D’une tour de 130 mètres de haut, à l’Olympia, en passant par Pornhub, les artistes francophones du rap français ont fait dans l’innovation pour mettre en image leur musique. Mosaïque a retenu sept visuels qui ont marqué la rédaction par leur originalité, leur esthétisme ou leur symbole et vous livre sa sélection des plus beaux clips de l’année. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.
Avant de vous plonger dans la sélection de la rédaction des clips de l’année 2021, merci de soutenir Mosaïque! En nous lisant, vous soutenez un journalisme rap indépendant. Vos lectures et vos partages sont notre soutien le plus essentiel. N’hésitez pas à nous suivre sur les réseaux sociaux, et à recommander Mosaïque autour de vous !
Pour redécouvrir la sélection de la rédaction des clip du rap français de l’année dernière, cliquez ici.
Quand Joanna choisit de briser les tabous autour de la sexualité, elle ne le fait pas à moitié. L’artiste aux accents pop et RnB a décidé d’embaucher le couple le plus connu du Pornhub homemade, LeoLulu, pour le clip de son single Sur ton corps, tiré de son premier album. En résulte deux vidéos réalisées par la chanteuse elle-même ainsi que la réalisatrice Ambrr. Une version érotique où les deux amoureux se câlinent dans un lit immaculé et une autre pornographique mêlant scènes de sexe explicites et ombres chinoises.
Derrière la caméra, Joanna tire les ficelles. « Je ne voulais pas que le focus se fasse uniquement sur le plaisir de la femme, mais plutôt sur celui des deux. Tout en étant consciente que mon point de vue est biaisé par nos constructions sociales », nous confiait l’artiste rennaise au début de l’année. L’ambiance à la fois sensuelle, électrisante et profondément féministe est saluée par la critique. Dès les premières images du clip, Joanna n’oublie pas de mentionner le travail du Strass, le syndicat du travail sexuel. Fidèle à ses engagements. Un pari réussi pour la jeune femme de 23 ans dont l’objectif était de parler de sexe crûment, sans faire la part belle à la culture du viol.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le jeune « So », comme on le surnomme, sait faire une entrée fracassante. En juin dernier, l’artiste de 25 ans est revenu avec Slide, un morceau aux sonorités rock et au visuel percutant. C’est en tant que « rackeur » (jeu de mot avec rappeur et rockeur, NDLR) que Sopico aime désormais se présenter. Naturellement, il choisit de s’entourer de l’équipe du film « Mission Impossible » pour marquer son grand retour après un an d’absence.
La Tour Pleyel (Seine-Saint-Denis) de 130 mètres de hauteur, le saut dans le vide, les feux d’artifices… Sopico se met en scène comme protagoniste de son propre film. Rien a été laissé au hasard par ce cinéphile qui, plus jeune, rêvait de faire du cinéma : « L’enfant qu’on voit au début du clip, c’est le public qui m’attend et qui m’appelle pour me dire « il est temps ». Moi,je suis en train de rêver en haut de cette tour. Je me réveille et je décide de reprendre du service. La métaphore des ouvriers est totalement liée au fait que c’est un travail d’équipe, un chantier. Ce que l’on voit dans le clip, ce sont tous les éléments dont on avait besoin pour faire le disque »,expliquait-t-il au Parisien .
– Imane Lyafori
Hamza – Réel
Un hangar, des voitures de luxe, une émeute, des fourgons blindés, Hamza et Zed. Le tout dans un noir et blanc parfait. Il n’en faut pas plus pour que Hugo Bembi et Sacha Naceri signent l’un des plus gros clips de 2021. Pour annoncer « 140 BPM2 », Hamza étale son flegme. Voiture de luxe, grillz sur les dents, lunettes de soleil et cigarette dans une main.
Acculé par des hommes cagoulés, il se moque d’eux en rappant son couplet bien au chaud dans son opulence. Dès le plan d’ouverture, le rappeur mène l’assaut accompagné de militaires en blindés. Hamza démontre son changement radical d’ambiance, que cela soit musical ou en termes de direction artistique. La colorimétrie s’attache à un noir profond et un blanc clinquant, choix surprenant et à contre-courant de ses précédents clips. Le Belge est prêt à partir à la guerre en toute décontraction avec son allié Zed, dans l’un des clips les plus épiques de 2021.
– Cyprien Joly
Sonbest – Terre Noire
Allongé près d’un personnage peint tout en noir qui s’agrippe à lui, un faisceau de lumière survole Sonbest. Seul moment d’accalmie dans une ambiance thriller. Un jeune garçon qui court à perdre haleine, une sorcière non-voyante et une forêt sombre… Terre Noire synthétise tout l’imaginaire de la musique de l’artiste. Le visuel est mis en image par son acolyte de la première heure, SwimTheDog. Pour Mosaïque, il expliquait : « La personne qui s’aggripe à lui, c’est son propre démon, une personne qui le hante. C’est un peu comme une paralysie du sommeil. Il ne peut plus bouger. » Inspiré d’un film d’horreur britannique « His House », un rite tribal tente de défaire Sonbest de ses démons en lui ôtant la vue.
Un clip fidèle à l’univers de l’artiste qui rappelle celui d’Agonie issu de son premier EP. Terre Noire, sorti le 10 juin 2021, annonce avec profondeur et cohérence le projet « Arcane » de Sonbest. Mais dont son réalisateur SwimTheDog préfère ne pas tout dévoiler : « La sorcière est non voyante, Sonbest a les yeux bandés… Ce sont des symboles de l’inconscient. Je voulais faire parler autre chose que le regard. Mais il y a plein de significations possibles. Je préfère laisser libre cours à l’interprétation. »
– Lise Lacombe
Damso – 911
Comment montrer un gangster qui soudain s’adoucit et laisse, en l’espace de trois minutes, transparaître ses sentiments ? C’est le défi que relève Adrien Wagner avec le clip de 911, sorti en début d’année. Le réalisateur laisse son empreinte et son style avec des effets spéciaux en pagaille et des mouvements de caméra à 360 degrés déjà utilisés sur ses précédents projets.
Produit par Adeus, on y retrouve un Damso qui baisse les armes. L’artiste se dit « ramolli» par le charme de la mannequin Noémie Lenoir, invitée à jouer dans le clip. C’est sans rappeler ces paroles du morceau Autotune, extrait de son premier projet « Batterie faible » : « Tout est noir comme Noémie Lenoir ». Du haut d’un immeuble, à un bar à l’ambiance tamisée, en passant par une plage déserte, Damso nous emmène dans un voyage envoûtant, au rythme de la mélodie du morceau. Le rappeur belge offre une vidéo digne du septième art, alliant avec justesse musique et visuel. De quoi faire figurer 911 parmi les plus beaux clips de l’année.
– Théo Lilin
Slimka – Hollywood
À l’image de ce que laisse imaginer le titre, Slimka traverse la scène pour adapter en image son morceau Hollywood. L’artiste nous plonge dans des décors de cinéma dont ceux de ses précédents clips. Poursuivi par les fans à l’arrière de sa voiture de luxe, Slimka se réincarne façon superstar. Loin de l’univers dystopique et sanglant des morceaux Rainbowet Headshot, auxquels Hollywood est rattaché, l’heure est désormais à l’egotrip.
Dans une succession prenante de plans séquence realisée par Exit Void, Slimka nous emmène à ses côtés, caméra embarquée, afin d’assister à son auto-interprétation. Mise en abyme de la production d’un des ses clips, le Genevois déroule au rythme de la prod explosive de Sectra et Kosei. Dans un entretien accordé à Mosaïque, le rappeur exprimait sa volonté de faire reconnaître la valeur du rap suisse. Propos corroborés à travers le morceau qui s’ouvre ainsi : « J’viens mettre les pieds sur la table, J’viens mettre Genève sur la carte. »
Mention spéciale : Vicky R, Le Juiice, Chilla, Bianca Costa et Davinhor– AHOO
« Icy, Juiicy, Vicky, Bianca, Pac-Man, c’est la folie. » Une folie et un projet qui fait du bien au rap français. Pour la première fois, cinq rappeuses se réunissent pour produire un morceau. Le documentaire « Reines, pour l’amour du rap » sur Canal+ dévoile sa conception. Durant quatre jours, elles se sont retrouvées dans une maison avec des producteurs pour écrire et clipper le morceau. Dans le visuel, à tour de rôle, Chilla, Bianca Costa, Davinhor, Le Juiice et Vicky R débarquent devant la caméra avec un style impeccable et de l’assurance à revendre.
Le clip réalisé par Jean-Charles Charavin s’impose comme un cri de rage des rappeuses. Elles s’affirment haut et fort sur la scène rap et s’unissent façon sororité pour le faire. Chacune y va de sa punchline et impose son couplet, le tout dans un décor théâtral. Chilla conserve sa voix angélique tout en ne mâchant pas ses mots pour s’associer aux notes brésiliennes de Bianca Costa. L’insolence de Davinhor se mêle à la trap de Le Juiice et à la puissance de Vicky R. Le clip a été tourné à l’Olympia, qui pour l’occasion, a orné sa devanture des noms en lettres rouges des cinq artistes, prêtes à prendre tout la lumière en haut de l’affiche.
– Manon Bernard
Si l’article vous a plu, n’hésitez pas à le partager ! Pour savoir les prochains articles à venir, abonnez-vous à notre newsletter :
Saint DX joue autant qu’il interprète et voue un amour simple au son. Dans son deuxième EP « Unmixtape », paru le vendredi 1er octobre, le producteur francilien chante et compose de tendres lignes de pop. Lors de sa rencontre avec Mosaïque, l’artiste s’apprête à dévoiler le disque. Pendant l’entretien, il digresse et passe d’un sujet à l’autre avec élégance, parfois avec intérêt ou détachement, mais sans pudeur pour se montrer tel qu’il est depuis ses premières notes. Avant de poser sagement devant l’objectif sur le rooftop d’un bar du 18e arrondissement de Paris.
C’est au premier étage de la brasserie Barbès que nous retrouvons l’homme derrière les accords du morceau 911 de Damso. Avec son pull blanc et ses cheveux longs attachés en arrière, Saint DX n’a rien d’une superstar du rap. Dans son sac à dos, la plume « éprouvante » de Marcel Proust rencontre celle, « passionnée », de Laurent de Wilde, auteur du livre « Les fous du son » : « Je lis «À la recherche du temps perdu » depuis cinq ans. J’ai besoin d’une concentration ultime quand je le lis. C’est un bouquin sur la perte de l’être aimé. C’est douloureux à lire », explique l’artiste.
Quand il n’est pas derrière son synthé, Saint DX se renseigne sur l’instrument, et en parle avec frénésie : « Les fous du son, je l’ai lu trois fois. L’auteur part de l’invention de l’électricité par Edison pour en arriver au synthétiseur qui, à la base, est une transformation de l’onde électrique en son. C’est passionnant. » Entre Proust et le synthé, il lit aussi, au moment de la rencontre, un ouvrage de Kate Tempest nommé « Connexion » tout en parcourant « un espèce d’essai » des philosophes Spinoza et Gilles Deleuze.
Cœur à cœur avec le synthétiseur
Entre l’album de Damso, celui de Squidji, son deuxième projet « Unmixtape » dévoilé le 1er octobre et son prochain album prévu pour 2022 sur lequel il travaille, le producteur tient à« se créer du temps pour lire », comme il l’a toujours fait. Adolescent, il fait des allers-retours entre la gare de Massy-Palaiseau où il habite et la Fnac de Paris-Montparnasse : « J’y ai lu tous les «Dragon Ball ». J’étais fan des « Chevaliers du Zodiaque » aussi mais ça coûtait trop cher pour les acheter. À l’époque, un manga c’était 5 francs. C’était le budget de la semaine que me donnait ma mère. Donc, je préférais acheter un ticket de métro pour les lire à la Fnac. »
Crédit : Lise Lacombe pour Mosaïque.
Le compositeur se souvient aussi d’un vendeur qui lui conseille un jour d’écouter l’album « Rock Bottom » de Robert Wyatt : « J’ai trouvé la pochette de ce CD magnifique. La première fois que je l’ai écouté, c’était inaudible. J’en voulais au vendeur de me l’avoir fait acheter (rires). C’est une musique très amer, très dur. Aujourd’hui, c’est l’un des artistes que j’aime le plus donc finalement, je le remercie. » Au détour d’une anecdote, Saint DX ne manque jamais de raconter la vie ou le parcours des artistes ou des auteur.rice.s dont il parle, affichant ainsi une culture générale large et précise.
Dans la bande originale du « Grand Bleu », il y avait quelque chose de physique, comme une caresse, dans cette recherche de l’émotion brute. Encore maintenant, quand je l’écoute, ça me procure des sensations fortes.
Saint DX pour Mosaïque
Lorsqu’il évoque son adolescence, il mentionne aussi « Les Robots » d’Isaac Azimov mais sa madeleine de Proust reste la saga Harry Potter : « C’est ma lecture de jeunesse que j’ai le plus kiffé. J’attendais leur sortie avec impatience. Je les lisais en anglais avant de pouvoir les lire en français. Je jetais des sorts tout seul dans ma chambre. » Et si Saint DX n’est toujours pas devenu sorcier, le synthétiseur est devenu son moyen d’ensorcellement. C’est d’ailleurs lorsqu’il entend l’ouverture de la bande originale du film « Le Grand Bleu » dans le salon de ses parents qu’il est envoûté par l’instrument pour la première fois : « Je trouvais qu’il y avait quelque chose de physique, comme une caresse, dans cette recherche de l’émotion brute. Encore maintenant, quand je l’écoute, ça me procure des sensations fortes. »
La magie du collectif
Aujourd’hui, Saint DX cherche à provoquer ce qu’il ressent à travers ses compositions. Connu pour ses productions pour Damso, Squidji et bientôt Disiz, le musicien chante aussi sur ses projets dont « Unmixtape », un deuxième EP qu’il a voulu spontané : « Je voulais délivrer quelque chose de très naturel. Un peu comme un circuit court, de l’agriculteur au consommateur (rires). C’est comme ça qu’on devrait faire. » Il compose ce projet seul, chez lui, préférant ne montrer aux autres que « le produit fini », par timidité. Une solitude qui lui avait manqué après avoir travaillé en collectif pour « QALF » de Damso et « Ocytocine » de Squidji, aux côtés d’autres producteurs (Prinzly, Ponko, Dioscures, Paco Del Rosso, NDLR) : « Au début, quand je me suis retrouvé à bosser en bande, je me suis demandé pourquoi je m’infligeais cette souffrance de devoir bosser seul. Donc j’ai un peu mis mon projet de côté. Deux semaines après ces expériences, j’avais déjà envie de retrouver mon EP parce qu’en solitaire, tu prends beaucoup plus le temps. »
Crédit : Lise Lacombe pour Mosaïque.
Des expériences collectives dont Saint DX ressort transformé. En composant les morceaux 911 et MVTR pour Damso, il expérimente des sensations jusqu’alors inconnues : « Je me souviens, j’étais dans ma chambre à 6 ou 7 h. On venait de composer les deux titres. J’ai pris une douche et je me suis rendu compte que je savais qu’on venait collectivement de faire quelque chose d’incroyable. Je n’ai jamais revécu quelque chose d’aussi fort. C’était une expérience tellement riche et spéciale que c’est dur de passer de Damso à d’autres artistes. »
Sa rencontre avec le rappeur belge donne à son parcours une autre dimension : « Damso m’a apporté des souvenirs sans précédent et une reconnaissance à laquelle je ne m’attendais pas. Avant ça, je faisais tout dans ma piaule. Et d’un coup, en studio, ta parole a un poids. »Il retrouve cette émulation de groupe avec le projet du jeune Squidji qui fait appel à plusieurs producteurs présents sur l’album de Damso : « En studio, on se demandait ce qui se passait, tellement c’était ouf. »
Face à son temps
Sa visibilité nouvelle le met aussi face aux réseaux sociaux auquel ce trentenaire qui n’a pas la télé chez lui n’avait alors jusque-là pas été exposé : « Quand Damso a sorti «QALF », je ne connaissais pas Twitter. Les rappeurs regardent beaucoup ce réseau mais la violence sur la musique et sur les gens m’a choqué. Ce n’est pas du tout bienveillant. Je me souviens qu’à minuit, on rafraichissait le feed et je voyais des : « Putain, c’est trop de la merde », alors qu’ils n’avaient même pas eu le temps d’écouter. Je découvrais ça. Ça ne m’a pas blessé mais c’est le problème de l’immédiateté. »
Je déteste les réseaux sociaux. Je les utilise parce que j’y suis obligé. Mais je n’ai vraiment pas un rapport sain avec ça.
Saint DX pour Mosaïque
Saint DX est de ceux.celles qui croit à la force du temps et se désole de voir la place que prend l’instantanéité dans la société. Pour la sortie de son projet, le producteur ne prévoit donc pas d’aller taper son nom dans la barre de recherche de Twitter : « Je déteste les réseaux sociaux. Je les utilise parce que j’y suis obligé. Mais je n’ai vraiment pas un rapport sain avec ça. Et puis, comparé à Damso, mon projet est tellement confidentiel. La pop est très différente. C’est une communauté beaucoup moins engagée. Je parle moins à cette génération de moins de 20 ans. »
« Unmixtape » adopte des sonorités pop sur lesquelles Saint DX chante principalement en anglais : « J’adore crier des émotions dans mes morceaux, mais en français, je n’y arrive pas. Alors que j’adore chanter en anglais parce que j’ai moins d’attachement à la langue, du coup je me sens plus libre. Je m’en fiche que grammaticalement, ça ne sonne pas. En français, je réfléchis trop. » Un seul son de l’EP sur les neuf est chanté en français : Ilya. Saint DX aime aussi réinterpréter des classiques. Dans l’EP, le producteur reprend les airs de Gypsy Woman de Crystal Waters et All the tired horses de Bob Dylan : « J’aime dire les mots d’un autre. Souvent, je commence avec un piano voix et je me rends compte que les accords et ce que raconte la chanson me touche. »
Crédit : Lise Lacombe pour Mosaïque.
À 34 ans, il respire le calme de quelqu’un éduqué par des parents bouddhistes. Celui qui s’informe en lisant Le Monde Diplomatique, en regardant les reportages Arte et en écoutant France Culture, dénote dans un paysage rap où il se sent bien. Actuellement en préparation de son album, prévu pour 2022, il se rend régulièrement à Bruxelles pour travailler aux côtés des producteurs Prinzly et Ponko qui lui apportent « leur vision et leur énergie », entre les murs des studios ICP où il a désormais ses habitudes : « J’aime l’odeur, les chambres, la nourriture, l’ingé son Jules Fradet mais aussi le gérant, John Hastry. Je m’y sens trop bien. »
Pas encore rodé à l’exercice du shooting photo, le producteur se cache derrière quelques mimiques burlesques pour poser, sans oublier de « se refaire une beauté » juste avant en détachant ses cheveux. Au détour d’un couloir, il croise la route d’une petite bibliothèque et ne résiste pas à l’envie d’y jeter un œil. Parmi les livres exposés, il choisit de feuilleter un roman d’espionnage, sans grande conviction, préférant retourner à sa quête du temps perdu.
Retrouvez l’EP « Unmixtape » de Saint DX sur toutes les plateformes de streaming.
Vendredi 16 juillet 2021 sortait « L’Étrange Histoire de Mr. Anderson », le deuxième album de Laylow. Après le succès critique et commercial de « Trinity », érigé comme l’un des meilleurs projets de l’année passée, le rappeur toulousain signe son retour avec un opus concept. Une nouvelle histoire et un nouveau casting pour continuer de s’affirmer comme l’une des têtes les plus créatives du rap français. La rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet et donne son avis.
« Une balade musicale avec un réel message politique »
Quelle performance du Lay. Seulement un an et demi après « Trinity », il a réussi à me surprendre par la complexité du projet. On ressent la volonté de placer la barre aussi haute que sur son dernier album et ça fait du bien de voir un artiste en vogue ne pas s’endormir sur sa notoriété. Parler de son histoire de manière aussi intime et crue était un vrai challenge. Une étrange histoire de jeunesse bien plus complexe que sa précédente relation avec une intelligence artificielle. Voilà qui explique sûrement une direction artistique moins cohérente mais pas moins intéressante que sur son dernier opus. Le storytelling reste quant à lui toujours aussi efficace, qu’il s’agisse de l’histoire globale du projet ou des tranches de vie racontées dans certains morceaux comme les somptueux VOIR LE MONDE BRÛLER et LOST FOREST. Côté featuring, l’alchimie est à la hauteur du casting. Damso et Hamza enflamment le début de l’album, quand Alpha Wann et Wit. apportent leur sens de la découpe. Beaucoup moins convaincu cependant par la prestation minimale de Nekfeu sur SPECIAL. Les interludes sont tout aussi pertinents et ces dialogues bruts viennent donner du relief et du sens. La dualité Jey / Mr. Anderson est assez bien exploitée et nous invite directement à la réflexion. Même si le discours de l’album, de croire en ses rêves, est finalement très classique et déjà bien abordé dans le rap, Laylow y apporte sa touche personnelle. Loin des grandes heures du rap conscient, cette balade musicale dans les souvenirs d’un jeune artiste transmet un réel message politique à ses auditeurs et auditrices : « Écoute toi ».
– Robin Spiquel
La pochette de l’album « L’Étrange Histoire de Mr.Anderson ». Crédit : Mathieu Maury, Manon Sim, Eliott Grunewald & Dexter Maurer.
« Il aborde un sujet souvent négligé, celui des violences faites aux femmes »
Le nouvel album de Laylow offre une double lecture : « L’Étrange Histoire de Mr. Anderson » telle qu’elle apparaît dans les skits cinématographiques, puis la musique du projet. Sur le plan musical, le rappeur rayonne. Sa sélection de featurings montre une évolution notable par rapport à ses derniers jets avec un éventail diversifié d’artistes bien incorporés à son univers. Les sonorités des productions, elles, ne sont pas sans rappeler les têtes d’affiches du rap américain comme Kendrick Lamar et Travis Scott. Cependant, le fond de l’histoire et le traitement cinématographique qui lui est consacré sont, à mon avis, trop banals. Certains sketchs deviennent gênants, voire prétentieux. L’interprétation de Mr. Anderson fait d’ailleurs pâle figure à côté de celle de Trinity, sur son album du même nom. Cela dit, les titres demeurent excellents et se fient facilement aux réécoutes, même si j’ai dû faire abstraction de certains interludes. J’aimerais aussi souligner trois morceaux en particulier. HELP !!! qui aborde un sujet important souvent négligé par les rappeurs, celui des violences faites aux femmes, ainsi que les deux titres avec Hamza qui s’écoutent comme la bande originale d’un film de gangsters des années 1980 dans lequel le Bruxellois endosse avec aisance le second rôle, à la hauteur d’un Joe Pesci.
– Lukas Taylor
« L’outro UNE HISTOIRE ÉTRANGE clôture ce chapitre avec une morale qui n’est pas sans rappeler celle racontée dans Notes pour trop tard (« La fête est finie », 2017) par Orelsan. »
Imane Lyafori
« Jey révèle ici ses doutes et ses démons »
C’est l’histoire d’un jeune Toulousain qui se rêve en prodige du rap français. Pour cela, l’artiste de 28 ans se heurte à bon nombre d’obstacles en commençant par lui-même. Il expose les prémices d’un succès qui met du temps à être établi. Jey révèle ici ses doutes et ses démons qui le rongent dans la construction d’une carrière qu’il désire plus que tout autre chose. Mr. Anderson agit comme cette détermination qui ne cesse de le pousser à se dépasser. L’auditeur alterne alors entre le comportement parfois chaotique d’un Jey qui tente de voir le bout du tunnel, à l’image du morceau VOIR LE MONDE BRÛLER, et de son alter ego qui lui rappelle qu’il est SPECIAL. Un message qui résonne avec toutes celles et tout ceux qui bataillent pour faire entendre leurs voix et se créer leurs propres chemins. L’outro UNE HISTOIRE ÉTRANGE clôture ce chapitre avec une morale qui n’est pas sans rappeler celle racontée dans Notes pour trop tard (« La fête est finie », 2017) par Orelsan : l’important est de faire confiance au temps tout en ayant foi en soi. Ou comme dirait Laylow : « C’est ta façon de faire et c’est la meilleure au monde, juste parce que c’est la tienne, ma gueule… ».
– Imane Lyafori
« Laylow s’impose avec un album indéniablement inspirant »
En prenant des allures de Martin Scorsese pour Vogue, Laylow n’a pas trahi l’esthétique cinématographique de son album au casting d’exception. Toujours aussi exigeant, l’artiste toulousain livre un album ambitieux dont le scénario déborde presque un peu trop sur la musique et dont l’histoire personnelle et complexe se suit avec une facilité surprenante. Alors que pour son premier album, « Trinity », l’écriture et les sujets abordés me semblaient trop simples et monotones, Laylow a su donner une nouvelle dimension à son art en dénonçant des problèmes de société tels que les violences conjugales ou policières. En filigrane, il porte un message fort : suivre ses rêves. L’homme de l’année 2020 garde son statut en 2021 et s’impose avec un album indéniablement inspirant.
– Amaël Coquel
Retrouvez « L’Étrange Histoire de Mr.Anderson » de Laylow dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.
Avec « Un son, une histoire », Mosaïque s’intéresse aux petites histoires qui font la grande du hip-hop français. Le 28 avril 2021, après presque huit mois d’attente, Damso délivre la deuxième partie de son quatrième album : « QALF ». Perdus au milieu de onze nouveaux tracks, un piano, une guitare et un saxophone se mélangent avec harmonie sur une instrumentale rythmée. Ce titre, Σ. MOROSE, est devenu en quelques jours l’un des morceaux les plus marquants de la carrière du rappeur bruxellois. Pour mieux comprendre la recette de ce succès, nous avons contacté l’un des deux producteurs du titre, Elvin Galland, et le saxophoniste Dieter Limbourg.
En juillet 2018, Damso vient de libérer la troisième pièce de sa discographie : « Lithopédion ». Pourtant, le rappeur ne prend pas de pause et pense déjà les premières pierres de « QALF ». Il réunit alors plusieurs musiciens dans le studio ICP à Bruxelles pour une session studio. Elvin Galland fait parti d’entre eux. Le producteur a été convié par John Hastry (fondateur de l’ICP, NDLR) et ne sait pas encore ce qui l’attend. Il nous raconte : « On ne m’avait même pas dit avec qui j’allais bosser. Damso était là. Le beatmaker Ikaz Boi devait nous rejoindre mais il n’était pas encore arrivé. J’étais venu en tant que pianiste mais je lui ai lâché « Je fais un peu de prod, si tu veux en attendant je te fais écouter deux trois trucs ? » »
C’est ainsi qu’Elvin sort la première maquette de Σ. MOROSE et la présente à Damso. « Je lui ai fait écouter et il a kiffé tout de suite. J’avais mis un synthé de guitare au début, une basse et des batteries que Ikaz Boi a changé. »
Écoutez la première maquette de Morose, composée par Elvin Galland.
Finalement, lors de la session, tous se calent sur son instrumentale. « On s’est mis à nos instruments et on a tous jamé dessus (improvisé, NDLR). On s’est amusé. J’ai fais le piano et les petites mélodies que l’on entend sur les refrains. Le guitariste Jean-Marie Aerts a gratté un peu et le saxophoniste est venu poser son solo. »
Crédit : DR.
À la fin du morceau, une mélodie de saxophone retentit et vient boucler le morceau. Une prise de risque remarquée lors de la sortie du titre. Dieter Limbourg, saxophoniste du groupe OtoMachine, a été contacté spécialement pour l’occasion. Au téléphone, le musicien nous raconte : « Il m’a fait écouter la musique, il y avait plusieurs prods. Il m’a laissé faire et j’ai improvisé. » Pour lui, poser la mélodie d’un instrument à vent sur un beat rap n’est pas une contrainte. Il n’a pas été surpris par ce choix artistique : « Le hip-hop est très connecté au jazz. Cela représente d’autres complexités rythmiques, mais je me suis très bien adapté. »
Pendant la session, Elvin Galland questionne Damso sur sa volonté d’instrumentaliser un peu plus sa musique : « ll m’a expliqué qu’il voulait faire des choses différentes, changer de vibe et de manière de bosser. À ce moment là, il n’avait rien en tête de précis, mais il voulait des aspects un peu plus jazz, plus musical. Se réunir entre musiciens, c’est quelque chose de plus rare dans le rap aujourd’hui. »
Crédit : DR.
Le rappeur propose ensuite une pause à ses invités et commence à écrire avant de poser un couplet. « Ça l’avait inspiré », se rappelle Elvin. Vers 18 h, Damso met fin à la session : « J’ai un peu mal à la tête, on a de la matière, vous pouvez rentrer chez vous. »
Deux ans plus tard, après avoir enregistré ses voix avec Jules Fradet et envoyé le titre au mixage chez Nk.F, il dévoile Σ. MOROSE le 28 avril 2021 sur la tracklist de « QALF infinity ». Très rapidement, le morceau se hisse en tête des classements et devient le son le plus écouté en 24 h sur Spotify France en 2021. Devant ce succès, une version clippée a dores et déjà été annoncée par l’artiste lui-même.
Entre l’EP surprise d’Aladin 135, le retour de Caballero et JeanJass et le premier jet de la rappeuse Bouki, le rap francophone s’est montré productif mais aussi collaboratif. Ainsi, Benjamin Epps et le Chroniqueur Sale ont allié leurs forces autour d’un projet commun, tout comme Jazzy Bazz, Esso Luxueux et Edge en trio. Une période ponctuée par la sortie de « QALF infinity » de Damso, tête d’affiche de ce mois d’avril. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.
« X1 »– Aladin 135 – 9 avril 2021
Crédit : DR.
Aladin 135 fait son retour avec « X1 », un retour aux sources avec un projet plus rappé que ne l’était son album « Phantom », sorti le 10 juillet 2020. Un EP transition dans lequel l’artiste retrouve Lesram, son partenaire du Panama Bende, sur le morceau Sur Paname. Avec Étincelles, le rappeur renoue avec sa mélancolie avant de livrer deux bangers Akha et Ya. Le Parisien redonne ainsi un aperçu de ses qualités de kickeur avec cinq morceaux accompagnés du clip de Akha tourné dans le 13e arrondissement de Paris, lieu d’origine du rappeur.
– Lise Lacombe
« Par amour et pour le geste » – Smeels – 16 avril 2021
Crédit : Elea Jeanne Schmitter.
Quelques mois après la sortie de l’EP « Very Bad Drip », la mixtape « Par amour et pour le geste », sortie le 16 avril dernier, vient confirmer la direction prise par Smeels : un rap planant et mélodieux porté par des instrumentales groovy. À l’image de cette cover-portrait signée Elea Jeanne Schmitter, l’ancien Bordelais propose une musique sobre, millimétrée et réaliste. Avec un flow nonchalant, à la frontière du chant par moment, Smeels peaufine un peu plus son personnage de lover désabusé sur 13 titres. Un projet en solitaire, cohérent musicalement sans tomber dans le piège de la répétition. Mention spéciale à Real Nword, Lover Boy et Cash & Bitchies.
– Robin Spiquel
« OSO / Hat Trick »– Caballero & JeanJass – 16 avril 2021
Crédit : Romain Garcin.
Deux albums distincts, mais une direction artistique commune. À la manière du duo américain Outkast qui dévoilait en 2003 deux albums solo : « Speakerboxxx » et « The Love Below », Caballero et JeanJass envoie « OSO » et « Hat Trick ». Oscillant entre bangers et morceaux introspectifs, les deux rappeurs belges ont pris le temps de s’ouvrir un peu plus à leur public. Que ce soit à travers les origines espagnoles de Caballero ou la déclaration d’amour de JeanJass au rap concrétisée au côté d’Akhenaton, le tandem propose ainsi une nouvelle lecture de leurs univers musicaux.
– Jules Careau
« 7 Milliards »– Bouki – 19 avril 2021
Crédit : Osoror.
Lyon regorge décidément de talents. La jeune rappeuse Bouki a dévoilé le 19 avril l’EP « 7 Milliards » dans lequel elle laisse échapper un grain de voix joliment drapé d’auto-tune. Cinq titres où l’artiste délivre l’étendue de sa proposition musicale, à l’image de l’audacieux Définition. La Lyonnaise nous envoûte le temps d’un morceau de 58 secondes qui sonne comme un interlude pour introduire Inna, un track aux sonorités orientales. Porté par le featuring Donnez-moi avec Richi, « 7 Milliards » est une porte d’entrée sur l’univers de celle qui sait aussi bien varier les flows que les tonalités de voix.
– Lise Lacombe
« Fantôme Avec Chauffeur »– Benjamin Epps & Le Chroniqueur Sale – 23 avril 2021
Crédit : Fifou.
Benjamin Epps est un rookie qui débarque avec l’attitude de celui qui n’a rien à prouver. L’attitude d’un rappeur conscient d’être unique sur la scène rap francophone et assez sûr de lui pour ouvrir son dernier EP « Fantôme Avec Chauffeur » sur un egotrip décomplexé : « Booba a sorti l’dernier album, ça y est maintenant, j’peux prendre le trône. » Audacieux, le Français sonne américain sans pour autant se tromper, fait assez rare pour qu’il soit rapidement rendu crédible aux yeux de tous et toutes par ses qualités d’écriture et d’interprétation. Un rap plein de références old school portées par les prods boomp bap du youtubeur Le Chroniqueur Sale, cette fois dans le costume du beatmaker. Sans être dépassé, celui qu’on identifie par la ressemblance de sa voix à celle de Westside Gunn relève le pari de réveiller l’oreille moderne sans la lasser, tout en débitant des punchlines à l’ego surdimensionné. Benjamin Epps sait aussi délivrer des textes remplis de sincérité, comme dans Dieu bénisse les enfants, morceau qui sonne comme un hymne à l’amour d’un homme qui cherche à protéger ceux.celles qui peuvent encore l’être.
– Lise Lacombe
« Private Club »– Jazzy Bazz, Esso Luxueux, Edge– 23 avril 2021
Crédit : Raegular.
Dans les coulisses d’un strip club éclairé par des néons rétro, trois voyous nous emmènent pour une virée nocturne. L’occasion pour le duo de la Cool Connexion, formé par Jazzy Bazz et Esso Luxueux, de se retrouver avec une nouvelle pièce maîtresse : Edge. Tantôt sur des flows noyés dans l’alcool d’une soirée finie trop tôt, tantôt sur des sessions de kick incisif, le trio délivre une capsule de couleurs et d’ambiances abouties. Un univers de débauche, de ride et de fête intitulé : « Private Club ». À la prod, des initiés de la recette : Kezo, Johnny Ola ou encore WAVYYAVE qui donnent vie à la scène. Au micro, les forces sont bien équilibrées : Edge avec des refrains mélodieux, Jazzy Bazz à travers des couplets calibrés et des formules bien senties, et Esso Luxueux qui fait enfin profiter le public de ses rares lignes murmurées et nonchalantes. Starter pack d’écoute : un verre de cognac et un cigare bien fumant.
– Thibaud Hue
« QALF infinity »– Damso – 28 avril 2021
Crédit : Romain Garcin.
Alors que la terre tourne et fait face au soleil, un faisceau lumineux fait apparaître les courbes d’un projet convoité et mystérieux. Les spéculations ont été nombreuses mais aucune n’a été à la hauteur de l’imprévisibilité de « QALF infinity ». Damso livre le résultat de plusieurs années d’expérimentation musicale, longtemps gardées secrètes derrière les murs des studios ICP de Bruxelles. Avec maîtrise, le rappeur dévoile une copie précurseuse qui ne fait pas l’erreur d’être incomprise. L’avant-gardisme de l’instrumentalisation des onze tracks écarte avec maîtrise les codes étroits du streaming. Souvent à cheval sur plusieurs prods, son flow s’adapte avec une agilité déconcertante et fait voir une certaine apothéose artistique où saxophone et guitare peuvent se fracasser contre une ligne de synthé étouffée et des sonorités tirant sur la musique électronique. Le compositeur Prinzly à la baguette, l’album est un OVNI qui profite aussi d’une qualité de mixage rare, mettant en relief chaque voix, chaque instrument et chaque motif rythmique avec justesse. Déconcertant de facilité et de profondeur, « QALF infinity » bouscule le hip-hop francophone et propose une nouvelle grille de lecture de la musique moderne. Ainsi, ne lui manque-t-il pas que les années pour pouvoir revêtir le blason de game changer ?
– Thibaud Hue
Retrouvez la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.
Le 5 février 2021, Damso et la chaîne Tarmac dévoilent le documentaire « Kin, tout est vie ». Pendant près de 27 minutes, le film revient sur son voyage à Kinshasa, au milieu des siens, lors de son déplacement pour la sortie de « QALF ». Caméra au poing, le réalisateur Robin Conrad et son équipe l’ont suivi pendant une semaine, plongés dans la frénésie de la capitale congolaise. Pour Mosaïque, Robin Conrad est revenu sur les coulisses d’un tournage différent.
Devant les portes de la paroisse Sainte-Anne, en plein cœur de Kinshasa, Damso fait face à de nombreux fidèles. Derrière son masque estampillé « The Vie », il tend une carte à l’un d’entre eux. Un geste symbolique et pourtant si puissant qui offre un an de mutuelle santé à ces Congolais venus l’accueillir. Un homme frappe sur son djembé et entame un chant de prière, unanimement repris par la foule. « Damso, que Dieu soit avec toi », résonne alors.
Damso à la paroisse Sainte-Anne. Crédit : Adrien Lengrand.
Derrière la caméra, Robin Conrad, réalisateur du documentaire « Kin, Tout est vie » et son équipe se laissent galvaniser par la scène et capturent ce moment de partage. Il nous raconte : « C’était un moment magique, tout le monde était très ému. Les gens étaient en demande. Lui était là pour donner. Il s’est reconnecté à quelque chose qui est essentiel pour lui : aider les siens. Je l’ai senti fier d’avoir réussi quelque chose d’assez grand dans sa musique pour impacter le réel. »
Il y a encore quelques jours pourtant, Robin était chez lui, à Bruxelles. Le départ pour l’Afrique s’est décidé à la dernière minute. Trois semaines plus tôt, Vinz Kanté, animateur sur Tarmac (la chaîne jeune de la RTBF, NDLR) convainc le rappeur belge de produire un documentaire sur lui à l’occasion de la sortie de « QALF », son quatrième album studio. Dans la foulée, le réalisateur Robin Conrad est contacté. « Jusqu’au dernier moment, nous n’étions pas sûrs de monter dans l’avion, se souvient-il. Tout s’est préparé à la hâte. Pour raconter quelque chose en images, je passe normalement du temps à comprendre et à imaginer avant de tourner. Ça s’écrit presque comme une fiction. Cette fois, tout s’est improvisé. Je n’avais quasiment rien préparé. »
Vinz Kanté et Robin Conrad. Crédit : Adrien Lengrand.
Avant de partir, il rencontre Damso pour dessiner les traits du documentaire. L’artiste lui confie son ambition de montrer les « belles choses » de la République démocratique du Congo. « Il voulait célébrer Kinshasa et casser avec le traitement médiatique misérabiliste qui est souvent fait sur son pays en Europe. J’ai donc souhaité dessiner un double portrait de la ville et de l’artiste, en montrant la capitale comme un véritable personnage », explique celui à qui le rappeur a laissé « carte blanche ».
Lundi 14 septembre 2020. Le réalisateur, accompagné d’Adrien Lengrand, directeur de la photographie, Lancelot Hervé-Mignucci, chef opérateur son, et du producteur Vinz Kanté, foulent enfin le tarmac de l’aéroport international de Kinshasa. Direction l’hôtel du Fleuve Congo. Tout près de lui, Damso retrouve sa terre natale. « QALF » sort dans cinq jours. « Je le sentais très apaisé. J’avais l’impression d’être avec quelqu’un qui était en train de changer et je pense que ça s’entend dans son album. Il est honnête avec lui-même. Sa sérénité est aussi à double face. La réalité sur place est très belle, mais aussi très dure », nuance-t-il.
Crédit : Adrien Lengrand.
Lancés dès le lendemain dans le dédale des rues congolaises, Robin et l’équipe de tournage se laissent bercer par les imprévus des déplacements de l’artiste. « Le programme n’a cessé de changer sur place. Même l’enregistrement du single Best en studio avec la star locale Innoss’B n’était pas prévu », explique-t-il. D’un point à un autre, il découvre aussi la densité de la circulation dans la capitale, l’une des plus embouteillées au monde : « Le plus difficile était de bouger tous ensemble, nous étions une quinzaine autour de lui. Nous prenions parfois plusieurs heures pour faire des trajets de quelques minutes. » Pourtant, ces conditions de tournage spécifiques n’ont jamais été une contrainte. Il précise : « Nous étions dans une énergie folle. Il y a eu de la magie autour de ce tournage. »
Loin des bruits incessants de klaxons et de moteurs, le cortège attend la nuit tombée pour revenir sur les jeunes pas du rappeur, à la recherche du quartier où Damso, alors âgé de cinq ans, a fui les pillages avec sa famille. Pendant dix minutes, il cherche sa maison sans succès. Robin raconte, pensif : « Il était très ému et perdu dans ses souvenirs d’enfant. Il a poussé une porte, mais ce n’était pas la bonne maison, même si la personne qui a ouvert semblait le connaître depuis très longtemps. C’était une belle métaphore de la quête de ses racines et de la perte de la culture. »
Robin Conrad, Innoss’B et Vinz Kanté. Crédit : Adrien Lengrand.
Entre deux moments de frénésie, la caméra s’arrête parfois avec attention sur les hommes qui croisent leur route et qui font battre le cœur de Kinshasa. C’est ainsi, et un peu par hasard, que Robin rencontre trois Congolais dans une fabrique de vêtements, non loin de leur studio. « Nous prenions des images dans la fabrique en cherchant des visages pour faire vivre la ville dans le documentaire et nous sommes tombés sur eux. Nous avons discuté deux minutes et nous avons ramené la caméra pour les filmer pendant une heure. Je n’avais aucune question préparée, c’était complètement improvisé », se remémore-t-il.
Avec un sourire qui se devine dans sa voix au téléphone, il confie : « Je voulais aussi que l’on puisse entendre du lingala (dialecte congolais, NDLR) à la télévision belge. C’est un clin d’œil à la diaspora congolaise résidente en Belgique et au passé de ces deux pays, liés par la colonisation. » Des visages, mais aussi des capsules de nature empruntées au sanctuaire animalier de Lola Ya Nonobo, au sud de la Kinshasa. Embarqué sur un petit bateau, il s’imprègne la richesse de la biodiversité et les sourires malicieux des quelques singes venus pointer le bout de leur nez.
Crédit : Adrien Lengrand.
Après sept jours d’expédition, les équipes prennent le chemin du retour. Un retour à la réalité, non sans émotion pour le réalisateur : « Nous avions une adrénaline qui a mis plusieurs jours à redescendre. C’était une semaine incroyable. » À peine le temps d’atterrir que le travail de post-production commence déjà. Mixage, montage, étalonnage… La vidéo qui ne devait durer que douze minutes s’allonge finalement pour faire naître un court documentaire : « Damso a visionné le film et s’est reconnu dans ce qu’il a vu. Nous nous étions bien compris. »
Aujourd’hui, « Kin, tout est vie » a trouvé son public. En Belgique, en France ou en Afrique, les visions croisées de Robin et du rappeur ont traversé les frontières. Une histoire de musique, d’hommes, de pauvreté, de richesse, mais surtout de vie. « Nous voulions donner quelque chose de généreux. Son succès témoigne du fait que les gens de là-bas ont besoin de symboles et de représentations. Le Congo est un pays bafoué. C’est agréable pour eux de voir qu’un exemple de la diaspora qui a réussi revient pour mettre le pays en valeur. »
La réalisation de l’affiche
L’affiche du documentaire a été réalisée par le photographe Romain Garcin, également à l’origine des pochettes des albums « QALF et « Lithopédion ». Il nous raconte, point par point, les étapes de son travail.
Découvrez-les en cliquant sur les animations ci-dessous. Activez le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquez en bas à droite pour mettre en plein écran.
Le documentaire « KIN, TOUT EST VIE » est disponible sur Youtube.
Il y a certaines pochettes d’album qui resteront dans l’Histoire du rap. Parmi les covers de l’année 2020, trois ont particulièrement retenu notre attention. Artwork original, présentation épurée, cliché chargé en symboles… La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection.
« Sélection naturelle » – Kalash Criminel, par le photographe Fifou
Crédit : Fifou.
Si la cover de « La Fosse aux Lions » (2018) avait été fortement critiquée, Kalash Criminel a su servir un projet au moins aussi bon avec, cette fois-ci, une pochette marquante.
Réalisée par Fifou, la cover de « Sélection Naturelle » a nécessité trois mois de travail. À France.tv Slash pour la série « Undercover », le photographe expliquait : « Nous avons fait le pari de remettre l’Afrique et la famille au centre, sans montrer Kalash. Ce qui était compliqué, c’était surtout de trouver une femme disponible, prête à allaiter devant l’objectif. »
La couverture finale propose un message fort qui correspond à l’univers de l’album et de l’artiste sevranais. Nous pouvons apercevoir deux policiers face à une mère de famille noire cagoulée, dos à un arbre, allaitant son bébé dans les bras. Devant elle, un jeune garçon appelé Mansa. Bien qu’il ne soit pas réellement atteint d’albinisme, son teint rappelle la couleur de peau de Kalash Criminel.
L’artiste d’origine congolaise a dénoncé à plusieurs reprises la discrimination que les albinos subissent en Afrique, considérés comme faibles et maudits. Malgré son jeune âge, le garçon de la pochette se montre déterminé à protéger sa famille. Une mise en scène qui n’est pas sans rappeler le single But en or, en featuring avec Damso, où le rappeur défend sa condition dans son texte : « Ils se moquent de mon albinisme, mais c’est ça qui fait ma force », ainsi que dans le clip réalisé par Felicity Ben Rejeb Price.
Le cliché mêle également une réalité tristement actuelle : celle des violences policières. L’un des deux policiers, la main posée sur son arme, fait face à une mère de famille seule et avec pour seule défense un bâton de bois. Un symbole fort et esthétique qui érige la pochette comme l’une des plus marquantes de l’année 2020.
– Yassine Ben Amor
« QALF » – Damso, par le photographe Romain Garcin
Crédit : Romain Garcin.
Le visage baissé, puis complètement incliné, avant de montrer le fond de sa pupille obscure, Damso a autant de personnalités que de pochettes et se renouvelle. Une peau neuve artistique qui se fond à travers une cover mystérieuse, à l’image de ce quatrième projet, « QALF ».
Sur une nouvelle vague musicale, le rappeur, désormais indépendant, souhaite remettre la musique au centre du jeu. Le créatif Romain Garcin, déjà à la réalisation de la pochette de « Lithopédion », trouve la bonne formule et opte pour un boîtier transparent, un CD noir et une cover vide. Mais pas moins complexe.
Le photographe belge confiait d’ailleurs à Mosaïque : « Je pense que les covers qui marquent le plus leur époque sont rarement celles qui montrent des portraits mais plutôt des concepts. Nous voulions créer un album intemporel, qui se concentre sur l’essentiel. » À travers une police travaillée de façon unique dans ses détails et sa mise en forme, il réalise un artwork discret et précis, gravé sur le boîtier cristal de l’album. Il devient alors « indissociable du CD qu’il contient », précise Romain Garcin, avant d’ajouter : « L’idée, c’était de réaliser une cover simple mais pas simpliste. »
– Thibaud Hue
« Stamina, » – Dinos, par le photographe Fifou
Crédit : Fifou.
Un enfant, un ring de boxe, et Dinos. De la sueur et un doigt posé sur la tempe. À première vue, la pochette de « Stamina, », réalisée par Fifou, laisse entrevoir une figure paternelle exprimant à son enfant l’importance de se battre d’abord avec sa tête, et ensuite avec son cœur. Le mental, de fer ou d’acier, est essentiel pour perdurer, gagner ses combats, rester au sommet et travailler plus que les autres. Une image en adéquation avec le titre de l’album qui signifie « endurance » en anglais.
Le rappeur de La Courneuve exprime, depuis le début de sa jeune carrière, sa volonté de s’inscrire dans la longévité et de laisser son empreinte sur la scène du rap français. L’enfant aux poings rembourrés par les gants rouges est le même garçon présent sur la cover de son premier album : « Imany », sorti en 2018. Accrochée au mur de la salle, en arrière-plan, la photo de Mohamed Ali renvoie d’ailleurs à la citation du célèbre boxeur : « N’abandonne pas. Endure maintenant et vis le restant de ta vie en tant que champion. »
L’année 2020 a été riche en sortie pour le rap français, avec des rendez-vous du vendredi soir toujours plus chargé. La rédaction de Mosaïque a décortiqué tous les albums, mixtapes et EP parus pendant les douze derniers mois et vous livre sa sélection. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.
Les albums
« Trinity » – Laylow
Crédit : Osman Mercan, Eliott Grunewald, Hornus Studio et Maxime Guyon.
Dans des suites binaires de 1 et de 0, Laylow se dématérialise pour s’immerger dans l’univers de « Trinity ». Pris dans le tourbillon d’un logiciel de stimulation émotionnelle, l’artiste fuit la dureté de sa réalité et s’enivre d’une euphorie artificielle. Avant de remonter à la surface. Avec cet opus concept minutieusement travaillé, le toulousain propose une épopée auditive digne du film d’Andy et Larry Wachowski (« Matrix », 1999). Emmené par des pistes interludes qui guident l’écoute, sa musicalité dénotent par une utilisation exigeante, tantôt avant-gardiste, de l’auto-tune. Il articule alors une ambiance vert-obscure qui traverse la haine, l’excitation, la peine et la mélancolie.
La richesse en guise de faire-valoir, Dioscures comme architecte. Le compositeur laisse son empreinte sur douze morceaux et manipule avec brillo les atmosphères dantesques et dramatiques qui parcourent la tracklist. Son association avec le pianiste Sofiane Pamart donne également lieu à des ambiances abouties, poussées à leur paroxysme. En témoigne la mélancolie poignante de NAKRÉ où Laylow se noie dans un chagrin atrophié de vocaux robotiques.
Sans porter l’ambition du texte et du lyricisme, il livre un produit complet qui vibre tout autant avec l’âme de Lomepal, Alpha Wann, Jok’air, S.Pri Noir… Tous invités avec justesse. « Trinity » marque la fin du succès d’estime d’un moderniste. Un accomplissement inespéré, auréolé d’un disque d’or au mois de novembre. Laylow signe ainsi la victoire d’un rap digital encore niché, aux allures d’une nouvelle vague artistique. Blason couleur Digital Mundo.
Premier et dernier album d’un artiste insaisissable, « Adios Bahamas » marque le début de l’année 2020 par sa fraîcheur. Ce testament musical se démarque de la plume sombre et acerbe à laquelle nous avait habitué jusqu’alors Népal. Comme s’il avait enfin sorti la tête de l’eau après avoir sondé les abysses, le rappeur de la 75e session égraine dans un album aux sonorités claires et mélodieuses, ses principes de vies : apprendre à connaître ses ennemis, ne pas céder à la négativité, faire de sa différence une force…
Avec cet album, salué par la critique, Népal opère une mue intellectuelle et musicale tout en restant proche de ses valeurs. Une évolution qui se retrouve notamment dans le morceau Sundance, ode à l’anticonformisme et à l’art indépendant, produit par Diabi.
– Robin Spiquel
« QALF » – Damso
Crédit : Romain Garcin.
En préparation depuis près de cinq ans, « QALF » semble sortir des tripes du rappeur bruxellois, au sens propre comme au figuré. Chamboulé par la maladie de sa mère, Damso offre une introspection quasi-complète. De l’absence de son fils jusqu’aux souvenirs d’un passé de galère, l’album s’épanche sur la contradiction d’une vie d’opulence et de ses sentiments troubles, vis-à-vis de ses relations perdues. L’album fait référence à ses origines, tant par ses sonorités (MEVTR), ses lyrics (POUR L’ARGENT) que par ses collaborations (FAIS ÇA BIEN). L’amour est traité dans son côté le plus sombre : sa complexité et la peur viscérale qu’il apporte par instant.
Au terme d’un album riche et varié, l’ultime track INTRO soulève des interrogations chez les damsologues professionnels. Damso sait mieux que quiconque que la fin d’une aventure n’est finalement rien d’autre que le début d’un nouveau périple. Tous les espoirs sont désormais permis pour marquer encore davantage le retour du Dems à la Vie.
– Maxime Guillaume
« Stamina, » – Dinos
Crédit : Fifou.
« Stamina, », un second souffle, du travail, et surtout une virgule. Alors que le Punchlinovic n’est même plus taciturne, Dinos revient avec un album plus spontané. Moins mélodieux dans son approche, l’artiste n’a rien perdu de ses flows et propose des morceaux toujours aussi denses. Il montre alors une nouvelle fois l’épaisseur dont il a le secret et sa capacité à provoquer de l’émotion en toute simplicité.
Pour la première fois, il invite cinq artistes. Quatre d’entre-eux n’apparaissaient pas sur la tracklist, réservant la surprise à la première écoute de son public. Le featuring avec Nekfeu apporte un relief immédiat et fait écho à leur première collaboration en 2013 (Bouchées triples). Malgré les bonnes performances de Leto, Zefor ou encore Zixko, leurs prestations ne ramènent pas de valeur ajoutée à la direction artistique.
Si l’instrumentalisation montre moins de richesse que sur l’album précédent, elle conserve toute sa cohérence avec une équipe de beatmakers qui lui est coutumière (Ken & Ryu, Chapo, twinsmatic). La boucle de synthé vintage qui rythme sa prestation avec Laylow et la partie de piano de Sofiane Pamart sur 93 mesures sont toutefois particulièrement remarquables.
« Stamina, » signe une nouvelle dynamique de la part d’un Dinos moins clivant et ouvert à un public plus large. En témoigne les titres Je Wanda ou Le Nord se souvient qui cassent avec sa musicalité habituelle. Un virage important mais maîtrisé.
– Amaël Coquel et Thibaud Hue
« LMF » – Freeze Corleone
Crédit : Collectif Blakhat.
« La Menace Fantôme » a déjà fait couler beaucoup d’encre. Considéré par beaucoup comme l’album de l’année, Freeze Corleone a frappé un grand coup. Porté par le single à succès Desiigner, le projet était particulièrement attendu.
Avec plusieurs mois de recul, il est clair que « LMF » ne perd pas de sa saveur. Un album pur rap dans la lignée de ce que propose l’artiste. D’Osirus Jack, à Despo Rutti, en passant par Le Roi Heenok ou Alpha 5.20, les nombreux featurings de l’album corrèlent avec l’univers sombre et énigmatique de ChenZen. Une ribambelle de rois sans couronne, réunis pour en élever un autre vers la lumière.
Très bien reçu par la critique et par les fans, l’opus n’en reste pas moins limité sur certains points. Il est parfois difficile de se replonger dans le projet, tant l’ambiance proposée par les productions de Flem s’étend sur un nombre important de tracks. La musicalité intense peut parfois sembler oppressante et rebute après des semaines intenses d’écoute. Lyricalement, de nombreuses punchlines se répètent, marquant les limites de l’univers complotiste du rappeur.
Freeze Corleone semble avoir trouvé sa recette, mais va devoir la renouveler pour perdurer dans le temps. Malgré ces réserves, « La Menace Fantôme » demeure l’un des albums les mieux réalisés de l’année. Freeze Corleone propose une direction artistique bien dessinée et singulière. Il affirme alors son nouveau statut d’homme fort du rap français.
– Jules Careau
« Gore » – Lous & The Yakuza
Crédit : Lee Wei Swee.
Après plusieurs mois de montée en puissance, Lous & The Yakuza sort son premier projet. Composé de dix titres, « GORE » est un album musicalement très varié dans la forme, mais conserve un fond très cohérent. La jeune belge aborde avec sourire la cruauté humaine et analyse un monde dans lequel la solitude devient son refuge.
Polyvalente, l’artiste n’a pas hésité à user de toute sa palette artistique. Sur des instrumentales lentes ou rythmées, joyeuses ou obscures, Lous s’adapte avec intelligence.
Rapidement étiquetée comme rappeuse par la sphère médiatique après la sortie de ses titres Tout est gore ou encore Dilemne, Lous & The Yakuza propose un contre-pied avec un album chanté et mélodieux, où seules quelques phases rappées apparaissent avec parcimonie. Bien produit, notamment grâce à la présence de David Mems, également compositeur pour Damso, l’opus offre une première fenêtre prometteuse sur l’univers de l’artiste. Sombre dans le fond, coloré dans la forme.
– Yassine Ben Amor
« Pour de vrai » – Ichon
Crédit : Keffer.
EntIchon-nous
Ichon est né il y a trente ans mais vient de commencer à vivre. Dévoilé le 11 septembre 2020, jour de son trentième anniversaire, l’artiste a voulu éteindre ses bougies en délivrant un album personnel sur lequel souffle un vent de liberté. Au cours des 15 morceaux de « Pour de vrai », Ichon voyage sans boussole à la rencontre d’une boucle de saxophone, de clavier ou de notes de piano.
Le projet s’écoute comme on écouterait une symphonie : les yeux fermés en se laissant guider par l’orchestre dont la voix du rappeur est le maestro. Un chef d’orchestre qui ralentit les tempos pour parler d’amour et d’espoir. Une poésie aussi légère qu’authentique, cristallisée dans le morceau Litanie. Moment de suspension solennel où l’artiste ne fait résonner que son timbre, tel un cantique.
Artiste affranchi qui n’hésite pas à se montrer nu dans son clip-métrage d’Elle pleure en hiver, Ichon nous fait danser, rire et pleurer. Parfois, tout à la fois. Un album complet et équilibré qui recèle certainement d’une des plus grandes diversités musicale de l’année.
Eclipsé par l’éclaboussante réussite de Freeze Corleone, « Pour de vrai » s’est vendu en première semaine à 582 exemplaires et rappelle une fois de plus que les chiffres de ventes ne déterminent pas la qualité d’un projet. Il démontre aussi que l’authenticité artistique est une prise de risque autant qu’un besoin viscéral de rester soi-même. Pour de vrai.
– Lise Lacombe
« Atlas » – twinsmatic
Crédit : Nekro.
« On l’a fait sans auto-tune sur une prod de twinsmatic », cette phase mythique de Damso dans Macarena est un exemple, parmi d’autres, de l’empreinte laissée par les twinsmatic sur le rap français ces dernières années.
Après le départ de Nadeem, membre du duo beatmaker, c’est à Julian de porter le poids du monde sur ses épaules, tout comme Atlas, le titan grec qui sert également de titre éponyme du projet. Un tour de force réussi grâce à un échantillon diversifié de productions et des collaborations cohérentes.
Sur des compositions trap qu’on lui connaît bien, il invite SCH, Dinos ou encore Koba LaD qui font rayonner l’opus. Pour autant, il ouvre aussi son spectre à des artistes moins exposés comme Box et Marj qui chante à la fois en anglais et en français. Il parvient aussi à entrer dans l’univers particulier d’Ash Kidd, connu pour ses mélodies et épaulé par la guitare de Waxx.
Pour un album marqué par les transitions harmonieuses entre ses tracks, c’est le projet en tant que tel qui effectue la meilleure des transitions. twinsmatic se renouvelle ainsi en tant qu’artiste solo et s’affirme comme un producteur à part entière.
– Lukas Taylor
« Les derniers salopards » – Maes
Crédit : Fifou.
Comptant près de 260 000 albums vendus en 2020, Maes a su perdurer dans le temps, tout en progressant. Dans le sillage d’une intro puissante qui absorbe l’auditeur dès les premières notes, l’artiste nous laisse percevoir ses pensées les plus intimes et se montre vulnérable. D’autre part, trois fortes collaborations (Booba, Ninho et Jul) permettent à l’album de prendre plus de poids. Le morceau Dybala en featuring avec Jul, certifié disque de diamant, répond aux attentes avec un single réalisé avec justesse.
Néanmoins, la répétition de ses flows et de ses mélodies lui est souvent reprochée. Maes va certainement devoir sortir de sa zone de confort pour continuer d’attiser la curiosité. Malgré tout, le rappeur a prouvé durant toute cette année, et à plusieurs reprises, que son talent de mélodiste régit une bonne partie de la scène rap actuelle. Il fait indéniablement partie de la cour des grands.
– Imane Lyafori
Les mixtapes
« don dada mixtape vol 1 » – Alpha Wann & Co
Crédit : Rægular.
Avec une assurance nonchalante, Alpha Wann a souhaité ponctuer l’année 2020 sans ambition apparente. Lettres minuscules, productions minimalistes, déclarations discrètes… Pour le gourou de l’écurie Don Dada, le mot d’ordre est clair : faire dans le détail et la sobriété.
Sur des compostions à la musicalité presque new-yorkaise, le rappeur trouve un juste point de bascule entre des couplets intenses que son public lui connaît bien (la lune attire la mer) et de nouvelles postures, plus mesurées, et non moins techniques (philly flingo, apdl).
Avec dix-sept titres et onze invités, Alpha Wann redonne sens au format de la mixtape et laisse la place aux talents des plus installés (Kalash Criminel, Kaaris) ainsi qu’à d’autres rookies en quête de confirmation. S’il se fait un trait d’union efficace entre ses différents featurings, le projet, de part son essence, souffre aussi de performances inégales. C’est le cas des prestations de K.S.A (super swishstyle 2) et Ratu$ (velux), pour qui la marche était sans doute trop haute pour pouvoir user de trois minutes en solo aux côtés de Philly Flingo.
L’occasion est aussi parfaitement trouvée pour recroiser le fer avec son compagnon de fortune Nekfeu, et proposer un match retour à Comptes les hommes (« Les étoiles vagabondes », 2019). Chose faite et pari réussi pour les deux hommes qui troquent le passe-passe pour un refrain chanté et des couplets distincts très bien exécutés. « don dada mixtape vol 1 », la qualité en guise de promotion.
– Thibaud Hue
« Jour avant caviar » – Meryl
Crédit : DR.
Portée par la hype de Wollan ou Béni, Meryl profite du début d’année pour envoyer son premier jet : « Jour avant caviar » et se lance définitivement dans une carrière musicale déjà bien dessinée. Topline pensante pour des têtes d’affiches comme Shay, Niska ou SCH, la jeune femme se consacre à elle-même sur un produit coloré qui ne manque pas d’identité.
À la croisée de ses origines martiniquaises, la rappeuse ne manque pas de mélanger les styles. Pour rebondir sur des productions trap (TCQDOF) et des ambiances zouk aux drums ensoleillés (Coucou), Meryl empreinte à la langue française, mais aussi parfois à l’anglais et au créole.
La chaleur de la mixtape réside aussi dans l’unique collaboration de la mixtape : La brume. La voix cristalline du rappeur et producteur Le Motif se confond avec celle de Meryl sur le refrain et le deuxième couplet du morceau qui rayonne d’une production de Junior Alaprod. Proche des deux artistes, le compositeur, qui signe la moitié des prods du projet, fait alors résonner par deux fois son gimmick et renforce l’impression d’un trio.
Avec caractère, la rappeuse débarque et montre une palette de flows et de technicité prometteuse. Dans l’attente d’une confirmation qui viendra, peut-être, en 2021.
– Thibaud Hue
« À moitié loup » – sean
Crédit : DR.
Entre le mélancolique heureux et le nostalgique radieux, sean est toujours à moitié. Couvert de fourrure, il présente sa première mixtape : « À moitié loup ». Après avoir dévoilé les six premiers morceaux le 10 avril 2020, l’artiste a complété sa tracklist de douze titres deux semaines plus tard.
Un opus double face, à l’image de l’atmosphère de la mixtape, qui balance entre la douceur de Chanson d’amour et l’exotisme de Santa Muerte. Il casse ainsi les premiers traits de son personnage, esquissé sur « Mercutio » (2019) et propose une métamorphose à contre-pied.
Loup enragé et torturé, il laisse entrevoir une lune intense pleine de nostalgie, d’inquiétude et d’émoi. Sur son concept, il expliquait à Mosaïque : « Avec le côté loup, j’évoque le vice et les tentations. C’est le côté animal qui rattrape, qui est instinctif et qui se rappelle à nous dans certaines situations. Je veux parler de la dualité que nous avons tous en nous. Celle du bien et du mal. »
Parfois lisse, parfois rugueux, il confirme aussi sa polyvalence technique. Avec le juste traitement de sa voix métallique et des lignes de chant plus ouvertes, mais pas moins maîtrisées, il bonifie ses performances déjà remarquées.
Comme une catharsis de ses démons intérieurs, sean entrevoie une suite déjà différente. En témoigne son dernier EP : « MP3+WAV », dévoilé en novembre.
– Thibaud Hue
« XXIII : Bilan de vie » – Gianni
Crédit : AVA France et Igniseum.
Sur ce projet, Gianni fait un bilan introspectif sombre et fataliste. À travers les 12 titres, le rappeur s’acharne à se dépeindre comme un produit de son environnement. Condamné à vendre de la drogue, le cœur blessé et la mort dans la peau, Gianni rejette l’amour. Le seul remède à ses souffrances demeure : l’argent.
Un constat désabusé porté par de belles tournures où le rappeur parvient à transformer ses souffrances en poèmes. L’ambiance planante cloud rap du projet se prête parfaitement aux propos. On notera d’ailleurs la présence sur quatre morceaux du beatmaker Boumidjal, producteur pour Ninho, Damso ou encore Niska.
Sur « XXIII : Bilan de vie », Gianni donne l’image d’un jeune homme animé par l’envie de s’en sortir, s’accrochant aux notes de musique qui finissent en l’air mais retombent dans le déterminisme de son quotidien. Une lassitude qu’il partage avec le rappeur américain Don Toliver sur le morceau De La Hoya, pour la première collaboration du rappeur protégé de Travis Scott avec un rappeur français.
Le thème du deal et de ce qui l’entoure parcourt tout le projet, de manière peut-être excessive puisqu’aucun des douze titres n’est épargné. Gianni se dépeint comme une mauvaise graine devenue fleur du mal. C’est en tout cas une jeune pousse pleine de talent qui devrait s’épanouir dans le jardin du rap français.
– Lise Lacombe
« Jeune CEO » – Le Juiice
Crédit : DR.
À l’image du titre de la mixtape, Le Juiice n’a pas de temps à perdre. C’est avec une arrogance non dissimulée qu’elle débite son flow sur les 10 titres de son projet. Elle démontre en puissance qu’elle est bien la reine de la trap. Sur des instrus quasiment toutes signées Draco, la rappeuse déploie son égotrip en découpant la prod. Une recette bien ficelée et équilibrée par les featurings de la mixtape.
L’artiste a su tirer profit des qualités de chacun de ses invités. Les collaborations sont réussies et bien amenées. Stavo lui offre un banger efficace avec Buvance tandis que Meryl joint son flow antillais sur une zumba redoutable (O NONO). Enfin, Jok’air apporte la note sucrée qui manquait au projet avec Rich sex. Au fur et à mesure de l’écoute de « Jeune CEO », on souhaiterait que Le Juiice puisse varier son flow. C’est heureusement, presque tardivement, que l’artiste sort de sa zone de confort sur les trois derniers titres.
Comme s’il fallait d’abord apprendre à la connaître pour briser la glace, la rappeuse attend la fin pour se livrer et laisser tomber le masque egotrip de la femme puissante et insensible. Le projet s’adoucit et s’émancipe du kick pour des refrains auto-tunés. Le thème de l’amour trouve également sa place sur des sonorités soul et R’n’B. Le Juiice nous fait ainsi miroiter son potentiel et sa capacité à s’affranchir de la trap pour aller vers de nouveaux horizons, plus doux, qui lui vont tout aussi bien.
– Lise Lacombe
Les EP
« Boscolo Exedra » – Luidji
Crédit : Remi Medi.
Avec « Boscolo Exedra », Luidji nous offre à la fois une suite à son premier album « Tristesse Business : Saison 1 », ainsi qu’un apéritif pour une deuxième saison éventuelle.
Sur ce projet, Luidji change de décor mais pas de recette. En invitant son idylle du moment sur la Côte d’Azur, il prouve encore une fois son attache à l’eau, thème omniprésent sur son premier album. Une attache renforcée par le titre du troisième morceau de l’EP : Sirène. Le temps d’une saison estivale, le rappeur coupe court à sa frénésie sentimentale de peur de se replonger dans ses mauvaises habitudes. Conscient de n’être pas encore guéri de ses maux.
Luidji s’ouvre aussi davantage musicalement. En témoigne, les apparitions discrètes d’Astrønne et de Nemir sur le projet et la confiance donnée à Ryan Koffipour la production du projet.
Si « Boscola Exedra » est une première réponse à ses tourmentes, Luidji nécessite un soin plus profond. Sur l’outro de l’EP, il discute avec la même femme présente sur l’intro de Veuve Cliquot, une vieille amie de son père, qui lui propose de suivre une thérapie afin de se débarrasser de ces problèmes relationnels. « Tristesse Business : Saison 2 » sonnera-t-il l’heure de la guérison ?
– Lukas Taylor
« Lotus » – SONBEST
Crédit : Hoda Hoda.
Du cloud à la trap, du kick aux refrains chantés, la maturité du rappeur originaire de Colmar dénote. Symbole d’un rap qui repousse les limites de ce qui le caractérise, « Lotus » de SONBEST propose une esthétique fine et introspective. À Mosaïque, le rappeur explicitait : « Le lotus, c’est la fleur de l’espoir. Elle pousse dans les marécages et ça ne l’empêche pas d’être une belle fleur, malgré son environnement. »
Un deuxième EP prometteur, accompagné de visuels conceptualisés (Agonie, XO), et d’une production sur mesure enrichie de sound design.
– Thibaud Hue
« Alt F4 » – Swing
Crédit : Louis Lekien, Daniil Zozulya et Romain Habousha.
Deux ans après son premier projet solo « Marabout », Swing est de retour avec un style épuré et un phrasé plus chantant. Un EP compact, sept titres seulement, porté par des instrumentales planantes et percutantes signées PH Trigano, Crayon, Duñe, Twenty9 ou encore Krisy. Côté voix, le Bruxellois a fait le choix de la complémentarité en allant chercher la douceur d’Angèle sur S’en aller et le timbre cassé de Némir sur Indélébile.
Un projet concis, dans lequel Swing évoque pêle-mêle le racisme, la mélancolie et ses sacrifices avec la légèreté dont il a le secret. Cohérent, jusque dans son imagerie. Six clips réalisés par le même duo Maky Margaridis & Louis Lekien du collectif Bleu Nuit, dont quatre en plan séquence fixe. Un projet maîtrisé de bout en bout.
– Robin Spiquel
« Ëpisode 0 » – Sopico
Crédit : DR.
En mai 2020, Sopico dévoile son cinquième projet : « Ëpisode 0 », deux ans après son premier album « YË ». Une collection de morceaux aux couleurs variées et singulières, marque de fabrique du rappeur parisien.
L’EP s’ouvre sur Atterrir, une porte d’entrée vers un univers planant, composé de notes légères, transportant l’auditeur hors du temps. Pour donner naissance au projet, l’artiste a voyagé, s’imprégnant des cultures pour ouvrir le champ musical des possibles.
Tous reliés entre eux, les septs morceaux peuvent être lus comme un seul et unique titre, un seul et unique voyage : « Si les gens me disent, Ëpisode 0, c’est mon morceau préféré, je serai trop content », confiait-il à Clique.
L’artiste reste fidèle à une formule qu’il maîtrise parfaitement : des textes délivrés sur un ton doux et mélodieux qui peut s’apparenter à une berceuse. « Ëpisode 0 » est une bouffée d’oxygène dans un quotidien anxiogène.
– Imane Lyafori
2020 c’était aussi…
« Cercle Vertueux » – Deen Burbigo
Crédit : Rægular et Ojoz.
Trois ans et demi après un « Grand Cru » qui a bien mûri jusqu’à être certifié disque d’or, Deen Burbigo revient le 6 novembre 2020 avec « Cercle Vertueux ». Sur le projet, l’ex-membre de L’Entourage n’a fait que peu, si ce n’est aucun compromis artistique, en faisant ce qu’il fait le mieux : rapper. Il parvient à servir 15 titres dans lesquels sa plume aiguisée et sa recherche permanente de rimes se font ressentir sans tomber dans la redondance grâce à des variations d’instrumentales et de flows. Si les featurings avec Némir ou Alpha Wann apportent une touche de diversité, des clips travaillés et originaux viennent sublimer un projet déjà très solide.
– Yassine Ben Amor
« Nø future » – WIT.
Crédit : Olohgram et Aykut Aydoğdu.
Entre le pessimisme et le fatalisme, le rappeur entrevoie des lueurs sombres : celles du futur. Dans cette « sale époque » (Falcon) sans solution qui se profile, Wit. ressent « la misère du monde ». De l’intensité, de la noirceur, des couplets étouffants comme sur Ailleurs ou des refrains chantonnés et teintés d’auto-tune comme sur Proz. Tout en maîtrise, « Nø future » est une promesse tenue et prometteuse. Loin d’une consécration, l’artiste a d’ailleurs précisé que ce projet n’était qu’une étape pour avancer. Désormais, place au futur.
– Thibaud Hue
« Silver Tej » – Tejdeen
Crédit : Constant Fernandez.
2020, c’est l’année de l’éclosion d’un artiste encore discret mais qui attire les regards en coulisses. Rappeur et beatmaker, Tejdeen débarque et prouve son assise musicale. À travers des rythmes lancinants et une auto-tune grésillante mesurée, il développe une ambiance classieuse qui mêle mélancolie, tentations amoureuses et égotrip.
Harmonieux, c’est en tout cas ce que laisse penser le premier jet du rappeur lyonnais et ses visuels, signés Augure. Même constat pour son deuxième projet, « Golden Tej », sorti au mois de novembre.
– Thibaud Hue
« Ma vie n’est pas un film II » – Infinit‘
Crédit : Rægular.
Le kickeur de l’écurie Don Dada Records sort le grand jeu avec un opus taillé de phrasés denses et orné de multisyllabiques affinées. En constante progression, il répond aux attentes et renoue avec une école classique et un rap brut. Sans fioriture. Références et rimes rebondissent sur des prods de JayJay, accoutumé au style minimaliste d’Alpha Wann, d’ailleurs présent sur deux morceaux. Deen Burbigo et Gros Mo viennent également se fondre au projet avec justesse. Bilan : Infinit’ progresse, épure et achève de convaincre.
– Thibaud Hue
« La vie augmente Vol .3 » – Isha
Crédit : Geem et Olivier Sipesaque.
Un durag sur la tête, Isha réussi le pari de Décorer les murs avec des titres plus mélodieux que dans les deux volumes précédents de sa trilogie. À l’aide d’une plume toujours aussi précise qu’inspirée, le rappeur offre le poétique Les Magiciens. Il retrace l’histoire coloniale du Congo à la manière d’un conte. Il y évoque les souffrances d’un peuple pris au piège de la « magie » des colons sur une prod aux sonorités joyeuses, perturbée par la monstruosité du récit. Mention spéciale pour le featuring avec Dinos où les deux « paroliers fauchés » se retrouvent pour rejeter la posture de l’Idole. « Tout le monde dit qu’j’vais cer-per », rappe Isha dans l’outro. Une prophétie qui pourrait se réaliser avec la sortie de son nouvel album en 2021.
– Amaël Coquel
« Première partie » – Le Motif
Crédit : Pastel Studio.
À la suite de sa série Un son par jour, Le Motif sort « Première Partie », un EP composé de 8 titres. S’il est une révélation en tant qu’interprète, Le Motif est loin d’être un novice dans le rap game. L’artiste belge est à l’origine de gros succès, en tant que beatmaker, tels que Mobali (Siboy, Damso, Benash) ou encore Liquide (Shay, Niska). C’est sans doute ce qui explique la qualité de ce projet : une essence dans la musicalité et un travail minutieux. Chaque morceau dégage sa propre énergie et trouve un écho chez l’auditeur.
– Imane Lyafori
« Rage » – 7 Jaws & Seezy
Crédit : Rægular.
Fruit d’une collaboration entre le rappeur alsacien 7 Jaws et le producteur Seezy, la mixtape « Rage » est parue le 21 Février 2020. Projet collaboratif de 10 morceaux, 7 Jaws innove avec ce nouveau projet. Il propose en effet une mixtape musicalement très variée, d’ambiances turn-up (Turbo S et Block), aux morceaux plus intimes (Accro, C’est Promis) en passant par de belles démonstrations techniques (Par Ici). Très efficace en refrain, le projet est accessible, avec une auto-tune bien léchée et une plume touchante. Réussite commerciale, cette mixtape présage du très bon pour la suite. 7 Jaws a d’ailleurs annoncé un premier album pour 2021.
– Jules Careau
« EP901 » – Nixfé
Crédit : Victor Montet.
Rappeur encore peu connu, Nixfé a le potentiel pour faire parler de lui. Avec son premier projet « EP910 », sorti le 18 septembre 2020, Lonny a dévoilé sa (double) personnalité et son identité artistique. L’EP dénote par sa cohérence minutieuse jusqu’au nombre de ses titres : six pour le mois de juin, son mois de naissance, mais aussi en référence au diable pour un artiste qui se sent « aussi pur que vicieux ».
Nixfé mise sur un projet abouti avec lequel il déploie une palette large et raconte une histoire qu’il nous avait partagé lors de sa première interview.
– Lise Lacombe
« HORION » – Rounhaa
Crédit : Collectif Blakhat.
Alors que tous les artistes émergents ont préféré opter cette année pour des projets courts, Rounhaa débarque en novembre avec une tracklist de 16 morceaux. Un format long et osé. Le projet n’est ni tout à fait un album, ni tout à fait une mixtape. À l’image de la constellation Orion qui regroupe des étoiles pour se dessiner sur la voûte céleste, Rounhaa propose un ensemble des couleurs qui constituent sa palette artistique.
Rounhaa parvient à nous transporter dans son univers grâce à son grain de voix joliment rocailleux. Au cours de son voyage solitaire, l’artiste a trouvé sur sa route le rappeur Khali, autre affiche de la scène rap émergente. Si « Horion » aurait mérité d’être épuré de quelques morceaux, l’artiste fait le pari du passionné.
Le 18 septembre 2020, Damso révèle l’album «QALF » attendu par son public depuis 2014. La pochette du projet étonne par sa simplicité. L’homme derrière le visuel, Romain Garcin, nous raconte les coulisses de sa conception et de sa collaboration avec Damso.
« L’idée, c’était de réaliser une cover simple mais pas simpliste », explique Romain Garcin, qui a également réalisé la pochette de l’album « Lithopédion ». Pour cette deuxième collaboration, Damso lui explique vouloir mettre la musique au cœur de tout :
« Damso n’a pas cette volonté d’exposition. Il ne s’est jamais mis en valeur sur les pochettes de ses albums. Sur ses quatre projets, il disparaît au fur et à mesure. Sur « Batterie Faible », il est dans un clair obscur, sur celle d’« Ipséité », il est totalement dans l’obscurité. « Lithopédion » ne montrait que son œil. « QALF » est donc la suite logique. Une disparition complète. Je pense que les covers qui marquent le plus leur époque sont rarement celles qui montrent des portraits mais plutôt des concepts. Nous voulions créer un album intemporel, qui se concentre sur l’essentiel. »
– Romain Garcin
Romain Garcin. Crédit : @hamzaseriak.
La création de la pochette
Découvrez point par point les étapes et les réflexions de leur travail raconté par Romain Garcin en cliquant sur les animations sur la cover de « QALF » juste en dessous. Vous pouvez également activer le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquer en bas de droite pour mettre en plein écran.
Les réactions après la sortie
« Lors de sa sortie, il y a eu deux réactions différentes. Celle du milieu professionnel et celle du public. Nous étions conscients que nous y allions au culot. J’avais dit à Damso : « Si la cover floppe, c’est moi qui me prendrais le bad buzz. » Pas lui. J’étais assez confiant et en même temps je m’attendais à des retours d’incompréhension, à ce que les gens disent que c’est trop simple. Ce que j’avais moins prévu, c’est que lorsque nous avons dévoilé le CD dans la campagne d’affichage, les gens n’ont pas tilté que c’était la cover. (rires) »
– Romain Garcin
Le travail avec Damso
« Tu vois l’expression Sky is the limit ? Pour lui, c’est réel. Pourtant, il est totalement humain. Il est d’ailleurs beaucoup plus humain que la plupart des artistes en développement. Le succès il y a goûté et maintenant, il est dans l’optique d’un passionné. C’est un vrai passionné. C’est quelqu’un qui s’émerveille de toutes les trouvailles qu’il peut faire. Il s’investit autant dans sa musique que dans le visuel. Je suis entrain de bosser sur de nouveaux projets avec lui mais je ne pourrai évidemment rien dire. (rires) »
En mai 2020, Frenetik dévoilait son premier EP : « Brouillon ». Alors que le titre laisse entendre que ce n’était qu’un croquis, il laissera bientôt place à une ébauche aux multiples teintes : « Jeu de couleurs », son prochain projet. Programmé pour début 2021, il pourrait venir confirmer l’ascension du rappeur, reconnu comme l’une des révélations de l’année.
Un flow incisif, des prods brutales et des textes impactants, Frenetik a de nombreux atouts qui font de lui un artiste complet et attendu. Kickeur expérimenté, le jeune rappeur bruxellois s’autorise aussi des refrains chantés qui s’ajoutent à sa palette artistique déjà bien éclectique.
Des atouts avec lesquels le jeune poulain du label Jeune Boss Records a conçu « Brouillon », un premier jet de démonstration dans lequel il témoigne de ses ambitions : « J’vois plus loin qu’eux, pourtant j’suis qu’un gamin. » (Virus BX-19).
Cover de l’EP « Brouillon ». Crédit : AVA France.
Brutalité consciente
Alors que son public s’agrandit de jour en jour, le jeune rappeur a également reçu des coups de pouce tout droit venus des cadors du rap francophone. Il a ainsi été convié par Oxmo Puccino en personne sur la scène de la FiftyFifty Session, avec Zed Yun Pavarotti, en tant que jeune talent. Damso lui a d’ailleurs récemment consacré un « S/O » dans son morceau BPM, extrait de « QALF » : « J’mets YG, Frenetik, volume dans la ture-voi. »Les deux artistes sont liés par des origines belges, mais aussi par une plume colorée intégrée à un univers particulièrement sombre.
« Quand j’écris, j’essaie de faire en sorte que mes paroles puissent être des images. »
Frenetik
Frenetik souhaite se démarquer grâce à une vision très précise de ce que renvoie ses punchlines, qu’il veut touchantes et fortes auprès de son public. « Quand j’écris, j’essaie de faire en sorte que mes paroles puissent être des images », confiait-il dans le Wesh qui lui a été dédié sur la chaîne YouTube de Booska-P. Son agilité à l’écriture est sans doute l’une de ses aptitudes les plus développées, bien relevée par des producteurs de renom comme Richie Beats (Booba, Nekfeu, Dinos, Joke, Ateyaba, Koba LaD) qui font déjà partie de son entourage.
Crédit : La vague parallèle.
Un rap conscient pour cet artiste qui ne « rappe pas que pour le plaisir » et souhaite parler de ce qui le touche, conscient de porter des idées et des engagements. Dans le morceau Trafic, il évoque d’ailleurs les violences policières : « Un policier meurt dans une bavure, c’est ce que j’appelle une remontada. » Un titre sanglant qu’il a révélé avoir écrit il y a cinq ans, toujours « tristement » d’actualité.
Le souci de l’esthétique
Ses envolées de trap hargneuses se reposent aussi sur une esthétique particulièrement soignée. Cette bascule se remarque avec les visuels réalisés pour l’EP « Brouillon ». Le clip de BX-19 fait d’abord figure d’OVNI. Nous pouvons y voir une télévision vintage faire défiler des images d’archives pour illustrer son propos.
De la même manière, le plan-séquence du titre Trafic montre son souhait d’une direction artistique inspirée et cohérente. Frenetik a récemment dévoilé Chaos, un morceau inédit accompagné d’un clip marquant avec des images fortes le montrant en pleine confrontation avec des CRS. « Bref, à suivre », lâche-t-il à la fin.
Point culminant de la hype entourant le phénomène belge : sa double apparition dans les studios de Colors. Son interprétation sur fond vert du titre Infrarouge a été particulièrement remarquée et dépasse désormais le million de vues. Ce titre a finalement été annoncé comme le premier extrait de son prochain projet.
Dévoué à l’écriture, le rappeur belge de 21 ans vient seulement d’ouvrir son micro. « J’ai trop de choses à dire », expliquait-il à l’occasion de sa session studio pour Blacklisted. Un peintre sombre et prometteur qui délivrera sa nouvelle toile, « Jeu de couleurs », dans quelques mois.