bruxelles. Le départ pour l’Afrique s’est décidé à la dernière minute. Trois semaines plus tôt, Vinz Kanté, animateur sur Tarmac (la chaîne jeune de la RTBF, NDLR) convainc le rappeur belge de produire un documentaire sur lui à l’occasion de la sortie de « QALF », son quatrième album studio. Dans la foulée, le réalisateur Robin Conrad est contacté. « Jusqu’au dernier moment, nous n’étions pas sûrs de monter dans l’avion, se souvient-il. Tout s’est préparé à la hâte. Pour raconter quelque chose en images, je passe normalement du temps à comprendre et à imaginer avant de tourner. Ça s’écrit presque comme une fiction. Cette fois, tout s’est improvisé. Je n’avais quasiment rien préparé. »

Vinz Kanté et Robin Conrad. Crédit : Adrien Lengrand.

Avant de partir, il rencontre Damso pour dessiner les traits du documentaire. L’artiste lui confie son ambition de montrer les « belles choses » de la République démocratique du Congo. « Il voulait célébrer Kinshasa et casser avec le traitement médiatique misérabiliste qui est souvent fait sur son pays en Europe. J’ai donc souhaité dessiner un double portrait de la ville et de l’artiste, en montrant la capitale comme un véritable personnage », explique celui à qui le rappeur a laissé « carte blanche »

Lundi 14 septembre 2020. Le réalisateur, accompagné d’Adrien Lengrand, directeur de la photographie, Lancelot Hervé-Mignucci, chef opérateur son, et du producteur Vinz Kanté, foulent enfin le tarmac de l’aéroport international de Kinshasa. Direction l’hôtel du Fleuve Congo. Tout près de lui, Damso retrouve sa terre natale. « QALF » sort dans cinq jours. « Je le sentais très apaisé. J’avais l’impression d’être avec quelqu’un qui était en train de changer et je pense que ça s’entend dans son album. Il est honnête avec lui-même. Sa sérénité est aussi à double face. La réalité sur place est très belle, mais aussi très dure », nuance-t-il. 

Crédit : Adrien Lengrand.

Lancés dès le lendemain dans le dédale des rues congolaises, Robin et l’équipe de tournage se laissent bercer par les imprévus des déplacements de l’artiste. « Le programme n’a cessé de changer sur place. Même l’enregistrement du single Best en studio avec la star locale Innoss’B n’était pas prévu », explique-t-il. D’un point à un autre, il découvre aussi la densité de la circulation dans la capitale, l’une des plus embouteillées au monde : « Le plus difficile était de bouger tous ensemble, nous étions une quinzaine autour de lui. Nous prenions parfois plusieurs heures pour faire des trajets de quelques minutes. » Pourtant, ces conditions de tournage spécifiques n’ont jamais été une contrainte. Il précise : « Nous étions dans une énergie folle. Il y a eu de la magie autour de ce tournage. »

Loin des bruits incessants de klaxons et de moteurs, le cortège attend la nuit tombée pour revenir sur les jeunes pas du rappeur, à la recherche du quartier où Damso, alors âgé de cinq ans, a fui les pillages avec sa famille. Pendant dix minutes, il cherche sa maison sans succès. Robin raconte, pensif : « Il était très ému et perdu dans ses souvenirs d’enfant. Il a poussé une porte, mais ce n’était pas la bonne maison, même si la personne qui a ouvert semblait le connaître depuis très longtemps. C’était une belle métaphore de la quête de ses racines et de la perte de la culture. »

Robin Conrad, Innoss’B et Vinz Kanté. Crédit : Adrien Lengrand.

Entre deux moments de frénésie, la caméra s’arrête parfois avec attention sur les hommes qui croisent leur route et qui font battre le cœur de Kinshasa. C’est ainsi, et un peu par hasard, que Robin rencontre trois Congolais dans une fabrique de vêtements, non loin de leur studio. « Nous prenions des images dans la fabrique en cherchant des visages pour faire vivre la ville dans le documentaire et nous sommes tombés sur eux. Nous avons discuté deux minutes et nous avons ramené la caméra pour les filmer pendant une heure. Je n’avais aucune question préparée, c’était complètement improvisé », se remémore-t-il.

Avec un sourire qui se devine dans sa voix au téléphone, il confie : « Je voulais aussi que l’on puisse entendre du lingala (dialecte congolais, NDLR) à la télévision belge. C’est un clin d’œil à la diaspora congolaise résidente en Belgique et au passé de ces deux pays, liés par la colonisation. » Des visages, mais aussi des capsules de nature empruntées au sanctuaire animalier de Lola Ya Nonobo, au sud de la Kinshasa. Embarqué sur un petit bateau, il s’imprègne la richesse de la biodiversité et les sourires malicieux des quelques singes venus pointer le bout de leur nez.

Crédit : Adrien Lengrand.

Après sept jours d’expédition, les équipes prennent le chemin du retour. Un retour à la réalité, non sans émotion pour le réalisateur : « Nous avions une adrénaline qui a mis plusieurs jours à redescendre. C’était une semaine incroyable. » À peine le temps d’atterrir que le travail de post-production commence déjà. Mixage, montage, étalonnage… La vidéo qui ne devait durer que douze minutes s’allonge finalement pour faire naître un court documentaire : « Damso a visionné le film et s’est reconnu dans ce qu’il a vu. Nous nous étions bien compris. »

Aujourd’hui, « Kin, tout est vie » a trouvé son public. En Belgique, en France ou en Afrique, les visions croisées de Robin et du rappeur ont traversé les frontières. Une histoire de musique, d’hommes, de pauvreté, de richesse, mais surtout de vie. « Nous voulions donner quelque chose de généreux. Son succès témoigne du fait que les gens de là-bas ont besoin de symboles et de représentations. Le Congo est un pays bafoué. C’est agréable pour eux de voir qu’un exemple de la diaspora qui a réussi revient pour mettre le pays en valeur. »

La réalisation de l’affiche

L’affiche du documentaire a été réalisée par le photographe Romain Garcin, également à l’origine des pochettes des albums « QALF et « Lithopédion ». Il nous raconte, point par point, les étapes de son travail.

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Le documentaire « KIN, TOUT EST VIE » est disponible sur Youtube.

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Chroniques

« 140 BPM 2 » – L’avis de la rédaction

Vendredi 5 février 2021 sortait « 140 BPM 2 », le deuxième volet du projet drill d’Hamza. L’artiste belge tente une nouvelle recette en déployant méticuleusement un univers plus sombre. La rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet et donne son avis.

« Ce dernier opus est la confirmation qu’Hamza est un artiste complet »

J’avais besoin d’amour et je ne l’ai pas trouvé sur « 140 BPM 2 ». Les sonorités mielleuses ultra maîtrisées que l’on peut retrouver sur « Paradise » ou bien « 1994 » ont résolument disparu. Malgré tout, le manque de romantisme laisse finalement place à un Hamza bien différent de l’époque d’« H-24 ». « À qui la faute, toute l’année en PTSD » : la toute première phrase de l’album plante le décor de l’univers plus tourmenté, presque moins assuré et quasiment anxieux que développe le rappeur. Difficile d’en vouloir à l’artiste belge, « 140 BPM 2 » est délivré avec sincérité. Malgré des beats plus agressifs ainsi qu’un storytelling nettement plus sombre, on se surprend à écouter avec douceur PTSD ou encore Fake Friends qui ne sont qu’une confirmation que le Sauce God est peut-être atteint du God Complex. C’est un album bien plus personnel que ses précédents projets qui n’ont jamais réellement été que de la poudre aux yeux alimentée par le prisme presque logique et souvent usé du sexe, de la drogue et des femmes. De la poudre qui aurait étrangement le pouvoir de nous faire patienter toujours plus intensément jusqu’au prochain projet. Bien loin d’être décevant, ce dernier opus est la confirmation qu’Hamza est un artiste complet et polyvalent qui ne va pas toujours là où on l’attend. Et c’est toujours pour le mieux.


– Rudy Jean-Baptiste

« Le Seul bémol ? La longueur du projet »

Que ce soit de la trap, du dancehall ou du RnB, Hamza a toujours eu plusieurs cordes à son arc et montre avec « 140 BPM 2 » qu’il peut réussir tout ce qu’il tente. Sur ce projet 100 % drill, il fait preuve d’une maîtrise du jeu que l’on n’avait plus vu de la part d’un Belge à Londres depuis les années d’Eden Hazard à Chelsea. Le moment fort du projet étant Don‘t Tell avec Headie One, figure de proue de la drill anglaise, sur une prod orchestrale, ténébreuse et entraînante composée par Bellagio, Lucozi et Pierrari. Le seul bémol ? La longueur du projet avec les featurings manqués de Gazo et Guy2Bezbar ainsi que celui avec Kaaris et un coup de mou au milieu de la tracklist que l’on doit à la redondance des sonorités drill. Cet opus n’est certainement pas sa meilleure proposition, mais peut-être l’un des premiers projets de drill française qui semble réellement abouti.


– Lukas Taylor

Si la justesse est de la partie, le projet ne transcende pas. La faute à une tracklist maladroite qui tombe dans le piège de la redondance des rythmiques anglophones.

– Thibaud Hue

« Hamza trouve un nouveau souffle »

Après avoir laissé reposer une sauce savamment mélangée pendant quatre disques, Hamza trouve un nouveau souffle et tente la carte du renouvellement. Et comme presque à chaque fois que le rappeur belge souhaite investir un nouvel univers, l’alchimie prend. Il avait d’ailleurs prouvé son aisance sur les partitions drill du premier volet de « 140 BPM ». Le Sauce God s’est entouré d’une équipe de producteur bien pensée, dont certains comme Ponko et Prinzly qui n’avaient que peu investi le terrain de la drill. Quelques prods proposent avec justesse des lignes plus mélodieuses et s’accordent avec les toplines millimétrées du rappeur. Pourtant, si la justesse est de la partie, le projet ne transcende pas et les écoutes de l’ensemble de l’album sont indigestes. La faute à une tracklist maladroite qui tombe dans le piège de la spirale entêtante des rythmiques anglophones. « 140 BPM 2 » fait ainsi office d’une pause stratégique dans le développement artistique d’Hamza et d’un apéritif de bon goût avant d’entamer une nouvelle recette. Il s’agira donc pour la suite de ne pas abuser des bonnes choses.


– Thibaud Hue

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Entretiens Rencontres

6osy : « Avec Argentique, j’ai voulu capturer des souvenirs »

Pour développer son talent comme on développe une photographie à l’argentique, 6osy a fait le choix de se plonger dans le noir. Celui dont le nom de scène se prononce « Bosy » met au jour des souvenirs enfouis qu’il a voulu capturer dans son troisième EP de six titres, diffusé le vendredi 19 février 2021 : « Argentique » . Rencontre avec le jeune rappeur lyonnais de 23 ans, quelques jours avant la sortie officielle de son projet.

Comment te sens-tu à lapproche de la sortie de ton EP ?

J’ai hâte parce que je sens un engouement différent. Les gens ont l’air enthousiastes. Avec le premier extrait Cobain, le public a pu voir mon évolution au niveau des prods, de ma voix et de mon univers.

Ce projet montre un changement vers un univers plus obscur. Comment as-tu créé « Argentique » ? 

Le beatmaler Kodgy m’a envoyé la prod de Cobain que j’ai adorée. Les sonorités m’ont vraiment frappées. Ce titre a été le déclic pour « Argentique ». J’ai compris que c’était ce style de musique que je voulais faire depuis longtemps, mais je ne savais pas encore comment le faire. 

Comment as-tu réussi à mettre en place cette nouvelle atmosphère ?

Je me suis entouré de nouvelles personnes. Pour mon deuxième projet « Lubies », j’avais travaillé avec un seul producteur : Prymus. J’ai récemment rejoint le collectif DIGITALWAV qui est composé d’artistes, de beatmakers et de graphistes. J’ai donc collaboré avec de nouveaux compositeurs. Le collectif m’a aidé à aller dans un univers plus sombre et mélancolique. J’ai également pris confiance en moi. J’enregistre seul dans mon appartement et j’essaye de tester de nouvelles choses parce que je suis plus à l’aise. 

Pour révéler des photographies à l’argentique, il faut que ce soit fait dans une chambre noire. J’aime beaucoup l’idée de révéler ses souvenirs cachés une fois plongé dans le noir, lorsque tu es seul. Ce sont ces souvenirs que j’ai voulu raconter dans les morceaux.

– 6osy.

Le concept d’« Argentique » était-il décidé avant de commencer à créer ?

C’est un concept que j’ai en tête depuis un moment, même avant « Lubies » (Son deuxième EP, NDLR). Pour révéler des photographies à l’argentique, il faut que ce soit fait dans une chambre noire. J’aime beaucoup l’idée de révéler ses souvenirs cachés une fois plongé dans le noir, lorsque tu es seul. Ce sont ces souvenirs que j’ai voulu raconter dans les morceaux. La mélancolie était l’ambiance qui s’adaptait le mieux.

Tu as voulu capturer des moments de ta vie ?

L’EP représente plusieurs moments de mon existence que j’ai romancés. Mais dans l’ensemble, il incarne l’hiver que j’ai vécu. J’écris toujours les sons par rapport à ce que je vis sur l’instant présent. Au moment de la conception du projet, j’ai rencontré beaucoup de monde. Ce sont les rencontres qui me marquent et dont je me sers pour écrire. 

Tu expliques que le projet est « une photographie de toutes tes peines et tes sentiments ». Avais-tu besoin de te livrer ? 

J’ai raconté des histoires plus sentimentales. Le son Phone, je l’ai écrit juste après une rencontre. Écrire les choses, ça me permet de les extérioriser, ce que je ne fais pas dans la vie de tous les jours. Je suis plutôt réservé au quotidien. Je me sens libre quand je fais de la musique. 

Sur la pochette justement, tu restes discret. Pourquoi avoir fait le choix de ne pas te montrer ? 

La cover a été réalisée à l’argentique. Pour coller au concept des souvenirs cachés à l’intérieur de l’EP, je ne souhaitais pas laisser apparaître mon visage entièrement. Je voulais que ce soit suggestif, comme des souvenirs effacés dont j’aimerais me débarrasser. La cover rappelle ce sentiment d’effacement. Nous avons fait un set up avec du papier cellophane et nous avons mis des coups dedans pour qu’il soit un peu abîmé, à l’image de la mémoire qui s’altère avec le temps. 

Es-tu parvenu à te débarrasser de tes souvenirs avec cet EP ? 

Clairement. Le son Phone, c’est un souvenir qui restera capturé dans le morceau, mais qui est sorti de ma tête. Finalement, la musique est thérapeutique. Ce sont des choses que j’aurais gardées en moi autrement.  

On peut remarquer que tu utilises du sound design. Est-ce quelque chose que tu as envie de développer ? 

C’est un effet que je voulais depuis le début pour dynamiser les morceaux. Les transitions sont aussi soignées et lient les sons entre eux pour que l’auditeur ne perde pas le fil. Je voulais que le projet puisse s’écouter de A à Z, même si les titres s’écoutent très bien séparément.

Je suis quelqu’un de très exigeant quand je fais de la musique. « Argentique », c’est celui de mes trois projets que j’ai le plus écouté pendant la conception. Je me suis vu progresser. C’est en tout cas l’EP dont je suis le plus fier musicalement parlant.

– 6osy.

« Argentique » est aussi loccasion pour toi de partager le micro avec Vinss et Bupropion sur Cobain ainsi qu’avec Batboy sur Bag. Ce sont tes premiers featurings sortis sur les plateformes. Pourquoi maintenant ? 

Avant, je voulais m’affirmer seul pour montrer mon potentiel. C’est le fait d’entrer dans le collectif DIGITALWAV qui m’a permis de faire ces connexions. Ils en faisaient déjà partie donc les collaborations étaient assez évidentes. J’ai envie de faire de plus en plus de featurings, mais il ne faut pas les forcer. Ce sont des opportunités qui viennent naturellement. 

Qu’est-ce que tu as écouté pendant la création d’« Argentique » ? 

Je n’écoute pas tant de sons que ça, étrangement. J’écoute ce que font mes potes… J’étais tellement focus dans mon truc que finalement, je n’écoutais que ma musique. D’ailleurs, je kiffe entendre mes sons lorsqu’ils ne sont pas sortis. Une fois qu’ils sont publiés, je n’arrive pas à les réécouter. 

Pourquoi ? 

Comme je donne ce que j’ai fait aux gens, ça ne m’appartient plus et je passe à autre chose. Je ne reviens sur aucun de mes projets. Aussi parce que c’est là que je visualise les défauts de ce que j’ai enregistré et j’ai tendance à me remettre en question. Je suis quelqu’un de très exigeant quand je fais de la musique. « Argentique », c’est celui que j’ai le plus écouté des trois pendant la conception. Je me suis vu progresser. C’est en tout cas l’EP dont je suis le plus fier musicalement parlant.

Penses-tu à sortir des formats plus longs ?

Le prochain projet sera plus long. Un dix titres sûrement. En attendant, j’espère qu’« Argentique » va être bien reçu pour que les gens soient, par la suite, réceptifs à un format plus exhaustif. J’ai déjà des idées et des prods pour le suivant, mais j’ai besoin de temps et de me vider la tête pour ne pas être trop influencé par ce que je viens de produire.

Tu es originaire de Lyon. Penses-tu que la ville va simplanter dans le paysage du rap français ? 

C’est une ville avec beaucoup de potentiel et qui va faire parler d’elle. Les styles y sont très divers, à l’image du rap qui se démocratise en France.

Qui suis-tu de près à Lyon ?

Je pense d’abord à Arsaphe, avec qui j’étais en studio tout à l’heure. C’est un artiste très polyvalent. J’ai aussi un pote qui s’appelle Squall-p. C’est lui qui m’a fait commencer le son. 

Y-a-t-il des artistes dont tu te sens proche sur la scène rap actuelle ? 

Captain Roshi me donne beaucoup de force parce que l’on se connaît depuis l’époque de Soundcloud. J’aimerais beaucoup faire du son avec lui à l’avenir. Même chose pour Squidji, avec qui j’avais déjà collaboré il y a trois ans.

Tu disais ne pas souhaiter vivre de ta musique. Avec lengouement que tu perçois en ce moment autour de toi, est-ce toujours d’actualité ? 

Cet engouement m’a fait réfléchir. Je me rends compte que les gens m’écoutent. Si je peux en vivre un jour, ce sera incroyable. Aujourd’hui, je suis en quatrième année d’école d’ingénieur agroalimentaire à Lyon. Je vais aller au bout de mes études pour sécuriser mes arrières, mais si des opportunités s’offrent à moi, je n’hésiterai sûrement pas. 

L’EP « Argentique » de 6osy est disponible sur toutes les plateformes.

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Entretiens Rencontres

C.Cole de chez Fanzine : « Hatik qui reprend Diam’s, ça m’a mis une claque »

Dans un décor rétro qui respire la simplicité, le guitariste Waxx vibre au rythme de son nouveau programme : Fanzine. Avec des invités rap de tous genres, d’Oxmo Puccino, à Hatik, en passant par 7 Jaws, Lujipeka ou Medine, l’émission d’une vingtaine de minutes propose aux artistes de reprendre trois morceaux de leur choix et réinvente des classiques du rap, de la pop et du rock, sur des productions inédites. Avec C.Cole, le beatmaker de l’émission ayant travaillé pour Georgio, LEJ ou Ben l’Oncle Soul, Mosaïque vous emmène dans les coulisses de l’émission.

Un savant mélange des styles

31 émissions, 31 invités. Fanzine vient de conclure sa première saison dans son studio coloré. Des rappeurs, mais aussi de nombreux artistes de la scène pop avec Bilal Hassani, Louane ou Camélia Jordana. « Nous avons de la chance d’avoir une nouvelle génération d’artistes très ouverte. Les codes disparaissent peu à peu. Et justement, moins la musique est codifiée, plus elle est riche. Grâce à l’émission, il y a des rockeurs qui viennent me dire qu’ils apprécient enfin le rap ! », nous confie C.Cole, le producteur aux platines, juste derrière le guitariste Waxx, dans le rôle de l’animateur.

Chaque épisode propose quatre reprises avec comme thème : « Le morceau qui a changé ta carrière » ou « Le morceau qui t’a fait aimer la musique ». Les invités ont le choix et les réponses sont parfois étonnantes. C.Cole raconte : « Lorsque l’on contacte les artistes et qu’ils nous envoient les sons qu’ils veulent reprendre, je prends toujours une claque. C’est une grosse surprise à chaque fois. On se dit toujours que l’on va s’éclater à détourner la musique originale. Par exemple, je ne m’attendais pas du tout à ce que Chilla nous propose Amy Winehouse. »

Briser les barrières musicales, mélanger les genres, redéfinir les codes. Fanzine met la musique au cœur de l’échange et du rapport à l’artiste dans une ambiance chaleureuse. Quelques heures avant le tournage, C.Cole et Waxx font écouter les instrumentales sur lesquelles les artistes vont devoir poser. Un moment fort pour C.Cole : « C’est toujours un peu stressant. Généralement, ils sont satisfaits, mais ça représente une vraie prise de risque pour eux. »

Les artistes réalisent souvent les morceaux en une seule prise, de manière très spontanée, malgré le fait qu’ils sortent complètement de leur zone de confort.

– C.Cole

Certains, comme Médine, ont même été bousculés par la proposition : « Il trouvait ça trop chelou au départ et il ne se sentait pas de poser sur notre arrangement de Bande organisée. Après lui avoir bien expliqué le délire en studio, il était chaud. Finalement, le rendu live était vraiment top. » Le naturel des invités est l’un des ingrédients de la réussite du programme : « Les artistes réalisent souvent les morceaux en une seule prise, de manière très spontanée, malgré le fait qu’ils sortent complètement de leur zone de confort. C’est une vraie prouesse pour moi. »

L’occasion d’apprécier des croisements générationnels inédits. En témoigne la reprise détonnante du morceau RR 9.1 de Koba LaD par Oxmo Puccino. « Quand j’ai vu Oxmo en studio analyser le flow de Koba, qui est plus technique qu’on ne le pense, j’étais fou. On peut dire que la boucle est bouclée », se souvient le beatmaker.

Chez Fanzine, Lujipeka rend hommage à Michel Berger, 7 Jaws surprend sur les Red Hot Chili Peppers et Médine s’amuse sur Bande Organisée. En énumérant les crossovers, C.Cole avoue sa préférence pour la reprise de Nirvana de Sopico et la prestation d’Hatik sur Petite banlieusarde de Diam’s qui demeure l’une des plus remarquées de la chaîne : « Sa performance m’a mis une grosse claque en studio. »

Le tournant 2021

Avec plus de dix millions de vues cumulées sur YouTube, l’émission est un franc succès et Fanzine croule sous les demandes des maisons de disques. Pourtant, Waxx et C.Cole gardent la main et choisissent les artistes en fonction de leurs affinités musicales, tout en veillant à rester éclectique pour se renouveler.

Cette année, le duo veut aller plus loin. « Nous travaillons sur un album qui réunira les artistes passés chez nous, mais je ne peux pas en dire plus ! Beaucoup nous réclament les morceaux des émissions en streaming et nous bossons dessus, même si pour le moment les droits d’auteur compliquent tout. Nous aimerions aussi créer un festival Fanzine… », explique C.Cole. Avec l’américain Cole Bennet et sa société de production : Lyrical Lemonade (Lil Xan, Juice WRLD) comme modèle, Fanzine veut s’exporter.

Concernant l’année à venir, le beatmaker conclut : « Nous allons continuer à casser les barrières. Nous repartons pour une deuxième saison avec de nouveaux artistes et nous développons la nouvelle capsule « Cycle » pour clipper une session live d’un titre avec un artiste. Nous avons la chance d’avoir une scène musicale prête à se réinventer. »

Les épisodes de Fanzine sont à retrouver en intégralité sur la chaîne YouTube de Waxx.

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Décryptages Investigation

La romance désabusée de Jäde

La romance : pièce poétique à caractère intimiste et sentimental mise en musique. Avec son nouvel EP, Jäde délivre sa version de la « Romance ». Le projet d’une jeune femme de 25 ans, aux allures de journal intime. Celle pour qui l’écriture « n’a rien soigné » de ses maux, s’amuse de son obsession pour l’amour et de son incapacité à se sentir adulte. Dans une nonchalance joviale, Jäde nous raconte son projet, romantiquement désabusé.

C’est une histoire d’amour entre un homme et une femme… Point de départ de toute romance en littérature, la rencontre de deux personnages fait naître une trame narrative dont la fin heureuse fera verser une larme d’émotion au lecteur. Dans la romance de Jäde pourtant, les problèmes ouvrent le bal. Préférant mettre en avant ses tendances aux amours toxiques dès l’introduction, elle se refuse l’idylle des débuts dont les sonorités trap du morceau font état.

Avant même d’avoir pu naître, l’amour est condamné : « Depuis le début, je pense qu’à la fin » (Noir ou Blanc). Une vision fataliste dont Jäde ne parvient pas à s’émanciper. Au téléphone, l’ironie de la situation la fait doucement sourire : « Si je pouvais parler positivement des relations, ce serait avec plaisir. Mais je raconte mes expériences, qui sont plutôt négatives. J’ai une vision un peu sombre des relations en général. » Un rejet qui caractérise souvent les amoureux transis pour qui, « c’est tout ou rien ».

Face aux déceptions, faut-il alors choisir la musique avant l’amour ? Au détour d’une conversation sur Instagram, elle débat avec le rappeur Bakari de la place accordée aux relations en tant qu’artiste. Elle, défend que les deux sont conciliables. Lui, est sans concession. L’échange donne naissance à Groupie Love. Sur l’outro du morceau, elle sample l’une des notes vocales de leur discussion : « Le moteur de ma vie, c’est la musique. Ça veut dire, avec ou sans toi, je vais le faire. »

Avant-gardiste

Le projet respire une sensibilité exacerbée dont l’artiste souhaiterait s’affranchir : « C’est quelque chose que j’aimerais bien changer chez moi. Je me livre très facilement, trop facilement sur ce que je ressens. Et les gens n’ont pas besoin d’entendre tout ça (rires). » Pourtant, son émotion à fleur de peau rend l’EP cathartique tant elle dépeint des schémas amoureux fréquents. Jäde parvient à rendre universelles des expériences très personnelles, à la manière d’une icône RnB qu’elle tend à incarner.

Romain Garcin, créateur de la pochette de l’EP, confirme : « Jäde a une direction artistique qui rappelle le RnB des années 2000, sans tomber dans la caricature ou la copie mal faite. C’est une véritable éponge, de nombreux styles musicaux peuvent la faire vibrer. » Une éponge aux inspirations éclectiques dans un projet où elle interprète Adulte, un morceau aux accents soul. Du Kali Uchis dans les oreilles. 

J’apprends à découvrir ma voix parce qu’en vrai je chante bien (rires)…Enfin, je sais chanter. Et ça, souvent je l’oublie. 

Jäde

L’envie aussi de s’améliorer et de se découvrir. Pendant ses explications parfois perturbées par un voile de gêne, l’artiste peine encore à affirmer son talent : « Je sens que ma voix progresse. J’apprends à la découvrir parce qu’en vrai je chante bien (rires)… Enfin, je sais chanter. Et ça, souvent je l’oublie. » Cette évolution, le producteur Stu, co-compositeur du morceau Problème et proche de Jäde, la constate : « C’est une artiste avant-gardiste dans son style. Elle me permet de composer des choses différentes. Je la connais depuis l’époque Soundcloud et son flow a beaucoup évolué. »

Une touchante fragilité 

Souvent, au cours de la conversation, Jäde hésite. À l’image d’une artiste frontière, elle se laisse porter par ses humeurs. Dans son indécision, la chanteuse laisse transparaître une touchante fragilité. Celle qui a l’impression que sa vie « ne ressemble à rien par rapport à d’autres filles de 25 ans », a eu besoin de se sentir Adulte en retraçant son parcours amoureux, l’une des sources de son manque de confiance : « L’estime descend au sous-sol, voir s’il reste un peu d’alcool. » Un manque d’assurance sur lequel la jeune femme travaille : « J’aimerais réaliser mes clips de A à Z mais je n’ai jamais osé le faire. Je veux m’investir dans chaque étape jusqu’au montage. Je n’ai pas encore pris de risques dans mes visuels. Mais ça va changer. »

Au moment de la sortie de ce troisième projet intimiste, la timidité ne la quitte pas : « Je me suis trop livrée. Je ne peux pas jouer mes sons devant mes potes. C’est trop personnel. Je n’oserais pas appuyer sur play (rires). Limite, j’ai honte. » Celle qui se surnomme « Jäde » sur scène par pudeur et pour « être une autre version de (s)oi », confie qu’elle doit prendre confiance en elle mais ne sait pas encore très bien comment.

Un premier pas est franchi avec l’outro de « Romance » dans laquelle elle fait tomber le masque en nommant le titre par son vrai prénom : Adèle. Un morceau aux envolées de chant, proche de la variété française. Une couleur musicale qui se retrouve sur Noir ou Blanc, en featuring avec Squidji. Le Parisien « apporte une nouvelle couleur sur fond de variété française avec des drums trap plus actuels. Il donne du sens au storytelling en répondant à Jäde », selon Mike BGRZ, l’un des deux producteurs du titre.

Pour son prochain projet, Jäde a déjà prévu de sortir de sa romance : « Je ne sais pas faire, je ne l’ai jamais fait. C’est une nouvelle façon d’écrire pour moi. » En attendant, elle écrit sur son appartement, sa vie à Paris… Finalement, celui qui a su capturer son allure iconique, Romain Garcin, résume : « Jäde a une intention faussement nonchalante. Elle donne l’impression de passer à côté de sa vie, alors qu’elle en maîtrise chaque aspect. C’est ce qui la rend si particulière. »

La réalisation de la cover

La pochette de « Romance » a été réalisée par le photographe Romain Garcin. Il raconte point par point les étapes de son travail.

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Décryptages Investigation

« Everything Tasteful », le bon goût de la production

Un an et demi après « Le son d’après », Lala &ce dévoile son premier album studio : « Everything Tasteful ». Une performance musicale détonante, auréolée par la présence de quinze producteurs autour d’un projet qui possède autant de visages. Immersion dans les coulisses de la production d’un album différent. 

Derrière la vitre du studio, Lala &ce murmure. Calme et sereine, elle repousse ses dreadlocks d’une main et agite l’autre sur la pulsation d’un beat langoureux en tendant ses lèvres vers le micro. PH Trigano, assis de l’autre côté du studio, pose les premiers accords et assemble les fragments de ce qui fera bientôt naître le morceau Parapluie. Ce moment de musique mars 2020, presque un an avant la sortie d’« Everything Tasteful », le compositeur nous l’a raconté. « C’était magique. Ce genre de moment où tu oublies le temps. Nous avions la même vision et c’était très instinctif. Elle a écrit instantanément sur l’instrumental. Le titre ne ressemble à aucun autre, une sorte de disco track futuriste. Il rejoint sa proposition musicale unique en France », confie-t-il.

Accrochée à des notes célestes et des flows en suspension, Lala &ce, fidèle à son ivresse existentielle, fracasse les atomes crochus de sa sensualité. Le sachet de roses fanées toujours dans une poche, la rappeuse entrouvre une nouvelle porte de son univers planant et brumeux. Si le bon goût demeure le mot d’ordre du disque, la table de mixage de la pochette rappelle celui des ses architectes. Machines allumées et casques vissés sur les oreilles, les producteurs alignés sur la tracklist occupent une place centrale dans l’âme des quatorze pistes. Ils donnent le ton d’un nouveau virage de l’artiste lyonnaise, en quête de grandeur pour une musique encore discrète, bien que particulièrement signée et identifiable. 

L’ouverture sans concession

Un virage emprunt d’éclectisme où chaque titre trouve son compositeur. Façon « Black album » de Jay-Z. Touche par touche, l’identité de Lala &ce devient insaisissable. Si l’environnement cloud du « Son d’après », encore dans les pas du collectif 667, semblait recouvrir plus de noirceur, « Everything Tasteful » laisse désormais place à plus de lueurs dans le sillage du single Show Me Love, produit par Mookice. Le beatmaker explique : « Lala voulait faire résonner la fin de la tracklist et m’a demandé un afrobeat. Je travaille parfois avec des guitares et j’ai trouvé cette boucle très enivrante. » Un vœu d’ouverture sans dénier la concession. Un pari risqué et relevé grâce à l’attention que porte la rappeuse à l’instrumentalisation de l’opus. Le grain plus aéré de productions comme In Luv Again (composée par BLVTH x TAIIME), avec des drums ensoleillées et un rythme curieusement vif, se mêle à son timbre fuyant et à son texte parsemé d’onomatopées.

« Je suis dans d’autres fréquences, j’ai pas l’même signal », murmure-t-elle au début de Viral. Toujours aux prises du chopped and screwed (une technique de remix du hip-hop qui ralentit le tempo entre 60 et 70 battements par minute, NDLR), la rappeuse siffle sa différence sur des productions trap sur mesure qui viennent simuler les effets de la drogue et de la lean (mélange d’une boisson à des comprimés codéinés, NDLR). Le mix d’un piano, d’une 808 (boîte à rythme, NDLR) et d’un kick puissant, accueille ainsi son flow nonchalant qui rencontre le charisme de celui de l’artiste américaine S3nsi Molly. Pour l’occasion, Lala &ce a souhaité rappeler Konnorkilla, déjà auteur de l’instrumental de SuperSweet16 sur son projet précédent. Il raconte : « Elle m’a demandé un son sale qui tabasse avec une grosse basse. Elle a tout de suite aimé. Elle est plutôt du genre à prendre les prods telles qu’elles sont, sans trop les modifier. J’ai pu m’exprimer, tout en collant à son univers. C’est aussi comme cela que les traits de son art se renforcent. »

Dans le rap français, il y a toujours eu ceux qui faisaient différemment : Klub des Loosers, MC Solaar… Lala est de ceux là. »

PH Trigano

En chevauchant l’atmosphère de ses chefs d’orchestres tout au long de l’album, elle laisse les inspirations se mélanger. Sur Juju, la guitare, la flûte slow motion et la basse se superposent à son kick planant. Le beatmaker Clinton explique avoir été surpris par son interprétation : « J’ai pensé la prod avec une ambiance western, comme si deux cow-boys s’affrontaient. Elle y a finalement apporté une touche personnelle qui n’a rien à voir. C’est cette réappropriation des styles que l’on retrouve à travers « Everything Tasteful ». Elle ajoute même une chute de studio à la fin du titre : « Là ça fait combien ? 1 minute 40 ? J’crois on avait à peu près laissé genre 2 minutes comme ça max, tu vois ? ».

L’absorption de ses influences

Un lâché prise artistique, aussi spontané qu’il semble contrôlé. Derrière des sonorités millimétrées, l’artiste entend cultiver une élocution engourdie et un mélange des langues qui laisse libre l’interprétation de ses textes. Après avoir travaillé sur le morceau Parapluie, le compositeur PH Trigano fait le même constat : « Elle est tellement décomplexée que tu n’entends qu’elle. Elle ne fait penser à rien d’autre qu’à elle-même. Dans le rap français, il y a toujours eu ceux qui faisaient différemment : Klub des Loosers, MC Solaar… Lala est de ceux là. »

Des influences discrètes qui transpirent toujours autant la fièvre du rap américain. Celle qui a découvert l’auto-tune avec le rappeur T-Pain assume un flow conquérant qui doit beaucoup à la mentale d’outre-Atlantique. C’est ainsi sans surprise que la Lyonnaise sample deux extraits d’une interview de Lil Wayne entre les couplets de Dodow&ve.

Avec ce deuxième projet, Lala &ce continue de parier sur sa signature et sur une musicalité enrichie par son entourage, son audace et son identité. « Everything Tasteful » dresse ainsi le portrait d’une jeune femme devenue porte-étendard d’une scène nichée, qu’elle souhaite voir exploser un jour auprès du grand public. Après avoir invité avec ambition un producteur par track, l’exploration d’un opus plus rigide et plus exigeant dans sa construction se dessine comme une prochaine étape dans sa carrière. Pour toujours gagner plus de goût.

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Entretiens Rencontres

Jean Morel : « Grünt Radio veut recréer l’ambiance radio-pirate »

Grünt ? Personne n’a jamais vraiment su d’où venait ce mot. Un concept insaisissable, sans frontières. Près de dix ans après sa création, même son fondateur peine à en définir la ligne éditoriale. Pourtant, force est de constater qu’avec le temps ce média parisien, né de l’ennui d’une bande d’amis fans de rap, est devenu l’une des références de la culture hip-hop. Des freestyles d’anthologie, des entretiens poignants de sincérité, une série documentaire déroutante à la rencontre du rap africain, la créativité de Grünt est sans limite. Dernière création de cette pépinière culturelle : Grünt Radio. Une radio de poche aux grandes ambitions. À l’occasion de sa sortie, nous avons pu échanger avec Jean Morel, tête pensante de ce collectif d’esprits libres. 

Un peu plus d’un mois après le lancement de Grünt Radio, comment vas-tu ? 

Je vais hyper bien. Je me suis décapsulé une petite bière pour fêter ça (Il ouvre sa bière, NDLR). Nous ne nous attendions pas à de tels retours. Nous avons eu beaucoup de téléchargements, plus que ce qu’on imaginait, et de gens qui écoutent la radio en simultané. Et surtout, nous avons de nombreux retours sur les découvertes que font nos auditeurs. Avec notre méthode de consommation de musique en ligne aujourd’hui, nous avons oublié qu’il était possible de découvrir des artistes par hasard. Les algorithmes fonctionnent de telle sorte que l’on écoute toujours les mêmes sons. Ce que j’aime avec la radio, c’est ce côté « accident ». Le hasard qui te fait tomber sur un nouveau morceau que tu vas peut-être apprécier.

Les morceaux diffusés à l’antenne sont des playlists faites par vos soins. Comment avez-vous pensé votre grille des programmes ? 

Nous l’avons imaginée comme une adéquation entre l’humeur d’un moment et la musique. Par exemple, le samedi et dimanche matin, pour moi c’est le moment où les parents font le ménage avec du funk ou alors un lendemain de gueule de bois où tu es content d’écouter la voix d’Etta James et de la soul. Nous avons appelé ces deux tranches : « Sunday & Saturday services » en référence à Kanye West.

Le dimanche soir, c’est un moment où chacun est chez soi et généralement, tu ne fais pas grand chose. Tu déprimes juste en pensant à la reprise du lendemain. J’aime ces créneaux-là, qui sont des temps de deeping pour végéter. Sur cette tranche horaire, il n’y a que du rap des années 90, français ou américain. Du old school parce qu’il y a beaucoup de jeunes qui nous écoutent et c’est le moment de réviser ses classiques. Ça colle au dimanche soir : tu fais tes devoirs quoi (rires).

Dans une logique commerciale, tu es obligé de jouer des morceaux qui font venir les auditeurs. Nous sommes dans la démarche inverse. Nous jouons les musiques que nous aimons en espérant attirer. 

Jean Morel

Comment passer sur Grünt Radio ? 

Il faut que le morceau nous plaise. C’est aussi simple que ça. En fait, il n’y a pas de critères. Nous nous sommes affranchis de toutes les contraintes d’une programmation de radio classique qui émet sur les ondes FM. Ces radios doivent prendre en compte les golds. Ces musiques sont diffusées pour que les gens restent, après une publicité notamment. Sur Grünt, il n’y a pas de publicité donc peu importe. Et surtout, cette radio n’a pas vocation à faire de l’audience. S’il y a un gamin, inconnu au bataillon, qui fait un morceau que nous aimons, il passera à l’antenne. Dans une logique commerciale, tu es obligé de jouer des morceaux qui font venir les auditeurs. Nous sommes dans la démarche inverse. Nous jouons les musiques que nous aimons en espérant attirer.

Au-delà de la musique, Grünt Radio va aussi accueillir des émissions ?

À partir de février, nous allons lancer tout un panel de podcasts. L’un d’entre eux est animé par Simon Maisonobe. Il s’appelle « Révolution.s ». Il va interroger des chercheurs, des musiciens, des universitaires sur leur rapport à la révolution. Une révolution qui peut être musicale, esthétique, politique ou encore sociale. Le premier épisode s’intéresse aux musiques de lutte avec le rappeur Rocé. Pour ma part, je vais animer le podcast « Producers » qui se concentre sur la production au sens large, parce que c’est l’une des notions les plus floues qui existent. Nous avons tendance à ranger tout et n’importe quoi derrière le terme de producteur.

Un autre format podcast qui arrive s’appelle « Vulgate ». Je vais le co-animer avec Sam Tiba : un ami producteur qui est aussi un incroyable musicien (membre de Club Cheval et producteur pour Zola, NDLR). L’objectif sera d’ouvrir des débats sur la musique de manière générale : « Peut-on encore innover dans le rap ? », « Pourquoi la musique japonaise est-elle plus aiguë ? » ou bien « Quel est l’impact de la musique médiévale dans la pop moderne ? ». Le genre de questions super nerd et super geek. Il y aura six auditeurs, mais nous allons nous faire plaisir (rires). 

Il y a beaucoup d’autres formats qui arrivent. Il y aura aussi des cartes blanches d’artistes que nous apprécions particulièrement. Il est très probable que Krisy nous fasse une émission. 

Quelle place donnez-vous au direct sur Grünt Radio ? 

Tout l’intérêt de cette radio, c’est justement qu’elle permet la prise de direct. J’ai fait beaucoup de radio live quand je travaillais à Radio Nova. Grünt Radio veut recréer cette ambiance radio-pirate, cette radio-accident, avec des prises d’antenne sauvages. Il y en a eu une le soir du lancement avec pleins d’artistes, une autre avec LMB. Par moments, il y a des surprises d’antenne qui peuvent être annoncées… ou pas. Quand nous sommes bourrés la nuit, nous faisons souvent des conneries. (rires)

Ce n’est pas parce que les gens écoutent du rap qu’ils sont moins curieux que les autres. 

Comment définirais-tu l’identité de Grünt ? 

Avec cette phrase-là : « Un peu de tout, mais en mieux ». Grünt ne veut pas se mettre de barrières. Toute l’équipe a quitté ses jobs respectifs. C’est un vrai pari. Nous nous donnons deux ans pour le faire. Mais pour réussir, il faut que ce soit sans se brider ni se priver. Notre objectif n’est pas de faire de l’argent. Dans la programmation des prochains Grünt d’Or, certains fans de rap risquent d’être déroutés. C’est ça qu’on cherche aussi. Réussir à amener un public rap à découvrir d’autres choses. Ce n’est pas parce que les gens écoutent du rap qu’ils sont moins curieux que les autres.

Pendant le confinement, Grünt était tous les jours en live sur YouTube avec l’émission « Grünt Confinement ». Il pouvait y avoir à la fois un politicien, un historien ou un rappeur. Pourquoi ce choix ?

Nous sommes dans une période historique, au-delà du Covid-19. Comme le dit Ärsenik : « Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? ». C’est un peu pareil pour nous. Un média ne peut pas ne pas prendre position. Quand des chaînes d’informations comme CNews, qui sont clairement « fachos land », se retrouvent à faire de l’audience. C’est nécessaire pour un média comme nous de se positionner et de dire : « Nous sommes un média de gauche. » Nous voulons le dire haut et fort. Ce n’est plus possible de laisser parler les Zemmour qui sont présents partout. Avec un média indépendant, nous sommes libres d’exprimer ce qui nous plaît. De la même manière que des gens vont s’intéresser à d’autres sons en nous écoutant, il est important que la musique amène à d’autres sujets. Je pense qu’il y a un devoir médiatique dans l’époque actuelle de représenter les voix que l’on n’entend pas. 

Vous proposez du contenu qui sort de l’ordinaire dans vos documentaires, concerts live, freestyles… Quelles sont vos inspirations ? 

Nos inspirations, ce sont les artistes. Nos documentaires réalisés en Afrique partent d’un constat simple : la scène rap nous faisait chier à l’époque. Il n’y avait personne qui innovait en France. Comment est-ce que c’est possible que Drake fasse des featurings avec Wizkid, un artiste du Nigeria, alors qu’il est Canadien ? Nous sommes tellement arriérés que nous ne sommes pas capables de nous intéresser à une musique faite par des gens qui parlent français. C’est insupportable. La musique de demain vient de là-bas. Abidjan c’est le nouveau Los Angeles.

Peut-être que le public mettra sept ans à se rendre compte que la musique d’Abidjan est incroyable. Si personne n’en parle, il ne se passe rien. Je trouve qu’il y a beaucoup trop de médias qui se regardent les uns les autres et qui se reniflent le cul avant de faire les choses. Pourtant, « il suffit de le faire » comme dirait un certain Ichon. 

Neuf ans plus tard, quel regard portes-tu sur vos débuts ? On se souvient notamment du premier freestyle Grünt avec Nekfeu, Lomepal, Keroué et James Legalize. 

Nous étions dépassés par ce que nous étions en train de filmer. Il y avait juste une envie de le faire. De commencer et d’essayer de tourner quelque chose et puis c’est devenu ce que c’est devenu. Je répète à chaque fois qu’un média doit se mettre au service de ses artistes. Ce qui est incroyable, c’est qu’ils nous ont fait confiance tout de suite. Nous leur devons tout. Nous avions juste allumé des micros et des caméras. C’est ici le sens premier d’un média : faire le lien entre un public et des artistes. Trouver une ligne éditoriale et faire de l’audience n’est pas l’essentiel. La recherche de chiffres est devenue le cancer de ce qui se fait médiatiquement. Cela n’est pas grave si tu ne fais que cinq vues. Si c’était suffisamment intéressant pour être enregistré, alors il y aura forcément un public. Et si ces cinq personnes sont suffisamment intéressées, elles le garderont en elles.

Pour lancer Grünt Radio, tu as quitté Radio Nova avec qui tu as travaillé pendant de nombreuses années. Quel souvenir en gardes-tu ? 

C’est là que j’ai appris à me professionnaliser. C’est un état d’esprit. C’est une maison qui me sera toujours extrêmement chère. J’y ai corrigé mes propres erreurs. Entre mes premières interviews d’il y a dix ans et celles d’après Radio Nova, ce n’est plus la même personne. C’est comme un grand centre de formation. Maintenant, je rêve que Grünt devienne la même chose. J’espère pouvoir un jour former des gens.

La philosophie Grünt prouve-t-elle qu’il est possible de faire les choses par soi-même ?

C’est incroyablement compliqué dans le contexte de crise que l’on traverse. Mais c’est l’idée. Il y a cette phase d’Orelsan sur son dernier album : « Dire j’ai pas de contact c’est un truc de victime. Pour faire un film, faut juste trouver un truc qui filme » (Notes pour trop tard). Des outils existent avec lesquels il est possible de réaliser beaucoup de choses. Je ne dis pas que c’est simple. C’est compliqué de se motiver, de se mobiliser. Mais la réponse est dans la question. À mes 17 ans, j’écrivais tous les jours sur la musique. C’était lu par vingt personnes. Mais ce qui compte, une fois de plus, ce n’est pas l’audience. Fais-le pour toi ! Fais-le pour l’artiste ! Et ensuite on verra. Tu te rends compte que tu as parlé de musique avec quelqu’un ? Quel luxe ! Quel bonheur ! Est-ce qu’on a vraiment besoin de plus dans la vie en fait ? 

Grünt Radio, à télécharger juste ici.

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Zinée, une arrivée remarquée

Apparue depuis près d’un an sur la scène rap, la rappeuse Zinée, proche de la nébuleuse 75e session, a rapidement su trouver son créneau en affirmant un style et un univers atypique.

L’image s’ouvre dans un appartement de centre-ville. Ordinateur allumé sur un logiciel d’enregistrement, micro branché et paquet de Froosties posé sur le bureau, la prod commence et les notes s’enchaînent dans une mélodie oppressante.

Un premier indice donne le ton : le logo de la 75e session, fameux collectif parisien, apparaît sur le sweat de celle dont on ne perçoit pas encore bien le visage. Quelques secondes de tension avant que les percussions ne viennent taper à l’oreille de l’auditeur. Un dernier regard caméra souligné par un masque noir avant de pouvoir s’immerger dans le morceau.

Cette scène est celle du début de Personne, premier clip posté sur la chaîne YouTube de Zinée en juillet dernier. Avec ce premier visuel, l’artiste affichait déjà tous ses atouts pour s’imposer dans le paysage rap francophone. 

Création originale

Depuis seulement quelques mois, la voix nonchalante et métallique de Zinée investit les plateformes de streaming et les réseaux sociaux. Pourtant, la rappeuse originaire de Toulouse compte parmi les artistes émergents les plus prometteurs, tant sa recette est déjà aisément identifiable et efficace.

Sur son compte Instagram, elle partage un premier extrait musical fin janvier 2020. Il faudra attendre l’été pour que de premières créations abouties et des clips soignés soient disponibles. Tout en prenant le temps de créer, elle puise dans les codes musicaux actuels avec une utilisation franche de l’auto-tune et le recours à des sonorités drill et trap. La rappeuse est reconnaissable par son timbre de voix digitalisé et une diction lascive, qui tranchent avec des textes volontiers crus et incisifs. Zinée est un personnage atypique qui construit son univers avec ses propres règles.

Contraste et mélancolie

Du morceau trap ou drill en passant par des mélodies mélancoliques, elle jongle entre egotrip cinglant et tristesse profonde. Capable de phases comme : « J’fais des trous dans ta tête à la perceuse » (Personne), elle sait aussi se livrer sur ses sentiments amoureux : « Quand tu me prends dans tes bras, le poids du monde est relatif » (Minitel), ou exprimer un mal-être profond : « J’me sens mal entouré, même quand j’suis dans ma ruche » (Orchidée). Une mélancolie et un attrait pour la noirceur qui se retrouvent dans le choix des prods de son premier EP de quatre titres, intitulé « Futée ». 

Sorti en novembre 2020, il vient confirmer les attentes autour de la rappeuse. L’intégralité de « Futée » est composé par Sheldon, pierre angulaire de la 75e Session, que l’on retrouve d’ailleurs en featuring sur le profond Orchidée qui clôture le projet. Une connexion artistique cohérente qui donne du relief à la tracklist.

Le titre Minitel, premier des quatre titres, se démarque particulièrement par son aspect rétrofuturiste. Avec ce projet, pas de tentative désespérée de coller aux standards commerciaux du moment mais une appropriation personnelle et authentique du vaste champ des possibles que permet le rap aujourd’hui.