Pour cette sixième édition du Hip Hop Symphonique, ce sont sept nouveaux artistes qui foulent la scène de l’auditorium de Radio France pour interpréter leurs morceaux aux côtés d’un orchestre symphonique. Aux manettes, le musicien Issam Krimi et son groupe, The Ice Kream, réarrangent les titres des interprètes pour leur donner un second souffle. Cette année, Mosaïque s’est rendu dans les coulisses de l’événement. Reportage.
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Dans la salle de l’auditorium de Radio France, quelques notes de piano résonnent. Une voix s’élève : « Les Champs-Elysées brillent avec la lumière de l’Afrique ». Puis, tout l’orchestre s’emballe. Sur scène, le rappeur Dinos, emmitouflé dans une doudoune orange vif, déclame son texte accompagné par les voix des choristes. Pour la première fois, le rappeur de La Courneuve interprète la version symphonique de son morceau XNXX devant une salle aux sièges pour l’instant vides.
En ce jour de répétition, les artistes de la sixième édition du Hip Hop symphonique sont venu.e.s répéter leurs prestations qui aura lieu le lendemain. L’occasion pour chacun.e d’entre eux.elles de faire les derniers ajustements comme pour Dinos qui demande à entendre sa voix plus fort dans son retour. À ses côtés, on retrouve Doria, Benjamin Epps, MC Solaar, Bisso Na Bisso, Selah Sue et Laeti. Comme pour chaque édition, Bruno Laforestrie, directeur de Mouv’, explique avoir pensé une programmation équilibrée : « Ce que nous voulons faire, c’est mélanger les générations avec de jeunes talents et des légendes du rap. Mais aussi mettre en avant la scène rap féminine. »
Dinos lors de sa répétition au Hip-Hop Symphonique. Crédit : Lise Lacombe.
Toutefois, le musicien Issam Krimi reste le chef d’orchestre de l’événement. Il choisit les participant.e.s et peut se permettre de refuser certaines propositions : « Tous les morceaux ne peuvent pas venir au Hip Hop Symphonique. Si aucun titre ne permet de faire des arrangements, je peux me permettre de dire non, ou tout simplement si esthétiquement je ne suis pas fan de l’univers de l’artiste. Et ceux qui pensent ne pas avoir de sons compatibles avec un orchestre sont souvent ceux qui s’adaptent le mieux. »
Un événement unique pour les artistes
Avant la représentation, le choix des tracks fait d’ailleurs l’objet d’une longue concertation entre les artistes et la tête du groupe The Ice Kream : « Cette année, Dinos a été un cas intéressant parce qu’il a une culture du sample. C’était compliqué de réarranger le morceau El Pichichi en version symphonique parce qu’il y a une boucle de violon. Et avec l’orchestre, on ne peut pas la répéter tout le morceau sinon c’est ennuyant pour tout le monde. Mais on est parvenu à détourner ça. Chaque mélodie à sa réponse. »
Issam Krimi réarrange les morceaux des artistes. Crédit : Lise Lacombe.
Il y a aussi des répertoires plus faciles à réarranger comme celui de Doria. Quelques minutes avant, elle se trouvait à la place de Dinos sur scène pour répéter ses morceaux. Dans son ensemble jogging vert et noir, elle donne vie au morceaux Goodbye et Donne-moi la main, les deux morceaux « les plus touchants de son répertoire » selon la rappeuse. Après un premier essai, elle demande à ce que les voix des choristes soient moins fortes dans son oreillette. Pour Doria, le Hip Hop Symphonique est une expérience inédite : « Le fait d’être accompagnée par un orchestre symphonique rend le moment très particulier. Il y a des instruments, comme la contrebasse, que je n’ai jamais entendu. » Elle regarde chaque édition tous les ans et reste marquée par les prestations de SCH et Soolking. La jeune femme originaire de Nanterre (92) se dit fière de se retrouver aux côtés de MC Solaar, venu répéter son classique Caroline.
Doria est accompagnée par les 400 musicien.ne.s de l’orchestre de Radio France. Crédit : Lise Lacombe.
Un autre ténor du rap français aurait dû être à l’affiche de cette édition en la personne de Rim’K. Avec le pianiste Issam Krimi, il devait créer ensemble un morceau inédit, conçu spécialement pour l’événement. Mais le rappeur a finalement manqué de temps et c’est le groupe Bisso Na Bisso qui a été appelé à la rescousse pour le remplacer. Déjà présents sur l’édition précédente, ils reviennent donc cette année pour interpréter une deuxième fois leur single Bisso Na Bisso. Une nouvelle qui a réjoui le groupe raconte Passi, l’un des membres : « C’est un single que l’on a chanté dix mille fois, on a l’habitude. Mais cette version symphonique nous fait du bien. C’est jouissif de pouvoir le refaire sur cette scène. » Se réunir leur donne même envie de se reformer : « Ça nous traverse l’esprit. On y pense souvent ! Il y a des inédits qui existent et il y en aura dans mon prochain album », indique Calbo.
MC Solaar interprète Caroline. Crédit : Lise Lacombe.
Ouvrir l’événement à tous
Particularité de cette édition : une ouverture internationale et à d’autres genres musicaux avec l’invitation de la chanteuse Selah Sue, qui sera accompagnée de Benjamin Epps, absent des répétitions, sur le morceau Hurray. Selon Bruno Boutleux, directeur général de l’Adami (Société civile pour l’administration des droits des artistes et musiciens interprètes), « le moins il y a de frontières entre les genres, le mieux on se porte ». Pour le directeur de Mouv’, l’événement est aussi l’occasion d’inciter les artistes à s’essayer à autre chose : « En 2017, après sa prestation, Ninho nous avait dit qu’il comprenait maintenant pourquoi les gens écoutent Mozart. Beaucoup d’artistes rap n’ont jamais eu d’expériences avec de vrais musiciens. » Une ambition partagée par Bruno Boutleux et qui concerne également le public : « Les personnesqui assistent à l’événement forment un public différent de celui qui a l’habitude d’être dans l’auditorium de Radio France. L’idée, c‘est aussi de décloisonner les genres et ouvrir le classique à un autre public. »
Jennifer traduit en live les morceaux en langue des signes. Crédit : Lise Lacombe.
Ouvrir le classique à un autre public dont les sourd.e.s. Pour la quatrième fois, des chansigneur.se.s sont présent.e.s sur l’évènement. Sur scène, à droite des artistes, Erremsi, Élodia, Jennifer, Vinz et Slam traduisent les morceaux en langue des signes : « Ce n’est pas juste artistique et esthétique. Le plus important pour nous, ce n’est pas de faire du mot à mot mais de redonner le sens du morceau », explique Élodia. Pour traduire un texte, il est essentiel de comprendre ce que l’artiste a voulu dire selon son collègue Erremsi : « Par exemple, si on traduit Dinos, il faut être Dinos. On doit se fondre dans le personnage, il faut prendre ses codes, avoir vu des interviews et comprendre les références. »
Parfois, l’exercice se complique : « Lorsque SCH parle du « son des guitares », il est important qu’on traduise le fait qu’il parle de kalachnikovs. C’est pour ça que l’idéal pour nous c’est de pouvoir échanger avec les artistes pour respecter leur intention. Malheureusement, c’est encore rarement le cas. » Le Hip Hop Symphonique reste pour les chansigneur.se.s le plus grand événement de scène en France. Erremsi tient toutefois à nuancer : « Ça rend le concert bilingue mais pas accessible. Parce que tout le reste de l’événement est décidé par rapport aux gens normés. »
Laeti interprète Rider tout la night. Crédit : Lise Lacombe.
Pour clôturer la journée de répétitions, l’artiste Laeti, guest star de cette édition interprète Rider toute la night sur une scène qu’elle connaît bien pour l’avoir foulée lors de la scène finale de la série « Validé ». Mais cette fois, les sensations sont différentes : « Dans la série, c’est l’Alpha qui joue le morceau. Cette fois, c’est Laeti. » Nouveau visage de la sphère rap, Laeti semble stressée lors des répétitions et se fie souvent au regard d’Issam Krimi pour se rassurer : « Je suis très exigeante envers moi-même. Je pense que je me sentirai bien après ma prestation quand j’aurai tout donné. En tout cas, je suis super fière d’être ici, ça me donne l’impression d’être une vraie artiste. Je me retrouve à côté de gens qui pour moi sont des stars. » En décembre, son titre Rider toute la night sera disponible en version symphonique sur toutes les plateformes de streaming. Une première dans l’histoire de la cérémonie. Mais avant ça, c’est le lendemain, samedi 20 novembre, que Laeti a rejoué son morceau à l’occasion de la première représentation. Cette fois, le public enthousiaste était bel et bien présent pour assister aux performances des artistes et des 400 musicien.ne.s de Radio France.
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Il y a certaines pochettes d’album qui resteront dans l’Histoire du rap. Parmi les covers de l’année 2020, trois ont particulièrement retenu notre attention. Artwork original, présentation épurée, cliché chargé en symboles… La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection.
« Sélection naturelle » – Kalash Criminel, par le photographe Fifou
Crédit : Fifou.
Si la cover de « La Fosse aux Lions » (2018) avait été fortement critiquée, Kalash Criminel a su servir un projet au moins aussi bon avec, cette fois-ci, une pochette marquante.
Réalisée par Fifou, la cover de « Sélection Naturelle » a nécessité trois mois de travail. À France.tv Slash pour la série « Undercover », le photographe expliquait : « Nous avons fait le pari de remettre l’Afrique et la famille au centre, sans montrer Kalash. Ce qui était compliqué, c’était surtout de trouver une femme disponible, prête à allaiter devant l’objectif. »
La couverture finale propose un message fort qui correspond à l’univers de l’album et de l’artiste sevranais. Nous pouvons apercevoir deux policiers face à une mère de famille noire cagoulée, dos à un arbre, allaitant son bébé dans les bras. Devant elle, un jeune garçon appelé Mansa. Bien qu’il ne soit pas réellement atteint d’albinisme, son teint rappelle la couleur de peau de Kalash Criminel.
L’artiste d’origine congolaise a dénoncé à plusieurs reprises la discrimination que les albinos subissent en Afrique, considérés comme faibles et maudits. Malgré son jeune âge, le garçon de la pochette se montre déterminé à protéger sa famille. Une mise en scène qui n’est pas sans rappeler le single But en or, en featuring avec Damso, où le rappeur défend sa condition dans son texte : « Ils se moquent de mon albinisme, mais c’est ça qui fait ma force », ainsi que dans le clip réalisé par Felicity Ben Rejeb Price.
Le cliché mêle également une réalité tristement actuelle : celle des violences policières. L’un des deux policiers, la main posée sur son arme, fait face à une mère de famille seule et avec pour seule défense un bâton de bois. Un symbole fort et esthétique qui érige la pochette comme l’une des plus marquantes de l’année 2020.
– Yassine Ben Amor
« QALF » – Damso, par le photographe Romain Garcin
Crédit : Romain Garcin.
Le visage baissé, puis complètement incliné, avant de montrer le fond de sa pupille obscure, Damso a autant de personnalités que de pochettes et se renouvelle. Une peau neuve artistique qui se fond à travers une cover mystérieuse, à l’image de ce quatrième projet, « QALF ».
Sur une nouvelle vague musicale, le rappeur, désormais indépendant, souhaite remettre la musique au centre du jeu. Le créatif Romain Garcin, déjà à la réalisation de la pochette de « Lithopédion », trouve la bonne formule et opte pour un boîtier transparent, un CD noir et une cover vide. Mais pas moins complexe.
Le photographe belge confiait d’ailleurs à Mosaïque : « Je pense que les covers qui marquent le plus leur époque sont rarement celles qui montrent des portraits mais plutôt des concepts. Nous voulions créer un album intemporel, qui se concentre sur l’essentiel. » À travers une police travaillée de façon unique dans ses détails et sa mise en forme, il réalise un artwork discret et précis, gravé sur le boîtier cristal de l’album. Il devient alors « indissociable du CD qu’il contient », précise Romain Garcin, avant d’ajouter : « L’idée, c’était de réaliser une cover simple mais pas simpliste. »
– Thibaud Hue
« Stamina, » – Dinos, par le photographe Fifou
Crédit : Fifou.
Un enfant, un ring de boxe, et Dinos. De la sueur et un doigt posé sur la tempe. À première vue, la pochette de « Stamina, », réalisée par Fifou, laisse entrevoir une figure paternelle exprimant à son enfant l’importance de se battre d’abord avec sa tête, et ensuite avec son cœur. Le mental, de fer ou d’acier, est essentiel pour perdurer, gagner ses combats, rester au sommet et travailler plus que les autres. Une image en adéquation avec le titre de l’album qui signifie « endurance » en anglais.
Le rappeur de La Courneuve exprime, depuis le début de sa jeune carrière, sa volonté de s’inscrire dans la longévité et de laisser son empreinte sur la scène du rap français. L’enfant aux poings rembourrés par les gants rouges est le même garçon présent sur la cover de son premier album : « Imany », sorti en 2018. Accrochée au mur de la salle, en arrière-plan, la photo de Mohamed Ali renvoie d’ailleurs à la citation du célèbre boxeur : « N’abandonne pas. Endure maintenant et vis le restant de ta vie en tant que champion. »
L’année 2020 a été riche en sortie pour le rap français, avec des rendez-vous du vendredi soir toujours plus chargé. La rédaction de Mosaïque a décortiqué tous les albums, mixtapes et EP parus pendant les douze derniers mois et vous livre sa sélection. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.
Les albums
« Trinity » – Laylow
Crédit : Osman Mercan, Eliott Grunewald, Hornus Studio et Maxime Guyon.
Dans des suites binaires de 1 et de 0, Laylow se dématérialise pour s’immerger dans l’univers de « Trinity ». Pris dans le tourbillon d’un logiciel de stimulation émotionnelle, l’artiste fuit la dureté de sa réalité et s’enivre d’une euphorie artificielle. Avant de remonter à la surface. Avec cet opus concept minutieusement travaillé, le toulousain propose une épopée auditive digne du film d’Andy et Larry Wachowski (« Matrix », 1999). Emmené par des pistes interludes qui guident l’écoute, sa musicalité dénotent par une utilisation exigeante, tantôt avant-gardiste, de l’auto-tune. Il articule alors une ambiance vert-obscure qui traverse la haine, l’excitation, la peine et la mélancolie.
La richesse en guise de faire-valoir, Dioscures comme architecte. Le compositeur laisse son empreinte sur douze morceaux et manipule avec brillo les atmosphères dantesques et dramatiques qui parcourent la tracklist. Son association avec le pianiste Sofiane Pamart donne également lieu à des ambiances abouties, poussées à leur paroxysme. En témoigne la mélancolie poignante de NAKRÉ où Laylow se noie dans un chagrin atrophié de vocaux robotiques.
Sans porter l’ambition du texte et du lyricisme, il livre un produit complet qui vibre tout autant avec l’âme de Lomepal, Alpha Wann, Jok’air, S.Pri Noir… Tous invités avec justesse. « Trinity » marque la fin du succès d’estime d’un moderniste. Un accomplissement inespéré, auréolé d’un disque d’or au mois de novembre. Laylow signe ainsi la victoire d’un rap digital encore niché, aux allures d’une nouvelle vague artistique. Blason couleur Digital Mundo.
Premier et dernier album d’un artiste insaisissable, « Adios Bahamas » marque le début de l’année 2020 par sa fraîcheur. Ce testament musical se démarque de la plume sombre et acerbe à laquelle nous avait habitué jusqu’alors Népal. Comme s’il avait enfin sorti la tête de l’eau après avoir sondé les abysses, le rappeur de la 75e session égraine dans un album aux sonorités claires et mélodieuses, ses principes de vies : apprendre à connaître ses ennemis, ne pas céder à la négativité, faire de sa différence une force…
Avec cet album, salué par la critique, Népal opère une mue intellectuelle et musicale tout en restant proche de ses valeurs. Une évolution qui se retrouve notamment dans le morceau Sundance, ode à l’anticonformisme et à l’art indépendant, produit par Diabi.
– Robin Spiquel
« QALF » – Damso
Crédit : Romain Garcin.
En préparation depuis près de cinq ans, « QALF » semble sortir des tripes du rappeur bruxellois, au sens propre comme au figuré. Chamboulé par la maladie de sa mère, Damso offre une introspection quasi-complète. De l’absence de son fils jusqu’aux souvenirs d’un passé de galère, l’album s’épanche sur la contradiction d’une vie d’opulence et de ses sentiments troubles, vis-à-vis de ses relations perdues. L’album fait référence à ses origines, tant par ses sonorités (MEVTR), ses lyrics (POUR L’ARGENT) que par ses collaborations (FAIS ÇA BIEN). L’amour est traité dans son côté le plus sombre : sa complexité et la peur viscérale qu’il apporte par instant.
Au terme d’un album riche et varié, l’ultime track INTRO soulève des interrogations chez les damsologues professionnels. Damso sait mieux que quiconque que la fin d’une aventure n’est finalement rien d’autre que le début d’un nouveau périple. Tous les espoirs sont désormais permis pour marquer encore davantage le retour du Dems à la Vie.
– Maxime Guillaume
« Stamina, » – Dinos
Crédit : Fifou.
« Stamina, », un second souffle, du travail, et surtout une virgule. Alors que le Punchlinovic n’est même plus taciturne, Dinos revient avec un album plus spontané. Moins mélodieux dans son approche, l’artiste n’a rien perdu de ses flows et propose des morceaux toujours aussi denses. Il montre alors une nouvelle fois l’épaisseur dont il a le secret et sa capacité à provoquer de l’émotion en toute simplicité.
Pour la première fois, il invite cinq artistes. Quatre d’entre-eux n’apparaissaient pas sur la tracklist, réservant la surprise à la première écoute de son public. Le featuring avec Nekfeu apporte un relief immédiat et fait écho à leur première collaboration en 2013 (Bouchées triples). Malgré les bonnes performances de Leto, Zefor ou encore Zixko, leurs prestations ne ramènent pas de valeur ajoutée à la direction artistique.
Si l’instrumentalisation montre moins de richesse que sur l’album précédent, elle conserve toute sa cohérence avec une équipe de beatmakers qui lui est coutumière (Ken & Ryu, Chapo, twinsmatic). La boucle de synthé vintage qui rythme sa prestation avec Laylow et la partie de piano de Sofiane Pamart sur 93 mesures sont toutefois particulièrement remarquables.
« Stamina, » signe une nouvelle dynamique de la part d’un Dinos moins clivant et ouvert à un public plus large. En témoigne les titres Je Wanda ou Le Nord se souvient qui cassent avec sa musicalité habituelle. Un virage important mais maîtrisé.
– Amaël Coquel et Thibaud Hue
« LMF » – Freeze Corleone
Crédit : Collectif Blakhat.
« La Menace Fantôme » a déjà fait couler beaucoup d’encre. Considéré par beaucoup comme l’album de l’année, Freeze Corleone a frappé un grand coup. Porté par le single à succès Desiigner, le projet était particulièrement attendu.
Avec plusieurs mois de recul, il est clair que « LMF » ne perd pas de sa saveur. Un album pur rap dans la lignée de ce que propose l’artiste. D’Osirus Jack, à Despo Rutti, en passant par Le Roi Heenok ou Alpha 5.20, les nombreux featurings de l’album corrèlent avec l’univers sombre et énigmatique de ChenZen. Une ribambelle de rois sans couronne, réunis pour en élever un autre vers la lumière.
Très bien reçu par la critique et par les fans, l’opus n’en reste pas moins limité sur certains points. Il est parfois difficile de se replonger dans le projet, tant l’ambiance proposée par les productions de Flem s’étend sur un nombre important de tracks. La musicalité intense peut parfois sembler oppressante et rebute après des semaines intenses d’écoute. Lyricalement, de nombreuses punchlines se répètent, marquant les limites de l’univers complotiste du rappeur.
Freeze Corleone semble avoir trouvé sa recette, mais va devoir la renouveler pour perdurer dans le temps. Malgré ces réserves, « La Menace Fantôme » demeure l’un des albums les mieux réalisés de l’année. Freeze Corleone propose une direction artistique bien dessinée et singulière. Il affirme alors son nouveau statut d’homme fort du rap français.
– Jules Careau
« Gore » – Lous & The Yakuza
Crédit : Lee Wei Swee.
Après plusieurs mois de montée en puissance, Lous & The Yakuza sort son premier projet. Composé de dix titres, « GORE » est un album musicalement très varié dans la forme, mais conserve un fond très cohérent. La jeune belge aborde avec sourire la cruauté humaine et analyse un monde dans lequel la solitude devient son refuge.
Polyvalente, l’artiste n’a pas hésité à user de toute sa palette artistique. Sur des instrumentales lentes ou rythmées, joyeuses ou obscures, Lous s’adapte avec intelligence.
Rapidement étiquetée comme rappeuse par la sphère médiatique après la sortie de ses titres Tout est gore ou encore Dilemne, Lous & The Yakuza propose un contre-pied avec un album chanté et mélodieux, où seules quelques phases rappées apparaissent avec parcimonie. Bien produit, notamment grâce à la présence de David Mems, également compositeur pour Damso, l’opus offre une première fenêtre prometteuse sur l’univers de l’artiste. Sombre dans le fond, coloré dans la forme.
– Yassine Ben Amor
« Pour de vrai » – Ichon
Crédit : Keffer.
EntIchon-nous
Ichon est né il y a trente ans mais vient de commencer à vivre. Dévoilé le 11 septembre 2020, jour de son trentième anniversaire, l’artiste a voulu éteindre ses bougies en délivrant un album personnel sur lequel souffle un vent de liberté. Au cours des 15 morceaux de « Pour de vrai », Ichon voyage sans boussole à la rencontre d’une boucle de saxophone, de clavier ou de notes de piano.
Le projet s’écoute comme on écouterait une symphonie : les yeux fermés en se laissant guider par l’orchestre dont la voix du rappeur est le maestro. Un chef d’orchestre qui ralentit les tempos pour parler d’amour et d’espoir. Une poésie aussi légère qu’authentique, cristallisée dans le morceau Litanie. Moment de suspension solennel où l’artiste ne fait résonner que son timbre, tel un cantique.
Artiste affranchi qui n’hésite pas à se montrer nu dans son clip-métrage d’Elle pleure en hiver, Ichon nous fait danser, rire et pleurer. Parfois, tout à la fois. Un album complet et équilibré qui recèle certainement d’une des plus grandes diversités musicale de l’année.
Eclipsé par l’éclaboussante réussite de Freeze Corleone, « Pour de vrai » s’est vendu en première semaine à 582 exemplaires et rappelle une fois de plus que les chiffres de ventes ne déterminent pas la qualité d’un projet. Il démontre aussi que l’authenticité artistique est une prise de risque autant qu’un besoin viscéral de rester soi-même. Pour de vrai.
– Lise Lacombe
« Atlas » – twinsmatic
Crédit : Nekro.
« On l’a fait sans auto-tune sur une prod de twinsmatic », cette phase mythique de Damso dans Macarena est un exemple, parmi d’autres, de l’empreinte laissée par les twinsmatic sur le rap français ces dernières années.
Après le départ de Nadeem, membre du duo beatmaker, c’est à Julian de porter le poids du monde sur ses épaules, tout comme Atlas, le titan grec qui sert également de titre éponyme du projet. Un tour de force réussi grâce à un échantillon diversifié de productions et des collaborations cohérentes.
Sur des compositions trap qu’on lui connaît bien, il invite SCH, Dinos ou encore Koba LaD qui font rayonner l’opus. Pour autant, il ouvre aussi son spectre à des artistes moins exposés comme Box et Marj qui chante à la fois en anglais et en français. Il parvient aussi à entrer dans l’univers particulier d’Ash Kidd, connu pour ses mélodies et épaulé par la guitare de Waxx.
Pour un album marqué par les transitions harmonieuses entre ses tracks, c’est le projet en tant que tel qui effectue la meilleure des transitions. twinsmatic se renouvelle ainsi en tant qu’artiste solo et s’affirme comme un producteur à part entière.
– Lukas Taylor
« Les derniers salopards » – Maes
Crédit : Fifou.
Comptant près de 260 000 albums vendus en 2020, Maes a su perdurer dans le temps, tout en progressant. Dans le sillage d’une intro puissante qui absorbe l’auditeur dès les premières notes, l’artiste nous laisse percevoir ses pensées les plus intimes et se montre vulnérable. D’autre part, trois fortes collaborations (Booba, Ninho et Jul) permettent à l’album de prendre plus de poids. Le morceau Dybala en featuring avec Jul, certifié disque de diamant, répond aux attentes avec un single réalisé avec justesse.
Néanmoins, la répétition de ses flows et de ses mélodies lui est souvent reprochée. Maes va certainement devoir sortir de sa zone de confort pour continuer d’attiser la curiosité. Malgré tout, le rappeur a prouvé durant toute cette année, et à plusieurs reprises, que son talent de mélodiste régit une bonne partie de la scène rap actuelle. Il fait indéniablement partie de la cour des grands.
– Imane Lyafori
Les mixtapes
« don dada mixtape vol 1 » – Alpha Wann & Co
Crédit : Rægular.
Avec une assurance nonchalante, Alpha Wann a souhaité ponctuer l’année 2020 sans ambition apparente. Lettres minuscules, productions minimalistes, déclarations discrètes… Pour le gourou de l’écurie Don Dada, le mot d’ordre est clair : faire dans le détail et la sobriété.
Sur des compostions à la musicalité presque new-yorkaise, le rappeur trouve un juste point de bascule entre des couplets intenses que son public lui connaît bien (la lune attire la mer) et de nouvelles postures, plus mesurées, et non moins techniques (philly flingo, apdl).
Avec dix-sept titres et onze invités, Alpha Wann redonne sens au format de la mixtape et laisse la place aux talents des plus installés (Kalash Criminel, Kaaris) ainsi qu’à d’autres rookies en quête de confirmation. S’il se fait un trait d’union efficace entre ses différents featurings, le projet, de part son essence, souffre aussi de performances inégales. C’est le cas des prestations de K.S.A (super swishstyle 2) et Ratu$ (velux), pour qui la marche était sans doute trop haute pour pouvoir user de trois minutes en solo aux côtés de Philly Flingo.
L’occasion est aussi parfaitement trouvée pour recroiser le fer avec son compagnon de fortune Nekfeu, et proposer un match retour à Comptes les hommes (« Les étoiles vagabondes », 2019). Chose faite et pari réussi pour les deux hommes qui troquent le passe-passe pour un refrain chanté et des couplets distincts très bien exécutés. « don dada mixtape vol 1 », la qualité en guise de promotion.
– Thibaud Hue
« Jour avant caviar » – Meryl
Crédit : DR.
Portée par la hype de Wollan ou Béni, Meryl profite du début d’année pour envoyer son premier jet : « Jour avant caviar » et se lance définitivement dans une carrière musicale déjà bien dessinée. Topline pensante pour des têtes d’affiches comme Shay, Niska ou SCH, la jeune femme se consacre à elle-même sur un produit coloré qui ne manque pas d’identité.
À la croisée de ses origines martiniquaises, la rappeuse ne manque pas de mélanger les styles. Pour rebondir sur des productions trap (TCQDOF) et des ambiances zouk aux drums ensoleillés (Coucou), Meryl empreinte à la langue française, mais aussi parfois à l’anglais et au créole.
La chaleur de la mixtape réside aussi dans l’unique collaboration de la mixtape : La brume. La voix cristalline du rappeur et producteur Le Motif se confond avec celle de Meryl sur le refrain et le deuxième couplet du morceau qui rayonne d’une production de Junior Alaprod. Proche des deux artistes, le compositeur, qui signe la moitié des prods du projet, fait alors résonner par deux fois son gimmick et renforce l’impression d’un trio.
Avec caractère, la rappeuse débarque et montre une palette de flows et de technicité prometteuse. Dans l’attente d’une confirmation qui viendra, peut-être, en 2021.
– Thibaud Hue
« À moitié loup » – sean
Crédit : DR.
Entre le mélancolique heureux et le nostalgique radieux, sean est toujours à moitié. Couvert de fourrure, il présente sa première mixtape : « À moitié loup ». Après avoir dévoilé les six premiers morceaux le 10 avril 2020, l’artiste a complété sa tracklist de douze titres deux semaines plus tard.
Un opus double face, à l’image de l’atmosphère de la mixtape, qui balance entre la douceur de Chanson d’amour et l’exotisme de Santa Muerte. Il casse ainsi les premiers traits de son personnage, esquissé sur « Mercutio » (2019) et propose une métamorphose à contre-pied.
Loup enragé et torturé, il laisse entrevoir une lune intense pleine de nostalgie, d’inquiétude et d’émoi. Sur son concept, il expliquait à Mosaïque : « Avec le côté loup, j’évoque le vice et les tentations. C’est le côté animal qui rattrape, qui est instinctif et qui se rappelle à nous dans certaines situations. Je veux parler de la dualité que nous avons tous en nous. Celle du bien et du mal. »
Parfois lisse, parfois rugueux, il confirme aussi sa polyvalence technique. Avec le juste traitement de sa voix métallique et des lignes de chant plus ouvertes, mais pas moins maîtrisées, il bonifie ses performances déjà remarquées.
Comme une catharsis de ses démons intérieurs, sean entrevoie une suite déjà différente. En témoigne son dernier EP : « MP3+WAV », dévoilé en novembre.
– Thibaud Hue
« XXIII : Bilan de vie » – Gianni
Crédit : AVA France et Igniseum.
Sur ce projet, Gianni fait un bilan introspectif sombre et fataliste. À travers les 12 titres, le rappeur s’acharne à se dépeindre comme un produit de son environnement. Condamné à vendre de la drogue, le cœur blessé et la mort dans la peau, Gianni rejette l’amour. Le seul remède à ses souffrances demeure : l’argent.
Un constat désabusé porté par de belles tournures où le rappeur parvient à transformer ses souffrances en poèmes. L’ambiance planante cloud rap du projet se prête parfaitement aux propos. On notera d’ailleurs la présence sur quatre morceaux du beatmaker Boumidjal, producteur pour Ninho, Damso ou encore Niska.
Sur « XXIII : Bilan de vie », Gianni donne l’image d’un jeune homme animé par l’envie de s’en sortir, s’accrochant aux notes de musique qui finissent en l’air mais retombent dans le déterminisme de son quotidien. Une lassitude qu’il partage avec le rappeur américain Don Toliver sur le morceau De La Hoya, pour la première collaboration du rappeur protégé de Travis Scott avec un rappeur français.
Le thème du deal et de ce qui l’entoure parcourt tout le projet, de manière peut-être excessive puisqu’aucun des douze titres n’est épargné. Gianni se dépeint comme une mauvaise graine devenue fleur du mal. C’est en tout cas une jeune pousse pleine de talent qui devrait s’épanouir dans le jardin du rap français.
– Lise Lacombe
« Jeune CEO » – Le Juiice
Crédit : DR.
À l’image du titre de la mixtape, Le Juiice n’a pas de temps à perdre. C’est avec une arrogance non dissimulée qu’elle débite son flow sur les 10 titres de son projet. Elle démontre en puissance qu’elle est bien la reine de la trap. Sur des instrus quasiment toutes signées Draco, la rappeuse déploie son égotrip en découpant la prod. Une recette bien ficelée et équilibrée par les featurings de la mixtape.
L’artiste a su tirer profit des qualités de chacun de ses invités. Les collaborations sont réussies et bien amenées. Stavo lui offre un banger efficace avec Buvance tandis que Meryl joint son flow antillais sur une zumba redoutable (O NONO). Enfin, Jok’air apporte la note sucrée qui manquait au projet avec Rich sex. Au fur et à mesure de l’écoute de « Jeune CEO », on souhaiterait que Le Juiice puisse varier son flow. C’est heureusement, presque tardivement, que l’artiste sort de sa zone de confort sur les trois derniers titres.
Comme s’il fallait d’abord apprendre à la connaître pour briser la glace, la rappeuse attend la fin pour se livrer et laisser tomber le masque egotrip de la femme puissante et insensible. Le projet s’adoucit et s’émancipe du kick pour des refrains auto-tunés. Le thème de l’amour trouve également sa place sur des sonorités soul et R’n’B. Le Juiice nous fait ainsi miroiter son potentiel et sa capacité à s’affranchir de la trap pour aller vers de nouveaux horizons, plus doux, qui lui vont tout aussi bien.
– Lise Lacombe
Les EP
« Boscolo Exedra » – Luidji
Crédit : Remi Medi.
Avec « Boscolo Exedra », Luidji nous offre à la fois une suite à son premier album « Tristesse Business : Saison 1 », ainsi qu’un apéritif pour une deuxième saison éventuelle.
Sur ce projet, Luidji change de décor mais pas de recette. En invitant son idylle du moment sur la Côte d’Azur, il prouve encore une fois son attache à l’eau, thème omniprésent sur son premier album. Une attache renforcée par le titre du troisième morceau de l’EP : Sirène. Le temps d’une saison estivale, le rappeur coupe court à sa frénésie sentimentale de peur de se replonger dans ses mauvaises habitudes. Conscient de n’être pas encore guéri de ses maux.
Luidji s’ouvre aussi davantage musicalement. En témoigne, les apparitions discrètes d’Astrønne et de Nemir sur le projet et la confiance donnée à Ryan Koffipour la production du projet.
Si « Boscola Exedra » est une première réponse à ses tourmentes, Luidji nécessite un soin plus profond. Sur l’outro de l’EP, il discute avec la même femme présente sur l’intro de Veuve Cliquot, une vieille amie de son père, qui lui propose de suivre une thérapie afin de se débarrasser de ces problèmes relationnels. « Tristesse Business : Saison 2 » sonnera-t-il l’heure de la guérison ?
– Lukas Taylor
« Lotus » – SONBEST
Crédit : Hoda Hoda.
Du cloud à la trap, du kick aux refrains chantés, la maturité du rappeur originaire de Colmar dénote. Symbole d’un rap qui repousse les limites de ce qui le caractérise, « Lotus » de SONBEST propose une esthétique fine et introspective. À Mosaïque, le rappeur explicitait : « Le lotus, c’est la fleur de l’espoir. Elle pousse dans les marécages et ça ne l’empêche pas d’être une belle fleur, malgré son environnement. »
Un deuxième EP prometteur, accompagné de visuels conceptualisés (Agonie, XO), et d’une production sur mesure enrichie de sound design.
– Thibaud Hue
« Alt F4 » – Swing
Crédit : Louis Lekien, Daniil Zozulya et Romain Habousha.
Deux ans après son premier projet solo « Marabout », Swing est de retour avec un style épuré et un phrasé plus chantant. Un EP compact, sept titres seulement, porté par des instrumentales planantes et percutantes signées PH Trigano, Crayon, Duñe, Twenty9 ou encore Krisy. Côté voix, le Bruxellois a fait le choix de la complémentarité en allant chercher la douceur d’Angèle sur S’en aller et le timbre cassé de Némir sur Indélébile.
Un projet concis, dans lequel Swing évoque pêle-mêle le racisme, la mélancolie et ses sacrifices avec la légèreté dont il a le secret. Cohérent, jusque dans son imagerie. Six clips réalisés par le même duo Maky Margaridis & Louis Lekien du collectif Bleu Nuit, dont quatre en plan séquence fixe. Un projet maîtrisé de bout en bout.
– Robin Spiquel
« Ëpisode 0 » – Sopico
Crédit : DR.
En mai 2020, Sopico dévoile son cinquième projet : « Ëpisode 0 », deux ans après son premier album « YË ». Une collection de morceaux aux couleurs variées et singulières, marque de fabrique du rappeur parisien.
L’EP s’ouvre sur Atterrir, une porte d’entrée vers un univers planant, composé de notes légères, transportant l’auditeur hors du temps. Pour donner naissance au projet, l’artiste a voyagé, s’imprégnant des cultures pour ouvrir le champ musical des possibles.
Tous reliés entre eux, les septs morceaux peuvent être lus comme un seul et unique titre, un seul et unique voyage : « Si les gens me disent, Ëpisode 0, c’est mon morceau préféré, je serai trop content », confiait-il à Clique.
L’artiste reste fidèle à une formule qu’il maîtrise parfaitement : des textes délivrés sur un ton doux et mélodieux qui peut s’apparenter à une berceuse. « Ëpisode 0 » est une bouffée d’oxygène dans un quotidien anxiogène.
– Imane Lyafori
2020 c’était aussi…
« Cercle Vertueux » – Deen Burbigo
Crédit : Rægular et Ojoz.
Trois ans et demi après un « Grand Cru » qui a bien mûri jusqu’à être certifié disque d’or, Deen Burbigo revient le 6 novembre 2020 avec « Cercle Vertueux ». Sur le projet, l’ex-membre de L’Entourage n’a fait que peu, si ce n’est aucun compromis artistique, en faisant ce qu’il fait le mieux : rapper. Il parvient à servir 15 titres dans lesquels sa plume aiguisée et sa recherche permanente de rimes se font ressentir sans tomber dans la redondance grâce à des variations d’instrumentales et de flows. Si les featurings avec Némir ou Alpha Wann apportent une touche de diversité, des clips travaillés et originaux viennent sublimer un projet déjà très solide.
– Yassine Ben Amor
« Nø future » – WIT.
Crédit : Olohgram et Aykut Aydoğdu.
Entre le pessimisme et le fatalisme, le rappeur entrevoie des lueurs sombres : celles du futur. Dans cette « sale époque » (Falcon) sans solution qui se profile, Wit. ressent « la misère du monde ». De l’intensité, de la noirceur, des couplets étouffants comme sur Ailleurs ou des refrains chantonnés et teintés d’auto-tune comme sur Proz. Tout en maîtrise, « Nø future » est une promesse tenue et prometteuse. Loin d’une consécration, l’artiste a d’ailleurs précisé que ce projet n’était qu’une étape pour avancer. Désormais, place au futur.
– Thibaud Hue
« Silver Tej » – Tejdeen
Crédit : Constant Fernandez.
2020, c’est l’année de l’éclosion d’un artiste encore discret mais qui attire les regards en coulisses. Rappeur et beatmaker, Tejdeen débarque et prouve son assise musicale. À travers des rythmes lancinants et une auto-tune grésillante mesurée, il développe une ambiance classieuse qui mêle mélancolie, tentations amoureuses et égotrip.
Harmonieux, c’est en tout cas ce que laisse penser le premier jet du rappeur lyonnais et ses visuels, signés Augure. Même constat pour son deuxième projet, « Golden Tej », sorti au mois de novembre.
– Thibaud Hue
« Ma vie n’est pas un film II » – Infinit‘
Crédit : Rægular.
Le kickeur de l’écurie Don Dada Records sort le grand jeu avec un opus taillé de phrasés denses et orné de multisyllabiques affinées. En constante progression, il répond aux attentes et renoue avec une école classique et un rap brut. Sans fioriture. Références et rimes rebondissent sur des prods de JayJay, accoutumé au style minimaliste d’Alpha Wann, d’ailleurs présent sur deux morceaux. Deen Burbigo et Gros Mo viennent également se fondre au projet avec justesse. Bilan : Infinit’ progresse, épure et achève de convaincre.
– Thibaud Hue
« La vie augmente Vol .3 » – Isha
Crédit : Geem et Olivier Sipesaque.
Un durag sur la tête, Isha réussi le pari de Décorer les murs avec des titres plus mélodieux que dans les deux volumes précédents de sa trilogie. À l’aide d’une plume toujours aussi précise qu’inspirée, le rappeur offre le poétique Les Magiciens. Il retrace l’histoire coloniale du Congo à la manière d’un conte. Il y évoque les souffrances d’un peuple pris au piège de la « magie » des colons sur une prod aux sonorités joyeuses, perturbée par la monstruosité du récit. Mention spéciale pour le featuring avec Dinos où les deux « paroliers fauchés » se retrouvent pour rejeter la posture de l’Idole. « Tout le monde dit qu’j’vais cer-per », rappe Isha dans l’outro. Une prophétie qui pourrait se réaliser avec la sortie de son nouvel album en 2021.
– Amaël Coquel
« Première partie » – Le Motif
Crédit : Pastel Studio.
À la suite de sa série Un son par jour, Le Motif sort « Première Partie », un EP composé de 8 titres. S’il est une révélation en tant qu’interprète, Le Motif est loin d’être un novice dans le rap game. L’artiste belge est à l’origine de gros succès, en tant que beatmaker, tels que Mobali (Siboy, Damso, Benash) ou encore Liquide (Shay, Niska). C’est sans doute ce qui explique la qualité de ce projet : une essence dans la musicalité et un travail minutieux. Chaque morceau dégage sa propre énergie et trouve un écho chez l’auditeur.
– Imane Lyafori
« Rage » – 7 Jaws & Seezy
Crédit : Rægular.
Fruit d’une collaboration entre le rappeur alsacien 7 Jaws et le producteur Seezy, la mixtape « Rage » est parue le 21 Février 2020. Projet collaboratif de 10 morceaux, 7 Jaws innove avec ce nouveau projet. Il propose en effet une mixtape musicalement très variée, d’ambiances turn-up (Turbo S et Block), aux morceaux plus intimes (Accro, C’est Promis) en passant par de belles démonstrations techniques (Par Ici). Très efficace en refrain, le projet est accessible, avec une auto-tune bien léchée et une plume touchante. Réussite commerciale, cette mixtape présage du très bon pour la suite. 7 Jaws a d’ailleurs annoncé un premier album pour 2021.
– Jules Careau
« EP901 » – Nixfé
Crédit : Victor Montet.
Rappeur encore peu connu, Nixfé a le potentiel pour faire parler de lui. Avec son premier projet « EP910 », sorti le 18 septembre 2020, Lonny a dévoilé sa (double) personnalité et son identité artistique. L’EP dénote par sa cohérence minutieuse jusqu’au nombre de ses titres : six pour le mois de juin, son mois de naissance, mais aussi en référence au diable pour un artiste qui se sent « aussi pur que vicieux ».
Nixfé mise sur un projet abouti avec lequel il déploie une palette large et raconte une histoire qu’il nous avait partagé lors de sa première interview.
– Lise Lacombe
« HORION » – Rounhaa
Crédit : Collectif Blakhat.
Alors que tous les artistes émergents ont préféré opter cette année pour des projets courts, Rounhaa débarque en novembre avec une tracklist de 16 morceaux. Un format long et osé. Le projet n’est ni tout à fait un album, ni tout à fait une mixtape. À l’image de la constellation Orion qui regroupe des étoiles pour se dessiner sur la voûte céleste, Rounhaa propose un ensemble des couleurs qui constituent sa palette artistique.
Rounhaa parvient à nous transporter dans son univers grâce à son grain de voix joliment rocailleux. Au cours de son voyage solitaire, l’artiste a trouvé sur sa route le rappeur Khali, autre affiche de la scène rap émergente. Si « Horion » aurait mérité d’être épuré de quelques morceaux, l’artiste fait le pari du passionné.
La lumière des projecteurs éclaire les quelques milliers de personnes venus le voir. Le public s’est déplacé ce soir pour son premier concert dans cette salle. Paris. L’Olympia. Jules jette un regard dans la fosse. Elle n’est pas venue. Le sourire d’une brune au premier rang lui rappelle le sien. Leur rencontre au quartier. Cinq ans plus tôt. Les 4000. La Courneuve.
29 / 11 / 2014
Comme chaque soir, Jules l’attend dans sa doudoune Northface alors que le froid à peine perceptible de l’automne s’installe. Amina est venue le chercher en bas de la barre Robespierre. Depuis trois ans, Jules s’est lancé dans le rap. Il écrit nuit et jour sans s’arrêter. Avec elle à ses côtés, il veut conquérir le monde de la musique. Ses études à elle lui permettent de toucher des revenus.
Pour qu’il s’offre les tenues de ses premiers clips, elle lui a prêté un peu d’argent. Comme sur la planète Namek, leur idylle ne connaît pas l’obscurité. Ensemble, ils imaginent l’avenir : lui sera disque de diamant, elle, juriste de renom. Sur le toit du bâtiment Robespierre, un soir de nuit étoilé, ils se le sont promis : « On fera la guerre devant les panneaux de ma rue. On fera l’amour sur les anneaux de saturne. » Souvent, Jules se répète qu’elle est complètement folle pour aimer quelqu’un comme lui. Ils se parlent tous les jours, se voient tard le soir. Souvent, ils se retrouvent dans sa voiture pour un rendez-vous ou au MacDo pour un dîner aux chandelles. L’amour leur suffit. Ils sont miséreux mais heureux. Ils se sont promis la lune et de quitter le bitume.
En quelques mois, leur histoire prend l’eau à mesure que Jules peine à rencontrer le succès tant attendu. Il perd toute motivation. Affalé sur son canapé à tirer sur son joint, il passe des heures à écouter le dernier album de Booba mais n’écrit plus. Ses doutes le plongent dans des songes que seule la nuit lui autorise.
Un soir, lassée, de le voir se morfondre, Amina lui demande :
« Mais qui es-tu ? Je te reconnais plus depuis quelques temps. »
Jules se prend la tête dans les bras, la regarde fixement, l’œil hagard :
« Je suis perdu. En ce moment, j’ai plein de questions : Où je suis ? D’où je vais ? D’où je viens ? Je sais pas si tu peux comprendre. »
« Il ne faut pas que tu te laisses abattre par tout ça. Tu travailles dur. Tu as besoin de t’y remettre. »
« Je ne sais pas. J’irai mieux si je commençais à boire.»
« Non, tu iras mieux quand tu recommenceras à y croire. »
Désabusé, Jules lui rétorque dans un soufflement :
« Mais qu’est-ce que tu connais de la rue, toi ? Qu’est-ce que tu connais-tu de mon vécu ? Je viens de La Courneuve, la où même la pluie ne tombe plus. »
« Jules, le bonheur pour toi, il est possible. Tu vas t’en sortir. Tu es différent. Le destin a autre chose pour toi. Je le sais. Garde espoir. »
« Justement, le problème du bonheur, c’est peut être l’espoir. Et moi, le problème de ma vie, c’est les roses noires. »
« Je sais que c’est dur. Je comprends mais tu as encore beaucoup à accomplir. Fait moi confiance. »
« Tu ne comprends pas. Je n’ai plus peur de la mort, j’ai juste… Peur de la vie. »
Un tremblement dans la voix, Amina détourne les talons : « Je suis désolée Jules. Je peux pas continuer comme ça. Tu m’en demandes trop. Quand je suis avec toi, je me sens comme si…comme si… j’avais une arme sur la tempe. »
29 / 11 / 2019.
21h.
Alors que le public scande : « Dinos ! Dinos ! Dinos ! », les derniers mots d’Amina résonnent encore dans sa tête. Elle n’est pas venue. Aujourd’hui, Jules a tout ce dont il a toujours rêvé. Tout ce dont ils ont toujours rêvé. Pourtant, la nuit, impossible de trouver le sommeil. Il repense à la dernière fois et entend inlassablement sa voix dans ses oreilles : « À la dérive, à la folie, un peu, beaucoup, à l’agonie. »
Le succès les a éloigné. Ceux pour quoi ils se battaient ensemble a fini par les séparer. Jules a depuis fermé la porte de son cœur. Persuadé que l’amour existe mais pas pour lui. Il gravit les marches qui l’amèneront sur la scène, un masque posé sur le visage. Derrière son sourire imparfait, Jules crie : « Au secours ». La salle est pleine mais son cœur est vide.
23h.
Jules quitte la scène. Le public a su, le temps de quelques chansons, adoucir ses peines. Mais ce soir comme chaque soir, il rentrera au studio pour murmurer ses confidences à l’oreille de Pro Tools. Pour oublier, il écrit toujours plus. Sa thérapie se fait sur des accords. Pourtant, depuis qu’Amina est partie, c’est la première fois qu’il a peur avant d’aller au studio. Souvent – tout le temps – il pense à elle, à cette fatalité de la vie. Ils pensaient un jour se revoir et ne se sont jamais revus. Depuis, Jules ne veut plus jamais rien prévoir car rien ne se passe jamais comme prévu. Mais l’Olympia, ils l’avaient pensé, espéré, imaginé ensemble. D’un geste brusque, Jules attrape son téléphone, prêt à faire ce qu’il aurait dû faire depuis longtemps maintenant.
Alors qu’il s’apprête à saisir le numéro de téléphone d’Amina, son ami Dosseh arrive au studio. Son regard est attiré par une feuille posée sur un table. À l’encre noir, il lit :
« J’ai des trous d’mémoire, j’ai des trous d’mémoire. Qu’est-c’que ça fait d’être heureux ? Je n’m’en souviens pas, j’ai des trous d’mémoire. J’ai des trous d’mémoire, qu’est-c’que ça fait d’aimer quelqu’un ? Je n’m’en souviens pas. »
Dosseh s’adresse à lui :
« C’est un nouveau son ? »
« Je viens d’écrire ça. Je sors de l’Olympia. C’était incroyable mais je ne pense qu’à elle. Je suis perdu frère. »
« Je vais te dire un truc. Concentre toi sur ta musique. Tout ce qui est bon est illégal alors je commence à croire que si l’amour c’était si bien, ce serait interdit par la loi. Alors si tu as oublié ce que ça fait d’aimer quelqu’un, très bien. Je vais te dire ce que ça fait. Il y en a toujours un qui ne reconnaît pas ses fautes, il y en a toujours un qui est plus amoureux que l’autre, il y en a toujours un qui se sacrifie pour l’autre. »
Attablé à la table de mixage, Jules se tourne vers lui :
« Jene sais pas. Je ne sais plus. J’suis pas mieux comme ça mais c’est mieux comme ça. »
« Je suis passé par là. Depuis, je suis très méfiant. C’est très dur de m’avoir, d’avoir mon cœur. Je mets très longtemps à tomber amoureux, trop longtemps. »
Prêt à entrer en studio, Jules essuie une larme qui coule le long de sa joue. Avant d’entrer en cabine, il saisit une dernière fois son téléphone et compose le numéro :
06 – 30 – 11 – 93 – 12
*Bip*, *Bip*, *Bip*…
*Le numéro que vous avez appelé n’est plus en service actuellement*
Répondeur :
« Amina, c’est moi. Je sais que ça fait longtemps. Je voulais juste te dire que ce soir j’ai fait l’Olympia et t’étais même pas là. J’aurais voulu que ça soit autrement. Tu sais, je voulais pas qu’on saigne. Je voulais pas qu’on se condamne. J’aurais même pas voulu qu’on s’aime mais juste qu’on s’accompagne. J’ai tout gâché. Toi, tu voulais juste croire en nous. Mais tu connais… Je viens de là où les anges gardiens sont paresseux….Bref, je te laisse. J’espère que tout va bien. De mon côté, je ne me souviens même plus ce que ça fait d’être heureux depuis que t’es plus là. J’ai des trous d’mémoire. Je sais plus ce que ça fait d’aimer quelqu’un… Mais euh, sache que je t’ai…»
*La boîte vocale est pleine. Vous ne pouvez pas déposer de message. Nous sommes désolés.*
Jules repose le téléphone et soupire : « De toute façon, ça s’finit toujours mal. »