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DMS : le joyeux mélomane de la new wave

Depuis la sortie du morceau Bad Luv en juillet 2020, DMS s’est fait discret. Pourtant, derrière les murs du studio Avlanche à Ivry-sur-Seine, le rappeur de 22 ans concoctait en douce son premier projet : « Rideaux bleus », paru le 10 décembre dernier. Pour l’occasion, il a invité de jeunes confrères, à savoir La Fève, 99 et Chanceko (et Le Motif, NDLR). Tous font partie d’une génération d’artistes prometteur.se.s, « la new wave », qui tente de bousculer les codes du hip-hop français. DMS incarne ces nouvelles inspirations et ce souffle de fraîcheur. Jusqu’ici réservé dans les médias, il a accepté de lever le rideau sur sa personnalité pour Mosaïque. Le producteur 99, le compositeur Guapo du Soleil et le réalisateur SwimTheDog, proches du rappeur, ont aussi joué le jeu de la confidence. Portrait.


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Place à votre lecture :

C‘est une vague qui déferle sur le rap français. Une vague couleur arc-en-ciel, teintée du jaune de Khali, des reflets lotus de Sonbest, du rouge de Chanceko et qui ne pouvait s’échouer sur la plage de 2021 sans se draper du bleu de DMS. L’artiste a pris le large le 10 décembre 2021 avec son projet « Rideaux bleus », venant clôturer aux côtés de La Fève une année colorée par « la new wave » du rap français. Dans ce fracas de couleurs, DMS se devait d’apporter sa touche au tableau. Nous l’avons rencontré au studio Avlanche d’Ivry-sur-Seine. Caché derrière ses lunettes de soleil, encore fatigué de la veille, vêtu d’un pull floqué « Laîla », il explique : « Rideaux bleus, c’est une référence au ciel, à quelque chose d’assez mystique et nébuleux, ça touche aussi à la religion. » 

Le rappeur avait ce projet en tête depuis plus de deux ans, date à laquelle sa carrière musicale prend une tournure sérieuse lors de sa rencontre avec l’artiste Chanceko. Les deux rappeurs se voient pour la première fois au 99 studio, un lieu d’enregistrement qui porte le nom de son créateur, 99, producteur devenu l’un des visages de la next gen. L’alchimie passe et à trois, ils créent le titre Bad Luv.

Pendant l’été 2020, le titre devient un nouvel hymne du rap underground et atteint le million de streams sur Spotify. « C’est mon premier succès. C’est à ce moment là que j’ai senti une vraie hype qui m’a poussé à continuer en solo et à confirmer les attentes », confie l’interprète. Cette poussée artistique, 99, l’a lui aussi ressenti : « Pour tout le monde, ça a été un point de départ. Ça nous a donné une grosse crédibilité pour la suite. Grâce à ça, DMS a pu négocier un bon deal en label. »

DMS et Guapo du Soleil : un début en binôme 

Avant de créer son propre label, Ciel, en distribution avec la maison de disque Wagram Music, c’est dix ans plus tôt que DMS commence timidement à rapper à l’âge de 12 ans lorsque sa mère ramène un ordinateur à la maison. Il commence des « vieilles prods », tel qu’il les qualifie, réalisées sur le logiciel Garageband en enregistrant des morceaux qu’il a depuis supprimé pour « ne laisser aucune traces ». Comme beaucoup de rappeur.se.s, c’est donc dans sa chambre des Hauts-de-Seine que tout commence. C’est aussi là qu’il rencontre celui qui deviendra son meilleur ami dans la musique, le compositeur Guapo du Soleil. 

Les deux adolescents sont dans le même lycée et Guapo est ami avec le frère de DMS chez qui il passe beaucoup de temps. Alors qu’un jour il est « posé » dans le salon, il entend une mélodie sortir de la pièce où se terre l’apprenti rappeur. Guapo se souvient : « J’avais commencé à rapper à cette époque mais je n’avais jamais fait de son. Je suis rentré dans sa chambre, j’ai trouvé que ce qu’il faisait était super lourd. On a enregistré un son qui était pas ouf. Et moi, derrière je me suis vite rendu compte que j’étais nul donc je suis passé de l’autre coté des machines pour produire. » 

DMS est un adolescent passionné qui ne sort pas beaucoup de chez lui. Après le lycée, son bac ES en poche, il poursuit trois ans de droit sans grande conviction. Dès qu’il touche un peu d’argent, il l’investit dans du matériel pour enregistrer chez lui. De temps en temps, il fréquente un studio gratuit au sous-sol du conservatoire de sa ville mais « ça a commencé à devenir sérieux il y a deux trois ans lors de mes premières grosses sessions au studio 99 », explique DMS. 

L’énergie du collectif façon new wave

Les mois passent et le studio 99 disparaît. Les jeunes artistes qui s’y réunissent trouvent un nouveau refuge au sein des studios de production Avlanche à Ivry-sur-Seine. Ici, interprètes et producteurs se croisent, discutent et travaillent spontanément. C’est au milieu de cette effervescence musicale que DMS prend ses marques et forge son identité. Le compositeur 99 l’a vu évoluer : « Depuis le début, il est trop fort en topline (un air musical, NDLR) et il écrit super bien. Mais petit à petit, il a gagné de la confiance et il a pris un niveau exceptionnel. Les sons qu’il fait en ce moment sont encore un cran au dessus. »

C’est au cœur de ce mouvement que, comme chacun des projets de cette nouvelle vague, tout se construit en équipe. DMS ressent cette énergie comme « une quête de créativité perpétuelle ». Un esprit collectif « qui ne s’arrête jamais de produire et autour duquel se dégage une vraie vibe positive ». 

Entouré, il commence à construire son projet « Rideaux bleus » en 2019. DMS explique : « La phase de conception de l’album a été longue pour construire un projet vraiment cohérent. J’ai travaillé chaque son pour qu’ils se répondent les un les autres. » « Rideaux bleus » raconte l’histoire d’une soirée où l’ambiance décline petit à petit avant de retomber dans les travers de la mélancolie : « Plus l’album avance, plus il prend une tournure personnelle, avec une ambiance de fin de soirée où je discute avec l’auditeur en lui racontant mes baraudes en ville. » En dix titres, DMS dit vouloir retranscrire « le sentiment des couleurs de la ville ». 

La Fève, 99, Le Motif et Chanceko

Impossible pour le rappeur originaire du 92 d’organiser une soirée sans inviter ses acolytes. La Fève se tape l’incruste sur le morceau Promesses, le producteur 99 s’invite sur Coeur vides, poches pleines tandis que Le Motif fait son entrée avec Particulière et que Chanceko rentre sur la piste sur Pendentif. Derrière les platines, c’est le compositeur Guapo du Soleil qui mène la danse : « Ce projet a été construit comme une carte de visite pour montrer un panel de ce qu’il est capable de faire et de ce qu’il aime. Il a gardé des sons plus chauds tout en allant vers des sonorités moins chaleureuses sur Vide qui est plus mélancolique ou House qui envoie un peu plus. »

Guapo garde un bon souvenir de la conception du morceau House : « On a organisé une fête quand je vivais encore chez ma daronne, il y a presque deux ans. C’est là qu’avec DMS, on a capté Junior Alaprod pour la première fois (compositeur de trois titres du projet, NDLR). On était même pas partis pour faire du son mais l’ambiance était tellement lourde qu’elle a donné naissance à House. Ce titre, c’était une évidence. Tout le monde dans la pièce trouvait ça incroyable. »

C’est aussi dans ce groupe créatif que DMS croise la route du réalisateur SwimTheDog. Leur dernière collaboration : le clip du morceau Rideaux Bleus. L’homme derrière la caméra se rappelle : « Il m’a beaucoup surpris. Il était très à l’aise devant la caméra. On a pensé un décor avec des toiles partout, c’était un délire. Nous n’avions pas trop de budget, mais on y a mis beaucoup de spontanéité. Son univers se démarque vraiment.»

« DMS a un rôle rassembleur pour cette génération »

Le projet est aussi une consécration de plusieurs années de travail pour DMS. À désormais 22 ans, le rappeur a su prouver ses qualités de toplineur (celui qui écrit la mélodie vocale et les paroles par-dessus une prod, NDLR) avec un disque d’or obtenu sur le morceau Miel de Wejdene : « Ça fait quelque chose de ramener une plaque à la daronne. Ça a été une première récompense matérielle. Elle m’a permis de concrétiser auprès de mes proches et dans le monde de la musique. Mais maintenant, je veux travailler mon identité de rappeur. »

Avec « Rideaux bleus », DMS tient à s’affirmer en tant qu’artiste. Pour Guapo du Soleil, l’importance de DMS au sein de la new wave du rap français dépasse le cadre musical. Selon lui, « c’est un mec qui a un rôle rassembleur pour cette génération. Il est hyper sociable, super pote avec tout le monde. C’est important d’avoir quelqu’un comme ça quand un courant se développe. » 

Si encore aujourd’hui, les rentrées d’argent issues de la musique sont « très irrégulières » pour lui, DMS trace son chemin entouré des siens, préférant pour l’instant ne pas dévoiler l’origine de son nom de scène. Une chose est sûre : tous ses proches interrogés évoquent un blagueur dans l’âme avec le cœur sur la main.

Guapo l’assure : « DMS, c’est un des mecs avec qui on rigole le plus. Il est souvent chez moi et tous les soirs, on pleure de rire. C’est aussi un des mecs les plus fidèles que je connaisse. Je sais que je peux lui parler de nimporte quoi que ce soit par rapport à la musique ou non. Cest un mec de bons conseils, grave à l’écoute. C’est un personnage rassurant à avoir à ses cotés. Tu peux toujours compter sur lui. Cest un mec que je chéris de fou dans mon entourage. Cest un peu à leau de rose mais cest sincère (rires). Il fait le bien autour de lui. » Une version confirmée par 99 en quelques mots : « DMS, c’est le plus love de tous. » 

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« Et les blancs sont partis. » : les dessous d’une enquête sur un tabou français

Arthur Frayer-Laleix, journaliste indépendant, vient de publier un livre intitulé « Et les blancs sont partis. ». Le fruit de dix ans d’enquête au cœur de différentes cités françaises. Au contact des habitant.e.s sur place, l’auteur révèle un constat sans appel : une fracture ethnique dans certains quartiers où la population blanche aurait disparu. L’ouvrage interroge, confronte, perturbe, divise. Le journaliste d’investigation lève le voile sur un tabou français, sans prétendre offrir de solutions politiques. Mosaïque l’a rencontré.


Avant de vous plonger dans l’entretien de Arthur Frayer-Laleix pour la sortie de son livre « Et les blancs sont partis. », merci de soutenir Mosaïque ! En nous lisant, vous soutenez un journalisme rap libre et indépendant. Vos lectures et vos partages sont notre soutien le plus essentiel. N’hésitez pas à nous suivre sur les réseaux sociaux, à partager et à recommander Mosaïque autour de vous !


Avant de rentrer dans le vif du sujet, qu’est ce qui t’a poussé à devenir journaliste d’investigation ?

Je me considère plus comme un reporter. Mon métier c’est avant tout d’aller sur place, rapporter des informations, ramener ce qu’on voit. Que ce soit dans la peau d’un migrant (Pour écrire son livre « Dans la peau d’un migrant » paru en 2017, il s’est fait passer pour un clandestin pendant plusieurs années, NDLR) ou pour ce livre sur la banlieue. Parler avec monsieur et madame tout le monde, c’est ce que j’aime le plus.

Quel est le point de départ de cette enquête ?

C’est mon immersion en prison (Le journaliste est devenu gardien de prison pour sortir le livre « Dans la peau d’un maton », en 2011, NDLR). Ce qui a été sidérant, c’était de voir à quel point les quartiers et les cités étaient sur-représentés, que ce soit en banlieue parisienne ou dans des villes beaucoup plus petites comme Orléans. Je trouvais qu’il y avait un vrai un problème social en prison et qu’il fallait bosser dessus. Et le pire, c’est que c’est tabou ! Le fait de dire que les jeunes issus de l’immigration sont majoritairement représentés en cellule, on l’entend que dans la bouche de l’extrême droite et de manière déformée. En face, on entend rien. Il faut avoir le courage d’en parler.

Certains passages de ton enquête datent de 2012. Pourquoi avoir attendu autant de temps avant de la publier ?

Je n’ai pas vraiment attendu, c’est surtout que je faisais des papiers au coup par coup pour Le Monde, Les Echos, StreetPress. Je savais que j’allais sortir un livre sur les banlieues. Au bout d’un moment, je me suis dit que j’avais suffisamment de matière pour pouvoir construire une réflexion. Et puis avec le Covid ça a été retardé, le livre devait sortir en 2019.

Le titre « Et les blancs sont partis. » est marquant. Lorsque tu as décidé de l’appeler comme ça, n’as-tu pas eu peur qu’il puisse être mal interprété ?

C’était un choix assumé. La quatrième de couverture précise qui prononce ces mots là, à savoir des Maliens, des Sénégalais, des gens issus de l’immigration. Vu que le livre aborde des questions délicates sur la société française, je pense que c’était important de le dire dès le titre. Et puis, c’est aussi une réalité sociale. Le problème c’est que cette réalité, en fonction du contexte et de l’interprétation qu’on lui donne, elle est différente. L’enjeu de l’honnêteté intellectuelle de mon métier, c’est de remettre cette phrase là dans un contexte. Dans la bouche de l’extrême droite, elle n’a pas du tout la même valeur.

D’ailleurs, ton enquête a-t-elle été reprise par l’extrême droite ?

Ils n’ont pas attendu la sortie du livre pour déformer des faits. On sait que sur des questions délicates comme celles-ci, on va être repris et déformé. Mais c’est encore plus dangereux de ne pas oser en parler. Ça fait vingt ans qu’on évite de parler de l’immigration en banlieue parce qu’on a peur de faire le jeu de l’extrême-droite. Et au final, ils sont à 20 % sur certaines élections.

On en est venus à refuser de penser par communauté d’origine. Mais c’est nier le réel, nier le vocabulaire qu’utilise les gens dans les quartiers. Eux, ils n’ont aucun soucis avec le terme de « communauté ».

Arthur Frayer-Laleix pour Mosaïque
Pourquoi parle-t-on de tabou ?

Très souvent, les gens qui sont gênés avec ce sujet, ce ne sont pas ceux qui sont issus des quartiers populaires. Eux, ils n’ont aucun mal à dire : « Regardez ici il y a des Maghrébins, des Camerounais, des Maliens et il n’y a pas de blancs. » C’est eux qui le disent ! Les blancs ont du mal avec le fait de dire qu’il n’y a pas de blancs en banlieue. Avec une idée juste certes, pour éviter les amalgames. Mais au final, ça crée ce que ça doit combattre : de l’exclusion. Vouloir nier ce fait en lui-même est une absurdité. Il faut parler des causes, c’est sur ce champ là qu’il faut faire reculer l’extrême droite.

Il y a un chapitre où tu parles de « ghettoïsation ethnique » dans certains quartiers. Qu’est-ce que tu as appris dans ton enquête ?

C’est la combinaison des facteurs qui est intéressante. Sur le sujet de la ghettoïsation ethnique, l’État a une grande part de responsabilité dans le fait d’avoir volontairement parqué certaines communautés ensemble. La recherche universitaire l’a bien montré, c’est indéniable. Mais il y a aussi une solidarité qui joue un rôle important dans ce phénomène. Les groupes d’une même appartenance ethnique ont tendance à se regrouper. C’est un phénomène très ancien, ça existait déja en France avec la concentration des Bretons à Montparnasse. C’était déja la même logique. Le départ des blancs, les politiques publiques, la solidarité communautaire… C’est complètement fallacieux de vouloir réduire un seul fait à une seule cause.

Dans un chapitre, tu parles de la difficulté d’utiliser aujourd’hui certains mots. Tu évoques notamment « Apartheid », « Racisme d’état » ou « Communauté ».

Le mot « communauté » est contraire à notre tradition républicaine qui se veut universaliste où chaque citoyen est égal. Par glissement, on en est venus à refuser de penser par communauté d’origine. Mais c’est nier le réel, nier le vocabulaire qu’utilise les gens dans les quartiers. Eux, ils n’ont aucun soucis avec ce terme. Ça fait partie du quotidien des gens. C’est juste un constat. Est-ce qu’il faut établir des politiques publiques basées sur ces communautés comme les Anglo-Saxons ? Je ne prétends pas avoir de réponses là-dessus. L’élection présidentielle approche. On a d’un coté Eric Zemmour qui développe des thèses complotistes et racistes sans fondements. Mais en face, il n’y a rien. Pas de discours, pas de programme pour les cités. Au final, la gauche n’a pas de réel projet pour les quartiers populaires.

Tu t’es beaucoup déplacé en France pour écrire « Et les blancs sont partis. ». Tu as été à Strasbourg, à Marseille, à Paris… Un moment t’a-t-il marqué plus que les autres ?

L’un des reportages les plus intéressants, c’était avec Mousa Mara qui était premier ministre au Mali. Je l’avais suivi en campagne présidentielle dans un foyer de travailleurs maliens en banlieue parisienne. Ils venaient voir des travailleurs qui n’ont pas le droit de vote ni la nationalité française. Il m’expliquait que ces travailleurs passaient des consignes de vote importantes au Mali, d’où sa présence dans ce quartier. Je trouve que ce moment raconte vraiment cette fracture politique qu’on a en France. C’est quelque chose qu’on voit peu dans les médias.

Tu expliques dans ce livre que les communautés issues de l’immigration en France sont vitales pour leur pays d’origine. Elles envoient beaucoup d’argent à leur village d’origine pour construire des écoles, des puits, des routes, pour nourrir leur famille... Tu parles même d’une « mondialisation invisible ». C’est quelque chose que tu as découvert sur le terrain ?

Oui, j’ai découvert ça au fur et à mesure en discutant avec les gens. On se rend compte que c’est quelque chose de très généralisé pour les pays en développement. J’avais rencontré le ministre de l’intérieur du Sénégal qui m’expliquait que la diaspora sénégalaise représentait un tiers du PIB du pays. C’est énorme ! C’est comme si on avait tout un pan de la société française qu’on avait sous-traité. Et pourtant, c’est un sujet qu’une grande partie de la classe politique ne connaît pas. En tant que journaliste, c’est passionnant de voir ça.

Comment te sens-tu aujourd’hui vis-à-vis de ton travail sur « Et les blancs sont partis. » ?

Je suis content. J’ai eu beaucoup de retours d’associations issues des quartiers qui m’ont écrit. Elles retrouvaient un constat qu’elles avaient du mal à évoquer. Je suis content si mon livre ouvre des discussions. Il a une fonction sociale. Le but c’est surtout permettre un espace de débat sur des questions délicates.

Cette interview est publiée sur un magazine spécialisé dans le rap, quel regard portes-tu sur cette musique et sur la place qu’elle peut avoir dans les cités ?

Les rappeurs sont d’excellents sociologues. Il suffit de regarder les citations qui sont en exergue du livre. J’ai mis une citation de Kery James et de Shurik’n. Le rap engagé est un très bon chroniqueur, c’est presque un travail de journaliste. Le rap n’a pas de gêne pour parler de ce qu’il se passe en banlieue. Les gens qui écoutent cette musique aujourd’hui sont beaucoup plus sereins sur ces questions-là. Ils sont beaucoup moins gênés que les gens de mon âge et les vieilles générations. J’écoute aussi Hugo TSR et Davodka, j’aime beaucoup leur écriture. Ça donne presque des pistes d’articles.

Après « Et les blancs sont partis. », quels sont tes futurs projets ?

J’ai deux projets. Ça sera un roman sur la prison mais pas lié à la banlieue. C’est plus un thriller fantastique. J’ai aussi un projet de série sur la banlieue. On a pas de grande série en France sur les prisons. Il faut arriver à faire une quelque chose d’intelligent là-dessus. Mais c’est encore un projet, on est vraiment au tout début.

L’enquête de Arthur Frayer-Laleix, « Et les blancs sont partis », est disponible aux éditions Fayard.


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Entretiens Rencontres

Élisa Parron : la photographe des Numéros 10 du rap français

Élisa Parron a suivi Nekfeu en tournée et a immortalisé la carrière d’Orelsan, Booba ou Rilès, ainsi que les matchs les plus galvanisants du Paris Saint-Germain avec des clichés mythiques. Aujourd’hui, elle sort son livre, intitulé « Numéro 10 », qui présente au public neuf années d’archives et nous dévoile les milieux du rap et du football depuis les coulisses. Rencontre.


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Afin que les grandes histoires deviennent impérissables et que les noms qui marquent notre époque restent dans la mémoire collective, il y a des témoins qui s’efforcent de capturer ces instants qui forgent notre culture et notre patrimoine. Derrière la lumière des projecteurs et dans les coulisses des scènes les plus somptueuses, ils et elles capturent ces grands moments qui perdureront dans la postérité.

Depuis déjà neuf ans, Élisa Parron immortalise les concerts les plus mémorables des grand.e.s rappeur.se.s français.e.s, ainsi que les visages du PSG. Mosaïque est parti à la rencontre de cette photographe de 27 ans qui a suivi le parcours de Nekfeu, Orelsan, Booba ou encore Rilès. Elle sort aujourd’hui son livre, intitulé « Numéro 10 » , dans lequel elle partage cette décennie d’archives et d’histoires, et nous fait découvrir de l’intérieur les milieux du rap et du football.

Peux-tu te présenter ?

Mon nom est Élisa Parron, j’ai 27 ans. Je viens de Suisse et j’habite en France depuis quelques années maintenant. Je suis photographe, principalement dans le sport et la musique.

Comment t’es-tu lancée dans la photo ?

Je suis entrée dans une école professionnelle quand j’avais 18 ans. Mais je faisais déjà des photos avant, pour m’amuser avec mes potes. Et lorsque je suis arrivée à l’école, j’ai compris que le but, c’était de faire de la photo un métier. J’ai donc profité de cette période où j’étais un peu tranquille pour aller à droite à gauche, shooter plein de trucs, et c’est comme ça que j’ai commencé à couvrir mes premiers matchs de foot et à rencontrer des artistes.  

Je me suis retrouvée en train de discuter avec Nekfeu qui m’a proposé de l’accompagner pendant la tournée du S-Crew.

Élisa Parron pour Mosaïque.
À quel moment t’es-tu orientée vers le milieu du rap et du football ?

Je voulais tester ce que j’aimais bien dans la photo. J’étais en cours, en train de réfléchir à ce que j’allais faire et je me suis dit que je pourrais essayer de shooter le foot car c’est un sport que j’aime beaucoup. Alors j’ai demandé des accréditations qu’on m’a accordées. J’ai tout de suite accroché : j’aime bien les endroits qui dégagent de l’émotion et les stades en sont des exemples parfaits, avec le cri des fans, les célébrations, etc.

En ce qui concerne les concerts, j’ai toujours été dans la musique. Par exemple, j’ai fait de la harpe pendant dix ans. Quand j’ai commencé la photo, j’écoutais beaucoup de hip-hop, donc je me suis naturellement renseignée sur les concerts de rap qu’il y avait près de chez moi. J’ai appelé des salles pour leur demander si je pouvais venir shooter, ça a débuté comme ça.

Quels artistes écoutais-tu à l’époque ?

Beaucoup de Booba, parce que j’ai un grand frère qui l’écoutait tout le temps. Et Orelsan aussi, à ses tout débuts. Je regardais aussi les Rap Contenders et j’ai commencé à aimer 1995.

En parlant de 1995, ta première grosse tournée c’était celle de « Feu ». Peux-tu nous parler de ta connexion avec Nekfeu ?

J’avais shooté 1995 en concert, et, je ne sais plus exactement comment ça s’est passé, mais ils m’ont donné leur mail pour que je leur envoie les photos et ils ont partagé mes clichés sur les réseaux. Un jour, le manager du groupe, Fonky Flav’, m’a proposé de venir shooter leur tournée. Au début, c’était un peu galère, parce que je n’étais pas réellement programmée mais seulement invitée. Je prenais un train depuis la Suisse, je me retrouvais en France dans des petits bleds, j’étais au milieu du public.

Je me suis retrouvée en train de discuter avec Nekfeu qui m’a proposé de l’accompagner aussi pendant la tournée du S-Crew. Donc je suis repartie avec eux. Et lorsqu’il était en train de préparer son premier album solo, je suis allée le shooter au studio et je l’accompagnais lors de ses tournages de clips. Quand « Feu » est sorti, je l’ai suivi lors de sa tournée, et j’étais rémunérée, cette fois. C’était un peu la naissance de ce qu’il est aujourd’hui, on a vu de plus en plus de monde dans les salles de concert, c’était fou.

As-tu un souvenir particulier de cette époque ?

À l’époque, le S-Crew organisait des open mics sauvages, c’est à dire que les mecs prenaient des énormes enceintes et des micros, et ils rappaient dans la rue. Lors d’une session à Paris, devant le centre Pompidou, il y avait plein de spectateurs. L’ambiance était devenue tendue parce qu’un crew avec lequel les gars s’étaient embrouillés allait arriver. Sauf qu’on était entourés par les fans et qu’on n’avait pas de sécurité. On s’est donc rejoint entre nous, et on a commencé à partir, devant le centre Pompidou, puis sur le trottoir. On ne pouvait pas courir, parce qu’on était suivis par le public, et on se disait que les gens allaient se mettre à courir aussi.

À un moment donné, quelqu’un a crié : « Ken ! Ken ! ». Et Nekfeu, comme quelqu’un l’avait appelé par son prénom, il s’est tourné en pensant que c’était une personne de l’équipe. À ce moment, il y a cinq gars qui se sont rués sur lui et une bagarre a éclaté. Je ne comprenais rien à ce qui se passait, j’avais à peine 19 ans. C’est à la suite de cet événement que Nekfeu a fait le son U. B., pour raconter cette histoire-là.

Et comment es-tu entrée au PSG ?

J’ai envoyé un mail expliquant que je n’étais pas photographe de presse et que je voulais faire des photos artistiques pendant les matchs. Idéalement, j’aurais aimé que les joueurs posent, mais ce n’était pas possible.

Je voulais que les joueurs me demandent de voir les photos que j’avais prises pendant le match et qu’ils les postent sur leurs réseaux, comme les artistes le font à la fin d’un concert. Je leur proposais quelque chose de différent artistiquement, je faisais beaucoup de noir et blanc et j’axais mes clichés sur la célébration. J’ai eu plusieurs accréditations et c’est parti comme ça. Je continue encore aujourd’hui : il y a quelques mois, j’ai fait la campagne du troisième maillot.

Pourquoi as-tu décidé de sortir un livre ?

Je me suis dit que ce serait bien de faire quelque chose qui dépasse Instagram et Internet. Je ne suis qu’au début de ma carrière, mais j’ai quand même neuf ans d’archives. J’avais envie d’ancrer tout ça dans le réel.

Le livre, c’est tombé à pic. Déjà, je souhaitais y mettre mes meilleures photos, celles que je préfère, celle qui me rappellent des souvenirs marquants. L’idée était surtout de mettre en avant le parallèle entre deux univers qui sont vraiment liés. Parce que selon moi, les footballeurs et les rappeurs, ce sont le même genre de mecs. Ils écoutent les mêmes choses, ils ont à peu près le même âge… Je trouvais intéressant de les réunir dans un livre pour les comparer.

Pourquoi, selon toi, le rap et le football sont-ils deux univers très proches ?

Par exemple, dans le livre, il y un shoot avec avec Leandro Parades, sur fond blanc et un autre avec Rilès. Je les ai mis à côté, et tu ne peux pas les distinguer, ce sont deux hommes charismatiques.

J’ai déjà invité des joueurs du PSG à des concerts de Booba. De l’autre côté, j’ai une crédibilité avec les rappeurs quand je dis que travaille avec des footballeurs. Souvent ils me disent : « Ah ouais, moi j’aurais dû être footballeur, mais je me suis fait les croisés ! » C’est toujours la même excuse, c’est trop drôle. Ce sont les mêmes genres de mecs, leur passion est devenue leur métier, ils ont la même énergie.

Une bonne photo, c’est celle qui va te faire ressentir quelque chose. Quand on est petit et qu’on ne sait pas lire, on regarde les images, et il y en a une sur laquelle on s’arrête plus longtemps, sans savoir pourquoi.

Élisa Parron pour Mosaïque
Tu as neuf ans de carrière, que te dis-tu lorsque tu regardes en arrière ?

C’est passé vite. Franchement j’ai l’impression que ça ne fait que trois ans que je fais ce métier. Ce qui est aussi fou, lorsqu’on regarde mes premières photos du PSG, c’est de voir à quel point les joueurs qui sont encore là aujourd’hui étaient jeunes à l’époque.

De la même manière, j’ai des photos d’artistes qui étaient tout jeunes, et on ne savait pas ce qui allait leur arriver. Par exemple, Nekfeu, quand je l’ai rencontré, on ne pouvait pas savoir qu’il allait devenir l’un des plus gros vendeurs de disques en France. C’est pareil quand j’ai vu MHD pour la première fois, il était juste en studio et il n’avait sorti que trois sons, c’était personne. Deux ans plus tard, on était à Coachella.

Est-ce qu’il y a une photo que tu préfères dans ton livre ?

C’est hyper dur à dire. Déjà, il y a 177 photos différentes sur 200 pages. Ce sont toutes mes photos préférées pour diverses raisons, donc c’est hyper dur de choisir dans cette sélection. Après, je pourrais te dire qu’une de mes photos préférées, c’est celle de Nekfeu, une autre est celle de Rilès, et je ne saurais même pas te dire pourquoi.

Qu’est-ce qu’une bonne photo ?

C’est de l’art, donc c’est subjectif. Une bonne photo, c’est celle qui va te faire ressentir quelque chose. Quand on est petit et qu’on ne sait pas lire, on regarde les images, et il y en a une sur laquelle on s’arrête plus longtemps, sans savoir pourquoi. Donc forcément, il y a des photos que j’adore personnellement et qui ne vont parler à personne, ou inversement.  

C’est ça qui est beau dans l’art, tu vas forcément trouver des personnes qui adhèrent à ce que tu fais. Je pense que l’art sert à cela : connecter des gens à travers des émotions. Et tant mieux si ça fonctionne.

À quoi penses-tu lorsque tu prends une photo ?

Je suis vraiment dans l’instant. Il ne faut pas que je rate le bon moment. C’est un peu quand tu essaies de dormir, plus tu y penses et moins tu y arrives. Je shoote à fond, je prends beaucoup de photos rapidement, quitte à beaucoup trier après. C’est comme ça que je ne rate pas LA photo.

Est-ce qu’il y a un ou une artiste que tu as particulièrement aimé shooter ?

Elle n’est pas dans le livre, mais Shay. Elle est tellement belle en vrai que toutes les photos d’elles sont très belles. Et Rilès, avec qui je travaille actuellement, il est très agréable et on a une vraie connexion.

Ton livre s’appelle « Numéro 10 », est-ce que tu souhaites devenir la Numéro 10 de la photo ?

(Rires) C’est une bonne question. Comme je te le disais, la photo, c’est subjectif, tandis que les gestes techniques ou un nombre de buts marqués dans l’année, ce sont des faits. En photo, on est plein à mériter ce titre de Numéro 10, parce qu’on a chacun notre sensibilité, notre regard. Donc ce serait très prétentieux d’y prétendre.

Aujourd’hui, je me dis que l’énergie féminine me manque et que je pourrais travailler avec beaucoup plus de femmes. Mon prochain livre, ça pourrait être un truc uniquement avec des femmes.

Élisa Parron pour Mosaïque
Quelles sont tes ambitions futures ? Être exposée ?   

Normalement, je vais faire une petite expo et voir les gens pour qu’ils viennent acheter mon livre. Je n’ai pas encore les dates, mais ce sera d’ici deux semaines maximum je pense (L’interview a été réalisée le 8 décembre, NDLR).

Je me dis aussi que je pourrais tenter un autre univers, comme la mode par exemple. Maintenant que j’ai de l’expérience, je me dis que ça pourrait drôle de travailler avec des personnes dont c’est le métier de poser, et avec des décors dédiés à ça.

Quel est ton but ultime ?

Je n’ai jamais eu de but ultime, je veux juste être heureuse quand je vais shooter et être fière de moi. Je ne me dis pas que j’ai envie de faire telle ou telle chose. Quand j’ai commencé les photos de rappeurs, j’ai commencé par contacter une petite salle de concert et la suite est venue toute seule.

Tu as évolué dans un milieu très masculin, comment l’as-tu vécu ?

Ça ne m’a jamais dérangé parce que je ne me faisais pas la réflexion au début. Je voulais juste faire ce métier et je ne me disais pas qu’il n’y avait pas beaucoup femmes, avant de le constater. Après, j’ai toujours eu beaucoup d’amis garçons, j’ai un grand frère et des cousins. J’avais l’habitude d’être entourée d’hommes et je suis tombée sur des gens bienveillants, donc je n’ai jamais eu de problème.

En revanche, aujourd’hui, je me dis que l’énergie féminine me manque et que je pourrais travailler avec beaucoup plus de femmes. Mon prochain livre, ça pourrait être un truc uniquement avec des femmes.

Que peut-on te souhaiter pour la suite ?

Déjà que mon livre se vende (rires). Puis, c’est classique, mais la santé. J’ai eu des problèmes de santé pendant une période et ça m’a énormément freinée. Quand ton corps va bien, tu te dis que tu as de la chance. Et bien m’entendre avec les gens, continuer à rester fidèle à moi-même, devenir la meilleure version de moi-même.  

« Numéro 10 » d’Élisa Parron est disponible sur son site Internet.

Mosaïque

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Entretiens Rencontres

BEN plg : « J’ai toujours eu cette pression de remplir le frigo avec un vrai métier » 

Après un premier album sorti en 2020, « Dans nos yeux », salué par la critique, BEN plg avait la pression du deuxième projet avec lequel un artiste est toujours attendu. Il a finalement choisi de raconter des histoires de vies sur « Parcours Accidenté », son deuxième album. Le rappeur du Nord continue ainsi de dépeindre sa région, tout en faisant l’éloge de « la vie normale », celle où on prend le bus en croisant des destins tous différents. Pour Mosaïque, BEN plg livre le sien et précise ses ambitions pour ce nouveau virage de sa carrière.

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Ça fait quelques jours que ton deuxième album, « Parcours Accidenté », est sorti, comment te sens-tu ? 

Ça fait super plaisir. Il y a un côté accouchement d’un projet que toi tu connais depuis longtemps donc je suis très content que ça sorte et que les gens puissent enfin l’écouter. Les retours que j’ai c’est que les gens sont touchés. C’est cool parce qu’ils ressentent vachement l’émotion que je mets dans ma musique, que j’éprouve quand je la crée. C’est assez agréable.

En écoutant cet album, comme le précédent, c’est difficile de ne pas être touché. C’est important pour toi d’être transparent à ce point dans tes sons ? 

Ce n’est pas forcément une volonté, c’est quelque chose qui m’habite. C’est comme ça que je fais de la musique. Je suis quelqu’un de normal et ma musique est un genre d’éloge à la vie normale. Là je suis dehors à Lille, le ciel est gris, mais on arrive à trouver de la beauté dans n’importe quoi. Je veux transmettre la vraie vie. Mon parcours n’est pas normal mais c’est un parcours comme j’en croise des dizaines tous les jours. Payer un loyer et remplir un frigo avec 400 balles par mois c’est pas un exploit. C’est pas pour rien qu’il y a plein de monde sur la pochette de « Parcours Accidenté », il ne s’agit pas que de mon destin. La mère qui élève seule ses trois enfants et qui fait deux boulots en même temps a plus de mérite que moi. 

Pourquoi raconter des parcours accidentés tout en restant optimiste lyricalement ?

Avec l’album je veux raconter que malgré ces accidents, on avance. Je pense que la notion d’espoir est hyper importante dans ma musique. Comme je dis dans un son : « Nous ici on sourit sous la pluie. » Bien sûr que je raconte le quotidien, la vie normale, mais ça ne veut pas dire que c’est dénué d’espoir et d’optimisme, au contraire. Je suis quelqu’un d’hyper jovial et optimiste et c’est ce qui me permet de faire cette musique. Si ça se ressent dans l’album, tant mieux. Cet optimisme est avant tout ancré dans ma tête et me permet d’avancer tous les jours. 

Dans tes sons, tu fais constamment référence au Nord dans lequel tu as grandi et surtout à la vie quotidienne et aux difficultés qui l’accompagnent. Tu dis notamment que tu veux porter la voix de ceux et celles qui n’en ont pas. Que veux-tu raconter ?

Quand tu fais tes courses à Lidl, que tu te balades dans les rayons, tu vois tellement de choses qui se passent sous tes yeux. Je trouve ça hyper important de raconter ces histoires. Je ne veux pas parler pour eux, je ne suis personne pour m’exprimer à leur place. Mais que ça soit quand j’ai eu l’occasion de donner des cours de rap en prison, de travailler avec des personnes en situation de handicap mental, ou juste en parlant avec les gens que je rencontre… Je vois des histoires qui sont rarement racontées dans la musique. Pour moi, la musique c’est remplir son sac pour le vider ensuite. Je le remplis en vivant et je le vide en écrivant. D’ailleurs, je ne veux pas forcément raconter que le Nord parce que je suppose que dans plein de régions c’est pareil. Moi je parle juste du quotidien. 

Il y a une pléthore d’artistes du Nord qui émerge, que ce soit Bekar, ZKR, Vicky R, Michel, Sto… Tous ces artistes de la ville commencent à exister de manière nationale.

BEN plg pour Mosaïque
Le Nord n’est pas connu pour être une terre de rap, comment as-tu rencontré la musique ? 

C’est pas vraiment une terre sans rap, c’est juste que l’exposition est beaucoup moins forte pour les artistes. Pendant longtemps je me suis demandé quelle était ma place dans cet art que j’aimais tant, d’abord en tant qu’auditeur. Au fur et à mesure, à force d’essayer de rapper, j’ai fini pas voir que je pouvais être acteur dans ce milieu et un artiste. Il n’y a pas eu un déclic précis. C’est une succession d’étapes. Très récemment, j’ai compris qu’il n’y avait pas de chemin préconçu, que chacun avait sa façon d’y arriver. J’ai un parcours atypique, je ne suis pas en début de carrière à 18 ans. Il y a des rappeurs qui arrivent à avoir des carrières très tôt et pour qui les choses peuvent paraître plus naturelles. Moi j’avais toujours cette pression de remplir le frigo, d’avoir tout simplement  un « vrai métier » pour pouvoir vivre. 

Est-ce que tu te sens comme un rappeur de province ou est-ce que c’est un terme que tu trouves péjoratif ? 

Non, moi je m’en fous (rires). Je suis juste un rappeur, je me sens comme un artiste et c’est déjà trop cool. On a la chance de vivre à l’époque d’internet et ça permet à la musique de voyager. Le résultat c’est qu’à cette heure-ci je suis en train d’envoyer mes CD dans toute la France, que ça soit à Paris, en province, dans les petits villages comme dans les grandes villes, sans faire de différence. Forcément, dans la catégorie rappeur de province, Orelsan a ouvert une grande porte. Surtout à une époque où c’était difficile d’exister en dehors de Paris et de Marseille. Mais personnellement, la musique me touche en général, je peux autant kiffer et être touché par le dernier CD de Khali ou les sons de DA Uzi et PNL que par un album de Soolking ou de Djadja et Dinaz.

Quel regard portes-tu sur le potentiel musical de ta région ?

On est en train de faire quelque chose qui n’était jamais arrivé. Il y a une pléthore d’artistes qui émerge, que ce soit Bekar, ZKR, Vicky R, Michel, Sto… Tous ces artistes de la ville commencent à exister de manière nationale. La scène commence à se développer, on parle de nous dans les médias et les gens commencent à capter l’état d’esprit. On pourrait rapprocher ça à la scène belge en vrai parce qu’il y a un côté très familial. Et en même temps on a un champ lexical commun, on décrit des choses similaires. C’est hyper agréable d’assister à ça et ça fait vraiment plaisir de voir la scène locale briller. 

Ton premier album était presque intégralement produit par Murer, un artiste lillois. Sur « Parcours Accidenté », un autre beatmaker du nord, Lucci, est venu s’ajouter au projet. Pourquoi ? 

Il n’y a pas une volonté de vouloir faire produire par des Lillois. Je ne suis pas en train d’ouvrir un marché de produits locaux (rires). C’est juste que j’ai un rapport très important avec la production et la composition. Je fais les instrus avec les beatmakers et j’écris sur place tous mes morceaux. On ne fonctionne jamais à distance. Étant à Lille, je kiffais déjà le travail de Lucci. On s’est rencontrés et on a fait une session durant laquelle on a matché de manière très puissante, comme ça a pu le faire avec Murer sur l’album précédent. Et chose encore meilleure, c’est qu’ils ont pu matcher à deux. Les compositeurs, je les considère vraiment comme des amis. Ma musique est tellement personnelle que je n’arrive pas à m’en détacher.

Pour moi, un moment de studio c’est un moment où je m’ouvre le ventre, où on va essayer d’aller le plus loin possible, d’être très ambitieux. J’ai une grosse exigence et donc ça crée forcément des liens. C’est ce que ça a donné avec Lucci, mais il y a aussi d’autres gars qui ont taffé sur l’album. Jeoffrey Dandy est sur deux morceaux, il a aussi son importance sur la couleur du projet. Il n’y a pas de volonté de travailler localement mais ça me fait grave plaisir que Lucci soit de Lille parce qu’on a aussi ce passé commun dans la région. On est touché par les mêmes choses.

Et comment se sont faits les feats avec Bekar et Djalito ?

Lors de notre rencontre, Bekar venait de sortir son album « Briques Rouges ». Je venais de sortir « Dans nos Yeux » et plein de médias parlaient de nous conjointement. On a parlé sur Instagram, puis on a bu un verre étant donné qu’on habite dans la même ville. La première fois qu’on s’est vus, on a quasiment pas parlé de musique, c’était juste humain. C’est une belle rencontre. En tant que rappeur, t’as rarement l’occasion de rencontrer des gens qui vivent exactement la même chose que toi, ou même des choses semblables. Donc ça fait du bien quand c’est le cas. Dans les autres boulots de la vie, t’as tes collègues avec qui tu peux parler. Mais en tant qu’artiste, parfois, t’es un peu esseulé… C’est cool d’échanger avec des semblables. Je suis grave content de l’évolution de Bekar et de voir que ça marche pour lui.

Djalito c’est marrant parce que je le connais depuis très longtemps. Quand j’ai sorti « Dans nos Yeux », il m’a envoyé un message sur Instagram en me disant : « Mais gros tu te rappelles ? ». J’ai mis du temps à le reconnaître parce qu’à l’époque il ne se faisait pas appeler par ce nom là et il n’avait pas ses locks (rires). On avait oublié qu’on se connaissait parce qu’on se connaît de la vie d’avant. C’est d’ailleurs pour ça que sur notre son Les préférés de la cantinière je dit : « Avec Djalito depuis l’innocence, depuis les malheurs. » On s’est vus en studio à Metz, à la base juste pour discuter et puis on a fini par faire un morceau. C’est une trop belle connexion. Je sors de deux shows à Paris et à Lille, il était là pour les deux j’étais trop content. On avance ensemble et ça fait plaisir. 

Le deuxième album est particulièrement important dans la carrière d’un artiste. Comment as-tu appréhendé le tien ? 

Pour moi, c’est un peu différent parce que je suis en développement. C’est pas comme si j’avais une fan base faramineuse et que j’avais un enjeu économique de malade à confirmer. Je suis plutôt à un moment où j’essaye d’élargir mon public. Même si je ne le vis pas du tout comme si j’avais une entreprise à faire grandir absolument avec un bilan comptable à remplir. D’un point de vue artistique, c’est sûr qu’il y avait eu un mini succès d’estime sur « Dans nos yeux » et qu’à un moment j’ai pu avoir ce fameux syndrome de l’imposteur à me demander si j’avais pas eu un coup de chance.

J’ai eu des moments de stress. On a fait une tournée de pré-écoute de l’album avant sa sortie. Et je me suis retrouvé à faire des concerts avec toute la salle qui connaît le premier album par cœur et qui le kiffe. Je me suis demandé si je m’étais rendu compte de l’impact et si le deuxième allait plaire autant. C’est sûr que j’aurais pu le faire en pilote automatique en essayant de faire « Dans nos yeux 2 ». Ça aurait été chiant. On a toujours ce truc de vouloir aller plus loin. En termes de sonorité, de propos et de maturité. Moi en tout cas je suis persuadé d’avoir fait un bon album. J’ai la chance d’être bien entouré. On sait où on veut aller et c’est pareil pour le troisième qui est déjà bien entamé.

Je viens d’une époque où t’écoutais les CD en regardant la pochette. Ça créait des images, c’était le film de la musique.

BEN plg pour Mosaïque
Tu soignes ton esthétique à travers tes covers et tes clips, c’est une partie du travail artistique qui t’intéresse particulièrement ? 

Oui de ouf ! Sinon ça serait éclaté au sol (rires). Je suis hyper investi dans tout ce que je fais. Je ne laisse rien au hasard. Dans BEN plg, le plg signifie : « pour la gloire ». C’est pour la beauté du geste, pour le symbole. C’est important de bien faire les choses parce que c’est ce qu’on laisse derrière. La cover, tous les gens qui écoutent l’album vont l’avoir sur leur téléphone, à quel moment je vais faire ça à l’arrache ? C’est trop important. En plus, je viens de cette époque où t’écoutais les CD en regardant la pochette, en lisant le livret. Chez moi ça créait des images, c’était le film de la musique. Un peu l’inverse d’une bande son.

Et pour les clips c’est pareil. Je ne veux pas mettre en image juste parce qu’aujourd’hui c’est quelque chose de nécessaire. Comme je le dis dans un morceau : « On fabrique des bolides avec des bouts de vis. » Ça veut dire que même si on est pas sur des budgets faramineux, en vrai on peut faire des trucs de ouf. Quand tu ajoutes de l’huile de coude tu peux faire des trucs de malade et c’est ce qu’on essaye de faire. Un clip comme celui de Parcours accidenté devrait normalement coûter 40.000 euros, mais on arrive à s’en sortir en mettant la main à la pâte. S’il faut que je prenne ma voiture pour aller faire des repérages pendant trois jours je le fais. Ça fatigue mais on kiffe.

Sur ta pochette, tu es dans un bus. Pourquoi ? 

Le bus c’est un lieu mystique en vrai, c’est pour ça que je voulais être dedans. En plus là c’est un bus de Lille et ceux qui sont de la région ils captent. Le bus c’est un endroit qu’on connaît trop bien, depuis tout petit. Mais surtout le bus c’est un lieu où tu croises plein de gens, plein de profils différents et les parcours qui vont avec. T’es entouré de tranches de vie hyper impressionnantes et y a une densité émotionnelle de fou. Le matin, tu vas croiser des gars de bonne humeur qui ont reçu de bonnes nouvelles comme des gens qui sont en train de se serrer la ceinture jusqu’à ne plus pouvoir respirer…

Pourquoi est-ce que tu préfères les chansons tristes ?

C’est plutôt une image. La mélancolie c’est quelque chose qui m’a toujours touché. Même dans les chansons qui font la fête, j’aime bien qu’il y ait une touche de mélancolie. Mais dans son histoire le rap français est empreint de ouf de mélancolie. Même aujourd’hui, des gars comme SCH ou Jul font des trucs super mélancoliques. Pareil pour Morad en Espagne ou El Grande Toto au Maroc. Leur musique fait la fête et rayonne de fou tout en étant mélancolique. Personnellement, ça me touche plus qu’un mec qui chante sa réussite. Après moi même je fais de l’egotrip, mais à ma sauce. Quand je dis : « Ma daronne remplit vingt frigos avec le prix d’un clip », c’est de l’egotrip, mais version BEN plg. 

Pour finir, il y a un truc qui était très présent dans ton premier album et qui a presque disparu dans celui-ci, c’est les références aux pâtes. Est-ce qu’on peut en conclure que désormais tu manges du saumon à tous les repas ?

Non pas du tout (rires). Par contre attention j’ai toujours volé du saumon, c’était un peu ma spécialité. Je ne dis pas aux gens de le faire. Le truc c’est que l’album précédent commençait par une référence aux pâtes donc ça a marqué. Là j’ai élargi les références à tout le frigo, mais sinon je mange toujours autant de pâtes. Par contre je suis une espèce de salopard gourmet, je me refuse dorénavant les coquillettes Éco+. Maintenant dieu merci je peux mettre quarante centimes de plus sur mon paquet et me faire des petites linguines gruyère huile d’olive.

C’est quoi la suite pour BEN plg ? 

L’avenir le dira. Moi-même je ne l’ai pas entièrement en tête. Ce qui est sûr, c’est que j’ai pas envie d’attendre un an avant de tirer. Je vais déjà laisser vivre un peu « Parcours Accidenté », on a encore des idées à réaliser autour de ce projet. Mais il faut d’ores et déjà savoir qu’il y aura un autre truc signé BEN plg dès 2022, et à mon avis, avant l’été. 


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Face à face Rencontres

Edge, la tête dans les nuages

Après « OFF », un premier projet sorti il y a un an, Edge revient avec la suite, « OFFSHORE », paru le 26 novembre 2021. Entre temps, le rappeur du 19e arrondissement s’est affiché aux côtés de Jazzy Bazz et Esso Luxueux pour un album en commun « Private Club ». Mais c’est entouré de la nouvelle génération qu’il fait son retour avec une mixtape de 14 titres. Au coin d’une table du restaurant de l’hôtel Amour près de Pigalle à Paris, nous avons rencontré Edge. Autour d’un thé vert que le rappeur apprécie accompagné de miel, il s’est confié sur son obsession du temps qui passe, son rapport à la météo et à l’argent. À la fin de l’entretien, il a pris le temps de poser quelques instants avec notre photographe, Jacques Mollet, dans les rues du 9e arrondissement. 


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En ce mois de novembre, l’artiste dont les humeurs sont rythmées par le cycle des saisons est affecté par le froid glacial qui a envahi Paris ces derniers jours. Enrhumé et fatigué, Edge se console par la sortie de son projet « OFFSHORE » qui lui « redonne du baume au coeur ». Une mixtape prévue depuis le départ comme la suite de son premier projet « OFF », sorti il y a un an, qui se clôturait sur le morceau 5h54. Ce n’est donc pas sans raison que le premier morceau de ce nouvel opus débute par une voix étouffée que les habitué.e.s du GPS connaissent bien : « Dans six minutes, il sera 6 heures. » Mais Edge, toujours coiffé de son indispensable durag, prévient : « La mixtape n’est pas forcément le déroulement d’une journée mais plutôt d’une période. C’est en tout cas une continuité de ce que j’avais vécu sur OFF. » Une période qui s’ouvre sur le titre Météo, métaphore des états du rappeur conscient de sa fragilité émotionnelle. 

Avec de l’oseille j’peux contrôler la météo.

Mais j’pourrais jamais rattraper l’temps qui passe.

Fuck c’est horrible, ouais c’est horrible.

– Edge, météo

Si l’artiste se revendique d’un « cœur froid » dans ses textes, l’humain caché derrière ses lunettes teintées de rose apparaît très sensible, sans chercher à s’en cacher : « Je suis quelqu’un de stressé et je ne suis pas le mec le plus confiant au monde. Je me suis senti plus à l’aise avec ce projet. Depuis OFF, je ne sais pas mieux gérer mes émotions mais je cherche à les accepter et les comprendre pour les extérioriser. » Marqué par plusieurs décès, il reste obnubilé par son impuissance face au temps qui passe : « J’ai peur de la mort. Sans vouloir être larmoyant, j’ai perdu trop de proches. Mais il y a perdre des proches parce que c’est des gens qui vieillissent, et perdre des proches comme ça du jour au lendemain. »

Lorsqu’il évoque ces souvenirs, Edge se frotte le front en baissant la tête, visiblement encore touché par son passé : « Le temps, c’est spécial pour moi, parce que j’arrive pas à chérir les moments par peur de ce qui va se passer le lendemain. J’ai peur de me réveiller un matin, comme ça a pu m’arriver, et qu’on me dise, cette personne n’est plus là. Sans que ça n’ait pu m’effleurer la tête que ça puisse arriver. » Le rappeur développe donc un rapport complexe au temps : « Le temps me fait peur parce que c’est l’inconnu. C’est l’inconnu du futur et les maux du passé. Ce qui me fait peur, c’est de voir le temps avancer sans pouvoir rien faire. » 

L’isolement avant l’éclosion

L’artiste préfère donc s’isoler : « Mon temps est spécial parce que je vis en décalé des autres. Je dors pas beaucoup et je suis debout très tôt. Quand il est 8h du matin, souvent je suis debout depuis quatre ou cinq heures et la journée, je me coupe pour me reposer. Du coup, j’ai du mal à me situer dans l’espace-temps. C’est un discours de foncedé (rires), mais les trucs qui sont pas rationnels comme le temps ça me perturbe de ouf. »

Dans ses paroles comme dans la vie, la quête de l’argent remplace ses peurs d’où le nom de « OFFSHORE » (se dit d’une société enregistrée à l’étranger, dans un pays où le propriétaire n’est pas résident, et qui profite des avantages fiscaux du lieu souvent appelé un paradis fiscal, NDLR) : « Je parle beaucoup plus d’argent sur cette mixtape, mais en ayant conscience que ce n’est pas ça qui va me faire me sentir mieux dans ma vie. Mais j’y pense tout le temps parce que je dois hustle (travailler, NDLR). J’ai eu des galères financières pas évidentes dans ma vie et je bosse pour ne plus avoir à me soucier de ça. » Sur le projet, Edge noie aussi ses peurs dans l’alcool : « J’ai un rapport malsain avec les substances. À une période de ma vie, je pensais que c’était la solution à certains maux mais en fait, pas du tout. Aujourd’hui, j’essaye de ralentir. »

Alpha Wann est le plus chaud parce qu’il n’a pas peur des prises de risques et de sortir de sa zone de confort.

Edge pour Mosaïque

Harcelé par sa banquière et une conquête féminine, Edge se terre dans sa solitude tout au long des 14 morceaux jusqu’au dernier titre introspectif Des nuages à la terre où le rappeur se livre : « J’ai un rapport très spécial à ce dernier morceau parce que je ne voulais pas le garder à la base. Il me touchait trop, il était trop personnel. Je l’ai écris à une période de ma vie qui n’était pas ouf. J’étais vraiment isolé pendant deux semaines, je ne voyais personne. Maintenant que c’est sorti, c’est cool parce que je capte que c’est une espèce de thérapie. Ce morceau, c’est le parfait résumé de ce projet. » Edge finit donc sur le dernier track par décrocher son téléphone mettant fin au mode « OFF » sur lequel il s’était branché depuis deux projets. 

« OFFSHORE » montre déjà des signes d’ouverture en invitant la nouvelle génération : Jäde, La Fève, Enfantdepauvres et Lowssa. Le rappeur s’est aussi diversifié musicalement. Accompagné de son producteur de toujours, Johnny Ola, ils ont ainsi fait appel à de nouveaux compositeurs dont Guapo du soleil : « Pour le son avec Jäde, on savait que c’était une couleur que nous n’arriverions pas à travailler seuls. Guapo est venu au studio. C’était tellement insolent. La veille, il avait fait une nuit blanche. Il s’est posé, il a dormi trente minute et il s’est réveillé en sachant ce qu’il allait faire. En une demi heure, il a fait de la magie. »

En collaborant avec Alpha Wann sur une prod two-step sur le titre 20.000, Edge assume aussi des prises de risques : « Avec Alpha, on a écouté des prods pendant facile deux heures et demi. Alpha est dur et c’est pas pour rien que c’est le plus chaud parce qu’il est exigeant. À la fin, je lui ai proposé cette prod que j’avais en stock depuis quelques semaines sans y croire une seule seconde. Il a écouté et il était partant. C’est une big prise de risque mais Alpha n’a pas peur de sortir de sa zone de confort. » À l’avenir, Edge veut continuer à proposer d’autres horizons musicaux. Si la boucle est bouclée pour la série « OFF », le rappeur espère encore étonner : « La suite ne sera pas drastiquement différente mais un peu. Je laisse la surprise. En tout cas, l’album n’est pas pour tout de suite. »

« OFFSHORE », le projet de Edge est disponible sur toutes les plateformes.


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Face à face Rencontres

Slimka, l’électron libre

Après deux projets et un prélude, Slimka, désormais âgé de 27 ans, a canalisé toute son énergie dans un album à la direction artistique claire et ambitieuse. Cassim Sall, de son vrai nom, est guidé par une vision de sa musique libre et indépendante qui se résume en deux mots : « Tunnel Vision », le nom de son premier opus, sorti le 18 juin 2021.

À cette occasion, Mosaïque l’a rencontré autour d’un verre près de Bastille. Il était ce jour là accompagné de deux de ses amis : Rudi et Omizs. Ensemble, nous avons évoqué les coulisses de ce projet, les relations franco-suisses en passant par la frilosité musicale des médias. Un échange long et intense, fidèle à l’ardeur revendicatrice du jeune rappeur. Une énergie capturée par notre photographe Ulysse Carbajal dont le shooting est à découvrir tout au long de l’article.

Au fond d’une cour parisienne du 4e arrondissement, Cassim Sall profite, entre deux interviews, d’une après-midi ensoleillée avec ses potes à l’occasion de la sortie de son premier album « Tunnel Vision ». Leur occupation : écouter du son. « C’est pas Luv Resval ça ? Je l’aime bien lui, c’est un bon. C’est un Alkpote en plus tranquille », plaisante celui qui se fait appeler Slimka, de son nom d’artiste. Souriant, avenant et blagueur, c’est ce qui émane de ce grand aux allures de mannequin, vêtu ce jour là d’un ensemble noir floqué au logo du groupe de metal américain Slayer, de ses lunettes de soleil carrées et de ses indispensables grillz. 

Décontracté, l’artiste nous accueille chaleureusement. Bien dans ses baskets, Slimka l’est aussi dans sa musique : « Je ne vous cache pas, j’ai assez confiance. Je sais qu’avec ce premier album, je suis resté fidèle à moi-même. J’ai simplement évolué mon délire et mon identité. » En route depuis deux ans, le projet porte en lui toute la maturation artistique d’un artiste à l’énergie débordante. Déjà en 2019, le nom de l’album : « Tunnel Vision » était tout trouvé. Une devise qui l’accompagne chaque jour. Plusieurs fois au cours de notre échange, il ponctue ses phrases de ces deux mots, preuve d’un état d’esprit constant : « Tunnel Vision, c’est comme No Bad (Le nom de ses deux premiers projets, NDLR), ce sont des mantras. J’aime bien quand les choses vont vite et droi) au but. Quand je n’ai rien qui me perturbe. L’idée aussi, c’est d’être toujours positif. Tu ne peux pas revenir en arrière, t’es dans un tunnel. »

Un mantra dans la musique, mais aussi dans la vie : « Le fait de me mettre en couple m’a stabilisé. Ce sont des choix personnels qui font que j’ai réussi à mieux percevoir ma vision. » L’opus de dix-huit titres est ainsi le fruit de l’émancipation de celui qui est désormais également producteur et directeur artistique d’un projet coloré, aussi surprenant par ses sonorités que par ses ambiances : « Je voulais proposer un album très orchestral. L’introduction résume la direction que je vais prendre dans le futur. Quelque chose d’organique avec des trompettes, des violons… » 

Transmettre la « déter » suisse 

Une direction nouvelle adoptée comme sur le morceau Taraxina aux accents dissonants en featuring avec Makala. Pour ce premier projet, le rappeur n’a pas souhaité se séparer de ses fidèles acolytes du groupe Xtrm Boyz (Makala et Dimeh, NDLR), tous deux présents sur la tracklist. Impossible pour le Genevois de produire « Tunnel Vision » sans représenter la Suisse : « Jai grandi en Suisse où rien ne se passe pour les artistes et la musique. Je veux me positionner en tant quenfant du peuple en donnant de la force aux gens que je kiffe et en essayant de rassembler. »

« Je souhaite que les artistes suisses n’aient plus besoin de passer par la France pour percer. En Suisse, il n’y a pas de star system. C’est mal organisé et ça fonctionne au ralenti. Rien n’a bougé depuis 20 ans. »

– Slimka

C’est lorsque l’on se met à évoquer la Suisse que le débat s’anime autour de la table du café, à deux pas de Bastille. Slimka est un personnage vigoureux, qui transmet ses idées avec passion et conviction : « Je souhaite qu’avec tout ce qu’on est en train d’entreprendre, les artistes suisses n’aient plus besoin de passer par la France pour percer. En Suisse, il n’y a pas de star system. Personne n’a fait mieux que Lomepal. (À l’occasion de la sortie de « Jeannine », le Parisien aurait été le premier artiste à se produire à trois reprises en moins d’un an sur les plus grandes scènes de Suisse romande, NDLR.) Ça fonctionne au ralenti. Rien n’a bougé depuis 20 ans. C’est mal organisé, il n’y a pas de médias et ceux qui existent renvoient vers des artistes qui ne sont pas Suisses. » 

Anciennement vendeur avant de se consacrer à la musique, le jeune rappeur a tout donné pour vivre de sa passion. Pendant un temps, il laisse sa vie, ses ami.e.s et son travail de côté pour se livrer corps et âme au rap : « On a perdu beaucoup dargent pour en gagner pas beaucoup. Peu de gens seraient prêts à faire ça. Il y a déter et il y a superdéter. Jai été superdéter. Bien avant moi, Dimeh a été superdéter, Makala a été superdéter. » L’artiste croit aux énergies positives et au travail qui finit toujours par payer. Sa réussite, il veut avant tout la transmettre pour « provoquer une émulation. Montrer que cest possible. Je veux donner de l’espoir. »

Donner de l’espoir, notamment aux jeunes genevois et genevoises qu’il trouve moins motivé.e.s que les jeunes français et françaises. Cassim nous pointe du doigt ainsi que notre photographe venu pour le shooting et s’exclame : « Regardez-vous tous, il n’y a pas des jeunes comme ça chez moi. Vous représentez un média déjà en place. Ici, les gens sont déter. Moi, je fais une réunion dans un bar avec des gens à Genève, ils font des trucs qu’ils kiffent pas faire. Les gens ne développent pas leurs propres trucs. C’est comme un pet dans l’eau, tu vois. Ça sert à rien (rires). » 

« Il faut penser art »

S’il paraît désemparé face à l’immobilité de la jeunesse de Genève, Slimka regrette la frilosité française face aux nouveautés musicales. Souvent, lui et ses deux amis, Omizs et Rudi, comparent la France aux États-Unis, regrettant que les top titres soient des sons mainstream et que les médias français ne fassent pas l’effort de s’intéresser plus à la Suisse : « Ils sont craintifs face à une musique quils ne connaissent pas. Ça se trouve ce que tu fais cest trop lourd et ça a peut-être cinq ans d’avance, mais là, pour le moment les gens n’en ont rien à foutre. Même aux « Planète Rap », ce sont les artistes non-français qui nous invitent. »

Difficile aussi pour l’artiste d’échapper aux comparaisons : « Si je mets un durag et des lunettes, on mappelle Freeze Corleone. Je me mets les cheveux blonds en arrière, je suis Laylow. Si un artiste nest pas dans une case, il est dans une niche. »

Tous s’accordent à dire que le marché français de l’industrie musicale n’est guidé que par les ventes. À gauche de Slimka, Rudi avec sa casquette des Chicago Bulls, explique : « C’est compliqué dans ce pays de faire ce que tu veux parce que le marché peut te baiser à tout moment. » À droite, Omizs, les yeux bleus, agite ses bras entièrement tatoués pour poursuivre la discussion pleine d’émulation : « On est en train de montrer qu’il faut penser art. Ne pensez pas à vendre. Si tu fais du bon art, tu vas vendre. Comme Basquiat. »

Cassim se montre entouré, accompagné par des proches qui croient en lui et en son travail. C’est le cas d’Omizs qui a commencé la musique en apprenant à connaître Slimka et qui tout au long de la discussion interviendra pour soutenir la vision de son pote : « Il y a la place pour Slimka fort. Je pense que la Superwak Clique (un collectif suisse fondé en 2014, dans lequel Slimka a débuté dans la musique, NDLR) a mis la lumière sur la Suisse. Ils ont mis en avant une musique jamais vue. Moi, je les appelle les JackBoys européens (un collectif de rappeurs américains signés sur le label de Travis Scott : Scott’s Cactus Jack Records, qui comprend Sheck Wes, Don Toliver, Luxury Tax et Scott’s DJ Chase B, NDLR). Ils ont ramené de l’art. Et surtout de l’art nouveau. Donc forcément, ça marche. »

Une liberté artistique revendiquée par l’auteur de « Tunnel Vision » qui s’est associé pour cet album à des artistes éloignés de son univers pour des premières collaborations franco-suisses, notamment avec Jok’air ou Laylow. Le featuring avec Laylow sur le morceau Film Fr date d’il y a deux ans. Entre temps, le titre a été retravaillé pour coller à la nouvelle direction artistique du créateur de « Trinity » qui a souhaité revoir son texte et ses choix de voix. 

Slimka est habité, capable de parler de rap avec autant d’énergie que lorsqu’il parle de la rencontre à Genève entre le président des États-Unis, Joe Biden, et le chef de la Russie, Vladimir Poutine, qui a lieu en même temps que notre échange. L’enfant du peuple représente à lui seul l’identité du rap suisse qu’il définit comme étant essentiellement « de l’énergie ». Selon lui, « tout est une transmission de chacra et d’amour. Les artistes suisses sont très libres. On a pas trop de barrières musicalement. Je n’ai pas peur de tester et d’échouer. Ça ne veut pas dire que j’ai perdu. Il faut penser Tunnel Vision. »

Une vision poussée jusque sur la cover du projet qui a été inversée pour donner un rendu futuriste, à la manière d’une énergie prête à frapper et à l’image de son album qu’il considère d’ores et déjà « comme un classique ». Toujours tourné vers le collectif, il sait qu’il doit cette intemporalité aux dix-sept producteurs présents sur l’album. Alors que sa dernière journée de promotion se termine à notre terrasse, Slimka se donne toujours autant dans les échanges. C’est finalement Omizs qui conclut en terminant son verre de Coca : « C’est la musique qui fera les choses, c’est tout ce que j’ai à dire. » Tunnel Vision donc.

Retrouvez « Tunnel Vision » de Slimka dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Entretiens Rencontres

Viens On Discute : « J’adore revisiter le passé »

Comme beaucoup de sa génération, Andy découvre l’art de la rime dans les années 2000 avec La Fouine et Diam’s sans vraiment savoir ce que c’est. Plus tard, c’est l’accent marseillais des Psy 4 De La Rime qui lui donne réellement le goût du rap. À la même époque, le jeune lycéen reçoit son premier smartphone et filme tout ce qui l’entoure pour raconter des histoires et surtout pour ne pas oublier. Une décennie plus tard, c’est ce même amour de la musique, teinté de nostalgie, qui va le pousser à conter l’histoire du rap français sous forme de petits documentaires sur sa chaîne « Viens On Discute ».

Cela fait à peine un an que tu as lancé ta chaîne YouTube. Qu’est-ce qui t’as poussé à poster ta première vidéo ?

C’était au début du premier confinement. Je me suis lancé parce que j’étais au chômage partiel. J’ai eu le temps de faire ce que je voulais. Ça faisait quatre mois que j’essayais de sortir une vidéo sur le rap. Mais en réalité quand tu bosses, c’est hyper chaud de se dire : « Vas-y ce week-end, je fais que ça. » À chaque fois, je rentrais tard chez moi et le week-end je me mettais une cuite et je n’avançais jamais. Alors au moment du confinement, je me suis dit : « Mec, là, tu n’as aucune excuse. »

Pourquoi as-tu choisi « Viens On Discute » comme nom pour ta chaîne ?

J’ai trouvé « Viens On Discute » avant de découvrir la chanson de Disiz du même nom. À la base, ça me vient d’une idée pourrie que j’ai eue. Mon prénom c’est Andy et pendant un temps j’ai été matrixé par le gimmick « Sku sku ». Je voulais faire un jeu de mots avec « Andy » et « Sku ». De là est né « Viens On Discute ». Lorsque je me suis mis à chercher une chanson pour faire un générique, je suis tombé par chance sur le son de Disiz. J’ai grave écouté cet artiste mais je n’avais pas du tout le souvenir de ce morceau. Cette phrase, « Viens On Discute », allait parfaitement avec le délire que je voulais développer sur ma chaîne. Je n’avais pas envie d’être comme ce que je voyais déjà sur YouTube. 

Tes dernières vidéos sont présentées comme des documentaires. D’où te vient cette envie de documenter le rap de notre époque ?

Quand je mets « documentaire » en vrai, c’est un peu de la branlette intellectuelle. Je me dis que ça va attirer des gens (rires). Pour l’anecdote, j’ai vu qu’un gars avait juste tapé « Documentaire Histoire » et il est tombé sur ma vidéo à propos de SCH. Ça veut dire qu’à la base le mec était parti pour regarder un truc sur Hitler et a fini par regarder le jeune SCH, crâne rasé, coupe plaquée gel. C’est beau (rires). Plus sérieusement, même si je n’ai pas 30 ans, j’écoute du rap depuis assez longtemps et j’avais envie de raconter comment c’était avant, quand ce n’était pas encore une musique mainstream. Sur YouTube, je trouve qu’il n’y avait que des analyses d’albums. Je trouve ça bizarre d’intellectualiser la musique au point d’analyser toutes les phrases, même si ça m’arrive de le faire aussi. Je préfère discuter et raconter des histoires. J’adore le storytelling, que ça soit dans le rap ou dans d’autres domaines d’ailleurs.

« Je trouve que c’est bizarre d’intellectualiser la musique au point d’analyser toutes les phrases. »

– Andy de la chaîne « Viens On discute »

Qu’est-ce que tu aimes dans le fait de raconter une histoire ?

Ce sont les petits détails qui me font kiffer. J’aime bien glisser des petites anecdotes de ma vie dans mes histoires. Je me dis que ce sont peut-être des anecdotes de la vie d’autres gens aussi. Par exemple, si je fais une vidéo sur quelque chose qui s’est passé en 2016, je vais commencer en disant : « Lebron James vient de remporter son 4e titre contre les Golden State Warriors, en même temps la France connaît les débuts de Nuit Debout. » Ceux qui l’ont vécu vont se dire : « Ah ouais, c’était à cette époque-là. » J’adore donner des petits éléments de contexte.

Tout ça part du fait que je suis nostalgique depuis que je suis tout petit. J’adore revisiter le passé. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je fais des vidéos. Je pense que j’ai peur d’oublier des choses. Dans mes toutes premières vidéos, dans les années 2010, je filmais mes potes et ce qu’on faisait pour ne pas oublier qu’à ce moment-là on s’était trop marré.

Tu fais de la vidéo depuis longtemps ?

C’est marrant parce que souvent les vidéastes disent : « Ouais moi j’ai découvert la vidéo avec le vieux caméscope de mes parents ». Moi, c’est venu quand j’ai eu mon premier smartphone, un vieux Galaxy S, je m’en souviens (rires). C’est la première fois que je pouvais filmer, du coup je le faisais tout le temps, surtout les conneries de mes potes. Au bout d’un moment, je me suis mis à faire des montages. C’était éclaté mais j’ai progressé à force d’en faire. Plus tard à Science Po, nous étions quelques-uns à savoir à peu près filmer donc je me suis mis à en faire de plus en plus. C’est là que j’ai eu le déclic. Je me suis dit : « C’est ce que je veux faire comme travail, c’est pas du tout la politique publique de santé ou je ne sais quoi… »

Quelles sont tes inspirations pour la création de vidéos ?

Je pense qu’il y a forcément un fantôme du Règlement qui plane au-dessus de moi, parce que je l’ai beaucoup regardé et que c’était l’un des premiers à parler de rap sur YouTube en France. C’est plutôt du côté des journalistes rap que je m’inspire. Je pense que Jean Morel est l’une de mes plus grosses sources d’inspiration. Récemment, je lisais l’une de ses interviews où il disait : « Si tu penses au clic t’es mort. » Très souvent, j’essaie de me rappeler de cette phrase, car sur YouTube, on peut vite être tenté de faire ce qui plaît pour gagner en notoriété. 

J’ai fait pas mal de vidéos sur des artistes émergents et ce n’est pas forcément ce qui marche le mieux. C’est très dur de se motiver derrière, surtout quand tu vois que lorsque tu parles d’Ademo (PNL, NDLR) ou de SCH ça atteint les 100 000 vues facilement. Mais je ne bâcle jamais mes vidéos. Quand j’en sors une, j’en suis fier et j’estime que c’est un travail de qualité même si ça peut être très frustrant de passer un mois à bosser sur quelque chose qui ne va faire que 2 000 vues. Si tu ne fais pas du tout de vues, c’est sûr que tu vas te démotiver automatiquement. L’été dernier, je me suis dit au bout de quatre mois sur YouTube : « Ça ne sert à rien ce que tu fais. Personne ne le voit. »

Qu’est ce qui t’as fait tenir ?

En vrai, c’est le chômage (rires). Plus sérieusement, c’est le temps libre. J’habite à côté de la plage et l’été c’est juste impossible de se motiver. Donc au lieu de sortir tout le temps et de culpabiliser, j’ai décidé de me poser tout le mois d’août pour bosser à fond sur mes projets. Petit à petit, j’ai repris confiance. J’ai eu un peu plus de vues et surtout quelques personnes du milieu rap m’ont donné de la force. Neefa ou Raphaël Da Cruz m’ont envoyé des messages pour me dire qu’ils aimaient ce que je faisais. Forcément, ça motive à fond.

Tu commences à avoir une vraie communauté. Est-ce que tu penses désormais à des projets que tu n’envisageais pas au départ ?

Pas spécialement. Ça ne m’a pas forcément donné de nouvelles idées. Par contre, j’ai appris à beaucoup plus réfléchir sur le timing de mes vidéos. La plupart des choses que je vais proposer maintenant vont être liées à une actualité. Celles qui ne le sont pas, je vais essayer de les sortir à des périodes où il y a un peu moins de sorties musicales.

Pour finir, une petite recommandation musicale ?

Je vais vous conseiller un album que j’ai découvert sur Grünt Radio. C’est « None of the Clocks Work » d’Amir Obe. Le projet date de 2017 mais j’écoute ça en boucle. Surtout NATURALLY et CIGARETTES. Il faut streamer ça fort !

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Face à face Rencontres

Dame Civile, le refus fraternel des concessions

L’expérience a montré qu’être frères et faire de la musique ensemble peut mener au sommet de la Tour Eiffel. S’ils n’ont musicalement pas grand chose à voir avec PNL, Dame Civile a les liens du sang et l’ambition d’une proposition nouvelle en commun. Avec leur quatrième EP « Nouvel Âge », sorti le 2 avril 2021, le duo a voulu « simuler des expériences extrêmes qui nous font sortir de la banalité du quotidien ». L’amour, la drogue, les rêves… Marvin et Killian, respectivement compositeur et auteur, ont déployé un univers unique en son genre à travers un projet de huit titres. Nous les avons rencontrés quelques jours avant la sortie, au détour d’une rue parisienne et entre deux sessions d’enregistrement.

Pendant la discussion, leur voix se sont chevauchées naturellement, sans qu’aucun des deux ne cherchent à couper la parole de l’autre. Bras croisés, épaules relâchées, ils ont répondu en cherchant toujours les mots justes à nos questions. Après quarante-cinq minutes d’échange, nous les avons suivis dans les rues du VIe arrondissement de la capitale pour capturer quelques images. Parfois souriants, parfois neutres, l’un en avant, l’autre en arrière, ils se sont laissés aller au grès des consignes de Jacques, le photographe, et de nos regards curieux.

Dans l’ombre d’un studio parisien niché au cœur du quartier Saint-Germain à Paris, Marvin et Killian, deux hommes élancés aux allures de modèles, sont loin de leurs racines séquano-dionysiennes, terme étrange pour désigner le département de Seine-Saint-Denis. Aussi étrange que peut l’être la musique de ces deux frères passionnés, prêts à ouvrir une nouvelle brèche sur le spectre étriqué des genres musicaux. Ni pop, ni électro, ni rap… Dame Civile refuse de choisir, préférant se ranger du côté du « hip hop alternatif ». Eux qui auraient d’ailleurs préféré ne pas se définir : « Notre musique est claire pour nous. C’est plutôt pour le public et l’industrie musicale que nous avons mis des mots sur notre style, pour que ce soit recevable. » Comment, alors, poser des mots justes sur un genre irrésistiblement insaisissable ?

À l’image de leur EP « Nouvel âge », Dame Civile arrive sur la scène française avec une proposition neuve. Une proposition poétiquement conforme, incarnée par le morceau pop Château de sable puis, sans transition aucune, hérétiquement révoltée comme sur le titre Magie Noire : « Nous aimons beaucoup jouer sur les polarités : le bien, le mal, la lumière, lobscurité. Cest vraiment notre culture. Nous aimons avoir dans chaque projet, un morceau expérimental. »

Une bipolarité qui ressemble aux deux hommes, face à face dans le studio. Si les textes de Killian sont imprégnés de délicatesse, le jeune homme, vêtu d’un tee-shirt noir et blanc zébré, se moque gentiment de son double avec un regard complice : « Le morceau Magie Noire était beaucoup plus doux avant que tu ne passes dessus. » Une douceur qui contraste et se mêle à l’énergie obscure des prods de Marvin, marqué par l’atmosphère de Noisy-le-Sec, ville dans laquelle ils ont grandi et vivent toujours : « Le 93 minspire énormément dans mes compositions pour ce côté sombre et oppressant. Ce sont des ambiances vécues que l’on essaye de retranscrire : tension, violence, paranoïa… »

Une noirceur contrebalancée par l’aura lumineuse que dégage leur fusion. Entre ombre et lumière, les deux frères tiennent leur équilibre musical de leurs expériences de vie : « Nous avons toujours vécu entre deux mondes. Un plus opaque à Noisy-le-Sec et un autre, plus ensoleillé, dans le Var où nous avons de la famille et où tu célèbres la vie : soleil, mer, quiétude. » 

Nous ne voulons pas diriger l’imagination de l’auditeur.rice en intellectualisant la musique avec un texte qu’il faudrait forcément comprendre.

– Dame Civile

Avec un père musicien « porté sur les énergies et le monde de l’invisible » et une mère « beaucoup plus cartésienne », Dame Civile semble avoir toujours vécu sur un fil, à la frontière de deux univers sans jamais choisir, préférant tirer le meilleur de chacun. Un sentiment qui se retrouve dans leur conception musicale : « Nous accordons autant d’importance à la prod qu’au texte. Les deux sont indissociables l’un de l’autre. Pour nous, les sonorités envoient un message. »

Parfois même, les mots leur semble désuets d’intérêt face à l’émotion des notes. C’est le cas avec Temps Un qui ouvre l’EP ou avec la voix céleste du morceau Nuage qui le clôt : « Nous ne voulons pas diriger l’imagination de l’auditeur.rice en intellectualisant la musique avec un texte qu’il faudrait forcément comprendre. Nous voulons servir une ambiance, un flow et une énergie. » 

Avec le groupe, il ne faut pas chercher à tout élucider parce qu’il n’y a parfois rien d’intelligible, mais tout de sensible. Une vision cristallisée par le titre Magie Noire : « À la base, l’idée du morceau, c’était de parler d’une fille perdue, c’est un thème qui revient souvent quand j’écris, explique Killian, puis mon frère est arrivé et a rajouté cette sonorité très sombre. La jeune fille s’est finalement transformée en une espèce de sorcière. » Une histoire qui aurait pu commencer par « Il était une fois… », tant la musique des deux frères mériterait d’être mise en scène. Marvin confie d’ailleurs n’avoir « contrairement à beaucoup de producteur.rice.s, jamais vu de couleurs » au moment de composer, mais plutôt « des images qui défilent ». Le duo rêverait même « qu’un jour, une machine soit créée pour reproduire en 3D l’ambiance que nous avons dans la tête et qui serait projetée à chaque début de morceau ». 

Marvin et Killian sont des visionnaires, qui voient toujours plus loin et toujours plus grand, et dont l’album en préparation sera leur « œuvre principale ». Un projet dans lequel ne devrait apparaître aucun featuring, puisque le duo préfère se construire à deux avant de s’ouvrir aux autres. Seule exception faite pour Dioscures, architecte de l’album « Trinity » de Laylow, qu’ils croisent lors d’un séminaire à Bruxelles. Devant l’alchimie de leur rencontre et parce que « c’est un producteur », Dame Civile accepte de collaborer. Ensemble, ils composent DO.R2.MI. Le morceau aérien atterrit finalement sur la tracklist de l’album « Ciela » de Dioscures et s’impose comme l’un des titres les plus réussis du projet.

L’EP « Nouvel Âge » sonne comme une nouvelle étape pour ceux qui regrettent d’avoir parfois « trop écouté les hommes » en matière de musique : « Avec ce projet, nous avons l’impression d’être beaucoup plus nous-même et de faire moins de concessions. » Lorsqu’on leur demande s’ils pensent pouvoir se rendre accessible au grand public, tout en restant fidèle à leur essence, leur détermination est unanime : « En France, les artistes ont du mal à se faire confiance. Nous pensons que la musique est avant tout une expérience unique à partager et non pas un objet à consommer. Si l’on parvient à créer des émotions, bonnes ou mauvaises, chez les gens, nous aurons réussi. » Une ambition légitime pour ceux qui veulent parler à tous, aux bourgeois.e.s comme aux banlieusard.e.s et à ceux qui ne sont pas que l’un ou l’autre mais qui sont comme eux : « un peu des deux ».

« Nouvel Âge » de Dame Civile est disponible sur toutes les plateformes de streaming.

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Décryptages Investigation

Joanna : le chant de la sensualité

Après avoir exprimé ses frustrations amoureuses aux côtés de Laylow, Joanna n’en finit plus de vibrer. C’est à l’aube d’une Saint-Valentin confinée, le 10 février 2021, que l’artiste a souhaité sortir des sentiers battus, comme pour réveiller nos cœurs endormis. Prenez deux figures du porno français et un morceau plein de désir, vous obtiendrez un clip sur-mesure, emprunt de créativité, d’engagement et de bienveillance. À distance, la chanteuse est revenue avec nous sur les coulisses du visuel de son dernier single : Sur ton corps.

Une petite caméra à la main, Joanna s’approche discrètement de LeoLulu pour capturer l’intensité de leurs ébats. Dans les draps blancs du studio Maurice à Asnières-sur-Seine (92), la jeune rennaise a réuni le duo français, stars du porno homemade, pour donner vie à son dernier single Sur ton corps. Pendant trois minutes de frénésie disponibles sur Pornhub depuis le 10 février 2021, le couple s’enlace et performe à la cadence de la voix sensuelle de la chanteuse. 

Pour l’artiste, ce virage artistique, pourtant inédit, est apparu comme une évidence. Elle nous raconte : « Ça fait longtemps que j’avais cette idée en tête. Je suis en contact avec LeoLulu depuis qu’il·elle·s m’avaient demandé l’autorisation d’utiliser mon morceau Séduction pour l’introduction d’une de leur vidéo (Présent sur son premier EP : « Vénus » (2020), NDLR). Nous n’avions pas encore eu l’occasion de lier véritablement la musique et le porno ensemble. Ce clip était l’occasion parfaite et j’ai tout de suite pensé à il·elle·s. Je leur ai proposé pendant le premier confinement et il·elle·s ont dit oui tout de suite. »

« J’ai dû m’adapter à leur contrainte : c’était un tournage d’une heure avec une seule prise. Il·elle·s ne voulaient pas faire l’amour deux fois dans la journée. »

– Joanna

Sur le plateau, Joanna n’en est plus à son premier coup d’essai en tant que réalisatrice. Elle donne le rythme, accompagne les acteurs·rices et filme. Tout en guidant les premiers traits de ce visuel décomplexé, elle se confronte à la spontanéité de l’acte sexuel. « J’ai dû m’adapter à leur contrainte : c’était un tournage d’une heure avec une seule prise. Il·elle·s ne voulaient pas faire l’amour deux fois dans la journée, mais au moment du tournage, il·elle·s se sont sentis prêt·e·s à tourner les autres plans où il y a des projections d’images en ombres chinoises. C’était très freestyle », explique Joanna en précisant que le duo jouait pour la première fois devant d’autres personnes. Elle ajoute : « Il·elle·s devaient parfois faire des pauses parce qu’il·elle·s n’arrivaient pas trop à se concentrer. » 

Crédit : Capture écran du clip Sur ton corps.

Lola Levent, manageuse de l’artiste, a assisté au tournage avec attention. Elle témoigne : « Nous avons pris beaucoup de précautions pour que LeoLulu ne se sentent obligé·e·s ou forcé·e·s de rien et que le consentement soit respecté à chaque instant. Il y a eu une très belle bienveillance sur le tournage. »

Avant de concrétiser cet élan de créativité, Joanna a pourtant eu des appréhensions. Préjugés, idées reçues, stéréotypes, la jeune femme confie sa surprise d’avoir eu tant de retours positifs : « J’avais peur que l’on me pointe du doigt par rapport à mon discours féministe et au fait que je mette en scène deux blancs hétérosexuel·le·s avec une sexualité non-inclusive. Le public a finalement bien reçu mon message et l’esthétique a plu. »

Pour préparer le visuel, les discussions ont été nombreuses en amont du tournage pour s’assurer de la justesse du ton. Même si « leur manière de faire l’amour reproduit un schéma classique hétéronormé », elle raconte avoir voulu équilibrer le propos par le choix des images. « Je ne voulais pas que le focus se fasse uniquement sur le plaisir de la femme, mais plutôt sur celui des deux. Tout en étant consciente que mon point de vue est biaisé par nos constructions sociales. »

Ambrr, la co-réalisatrice et amie de l’artiste, le confirme : « Nous voulions de la réciprocité, pas comme dans le porno basique. Le fait que LeoLulu soit un vrai couple, deux personnes amoureuses qui font l’amour, ça nous a permis de laisser la caméra tourner pendant une heure sans diriger leurs rapports sexuels. »

Crédit : Capture écran du clip Sur ton corps.

Pour utiliser Pornhub sans donner de la lumière au site X, l’artiste a dû jouer les équilibristes. Si elle avoue avoir eu peur de s’associer à la plateforme, régulièrement controversée, LeoLulu a fini par dissiper ses doutes : « En tant qu’acteur·rice·s porno, il·elle·s m’ont expliqué que ce n’est pas une situation noire ou blanche. J’ai voulu me servir du problème pour le critiquer. Instagram, Facebook ou Twitter véhiculent des messages tout aussi problématiques, mais on en parle moins car ce n’est pas du porno. »

Pour exécuter cette gymnastique, Joanna et son entourage ont décidé de mettre en avant le Syndicat du travail sexuel en France (STRASS) avec un message de prévention, affiché dès le début du clip : « Les travailleur·se·s, et particulièrement les femmes, sont régulièrement victimes de violences dans le cadre de leur profession. » 

Une manière de remettre en avant les difficultés d’exercice de la profession : « Le fait que le sexe soit tabou m’énerve. Je trouve ça hypocrite. C’est quelque chose qui régit notre société et on fait comme si cela n’était pas le cas. Ce tabou met en danger les gens qui travaillent dans le sexe. Ce sont des humain·e·s qui ne se font pas respecter. Le fait de les voir m’a fait prendre conscience de la difficulté de ce travail. C’est une profession vraiment à part entière et qui devrait être reconnue. »

Sortie de l’expérience, Ambrr fait d’ailleurs un autre constat : « Filmer ces moments de sexe était beaucoup moins vulgaire que certaines scènes auxquelles j’ai pu assister entre des réalisateurs et des modèles qui ne sont pas bien traitées. »

Crédit : Éléa Jeanne Schmitter/Émilie Pria.

Si cette proposition se démarque nettement de clips musicaux français, Vald avait déjà, avant elle, utilisé les rouages de l’industrie pornographique dans l’un de ses visuels. En 2015, le rappeur d’Aulnay-sous-Bois (93) se mettait en scène devant les ébats de Nikita Belluci et Ian Scott pour son morceau Selfie. Sur un tout autre registre, l’acte sexuel reprenait les codes du porno traditionnel en affichant une domination de l’homme sur la femme.

Six ans plus tard, Joanna ne souhaite pas pour autant condamner la démarche artistique de Vald : « Je suis une femme et j’en ai marre de me faire écraser par le patriarcat. Lui, c’est un mec blanc, hétéro, avec du pouvoir, donc je ne pense pas qu’il ressente le besoin de renverser les codes. Je ne blâmerais pas le fait qu’il ne se soit pas exprimé autrement. C’est comme aller manifester pour une cause qui ne te concerne pas, c’est dommage, mais je respecte. »

Si la jeune artiste, aux cheveux parfois orangés, n’a pas pour ambition de faire de la musique engagée, elle cherche à utiliser la notoriété dont elle dispose pour faire circuler ce qu’elle considère comme des « ondes positives ». Elle conclut : « Je sais qu’en chantant, j’influence. C’est pour cela que je fais attention à mes messages et j’y mets du poids. » Au téléphone, Ambrr voit loin lorsque l’on évoque la suite de la carrière de son amie, avant de tempérer : « Ça ne dépend pas que d’elle. Le public est-il prêt à recevoir son discours ? C’est ça la question. »

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Entretiens Rencontres

Alkakris : « Dans ce premier album, je voulais que chaque track soit un voyage »

Producteur, compositeur et interprète, Alkakris se classe parmi les quelques privilégiés qui peuvent se targuer de pouvoir construire une œuvre par la seule force de leur créativité et de leurs compétences. Avec « Loin des yeux », le jeune strasbourgeois livre un premier album coloré et s’approprie la frénésie de la scène Soundcloud à travers dix titres. Au téléphone, il répond avec spontanéité à nos questions et tente de poser des mots sur ce qu’il aime appeler : son mood. Rencontre avec un solitaire.

Tu sors aujourd’hui ton premier album : « Loin des yeux ». Quand le processus créatif de ce projet a-t-il débuté ?

J’ai préparé cet album de septembre 2020 à janvier 2021. C’était la rentrée et je voulais me lancer sur quelque chose de neuf. J’ai évolué musicalement et je voulais le concrétiser à travers un projet. Je n’avais qu’un seul son en stock, je suis presque parti de zéro. J’ai déjà sorti des mixtapes et des EP, mais je voulais être vraiment fier de quelque chose. C’est le disque que j’ai le plus peaufiné, j’ai pris soin des détails, que ce soient mes paroles, le choix de mes instrumentales ou le mix de mes morceaux. Je voulais que chaque track soit un voyage. Beaucoup ont pu me découvrir sur le premier morceau de la mixtape « Tambora » de 1863 et j’ai hâte de savoir s’ils pourront rentrer dans mon univers et comprendre où je veux les emmener. 

Comment as-tu travaillé sur le projet ?

J’ai tout enregistré et composé chez moi et j’ai réalisé le mixage et le mastering. C’était important que mon premier album soit confectionné à 100 % par moi-même. C’est aussi pour cela que je n’ai pas fait de collaboration. Lorsque je suis seul, je crée plus facilement. Je me sens plus libre. Je ne connais pas encore les sessions en studio avec plus de monde, mais je sais que travailler en autonomie me permet d’être plus concentré et focus sur ma musique.

Ne risques-tu pas de manquer de recul sur ton art en restant seul ?

Je me suis entouré de producteurs qui ont plus de compétences que moi pour avoir des retours. Je pense notamment à Axel Logan. Je leur ai envoyé l’album une fois terminé pour me permettre de progresser sur le plan technique. Je ne modifie pas pour autant ma création, mais je note leurs conseils pour améliorer mes projets futurs.

Pourquoi « Loin des yeux » ?

« Loin des yeux » parce que « près du cœur ». Il y a une dimension personnelle dans ce nom et c’est ce que j’ai voulu montrer. L’album est intime, plus près de ce que je suis. Avec ce titre, je voulais aussi faire référence au fait que je ne suis pas encore connu du grand public.

Tu t’exprimes beaucoup plus que sur tes projets précédents sur lesquels tu laissais d’ailleurs de nombreux titres sans paroles. Pourquoi ce changement ?

Je parle plus pour que les gens me connaissent mieux. Je me suis particulièrement livré avec « Loin des yeux ». Je pense d’ailleurs faire une pause avant de le refaire autant. Il faut vivre pour raconter des choses et je ne veux pas parler pour rien. Faire des prods me permet de continuer de rester productif malgré tout.

Quelle partie de toi as-tu voulu montrer ?

Je parle des relations qui m’interrogent beaucoup. Qu’elles soient amicales ou amoureuses. Celles que je vis, mais aussi celles que j’observe. Je me posais des questions que l’on se pose tous sur le plan relationnel, et dans l’album, je partage les réponses que j’ai trouvées.

D’où tiens-tu ce flow si particulier, presque murmuré ?

Je suis toujours en train de construire mon flow. Je découvre ce que je peux faire petit à petit. Pour le développer, je m’inspire uniquement de ma musique. Mes prods sont hip hop, mais aussi très alternatives, et je pose naturellement ma voix dessus selon ce qui me vient. Je ne me considère pas rappeur. Je ne suis pas assez technique dans mes lyrics et mon approche est différente. Je dirais surtout que j’interprète. Je pourrais même imaginer chanter un jour, mais je n’ai pas encore assez travaillé ma voix.

Je suis très proche de la trap soul. C’est dans ce genre-là que j’aime créer et que je me sens le mieux. C’est un mélange de hip hop et de soul, mais aussi de future beats.

Alkakris

Tu joues avec des sonorités très rondes et cloud. Comment est-ce que tu dessines la musique que tu proposes ?

Je suis très proche de la trap soul. C’est dans ce genre-là que j’aime créer et que je me sens le mieux. C’est un mélange de hip hop et de soul, mais aussi de future beats. C’est une manière de produire du son que l’on retrouve beaucoup sur Soundcloud et qui peut mixer de la house ou de la deep house. Ce style me parle particulièrement parce qu’il me permet de ne pas rester enfermer dans une couleur musicale. La prod de Nuances du Cœur est un exemple de ce que cache le délire Soundcloud, très riche et imprévisible. Je peux tester plein de choses et illustrer des moods très diversifiés, tout en gardant une unité. Je suis aussi très ouvert au sample. Dès que je trouve une loop qui me parle, je la récupère et je la façonne à ma manière. C’est d’ailleurs le cas de la boucle de piano sur le premier son : Eole.

Ce premier track se démarque de toutes les autres productions. Pourquoi avoir choisi un piano nu pour entamer ton album ?

Je voulais proposer une introduction à contre-pied pour donner le ton. Elle pose un cadre différent de ce qu’on a l’habitude d’entendre. J’ai longtemps hésité avant de la placer définitivement en tête de la tracklist parce qu’elle sort de la cohérence musicale des autres morceaux, mais j’aimais son élégance. Je veux que l’auditeur s’interroge et se dise : « Je vais écouter un album spécial. »

Le morceau Sans Paroles fait le même effet.

Je voulais casser les codes d’un album sérieux. Je fais ça uniquement pour le kiff et j’espère que le public le sentira. J’ai laissé tout l’espace à la prod en rajoutant simplement ma voix en topline. J’ai enregistré ma voix en une seule prise. Le titre fait aussi office d’interlude pour séparer l’album en deux parties. Nous retrouvons beaucoup plus d’auto-tune dans la deuxième moitié de l’album que dans la première. C’est quelque chose que je ne fais jamais et je voulais prévenir ce changement de mood avec Sans Paroles.

Pourquoi avoir choisi de modifier ton timbre cette fois-ci ?

C’est l’un de mes amis qui m’a poussé à utiliser l’auto-tune. J’ai découvert le traitement de voix avec cet album et ça m’a surpris. C’est mathématique et j’ai trouvé ça sympa. Je trouve aussi que c’est de la triche (rires). Tout ce que tu tentes est juste. Je n’en utiliserai qu’avec parcimonie.

Nous pouvons entendre un cri de loup parcourir l’album. Qu’est-ce qu’il signifie pour toi ?

C’est ma signature. Dans mes projets précédents, j’ai beaucoup repris le lexique et l’imagerie du loup et de la meute. J’ai donc choisi ce hurlement comme une marque de fabrique. Elle ressemble aussi beaucoup à celui que l’on entend sur la « don dada mixtape vol.1 » !

La cover de « Loin des yeux » est très épurée. Comment l’as-tu pensé ?

Je l’ai réalisée avec un ami de Strasbourg (Instagram : @beupsss) avec qui je voulais travailler depuis longtemps. Il a ramené un miroir sur lequel je me suis posé et nous avons fait un shoot très simple. Je voulais une photo classe qui attire l’œil. J’ai aussi joué avec l’image du point que l’on retrouve partout sur la pochette et sur mon esthétique de manière générale. C’est d’ailleurs le nom de l’outro de l’album (Le Point) qui vient conclure l’album avec une instrumentale douce.

Souhaites-tu clipper certains morceaux ?

Bien sûr. Un premier clip arrive dès la semaine prochaine. Un visuel dans une usine désaffectée, avec une BMW, un stade de foot… J’ai voulu agencer plusieurs moods qui me représentent. J’ai hâte que le public puisse le découvrir.