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Sonbest : « Lotus, c’est la fleur de l’espoir »

[vc_row][vc_column][vc_column_text]Le 12 juin 2020, Sonbest a dévoilé son deuxième EP « Lotus », deux ans après la sortie de « Immersion ». L’artiste étonne par un projet cohérent et unique, à l’univers bien défini. À l’image de la fleur de Lotus qui incarne le renouveau, le rappeur de 22 ans, originaire de Colmar, propose un projet à part. Rencontre avec Sonbest, fleur rare dans le paysage du rap français. 

 

Ton projet « Lotus » est sorti la semaine dernière après deux ans de travail. Qu’est-ce qui t’as pris autant de temps ?

D’abord, je viens d’Alsace et il a fallu que je prenne le temps de bouger sur Paris. Ensuite, il me fallait rencontrer les bonnes personnes et trouver un taff. Le mixage nous a aussi pris un temps fou. Nous avons dû remixer une tonne de fois pour avoir le résultat que nous recherchions.

 

Je comprends pourquoi les gens disent que nous nous ressemblons avec Laylow, même au niveau de la pochette. Quand il a sorti Trinity, j’étais choqué.

Avec l’équipe, nous surveillons ce qu’il se passe dans le rap français. Nous savons surtout ce qu’il manque.

Comment vous est venu l’idée du sound design qui parcourt l’EP ? 

Avec l’équipe, nous surveillons ce qu’il se passe dans le rap français. Nous savons surtout ce qu’il manque. Wise (beatmaker qui a travaillé sur deux titres de l’EP : Poison et Wow, ndlr), a proposé de mettre des transitions entre les sons pour qu’il y ait un fil directeur et que le projet puisse s’écouter d’une traite.

 

Tournage du clip XO. Crédit : Hoda Hoda (@h0da.h0da).

 

Beaucoup t’ont comparé à Laylow. C’est une de tes inspirations ? 

Laylow ? Bien sûr. Je le connais depuis très longtemps et j’aime ce qu’il fait. Il m’a inspiré mais ce n’est pas dans sa direction que je vais. Je comprends pourquoi les gens disent que nous nous ressemblons, même au niveau de la pochette. Quand il a sorti « Trinity », j’étais choqué. Nous avions déjà nos idées avant qu’il sorte son projet. En plus, dans son album, il y a un son qui s’appelle Poizon, comme moi. Mais ce n’est pas grave, ça me fait plaisir qu’on me compare à lui. 

De manière générale, je suis plus influencé par le rap US. Au début, j’aimais Lil Wayne, après il y a eu ASAP Rocky, ensuite Travis Scott puis Kid Cudi et Kanye West. Ils sont tous des rappeurs avec une personnalité et un univers à eux. C’est ça qui m’intéresse.

 

Et en rap français ?

J’ai mis du temps à me mettre au rap français. À l’ancienne, j’écoutais Guizmo. Maintenant, c’est plutôt Ichon et Laylow. J’aime le rap underground. D’ailleurs, il y a plein de rappeurs au Canada qui sont chauds mais que les parisiens ne connaissent pas encore. Je kifferais faire un featuring avec un canadien. À Paris, il y a trop de monde. C’est saturé. Les gens ont trop les yeux rivés sur la capitale. 

L’objectif c’est aussi de représenter mon 68 et les gens perdus dans la campagne, comme moi. Ce serait ouf. Si certains me donnent de la lumière, j’en profiterai pour en donner à tous ceux qui en ont besoin et qui m’ont aidé.

 

Depuis que j’ai commencé à faire du son, j’ai voulu me démarquer et je me disais qu’il fallait que je fasse quelque chose de différent dans le rap français.

 

Tu veux donner une identité musicale à ta ville et ta région ?

Bien sûr, c’est le plus important. Je représente les Alsaciens et si j’en ai l’occasion, je ferai tout pour qu’ils aient un peu plus de visibilité. D’ailleurs, mon style c’est la nouvelle sauce du Grand Est. Nous avons une certain façon de rapper. Ash Kidd, par exemple, quand il rappe, il rappe Strasbourg. Ça vient de chez nous.

 

Tournage du clip Agonie. Crédit : Swimthedog.

 

Avec ce projet, il y a un univers qui se définit vraiment et qui se démarque.

Justement, avec l’équipe, nous voulons apporter quelque chose de nouveau dans le rap français. Nous sommes tous sur la même longueur d’onde : pas de limites, que ce soit au niveau du son, du visuel ou des sapes. Depuis que j’ai commencé à faire du son, j’ai voulu me démarquer et je me disais qu’il fallait que je fasse quelque chose de différent dans le rap français.

 

En Alsace, je n’avais pas grand chose. Malgré tout, j’ai essayé de pousser. Comme la fleur de Lotus.

 

Tu disais vouloir apporter quelque chose de différent au rap français. Tu penses avoir réussi avec « Lotus » ?

Je pense, oui. Mais la suite sera différente. Mon point fort, c’est ma versatilité. Plus tard, il y aura peut-être des sons rock ou house qui vont sortir. Je ne veux vraiment pas me mettre de limites. Je sais rapper sur différents styles de prods donc j’essaye de travailler ça et de l’amener au plus haut niveau. Quand je rentre dans un style, je ne le fais pas à moitié, je le fais à fond.

 

Pourquoi avoir choisi d’appeler l’EP « Lotus » ? 

Le lotus c’est la fleur de l’espoir. Elle pousse dans les marécages et ça ne l’empêche pas d’être une belle fleur, malgré son milieu et son environnement. C’est un peu mon parcours. En Alsace, je n’avais pas grand chose. Malgré tout, j’ai essayé de pousser. Comme la fleur de Lotus.

 

 

La prédominance de la couleur bleue et le sound design de l’eau sur Agonie amène une ambiance aquatique. Est-ce que cela rejoint cet esprit là ?

Exactement. L’eau rappelle les marécages. Quand tu marches dans la boue, c’est pâteux et visqueux. Un peu comme les sables mouvants. Il faut savoir se sortir de là. C’est le fil rouge de « Lotus ».

 

Le seul clip qui est sorti, c’est celui du titre XO (depuis l’interview, le clip du titre Agonie est disponible, ndlr). Il a été publié sur la chaîne Youtube du Règlement Radio, pourquoi avoir choisi de le diffuser chez eux ? 

Le clip était déjà tourné depuis longtemps. Il devait être posté sur ma chaîne. Mais mon manager l’a envoyé au Règlement. Ils ont kiffé et ont voulu le prendre. Au début, je n’étais pas chaud. Mais après, je me suis dit que c’était ma chance. Ça a donné de la visibilité au projet. Il y a plus de 20 000 vues, là où moi, sur ma chaîne, je n’ai même pas 100 abonnés.

 

 

Le visuel de ce clip est d’ailleurs très travaillé. C’était quoi l’idée ? 

C’est le deuxième titre du projet que j’ai clippé. Le premier, c’était Agonie (disponible depuis vendredi, ndlr) avec un clip en noir et blanc et un véritable storytelling. Donc là, il nous fallait un contraste. C’est pour cela que nous avons choisi de donner une image qui brille, avec des paillettes, tourné en plan séquence.

 

D’ailleurs, la pochette rappelle beaucoup l’ambiance ce clip.

C’est vrai. Elle a été faite par Hoda Hoda. Je l’ai rencontré en soirée à Paris, comme Jo The Wise. Nous l’avons invité sur le tournage de XO et c’est à ce moment-là qu’il a eu l’idée de la pochette. C’est pour cela que les visuels sont très similaires et cohérents. Au départ, nous voulions que les gens puissent me reconnaître. Mais Hoda Hoda a eu d’autres idées en s’inspirant notamment d’une pochette de The Weeknd et de Trippie Redd.

 

Pochette de l’EP « Lotus ». Crédit : Hoda Hoda (@h0da.h0da).

 

L’ambiance de l’EP est très mélancolique. Est-ce que tu serais capable d’aller vers des sons plus joyeux ?

Si j’y arrive un jour, oui ! Pour l’instant, je n’y arrive pas mais ce serait bien. Ne serait-ce que pour que mes parents écoutent un truc joyeux (rires). Ils écoutent et soutiennent ce que je fais mais ils ne comprennent pas. De manière générale, je m’inspire selon ce que je vis au moment ou j’écris. Donc il y a plein de thèmes que je n’ai pas encore abordé et dont j’aimerais parler. C’est illimité.

 

Le truc, c’est que j’ai encore du mal à réaliser qu’il y a un engouement et que ça peut marcher.

 

T’es content des retours concernant le projet ?

Franchement, je ne m’attendais pas à ça. Dans ma tête, je sortais le projet comme « Immersion ». Je le mets sur internet et on verra où ça mène. Ça me fait très plaisir et je me dis que nous n’avons pas travaillé pour rien. Il y a un engouement et je peux même dire qu’il y a des fans (rires). Nous allons continuer comme ça.

 

Tu t’es préparé à un éventuel succès ?

Le truc, c’est que j’ai encore du mal à réaliser qu’il y a un engouement et que ça peut marcher. Donc oui et non. Ça fait longtemps que je fais du son donc je suis motivé, j’ai travaillé pour mais je sais pas quand ça va tomber et qu’il faudra prendre les bonnes décisions.

 

Nous allons faire de grandes choses et nous allons y arriver. Je ne suis qu’à 20% de mes capacités. 

 

Comment as-tu commencé le rap ?

J’ai commencé au collège, j’avais un groupe avec mes frangins et avec mes potes du quartier. Tout le monde a arrêté et j’ai continué. Pour mes 18 ans, ma mère m’a passé des sous et j’ai acheté du matos pour faire mes sons. C’est là que j’ai vraiment commencé. À côté, je travaillais. Quand j’étais en Alsace, dès que j’ai arrêté la fac, j’ai travaillé à l’usine et dans la restauration. Pareil, quand je suis arrivé à Paris. En ce moment, je suis au chômage tu vois. C’est la merde (rires).

 

L’EP est déjà extrêmement travaillé. Pour un album, tu pousserais le délire encore plus loin ?

L’album, ça viendra plus tard. C’est pas un truc que je veux faire à la légère et qui me prendra plus de temps. Ce sera quelques chose avec des vrais instruments nous ferons quelque chose de carré. Mais pour l’instant, je pense même pas encore à l’album. Je vais d’abord sortir des projets et des sons. Mais bien sûr, c’est le but. Sur l’EP, il y a encore des imperfections que peut-être les gens ne voient pas. Il y a encore beaucoup à faire. Nous allons faire de grandes choses et nous allons y arriver. Je ne suis qu’à 20% de mes capacités. 

 

Un mot de la fin ?

Dédicace à l’Alsace, on est ensemble. On va tous venir dans Paris. On arrive bientôt.

 

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Chroniques

Luidji, une nage en eaux troubles

[vc_row][vc_column][vc_column_text]Il y a un peu plus d’un an, Luidji sortait la tête de l’eau avec son album « Tristesse Business, Saison 1 ». Au cours de cette croisière musicale, l’artiste nous invite à plonger dans son projet pour mieux baigner dans son univers. Le thème de l’eau rythme l’album, bercé par les flots tumultueux d’un triangle amoureux.

 

« Puisse mon premier album guérir vos maux, comme il a guéri les miens », annonce Luidji à la sortie de « Tristesse Business. Saison 1 ». Le projet se présente comme une thérapie de dix-huit titres au cours desquels l’artiste nage en eaux troubles, attiré par le chant des sirènes. Du début à la fin du projet, le rappeur sombre dans les abymes de l’amour. L’eau est alors salvatrice, comme il l’expliquait à l’Abcdrduson : 

« Le sound design autour de l’eau, c’est une métaphore autour de l’histoire du disque. Tu vois la dame qui parle dans l’intro de Veuve Clicquot ? C’est une amie de mon père. On a beaucoup discuté à l’époque où toute cette histoire m’était arrivée et elle m’avait dit que, pendant mes vacances dans le sud avec mes potes, je devrais plonger dans l’eau. À chaque fois que je remonterais à la surface, je laisserais une partie de mes problèmes dans l’eau. C’était comme une cure, et en effet, à chaque fois que j’allais dans l’eau, je me sentais archi-bien. »

Alors que le premier titre (Agoué)  s’ouvre sur la voix d’un homme se disant « desséché de l’intérieur », le morceau se conclut sur le bruit d’un plongeon. Avec ce projet, Luidji « quitte le navire » et se jette à l’eau. Il se glisse donc dans la peau d’une divinité marine : Agoué. Figure de la mythologie vaudou, Agoué est le dieu protecteur de la mer. Il entretient une relation avec la Sirène, mais aussi avec la divinité Vaudou de la beauté, Erzulie. Deux créatures auxquelles Luidji s’identifie et qui le feront chavirer. Comme Agoué, il est tiraillé par deux femmes dont l’amante Erzulie, qui donnera son nom à l’interlude du projet, dans lequel il semble se noyer. Elle semble la cause de son naufrage, lui, qui a cédé à l’appel séducteur de son chant : « Il a seulement suffit d’un grain d’sable, pour enrayer la mécanique, devenue instable » (Femme flic). La sirène s’affiche donc sur la pochette de l’album, dont les couleurs et la composition rappellent la plage.

Cette même sirène  lui annonce qu’elle est enceinte  au croisement des titres Néons rouges et Belles chansons. Cette révélation, et les problèmes qu’elle engendre, plonge Luidji dans une déprime qui l’empêchera d’écrire et de faire de la musique pendant longtemps. 

 

Cover de l’album « Tristesse Business – Saison 1 ».

 

Nazaré, neuvième des dix-huit pistes de l’album, fait office de transition. Le morceau marque un tournant, illustré par la voix féminine à la fin du titre qui lui explique : « À partir du 22 janvier, tu entres dans un autre espace-temps ». La première vague est passée et l’a emporté avec elle : « Emporté par ce genre de vagues, j’ai sacrifié ma vie pour attraper ce genre de vagues ». Nazaré est une ville au Portugal, réputée pour ses vagues impressionnantes, qui en font un endroit privilégié des surfeurs. Sur le morceau suivant (Erzulie), interlude du projet, il tente donc d’éviter la noyade. Lui qui a dû, « tout redessiner comme Pablo, la femme assise sur la plage » (Nazaré). En février 1937, Pablo Picasso peint « Femme assise sur la plage », qui détone par la disproportion du corps et des volumes. Le visage est impersonnel. Cette femme peut être n’importe laquelle, mais aussi celle qui mène Luidji à sombrer : « l’âme qui coule vers des niveaux toujours inférieurs » (Système). 

 

Pablo Picasso, Femme assise sur la plage, 10 février 1937

 

Dans la deuxième partie de l’album, Luidji tente donc de remonter à la surface. Il retrouve la sensation du Vent d’hiver et a « pris le temps d’apprendre à dompter ma vague, et j’aperçois l’infini, loin de ce bonheur insipide ». L’horizon semble se dessiner pour l’artiste qui aperçoit le rivage qu’il nous montre dans le clip du morceau suivant : Tu le mérites.

 

 

Alors que les visuels de la première partie de l’album montraient une piscine, notamment dans le clip de Christian Dior, Luidji dévoile cette fois un rivage. La piscine qui peut rappeler sa relation classique et de routine avec sa copine, s’oppose au rivage, qui ferait référence à sa liaison avec Erzulie, plus naturelle, sauvage et tumultueuse. L’artiste semble alors sur la voie de la guérison et prend donc le temps de saluer ceux qui l’ont aidé : « Avec respect quand j’salue mes gars, car je sais que j’touche les mains qui m’ont sorties de l’eau » (Veuve Clicquot). 

Tout au long du projet, Luidji nous embarque pour un voyage sentimental, plongé dans les flots tumultueux de ses relations amoureuses. Il a survécu aux chants des sirènes et a rejoint le rivage… pour cette fois. Le rappeur nous donne rendez-vous pour un nouveau voyage en eaux troubles, avec la saison 2 de « Tristesse Business ». [/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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Décryptages Investigation

Damso, l’empathie du misanthrope

[vc_row][vc_column][vc_column_text]Nul ne peut détester les hommes autant que celui qui les comprend le mieux. Parce que Damso sait si bien se mettre à la place de l’autre, il ne peut que se sentir différent de lui. Peintre des passions humaines dans lesquelles il se reconnaît, il se place en dehors de l’humanité. Son oeuvre s’inscrit dans la lignée de celles qui mettent à jour l’universalité de la condition humaine.

 

« Je me sens mort dans un corps en vie. J’ai l’impression de ne plus vivre les choses comme tout le monde », déclare Damso à Libération pour la sortie de son troisième album « Lithopédion ». Dans toute son œuvre, il s’attache à démontrer à quel point il se sent différent des hommes mais aussi profondément humain. Ce qui le différencie des autres, c’est sa profonde empathie pour eux.

Conscient de ce dont l’être humain est capable, il ressent ce qu’il y a de plus immoral chez chacun d’entre nous. Damsolitaire, souffrant de ressentir ce que chacun nie au plus profond de soi. Dans un monde où « personne se connaît mais tout le monde prétend connaître l’autre », il parvient à coucher sur du papier nos passions les plus sombres et dont Julien, en est l’apogée. 

 

La poésie de l’universel

Un talent pour retranscrire la tragédie humaine qui s’exprime dans ses morceaux. En révélant les tréfonds de l’humanité, Damso s’inscrit dans une tradition littéraire ancienne qui s’appuie sur la catharsis. Aristote définit ce phénomène comme « la purgation des passions ». Notion théâtrale, elle s’applique à tous les arts dès l’instant où l’artiste nous met face à la réalité de nos pulsions, aussi sombres soient-elles. Le récepteur s’identifie aux passions qui se jouent sous ses yeux et purgent ses propres démons. Ce phénomène est à l’œuvre dans toute la discographie du rappeur belge mais trois titres incarnent dans toute sa splendeur son génie cathartique : Amnésie, Une âme pour deux et Julien. 

 

Extrait du clip du morceau Amnésie.

 

L’artiste y évoque aussi bien une relation toxique qui pousse au suicide, qu’un viol qui se transforme en inceste ou un homme torturé par ses pulsions pédophiles. Damso joue de ses sujets tabous à travers une mélodie de l’horreur sur Amnésie et Julien. Contrairement au titre Une âme pour deux où il actualise le complexe d’oedipe autant qu’il étouffe l’auditeur par la brutalité du morceau dont les bruitages se font le bourreau ; la pédophilie du protagoniste Julien est bercée par une instrumentale douce et la voix chantée de Damso. 

Un art expérimental où le récepteur se retrouve face à ses propres démons pour mieux les exorciser. Le morceau Julien avait d’ailleurs été écouté par des médecins spécialistes de patients pédophiles et tous, avaient constaté la justesse des propos tenus. 

 

 

C’est là que s’exprime le mieux le talent de Damso : réussir à retranscrire les sentiments d’une personne incomprise et rejetée par l’ensemble de la société. Avec ces trois titres, il nous plonge dans un story-telling déroutant où la chute est souvent faite de confessions, toujours plus sombres : « Depuis je fume pour l’oublier, je fume pour oublier que j’l’ai tuée » (Amnésie), « Julien aime les gosses »  (Julien), « J’lui dis quel genre de pute que t’es ? Elle m’dit une qui baise avec son fils dans la rue » (Une âme pour deux). Damso dérange en osant mettre, face à face, l’homme et ce dont il est capable. Un véritable exutoire.  

Avec Damso, la vulgarité devient poésie : « Le jour de son suicide je n’en revenais pas, la veille elle voulait que je la prenne dans mes bras, mais je suis pas doué dès qu’on s’éloigne des draps, je suis plus dans le suce-moi et concentre toi. » Le titre Amnésie porte en lui l’embryon de ce qui fait et fera l’unité de son œuvre : celui de rendre poétique les sentiments les plus abjects de l’humanité.

 

Dépeindre la condition humain

Si l’artiste belge dépeint si bien l’humain tout en poésie, il ne peut s’empêcher de se sentir hors de l’humanité : « J’me construis plus dans le regard des autres. J’suis ni des leurs, ni des vôtres, ni des nôtres » (Amnésie). Il se place en observateur du monde et de ses pires cruautés. Une position que le choix de sa dernière pochette d’album illustre.

Dans l’œil de l’artiste se reflète « l’univers observable ». Romain Garcin, qui a réalisé la cover de Lithopédion, avait révélé au média Check que Damso lui avait expliqué que « l’œil est la seule partie de mon corps avec laquelle je peux voir le monde sans me voir moi-même. » Le rappeur met donc l’homme face à ce qu’il y a de pire en lui, mais refuse de se voir lui-même.

 

Cover de l’album « Lithopédion ». Crédit : Romain Garcin.

 

Son oeuvre s’inscrit ainsi dans la lignée de celles qui cherchent à dépeindre l’homme dans sa réalité la plus brute, aussi tragique soit-elle. Un art qui se rapproche du mouvement naturaliste mené par Emile Zola. Avec sa série « Les Rougon-Macquart », il avait pour ambition de « coucher l’humanité sur une page blanche, toutes les choses, tous les êtres ».

L’écrivain s’y attache à faire le portrait de tous les êtres qui peuvent composer une société : la prostituée (Nana), l’alcoolique (L’Assommoir), le meurtrier (La Bête Humaine), l’artiste de génie (L’oeuvre)… Zola s’inspirait déjà d’Honoré de Balzac qui cherchait, avec La Comédie Humaine, à composer un tableau de l’espèce humaine. 

Damso poursuit ainsi cette ambition et dresse des portraits : l’incestueux, le pédophile, le pervers narcissique. Le titre Baltringue condense ainsi une succession de profils types comme celui de l’homosexuel refoulé : « T’es gay en secret tu n’veux pas le dire. Tu t’soulages en baisant des hétéros, ce de quoi t’es fait tu ne peux pas le fuir. »

 

« J’suis un poumon dans un fumoir. J’respire le bien mais il n’y a que du mal tout autour. »

Damso décrit avec agilité et précision des profils génériques qui peuvent résonner en chacun de manière si personnelle. C’est là toute sa puissance : parvenir à placer l’autre face à ses propres angoisses jusqu’à le pousser à l’introspection : « Dis-moi la vérité, rien qu’la vérité, est-ce que t’aimes vraiment la meuf avec qui t’es ou juste par habitude, t’oses plus la quitter ? » (CQFD). 

Les hommes qu’il dépeint sont faibles et monstrueux, tout comme lui. Damso n’est finalement rien d’autre qu’un humain comme les autres, à l’exception près qu’il ressent toute la misère de ce monde et l’expose de manière crue et brutale. À travers son oeuvre, Damso dresse un miroir universel de l’homme et ses troubles, dont la méchanceté ne l’a jamais quitté : « J’suis un poumon dans un fumoir. J’respire le bien mais il n’y a que du mal tout autour ». (Kietu). [/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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Chroniques

Rap & strip clubs : Génération « Demon Time »

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De strip-teaseuse à rappeuse, il n’y a qu’une danse. Une nouvelle mouvance d’artistes américaines bouscule la place de la femme dans le rap. Véritable symbole d’un mouvement féministe, elles prônent et banalisent une sexualité affirmée et affranchie. Avides de liberté dans un milieu hautement masculin, bienvenue dans la génération « Demon Time ».

 

« Hips TikTok when I dance. On that Demon Time she might start an OnlyFans », scande Beyoncé lors de sa dernière collaboration très attendue avec Megan Thee Stallion sur le remix du titre Savage. L’engouement autour du featuring n’a pas tardé à se faire sentir. La mention d’Onlyfans, devenue l’une des plus grandes plateformes de diffusion de contenu pornographique, a d’ailleurs entrainé une hausse d’activité de 15 % sur le site. Des millions d’internautes sur l’application Tik Tok ont ensuite repris la chorégraphie créée spécialement pour le morceau.

Alors que le titre proclame que les femmes peuvent être aussi bien classes, snobs que légèrement « pétasses », l’indignation aurait pu être totale. À l’inverse, Beyonce et Megan Thee Stallion expriment une nouvelle forme d’empowerment des femmes. Elles emportent avec elle une génération d’artistes, qui n’hésite pas à prendre sa sexualité à bras le corps et à l’exposer. La levée de tabou par les rappeuses sur les danseuses et l’univers des strip clubs participe notamment à cette émancipation.

 

Doja Cat et Megan Thee Stallion pour la sortie de la Bande Originale de « Birds Of Prey ».

 

Cardi B en est certainement l’incarnation la plus aboutie. Icône controversée, elle porte haut les couleurs d’une sexualité débridée et choque autant qu’elle provoque. Des barres de pole dance à la scène de Coachella, elle est devenue l’emblème d’une ascension musicale et sociale qui attire les regards. Si contrairement à Cardi B, elle n’a pas un passé de strip-teaseuse, Nicki Minaj s’inscrit dans cette lignée en reprenant tous les codes de l’univers du strip.

Elles incarnent ainsi les figures d’un mouvement qui a fait naître une nouvelle génération représentée par Doja Cat, City Girls, Ms. Banks, Saweetie ou encore Megan Thee Stallion. Toutes ces rappeuses font aujourd’hui parti des artistes les plus écoutés sur les plateformes de streaming. L’influence des ces femmes est désormais indéniable voire prépondérant dans le rap américain.

 

Strip et rap : un lien unique

Aux États-Unis, rap et strip club ont toujours entretenu un lien particulier et les établissements demeurent des lieux sacrés pour le milieu du rap américain. Ils se sont finalement imposés comme un tremplin dynamique et puissant pour cette musique. En effet, en choisissant leurs titres, les danseuses peuvent faire d’un morceau le prochain hit de l’année.

À tel point que des producteurs admettent même faire des strip clubs des endroits de repérages de futurs talents. David Banner (un rappeurproducteur et directeur de label, ndlr) confiait d’ailleurs se rendre dans ces lieux pour observer ce qui fonctionne le mieux et chercher de l’inspiration pour ses propres instrumentales. Dans un autre style, le rappeur Mike Jones avait eu l’ingéniosité de distribuer gratuitement ses morceaux à des danseuses renommées pour se faire connaître. Les strip clubs sont ainsi devenus un outil efficace pour mesurer la popularité d’un morceau et d’un artiste. 

De cette relation (entre rap et strip, ndlr), Atlanta en a fait une véritable identité. Drake avait d’ailleurs fait une collaboration avec le club mythique de la ville : Magic City. Plus efficace que n’importe quel radio ou média, tous les rappeurs cherchent à y être exposé s’assurant ainsi de se faire repérer.

 

Extrait du documentaire sur le Strip club Magic City d’Atlanta : « Inside the Atlanta Strip Club that Runs Hip Hop | Magic City » sur la chaîne Youtube de GQ.

 

Un documentaire avait été réalisé à propos de ce lieu devenu incontournable. Les clips et les paroles de rap sont d’ailleurs représentatifs de l’importance des clubs de strip-tease aux États-Unis. Les rappeurs y sont souvent fantasmés entrain de lancer des liasses de billets sur la piste et aux danseuses.

La démocratisation du « stripping » à travers les lives Instagram pendant le confinement illustre ce lien qui unit si fortement le rap et les strip clubs. En pleine promotion de son dernier album « The New Toronto » (sorti le 14 avril dernier), Tory Lanez, le rappeur originaire de Toronto, a diffusé à ses quelques 9 millions d’abonnés des prestations de strippers, parfois même d’actrices de films X.

Devenu un rendez-vous régulier très relayé sur les réseaux sociaux, le moment a même été renommé par The Weeknd comme le « Demon Time ». Ainsi, devant l’essor de ces clubs de strip-tease virtuels et malgré la fermeture des clubs due au Covid-19, de nombreux strippers ont pu continuer à travailler (via l’application CashApp par exemple, ndlr).

Si les clubs ont toujours été appréhendés du point de vue des rappeurs, il est désormais question de mettre en avant le point de vue des danseuses. De figurantes à actrices principales de l’univers rap, elles sont désormais mises en lumière. Le film « Queens », sorti le 16 octobre 2019, le témoigne en relatant leur quotidien.

Alors qu’elles n’étaient qu’un décor de clip, elles sont devenues de véritables icônes. Aujourd’hui, ces mêmes femmes, à qui les rappeurs distribuaient des centaines de billets et que l’on qualifiait de travailleuses du sexe, reprennent le flambeau et occupent le sommet des ventes. Avènement du twerk, tenues plus que suggestives et chirurgie esthétique à outrance : elles n’hésitent plus à lever le tabou sur l’univers du stripping. Un mouvement devenu hautement féministe.

 

Délivrer le rapport à la sexualité

Si ces excentricités choquent, c’est parce que ce sont des femmes qui s’en font le porte-parole. La question du sexe est, en effet, loin d’être un tabou dans le rap américain. Bien au contraire, il a toujours été un bruit de fond de cette industrie. Que ce soit dans les textes ou dans les clips. Mais lorsqu’il devient le thème de prédilection des femmes, il dérange.

En prenant le plein pouvoir de leur corps et de ce qu’elles représentent, ces danseuses-rappeuses invitent ainsi de nombreuses femmes à se délivrer dans leur rapport à leur sexualité. En cela, elles incarnent un mouvement féministe qui clame l’émancipation du corps de la femme. La plupart de ces artistes se revendiquent d’ailleurs tout à fait légitimes de porter fièrement ces valeurs. Malgré tout, beaucoup leur reprochent d’être assujetties au regard de l’homme autant que de provoquer leur propre sexualisation.

 

 

Cardi B et City Girls dans un extrait du clip « Twerk ».

 

Elles n’hésitent pas à rappeler, dans leurs textes, que ce sont de réelles self-made women et qu’elles sont les prochaines figures de proue de la scène rap actuelle. Impossible maintenant de les invisibiliser et de les dissimuler au regard du grand public. Impossible désormais de les cantonner à de simple arrière-plan sexy de clips. Cette nouvelle dimension du féminisme s’installe et prend, depuis quelques années, une place importante dans le monde fermé et exigeant du rap US.

Dans un game encore très masculin, affirmer sa place de rappeuse n’est jamais évident, encore moins de manière si débridée. C’est pourtant ce que font ces artistes depuis le début des années 2010, sans pour autant négliger celles qui leur ont ouvert la voie. Notons Lil’ Kim, qui n’hésite pas à affirmer via les réseaux sociaux sa fierté de voir la relève bel et bien assurée par ces nouvelles représentantes d’un féminisme trash. Elle dira elle-même avoir « cédé le flambeau » à cette nouvelle génération, bien décidée à faire valoir la voix des femmes dans le rap.

Beaucoup de femmes se sentent représentées par ces rappeuses et il existe désormais une réelle symbiose entre ces artistes et leur public. Ils affirment d’une seule voix ne plus vouloir être limitées dans leur féminité, après l’avoir été pendant de si longues années. Libres, peu importe leur milieu social, leur apparence et leurs convictions. De véritables diablesses au combat féministe angélique.

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