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« L’Étrange Histoire de Mr.Anderson » – L’avis de la rédaction

Vendredi 16 juillet 2021 sortait « L’Étrange Histoire de Mr. Anderson », le deuxième album de Laylow. Après le succès critique et commercial de « Trinity », érigé comme l’un des meilleurs projets de l’année passée, le rappeur toulousain signe son retour avec un opus concept. Une nouvelle histoire et un nouveau casting pour continuer de s’affirmer comme l’une des têtes les plus créatives du rap français. La rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet et donne son avis.

« Une balade musicale avec un réel message politique »

Quelle performance du Lay. Seulement un an et demi après « Trinity », il a réussi à me surprendre par la complexité du projet. On ressent la volonté de placer la barre aussi haute que sur son dernier album et ça fait du bien de voir un artiste en vogue ne pas s’endormir sur sa notoriété. Parler de son histoire de manière aussi intime et crue était un vrai challenge. Une étrange histoire de jeunesse bien plus complexe que sa précédente relation avec une intelligence artificielle. Voilà qui explique sûrement une direction artistique moins cohérente mais pas moins intéressante que sur son dernier opus. Le storytelling reste quant à lui toujours aussi efficace, qu’il s’agisse de l’histoire globale du projet ou des tranches de vie racontées dans certains morceaux comme les somptueux VOIR LE MONDE BRÛLER et LOST FOREST. Côté featuring, l’alchimie est à la hauteur du casting. Damso et Hamza enflamment le début de l’album, quand Alpha Wann et Wit. apportent leur sens de la découpe. Beaucoup moins convaincu cependant par la prestation minimale de Nekfeu sur SPECIAL. Les interludes sont tout aussi pertinents et ces dialogues bruts viennent donner du relief et du sens. La dualité Jey / Mr. Anderson est assez bien exploitée et nous invite directement à la réflexion. Même si le discours de l’album, de croire en ses rêves, est finalement très classique et déjà bien abordé dans le rap, Laylow y apporte sa touche personnelle. Loin des grandes heures du rap conscient, cette balade musicale dans les souvenirs d’un jeune artiste transmet un réel message politique à ses auditeurs et auditrices : « Écoute toi ».

– Robin Spiquel

« Il aborde un sujet souvent négligé, celui des violences faites aux femmes »

Le nouvel album de Laylow offre une double lecture : « L’Étrange Histoire de Mr. Anderson » telle qu’elle apparaît dans les skits cinématographiques, puis la musique du projet. Sur le plan musical, le rappeur rayonne. Sa sélection de featurings montre une évolution notable par rapport à ses derniers jets avec un éventail diversifié d’artistes bien incorporés à son univers. Les sonorités des productions, elles, ne sont pas sans rappeler les têtes d’affiches du rap américain comme Kendrick Lamar et Travis Scott. Cependant, le fond de l’histoire et le traitement cinématographique qui lui est consacré sont, à mon avis, trop banals. Certains sketchs deviennent gênants, voire prétentieux. L’interprétation de Mr. Anderson fait d’ailleurs pâle figure à côté de celle de Trinity, sur son album du même nom. Cela dit, les titres demeurent excellents et se fient facilement aux réécoutes, même si j’ai dû faire abstraction de certains interludes. J’aimerais aussi souligner trois morceaux en particulier. HELP !!! qui aborde un sujet important souvent négligé par les rappeurs, celui des violences faites aux femmes, ainsi que les deux titres avec Hamza qui s’écoutent comme la bande originale d’un film de gangsters des années 1980 dans lequel le Bruxellois endosse avec aisance le second rôle, à la hauteur d’un Joe Pesci.

– Lukas Taylor

« L’outro UNE HISTOIRE ÉTRANGE clôture ce chapitre avec une morale qui n’est pas sans rappeler celle racontée dans Notes pour trop tard (« La fête est finie », 2017) par Orelsan. »

Imane Lyafori

« Jey révèle ici ses doutes et ses démons »

C’est l’histoire d’un jeune Toulousain qui se rêve en prodige du rap français. Pour cela, l’artiste de 28 ans se heurte à bon nombre d’obstacles en commençant par lui-même. Il expose les prémices d’un succès qui met du temps à être établi. Jey révèle ici ses doutes et ses démons qui le rongent dans la construction d’une carrière qu’il désire plus que tout autre chose. Mr. Anderson agit comme cette détermination qui ne cesse de le pousser à se dépasser. L’auditeur alterne alors entre le comportement parfois chaotique d’un Jey qui tente de voir le bout du tunnel, à l’image du morceau VOIR LE MONDE BRÛLER, et de son alter ego qui lui rappelle qu’il est SPECIAL. Un message qui résonne avec toutes celles et tout ceux qui bataillent pour faire entendre leurs voix et se créer leurs propres chemins. L’outro UNE HISTOIRE ÉTRANGE clôture ce chapitre avec une morale qui n’est pas sans rappeler celle racontée dans Notes pour trop tard (« La fête est finie », 2017) par Orelsan : l’important est de faire confiance au temps tout en ayant foi en soi. Ou comme dirait Laylow : « C’est ta façon de faire et c’est la meilleure au monde, juste parce que c’est la tienne, ma gueule… ».

– Imane Lyafori

« Laylow s’impose avec un album indéniablement inspirant »

En prenant des allures de Martin Scorsese pour Vogue, Laylow n’a pas trahi l’esthétique cinématographique de son album au casting d’exception. Toujours aussi exigeant, l’artiste toulousain livre un album ambitieux dont le scénario déborde presque un peu trop sur la musique et dont l’histoire personnelle et complexe se suit avec une facilité surprenante. Alors que pour son premier album, « Trinity », l’écriture et les sujets abordés me semblaient trop simples et monotones, Laylow a su donner une nouvelle dimension à son art en dénonçant des problèmes de société tels que les violences conjugales ou policières. En filigrane, il porte un message fort : suivre ses rêves. L’homme de l’année 2020 garde son statut en 2021 et s’impose avec un album indéniablement inspirant.

– Amaël Coquel

Retrouvez « L’Étrange Histoire de Mr.Anderson » de Laylow dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Entretiens Rencontres

Joanna, le pouvoir de la Sérotonine

Quelques semaines après avoir téléphoné à Joanna pour évoquer le clip de Sur Ton Corps, diffusé sur Pornhub avec le duo star Leolulu, nous avons retrouvé la chanteuse sur Zoom, en plein mois de mars. Cette fois, sa perruque orange est de sortie et elle entame tout juste la promotion de son premier album studio : « Sérotonine », prévu pour le 7 mai 2021. À travers quatorze morceaux, l’artiste originaire de Rennes a monté un concept de toutes pièces : une histoire d’amour racontée de A à Z. En relevant le défi du storytelling, elle met en exergue des schémas relationnels qu’elle souhaite expliquer, comprendre et parfois déconstruire.

Joanna est souriante derrière son écran d’ordinateur. En répondant à nos questions, elle pense, se reprend quand elle observe une contradiction, mais semble apaisée par son discours et par son album aux vertus presque thérapeutiques.

Sérotonine : nom féminin.
1. Neurotransmetteur qui permet la transmission entre deux neurones. Elle est aussi appelée « hormone du bonheur ». Un taux bas de sérotonine est associé à un syndrome dépressif.
2. Premier album de Joanna, sortie fixée le vendredi 7 mai 2021.

Enfermée dans les cercles vicieux de ses relations passées, Joanna cherche à entrevoir la lumière pour ne pas sombrer. Le diagnostic est sans appel : la jeune femme est malade d’amour. Pour commencer sa thérapie, elle cherche à élucider les mécanismes qui mènent à son trouble. Comme une scientifique, elle écrit et couche sur du papier ses maux pour les décortiquer et les disséquer. « Ce premier album m’a permis de faire un résumé de ma dernière relation et m’a équilibrée. J’avais besoin de définir tout ce qui se passait dans mon for intérieur et j’ai tout examiné », nous raconte Joanna, en cherchant parfois ses mots.

En retraçant ses expériences pour mieux expliquer ses réactions, Joanna reconstitue, presque à son insu, une histoire d’amour étape par étape en racontant la fin d’une relation et le début d’une autre. Un storytelling naturel qu’elle a choisi de mettre en avant avec une tracklist explicite. La rencontre, la séduction, la peur, la jalousie, la frustration… Elle confesse : « Je ne suis pas partie du concept. Dans chaque morceau, je parlais d’un moment précis de l’histoire sans m’en rendre compte. J’en ai pris conscience petit à petit et j’ai assemblé toutes les pièces du puzzle. » 

Une histoire sous forme de cycle qui semble se répéter sans cesse et sans surprise, dans lequel le début inclut la fin et où l’amour rime rapidement avec désamour. « Le schéma que je peins est celui de beaucoup de personnes qui commencent à flipper, à se poser trop de questions et à ne plus se faire confiance au moment où ils commencent à avoir des sentiments », précise la Rennaise. 

« Destruction », « Malédiction », « Trahi »… Tout le long du disque, Joanna chantonne le fatalisme de l’amour. Alors même qu’aucun orage ne vient assombrir le paysage idyllique des débuts de la relation, celle qui a choisi de ne pas y croire chante déjà son désespoir dans Petit Coeur : « Tout petit cœur est envahi, tout petit cœur se sent trahi, ton petit cœur sera détruit. » La chanteuse dépeint l’effroi du sentiment d’abandon à l’autre qui mène souvent à la fuite : « Tout ce qu’on sait faire c’est se surprotéger, être méfiant et jaloux. On a peur de ce qu’on a même pas encore ressenti, que ça tourne mal. » 

Une bascule dans la méfiance incarnée par l’image de la sérotonine qui donne aussi son nom au morceau racontant l’étape de la jalousie. Lorsque l’on demande à l’artiste de nous expliquer ce choix, elle répond instinctivement : « Manque de sérotonine = manque de confiance = jalousie. C’est un peu ça le schéma. » Consciente d’avoir été un peu trop spontanée, elle esquisse un sourire devant sa webcam. 

« J’étais sûre que Laylow allait accepter parce qu’artistiquement il ne pouvait qu’être touché par la musique et par le thème. On a vite compris tous les deux que c’était évident. »

Joanna à propos de son featuring avec Laylow

La jeune artiste, aux cheveux parfois orangés, se place ainsi en sociologue de l’amour et illustre les rouages de l’échec amoureux, né de nos frustrations sociales. À l’image du morceau Nymphe solitaire dans lequel elle déconstruit le regard porté sur le désir féminin : « Dans notre société, si une femme aime trop le sexe, elle est soit nymphomane, soit mal baisée… C’est hyper tabou et c’est une histoire que beaucoup de femmes vivent. La façon dont on regarde le plaisir féminin doit être reconsidéré. »

Parler d’amour pour Joanna, c’est aussi requestionner des schémas malicieusement imprimés dans nos esprits par la perversité de leur banalité : « Une nymphomane, ce n’est rien d’autre qu’une femme qui, comme les hommes, aime le sexe. C’est un terme qu’il faut banaliser et qui ne doit pas renvoyer à quelque chose de péjoratif. » Elle concrétise alors cette volonté avec le titre Sur ton corps et son clip qui redonnent au plaisir féminin une place centrale dans la relation sexuelle.

Ces déconstructions sociales participent à guérir sa maladie d’amour et aussi à comprendre ce qui mène à la frustration. Un sujet pilier de l’album que la chanteuse a choisi d’évoquer aux côtés de Laylow, rappeur fiévreux de mélancolie, sur Démons. Torturé.e.s par la relation amoureuse, ces deux cœurs qui cherchent à éviter la rupture et le déchirement se sont réuni.e.s pour laisser libre cours à leurs blessures. « J’étais sûre qu’il allait accepter parce qu’artistiquement il ne pouvait qu’être touché par la musique et par le thème. On a vite compris tous les deux que c’était évident », se souvient-elle. 

Seul featuring du morceau, il propulse Joanna en novembre dernier au devant d’une nouvelle scène. Si elle comprend désormais que l’on puisse la rapprocher du rap, elle refuse d’être catégorisée comme une actrice du mouvement à part entière. De la même manière, elle insiste sur les différentes grilles de lecture que peuvent comporter son album, pour ne pas être rangée dans une case. « Tout le monde peut se retrouver dans mes morceaux. Je me suis inspirée de moi, mais aussi de ce qui m’entoure : mes relations amicales, ce que me racontent mes copines, comment ma mère vit sa relation avec mon père… »

Ainsi, c’est dans cet élan qu’elle consacre le titre étape de la nostalgie à sa mère : Maman. Un soir dans son home studio, elle allume son micro et enregistre un texte. Les toutes premières prises sont finalement gardées et donnent naissance au morceau. « J’ai trouvé ça fort », raconte-t-elle. « C’est un titre important. Il arrive juste avant que je prenne la décision d’arrêter la relation, avant Désamour et Alerte Rouge. C’est comme si j’avais consulté ma mère et qu’elle m’avait dit de suivre mon instinct. »

L’amour conduit-il forcément ceux et celles qui y ont recourt à des impasses de souffrances ? « Non », répond la chanteuse… avant d’hésiter. « J’ai vécu mes relations comme ça, mais aujourd’hui j’ai envie de me dire que ce n’est pas l’amour qui détruit. On reproduit des schémas mais sans les comprendre. On est des handicapés de cet aspect de nos vies. » Pensive, elle conclut : « J’ai toujours ces mécanismes de protection négatifs, mais je résonne mieux. L’album ne m’a pas guérie, mais au moins je sais ce qui pêche et je fais plus confiance à l’autre comme à moi. »

« Sérotonine », disponible sur toutes les plateformes de streaming le vendredi 7 mai 2021.

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La sélection 2020 : les clips

Visage d’une direction artistique, les visuels qui accompagnent un morceau façonnent l’univers des rappeurs. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection des clips de l’année.

911 – Ichon

Ichon est mort. Il peut enfin vivre. Le clip du morceau 911 réalisé par Julien Malegue et Antoine Mayet est une ode à la liberté et l’affranchissement. À l’image de son album, Ichon se délivre de ses démons drapés sous les codes normés de la société. Dans l’émission Le Code, le rappeur confiait à Mehdi Maïzi avoir des « derniers rêves de vie normale », symbolisés dans le visuel par une petite Porsche. C’est au volant du modèle 911 de la marque allemande que le rappeur fait la transition entre deux versions de lui-même. La voiture le fait quitter des plans étriqués dans une salle close pour des plans larges au grand air. Visuellement, l’artiste se libère du rouge sanglant de ses chaînes pour le bleu ciel de la quiétude. Dans un duel final, Ichon affronte Yann (son vrai nom). Dos à lui-même, il vient à bout de son double enragé au terme d’un combat sanglant. Les chrysanthèmes l’accompagnent dans son deuil tout au long du clip. Nu comme le jour d’une résurrection, le rappeur se jette d’une falaise pour mieux renaître. Le clip est aussi sincère que le projet qui le porte. Une sensibilité exacerbée, brillamment mise en image dans une succession de tableaux aussi poétiques que symboliques. 

– Lise Lacombe

Tieks – 13 Block feat. Niska

Depuis la sortie de « BLO », 13 Block était resté discret. Retour en force avec le single Tieks, en collaboration avec Niska, et un visuel détonant concocté par la boîte de production Adeus, aussi à l’origine de clips pour Damso et Orelsan (911, Rêves bizzares et Discipline). Ilya Chemetoff et Roman Lagier à la réalisation mettent en scène les trois kickers à travers des décors oniriques. D’un hall d’immeuble plein à craquer, en passant par une interpellation de police musclée, les scènes s’enchaînent dans un feu d’artifice d’effets spéciaux. Dans ce visuel inspiré de pop culture, Niska se retrouve même modélisé dans un remake du jeux vidéo Grand Theft Auto. Les plans saccadés qui rentrent dans la perspective de l’image rappelle par ailleurs quelques phases du clip mythique de Je danse le Mia d’IAM (1993).

– Thibaud Hue

Smile – Lefa feat. SCH

Dans un thriller en bord de mer, Lefa partage l’écran avec un homme taillé pour le rôle de gangster : SCH. Le film, réalisé par Akim Laouar Aronsen, met en scène une prise d’otage dont Lefa est la victime. D’abord bourreau puis héros du scénario, le rappeur d’Aubagne les libère de ses ravisseurs dans une rafale de tirs aussi éclatante que son visage réjoui. Porté par la prestation remarquable de l’acteur Idir Azougli, le clip est digne des visuels que Lefa a coutume de proposer et confirme que la prestance du S aurait assurément sa place sur grand écran.

– Lise Lacombe

Trinityville – Laylow

Au milieu des immeubles endormis trône un building illuminé. À son sommet, de grands néons verts fluorescents dessinent le nom de « Trinity ». Déjà intégré dans la matrice pour le deuxième clip de son projet, Laylow donne vie à son expérience digitale. Le visage fermé, une jeune femme marche dans les pas du rappeur et ne cesse d’apparaître et de se dématérialiser. Attablés à un bar puis les regards qui se croisent dans un ascenseur, le duo flirte avec frénésie. Carré brun et silhouette filiforme, elle rappelle le personnage de Trinity dans Matrix, dont Laylow s’est grandement inspiré pour articuler son univers. « Pleins phares, pleine lune sur la ville. Flammes sortent du pot d’échappement quand je navigue », rappe le Toulousain adossé à sa Lamborghini Gallardo. La cylindrée déjà présente sur la cover de sa première mixtape : « Mercy ». Une boucle bouclée par la boîte de production TBMA, composée de Travis Bickle et de Laylow lui-même, sous le pseudonyme Mr Anderson.

– Thibaud Hue

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La sélection 2020 : les projets

L’année 2020 a été riche en sortie pour le rap français, avec des rendez-vous du vendredi soir toujours plus chargé. La rédaction de Mosaïque a décortiqué tous les albums, mixtapes et EP parus pendant les douze derniers mois et vous livre sa sélection. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.

Les albums

« Trinity » – Laylow

Dans des suites binaires de 1 et de 0, Laylow se dématérialise pour s’immerger dans l’univers de « Trinity ». Pris dans le tourbillon d’un logiciel de stimulation émotionnelle, l’artiste fuit la dureté de sa réalité et s’enivre d’une euphorie artificielle. Avant de remonter à la surface. Avec cet opus concept minutieusement travaillé, le toulousain propose une épopée auditive digne du film d’Andy et Larry Wachowski (« Matrix », 1999). Emmené par des pistes interludes qui guident l’écoute, sa musicalité dénotent par une utilisation exigeante, tantôt avant-gardiste, de l’auto-tune. Il articule alors une ambiance vert-obscure qui traverse la haine, l’excitation, la peine et la mélancolie.

La richesse en guise de faire-valoir, Dioscures comme architecte. Le compositeur laisse son empreinte sur douze morceaux et manipule avec brillo les atmosphères dantesques et dramatiques qui parcourent la tracklist. Son association avec le pianiste Sofiane Pamart donne également lieu à des ambiances abouties, poussées à leur paroxysme. En témoigne la mélancolie poignante de NAKRÉ où Laylow se noie dans un chagrin atrophié de vocaux robotiques.

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’album « Trinity » revisité sous forme de conte.

Sans porter l’ambition du texte et du lyricisme, il livre un produit complet qui vibre tout autant avec l’âme de Lomepal, Alpha Wann, Jok’air, S.Pri Noir… Tous invités avec justesse. « Trinity » marque la fin du succès d’estime d’un moderniste. Un accomplissement inespéré, auréolé d’un disque d’or au mois de novembre. Laylow signe ainsi la victoire d’un rap digital encore niché, aux allures d’une nouvelle vague artistique. Blason couleur Digital Mundo.

– Thibaud Hue

« Adios Bahamas » – Népal

Premier et dernier album d’un artiste insaisissable, « Adios Bahamas » marque le début de l’année 2020 par sa fraîcheur. Ce testament musical se démarque de la plume sombre et acerbe à laquelle nous avait habitué jusqu’alors Népal. Comme s’il avait enfin sorti la tête de l’eau après avoir sondé les abysses, le rappeur de la 75e session égraine dans un album aux sonorités claires et mélodieuses, ses principes de vies : apprendre à connaître ses ennemis, ne pas céder à la négativité, faire de sa différence une force… 

À découvrir aussi sur Mosaïque : le décryptage complet de l’album dans un dossier en deux parties.

Avec cet album, salué par la critique, Népal opère une mue intellectuelle et musicale tout en restant proche de ses valeurs. Une évolution qui se retrouve notamment dans le morceau Sundance, ode à l’anticonformisme et à l’art indépendant, produit par Diabi.

– Robin Spiquel

« QALF » – Damso

En préparation depuis près de cinq ans, « QALF » semble sortir des tripes du rappeur bruxellois, au sens propre comme au figuré. Chamboulé par la maladie de sa mère, Damso offre une introspection quasi-complète. De l’absence de son fils jusqu’aux souvenirs d’un passé de galère, l’album s’épanche sur la contradiction d’une vie d’opulence et de ses sentiments troubles, vis-à-vis de ses relations perdues. L’album fait référence à ses origines, tant par ses sonorités (MEVTR), ses lyrics (POUR L’ARGENT) que par ses collaborations (FAIS ÇA BIEN). L’amour est traité dans son côté le plus sombre : sa complexité et la peur viscérale qu’il apporte par instant.

À découvrir aussi sur Mosaïque : le photographe de la cover de « QALF » raconte sa réalisation.

Au terme d’un album riche et varié, l’ultime track INTRO soulève des interrogations chez les damsologues professionnels. Damso sait mieux que quiconque que la fin d’une aventure n’est finalement rien d’autre que le début d’un nouveau périple. Tous les espoirs sont désormais permis pour marquer encore davantage le retour du Dems à la Vie.

– Maxime Guillaume

« Stamina, » – Dinos

« Stamina, », un second souffle, du travail, et surtout une virgule. Alors que le Punchlinovic n’est même plus taciturne, Dinos revient avec un album plus spontané. Moins mélodieux dans son approche, l’artiste n’a rien perdu de ses flows et propose des morceaux toujours aussi denses. Il montre alors une nouvelle fois l’épaisseur dont il a le secret et sa capacité à provoquer de l’émotion en toute simplicité.

Pour la première fois, il invite cinq artistes. Quatre d’entre-eux n’apparaissaient pas sur la tracklist, réservant la surprise à la première écoute de son public. Le featuring avec Nekfeu apporte un relief immédiat et fait écho à leur première collaboration en 2013 (Bouchées triples). Malgré les bonnes performances de Leto, Zefor ou encore Zixko, leurs prestations ne ramènent pas de valeur ajoutée à la direction artistique.

Si l’instrumentalisation montre moins de richesse que sur l’album précédent, elle conserve toute sa cohérence avec une équipe de beatmakers qui lui est coutumière (Ken & Ryu, Chapo, twinsmatic). La boucle de synthé vintage qui rythme sa prestation avec Laylow et la partie de piano de Sofiane Pamart sur 93 mesures sont toutefois particulièrement remarquables.

« Stamina, » signe une nouvelle dynamique de la part d’un Dinos moins clivant et ouvert à un public plus large. En témoigne les titres Je Wanda ou Le Nord se souvient qui cassent avec sa musicalité habituelle. Un virage important mais maîtrisé.

– Amaël Coquel et Thibaud Hue

« LMF » – Freeze Corleone

« La Menace Fantôme » a déjà fait couler beaucoup d’encre. Considéré par beaucoup comme l’album de l’année, Freeze Corleone a frappé un grand coup. Porté par le single à succès Desiigner, le projet était particulièrement attendu.

Avec plusieurs mois de recul, il est clair que « LMF » ne perd pas de sa saveur. Un album pur rap dans la lignée de ce que propose l’artiste. D’Osirus Jack, à Despo Rutti, en passant par Le Roi Heenok ou Alpha 5.20, les nombreux featurings de l’album corrèlent avec l’univers sombre et énigmatique de ChenZen. Une ribambelle de rois sans couronne, réunis pour en élever un autre vers la lumière.

À découvrir aussi sur Mosaïque : Freeze Corleone, en finir avec le succès d’estime ?

Très bien reçu par la critique et par les fans, l’opus n’en reste pas moins limité sur certains points. Il est parfois difficile de se replonger dans le projet, tant l’ambiance proposée par les productions de Flem s’étend sur un nombre important de tracks. La musicalité intense peut parfois sembler oppressante et rebute après des semaines intenses d’écoute. Lyricalement, de nombreuses punchlines se répètent, marquant les limites de l’univers complotiste du rappeur.

Freeze Corleone semble avoir trouvé sa recette, mais va devoir la renouveler pour perdurer dans le temps. Malgré ces réserves, « La Menace Fantôme » demeure l’un des albums les mieux réalisés de l’année. Freeze Corleone propose une direction artistique bien dessinée et singulière. Il affirme alors son nouveau statut d’homme fort du rap français.

– Jules Careau

« Gore » – Lous & The Yakuza

Après plusieurs mois de montée en puissance, Lous & The Yakuza sort son premier projet. Composé de dix titres, « GORE » est un album musicalement très varié dans la forme, mais conserve un fond très cohérent. La jeune belge aborde avec sourire la cruauté humaine et analyse un monde dans lequel la solitude devient son refuge.

Polyvalente, l’artiste n’a pas hésité à user de toute sa palette artistique. Sur des instrumentales lentes ou rythmées, joyeuses ou obscures, Lous s’adapte avec intelligence.

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’analyse du phénomène Lous & The Yakuza, seule dans un monde « Gore ».

Rapidement étiquetée comme rappeuse par la sphère médiatique après la sortie de ses titres Tout est gore ou encore Dilemne, Lous & The Yakuza propose un contre-pied avec un album chanté et mélodieux, où seules quelques phases rappées apparaissent avec parcimonie. Bien produit, notamment grâce à la présence de David Mems, également compositeur pour Damso, l’opus offre une première fenêtre prometteuse sur l’univers de l’artiste. Sombre dans le fond, coloré dans la forme.

– Yassine Ben Amor

« Pour de vrai » – Ichon

EntIchon-nous

Ichon est né il y a trente ans mais vient de commencer à vivre. Dévoilé le 11 septembre 2020, jour de son trentième anniversaire, l’artiste a voulu éteindre ses bougies en délivrant un album personnel sur lequel souffle un vent de liberté. Au cours des 15 morceaux de « Pour de vrai », Ichon voyage sans boussole à la rencontre d’une boucle de saxophone, de clavier ou de notes de piano.

Le projet s’écoute comme on écouterait une symphonie : les yeux fermés en se laissant guider par l’orchestre dont la voix du rappeur est le maestro. Un chef d’orchestre qui ralentit les tempos pour parler d’amour et d’espoir. Une poésie aussi légère qu’authentique, cristallisée dans le morceau Litanie. Moment de suspension solennel où l’artiste ne fait résonner que son timbre, tel un cantique.

Artiste affranchi qui n’hésite pas à se montrer nu dans son clip-métrage d’Elle pleure en hiver, Ichon nous fait danser, rire et pleurer. Parfois, tout à la fois. Un album complet et équilibré qui recèle certainement d’une des plus grandes diversités musicale de l’année.

Eclipsé par l’éclaboussante réussite de Freeze Corleone, « Pour de vrai » s’est vendu en première semaine à 582 exemplaires et rappelle une fois de plus que les chiffres de ventes ne déterminent pas la qualité d’un projet. Il démontre aussi que l’authenticité artistique est une prise de risque autant qu’un besoin viscéral de rester soi-même. Pour de vrai.

– Lise Lacombe

« Atlas » – twinsmatic

« On l’a fait sans auto-tune sur une prod de twinsmatic », cette phase mythique de Damso dans Macarena est un exemple, parmi d’autres, de l’empreinte laissée par les twinsmatic sur le rap français ces dernières années. 

Après le départ de Nadeem, membre du duo beatmaker, c’est à Julian de porter le poids du monde sur ses épaules, tout comme Atlas, le titan grec qui sert également de titre éponyme du projet. Un tour de force réussi grâce à un échantillon diversifié de productions et des collaborations cohérentes. 

Sur des compositions trap qu’on lui connaît bien, il invite SCH, Dinos ou encore Koba LaD qui font rayonner l’opus. Pour autant, il ouvre aussi son spectre à des artistes moins exposés comme Box et Marj qui chante à la fois en anglais et en français. Il parvient aussi à entrer dans l’univers particulier d’Ash Kidd, connu pour ses mélodies et épaulé par la guitare de Waxx.

Pour un album marqué par les transitions harmonieuses entre ses tracks, c’est le projet en tant que tel qui effectue la meilleure des transitions. twinsmatic se renouvelle ainsi en tant qu’artiste solo et s’affirme comme un producteur à part entière.

– Lukas Taylor

« Les derniers salopards » – Maes

Comptant près de 260 000 albums vendus en 2020, Maes a su perdurer dans le temps, tout en progressant. Dans le sillage d’une intro puissante qui absorbe l’auditeur dès les premières notes, l’artiste nous laisse percevoir ses pensées les plus intimes et se montre vulnérable. D’autre part, trois fortes collaborations (Booba, Ninho et Jul) permettent à l’album de prendre plus de poids. Le morceau Dybala en featuring avec Jul, certifié disque de diamant, répond aux attentes avec un single réalisé avec justesse.

Néanmoins, la répétition de ses flows et de ses mélodies lui est souvent reprochée. Maes va certainement devoir sortir de sa zone de confort pour continuer d’attiser la curiosité. Malgré tout, le rappeur a prouvé durant toute cette année, et à plusieurs reprises, que son talent de mélodiste régit une bonne partie de la scène rap actuelle. Il fait indéniablement partie de la cour des grands.

– Imane Lyafori

Les mixtapes

« don dada mixtape vol 1 » – Alpha Wann & Co

Avec une assurance nonchalante, Alpha Wann a souhaité ponctuer l’année 2020 sans ambition apparente. Lettres minuscules, productions minimalistes, déclarations discrètes… Pour le gourou de l’écurie Don Dada, le mot d’ordre est clair : faire dans le détail et la sobriété.

Sur des compostions à la musicalité presque new-yorkaise, le rappeur trouve un juste point de bascule entre des couplets intenses que son public lui connaît bien (la lune attire la mer) et de nouvelles postures, plus mesurées, et non moins techniques (philly flingo, apdl).

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’avis de la rédaction sur la « don dada mixtape vol 1 ».

Avec dix-sept titres et onze invités, Alpha Wann redonne sens au format de la mixtape et laisse la place aux talents des plus installés (Kalash Criminel, Kaaris) ainsi qu’à d’autres rookies en quête de confirmation. S’il se fait un trait d’union efficace entre ses différents featurings, le projet, de part son essence, souffre aussi de performances inégales. C’est le cas des prestations de K.S.A (super swishstyle 2) et Ratu$ (velux), pour qui la marche était sans doute trop haute pour pouvoir user de trois minutes en solo aux côtés de Philly Flingo.

L’occasion est aussi parfaitement trouvée pour recroiser le fer avec son compagnon de fortune Nekfeu, et proposer un match retour à Comptes les hommes (« Les étoiles vagabondes », 2019). Chose faite et pari réussi pour les deux hommes qui troquent le passe-passe pour un refrain chanté et des couplets distincts très bien exécutés. « don dada mixtape vol 1 », la qualité en guise de promotion.

– Thibaud Hue

« Jour avant caviar » – Meryl

Portée par la hype de Wollan ou Béni, Meryl profite du début d’année pour envoyer son premier jet : « Jour avant caviar » et se lance définitivement dans une carrière musicale déjà bien dessinée. Topline pensante pour des têtes d’affiches comme Shay, Niska ou SCH, la jeune femme se consacre à elle-même sur un produit coloré qui ne manque pas d’identité.

À la croisée de ses origines martiniquaises, la rappeuse ne manque pas de mélanger les styles. Pour rebondir sur des productions trap (TCQDOF) et des ambiances zouk aux drums ensoleillés (Coucou), Meryl empreinte à la langue française, mais aussi parfois à l’anglais et au créole.

La chaleur de la mixtape réside aussi dans l’unique collaboration de la mixtape : La brume. La voix cristalline du rappeur et producteur Le Motif se confond avec celle de Meryl sur le refrain et le deuxième couplet du morceau qui rayonne d’une production de Junior Alaprod. Proche des deux artistes, le compositeur, qui signe la moitié des prods du projet, fait alors résonner par deux fois son gimmick et renforce l’impression d’un trio.

Avec caractère, la rappeuse débarque et montre une palette de flows et de technicité prometteuse. Dans l’attente d’une confirmation qui viendra, peut-être, en 2021.

– Thibaud Hue

« À moitié loup » – sean

Entre le mélancolique heureux et le nostalgique radieux, sean est toujours à moitié. Couvert de fourrure, il présente sa première mixtape : « À moitié loup ». Après avoir dévoilé les six premiers morceaux le 10 avril 2020, l’artiste a complété sa tracklist de douze titres deux semaines plus tard.

Un opus double face, à l’image de l’atmosphère de la mixtape, qui balance entre la douceur de Chanson d’amour et l’exotisme de Santa Muerte. Il casse ainsi les premiers traits de son personnage, esquissé sur « Mercutio » (2019) et propose une métamorphose à contre-pied.

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’interview de sean.

Loup enragé et torturé, il laisse entrevoir une lune intense pleine de nostalgie, d’inquiétude et d’émoi. Sur son concept, il expliquait à Mosaïque : « Avec le côté loup, j’évoque le vice et les tentations. C’est le côté animal qui rattrape, qui est instinctif et qui se rappelle à nous dans certaines situations. Je veux parler de la dualité que nous avons tous en nous. Celle du bien et du mal. »

Parfois lisse, parfois rugueux, il confirme aussi sa polyvalence technique. Avec le juste traitement de sa voix métallique et des lignes de chant plus ouvertes, mais pas moins maîtrisées, il bonifie ses performances déjà remarquées.

Comme une catharsis de ses démons intérieurs, sean entrevoie une suite déjà différente. En témoigne son dernier EP : « MP3+WAV », dévoilé en novembre.

– Thibaud Hue

« XXIII : Bilan de vie » – Gianni

Sur ce projet, Gianni fait un bilan introspectif sombre et fataliste. À travers les 12 titres, le rappeur s’acharne à se dépeindre comme un produit de son environnement. Condamné à vendre de la drogue, le cœur blessé et la mort dans la peau, Gianni rejette l’amour. Le seul remède à ses souffrances demeure : l’argent.

Un constat désabusé porté par de belles tournures où le rappeur parvient à transformer ses souffrances en poèmes. L’ambiance planante cloud rap du projet se prête parfaitement aux propos. On notera d’ailleurs la présence sur quatre morceaux du beatmaker Boumidjal, producteur pour Ninho, Damso ou encore Niska.

Sur « XXIII : Bilan de vie », Gianni donne l’image d’un jeune homme animé par l’envie de s’en sortir, s’accrochant aux notes de musique qui finissent en l’air mais retombent dans le déterminisme de son quotidien. Une lassitude qu’il partage avec le rappeur américain Don Toliver sur le morceau De La Hoya, pour la première collaboration du rappeur protégé de Travis Scott avec un rappeur français.

Le thème du deal et de ce qui l’entoure parcourt tout le projet, de manière peut-être excessive puisqu’aucun des douze titres n’est épargné. Gianni se dépeint comme une mauvaise graine devenue fleur du mal. C’est en tout cas une jeune pousse pleine de talent qui devrait s’épanouir dans le jardin du rap français.

– Lise Lacombe

« Jeune CEO » – Le Juiice

À l’image du titre de la mixtape, Le Juiice n’a pas de temps à perdre. C’est avec une arrogance non dissimulée qu’elle débite son flow sur les 10 titres de son projet. Elle démontre en puissance qu’elle est bien la reine de la trap. Sur des instrus quasiment toutes signées Draco, la rappeuse déploie son égotrip en découpant la prod. Une recette bien ficelée et équilibrée par les featurings de la mixtape.

L’artiste a su tirer profit des qualités de chacun de ses invités. Les collaborations sont réussies et bien amenées. Stavo lui offre un banger efficace avec Buvance tandis que Meryl joint son flow antillais sur une zumba redoutable (O NONO). Enfin, Jok’air apporte la note sucrée qui manquait au projet avec Rich sex. Au fur et à mesure de l’écoute de « Jeune CEO », on souhaiterait que Le Juiice puisse varier son flow. C’est heureusement, presque tardivement, que l’artiste sort de sa zone de confort sur les trois derniers titres.

Comme s’il fallait d’abord apprendre à la connaître pour briser la glace, la rappeuse attend la fin pour se livrer et laisser tomber le masque egotrip de la femme puissante et insensible. Le projet s’adoucit et s’émancipe du kick pour des refrains auto-tunés. Le thème de l’amour trouve également sa place sur des sonorités soul et R’n’B. Le Juiice nous fait ainsi miroiter son potentiel et sa capacité à s’affranchir de la trap pour aller vers de nouveaux horizons, plus doux, qui lui vont tout aussi bien.

– Lise Lacombe

Les EP

« Boscolo Exedra » – Luidji

Avec « Boscolo Exedra », Luidji nous offre à la fois une suite à son premier album « Tristesse Business : Saison 1 », ainsi qu’un apéritif pour une deuxième saison éventuelle.

Sur ce projet, Luidji change de décor mais pas de recette. En invitant son idylle du moment sur la Côte d’Azur, il prouve encore une fois son attache à l’eau, thème omniprésent sur son premier album. Une attache renforcée par le titre du troisième morceau de l’EP : Sirène. Le temps d’une saison estivale, le rappeur coupe court à sa frénésie sentimentale de peur de se replonger dans ses mauvaises habitudes. Conscient de n’être pas encore guéri de ses maux.

À découvrir aussi sur Mosaïque : le décryptage de la place de l’eau dans son premier album : « Tristesse Business, Saison 1 ».

Luidji s’ouvre aussi davantage musicalement. En témoigne, les apparitions discrètes d’Astrønne et de Nemir sur le projet et la confiance donnée à Ryan Koffi pour la production du projet.

Si « Boscola Exedra » est une première réponse à ses tourmentes, Luidji nécessite un soin plus profond. Sur l’outro de l’EP, il discute avec la même femme présente sur l’intro de Veuve Cliquot, une vieille amie de son père, qui lui propose de suivre une thérapie afin de se débarrasser de ces problèmes relationnels. « Tristesse Business : Saison 2 » sonnera-t-il l’heure de la guérison ?

– Lukas Taylor

« Lotus » – SONBEST

Du cloud à la trap, du kick aux refrains chantés, la maturité du rappeur originaire de Colmar dénote. Symbole d’un rap qui repousse les limites de ce qui le caractérise, « Lotus » de SONBEST propose une esthétique fine et introspective. À Mosaïque, le rappeur explicitait : « Le lotus, c’est la fleur de l’espoir. Elle pousse dans les marécages et ça ne l’empêche pas d’être une belle fleur, malgré son environnement. »

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’interview de SONBEST.

Un deuxième EP prometteur, accompagné de visuels conceptualisés (Agonie, XO), et d’une production sur mesure enrichie de sound design.

– Thibaud Hue

« Alt F4 » – Swing

Deux ans après son premier projet solo « Marabout », Swing est de retour avec un style épuré et un phrasé plus chantant. Un EP compact, sept titres seulement, porté par des instrumentales planantes et percutantes signées PH Trigano, Crayon, Duñe, Twenty9 ou encore Krisy. Côté voix, le Bruxellois a fait le choix de la complémentarité en allant chercher la douceur d’Angèle sur S’en aller et le timbre cassé de Némir sur Indélébile.

Un projet concis, dans lequel Swing évoque pêle-mêle le racisme, la mélancolie et ses sacrifices avec la légèreté dont il a le secret. Cohérent, jusque dans son imagerie. Six clips réalisés par le même duo Maky Margaridis & Louis Lekien du collectif Bleu Nuit, dont quatre en plan séquence fixe. Un projet maîtrisé de bout en bout. 

– Robin Spiquel

« Ëpisode 0 » – Sopico

En mai 2020, Sopico dévoile son cinquième projet : « Ëpisode 0 », deux ans après son premier album « YË ». Une collection de morceaux aux couleurs variées et singulières, marque de fabrique du rappeur parisien.

L’EP s’ouvre sur Atterrir, une porte d’entrée vers un univers planant, composé de notes légères, transportant l’auditeur hors du temps. Pour donner naissance au projet, l’artiste a voyagé, s’imprégnant des cultures pour ouvrir le champ musical des possibles.

À découvrir aussi sur Mosaïque : Sopico, vers l’acoustique et au-delà.

Tous reliés entre eux, les septs morceaux peuvent être lus comme un seul et unique titre, un seul et unique voyage : « Si les gens me disent, Ëpisode 0, c’est mon morceau préféré, je serai trop content », confiait-il à Clique.

L’artiste reste fidèle à une formule qu’il maîtrise parfaitement : des textes délivrés sur un ton doux et mélodieux qui peut s’apparenter à une berceuse. « Ëpisode 0 » est une bouffée d’oxygène dans un quotidien anxiogène.

– Imane Lyafori

2020 c’était aussi…

« Cercle Vertueux » – Deen Burbigo

Trois ans et demi après un « Grand Cru » qui a bien mûri jusqu’à être certifié disque d’or, Deen Burbigo revient le 6 novembre 2020 avec « Cercle Vertueux ». Sur le projet, l’ex-membre de L’Entourage n’a fait que peu, si ce n’est aucun compromis artistique, en faisant ce qu’il fait le mieux : rapper. Il parvient à servir 15 titres dans lesquels sa plume aiguisée et sa recherche permanente de rimes se font ressentir sans tomber dans la redondance grâce à des variations d’instrumentales et de flows. Si les featurings avec Némir ou Alpha Wann apportent une touche de diversité, des clips travaillés et originaux viennent sublimer un projet déjà très solide.

– Yassine Ben Amor

« Nø future » – WIT.

Entre le pessimisme et le fatalisme, le rappeur entrevoie des lueurs sombres : celles du futur. Dans cette « sale époque » (Falcon) sans solution qui se profile, Wit. ressent « la misère du monde ». De l’intensité, de la noirceur, des couplets étouffants comme sur Ailleurs ou des refrains chantonnés et teintés d’auto-tune comme sur Proz. Tout en maîtrise, « Nø future » est une promesse tenue et prometteuse. Loin d’une consécration, l’artiste a d’ailleurs précisé que ce projet n’était qu’une étape pour avancer. Désormais, place au futur.

– Thibaud Hue

« Silver Tej » – Tejdeen

2020, c’est l’année de l’éclosion d’un artiste encore discret mais qui attire les regards en coulisses. Rappeur et beatmaker, Tejdeen débarque et prouve son assise musicale. À travers des rythmes lancinants et une auto-tune grésillante mesurée, il développe une ambiance classieuse qui mêle mélancolie, tentations amoureuses et égotrip.

À découvrir aussi sur Mosaïque : le décryptage du premier EP de Tejdeen.

Harmonieux, c’est en tout cas ce que laisse penser le premier jet du rappeur lyonnais et ses visuels, signés Augure. Même constat pour son deuxième projet, « Golden Tej », sorti au mois de novembre.

– Thibaud Hue

« Ma vie n’est pas un film II » – Infinit

Le kickeur de l’écurie Don Dada Records sort le grand jeu avec un opus taillé de phrasés denses et orné de multisyllabiques affinées. En constante progression, il répond aux attentes et renoue avec une école classique et un rap brut. Sans fioriture. Références et rimes rebondissent sur des prods de JayJay, accoutumé au style minimaliste d’Alpha Wann, d’ailleurs présent sur deux morceaux. Deen Burbigo et Gros Mo viennent également se fondre au projet avec justesse. Bilan : Infinit’ progresse, épure et achève de convaincre.

– Thibaud Hue

« La vie augmente Vol .3 » – Isha

Un durag sur la tête, Isha réussi le pari de Décorer les murs avec des titres plus mélodieux que dans les deux volumes précédents de sa trilogie. À l’aide d’une plume toujours aussi précise qu’inspirée, le rappeur offre le poétique Les Magiciens. Il retrace l’histoire coloniale du Congo à la manière d’un conte. Il y évoque les souffrances d’un peuple pris au piège de la « magie » des colons sur une prod aux sonorités joyeuses, perturbée par la monstruosité du récit. Mention spéciale pour le featuring avec Dinos où les deux « paroliers fauchés » se retrouvent pour rejeter la posture de l’Idole. « Tout le monde dit qu’j’vais cer-per », rappe Isha dans l’outro. Une prophétie qui pourrait se réaliser avec la sortie de son nouvel album en 2021.

– Amaël Coquel

« Première partie » – Le Motif

À la suite de sa série Un son par jour, Le Motif sort « Première Partie », un EP composé de 8 titres. S’il est une révélation en tant qu’interprète, Le Motif est loin d’être un novice dans le rap game. L’artiste belge est à l’origine de gros succès, en tant que beatmaker, tels que Mobali (Siboy, Damso, Benash) ou encore Liquide (Shay, Niska). C’est sans doute ce qui explique la qualité de ce projet : une essence dans la musicalité et un travail minutieux. Chaque morceau dégage sa propre énergie et trouve un écho chez l’auditeur.

– Imane Lyafori

« Rage » – 7 Jaws & Seezy

Fruit d’une collaboration entre le rappeur alsacien 7 Jaws et le producteur Seezy, la mixtape « Rage » est parue le 21 Février 2020. Projet collaboratif de 10 morceaux, 7 Jaws innove avec ce nouveau projet. Il propose en effet une mixtape musicalement très variée, d’ambiances turn-up (Turbo S et Block), aux morceaux plus intimes (Accro, C’est Promis) en passant par de belles démonstrations techniques (Par Ici). Très efficace en refrain, le projet est accessible, avec une auto-tune bien léchée et une plume touchante. Réussite commerciale, cette mixtape présage du très bon pour la suite. 7 Jaws a d’ailleurs annoncé un premier album pour 2021.

– Jules Careau

« EP901 » – Nixfé

Rappeur encore peu connu, Nixfé a le potentiel pour faire parler de lui. Avec son premier projet « EP910 », sorti le 18 septembre 2020, Lonny a  dévoilé sa (double) personnalité et son identité artistique. L’EP dénote par sa cohérence minutieuse jusqu’au nombre de ses titres : six pour le mois de juin, son mois de naissance, mais aussi en référence au diable pour un artiste qui se sent « aussi pur que vicieux ».

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’interview de Nixfé.

Nixfé mise sur un projet abouti avec lequel il déploie une palette large et raconte une histoire qu’il nous avait partagé lors de sa première interview.

– Lise Lacombe

« HORION » – Rounhaa

Alors que tous les artistes émergents ont préféré opter cette année pour des projets courts, Rounhaa débarque en novembre avec une tracklist de 16 morceaux. Un format long et osé. Le projet n’est ni tout à fait un album, ni tout à fait une mixtape. À l’image de la constellation Orion qui regroupe des étoiles pour se dessiner sur la voûte céleste, Rounhaa propose un ensemble des couleurs qui constituent sa palette artistique.

Rounhaa parvient à nous transporter dans son univers grâce à son grain de voix joliment rocailleux. Au cours de son voyage solitaire, l’artiste a trouvé sur sa route le rappeur Khali, autre affiche de la scène rap émergente. Si « Horion » aurait mérité d’être épuré de quelques morceaux, l’artiste fait le pari du passionné.

– Lise Lacombe

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Il était une fois « Trinity » – Épisode #3

Les épisodes 1 et 2. À découvrir sur Mosaïque.

– ÉPISODE 3 –

De nouveau projeté contre l’asphalte, Laylow se réintègre progressivement. Quelques gouttes de pluie viennent s’accrocher à ses cheveux bouclés. Le vent glacé qui lui fouette la peau le ramène brutalement à la réalité. Il est de retour dans le monde réel et s’est extirpé du logiciel de stimulation dont il était l’hôte depuis plusieurs heures. Il remarque que la molette incrustée dans son torse est toujours accrochée à lui.

Quelques mètres plus loin, des bruit de pas se font entendre. En tournant le regard, il aperçoit une homme affublé d’une veste poussiéreuse et d’une pantalon trop large déchiré.

– « Vous n’auriez pas une petit pièce ? », demande-t-il avec simplicité.

– « Non, désolé je n’ai rien », répond Laylow soupirant, encore pensif.

« Mais, jeune homme, tu as quoi là, dans ta poche ? Tu as du whisky là ? »

– « Oui c’est du whisky. »

– « Tu m’en donnes un peu ? »

Sortant la bouteille qu’il avait conservé depuis la soirée de sa rencontre avec Trinity, il la débouche et lui verse quelques brides d’alcool dans un verre de fortune. Sans doute originalement destiné à mendier.

– « Tu sais, moi à l’époque  j’étais comme toi, j’étais bien. Puis un beau jour, j’ai tout perdu. »

Assis en tailleur, le vieil homme commence son histoire. Lui qui avait il y a quelques années encore, un emploi stable, une femme et une fille, a rapidement entamé une descente aux enfers suite à un licenciement brutal. Déprimé, il tombe en désuétude et rentre dans une spirale sans fin. Alcool, jeux vidéos, joints… Il s’enferme. Dix-huits années passent. S’il pointe régulièrement aux Assedic, il ne parvient pas à retrouver un travail et sa motivation s’évanouit. Sa femme qui travaille sans relâche pour tenter de faire vivre le foyer et sa fille de 13 ans sombre tout autant. Croulant sous les impayés, c’est finalement un huissier qui viendra faire une saisie de leurs biens. La famille abîmée se sépare et l’homme se retrouve ainsi à la rue.

Abbasourdi par la violence de la réalité qui vient de lui être décrite, Laylow ne pense plus qu’à une seule chose : se reconnecter avec le logiciel pour retrouver la plénitude qu’il ressentait, telle une drogue. Il coupe court.

« Ah ouais, elle est spéciale ton histoire. Bah bonne continuation. »

Sans écouter les exclamations du sans-abri qui lui conjure de rester avec lui, il reprend sa route. Au coin d’une ruelle sombre, il s’adosse à un mur et appuie sur la molette qui s’illumine d’un vert métallique.

Dans sa tête, la voix digitale de Trinity résonne. Elle semble terrorisée :

– « Me touche pas. Me touche je te dis ! Dégage ! Y a rien dans toi, y a rien ! », ajoute-t-elle.

Alors que la molette devient de plus en plus brûlante, il en détache sa main. Le profond mal-être qui agite depuis des années le jeune homme pousse le système à le rejeter, tel un virus. Il tente de maintenir le contact et la supplie en murmurant de pouvoir revenir. Une larme coule le long de sa joue. 

« Maintenant qu’elle a goûté le poizon, elle veut plus rien d’autre. Elle veut plus rien voir, elle veut plus rien croire », sanglote-t-il. 

D’un coup sec, il avale plusieurs gorgées d’alcool et termine sa bouteille. Il la fracasse contre le mur et l’abandonne. En marchant la tête baissée d’un pas plein de frustration et de colère, il se laisse songer. Désinhibé par l’alcool ingéré, des brides de sa vie monotone et filiforme s’entremêlent et se mélangent.

« Dans cette vie ou dans une autre, c’est trop la merde. J’ai d’l’ambition mais mes problèmes me ramènent », s’avoue-t-il à lui-même.

Ancré dans la monotonie sans saveur de son quotidien, Laylow est conditionné par son environnement dont il ne parvient pas à s’extraire pour évoluer. S’il ne manque pas d’ambition, ses tentatives de projet ou d’innovation ont trouvé porte close. Jeune informaticien, il tente sans relâche mais demeure en échec, dans un monde cruel où les relations humaines sont aussi toxiques que complexes et où l’échec social peut mener à la marginalité. Tout comme le vieil homme qu’il a croisé quelques minutes plus tôt.

Arrivé au milieu du Pont-Neuf, situé en plein centre-ville de Toulouse, il s’y arrête et contemple la Garonne. Il repose sa main sur la molette qui clignote toujours faiblement, dans un dernier effort. Complètement ivre, il imagine Trinity dans les bras d’un autre homme, paniqué à l’idée qu’elle ait pu déjà refaire sa vie.

« Dis-moi si c’est trop tard, dis-moi si j’suis toujours à l’heure. C’est quand les gens s’éloignent qu’on voit leur valeur. Y’a des choses qu’ont pas d’égal, dis-moi si t’es partie ailleurs », balbutie-t-il.

Pris de délire hallucinatoire, il voit entre ses mains un immense bouquet de fleurs. En le levant vers le ciel, il s’imagine le tendre à Trinity pour la convaincre de bien vouloir lui laisser une chance de revenir. Il lui lance : « Oh my, j’espère qu’t’as pas trouvé bonheur ailleurs. Oh my, j’suis d’vant ta porte avec million d’flowers. »

En guise de réponse, la voix de Trinity résonne dans sa tête : « J’ai vu tes fleurs et ça n’m’a fait aucun effet. C’est trop tard et c’est mieux comme ça. »

« Pourquoi tu m’fais ça ? », rétorque-t-il rageusement en ramenant contre lui son bouquet imaginaire.

– « Tu le sais… Tu cherches la réponse mais c’est la question qui m’inquiète », répond-t-elle.

– « Tout c’qu’on a vécu, c’était réel au moins ? »

« Les concepts de réalité et de virtualité sont très flous pour moi… Je suis désolée. »

« Mais t’es quoi en fait… T’es qui ? »

« Je suis… Trinity. Logiciel de stimulation d’émotions. »

La souffle coupé, il réalise. La relation, les émotions, cette lumière au milieu de sa torpeur… La simulation était purement fictive. Condamné à rester dans sa morne réalité, Laylow voit son refuge virtuel se refermer.

Engloutie par la réel dont il ne veut plus, il se hisse sur la rambarde du pont. Au loin, il aperçoit les lueurs de la ville et des commerces qui s’agitent. Une spirale consumériste qui se poursuit sans discontinuer. 

« Tout l’monde a l’air d’être heureux, je suis grave triste. »

En hurlant, il saute. L’eau glacé du fleuve le hâpe, sans qu’il tente de se débattre. Lentement, le corps de Laylow remonte à la surface et son dernier souffle s’échappe dans un nuage de buée.

La molette clignote quelques instants avant de s’éteindre complètement et de se désintégrer. « Extinction du programme Trinity. »

FIN.

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Il était une fois « Trinity » – Épisode 2

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L’épisode 1 . À découvrir sur Mosaïque.

 

– ÉPISODE 2 –

 

Après s’être assoupi plusieurs heures, Laylow ouvre les yeux. Encore aux prises de l’alcool ingéré lors de la soirée de la veille, un mal de crâne intense le saisit au réveil. Il aperçoit, pour la première fois à la lumière du jour, la ville à travers la baie vitrée de l’appartement. Ses souvenirs reviennent à lui peu à peu. Le logiciel, S.Pri Noir, Trinity… Il n’a pas rêvé et la molette incrustée dans son torse est bien réelle.

En levant les bras, il inspire. Devenu un code numérique absorbé par son propre système, la situation de Laylow relève d’une absurdité des plus totales. Pourtant, une sensation de stimulation enivrante continue de le faire vibrer. Au dessus d’un lavabo dans l’appartement, il se contemple dans le miroir. Ses traits n’ont pas changé mais il se sent bien différent.

Soudain, une ombre indiscrète attire son regard. La silhouette d’une femme se dessine alors derrière lui. Levant les yeux, il reconnaît un visage familier. Il hurle de surprise. Après quelques instants pour recouvrir ses esprits, il la reconnaît. Trinity.

– « Bonjour », lui susurre-t-elle d’une voix métallique.

Laylow, déstabilisé, reste bouche bée.

– « Qui es-tu ? » questionne-t-il naïvement.

– « Je suis », répond-t-elle en pointant du doigt la ville par la fenêtre puis sa molette.

Il comprend. Le logiciel de stimulation émotionnel qui l’a intégré est incarné par cette mystérieuse jeune femme. Elle est le système, le système est Trinity. Envoûté, l’attirance qu’il lui voue est désormais irrésistible, incontrôlable.

Il balbutie et s’excuse :

– «On s’est déjà vu dehors mais y’avait toutes tes copines. T’étais au fond dans le noir, j’étais à fond dans le vice. » 

 

Dessin : Werther Brechoteau (instagram : mask_n_swordcomics).

 

Sans un mot, elle se rapproche et l’embrasse langoureusement en lui attrapant le menton. Son cœur s’enflamme. D’un coup, elle se saisit de sa molette en glissant sa main sur son torse. La jeune femme la pousse vers son deuxième cran. Il se laisse guider sans hésiter. De sa voix digitalisée, elle reprend : « Interaction de niveau 1. Taux de compatibilité élevé » Elle ajoute : « Mode stimulation émotionnelle : mélancolie, tristesse, adrénaline, violence. » Au dernier mot, il hoche la tête d’un air approbateur. Flirter avec les sentiments les plus extrêmes pour se sentir vivant. « Choix confirmé. »

Pris aux tripes par une vibration de brutalité, il se tient la tête avant de frapper de toutes ses forces le mur tremblant. De la poussière se détache du plafond. L’envie de se défouler devient insoutenable. Dans une folie venue de nulle part, il jette un tabouret dans la grande baie vitrée du salon qui se brise instantanément. Trinity l’empêche de faire plus de dégâts en attrapant son bras droit. « Taux de compatibilité critique. Je vous attends sur le parking », lance-t-elle.

Pris dans un tourbillon de pixel, il voit sa vision se troubler pour sombrer dans l’obscurité. Quelques secondes plus tard, il est projeté contre le sol humide. « Le logiciel m’a téléporté en dehors de l’appartement », réalise-t-il. Il se retrouve sur un parking sans voiture, situé en parallèle de l’immeuble où il était la veille.

En tentant de se relever, il constate que Trinity est en train de se matérialiser à califourchon, sur lui. Sans réfléchir, il la saisit par la taille pour lui rendre son baiser. Enlacés, ils finissent finalement par succomber et enlèvent leurs vêtements. Serrés l’un contre l’autre, nus. La peau de Laylow est désormais brûlante. Pendant leurs ébats, elle s’écrie : « Température trop élevée » et le repousse.

Alors qu’ils se rhabillent, une berline noire se gare en haut de la place de stationnement, plein phare. Éblouis, il plisse les yeux et tente d’apercevoir le visage des cinq hommes qui ouvrent les portières et se dirigent vers lui. Cagoulés, matraques à la main, le groupe se rapproche. Il remarque le mot « Pirahana » en lettre jaune, inscrit sur leur sweat noir.

Sa molette clignote rouge. Sa comptabilité avec le logiciel est si puissante qu’il indique une surchauffe. La violence qu’il vient de commander semble sur le point de dériver complètement.

 

Dessin : Werther Brechoteau (instagram : mask_n_swordcomics).

 

Son niveau d’adrénaline s’envole et la peur le tétanise. Le premier homme lui agrippe le bras et lui assène un violent coup sur le crâne. Il pose un genou à terre pour reprendre ses esprits mais un deuxième choc à l’épaule le fait flancher. S’ensuit cinq minutes de brutalité pendant lesquelles Laylow est passé à tabac, à terre, sans raison. Un coup de pied mal placé fait perler son sang et vient tâcher son jean Levis.

La douleur devient insoutenable, il lâche prise et s’évanouit. Le logiciel résonne tout au fond de lui, tel un électrocardiogramme plat : « Crash du système. Retour à l’état initial. »

Lorsqu’il se réveille, son corps est toujours aussi chaud. Des étincelles et des petites flammes émanent de son corps. Sur le point de prendre feu, il panique. À une cinquantaine de mètre de lui, il aperçoit une fontaine. Comme un assoiffé dans un désert qui se jetterait dans un oasis, il plonge.

 

Dessin : Werther Brechoteau (instagram : mask_n_swordcomics).

 

En apnée dans l’eau glacée, il refroidit. Les battements de son cœur ralentissent peu à peu. Lorsqu’il se relève et secoue ses cheveux bouclés humides, il se questionne. L’expérience devient dangeureuse. En voulant ressentir à nouveau, il a failli se tuer. Sa connexion avec Trinity est beaucoup trop intense. De retour sur le parking, il rejoint la jeune femme, assise en tailleur.

– « Je me suis attaché à toi, attention », dit-elle pour le mettre en garde.

C’est en trop pour lui. À quoi bon vouloir se sentir vivre si c’est pour finalement en mourir ?

–  « Tous vos taux sont au minimum. Que diriez-vous d’un nouveau programme d’entraînement ? Le mode hélicoptère ou bien la simulation : tir au sniper ? », reprend-t-elle.

– « Arrête de parler dans ma tête, tu m’fais péter les plombs là ! T’sais quoi ? Déconnecte-moi », s’exclame-t-il. En acquiesçant, elle lui répond : « D’accord. Choix confirmé. »

Le temps d’une seule fraction de seconde, son corps se désintègre.

 

L’épisode 3. À découvrir sur Mosaïque.

 

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Entretiens Rencontres

Sonbest : « Lotus, c’est la fleur de l’espoir »

[vc_row][vc_column][vc_column_text]Le 12 juin 2020, Sonbest a dévoilé son deuxième EP « Lotus », deux ans après la sortie de « Immersion ». L’artiste étonne par un projet cohérent et unique, à l’univers bien défini. À l’image de la fleur de Lotus qui incarne le renouveau, le rappeur de 22 ans, originaire de Colmar, propose un projet à part. Rencontre avec Sonbest, fleur rare dans le paysage du rap français. 

 

Ton projet « Lotus » est sorti la semaine dernière après deux ans de travail. Qu’est-ce qui t’as pris autant de temps ?

D’abord, je viens d’Alsace et il a fallu que je prenne le temps de bouger sur Paris. Ensuite, il me fallait rencontrer les bonnes personnes et trouver un taff. Le mixage nous a aussi pris un temps fou. Nous avons dû remixer une tonne de fois pour avoir le résultat que nous recherchions.

 

Je comprends pourquoi les gens disent que nous nous ressemblons avec Laylow, même au niveau de la pochette. Quand il a sorti Trinity, j’étais choqué.

Avec l’équipe, nous surveillons ce qu’il se passe dans le rap français. Nous savons surtout ce qu’il manque.

Comment vous est venu l’idée du sound design qui parcourt l’EP ? 

Avec l’équipe, nous surveillons ce qu’il se passe dans le rap français. Nous savons surtout ce qu’il manque. Wise (beatmaker qui a travaillé sur deux titres de l’EP : Poison et Wow, ndlr), a proposé de mettre des transitions entre les sons pour qu’il y ait un fil directeur et que le projet puisse s’écouter d’une traite.

 

Tournage du clip XO. Crédit : Hoda Hoda (@h0da.h0da).

 

Beaucoup t’ont comparé à Laylow. C’est une de tes inspirations ? 

Laylow ? Bien sûr. Je le connais depuis très longtemps et j’aime ce qu’il fait. Il m’a inspiré mais ce n’est pas dans sa direction que je vais. Je comprends pourquoi les gens disent que nous nous ressemblons, même au niveau de la pochette. Quand il a sorti « Trinity », j’étais choqué. Nous avions déjà nos idées avant qu’il sorte son projet. En plus, dans son album, il y a un son qui s’appelle Poizon, comme moi. Mais ce n’est pas grave, ça me fait plaisir qu’on me compare à lui. 

De manière générale, je suis plus influencé par le rap US. Au début, j’aimais Lil Wayne, après il y a eu ASAP Rocky, ensuite Travis Scott puis Kid Cudi et Kanye West. Ils sont tous des rappeurs avec une personnalité et un univers à eux. C’est ça qui m’intéresse.

 

Et en rap français ?

J’ai mis du temps à me mettre au rap français. À l’ancienne, j’écoutais Guizmo. Maintenant, c’est plutôt Ichon et Laylow. J’aime le rap underground. D’ailleurs, il y a plein de rappeurs au Canada qui sont chauds mais que les parisiens ne connaissent pas encore. Je kifferais faire un featuring avec un canadien. À Paris, il y a trop de monde. C’est saturé. Les gens ont trop les yeux rivés sur la capitale. 

L’objectif c’est aussi de représenter mon 68 et les gens perdus dans la campagne, comme moi. Ce serait ouf. Si certains me donnent de la lumière, j’en profiterai pour en donner à tous ceux qui en ont besoin et qui m’ont aidé.

 

Depuis que j’ai commencé à faire du son, j’ai voulu me démarquer et je me disais qu’il fallait que je fasse quelque chose de différent dans le rap français.

 

Tu veux donner une identité musicale à ta ville et ta région ?

Bien sûr, c’est le plus important. Je représente les Alsaciens et si j’en ai l’occasion, je ferai tout pour qu’ils aient un peu plus de visibilité. D’ailleurs, mon style c’est la nouvelle sauce du Grand Est. Nous avons une certain façon de rapper. Ash Kidd, par exemple, quand il rappe, il rappe Strasbourg. Ça vient de chez nous.

 

Tournage du clip Agonie. Crédit : Swimthedog.

 

Avec ce projet, il y a un univers qui se définit vraiment et qui se démarque.

Justement, avec l’équipe, nous voulons apporter quelque chose de nouveau dans le rap français. Nous sommes tous sur la même longueur d’onde : pas de limites, que ce soit au niveau du son, du visuel ou des sapes. Depuis que j’ai commencé à faire du son, j’ai voulu me démarquer et je me disais qu’il fallait que je fasse quelque chose de différent dans le rap français.

 

En Alsace, je n’avais pas grand chose. Malgré tout, j’ai essayé de pousser. Comme la fleur de Lotus.

 

Tu disais vouloir apporter quelque chose de différent au rap français. Tu penses avoir réussi avec « Lotus » ?

Je pense, oui. Mais la suite sera différente. Mon point fort, c’est ma versatilité. Plus tard, il y aura peut-être des sons rock ou house qui vont sortir. Je ne veux vraiment pas me mettre de limites. Je sais rapper sur différents styles de prods donc j’essaye de travailler ça et de l’amener au plus haut niveau. Quand je rentre dans un style, je ne le fais pas à moitié, je le fais à fond.

 

Pourquoi avoir choisi d’appeler l’EP « Lotus » ? 

Le lotus c’est la fleur de l’espoir. Elle pousse dans les marécages et ça ne l’empêche pas d’être une belle fleur, malgré son milieu et son environnement. C’est un peu mon parcours. En Alsace, je n’avais pas grand chose. Malgré tout, j’ai essayé de pousser. Comme la fleur de Lotus.

 

 

La prédominance de la couleur bleue et le sound design de l’eau sur Agonie amène une ambiance aquatique. Est-ce que cela rejoint cet esprit là ?

Exactement. L’eau rappelle les marécages. Quand tu marches dans la boue, c’est pâteux et visqueux. Un peu comme les sables mouvants. Il faut savoir se sortir de là. C’est le fil rouge de « Lotus ».

 

Le seul clip qui est sorti, c’est celui du titre XO (depuis l’interview, le clip du titre Agonie est disponible, ndlr). Il a été publié sur la chaîne Youtube du Règlement Radio, pourquoi avoir choisi de le diffuser chez eux ? 

Le clip était déjà tourné depuis longtemps. Il devait être posté sur ma chaîne. Mais mon manager l’a envoyé au Règlement. Ils ont kiffé et ont voulu le prendre. Au début, je n’étais pas chaud. Mais après, je me suis dit que c’était ma chance. Ça a donné de la visibilité au projet. Il y a plus de 20 000 vues, là où moi, sur ma chaîne, je n’ai même pas 100 abonnés.

 

 

Le visuel de ce clip est d’ailleurs très travaillé. C’était quoi l’idée ? 

C’est le deuxième titre du projet que j’ai clippé. Le premier, c’était Agonie (disponible depuis vendredi, ndlr) avec un clip en noir et blanc et un véritable storytelling. Donc là, il nous fallait un contraste. C’est pour cela que nous avons choisi de donner une image qui brille, avec des paillettes, tourné en plan séquence.

 

D’ailleurs, la pochette rappelle beaucoup l’ambiance ce clip.

C’est vrai. Elle a été faite par Hoda Hoda. Je l’ai rencontré en soirée à Paris, comme Jo The Wise. Nous l’avons invité sur le tournage de XO et c’est à ce moment-là qu’il a eu l’idée de la pochette. C’est pour cela que les visuels sont très similaires et cohérents. Au départ, nous voulions que les gens puissent me reconnaître. Mais Hoda Hoda a eu d’autres idées en s’inspirant notamment d’une pochette de The Weeknd et de Trippie Redd.

 

Pochette de l’EP « Lotus ». Crédit : Hoda Hoda (@h0da.h0da).

 

L’ambiance de l’EP est très mélancolique. Est-ce que tu serais capable d’aller vers des sons plus joyeux ?

Si j’y arrive un jour, oui ! Pour l’instant, je n’y arrive pas mais ce serait bien. Ne serait-ce que pour que mes parents écoutent un truc joyeux (rires). Ils écoutent et soutiennent ce que je fais mais ils ne comprennent pas. De manière générale, je m’inspire selon ce que je vis au moment ou j’écris. Donc il y a plein de thèmes que je n’ai pas encore abordé et dont j’aimerais parler. C’est illimité.

 

Le truc, c’est que j’ai encore du mal à réaliser qu’il y a un engouement et que ça peut marcher.

 

T’es content des retours concernant le projet ?

Franchement, je ne m’attendais pas à ça. Dans ma tête, je sortais le projet comme « Immersion ». Je le mets sur internet et on verra où ça mène. Ça me fait très plaisir et je me dis que nous n’avons pas travaillé pour rien. Il y a un engouement et je peux même dire qu’il y a des fans (rires). Nous allons continuer comme ça.

 

Tu t’es préparé à un éventuel succès ?

Le truc, c’est que j’ai encore du mal à réaliser qu’il y a un engouement et que ça peut marcher. Donc oui et non. Ça fait longtemps que je fais du son donc je suis motivé, j’ai travaillé pour mais je sais pas quand ça va tomber et qu’il faudra prendre les bonnes décisions.

 

Nous allons faire de grandes choses et nous allons y arriver. Je ne suis qu’à 20% de mes capacités. 

 

Comment as-tu commencé le rap ?

J’ai commencé au collège, j’avais un groupe avec mes frangins et avec mes potes du quartier. Tout le monde a arrêté et j’ai continué. Pour mes 18 ans, ma mère m’a passé des sous et j’ai acheté du matos pour faire mes sons. C’est là que j’ai vraiment commencé. À côté, je travaillais. Quand j’étais en Alsace, dès que j’ai arrêté la fac, j’ai travaillé à l’usine et dans la restauration. Pareil, quand je suis arrivé à Paris. En ce moment, je suis au chômage tu vois. C’est la merde (rires).

 

L’EP est déjà extrêmement travaillé. Pour un album, tu pousserais le délire encore plus loin ?

L’album, ça viendra plus tard. C’est pas un truc que je veux faire à la légère et qui me prendra plus de temps. Ce sera quelques chose avec des vrais instruments nous ferons quelque chose de carré. Mais pour l’instant, je pense même pas encore à l’album. Je vais d’abord sortir des projets et des sons. Mais bien sûr, c’est le but. Sur l’EP, il y a encore des imperfections que peut-être les gens ne voient pas. Il y a encore beaucoup à faire. Nous allons faire de grandes choses et nous allons y arriver. Je ne suis qu’à 20% de mes capacités. 

 

Un mot de la fin ?

Dédicace à l’Alsace, on est ensemble. On va tous venir dans Paris. On arrive bientôt.

 

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Chroniques

Il était une fois « Trinity » – Épisode 1

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– ÉPISODE 1 –

 

Un jour de plus. Une nouvelle date à rayer du calendrier. Il claque la porte de son bureau. Demain, la même journée l’attend. Il ne le sait pas encore mais sa vie est sur le point de basculer. Alors qu’il allume une cigarette, une pluie fine se met à tomber. Les gouttes dégoulinent le long de son nez et de ses cheveux bouclés.

Laylow, le cœur vide, déambule dans les rues de Toulouse. Le vend qui souffle le froid du mois de février ne le fait pas frissonner. Ce qui l’entoure ne lui parle plus. L’absurdité de son quotidien qui défile n’a plus de goût. Il se lève et se couche avec la même torpeur. Chaque jour qui passe s’alourdit un peu plus. Les nouvelles journées ne le sont plus et se ressemblent toutes. À la manière de quelqu’un qui se force à croquer dans un gâteau écoeurant, il continue de vivre. Comme prisonnier d’une boucle temporelle, il aimerait tend ressentir à nouveau.

 

Dessin : Werther Brechoteau (instagram : mask_n_swordcomics).

 

De retour chez lui, il retrouve son appartement exigu où des piles de papiers et de vieux CD-Rom jonchent le sol, Mécaniquement, il s’assoit à son bureau et allume son PC Windows 98. Après quelques minutes de chargement, la machine s’affole. Des lignes de code défilent à toute vitesse sur l’écran. Laylow pense d’abord à un bug et tente de le redémarrer. Rien n’y fait, des chiffres de couleurs vertes clignotent dans tous les sens. Alors que l’ordinateur semble sur le point d’exploser, tout s’arrête.

Une voix métallique s’élève de ses enceintes grésillantes :« Bienvenue dans le programme Trinity. Veuillez composer votre code personnel à trois chiffres afin d’accéder à votre interface. » Sans réfléchir, Laylow tape le numéro de son appartement sur le clavier : 303. La voix reprend : « Authentification en cours. Accès autorisé. Initialisation du programme Trinity. » Il perd le contrôle. Pour la première fois depuis des années, la scénario de sa journée se bouscule. Les murs de son appartement se mettent à trembler. La réalité se déforme autour de lui et sa vision se floute. Comme aspiré par le vide, un trou se perce dans l’espace temps et Laylow change de dimension.

Projeté violemment sur le sol, il ouvre les yeux s’aperçoit qu’autour de lui tout a changé. Encore sonné par le choc, il jette un rapide coup d’œil. Dans une pièce complètement vide, il semble seul. Une chose est sûre, il a quitté son appartement. « Est-ce réel ? », se questionne-t-il. Pourtant tout à l’air vrai. Lorsqu’il se relève, il découvre une grande baie vitrée donnant sur une ville plongée dans la nuit. Au milieu des immeubles endormis, trône un building illuminé. À son sommet, de grands néons verts fluorescents dessinent le nom de « Trinity ».

Machinalement, Laylow plonge ses mains dans ses poches. Avec surprise, il découvre un petit carnet abîmé. Sur la couverture, une inscription indique : « Trinity, logiciel de simulation d’émotions ». Parcourant rapidement les pages, il comprend que le programme qui a hacké son ordinateur l’a intégré à son système.

Il est rentré dans « Trinity ». En pleine incompréhension, une violente douleur vient appuyer sur son coeur. Pressant sa main contre sa poitrine, il remarque un objet de métal collé à sa peau. Dans la panique, il retire à toute vitesse son t-shirt et découvre une molette numérotée incrustée entre ses deux pectoraux. Il hurle.

 

Dessin : Werther Brechoteau (instagram: mask_n_swordcomics).

 

Désespéré, il tente de tourner la mystérieuse molette d’un cran, dans le sens des aiguilles d’une montre. Le mécanisme pivote. La douleur se fait alors de plus en plus forte. Son pouls s’accélère. Laylow souffre mais se sent vivant. Se précipitant en dehors de l’appartement, il dévale les escaliers en colimaçon.

Une fois dans la rue, il gonfle ses poumons. Ses neurones se reconnectent et ses émotions se réintègrent. Inclinant sa tête vers le ciel, il hurle : « Augmente la pression. »  La morosité l’abandonne. La nostalgie, l’amour, la peur, la fierté… Il ressent. Pris de vertige, il s’assied sur le trottoir et se prend la tête dans les mains.« Est-c’que j’suis dans l’vrai ? Est-c’que j’pète un câble ? Est-c’que ces gens m’aiment ? Est-c’qu’ils s’foutent de moi ? Pourquoi j’vois toujours le monde en blanc et noir ? Pourquoi j’en suis là ? Toujours en bas. »

La voix digitale du programme résonne cette fois dans sa tête : « Vous semblez mélancolique ce soir. Que diriez-vous d’un programme d’entraînement ? » Complètement assommé, il hoche la tête dans le vide. « Territoire : extérieur. Conditions climatiques : excellentes. Programme de pilotage à haute vitesse : enclenché. »

Une Lamborghini Gallardo poussée à pleine vitesse s’arrête brusquement devant lui. Au volant, un homme noir aux yeux rouges, vêtu d’une Canada Goose blanche, lui fait signe de prend place sur le siège passager. Une fois installés dans l’habitacle, le conducteur lui tend la main et se présente : « S.Pri Noir ». D’un coup sec sur l’accélérateur, le mystérieux conducteur démarre en trombe et traverse les rues de la ville à toute allure.

Lorsque le véhicule s’arrête, il reconnaît l’immeuble au néon vert. Il pénètre, quelques minutes plus tard, dans un appartement immense où une trentaine de personnes secouent la tête sur la prod intense de Black Skinhead de Kanye West. Toujours sous pression, son coeur bat de plus en plus vite. Un verre de whisky à la main, il s’abandonne à l’ambiance de la soirée. Si son instinct se trouble avec les vapeurs ambiantes d’alcool, il ne perd pas du regard une jeune femme brune, cheveux au carré, une Marlboro fumante à la main. Son élégance rayonne mais son visage demeure fermé. Pas un sourire ne viendra troubler ses traits. Hypnotisé par son énergie, il n’ose pas s’approcher d’elle.

 

Dessin : Werther Brechoteau (instagram: mask_n_swordcomics).

 

Après quelques heures de vibrations sur du son d’outre-Atlantique, il cache dans sa veste une bouteille de Jack Daniel posée sur la table et s’éclipse. Laylow est rechargé à 100 %. Le moteur de la berline jaune vrombit encore plus fort sur le chemin du retour. Avant de se quitter, S.Pri Noir lui tend un téléphone.

De retour dans l’appartement où il avait été projeté quelques heures plus tôt, il s’allonge sur un vieux canapé en cuir poussiéreux. Il s’abandonne finalement au sommeil. Réel ou virtuel ? La question sonne toujours creux.

 

L’épisode 2. À découvrir sur Mosaïque.

 

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