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Viens On Discute : « J’adore revisiter le passé »

Comme beaucoup de sa génération, Andy découvre l’art de la rime dans les années 2000 avec La Fouine et Diam’s sans vraiment savoir ce que c’est. Plus tard, c’est l’accent marseillais des Psy 4 De La Rime qui lui donne réellement le goût du rap. À la même époque, le jeune lycéen reçoit son premier smartphone et filme tout ce qui l’entoure pour raconter des histoires et surtout pour ne pas oublier. Une décennie plus tard, c’est ce même amour de la musique, teinté de nostalgie, qui va le pousser à conter l’histoire du rap français sous forme de petits documentaires sur sa chaîne « Viens On Discute ».

Cela fait à peine un an que tu as lancé ta chaîne YouTube. Qu’est-ce qui t’as poussé à poster ta première vidéo ?

C’était au début du premier confinement. Je me suis lancé parce que j’étais au chômage partiel. J’ai eu le temps de faire ce que je voulais. Ça faisait quatre mois que j’essayais de sortir une vidéo sur le rap. Mais en réalité quand tu bosses, c’est hyper chaud de se dire : « Vas-y ce week-end, je fais que ça. » À chaque fois, je rentrais tard chez moi et le week-end je me mettais une cuite et je n’avançais jamais. Alors au moment du confinement, je me suis dit : « Mec, là, tu n’as aucune excuse. »

Pourquoi as-tu choisi « Viens On Discute » comme nom pour ta chaîne ?

J’ai trouvé « Viens On Discute » avant de découvrir la chanson de Disiz du même nom. À la base, ça me vient d’une idée pourrie que j’ai eue. Mon prénom c’est Andy et pendant un temps j’ai été matrixé par le gimmick « Sku sku ». Je voulais faire un jeu de mots avec « Andy » et « Sku ». De là est né « Viens On Discute ». Lorsque je me suis mis à chercher une chanson pour faire un générique, je suis tombé par chance sur le son de Disiz. J’ai grave écouté cet artiste mais je n’avais pas du tout le souvenir de ce morceau. Cette phrase, « Viens On Discute », allait parfaitement avec le délire que je voulais développer sur ma chaîne. Je n’avais pas envie d’être comme ce que je voyais déjà sur YouTube. 

Tes dernières vidéos sont présentées comme des documentaires. D’où te vient cette envie de documenter le rap de notre époque ?

Quand je mets « documentaire » en vrai, c’est un peu de la branlette intellectuelle. Je me dis que ça va attirer des gens (rires). Pour l’anecdote, j’ai vu qu’un gars avait juste tapé « Documentaire Histoire » et il est tombé sur ma vidéo à propos de SCH. Ça veut dire qu’à la base le mec était parti pour regarder un truc sur Hitler et a fini par regarder le jeune SCH, crâne rasé, coupe plaquée gel. C’est beau (rires). Plus sérieusement, même si je n’ai pas 30 ans, j’écoute du rap depuis assez longtemps et j’avais envie de raconter comment c’était avant, quand ce n’était pas encore une musique mainstream. Sur YouTube, je trouve qu’il n’y avait que des analyses d’albums. Je trouve ça bizarre d’intellectualiser la musique au point d’analyser toutes les phrases, même si ça m’arrive de le faire aussi. Je préfère discuter et raconter des histoires. J’adore le storytelling, que ça soit dans le rap ou dans d’autres domaines d’ailleurs.

« Je trouve que c’est bizarre d’intellectualiser la musique au point d’analyser toutes les phrases. »

– Andy de la chaîne « Viens On discute »

Qu’est-ce que tu aimes dans le fait de raconter une histoire ?

Ce sont les petits détails qui me font kiffer. J’aime bien glisser des petites anecdotes de ma vie dans mes histoires. Je me dis que ce sont peut-être des anecdotes de la vie d’autres gens aussi. Par exemple, si je fais une vidéo sur quelque chose qui s’est passé en 2016, je vais commencer en disant : « Lebron James vient de remporter son 4e titre contre les Golden State Warriors, en même temps la France connaît les débuts de Nuit Debout. » Ceux qui l’ont vécu vont se dire : « Ah ouais, c’était à cette époque-là. » J’adore donner des petits éléments de contexte.

Tout ça part du fait que je suis nostalgique depuis que je suis tout petit. J’adore revisiter le passé. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je fais des vidéos. Je pense que j’ai peur d’oublier des choses. Dans mes toutes premières vidéos, dans les années 2010, je filmais mes potes et ce qu’on faisait pour ne pas oublier qu’à ce moment-là on s’était trop marré.

Tu fais de la vidéo depuis longtemps ?

C’est marrant parce que souvent les vidéastes disent : « Ouais moi j’ai découvert la vidéo avec le vieux caméscope de mes parents ». Moi, c’est venu quand j’ai eu mon premier smartphone, un vieux Galaxy S, je m’en souviens (rires). C’est la première fois que je pouvais filmer, du coup je le faisais tout le temps, surtout les conneries de mes potes. Au bout d’un moment, je me suis mis à faire des montages. C’était éclaté mais j’ai progressé à force d’en faire. Plus tard à Science Po, nous étions quelques-uns à savoir à peu près filmer donc je me suis mis à en faire de plus en plus. C’est là que j’ai eu le déclic. Je me suis dit : « C’est ce que je veux faire comme travail, c’est pas du tout la politique publique de santé ou je ne sais quoi… »

Quelles sont tes inspirations pour la création de vidéos ?

Je pense qu’il y a forcément un fantôme du Règlement qui plane au-dessus de moi, parce que je l’ai beaucoup regardé et que c’était l’un des premiers à parler de rap sur YouTube en France. C’est plutôt du côté des journalistes rap que je m’inspire. Je pense que Jean Morel est l’une de mes plus grosses sources d’inspiration. Récemment, je lisais l’une de ses interviews où il disait : « Si tu penses au clic t’es mort. » Très souvent, j’essaie de me rappeler de cette phrase, car sur YouTube, on peut vite être tenté de faire ce qui plaît pour gagner en notoriété. 

J’ai fait pas mal de vidéos sur des artistes émergents et ce n’est pas forcément ce qui marche le mieux. C’est très dur de se motiver derrière, surtout quand tu vois que lorsque tu parles d’Ademo (PNL, NDLR) ou de SCH ça atteint les 100 000 vues facilement. Mais je ne bâcle jamais mes vidéos. Quand j’en sors une, j’en suis fier et j’estime que c’est un travail de qualité même si ça peut être très frustrant de passer un mois à bosser sur quelque chose qui ne va faire que 2 000 vues. Si tu ne fais pas du tout de vues, c’est sûr que tu vas te démotiver automatiquement. L’été dernier, je me suis dit au bout de quatre mois sur YouTube : « Ça ne sert à rien ce que tu fais. Personne ne le voit. »

Qu’est ce qui t’as fait tenir ?

En vrai, c’est le chômage (rires). Plus sérieusement, c’est le temps libre. J’habite à côté de la plage et l’été c’est juste impossible de se motiver. Donc au lieu de sortir tout le temps et de culpabiliser, j’ai décidé de me poser tout le mois d’août pour bosser à fond sur mes projets. Petit à petit, j’ai repris confiance. J’ai eu un peu plus de vues et surtout quelques personnes du milieu rap m’ont donné de la force. Neefa ou Raphaël Da Cruz m’ont envoyé des messages pour me dire qu’ils aimaient ce que je faisais. Forcément, ça motive à fond.

Tu commences à avoir une vraie communauté. Est-ce que tu penses désormais à des projets que tu n’envisageais pas au départ ?

Pas spécialement. Ça ne m’a pas forcément donné de nouvelles idées. Par contre, j’ai appris à beaucoup plus réfléchir sur le timing de mes vidéos. La plupart des choses que je vais proposer maintenant vont être liées à une actualité. Celles qui ne le sont pas, je vais essayer de les sortir à des périodes où il y a un peu moins de sorties musicales.

Pour finir, une petite recommandation musicale ?

Je vais vous conseiller un album que j’ai découvert sur Grünt Radio. C’est « None of the Clocks Work » d’Amir Obe. Le projet date de 2017 mais j’écoute ça en boucle. Surtout NATURALLY et CIGARETTES. Il faut streamer ça fort !

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Entretiens Rencontres

Jean Morel : « Grünt Radio veut recréer l’ambiance radio-pirate »

Grünt ? Personne n’a jamais vraiment su d’où venait ce mot. Un concept insaisissable, sans frontières. Près de dix ans après sa création, même son fondateur peine à en définir la ligne éditoriale. Pourtant, force est de constater qu’avec le temps ce média parisien, né de l’ennui d’une bande d’amis fans de rap, est devenu l’une des références de la culture hip-hop. Des freestyles d’anthologie, des entretiens poignants de sincérité, une série documentaire déroutante à la rencontre du rap africain, la créativité de Grünt est sans limite. Dernière création de cette pépinière culturelle : Grünt Radio. Une radio de poche aux grandes ambitions. À l’occasion de sa sortie, nous avons pu échanger avec Jean Morel, tête pensante de ce collectif d’esprits libres. 

Un peu plus d’un mois après le lancement de Grünt Radio, comment vas-tu ? 

Je vais hyper bien. Je me suis décapsulé une petite bière pour fêter ça (Il ouvre sa bière, NDLR). Nous ne nous attendions pas à de tels retours. Nous avons eu beaucoup de téléchargements, plus que ce qu’on imaginait, et de gens qui écoutent la radio en simultané. Et surtout, nous avons de nombreux retours sur les découvertes que font nos auditeurs. Avec notre méthode de consommation de musique en ligne aujourd’hui, nous avons oublié qu’il était possible de découvrir des artistes par hasard. Les algorithmes fonctionnent de telle sorte que l’on écoute toujours les mêmes sons. Ce que j’aime avec la radio, c’est ce côté « accident ». Le hasard qui te fait tomber sur un nouveau morceau que tu vas peut-être apprécier.

Les morceaux diffusés à l’antenne sont des playlists faites par vos soins. Comment avez-vous pensé votre grille des programmes ? 

Nous l’avons imaginée comme une adéquation entre l’humeur d’un moment et la musique. Par exemple, le samedi et dimanche matin, pour moi c’est le moment où les parents font le ménage avec du funk ou alors un lendemain de gueule de bois où tu es content d’écouter la voix d’Etta James et de la soul. Nous avons appelé ces deux tranches : « Sunday & Saturday services » en référence à Kanye West.

Le dimanche soir, c’est un moment où chacun est chez soi et généralement, tu ne fais pas grand chose. Tu déprimes juste en pensant à la reprise du lendemain. J’aime ces créneaux-là, qui sont des temps de deeping pour végéter. Sur cette tranche horaire, il n’y a que du rap des années 90, français ou américain. Du old school parce qu’il y a beaucoup de jeunes qui nous écoutent et c’est le moment de réviser ses classiques. Ça colle au dimanche soir : tu fais tes devoirs quoi (rires).

Dans une logique commerciale, tu es obligé de jouer des morceaux qui font venir les auditeurs. Nous sommes dans la démarche inverse. Nous jouons les musiques que nous aimons en espérant attirer. 

Jean Morel

Comment passer sur Grünt Radio ? 

Il faut que le morceau nous plaise. C’est aussi simple que ça. En fait, il n’y a pas de critères. Nous nous sommes affranchis de toutes les contraintes d’une programmation de radio classique qui émet sur les ondes FM. Ces radios doivent prendre en compte les golds. Ces musiques sont diffusées pour que les gens restent, après une publicité notamment. Sur Grünt, il n’y a pas de publicité donc peu importe. Et surtout, cette radio n’a pas vocation à faire de l’audience. S’il y a un gamin, inconnu au bataillon, qui fait un morceau que nous aimons, il passera à l’antenne. Dans une logique commerciale, tu es obligé de jouer des morceaux qui font venir les auditeurs. Nous sommes dans la démarche inverse. Nous jouons les musiques que nous aimons en espérant attirer.

Au-delà de la musique, Grünt Radio va aussi accueillir des émissions ?

À partir de février, nous allons lancer tout un panel de podcasts. L’un d’entre eux est animé par Simon Maisonobe. Il s’appelle « Révolution.s ». Il va interroger des chercheurs, des musiciens, des universitaires sur leur rapport à la révolution. Une révolution qui peut être musicale, esthétique, politique ou encore sociale. Le premier épisode s’intéresse aux musiques de lutte avec le rappeur Rocé. Pour ma part, je vais animer le podcast « Producers » qui se concentre sur la production au sens large, parce que c’est l’une des notions les plus floues qui existent. Nous avons tendance à ranger tout et n’importe quoi derrière le terme de producteur.

Un autre format podcast qui arrive s’appelle « Vulgate ». Je vais le co-animer avec Sam Tiba : un ami producteur qui est aussi un incroyable musicien (membre de Club Cheval et producteur pour Zola, NDLR). L’objectif sera d’ouvrir des débats sur la musique de manière générale : « Peut-on encore innover dans le rap ? », « Pourquoi la musique japonaise est-elle plus aiguë ? » ou bien « Quel est l’impact de la musique médiévale dans la pop moderne ? ». Le genre de questions super nerd et super geek. Il y aura six auditeurs, mais nous allons nous faire plaisir (rires). 

Il y a beaucoup d’autres formats qui arrivent. Il y aura aussi des cartes blanches d’artistes que nous apprécions particulièrement. Il est très probable que Krisy nous fasse une émission. 

Quelle place donnez-vous au direct sur Grünt Radio ? 

Tout l’intérêt de cette radio, c’est justement qu’elle permet la prise de direct. J’ai fait beaucoup de radio live quand je travaillais à Radio Nova. Grünt Radio veut recréer cette ambiance radio-pirate, cette radio-accident, avec des prises d’antenne sauvages. Il y en a eu une le soir du lancement avec pleins d’artistes, une autre avec LMB. Par moments, il y a des surprises d’antenne qui peuvent être annoncées… ou pas. Quand nous sommes bourrés la nuit, nous faisons souvent des conneries. (rires)

Ce n’est pas parce que les gens écoutent du rap qu’ils sont moins curieux que les autres. 

Comment définirais-tu l’identité de Grünt ? 

Avec cette phrase-là : « Un peu de tout, mais en mieux ». Grünt ne veut pas se mettre de barrières. Toute l’équipe a quitté ses jobs respectifs. C’est un vrai pari. Nous nous donnons deux ans pour le faire. Mais pour réussir, il faut que ce soit sans se brider ni se priver. Notre objectif n’est pas de faire de l’argent. Dans la programmation des prochains Grünt d’Or, certains fans de rap risquent d’être déroutés. C’est ça qu’on cherche aussi. Réussir à amener un public rap à découvrir d’autres choses. Ce n’est pas parce que les gens écoutent du rap qu’ils sont moins curieux que les autres.

Pendant le confinement, Grünt était tous les jours en live sur YouTube avec l’émission « Grünt Confinement ». Il pouvait y avoir à la fois un politicien, un historien ou un rappeur. Pourquoi ce choix ?

Nous sommes dans une période historique, au-delà du Covid-19. Comme le dit Ärsenik : « Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? ». C’est un peu pareil pour nous. Un média ne peut pas ne pas prendre position. Quand des chaînes d’informations comme CNews, qui sont clairement « fachos land », se retrouvent à faire de l’audience. C’est nécessaire pour un média comme nous de se positionner et de dire : « Nous sommes un média de gauche. » Nous voulons le dire haut et fort. Ce n’est plus possible de laisser parler les Zemmour qui sont présents partout. Avec un média indépendant, nous sommes libres d’exprimer ce qui nous plaît. De la même manière que des gens vont s’intéresser à d’autres sons en nous écoutant, il est important que la musique amène à d’autres sujets. Je pense qu’il y a un devoir médiatique dans l’époque actuelle de représenter les voix que l’on n’entend pas. 

Vous proposez du contenu qui sort de l’ordinaire dans vos documentaires, concerts live, freestyles… Quelles sont vos inspirations ? 

Nos inspirations, ce sont les artistes. Nos documentaires réalisés en Afrique partent d’un constat simple : la scène rap nous faisait chier à l’époque. Il n’y avait personne qui innovait en France. Comment est-ce que c’est possible que Drake fasse des featurings avec Wizkid, un artiste du Nigeria, alors qu’il est Canadien ? Nous sommes tellement arriérés que nous ne sommes pas capables de nous intéresser à une musique faite par des gens qui parlent français. C’est insupportable. La musique de demain vient de là-bas. Abidjan c’est le nouveau Los Angeles.

Peut-être que le public mettra sept ans à se rendre compte que la musique d’Abidjan est incroyable. Si personne n’en parle, il ne se passe rien. Je trouve qu’il y a beaucoup trop de médias qui se regardent les uns les autres et qui se reniflent le cul avant de faire les choses. Pourtant, « il suffit de le faire » comme dirait un certain Ichon. 

Neuf ans plus tard, quel regard portes-tu sur vos débuts ? On se souvient notamment du premier freestyle Grünt avec Nekfeu, Lomepal, Keroué et James Legalize. 

Nous étions dépassés par ce que nous étions en train de filmer. Il y avait juste une envie de le faire. De commencer et d’essayer de tourner quelque chose et puis c’est devenu ce que c’est devenu. Je répète à chaque fois qu’un média doit se mettre au service de ses artistes. Ce qui est incroyable, c’est qu’ils nous ont fait confiance tout de suite. Nous leur devons tout. Nous avions juste allumé des micros et des caméras. C’est ici le sens premier d’un média : faire le lien entre un public et des artistes. Trouver une ligne éditoriale et faire de l’audience n’est pas l’essentiel. La recherche de chiffres est devenue le cancer de ce qui se fait médiatiquement. Cela n’est pas grave si tu ne fais que cinq vues. Si c’était suffisamment intéressant pour être enregistré, alors il y aura forcément un public. Et si ces cinq personnes sont suffisamment intéressées, elles le garderont en elles.

Pour lancer Grünt Radio, tu as quitté Radio Nova avec qui tu as travaillé pendant de nombreuses années. Quel souvenir en gardes-tu ? 

C’est là que j’ai appris à me professionnaliser. C’est un état d’esprit. C’est une maison qui me sera toujours extrêmement chère. J’y ai corrigé mes propres erreurs. Entre mes premières interviews d’il y a dix ans et celles d’après Radio Nova, ce n’est plus la même personne. C’est comme un grand centre de formation. Maintenant, je rêve que Grünt devienne la même chose. J’espère pouvoir un jour former des gens.

La philosophie Grünt prouve-t-elle qu’il est possible de faire les choses par soi-même ?

C’est incroyablement compliqué dans le contexte de crise que l’on traverse. Mais c’est l’idée. Il y a cette phase d’Orelsan sur son dernier album : « Dire j’ai pas de contact c’est un truc de victime. Pour faire un film, faut juste trouver un truc qui filme » (Notes pour trop tard). Des outils existent avec lesquels il est possible de réaliser beaucoup de choses. Je ne dis pas que c’est simple. C’est compliqué de se motiver, de se mobiliser. Mais la réponse est dans la question. À mes 17 ans, j’écrivais tous les jours sur la musique. C’était lu par vingt personnes. Mais ce qui compte, une fois de plus, ce n’est pas l’audience. Fais-le pour toi ! Fais-le pour l’artiste ! Et ensuite on verra. Tu te rends compte que tu as parlé de musique avec quelqu’un ? Quel luxe ! Quel bonheur ! Est-ce qu’on a vraiment besoin de plus dans la vie en fait ? 

Grünt Radio, à télécharger juste ici.

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Farlot : « Je fais de l’égotrip élégant » 

Arrivé dans le rap en 2014, Farlot est l’une des figures de ce qu’il aime appeler la « nouvelle vague ». Un rap qui joue avec ses frontières sans oublier ses racines. Artiste éclectique, Farlot puise son inspiration aussi bien dans le rap allemand que dans la House. À 23 ans, le rappeur limougeaud espère bien se faire une place dans l’univers du rap français. 

Tu n’es pas un artiste que l’on peut classer facilement. On peut t’entendre rapper sur de la techno, sur des ambiances plus old school… Comment te décrire ?

Je suis un mec qui adore toucher à tout. Si tu m’as déjà entendu sur de la house ou de l’électro, c’est par ce que j’ai un grand respect pour Grems, qui pose sur des prods assez techno et parfois trap. La première fois que j’ai écouté un de ses sons, j’ai pété les plombs. Mais de manière générale, les prods house m’ont toujours fait kiffer, au niveau du BPM notamment.

« Ça me plaît d’être inclassable ! Je me dis que je propose quelque chose qui sort du lot. »

Farlot

D’où te vient cette ouverture musicale ?

J’ai beaucoup été influencé par mes frères. L’un écoutait pas mal de rap américain à l’ancienne. L’autre beaucoup plus de rap français alternatif comme TTC qui posait sur des prods assez house. Je consommais ça à fond quand j’étais gamin. Pourtant, chez TTC, les lyrics sont assez osés et parfois très explicites, mais ça ne me dérangeait pas. Je pense que ça se ressent aujourd’hui dans ma musique.

L’éclectisme, c’est une style artistique que tu souhaites développer ?

Oui, ça me plaît d’être inclassable ! (Rires) Au départ, c’était quelque chose qui me faisait peur. Maintenant, ça me fait kiffer et je me dis que je propose quelque chose qui sort du lot.

Crédit : Robin Spiquel.

Concernant tes inspirations, qu’est-ce qui tourne dans tes playlists ?

Beaucoup de scène allemande. Notamment Symba et tout son groupe. Ce n’est pas un collectif, mais ils sont toujours dans le soutien les uns des autres. Ils se serrent les coudes pour réussir et c’est ça que je trouve incroyable. Musicalement c’est très riche. En rap français : Michel, qui fait du hip-house. Dans les sons un peu plus trap, il y a 13 Block et Take A Mic. Et sinon, je dirais Ichon, pour son personnage, son style et sa musique. Je le suis depuis très longtemps d’ailleurs.

Tu expliques faire de « l’égotrip élégant ». Imagines-tu un jour écrire des morceaux plus introspectifs te concernant ?

Quand ça sera plus sérieux, j’aimerais parler d’amour et de ruptures amoureuses ou amicales. J’ai déjà fait pas mal de maquettes sur le sujet, mais pour le moment je garde ça pour moi. Au-delà de ça, je commence à parler de mes frères et de ma sœur. Concernant ma mère, je vais attendre encore un peu pour me dévoiler. Il y a beaucoup de choses à dire.

Crédit : Robin Spiquel.

La passion du son 

Tu as écris tes premiers textes à l’âge de 17 ans. Quel est le déclic ?

J’écoute du rap depuis que je suis gamin et je n’ai jamais vraiment écouté autre chose. En 2014 il y a eu un renouveau autour du hip-hop, avec le vêtement, le skateboard etc… À l’époque, j’écoutais des sons américains « undergrounds » et la qualité n’était pas toujours au top. C’est à ce moment là que je me suis dit pourquoi pas moi ? Dans le sens où, pour se lancer, il y a pas forcément besoin d’un niveau incroyable.

À la base, on était trois et on devait faire un groupe. Sauf que chacun grattait dans son coin et l’on repoussait le lancement. Un jour, j’étais en heure de colle. J’avais 17 ans. C’est là que j’ai écris mon premier texte. D’abord, je l’ai trouvé affreux et je l’ai jeté à la poubelle. Je me suis dit que ce n’était pas pour moi. En rentrant chez moi, je m’y suis remis et j’ai travaillé. J’aimais beaucoup écrire et aujourd’hui, on en est là.

« Dans mes morceaux, il n’y a pas d’insultes. Je suis un mec qui adore l’élégance. Je ne fais pas ça pour choquer. »

Farlot

À l’époque, tu te faisais appeler « Farlott15K ». Aujourd’hui, tu te présentes comme « Farlot ». Qu’est-ce qui provoque ce changement ?

Lorsque l’on a commencé à poster des morceaux en dehors de Soundcloud, mon nom a été un long débat dans mon équipe. On a mis beaucoup de temps à savoir si je gardais Farlott15K ou si je passais à Farlot. Finalement, je trouve Farlot beaucoup plus classe, et c’est ce que je veux dégager. Dans mes morceaux, il n’y a pas d’insultes. Je suis un mec qui adore l’élégance. Je ne fais pas ça pour choquer. C’est pour ça que je suis à fond sur l’Angleterre et sur Londres.

Maintenant que tu envisages une carrière dans la musique, quelles sont les étapes que tu souhaites suivre ?

On va enchaîner les singles jusqu’à ce que ça monte un peu plus. J’envisage ensuite un petit projet. Pour l’année prochaine je pense. Je me laisse du temps. À l’époque de Farlott15K, j’étais encore trop jeune. Je faisais beaucoup trop de choses et la qualité n’était pas au rendez-vous. Ce sont des morceaux que je ne peux plus écouter. Aujourd’hui, je veux proposer un projet que je suis fier de défendre, avec une promotion autour.

« La musique m’aide à tenir, ça me permet de me changer les idées et d’oublier la galère. J’ai dû faire pas mal de sacrifice pour en faire, alors je suis déterminé. »

Farlot

Qu’est-ce qui t’as poussé à continuer malgré le fait que tu ne rencontrais pas forcément le succès escompté ?

S’en sortir dans cette industrie, c’est vraiment difficile. Mais je suis né avec ça, le son c’est toute ma vie. La musique m’aide à tenir, ça me permet de me changer les idées et d’oublier la galère. J’ai dû faire pas mal de sacrifice pour en faire, alors je suis déterminé.

Tu travailles à côté ?

Avant j’étais vendeur, dans une fripe. Je pouvais digger des vêtements et j’avais un patron super gentil. C’est moi qui choisissais la bande son, donc je me faisais plaisir. Grâce à cet argent, j’ai pu acheter du matériel et investir dans certaines promotions. Aujourd’hui, je suis à 100 % dans la musique. Mais je ne suis pas contre retravailler un jour, si j’en ai besoin.

Crédit : Robin Spiquel.

En famille 

Combien de personnes gravitent autour de Farlot ?

Ils sont trois. Il y a ma community manager, mon ingénieur son, ZPL beats, et mon manager, ma mère. Je connais ma CM depuis cinq ans et on se voit tous les jours. Mon ingé habite à Nantes, mais nous sommes en contact permanent. On s’était rencontré en janvier 2018, je l’avais contacté sur Instagram parce que j’aimais beaucoup ses prods. Il a commencé par me conseiller, aujourd’hui c’est lui qui réalise tous mes mixs.

Tu revendiques beaucoup le fait de travailler en famille. Est-ce que tu comptes rester en indépendant ?

Je suis de plus en plus ouvert à des collaborations. À l’époque où je donnais mes premières interviews, j’étais un gamin assez têtu. Je le suis toujours mais j’ai grandi et je me dis qu’il y a rien de mieux que les collaborations. Pour ce qui est de l’équipe, je préfère rester en famille.

« Je suis obligé de rapper Limoges, parce que c’est ma vie. » 

Farlot

Dans une interview, tu disais qu’une ville ne fait pas forcément ton rap. Limoges a-t-elle une influence sur ton art ?

Ça influence énormément ma musique dans le sens où j’ai grandi ici. J’y ai fait toutes mes conneries quand j’étais gamin, c’est là où j’ai toutes mes connaissances mais aussi mes ruptures amicales…. Finalement, je suis un peu obligé de rapper cet endroit, parce que c’est ma vie.

D’ailleurs, Limoges est une petite terre de rap. Je pense notamment au rappeur Arion. C’est un petit encore, mais il est très bon dans ce qu’il fait. C’est un charbonneur.

Ta musique commence doucement à toucher un plus large public. As-tu l’impression d’atteindre le seuil de reconnaissance que t’attendais ?

On peut dire ça comme ça. Pour les 50 000 vues du clip Collectif, j’ai été poussé par la vidéo d’un Youtuber (Guizzi). Pour un gamin de Limoges, faire ce score c’est incroyable.

C’est quoi la suite pour toi ?

Les prochaines étapes… C’est les 100 000 vues (rires). Sortir un projet abouti. Commencer les scènes. Et continuer cette merde jusqu’à la fin !

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Chroniques

Moussa, comme un glaçon dans l’eau

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Débarqué il y a maintenant deux ans dans les oreilles du grand public, Moussa est l’un de ces artistes inclassables, insaisissables. Avec son nouvel EP « Surface », sorti le 30 avril, le chanteur parisien donne un peu plus de profondeur à son univers.

 

Pour présenter Moussa, il est nécessaire de commencer par la voix, instrument principal d’un univers musical exotique. Légèrement modifiée, mais pourtant chaude et envoûtante, elle donne aux mots qu’il chante une résonance particulière. Ils viennent ensuite se poser sur des mélodies aériennes et distordues. Le tout généralement découpé par une rythmique lente et apaisante.

Avec une dizaine de singles à son actif, et quelques collaborations ici et là, Moussa réinvente les frontières du rap. De ses instrumentales à ses textes, en passant par sa manière de chantonner, l’œuvre de Moussa est à son image : métissée.  Sa musique est le fruit d’une rencontre entre les cultures rap, pop et électro. Un savant mélange issu directement de son parcours personnel.

 

 

Éponge musicale

Nantais d’origine, Moussa a beaucoup bougé. Un parcours en zigzag qui nourrit sa musique et son univers. Pendant un temps, il a été beatmaker à Lyon pour des amis rappeurs. Une casquette qu’il garde puisqu’il produit toujours la plupart de ses instrumentales laissant tout de même une place importante à Merwan Haddadi sur son dernier EP.

Après Lyon, direction Bordeaux. Il écrit et accompagne, pendant un temps, le groupe Odezenne. Il est d’ailleurs présent en featuring sur le titre James Blunt et à la prod du morceau En L avec le groupe. Une voix nonchalante, presque chantée, un son à la croisée du rock, du rap, et de l’électro. Un certain nombre de codes du groupe bordelais se retrouvent dans la musique de Moussa.

 

 

Pour finir ce périple, Moussa atterrit finalement à Paris. Il se met en colocation avec des membres de l’Ordre Collectif. Un groupe hétéroclite, composé de musiciens, de réalisateurs et d’artistes en tous genres. Il réaliseront finalement la plupart de ses clips. Cet environnement a probablement marqué l’écriture de Moussa, particulièrement imprégnée d’une forte imagerie.

 

« C’est l’été, grand ciel bleu comme dans Akira. On s’était endormis dans la lumière matinale. » (Bleu Ciel)

Franchise et singularité

Avec une dizaine de singles sortie en deux ans, le chanteur parisien a peu à peu étoffé son univers. Paroles emmêlées, successions d’images fortes juxtaposées, il n’est pas toujours aisé de comprendre le message de Moussa. Pourtant, plusieurs écoutes dégagent finalement les traits d’un personnage aux multiples facettes. Joyeusement désabusé, comme « coincé dans une dystopie. » Moussa raconte crûment sa vie et ses émotions.

Avec les filles comme avec le reste, Moussa joue la franchise. « J’ai pas de papillons dans l’esto-mac. J’sais que j’suis mort si je me laisse t’aimer » (Double Vue), répète-il dans les morceaux Double Vue et Lou Ferrigno.

Ce franc-parler et cette démarche musicale unique font de Moussa un artiste à part. Un artiste libre et déconnecté du fonctionnement classique de l’industrie musicale. Il donne l’impression de faire de la musique plus par passion que par recherche de reconnaissance.

 

« Tard la nuit j’fume un perso, Ils disent que demain j’vais percer. Moi demain j’sais pas où j’dors, À part chanter comme un rouge-gorge. » (Les Oiseaux)

 

Moussa ne fonctionne pas avec les codes de l’industrie. Il n’hésite pas à lâcher un EP de seulement trois titres et un interlude un mercredi soir, sans réelle promotion. De la même manière, il peut laisser parler ses instruments pendant plus de la moitié d’un morceau, sans craintes. Chez Moussa, l’artistique prime sur le reste.

 

 

La face cachée de l’iceberg

Avec ce nouvel EP « Surface », enregistré l’été dernier, Moussa vient appuyer les traits d’un personnage déjà bien affirmé. Il insiste encore plus sur sa singularité et son envie d’indépendance. Un sentiment qui se traduit même par une forme de décalage. « J’me sens d’là-bas, j’vous sens d’ici », lance-t-il pour ouvrir le premier morceau de son EP « Surface ». Les références à l’étranger sont d’ailleurs nombreuses. Le morceau Bleu Ciel, en featuring avec la chanteuse Nice, est le récit d’une relation à distance, Moussa ayant visiblement pris le large. Des pays comme le Zaïre ou le Sierra Leone sont également évoqués dans le projet, comme pour appuyer l’exotisme des influences du chanteur. Peut-être aussi pour rappeler des origines lointaines ?

 

Cover de « Surface », le premier EP de Moussa. Crédit : @yanis.lordre.

 

Autre aspect abordé en filigrane dans le projet : l’enfance. Une période qui semble avoir été compliquée pour le chanteur, obligé de cacher sa vie familiale aux autres enfants ainsi qu’à son amoureuse de l’époque. La faute à un père violent et à une pauvreté inavouable.« J’pense à l’tuer quand j’fais des pompes. Tombe pas amoureuse, j’suis une bombe », avoue-t-il sur le morceau éponyme Surface. Une situation qui l’isole et le rend nerveux. D’autant plus qu’a l’école, il doit affronter le regard des autres et le racisme. Alors parfois, il craque :« J’ai toujours du mal avec les autres. Fallait pas m’traiter d’sale arabe. J’te nique ta grand-mère sous l’préau. » On saisit alors encore plus l’origine de son isolement et sa nécessité de construire un monde à part, dans lequel il se sent « à l’aise comme un glaçon dans l’eau ».

 

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