Vendredi 26 mars 2021, Kaaris sortait « Château Noir ». Sous forme de réédition pour son dernier album « 2.7.0 », il délivre onze morceaux et signe son retour aux côtés du collectif de beatmakers Therapy. Une sortie ambitieuse pour celui qui cherche à retrouver la fraîcheur artistique de ses débuts. Yassine, Lise et Thibaud, rédacteur.rice.s pour Mosaïque, ont planché sur ce nouveau projet et donnent leur avis.
« Kaaris semble tenter un retour aux sources qui devrait ravir ses fans de la première heure »
« Château Noir » est bien comme Kaaris l’avait promis : sans zumba. Longtemps présenté comme une mixtape, le projet se présente finalement comme une réédition de « 2.7.0 » paru en septembre 2020. Quoi qu’il en soit, le Dozo n’a consenti à aucun compromis en servant onze titres, tous aussi énergiques et agressifs les uns que les autres. Accompagné de Therapy, Kaaris semble tenter un retour aux sources qui devrait ravir ses fans de la première heure. En revanche, si la continuité et la cohérence de « Château Noir » sont plutôt appréciables, le choix du format de la réédition pose question. Une mixtape ou un EP indépendant aurait évité l’image d’une réédition qui a pour seul but de gonfler les ventes de « 2.7.0 ». Mention spéciale pour Rosé qui se veut moins dur que la plupart des autres titres, sans pour autant trahir la ligne directrice du projet.
– Yassine Ben Amor
Cover de « Château Noir ». Crédit : Enzo Trupiano et Alexandre Carel.
« La recette reste dans l’ensemble efficace mais Kaaris peine à se renouveler »
« Château Noir » est un projet dans l’ensemble réussi, qui ne le serait pas sans la performance des beatmakers de Therapy. Le collectif renoue avec Kaaris, qui parvient à retrouver son souffle guerrier grâce à des prods amples et épiques. Si l’artiste regagne en crédibilité, une certaine lassitude s’installe toutefois face au flow monotone du rappeur de Sevran. La recette reste dans l’ensemble efficace, mais Kaaris peine à se renouveler. Enfin, un dernier regret pour une oreille féminine : comme souvent avec l’auteur d’ « Or Noir », les femmes sont perçues par le prisme d’un regard masculin hétérocentré qui ne cherche pas à le déconstruire. Ce que l’on peut regretter ou non si l’on considère ce discours avant tout comme une posture. Une posture cependant facile, qui ne parvient plus à faire l’effet escompté. Force est toutefois de constater que la remise en question n’est pas de mise pour cet album.
– Lise Lacombe
« Comment réussir à retrouver le niveau d’un véritable game changer, délivré dans une insouciance la plus totale ? Sans doute en renouant avec les ingrédients de son succès datant. »
– Thibaud Hue
« Les retrouvailles avec Therapy sont belles et bien rafraîchissantes »
Kaaris est-il toujours maudit ? Dans l’ombre d’ « Or noir », le rappeur Sevranais continue de se débattre avec son classique. Un long chemin sinueux qu’il a lui-même qualifié de « quête », dans une interview accordée à 20 Minutes pour la sortie de « Château noir ». Comment réussir à retrouver le niveau d’un véritable game changer, délivré dans une insouciance la plus totale ? Sans doute en renouant avec les ingrédients de son succès datant. Après la déception de « 2.7.0 », les retrouvailles avec Therapy sont belles et bien rafraîchissantes. Le collectif de compositeurs a su retrouver ses marques à ses côtés pour envelopper son timbre pesant avec des compositions orchestrales et profondes. On retrouve un peu de goût, quelques punchlines balourdes qui font sourire, mais aussi un manque d’épaisseur criant qui témoigne d’une fatigue artistique certaine. Si K2A rappe bien et exécute mieux, il reste engoncé dans de nombreuses facilités de formules qui vieillissent mal. Faut-il s’en satisfaire ? Certainement.
« My life in six words… Chipmunk, Jahmaal, music, God, money, family » : ce sont les mots du rappeur Chip au journal britannique The Independant, à l’occasion de son entrée chez Sony Music en 2009. À l’époque, le jeune homme ne le sait pas encore mais cette signature entérine le début d’une longue carrière, à la reconnaissance exponentielle, pionnière d’un courant pilier du rap britannique. Let’s begin.
Started from the bottom
Chipvient au monde le 26 novembre 1990, de parents originaires de la Jamaïque. Jahmaal Noel Fyffe, de son véritable nom, grandit à Haringey, dans le nord de la capitale anglaise. Naturellement, il devient fan des Gunners d’Arsenal et aspire à devenir footballeur, comme bon nombre de collègues rappeur·euse·s. Un rêve qui, finalement, laissera la place à la musique. C’est au cours de sa jeunesse qu’il se voit orner du surnom, peu flatteur, de « Chipmunk », en référence à sa petite taille, sa corpulence et sa dentition atypique.
C’est sur le rythme des hits de ses prédécesseurs Wileyou encore Dizzee Rascal, qu’il développe sa culture musicale. Après onze années dans le circuit, il est considéré comme l’un des artistes les plus influents du game, autant pour sa longévité que pour sa contribution au grime. Artiste à la production effrénée, il démarre avec son premier album « I am Chipmunk », qui parvient à se hisser à la deuxième position des UK Charts, sa meilleure performance.
Crédit : RedBull : Press.
Cet opus rencontre un franc succès et lance la carrière du jeune londonien. Son projet suivant, nommé « Transition », sera d’ailleurs le dernier de la maison de disque américaine, avant que cette dernière ne ferme ses portes, laissant le garçon d’Haringey libre de signer où bon lui semble. Il entre ainsi chez Grand Hustle, maison mère d’artistes influent·e·s comme Travis Scott et basée à Atlanta, en Géorgie. Nouveau label, nouveau nom : Chipmunk devient officiellement Chip.
Ce passage, bien que succinct, au sein de l’organisation américaine lui permet de collaborer avec de grands noms du Nouveau-Continent, comme B.o.B ou Iggy Azalea, et d’être nominé au BET Hip Hop Awards en octobre 2012. Pourtant, le rappeur préfère l’indépendance et se détache du label d’Atlanta pour créer sa propre structure, nommée Cash Motto. Il produit au sein de ses studios ses trois projets suivants, « Power Up » « League of my Own II » et « Ten 10 ». L’apogée artistique de ce précurseur du grime britannique trouve sa plus grande symbolique dans son dernier projet, « Insomnia » (2020), enregistré en coopération avec le pionnier Skepta et l’étoile montante Young Adz.
Tea time
Chip a gagné ses lettres de noblesse dans le rap britannique à force de projets reconnus et de performances gravées dans le marbre du panthéon du grime. Il établit son record le plus marquant en partageant le micro avec celle qui eut l’honneur d’ouvrir la cérémonie des Jeux Olympiques de Londres en 2012, Emeli Sandé. Ensemble, il·elle·s enregistrent le titre Diamond Rings et ce track permet à l’artiste de devenir le plus jeune rappeur britannique de l’histoire à placer un morceau dans le top 10 des classements d’outre-manche.
The crown jewels
« I am Chipmunk »fait partie des références incontournables du grime britannique. Il s’agit d’un album fondateur, premier fait d’arme d’un auteur qui, à l’époque de sa production, siégeait encore sur les bancs du lycée. Positionné à la seconde place des classements britanniques, le projet reste à ce jour le plus gros succès du Chipmunk. Avec plus de 100 000 copies vendues, il est certifié disque d’or par la British Phonographic Industry, chargée de la gestion des certifications artistiques.
Crédit : DR.
L’album sort sur le label Columbia Records,célèbre maison de disque, accueillant sous son toit les sommités que sont AC/DC, Adèle ou encore Beyoncé. Côté production, le gâteau est partagé entre plusieurs pointures du domaine, à l’instar de Pete Parker (producteur de G-Eazy), Harmony Samuels (Ariana Grande) ou encore Naughty Boy. « I am Chipmunk »dénote dans ses choix de featurings, avec une forte présence féminine (Esmée Danters, N-Dubz et Emeli Sandé), offrant une alternance entre des tracks incisifs et des instrumentales douces, se rapprochant davantage du R&B.
Crédit : DR.
L’album nous plonge dans le quotidien de Chip, alors jeune adulte ou vieil adolescent, âgé de 19 ans. Le second titre de l’album, Chip Diddy Chip, raconte d’ailleurs ses péripéties entre l’école et le studio. Le jeune artiste londonien se retrouve confronté à la jalousie, le rapprochement intéressé et l’envie de le voir échouer. Un nouveau statut en poche, il explique dans Role Model, avoir conscience d’être devenu un exemple pour les jeunes. Loin de lui l’idée de se plaindre de cette situation, son attirance pour la lumière n’ayant jamais été cachée. Cependant, malgré le fait qu’il se targue, dans le morceau Beast, d’être sûr de lui et de ses capacités, il n’en reste pas moins perméable à la peur de l’échec. Il reste un homme, perfectible et imparfait, qui cherche à conjuguer sa vie artistique et sentimentale face à l’absence de l’être aimé.
Comme Chip l’exprime dans Saviour et Dear family, les épreuves qu’il traverse comme la séparation de ses parents, semblent écrites à l’avance. Un destin qu’il considère être entre les mains de Dieu. Cet attachement à la spiritualité se matérialise aussi dans ses mélodies et ses choix de compositions. La présence d’un chœur dans le morceau fait écho à cela, rappelant, par moment, les célébrations religieuses.
De Chipmunk, il est passé à Chip. Un raccourcissement qui sonne comme un signe d’opposition ironique à la longévité de sa carrière. Plus qu’une superstar éphémère, Jahmaal a réussi à convertir son succès pour devenir une référence pour les jeunes grimer·euse·s grattant leurs couplets dans les rues londoniennes. À l’instar de son ami Skepta, Chip a gagné sa place sur le trône du rap, au pays de Sa Majesté.
Après avoir exprimé ses frustrations amoureuses aux côtés de Laylow, Joanna n’en finit plus de vibrer. C’est à l’aube d’une Saint-Valentin confinée, le 10 février 2021, que l’artiste a souhaité sortir des sentiers battus, comme pour réveiller nos cœurs endormis. Prenez deux figures du porno français et un morceau plein de désir, vous obtiendrez un clip sur-mesure, emprunt de créativité, d’engagement et de bienveillance. À distance, la chanteuse est revenue avec nous sur les coulisses du visuel de son dernier single : Sur ton corps.
Une petite caméra à la main, Joanna s’approche discrètement de LeoLulu pour capturer l’intensité de leurs ébats. Dans les draps blancs du studio Maurice à Asnières-sur-Seine (92), la jeune rennaise a réuni le duo français, stars du porno homemade, pour donner vie à son dernier single Sur ton corps. Pendanttrois minutes de frénésie disponibles sur Pornhub depuis le 10 février 2021, le couple s’enlace et performe à la cadence de la voix sensuelle de la chanteuse.
Crédit : Joanna et Julie Meyer (@feufolio).
Pour l’artiste, ce virage artistique, pourtant inédit, est apparu comme une évidence. Elle nous raconte : « Ça fait longtemps que j’avais cette idée en tête. Je suis en contact avec LeoLulu depuis qu’il·elle·s m’avaient demandé l’autorisation d’utiliser mon morceau Séduction pour l’introduction d’une de leur vidéo (Présent sur son premier EP : « Vénus » (2020), NDLR). Nous n’avions pas encore eu l’occasion de lier véritablement la musique et le porno ensemble. Ce clip était l’occasion parfaite et j’ai tout de suite pensé à il·elle·s. Je leur ai proposé pendant le premier confinement et il·elle·s ont dit oui tout de suite. »
« J’ai dû m’adapter à leur contrainte : c’était un tournage d’une heure avec une seule prise. Il·elle·s ne voulaient pas faire l’amour deux fois dans la journée. »
– Joanna
Sur le plateau, Joanna n’en est plus à son premier coup d’essai en tant que réalisatrice. Elle donne le rythme, accompagne les acteurs·rices et filme. Tout en guidant les premiers traits de ce visuel décomplexé, elle se confronte à la spontanéité de l’acte sexuel. « J’ai dû m’adapter à leur contrainte : c’était un tournage d’une heure avec une seule prise. Il·elle·s ne voulaient pas faire l’amour deux fois dans la journée, mais au moment du tournage, il·elle·s se sont sentis prêt·e·s à tourner les autres plans où il y a des projections d’images en ombres chinoises. C’était très freestyle », explique Joanna en précisant que le duo jouait pour la première fois devant d’autres personnes. Elle ajoute : « Il·elle·s devaient parfois faire des pauses parce qu’il·elle·s n’arrivaient pas trop à se concentrer. »
Crédit : Capture écran du clip Sur ton corps.
Lola Levent, manageuse de l’artiste, a assisté au tournage avec attention. Elle témoigne : « Nous avons pris beaucoup de précautions pour que LeoLulu ne se sentent obligé·e·s ou forcé·e·s de rien et que le consentement soit respecté à chaque instant. Il y a eu une très belle bienveillance sur le tournage. »
Avant de concrétisercet élan de créativité, Joanna a pourtant eu des appréhensions. Préjugés, idées reçues, stéréotypes, la jeune femme confie sa surprise d’avoir eu tant de retours positifs : « J’avais peur que l’on me pointe du doigt par rapport à mon discours féministe et au fait que je mette en scène deux blancs hétérosexuel·le·s avec une sexualité non-inclusive. Le public a finalement bien reçu mon message et l’esthétique a plu. »
Crédit : Emma Panchot.
Pour préparer le visuel, les discussions ont été nombreuses en amont du tournage pour s’assurer de la justesse du ton. Même si « leur manière de faire l’amour reproduit un schéma classique hétéronormé », elle raconte avoir voulu équilibrer le propos par le choix des images. « Je ne voulais pas que le focus se fasse uniquement sur le plaisir de la femme, mais plutôt sur celui des deux. Tout en étant consciente que mon point de vue est biaisé par nos constructions sociales. »
Ambrr, la co-réalisatrice et amie de l’artiste, le confirme : « Nous voulions de la réciprocité, pas comme dans le porno basique. Le fait que LeoLulu soit un vrai couple, deux personnes amoureuses qui font l’amour, ça nous a permis de laisser la caméra tourner pendant une heure sans diriger leurs rapports sexuels. »
Crédit : Capture écran du clip Sur ton corps.
Pour utiliser Pornhub sans donner de la lumière au site X, l’artiste a dû jouer les équilibristes. Si elle avoue avoir eu peur de s’associer à la plateforme, régulièrement controversée, LeoLulu a fini par dissiper ses doutes : « En tant qu’acteur·rice·s porno, il·elle·s m’ont expliqué que ce n’est pas une situation noire ou blanche. J’ai voulu me servir du problème pour le critiquer. Instagram, Facebook ou Twitter véhiculent des messages tout aussi problématiques, mais on en parle moins car ce n’est pas du porno. »
Pour exécuter cette gymnastique, Joanna et son entourage ont décidé de mettre en avant le Syndicat du travail sexuel en France (STRASS) avec un message de prévention, affiché dès le début du clip : « Les travailleur·se·s, et particulièrement les femmes, sont régulièrement victimes de violences dans le cadre de leur profession. »
Une manière de remettre en avant les difficultés d’exercice de la profession : « Le fait que le sexe soit tabou m’énerve. Je trouve ça hypocrite. C’est quelque chose qui régit notre société et on fait comme si cela n’était pas le cas. Ce tabou met en danger les gens qui travaillent dans le sexe. Ce sont des humain·e·s qui ne se font pas respecter. Le fait de les voir m’a fait prendre conscience de la difficulté de ce travail. C’est une profession vraiment à part entière et qui devrait être reconnue. »
Sortie de l’expérience, Ambrr fait d’ailleurs un autre constat : « Filmer ces moments de sexe était beaucoup moins vulgaire que certaines scènes auxquelles j’ai pu assister entre des réalisateurs et des modèles qui ne sont pas bien traitées. »
Crédit : Éléa Jeanne Schmitter/Émilie Pria.
Si cette proposition se démarque nettement de clips musicaux français, Vald avait déjà, avant elle, utilisé les rouages de l’industrie pornographique dans l’un de ses visuels. En 2015, le rappeur d’Aulnay-sous-Bois (93) se mettait en scène devant les ébats de Nikita Belluci et Ian Scott pour son morceau Selfie. Sur un tout autre registre, l’acte sexuel reprenait les codes du porno traditionnel en affichant une domination de l’homme sur la femme.
Six ans plus tard, Joanna ne souhaite pas pour autant condamner la démarche artistique de Vald : « Je suis une femme et j’en ai marre de me faire écraser par le patriarcat. Lui, c’est un mec blanc, hétéro, avec du pouvoir, donc je ne pense pas qu’il ressente le besoin de renverser les codes. Je ne blâmerais pas le fait qu’il ne se soit pas exprimé autrement. C’est comme aller manifester pour une cause qui ne te concerne pas, c’est dommage, mais je respecte. »
Si la jeune artiste, aux cheveux parfois orangés, n’a pas pour ambition de faire de la musique engagée, elle cherche à utiliser la notoriété dont elle dispose pour faire circuler ce qu’elle considère comme des « ondes positives ». Elle conclut : « Je sais qu’en chantant, j’influence. C’est pour cela que je fais attention à mes messages et j’y mets du poids. » Au téléphone, Ambrr voit loin lorsque l’on évoque la suite de la carrière de son amie, avant de tempérer : « Ça ne dépend pas que d’elle. Le public est-il prêt à recevoir son discours ? C’est ça la question. »
Producteur, compositeur et interprète, Alkakris se classe parmi les quelques privilégiés qui peuvent se targuer de pouvoir construire une œuvre par la seule force de leur créativité et de leurs compétences. Avec « Loin des yeux », le jeune strasbourgeois livre un premier album coloré et s’approprie la frénésie de la scène Soundcloud à travers dix titres. Au téléphone, il répond avec spontanéité à nos questions et tente de poser des mots sur ce qu’il aime appeler : son mood. Rencontre avec un solitaire.
Tu sors aujourd’hui ton premier album : « Loin des yeux ». Quand le processus créatif de ce projet a-t-il débuté ?
J’ai préparé cet album de septembre 2020 à janvier 2021. C’était la rentrée et je voulais me lancer sur quelque chose de neuf. J’ai évolué musicalement et je voulais le concrétiser à travers un projet. Je n’avais qu’un seul son en stock, je suis presque parti de zéro. J’ai déjà sorti des mixtapes et des EP, mais je voulais être vraiment fier de quelque chose. C’est le disque que j’ai le plus peaufiné, j’ai pris soin des détails, que ce soient mes paroles, le choix de mes instrumentales ou le mix de mes morceaux. Je voulais que chaque track soit un voyage. Beaucoup ont pu me découvrir sur le premier morceau de la mixtape « Tambora » de 1863 et j’ai hâte de savoir s’ils pourront rentrer dans mon univers et comprendre où je veux les emmener.
J’ai tout enregistré et composé chez moi et j’ai réalisé le mixage et le mastering. C’était important que mon premier album soit confectionné à 100 % par moi-même. C’est aussi pour cela que je n’ai pas fait de collaboration. Lorsque je suis seul, je crée plus facilement. Je me sens plus libre. Je ne connais pas encore les sessions en studio avec plus de monde, mais je sais que travailler en autonomie me permet d’être plus concentré et focus sur ma musique.
Ne risques-tu pas de manquer de recul sur ton art en restant seul ?
Je me suis entouré de producteurs qui ont plus de compétences que moi pour avoir des retours. Je pense notamment à Axel Logan. Je leur ai envoyé l’album une fois terminé pour me permettre de progresser sur le plan technique. Je ne modifie pas pour autant ma création, mais je note leurs conseils pour améliorer mes projets futurs.
Crédit : @beupsss.
Pourquoi « Loin des yeux » ?
« Loin des yeux » parce que « près du cœur ». Il y a une dimension personnelle dans ce nom et c’est ce que j’ai voulu montrer. L’album est intime, plus près de ce que je suis. Avec ce titre, je voulais aussi faire référence au fait que je ne suis pas encore connu du grand public.
Tu t’exprimes beaucoup plus que sur tes projets précédents sur lesquels tu laissais d’ailleurs de nombreux titres sans paroles. Pourquoi ce changement ?
Je parle plus pour que les gens me connaissent mieux. Je me suis particulièrement livré avec « Loin des yeux ». Je pense d’ailleurs faire une pause avant de le refaire autant. Il faut vivre pour raconter des choses et je ne veux pas parler pour rien. Faire des prods me permet de continuer de rester productif malgré tout.
Quelle partie de toi as-tu voulu montrer ?
Je parle des relations qui m’interrogent beaucoup. Qu’elles soient amicales ou amoureuses. Celles que je vis, mais aussi celles que j’observe. Je me posais des questions que l’on se pose tous sur le plan relationnel, et dans l’album, je partage les réponses que j’ai trouvées.
Crédit : @beupsss.
D’où tiens-tu ce flow si particulier, presque murmuré ?
Je suis toujours en train de construire mon flow. Je découvre ce que je peux faire petit à petit. Pour le développer, je m’inspire uniquement de ma musique. Mes prods sont hip hop, mais aussi très alternatives, et je pose naturellement ma voix dessus selon ce qui me vient. Je ne me considère pas rappeur. Je ne suis pas assez technique dans mes lyrics et mon approche est différente. Je dirais surtout que j’interprète. Je pourrais même imaginer chanter un jour, mais je n’ai pas encore assez travaillé ma voix.
Je suis très proche de la trap soul. C’est dans ce genre-là que j’aime créer et que je me sens le mieux. C’est un mélange de hip hop et de soul, mais aussi de future beats.
Alkakris
Tu joues avec des sonorités très rondes et cloud. Comment est-ce que tu dessines la musique que tu proposes ?
Je suis très proche de la trap soul. C’est dans ce genre-là que j’aime créer et que je me sens le mieux. C’est un mélange de hip hop et de soul, mais aussi de future beats. C’est une manière de produire du son que l’on retrouve beaucoup sur Soundcloud et qui peut mixer de la house ou de la deep house. Ce style me parle particulièrement parce qu’il me permet de ne pas rester enfermer dans une couleur musicale. La prod de Nuances du Cœur est un exemple de ce que cache le délire Soundcloud, très riche et imprévisible. Je peux tester plein de choses et illustrer des moods très diversifiés, tout en gardant une unité. Je suis aussi très ouvert au sample. Dès que je trouve une loop qui me parle, je la récupère et je la façonne à ma manière. C’est d’ailleurs le cas de la boucle de piano sur le premier son : Eole.
Ce premier track se démarque de toutes les autres productions. Pourquoi avoir choisi un piano nu pour entamer ton album ?
Je voulais proposer une introduction à contre-pied pour donner le ton. Elle pose un cadre différent de ce qu’on a l’habitude d’entendre. J’ai longtemps hésité avant de la placer définitivement en tête de la tracklist parce qu’elle sort de la cohérence musicale des autres morceaux, mais j’aimais son élégance. Je veux que l’auditeur s’interroge et se dise : « Je vais écouter un album spécial. »
Crédit : @beupsss.
Le morceau Sans Paroles fait le même effet.
Je voulais casser les codes d’un album sérieux. Je fais ça uniquement pour le kiff et j’espère que le public le sentira. J’ai laissé tout l’espace à la prod en rajoutant simplement ma voix en topline. J’ai enregistré ma voix en une seule prise. Le titre fait aussi office d’interlude pour séparer l’album en deux parties. Nous retrouvons beaucoup plus d’auto-tune dans la deuxième moitié de l’album que dans la première. C’est quelque chose que je ne fais jamais et je voulais prévenir ce changement de mood avec Sans Paroles.
Pourquoi avoir choisi de modifier ton timbre cette fois-ci ?
C’est l’un de mes amis qui m’a poussé à utiliser l’auto-tune. J’ai découvert le traitement de voix avec cet album et ça m’a surpris. C’est mathématique et j’ai trouvé ça sympa. Je trouve aussi que c’est de la triche (rires). Tout ce que tu tentes est juste. Je n’en utiliserai qu’avec parcimonie.
Nous pouvons entendre un cri de loup parcourir l’album. Qu’est-ce qu’il signifie pour toi ?
C’est ma signature. Dans mes projets précédents, j’ai beaucoup repris le lexique et l’imagerie du loup et de la meute. J’ai donc choisi ce hurlement comme une marque de fabrique. Elle ressemble aussi beaucoup à celui que l’on entend sur la « don dada mixtape vol.1 » !
Crédit : @beupsss.
La cover de « Loin des yeux » est très épurée. Comment l’as-tu pensé ?
Je l’ai réalisée avec un ami de Strasbourg (Instagram : @beupsss) avec qui je voulais travailler depuis longtemps. Il a ramené un miroir sur lequel je me suis posé et nous avons fait un shoot très simple. Je voulais une photo classe qui attire l’œil. J’ai aussi joué avec l’image du point que l’on retrouve partout sur la pochette et sur mon esthétique de manière générale. C’est d’ailleurs le nom de l’outro de l’album (Le Point) qui vient conclure l’album avec une instrumentale douce.
Souhaites-tu clipper certains morceaux ?
Bien sûr. Un premier clip arrive dès la semaine prochaine. Un visuel dans une usine désaffectée, avec une BMW, un stade de foot… J’ai voulu agencer plusieurs moods qui me représentent. J’ai hâte que le public puisse le découvrir.
Vendredi 5 mars 2021 sortait « ULTRA », le dixième et ultime album de Booba. Quatre ans après « Trône », le Duc de Boulogne tente de boucler son épopée artistique après plus de vingt-six ans de cavale. Un dernier jet plein d’ambition et de sincérité. La rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet et donne son avis.
« Booba livre une dernière copie brillante de ses imperfections »
Bateau à l’eau, voile au vent, Booba quitte la terre ferme. Pour de bon cette fois. Si beaucoup aurait espéré la noirceur de « Nero Nemesis » ou la démonstration de « Ouest Side » pour qu’il puisse se retirer avec noblesse, le rappeur a préféré mener sa barque en solitaire. Clinique, tant sur le plan de la production que de l’interprétation, ce dixième opus est un produit facile à consommer. Tout comme le souhaitait son auteur. Derrière le packaging, le Duc trahit aussi de belles fulgurances dans l’écriture et découvre une sensibilité exacerbée par son environnement. « ULTRA » est ainsi le reflet de son époque, imprégné des tendances digérées peu importe leurs formes. Booba livre une dernière copie sincère et fidèle à lui-même. Brillante de ses imperfections.
– Thibaud Hue
Crédit : Discipline Studio.
« Booba n’a rien perdu de sa plume »
Discret en interview, Booba n’existe souvent qu’à travers les réseaux sociaux. Dès lors qu’il fait son retour dans l’espace médiatique, difficile de ne pas aimer le personnage qui se montre à la fois bienveillant aux côtés de Julien Beats sur Konbini, provocateur chez Cyril Hanouna puis en homme assagi sur France 5. À l’image du personnage, « ULTRA » est sans concession. Le rappeur a refusé de se plier aux exigences qui entouraient son dernier album et ne surprend pas tout en livrant un projet maîtrisé. L’artiste se trompe en parlant de cet album comme étant son « meilleur » ou fait semblant de le croire. Mais force est de constater que le rappeur n’a rien perdu de sa plume en livrant un couplet sur Grain de sable, en featuring avec Elia, qui pourrait vivre indépendamment comme un poème se suffisant à lui seul. Enfin, comment mieux partir qu’en laissant la relève incarnée par Bramsito conclure une carrière hors norme ? Sur Dernière fois, Booba livre une déclaration d’amour, surprenante par sa sincérité, à sa carrière. Avec « ULTRA », le pirate des mers du rap ne s’échoue pas comme beaucoup l’avaient prédit mais jette une dernière bouteille à la mer dans laquelle il chante la liberté qui l’a toujours si bien caractérisé.
– Lise Lacombe
« Un projet correct sans être transcendant »
Pour boucler sa carrière longue d’un quart de siècle, Booba a servi un projet correct sans être transcendant. L’introduction GP pouvait pourtant laisser présager un album à la hauteur des attentes : Kopp rappe avec puissance alliant le flow et la plume dans un style où il ne cesse d’exceller depuis des années. D’autres titres ont été composés dans la même énergie, à l’image de 5G ou de Bonne journée aux côtés de SDM qui sont plutôt réussis. Si certains morceaux plus mélodieux le sont également (Grain de sable, RST, L’Olivier) mais le titre VVV en collaboration avec Maes est paradoxalement la collaboration la moins efficace entre Booba et l’artiste sevranais. Dans son ensemble, « ULTRA » demeure cohérent et juste mais sans vraiment convaincre. Mention spéciale pour le titre Ultra qui semble être destiné à garder une place importante dans la discographie riche du Duc. Une pointe de déception qui se justifie par l’attente autour de ce dernier album de Booba : le plus grand rappeur que la France ait connue.
– Yassine Ben Amor
Un album éclectique, des morceaux purs raps qui se conjuguent avec des toplines entêtantes.
– Jules Careau
« Un album calibré pour un audimat le plus large possible »
Un album éclectique, des morceaux purs raps qui se conjuguent avec des toplines entêtantes, Booba s’impose sur des instrumentales minimalistes qu’il domine de son flow iconique, tout en réaffirmant sa maîtrise de la mélodie. Le rappeur de Boulogne montre une nouvelle fois qu’il sait s’entourer avec intelligence des artistes qu’il produit. Un album à tubes, calibré pour un audimat le plus large, dans lequel Booba déroule l’ensemble de sa palette musicale. Un projet riche qui vient brillamment conclure la carrière du Duc.
En terres musicales anglaises, certains prétendants au trône rassemblent leurs troupes et se préparent à la conquête du royaume. L’un d’eux s’est établi au sud de Londres : Dave, prince de Streatham.
Started from the bottom
Le jeune anglo-nigérian David Orobosa Omoregie est né le 5 Juin 1998 à Brixton, au sud du Londres. Benjamin d’une fratrie de trois enfants, il est élevé par sa mère après le départ de son père. Il grandit alors toujours plus au sud, à Streatham, où il commence à jouer de la musique dès son plus jeune âge. Il écrit des chansons et joue du piano, symbole d’un éveil intellectuel et artistique précoce qui le mènera jusqu’aux bancs des universités de Richmond upon Thames (Twickenham) et De Montfort (Leicester) pour étudier le droit et la philosophie. Un parcours universitaire interrompu volontairement pour se consacrer pleinement à la musique.
Crédit : Buzz White.
Son premier fait d’arme se produit sur la chaine Bl@ckbox, en 2015. Un freestyle percutant et une entrée dans le game fracassante avec quelques sept millions de vues au compteur. Quelques mois plus tard, il dévoile le single JKYL + HYD et commencer à affirmer un style lyrique profond et contestataire. Son premier EP « Six Paths » est diffusé sur les ondes britanniques en 2016. Long d’une trentaine de minutes, il fait suite au freestyle explosif Thiago Silva, en compagnie d’une autre pointure du rap londonien : AJ Tracey.
Au même moment, Drake le découvre grâce à une compilation de grime britannique sur YouTube et reprend son titre Wanna know. Un tremplin qui favorise la promotion de son nouveau projet : « Game Over », dévoilé en 2017. L’année suivante, son morceau Question Time, dans lequel il s’insurge contre le système politique anglais et ses représentants, remporte le Ivor Novello Award 2018du meilleur morceau contemporain, devant Don’t cry for me de Stormzy. Trois ans plus tard, il ajoute une deuxième récompense du même genre pour le titre Black.
En 2018, Dave va au bout de son ascension et confirme. Son featuring Freaky Friday avec l’enfant de Queen’s Park, Fredo, explose les compteurs et se voit certifié single de platine. Une première pour Santan Dave. Son premier album « Psychodrama » reçoit ensuite un accueil à la hauteur des récentes performances de l’artiste : top des classements d’outre-Manche, vainqueur du Mercury Prize et Britz Awards du meilleur album de l’année.
Tea time
Symbole de cette ascension fulgurante : sa performance lors de l’édition 2019 du festival Glastonbury. Outre sa prestation sur la Pyramid Stage aux côtés de Stormzy, c’est son concert solo qui a marqué les esprits. Dave offre un show intimiste, se livrant sur ses émotions et ses vulnérabilités. Les morceaux références de sa discographie sont entrecoupés de témoignages et de discours. Il exprime l’importance de ses fans qu’il qualifie de « drogue » et les productions sur lesquelles il pose sa voix de « thérapie ».
Pour remercier son public, il invite un spectateur à l’accompagner sur le morceau : Thiago Silva. Un jeune homme portant le maillot du défenseur parisien est choisi pour monter sur scène. Une bouffée d’adrénaline plus tard, le nouvel acolyte de Dave se lance dans un freestyle laissant le rappeur londonien complètement estomaqué. Une collaboration éphémère qui témoigne de la proximité naturelle qu’instaure le rappeur avec son public. L’évènement se termine symboliquement avec l’arrivée de son compère Fredo pour entonner le hit Funky Friday.
The crown jewels
Aux manettes de la production de son album « Psychodrama » : Fraser T.Smith, déjà collaborateur de la chanteuse Adèle et de Stormzy. Sur le projet, Dave s’offre une véritable psychanalyse au gré des percussions qui accompagnent son débit de punchlines. Une versatilité stylistique qui vient donner du relief aux onze tracks, où grime et slam cohabitent avec les voix de ses invités : Burna Boy, J Hus et Ruelle. Trois artistes aux univers distincts qui donnent vie à la dimension mélancolique de l’opus.Sur cet album, l’enfant de Streatham ouvre enfin les portes de sa conscience et de ses émotions. Il prouve que la lumière des projecteurs peut, une fois sortie de scène, se substituer à la noirceur de ses pensées.
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À travers un artwork que l’artiste décrypte lui-même dans une séquence vidéo à l’occasion du Mercury Prize 2019, l’émotion est vive. Une flamme bleue vient brûler le visage du rappeur, vêtu de la même veste que lors de sa prestation à Glastonbury. L’accord de ces éléments relève d’une double signification : le bleu symbolise la douceur et la sérénité, tandis que la flamme exprime le tourbillon de sensations contraires qui se bousculent dans son esprit. Tel un chaos serein.
Avec dextérité, Dave se balade entre les différentes épreuves de sa vie, brossant le portrait d’une jeunesse marquée par l’absence d’une figure paternelle, le chemin sinueux emprunté par ses frères et une mère désemparée face aux difficultés quotidiennes. Dans les titres Screwface et Capital, David raconte être sorti de la précarité grâce à la musique, pour faire face à d’autres combats. Il se bat ainsi contre la peur de passer des feux de la rampe à la noirceur des oubliettes (Environment) et dénonce le racisme systémique dans Black : « Black is bein’ guilty until proven that you’re innocent. »
Depuis ses quartiers au sud de la capitale, Dave prépare ses prochains coups pour s’assoir sur la chaise du pouvoir. Adoubé par les rois des contrées étrangères, allié des autres vassaux du royaume, le jeune prince attend patiemment son tour. Nul doute que son avenir s’écrira au sommet de la royauté.