Catégories
Entretiens Rencontres

Nayra : « Je me considère comme une chanteuse de rap »

Le 8 juillet prochain, Mosaïque vous invite à son premier événement. Une soirée spéciale qui fait sens, en alignement avec nos valeurs. Associé.e.s avec le projet Écoute Meuf, nous présentons « L’Antidote » : un moment à vivre à La Flèche d’Or dans le 20e arrondissement de Paris. À cette occassion, Nayra sera sur scène le 8 juillet à la Flèche d’Or aux côtés des rappeuses Timéa et Angie. L’artiste, originaire de Saint-Denis, ouvre une nouvelle page musicale de sa carrière avec sa signature chez le label Low Wood.

Celle qui rappe depuis dix ans n’apparaît désormais plus jamais sans son trait noir qui se dessine de son menton jusqu’à sa poitrine. Symbole de sa culture arabo-berbère et des femmes qui l’ont précédées, il reflète ce qui l’inspire pour donner naissance à sa musique. Avant de la retrouver sur scène le 8 juillet, nous sommes allé.e.s à sa rencontre à l’endroit qui l’a vu grandir, au cœur de Saint-Denis, à deux pas de la Basilique. Dans son ensemble jogging Nike, Nayra nous a accueilli avec un sourire ensoleillé et son rire franc qui ne la quitte jamais. 


Avant de vous plonger dans l’interview de Nayra, ne ratez pas notre événement « L’Antidote », le 8 juillet à La Flèche d’Or à Paris. Au programme : lives, DJ set, conférence, blind test, stands… Rejoignez la soirée en cliquant ICI !


MadeInParis MadeInParis

Le 8 juillet, tu seras sur scène à La Flèche d’Or avec Angie, Nayra et Timéa mais en attendant, nous nous sommes retrouvé.e.s au café de France, en plein centre de Saint-Denis, peux-tu nous décrire cette place ?

J’habite juste là-bas, au niveau des vélos. Je suis née ici, j’ai grandi ici. C’est le quartier du centre-ville. On appelle ça « Fourca » parce qu’il y a le Carrefour, l’un des seuls centre commerciaux qu’on trouve par ici. J’habite avec ma mère, mon frère et ma sœur. Je suis dans cet appartement depuis que j’ai trois ans. J’aimerais bien bouger, vivre ailleurs, mais Saint-Denis reste la ville qui fait de moi ce que je suis aujourd’hui.

C’est le seul endroit où je me sens à l’aise. Il y a toujours des mecs qui te cassent les couilles, mais au calme. On est une grande famille, tout le monde connaît le cousin du cousin. Et d’ailleurs, si un jour la musique ça marche pour moi, j’investirais dans mon quartier. Ça fait des piges que personne ne veut rénover les dalles en haut et les bâtiments. Investir dans la culture aussi, il se passe des trucs, mais c’est pas suffisant. C’est une mine d’or ici, mais personne ne veut l’exploiter.


De ton côté, tu t’es déjà investie dans la culture du 93, notamment à travers des cours d’écriture que tu donnes à des collégien.ne.s…

Oui c’est le collège d’Ivry qui m’a proposé. Le directeur du conservatoire est venu à l’un de mes concerts et il m’a proposé de faire un projet ensemble. C’est comme ça que ça s’est fait. Sinon, les institutions publiques ça ne les intéresse pas. À mon échelle, je me dis que c’est cool, mais il faudrait qu’il y ait beaucoup plus d’initiatives en ce sens. Il y a plein d’associations qui existent pour ça, mais personne ne les aide. Tu galères pour trouver un local…

Que fais-tu faire à tes élèves ?

Je leur donne des cours de français à partir de punchlines de rap. Ninho, Médine, Kery James… On analyse leurs phrases et on cherche à comprendre comment elles sont construites. Ce que je veux leur transmettre, c’est qu’ils ne sont pas obligés de savoir faire de la musique pour en faire. L’écriture, avant même d’être un moyen d’exprimer artistiquement des choses poétiques, te permet de structurer ta pensée. Je leur achète un petit carnet à tous et je leur demande d’écrire. Même si ce n’est pas dans le but d’écrire un rap, je leur demande de marquer des choses, une balade, une belle fleur qu’ils ont vu, un bon moment en famille… Ce qui leur est arrivé de bon aujourd’hui.

Ce rapport très étroit avec la musique, l’avais-tu, toi aussi, dès le début de l’adolescence ? 

Avant même que je naisse, je dansais dans le ventre de ma mère (rires) ! Chez nous, la musique arabe c’est très important. Ma mère est une immigrée du Maroc, mon père vient d’Égypte. Ce qui me rapproche le plus de ma terre et mes origines, c’est la cuisine et la musique. Chez moi, il y a toujours eu du son, des grandes chanteuses du monde arabe : Fayrouz, Oum Kalthoum… Ça m’a bercé, on avait des cassettes dans la voiture de mon père et on mettait que ça. On appelle ça le chaabi, c’est de la pop arabe, la musique du peuple, c’est aussi la rue. J’ai grandi avec de la musique travaillée, spontanée. Ensuite, il y a eu beaucoup de chansons françaises à la maison, ma mère écoutait du Claude François, j’avais un double CD avec les « Best of », mais elle écoutait ça parce qu’il était égyptien, c’est tout !

Quand est-ce que tu te mets à la musique ? 

Quand j’ai eu 12 ou 13 ans, j’ai réalisé que la musique était faite pour moi. Alors, je suis allée au conservatoire mais je suis restée seulement un jour parce que je suis tombée sur une professeure ultra raciste. On s’est embrouillé, je suis partie et je me suis dit que j’apprendrai toute seule. Je me suis achetée une guitare et j’ai commencé à apprendre. À côté de ça, j’écrivais souvent des textes. La plupart du temps, j’étais fâchée (rires). Je m’écrivais à moi-même parce qu’on ne me comprenait pas toujours. Un jour je me suis motivée à les mettre en musique, à trouver les bonnes notes. 

À cette époque, je faisais du dog sitting et je bossais au marché de Saint-Denis… Ma mère galérait même si elle ne nous a jamais fait ressentir le manque. J’ai rapidement pris la place du « mâle alpha ». Je voulais l’aider, l’alléger comme je pouvais. Elle ne comprenait pas et elle me disait : « Mais pourquoi tu fais ça ? T’as pas besoin », alors qu’elle était dans le besoin. Dès mes 13 ans, l’argent qu’il me restait et que je ne lui donnais pas allait dans un studio, près de la mairie de Saint-Ouen. Pour ma mère, c’est devenu une sorte de monnaie d’échange quand elle a vu que j’adorais ça : « Je t’aide à payer le studio, mais toi faut que tu carbures à l’école. »

À quel moment as-tu eu envie de rendre ça professionnel ? 

Au début, je voulais garder ça pour moi et puis le rappeur L’Deterr m’a vraiment fait découvrir la culture hip-hop dans laquelle il a baigné. Ici, on est dans le berceau du hip-hop français. Quand j’étais petite, il y avait des gars qui se posaient devant le métro et ils faisaient que de rapper avec des intrus sur CD. J’ai rencontré L’Deterr sur un tremplin rap où je ne rappais pas vraiment, je chantais encore beaucoup. J’y suis allée avec ma cousine Nora, j’étais au milieu d’une vingtaine de bougs avec du public. J’étais super stressée, mais ça s’est bien passé.

L’Deterr m’a transmis son amour pour le rap, mais il m’a aussi donné confiance en moi. Il me disait si d’autres le font, toi tu peux le faire en mieux. C’est avec lui que je commence à rapper, à kicker. Il m’a donné trop de conseils, sur mes phases, sur mes flows… Il improvisait super facilement, il écrivait vite et bien, c’est un crack et il m’a pris sous son aile.

Tu as eu un déclic ? 

Un jour, j’ai participé à un concours de freestyle sur Facebook où il n’y avait que des hommes. À cette époque, je ne me posais même pas la question de savoir s’il y avait des meufs ou pas. Je poste ma vidéo et je gagne. Je ne sais pas si je gagne parce que je suis une meuf où si c’est parce que je les ai fumé, mais c’est lourd. C’est là que j’ai commencé à poster des trucs sur mes réseaux.

Même si je rappais, il y avait déjà ce truc de chanteuse de rap. Les bougs à l’époque m’appelaient pour faire leur refrain. Plusieurs fois je me suis retrouvée à accepter et une fois en cabine je faisais un couplet trop chaud qu’ils ne pouvaient pas ne pas garder. Soit je suis invitée à fond, soit c’est non. Je ne suis pas là juste pour mettre en avant ton travail. 

T’es-tu sentie ramenée à ton genre en évoluant dans la musique ?

À la base, je ne voulais même pas renverser les codes, c’était très naturel. Au début, j’étais consciente qu’il y avait un problème qui faisait que j’étais dans un affront, dans l’adversité, mais je ne comprenais pas encore qui était mon véritable ennemi. Je me disais : pourquoi ça ne marche pas ? Pourquoi on me dit telle chose ? Et puis j’ai fini par comprendre : c’est parce que j’ai un vagin. D’accord. Subtilement, on me ramenait toujours à mon genre. Quand Booba est arrivé avec l’auto-tune, tout le monde se foutait de sa gueule, parce qu’il y a ce truc de masculinité toxique. Pareil pour Jul. Ninho aussi est un putain de chanteur de rap.

Aujourd’hui, quand je vois Lomepal ou d’autres, ce sont des limites qui bougent. Le rap appartient aux gens qui ont des choses à exprimer, c’est tout. C’est pour ça qu’il ne faut pas parler de rap féminin. C’est du rap et il évolue tout le temps. Le rapport femme et homme, le fait de genrer le rap, c’est se tromper. On est libre, la musique est libre.

Tu as d’ailleurs commencé à véritablement te faire connaître en reprenant des titres de rappeurs masculins que tu parodiais.

C’était à l’époque où le rap devenait super populaire en France. Dans ce que j’écoutais, on parlait de michtonneuse, les femmes étaient des objets et je ne comprenais pas pourquoi personne ne leur répondait. La parodie permettait d’alléger le bail. Le titre Je ne dirai rien de Black M m’avait choqué : « T’aimes te faire belle, oui, t’aimes briller la night, t’aimes les éloges, t’aimes quand les hommes te remarquent ». Oui et ? C’est quoi le problème ? Je me disais : « Mais ils sont frustrés les bougs ? Venez on parle des michtonneurs alors. Vous parlez des femmes en faisant des généralités. » Elles assument, elles font ce qu’elles veulent de leur corps, et après ? Du coup, j’ai répondu. J’ai aussi fait le remix de J’suis qu’un thug de Lacrim. Résultat : quatre millions de vues.

Depuis cette époque, tu as ouvert une nouvelle page en supprimant tous tes titres des plateformes…

Oui à part mon single Non de 2016 parce que j’étais en maison de disque ! Ça fait dix ans que je fais de la musique. Pendant tout ce processus, j’ai eu le temps de chercher qui j’étais et comment artistiquement je pouvais le retranscrire. J’ai envie de réinstaller quelque chose qui me correspond vraiment. Ça allait dans tous les sens avant. C’est pour ça que j’ai signé avec le label indépendant Low Wood.

Alors qui est Nayra, en 2022 ?

J’assume être une chanteuse de rap. C’est ce que je suis. Je me dirige vers la liberté, vers du fuck les cases, fuck le fait de rentrer en playlist et je veux revenir à la liberté qu’implique ce mouvement. Je veux aussi un retour subtil à mes racines : la culture hip-hop et la culture arabo-berbère. On m’a souvent dit que c’était un handicap en France, mais non, je vais l’utiliser. Je ne veux pas dire que je suis la plus costaud, mais montrer que je peux pleurer et que c’est ça qui fait que je suis forte. 

Tu as également une nouvelle direction artistique. Comment peux-tu la décrire ?

Elle est un peu plus dark, mais elle reste solaire. J’ai l’impression d’être un oxymore ambulant. J’ai un trait noir sur le visage qui se dessine de mon menton à ma poitrine. C’est une référence à ma grand-mère qui se faisait des tatouages sur le visage que je ne comprenais pas. En cherchant, j’ai capté que chaque tatouage avait une symbolique, un lien avec la culture, avec les croyances. Le trait que j’ai sur le visage, c’est un symbole de fertilité. Le fait de me dire que les femmes qui m’ont précédées et m’ont entourées, ont porté des signes forts sur elles, ça m’inspire beaucoup. Je me dis que j’ai de la chance d’être une femme. J’ai l’impression d’avoir des ancêtres à mes côtés et de mettre ma culture en avant.

En tout cas, tu auras l’occasion de la mettre en avant le 8 juillet, lorsque tu seras sur scène avec Nayra et Timéa pour notre évènement « L’Antidote », organisé avec Écoute Meuf. Comment appréhendes-tu cette soirée ?

J’ai trop hâte. La scène c’est un vrai kiffe pour moi. Je ne connais pas Timéa mais j’ai hâte de la rencontrer. Angie c’est trop ma meuf, je l’aime trop ! C’est l’été, ça nous manque d’être sur scène et c’est une programmation de fou ! Ça va être lourd.

Quel.les sont les artistes que tu écoutes ?

J’écoute Angie fort. Joanna, Jäde, Lazuli… J’écoute Audrey Nuna à l’international, Fanny Polly qui est ultra engagée depuis des années et aussi Lauryn Hill.  « The Miseducation of Lauryn Hill », pour moi, c’est l’album de référence qui me permet de trouver de l’inspiration. Ça me donne de la force. C’est notre maman, la maman des chanteuses de rap.

clips

Si l’entretien avec Nayra vous a plu, n’hésitez pas à le partager ! Pour savoir les prochains articles à venir, les exclus de la rédaction et les coulisses, abonnez-vous à notre newsletter :

Subscribe

* indicates required

coelho coelho coelho coelho coelho

Catégories
Entretiens Rencontres

Angie : « Avant la scène, j’ai toujours le cœur qui bat la chamade »

Le 8 juillet prochain, Mosaïque vous invite à son premier événement. Une soirée spéciale qui fait sens, en alignement avec nos valeurs. Associé avec le projet Écoute Meuf, nous présentons « L’Antidote » : un moment à vivre à La Flèche d’Or dans le 20e arrondissement de Paris. Trois rappeuses pointues et talentueuses seront rassemblées. Aux côtés de Nayra et de Timéa, la rappeuse Angie perfomera sur scène. Alors pour l’occasion, nous sommes allé.e.s rencontrer l’artiste avant l’un de ses shows à la Marbrerie pour mieux la connaître. Entretien.


Avant de vous plonger dans l’interview d’Angie, ne ratez pas notre événement « L’Antidote », le 8 juillet à La Flèche d’Or à Paris. Au programme : lives, DJ set, conférence, blind test, stands… Rejoignez la soirée en cliquant ICI !


MadeInParis MadeInParis

Angie, tu seras sur scène le 8 juillet pour notre événement « L’Antidote » en partenariat avec Écoute Meuf. Tu as déjà joué de nombreuses fois devant du public. Quel est ton premier souvenir de scène ? Angie

Mon premier step, c’était à quatre ou cinq ans. Il y avait une comédie musicale dans ma ville avec du chant, du théâtre, de la danse… Ma mère m’a inscrite à ça et j’y suis restée jusqu’à mes 16 ans. C’était trop bien. Quand j’ai dit à ma daronne que je voulais chanter sur une scène, elle devait se dire : « Mais wesh, le bébé il veut pas danser avant ? ». Tous les autres petits voulaient être derrière, moi tout devant : « Qui veut un micro ? Moi ! », (rires). Je m’en rappelle comme si c’était hier. Il y avait une représentation devant les parents et c’est là que j’ai rencontré pour la première fois un public. Ensuite, ma vraie première scène c’était la première partie d’Yseult au Stereolux à Nantes. Incroyable. Il y avait 500 personnes.


Tu étais très jeune à l’époque, mais tu avais déjà un intérêt naturel pour le son ?
Angie

Oui, ma mère écoute beaucoup de musique et elle a fait beaucoup de concerts, même quand elle était enceinte ! Elle regardait des lives à la télé de Destiny’s Child, Lauryn Hill, et je voyais quelle était trop heureuse de voir ça. C’est comme ça que je me suis dit que c’était fait pour moi. Je me disais : « Moi aussi je veux faire ça, regardez ce que ça fait à ma mère ! ».

À quel moment as-tu commencé à concrètement t’investir dans la musique ? Angie

D’abord, j’écrivais des chansons quand j’étais en primaire. Je me rappelle, une fois j’allais faire du sport et j’avais dit à mon maître que j’avais écrit une chanson. Alors, il avait fait asseoir tout le monde et il avait dit : « Ouais elle a une chanson à vous chanter ! ». J’ai toujours aimé écrire. Au collège, tu as le temps de te désintéresser des cours, du coup j’écrivais à fond. Au lycée, j’ai pu rentrer en studio pour la première fois. C’était à Quimper, en octobre 2018. Quand j’ai entendu ma voix, j’étais choquée. J’ai dit : « Ok c’est cool ça, on fait quoi maintenant ? Une autre ! ». J’attendais que ça en vrai, fallait pas me le dire deux fois.

Tu avais déjà un entourage musical à l’époque ? Angie

Quand j’étais en Bretagne, pas du tout. Je faisais mes trucs dans ma chambre, j’avais rien pour enregistrer. Et petit à petit, je me suis fait des amis qui faisaient du son. Après, je suis allé à la fac à Nantes. J’ai fait une « tentative » de licence d’anglais (rires), et j’ai pris la route du studio. J’ai rencontré Delho qui avait un studio et qui a commencé à faire du son chez lui. On a enregistré super vite et l’album est sorti dans la foulée. On était dans une bulle c’était trop bien. 

Tu as dévoilé ton premier projet « December 8th » en 2019. Un disque aux tonalités RnB. Dedans, tu chantes en anglais et en français. Pourquoi avoir eu d’abord cette préférence pour l’écriture en langue anglaise ?

À l’époque de « December 8th », je n’écrivais presque jamais en français. L’anglais était beaucoup plus fluide. Ça mettait comme une distance avec le public. J’avais le cœur brisé, « so I needed to get it out ! ». Au moins les gens comprenaient moins, je me sentais protégée. J’ai réussi à me débloquer un peu ensuite et j’apprécie beaucoup plus écrire en français aujourd’hui. Je trouve les mots justes, j’image mieux ce que je ressens et je n’ai pas voulu brusquer le truc, même si on me le demandait. Je pense que l’anglais ne va pas revenir tout de suite dans mes sorties, mais en tout cas le RnB est encore là et j’ai toujours le cœur brisé ! Ces derniers temps en studio, j’ai fait du RnB et mon prochain son sera dans cette vibe. J’ai toujours cette double casquette.

De nombreux artistes en développement préfèrent d’abord proposer des projets courts pour pouvoir se présenter au public. Tu as choisi un format plus long, de dix titres, alors que tu n’avais encore rien sorti. Pourquoi ? 

On était pas du tout dans des stratégies. J’avais toujours le cœur brisé donc j’avais beaucoup de trucs à dire. J’avais besoin de me soulager et de chanter. C’est vraiment tout ce qui comptait. Et au bout d’un moment, on s’est juste regardé et on s’est dit : « Bon bah on le sort ! ». On voulait faire un EP à la base, mais ça commençait petit à petit à basculer vers un album. Donc on a quand même calmé le jeu.

Après « December 8th » en 2019, tu as fait une longue pause jusqu’à la sortie de ton single Briller l’année dernière. Que s’est-il passé entre-temps ?

Ça s’est très mal passé avec ma première manageuse. On a rien sorti pendant un an alors qu’on avait fait plein de morceaux. J’étais rentrée dans une mentale où ça me soulait. Viens, je fais une pause. Donc quand ça s’est finit= avec elle, j’ai pris un step back. Je ne voulais pas me dégoûter de la musique, du coup je me suis laissée vivre un peu. Je pensais aussi qu’avec un peu de chance mon cœur allait se refermer, mais en fait non…

Jusqu’ici, Angie ne rappait pas encore. Pourquoi ?

Je faisais du son avec des gars qui ne me laissaient pas vraiment rapper. Je faisais du miel, du RnB et voilà quoi. Alors que je voulais aussi m’énerver. Il y avait des prods rap et tout, mais ils se les passaient entre eux et je regardais ça de loin. Un jour, il y a eu une session pendant un séminaire et ils faisaient un feat à deux ou trois. Moi, j’avais écris un petit couplet rap, un petit seize, mais j’avais peur de le dire donc je ne l’ai jamais montré. Depuis, je suis sortie de cet environnement là. Je me suis détachée de ces gens. Je me rappelle, c’était un mardi et je me suis dit : « C’est bon, ils sont plus là, donc on va rapper ». J’ai pris cette décision et un truc génial s’est passé… (Elle montre du doigt Lola Levent, sa manageuse.)

Comment vous êtes-vous rencontrées ?

Lola Levent : Il y avait un summer camp près de Nantes, dans les studios de Trempo, qui proposait un truc pour les meufs qui rappent. Angie m’avait envoyé un freestyle et je me suis fait : « Quoi !? ». Cet événement est le premier truc qu’on a fait ensemble. C’est moi qui suis venue la voir la première fois. J’avais écouté son projet et le morceau Un ou deux très souvent. Mais elle avait déjà une manageuse et puis elle ne sortait plus de son… donc je l’avais unfollow… (rires).

Angie : Ah mais oui tu m’avais unfollow wesh !

Lola : Bah j’étais en mode scout tu vois… Et un jour, j’apprends que ça se passe mal avec sa manager. Du coup, je l’ai appelée le lendemain. Je savais qu’elle avait un potentiel de ouf. Et le rap ça a mis un coup d’accélérateur dans le projet.

Le morceau qui matérialise ton retour et cette nouvelle page artistique de ta carrière c’est ton single OK. Un titre rap très incisif. Comment l’as-tu crée ?

Le producteur Sutus avait envoyé des prods à Lola. J’ai mis un casque et j’ai pris le métro. J’entends la dinguerie et hop, j’ai sorti mes notes. Et de la porte des Lilas jusqu’à Montparnasse, j’ai écris le morceau d’un coup. Il est resté quelques semaines dans mon téléphone puis je suis allée en studio avec Sutus et je l’ai posé.

De quelle manière écris-tu ?

Quand je vais au studio, je préfère que le producteur commence un truc et moi j’écris en même temps. Sinon, je reçois des prods et c’est celles qui me chamboulent qui me font écrire. Et ça m’arrive d’écrire sans musique dans les oreilles. J’aime bien ça, c’est toujours un bon moment.

Des courant musicaux t’inspirent-t-il en ce moment ? 

Quand j’étais avec mon ancien entourage, la drill commençait. Je voulais essayer, mais je n’avais pas le droit. Alors plus tard, j’ai mis une story en mode envoyez des prods et celui qui a fait l’instru du morceau Nouvel Anthem (Single d’Angie sur la mixtape du média 7Culture, NDLR), m’a répondu : « Même des drill ? » J’ai dit : « Envoie seulement ». Quand il a entendu le son pour la première fois en entier au FGO Barbara, il était choqué.

Et qu’est-ce que tu as dans ta playlist en ce moment ?

J’écoute tout ce qui sort. J’ai beaucoup saigné Rouhnaa, Makala, OG GOLD, la new wave… J’ai juste pas encore écouté le projet de So La Lune. J’écoute aussi toutes les artistes DIVA. Lazuli, Joanna, Lou CRL… J’ai quelques exclus en plus. Sinon, j’adore Dreezy & Hit-Boy, surtout leur titre 21 Questions. Hors rap, beaucoup de Sabrina Claudio et Amy Winehouse bien sûr !

Le 8 juillet, tu seras sur scène avec Nayra et Timéa pour notre évènement « L’Antidote », organisé avec Écoute Meuf. Comment appréhendes-tu cette soirée ?

Ça va être trop lourd. Nayra ça fait pas très longtemps que je la connais. Timéa un peu plus, on se croise souvent en soirée. Je les aime trop, elles sont trop fortes. C’est mes go wesh ! Avant la scène, j’ai toujours une petite excitation. J’ai le cœur qui bat la chamade et après ça passe. Ma passion, c’est vraiment de faire le show, depuis toujours. C’est ce que je préfère. J’adore parler au public, c’est vraiment un partage. J’aime raconter ma vie, j’aime ça. Un jour peut-être à Londres ou à Manchester ? Oups, je l’ai dit.

Qu’est-ce que tu comptes jouer sur scène ? Dis-nous en plus…

C’est pas encore sorti mais je vais faire DLB, j’aime beaucoup ce morceau. Il a été trop galère a mixer, j’étais à deux doigts de l’abandonner. C’était avec le producteur 99. Il y aura aussi le titre Ford Mustang que je n’ai pas sorti non plus pour le moment, l’un de mes préférés. C’est une grossière chronologie de mon état d’esprit depuis le début où la musique c’était mon rêve. Je me suis fait briser le cœur, j’ai fait confiance aux mauvaises personnes, jusqu’à ce que je me remette bien pour aller à fond vers mes objectifs. 

clips

Si l’entretien avec Angie vous a plu, n’hésitez pas à le partager ! Pour savoir les prochains articles à venir, les exclus de la rédaction et les coulisses, abonnez-vous à notre newsletter :

Subscribe

* indicates required

coelho coelho coelho coelho coelho

Catégories
Entretiens Rencontres

Kendrick Lamar : l’auteur Nicolas Rogès nous livre son analyse

Après cinq ans d’absence, Kendrick Lamar sort de son silence musical et dévoile « Mr. Morale & the Big Steppers », son cinquième album studio. Pour l’occasion, Nicolas Rogès, l’auteur du livre « Kendrick Lamar : de Compton à la Maison-Blanche » aux éditions Le mot et le reste, nous livre son regard sur le disque.


Avant de vous plonger dans l’interview de Nicolas Rogès, merci de soutenir Mosaïque ! En nous lisant, vous soutenez un journalisme rap indépendant. Vos lectures et vos partages sont notre soutien le plus essentiel. N’hésitez pas à nous suivre sur les réseaux sociaux, et à recommander Mosaïque autour de vous !


MadeInParis MadeInParis

Avec ton livre « Kendrick Lamar : de Compton à la Maison-Blanche », tu t’étais plongé dans le parcours du rappeur et dans ses quatre premiers albums. À quoi t’attendais-tu avant l’écoute de son cinquième disque « Mr. Morale & the Big Steppers » ? 

J’attendais de voir comment Kendrick allait pouvoir se démarquer de ses albums précédents. Je savais qu’il allait choisir une direction différente. D’abord, je me doutais que le projet serait bien construit avec des messages très forts parce que l’année dernière il avait annoncé avoir pris du recul. Je n’avais pas d’attente en termes de son, même si au vu de son travail avec son cousin Baby Keem sur sa structure pgLang, on pouvait prévoir un truc très minimaliste. En tout cas, j’étais sûr qu’il n’allait pas faire le même album deux fois. C’est ce que j’aime bien chez lui. Il réfléchit et il évolue en tant qu’artiste et en tant qu’homme. On avait envie de savoir quelle version de Kendrick il allait nous montrer.


La pochette qui a été dévoilée quelques jours avant la sortie donnait déjà quelques indices. Qu’en as-tu pensé ?

Je l’ai trouvé super bien faite. J’ai beaucoup aimé le contraste avec la couronne d’épine et le flingue dans la ceinture. J’ai apprécié qu’il mette en avant le fait qu’il soit père. C’est super significatif. Ça m’a fait penser à celle de « Good Kid, M.A.A.D City » où il y avait déjà des enfants, même si cette fois c’était Kendrick qui était petit. Il y avait cette même superposition de l’innocence de l’enfant avec la violence d’un flingue et de bouteilles posées sur la table. Alors, je me suis dit qu’on allait vivre quelque chose de cyclique, qu’il allait boucler une boucle. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé.

Quel a été ton ressenti après tes premières écoutes ?

J’étais très déstabilisé. Le projet est compliqué à saisir. Ses textures paraissent d’abord moins travaillées que dans « To Pimp a Butterfly » ou « DAMN. », très riches dans leurs arrangements. Là, il va plus directement au but. C’est peut-être son « meilleur » album dans le sens où il a réussi à faire passer des messages très profonds, très durs, avec la manière la plus directe qui soit. Il y a aussi des chansons assez dérangeantes, je pense notamment à We Cry Together où il reproduit une scène de dispute conjugale. Dès que je l’ai terminé, j’ai compris qu’il allait falloir beaucoup de temps pour le comprendre et le digérer. Il y avait surtout de la surprise et l’envie de se replonger dedans tout de suite.

Le public semblait très partagé à la sortie du disque.

Oui et d’ailleurs j’en ai beaucoup parlé avec mon entourage, notamment avec des gens de l’Abcdr du Son et ça a crée beaucoup de débat. C’est l’une des premières fois qu’il divise autant et c’est souvent assez rare de trouver des voix dissonantes qui disent que Kendrick fait un mauvais album. C’est la première fois que j’ai vu ça. Que ce soit au niveau de la forme, mais surtout au niveau du message que l’album porte.

La présence de Kodak Black, condamné, entre autres, pour agression sexuelle a fait beaucoup réagir. Comment as-tu perçu son invitation ?

Je trouve ça inacceptable et je n’arrive pas à passer outre. Dans le discours de l’album, sa présence fait sens mais elle me dérange. L’album aurait été aussi profond si Kodak Black avait été simplement cité, comme Kendrick Lamar le fait avec R. Kelly par exemple. C’est un personnage très controversé et je ne vois pas pourquoi il lui donne une telle audience, au lieu de mettre en avant ses victimes.

Son invitation s’explique parce que Kendrick parle de la cancel culture. Il raconte que ceux qui ont vécu dans des conditions extrêmes ne doivent pas être jugés, mais compris, au regard de tout ce qu’ils ont pu vivre. Comme c’est le cas pour Kendrick et Kodack, victimes de pauvreté, d’exclusion sociale et raciale… Mais ce n’est pas excusable, l’inviter c’est comme l’excuser. Et lui donner un interlude et un featuring, c’est trop. C’est comme quand Kanye West invite DaBaby et Marilyn Manson sur scène.

Tu mentionnais le morceau We Cry Together. Après plusieurs écoutes, comment as-tu reçu ce morceau ?

Le message est très intéressant, la femme prend le dessus et Kendrick se tourne en ridicule lui-même. Mais à la fin, les deux personnages s’apprêtent à faire l’amour. C’est un peu chelou qu’ils se réconcilient comme ça. Une nouvelle fois, il ne donne pas d’explication. Il a franchi une frontière qui est un peu tendu. Cette fois, il est volontairement provocateur et il s’est mouillé sur des sujets qui sont vraiment d’actualité. C’est une sorte de leader pour plein de gens, ce n’est pas un rappeur underground. Toutes ses prises de positions sont scrutées.

Faudrait-il alors que Kendrick Lamar s’exprime sur le fond ? 

Il le faut. Il l’a toujours fait avant pour donner des pistes de lectures au public. Et là, plus que jamais, il faut expliquer ce qu’il a voulu faire. Sinon c’est bizarre, il a des choses à justifier. C’est extrêmement personnel et personne ne peut comprendre ce à quoi Kendrick a pensé quand il a fait l’album. C’est pour ça que c’est important.

Kendrick Lamar évoque également la transphobie dans le titre Auntie Diarires. Est-ce que cela t’a surpris ?

Effectivement, c’est un thème très rarement évoqué, spécifiquement par des rappeurs masculins. Ce qui est intéressant, c’est que Kendrick Lamar est quelqu’un de très religieux et il met en péril sa foi. Dans le morceau, il est dans une église avec sa tante qui est devenu un homme. Il explique que le pasteur ne comprend pas ce geste, alors il se demande si la religion nous ment. Il sort un peu de l’image christique qu’il adopte souvent. Enfin… c’était avant de voir le clip de N95 où il se met en lévitation en se prenant pour Jésus. C’est un point qu’il faudrait d’ailleurs plus explorer.

Nous parlions de la cover où apparaissent ses enfants, la filiation est un thème marquant du disque. Un sujet qu’il a déjà abordé dans le passé, mais dont il nous parle plus.

Il avait déjà beaucoup évoqué son rapport avec son père, Kenny Duckworth, notamment dans « Good Kid, M.A.A.D City » et « DAMN. ». Il guidait ses pas mais était aussi le symbole de plein de choses qui le tiraient vers le bas. Father Time est super intéressant parce qu’il va plus loin. Il explique que son père lui a appris a devenir un homme fort, viril, à se battre pour ce qu’il voulait. J’ai trouvé ça bien car il met cela en perspective avec sa propre expérience de père. Il s’interroge : est-il capable de guider ses enfants vers le bon chemin ? Est-il capable d’être quelqu’un de bien ? Va-t-il transmettre ses vices à ses enfants ? La question se pose, surtout lorsqu’on l’entend évoquer son addiction au sexe. Il dit des trucs assez durs, particulièrement si on se met à la place de sa femme. Des histoires de trahisons, de tromperies… Ce qu’il raconte est très profond.

Kendrick Lamar avait-il déjà autant parlé de lui-même ?

Il l’avait déjà fait dans « Good Kid, M.A.A.D City » et surtout dans « DAMN. » qui est une exploration de sa personnalité, des ses traumatismes et du chemin vers la rédemption. Cette fois, il parle de lui mais pour aller vers les autres. On dirait qu’il prend plus de recul. C’est une exploration de sa thérapie car l’album est plus que jamais thérapeutique pour lui. Il pense aussi plus à lui et ça se ressent dans le titre Savior où il dit qu’il ne sauvera personne. Il arrête de penser aux autres pour privilégier les siens.

Quel est ton regard sur ses performances vocales ? On entend Kendrick chantonner, plus que ce à quoi il nous avait habitué. 

Ça va avec les temps qui court. Baby Keem, par exemple, est un artiste qui travaille beaucoup sur les mélodies et on sait que Kendrick est très impliqué dans son processus créatif. Je pense que c’est une manière de simplifier son discours. Dans le clip N95, il transforme beaucoup sa voix. D’ailleurs, il n’a jamais fait que rapper, il y a plein de nuances dans son flow. Je ne comprends pas ceux qui réclament plus de rap. Ça me dépasse un peu.

Mother I Sober c’est une grande chanson, Purple Hearts avec Ghostface Killah c’est super fort, Silent Hill est un gros banger. J’ai un problème avec les gens qui projettent leurs propres envies sur ce qu’est censé faire un artiste. C’est comme ça qu’on les enferme dans une case et qu’on refuse qu’ils évoluent. Si on connaît Kendrick, on sait très bien que ça sera différent à chaque fois. Il a toujours fait de la musique uniquement pour lui, il n’a plus besoin de prouver quoique ce soit sur sa place dans le rap. Il n’a plus besoin d’argent et d’ailleurs dans le disque il n’y a pas d’énorme single comme HUMBLE. et DNA..

Comment interpréter le fait que Top Dawg Entertainment, son label, soit si peu représenté sur le disque ?

Je suis assez partagé là-dessus. Si on est égoïste justement, on aurait aimé que pour son dernier album chez TDE il y ait du Jay Rock, du Schoolboy Q et du Ab-Soul, pour faire une fête avant les au revoir. Mais en même temps, il prépare le futur avec Baby Keem. Donc c’est logique qu’il le mette en avant pour lui donner de la visibilité. D’ailleurs, dans les crédits, on voit qu’il a collaboré avec des producteurs qui bossent avec lui depuis ses tout débuts, avant même « Section 80 », notamment Sounwave et DJ Dahi.

Selon toi, quelle suite cet album annonce-t-il ?

Je le vois comme son dernier album. La dernière chanson veut dire ça : « Je n’ai pas réussi à sauver le monde, désolé, donc je vais me sauver moi-même. » C’est presque un constat d’échec. Dernier album chez TDE, il travaille sur une comédie avec les créateurs de la série « South Park », il développe des artistes… Il a fait sa thérapie, de son enfance et même de son statut d’adulte. Il dit aussi qu’il va s’occuper de ses enfants, qu’il souhaite être un homme bien pour eux avant de l’être pour ses millions d’auditeurs. Le titre Mirror, c’est une victoire et un au revoir. 

clips

Si l’entretien avec Nicolas Rogès vous a plu, n’hésitez pas à le partager ! Pour savoir les prochains articles à venir, les exclus de la rédaction et les coulisses, abonnez-vous à notre newsletter :

Subscribe

* indicates required

coelho coelho coelho coelho coelho