Catégories
Reportages

À 19 ans, le photographe Alexandre Carel expose le rap français à Paris

À tout juste 19 ans, Alexandre Carel s’impose comme l’un des acteur.rice.s majeur.e.s de la scène du rap français. Photographe « grâce au destin », comme il aime se définir, le jeune homme a vu défiler un bon nombre d’artistes devant son objectif. De Josman à SCH en passant par Freeze Corleone, Alexandre multiplie les shoots. Suffisamment pour se lancer le défi d’inaugurer sa première exposition, « De mes cendres », dans le deuxième arrondissement de Paris. L’exposition se tient du 25 septembre au 2 octobre 2021, rue d’Alexandrie, et regroupe les clichés phares du jeune photographe, accompagnés d’images exclusives. 

« Attends, n’ouvre à personne ! ». Une tête se glisse entre les portes de la boutique de vêtements Tealer, transformée en salle d’exposition pour l’occasion. Il est bientôt 20 h. « Tu n’ouvres à personne tant que je ne te l’ai pas dit », insiste Alexandre, auprès d’un membre de son équipe. Le jeune homme referme aussitôt la porte. Il va falloir patienter encore un peu. 

Depuis plus de deux ans maintenant, Alexandre Carel s’amuse à capturer les visages de la scène musicale actuelle. PLK, Leto ou encore Aya Nakamura, le jeune photographe s’invite dans tous les univers. Sa recette miracle ? L’audace. C’est comme ça que ses premières photos ont vu le jour pour rencontrer par la suite un véritable succès. 

Le talent et l’audace

L’arrivée des premier.e.s invité.e.s à 20 h tapante confirme l’engouement rencontré par le jeune photographe sur les réseaux sociaux. Alexandre nous accueille au sous-sol, entre quelques-uns de ses clichés suspendus par une ficelle et une machine à jeux vidéo où l’ont peut affronter son adversaire à « Street Fighter II ». Debout, au milieu de la pièce, le jeune homme de 19 ans se souvient de son parcours.  

Tout commence à 17 ans, quand Alexandre, à l’époque lycéen, réussit à s’inviter sur le tournage du clip Juice de Jok’air en featuring avec Jazzy Bazz. Il se rend sur place un peu par hasard, sur information de son frère, accompagné de sa caméra. Il capture le moment et revient quelques jours plus tard pour prendre d’autres photos. Trois ans plus tard, à l’étage de l’exposition, un disque d’or décerné à Alexandre Carel pour le single Bonbon à la menthe trône fièrement. Dessus, une dédicace du rappeur : « Pour notre première ! Que ton chemin soit rempli d’or. »

Cet accomplissement caractérise le parcours du jeune photographe. Le plus récent en date, tenu jusqu’alors secret, est celui d’un tournage avec le Duc. « On était au milieu de l’autoroute. Booba tournait un clip. Il était dans une voiture et moi dans celle du réalisateur. Nos véhicules finissent par s’arrêter brièvement. Je réfléchis à peine et je sors rapidement de la voiture. Je cours à sa fenêtre et je le shoot en quelques secondes. » La photo,exposée spécialement dans une petite salle à part, fait office de « trophée » pour le jeune homme.

Certains jours, la tâche s’avère plus ardue. Dernièrement, Kaaris lui a confié la pochette de son dernier album « Château noir ». Un shoot que le jeune photographe raconte en serrant les dents : « C’était compliqué, se souvient-il en laissant échapper un soupir, Kaaris n’a rien aimé au début. J’avais essayé tous les angles de la pièce. Il répétait “J’aime pas, ça c’est moche, j’aime pas…” Puis au dernier moment, Black Anouar (réalisateur réputé dans le rap français, NDLR) m’a glissé dans l’oreille : « Essaye de le prendre sous le lustre ». Je tente cet angle de vue. Kaaris pose. En une prise, il a dit : « Voilà, c’est ça la cover de mon album. » » Une anecdote qui ne manque pas de faire sourire ceux et celles qui prennent le temps de lire la légende qui accompagne la fameuse photo.

Un destin tracé

Trente minutes après l’ouverture des portes, la boutique aux trois étages est quasiment pleine. Certain.e.s félicitent le jeune photographe, d’autres se dirigent vers les boissons en libre service. Le brouhaha se mêle rapidement aux morceaux de rap qui résonnent avec les artistes exposé.e.s dans les différentes pièces. « Cette exposition, c’est prendre un risque », reconnaît Alexandre, une bière à la main. Un challenge inédit qu’il a eu envie de relever en mai dernier. « Il fallait que je travaille sur quelque chose de nouveau. Savoir se renouveler et sortir de sa zone de confort, c’est très important pour évoluer », assure-t-il. 

En quittant la fac, j’ai su que c’était la photo ou rien. Je ne pouvais rien faire d’autre.

– Alexandre Carel pour Mosaïque

Quand on lui demande ce qui l’a poussé à poursuivre ce chemin à seulement 17 ans, il répond simplement : « J’ai pris mes couilles et je l’ai fait. » Petit, Alexandre se balade déjà avec un appareil photo rose qu’il utilisait pour capturer « tout et n’importe quoi ». En sortie scolaire ou dans la rue, l’adolescent ne quitte jamais son précieux totem. 

C’est à l’université, après avoir suivi quelques cours qui lui déplaisent, que le choix s’impose. « En quittant la fac, j’ai su que c’était la photo ou rien. Je ne pouvais rien faire d’autre », explique-t-il, sûr de lui. Un pari gagnant puisque cela fait près de trois ans que le jeune photographe vit de ce métier à temps plein. 

Une réussite qui se concrétise en parcourant la pièce située au sous-sol qui regroupe une partie des nombreux cadres exposés. « Les voir physiquement, c’est autre chose que sur Instagram. », reconnaît-il en souriant.

« Je ne peux pas mourir sans avoir shooté Nekfeu »

Malgré le grand nombre d’artistes qu’Alexandre a vu défiler devant son objectif, l’absence de l’un d’entre eux.elles reste, pour lui, une source de frustration. « Je ne peux pas mourir sans avoir shooté Nekfeu. Mais le truc, c’est que cet homme est inaccessible », regrette-t-il. 

En revanche, il peut se vanter d’avoir capturé son artiste préféré, Josman. C’est avec fierté que le jeune photographe présente ses clichés de l’artiste, dispatché un peu partout dans la pièce. Le regard rivé vers l’une d’entre elles (voir en haut la première photo de l’article, NDLR), il raconte, les yeux brillants : « J’ai ressenti toutes sortes d’émotions à la release party de l’album « SPLIT » de Josman. » Les quelques photos prises à l’évènement de celui qui « a changé [sa] vie » reste un souvenir précieux pour le jeune homme.

À de nombreuses reprises dans les textes qui complètent les photos exposées, Alexandre fait usage de la même expression. Il parle du « meilleur shoot de ma vie », du « plus gros projet de ma vie », d’un « tournage qui m’a marqué à vie ». Un tic de langage amusant qui révèle l’euphorie saisissant le jeune homme de 19 ans dans son travail. 21 h 30, l’exposition est noire de monde. Une petite foule s’est à présent formée devant la boutique. Un succès que même un problème de DJ de dernière minute ne parvient pas à gâcher. 

Catégories
3 questions à Rencontres

3 questions à… Unfamouslouie

Unfamouslouie commence à faire des prods en 2016. Lorsqu’il arrive à Paris, il développe son réseau auprès des rappeur.se.s et propose ses compositions par voie de mail qu’il parvient « à gratter ». Lassé d’envoyer des messages sans réponses, il décide alors de ne plus compter que sur lui-même et se lance dans la réalisation d’un projet à son nom avec l’appui du studio 386 Lab : « FOREVER UNFAMOUS », disponible depuis le 3 septembre 2021. Dix titres et de nombreux.se.s invité.e.s avec entre autres La Fève, S.Téban, Loveni, ou encore Jeune LC

Pour découvrir son EP, Mosaïque a posé trois questions à Unfamouslouie.

Comment t’es venu l’idée de « FOREVER UNFAMOUS » ? 

Je pense que mon projet vient de l’incompréhension que peuvent provoquer mes productions. J’ai vachement conscience du fait que ma musique n’est pas évidente. Et je me rends compte que tout le monde n’a pas envie de rapper là-dessus. Donc je me suis dis, si c’est un EP qui vient de moi, peut-être que les gens vont vouloir entrer dans mon univers plus facilement.

Quand il s’agit de musique, je suis un dictateur. Je ne veux rien laisser au hasard. 

– Unfamouslouie pour Mosaïque


Pourquoi as-tu choisi de rester anonyme ?

Ce que j’aime, c’est la musique. Je ne cherche même pas à ce que ça marche. En interview, je ne me retrouve pas dans l’idée de répondre à des questions indiscrètes qui ne sont pas forcément en lien avec mon travail. Peut-être qu’un jour, je déciderais de montrer ma tête et d’en dire plus mais pour le moment je veux laisser mon son parler. C’est un besoin, une passion. Un peu comme au football. Je donne tout à ce sport alors que je sais que je ne serai jamais professionnel. Et puis, je suis aussi très attaché à mon indépendance. À la base, un label voulait m’accompagner pour la distribution du projet, mais à deux mois de la sortie, je leur ai dit que, finalement, je voulais tout faire tout seul. J’aime bien tout gérer. Même la cover, c’est moi qui l’ai faite. Quand il s’agit de musique, je suis un dictateur. Je ne veux rien laisser au hasard. 

Comment as-tu choisi les artistes qui posent sur chacun des dix morceaux ? 

Les gens sur cet EP, ce sont des artistes qui savent rapper à la base, qui sont issus de l’école des années 2010 mais qui sont aussi très forts artistiquement. Un gars comme La Fève, il peut tout faire, tu le mets sur une prod old school, il la découpe ! Jeune LC et Loveni, ce sont des rappeurs que j’écoute depuis 2014 avec Bon Gamin (collectif de rap formé en 2006 et composé du producteur Myth Syzer et des rappeurs parisiens Ichon et Loveni, NDLR). J’en parlais à Loveni et je l’ai remercié parce que c’est grâce à eux et à Ateyaba que j’ai continué dans le rap français. Si le projet s’appelle « FOREVER UNFAMOUS » (À jamais inconnu, NDLR), c’est parce que si tu tends l’oreille pour écouter ce que font les artistes présents sur l’EP, tu te rendras compte qu’ils n’ont rien à envier aux mecs qui sont sur le devant de la scène.

Ma mentalité dans la musique est en lien avec le nom de mon projet. Si ça vous plaît pas, je continuerai et si vous voulez partager, c’est avec grand plaisir ! Beaucoup m’ont dit ressentir la sincérité des morceaux ainsi que le travail. C’est le meilleur compliment qu’on puisse me faire. Jusqu’à la veille de la sortie, je tremblais, je me disais : « Imagine un artiste te demande d’enlever le son parce qu’il ne l’aime plus » (rires). C’est un stress de A à Z mais quand ça sort et qu’on te félicite pour ton taf, ça fait trop plaisir.

Retrouvez l’EP « FOREVER UNFAMOUS » d’Unfamouslouie sur toutes les plateformes.

Catégories
Entretiens Rencontres

« Ton style, il est dans tes erreurs » : le compositeur PH Trigano lève la voix sur sa première mixtape « Grand Romantisme »


Il est l’un des architectes des derniers disques d’Ichon (« Pour de vrai »), de L’Or du Commun (« Avant la nuit ») et de Loveni (« In Love). Ses synthétiseurs rétro et mélancolique ne vous aurons également sûrement pas échappés chez Lala &Ce ou encore Slimka. Compositeur, il est aussi interprète, parfois réalisateur sur ses clips. PH Trigano est de ceux.celles qui trempent dans chacune des étapes du processus de création d’une œuvre. Après un premier EP de six titres, dévoilé en juin 2019 et intitulé « Poésie humaine », le musicien français continue de tracer sa route en solo.

Membre du groupe Natas Loves You et du collectif rap Bon Gamin (avec entre autres Ichon et Loveni), Pierre Hadrien Trigano a sorti « Grand Romantisme », le vendredi 10 septembre 2021. Un deuxième disque introspectif dans lequel il remue ses cicatrices amoureuses et questionne le sens des relations. Il enveloppe son récit d’une musique tout aussi personnelle dans laquelle il ne peut s’empêcher de multiplier les hommages subtiles aux artistes qui l’ont marqué.

Chanteur tout du long, il mélange parfois son timbre à celui de Mélissa Bon, une chanteuse genevoise désormais parisienne, de Swing, membre du groupe de l’Or du Commun ou d’Ichon, encore lui. Au téléphone depuis la Belgique, quelques jours avant la sortie du projet, PH Triagno est détendu. Il livre sans langue de bois de nouveaux éléments de lecture pour digérer ses onze titres.

Mosaïque : Quelle est la genèse de « Grand Romantisme » ?

PH Trigano : J’ai connu une dure rupture en août 2018. C’était pendant les vacances et j’étais rentré à Paris. J’avais plein de choses à dire, j’étais meurtri. J’étais avec cette femme depuis deux ans et demi, c’était une longue relation, je pensais qu’on allait se marier et je suis tombé de très haut. À cette période de l’année, la ville est morte et il ne se passe rien, alors j’ai écrit. C’est à ce moment que j’ai gratté les morceaux France 98, Rêvé de toi, Jamais… Tout est vrai, je ne pourrais pas écrire des trucs que je n’ai pas vécu. Au début, c’était surtout des lettres où j’extériorisais mon mal-être, des bouteilles à la mer que je n’envoyais pas. Je prenais le négatif pour en faire du positif, ça m’a aidé à mettre des choses dans l’ordre.

M : Que doit-on lire derrière la progression du tracklisting ?

PH : Pendant plus d’un an, j’étais vraiment au fond du trou. L’année d’après, j’ai mis des pansements sur mes plaies et je suis progressivement passé à autre chose. J’ai écrit le dernier morceau Chance en mars 2020. On peut sentir la courbe du deuil au fur et à mesure de l’écoute. La colère, le déni, l’acceptation, avant d’aller peu à peu vers la lumière. J’ai vécu ce cheminement et cette mixtape en est une photographie.

M : Derrière les morceaux où tu parles concrètement de tes expériences, il y aussi ceux où l’on te sent plus distant.

PH : J’ai écrit Amour digital quand j’ai commencé à revoir des gens, à analyser mon expérience et à prendre de la hauteur sur la façon dont les relations évoluent dans notre société. J’ai voulu prendre du recul et faire un peu de philosophie. J’ai composé comme on peint une peinture. D’abord le sujet, une première couche, puis les détails. Petit à petit, ça a fait une même toile avec pleins d’éléments. J’aime cette notion, tout se retrouvait sous une même direction artistique.

On est dans une société individualiste dans laquelle on dit qu’on est mieux seul et qu’être romantique est devenu un crime. C’est pour ça que j’ai repris la formule « grand banditisme », pour l’amener vers « Grand Romantisme ».

– PH Trigano

M : Qu’as-tu appris de ton travail introspectif ?

PH : J’ai retenu qu’il faut faire attention. Les relations amoureuses sont comme un tour de poker où tu gères ta mise. Avec l’âge, tu fais attention… Désormais, je vais toujours chercher à me protéger. Par contre, je crois que l’humain a profondément besoin de l’autre. C’est ce que j’ai voulu synthétiser. On est dans une société individualiste dans laquelle on dit qu’on est mieux seul et qu’être romantique est devenu un crime. C’est pour ça que j’ai repris la formule « grand banditisme », pour l’amener vers « Grand Romantisme ».

M : Tu t’es mis dans quelles conditions pour développer un opus aussi personnel ?

PH : J’ai toujours travaillé la mixtape chez moi, dans mon univers. Je suis entouré de CD de Serge Gainsbourg et d’une planche de skate. Le plus dur c’est de se définir, alors je préfère créer en étant le plus moi-même.

M : De quoi est faite ta différence artistique ?

PH : Je ne sais pas si je suis unique dans ma proposition. Mais je suis un mélange. J’ai écouté plein de choses dans ma vie. Ça se traduit forcément sur ce que je produis. Dans le titre Rêvé de toi, il y a une ligne secondaire de bells (des cloches, NDLR) qui rappelle le morceau Strawberry Letter #23 des Brothers Johnson et personne ne l’a grillé. Même chose sur Amour digital où je chante : « Mon cœur ne bat désormais qu’un coup sur quatre » pour faire un clin d’œil à Serge Gainsbourg qui disait : « Le coeur de Bloody Jack ne bat qu’un coup sur quatre » (Bloody Jack). Il y aussi beaucoup de Kanye West avec des voix pitchées (effet qui vise à rendre la voix plus aigüe ou plus grave, NDLR).

Beaucoup de gens vont en studio et me demande : « Je veux un truc comme ça. » Moi je suis très bon pour faire de la contre-façon (rires), mais je ne veux pas de ça sur mon projet. C’est presque impossible à ne pas faire mais quand Puff Daddy sample les années 80, il met sa touche et ça devient un hit inattendu. On sent si tu as apporté quelque chose. Sur le titre Touche française, je m’inspire clairement des Daft Punk, de Gainsbourg… C’est cet espèce de mélange qui fait un truc nouveau.

M : Quel décor as-tu imaginé en composant ? Certaines lignes de synthétiseur sonnent très rétro, presque années 70.

PH : Je ne suis pas sûr de l’avoir fait. J’ai surtout des notes et des mots en tête. Je voulais juste être très ancré dans le réel, comme dans Amour digital où je décris un peu la scène. Il fredonne : « Le téléphone vibre sur la table basse, peut-on s’aimer sans jamais s’embrasser une fois ? » Tu vois Flashing lights ? C’est sûrement mon morceau préféré de Kanye West. Il est archi réel ! Tu écoutes, tu y es, tu vois… Il reprend : « She don’t believe in shooting stars, but she believe in shoes and cars… » Et je suis un grand fan de vaporwave (style musical  caractérisé par son usage d’échantillons sonores issus des musiques des années 1970, 1980, 1990 et début 2000 : lounge, smooth jazz ou musique d’ascenseur, NDLR), j’ai été inspiré par les Beatles et Michael Jackson. Je kiffe quand il y a un grain un peu pastel.

Je sais que mes tracks ne sont pas parfaites et c’est ça qui est cool. Chez les Daft Punk, c’est peut être leur vœu d’être tellement parfait qui fait leur imperfection. Ton style, il est dans tes erreurs. »

– PH Trigano

M : En tant que technicien du son, est-ce que c’est difficile de se détacher de son exigence envers soi-même pour réussir à coffrer des morceaux et ne plus y toucher ?

PH : Franchement, je sais que mes tracks ne sont pas parfaites et c’est ça qui est cool. « Grand romantisme » montre ce que je ressens à un instant donné avec toutes ses imperfections. Regarde, les premiers morceaux de Pharrell Williams sont mal mixés et c’est une photo assumée d’un moment qui a du charme. Chez les Daft Punk, c’est peut être leur vœu d’être tellement parfait qui fait leur imperfection. Avec « Random Acess Memories », tu aimerais que ça dégouline mais ça ne déborde jamais. Un autre exemple, Nyjah Huston (un skater américain, champion de la discipline, NDLR), quand il skate c’est parfait et je préfère carrément regarder des skaters qui ont plus d’aspérités et qui font des faux pas. Ton style, il est dans tes erreurs. Alors oui, quand je me réécoute, je me dis qu’il y a plein de trucs que je n’aurais pas fait mais c’est pas grave. C’est cool, c’est une photo.

M : Tu es aujourd’hui plus connu pour tes talents de compositeur que d’interprète. Tu entretiens quel rapport avec cet aspect de la création musicale ?

PH : J’ai toujours chanté. J’ai même chanté avant d’être producteur. J’avais pris des cours de chant quand j’avais mon groupe Natas Loves You. Je suis de l’école de ceux qui font de tout et qui touche à tout. Comme Kanye, Pharrell Williams, Serge Gainsbourg… Des gens qui font des trucs avec leurs mains et leur bouche pour s’exprimer. C’est comme ça que j’ai appris et c’est très naturel pour moi. Je n’ai pas eu de barrières à casser pour me lancer ce défi de la mixtape. Je peux encore beaucoup progresser, améliorer mes oreilles, arrêter de fumer des clopes pour chanter mieux… Mais ce n’est pas ce chemin que j’ai choisi.

M : Pourquoi avoir choisi d’inviter d’autres voix sur des morceaux aussi personnels et introspectifs ?

PH : J’ai eu cette vision pour la production. Je suis resté seul producteur parce que je voulais composer seul, aller au bout de moi-même par esprit de compétition, comme un challenge. Mais pas pour les featurings. Je voulais d’autres lumières qui connaissaient mon histoire et qui sont proches de moi. Mélissa Bon, par exemple, a vécu des expériences similaires. C’est quelqu’un de très sensible, il y avait une vraie vibe, un instinct. Ichon, lui, avait sa vision propre sur le morceau mais j’ai trouvé ça cool qu’il apporte son prisme. Il m’a donné de la fraîcheur. Il est comme un bon joueur de foot qui rentre en deuxième mi-temps. Avec Swing, on s’est posé, je lui ai fait à manger et il a écrit quatre ou cinq heures. L’alchimie m’a plu et c’était très proche de ce que j’imaginais sur le track.

M : Tu as choisi de délivrer un projet où tu ne parles que d’amour. As-tu songé à la catégorisation dont tu pourrais faire l’objet comme chanteur de RnB français ?

PH : Le public peut penser ce qu’il veut mais ma démarche n’est pas celle-ci. Je ne pense pas dégager un truc évident. Je crois que je propose quand même un bon petit plat à déguster avec de quoi manger. Mes textes ne sont pas si mielleux, les prods sont assez polarisées… Parler d’amour c’est mon point de départ, mais pour arriver vers quelque chose de plus profond. En plus, on ne va pas se mentir, l’amour c’est un sujet qui nous obsède tous. On y pense tout le temps. Est-ce que j’ai appelé ma grand-mère ? Est-ce que mon frère va bien ? Il est tout le temps question de ça.

Après, on ne met clairement pas ma gueule sur ma zic’, j’en suis conscient (rires). Quand tu vois les premiers freestyles de SCH, tu vois qu’il n’est pas terminé. Il a grave évolué ensuite. C’est un peu pareil pour moi. J’en suis à ma deuxième évolution, je sais pas trop pourquoi, mais je sais que je vais encore changer. Je vais m’ouvrir à d’autres énergies.

Retrouvez « Grand Romantisme » de PH Trigano dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

Catégories
Face à face Rencontres

Joysad, la pression du sablier

En janvier 2021, joysad dévoilait son premier EP « Palindrome » dont la cover montrait l’artiste sous plusieurs facettes, comme possédé par des identités multiples. Ce déboublement de la personnalité s’exprimait déjà dans le nom de scène du rappeur. Il revient pour la rentrée avec son premier album « Espace Temps », sorti le 10 septembre 2021, qui s’accompagne d’un court-métrage autour d’un personnage torturé par des voix dans sa tête. Mosaïque est allé à la rencontre des différentes faces de l’artiste lors d’un entretien au sein de son label. Dans une salle aux moulures dorées et au parquet parisien qui craque, l’artiste s’est livré à nous après s’être prêté au jeu de la pose avec notre photographe Jacques Mollet dont le shoot est à retrouver tout au long de votre lecture.

Lorsque nous rencontrons joysad, le rappeur se présente instinctivement par son vrai prénom : Nathan. Pendant près d’une heure en face de nos deux journalistes et de l’œil de notre photographe, le Périgourdin se montre spontané et naturel. La veille, le rappeur performait sur la scène du cinéma du Club de l’étoile à Paris. Un showcase dédié au public venu découvrir en avant-première son court-métrage qui accompagne la sortie de son premier album « Espace Temps », disponible depuis le 10 septembre 2021. 

Dans ce film, joysad incarne son premier rôle devant la caméra dans lequel il joue un personnage torturé par les voix qui l’entend dans sa tête. Un rôle délicat pour lui qui refuse d’attribuer une maladie au protagoniste : « Il faut être précis quand on parle de maladie mentale. Le milieu du handicap, c’est quelque chose à respecter et à bien décrire. J’avais très peur de stigmatiser des gens. On m’a demandé dix fois quelle était la maladie du personnage principal. Tout ce qu’il y a à savoir, c’est qu’il entend des voix dans sa tête. Je ne suis pas médecin pour lui diagnostiquer un type de maladie. » C’est sa mère, directrice d’une maison d’accueil spécialisée en polyhandicap, qui lui conseille de rester vigilant : « Du coup, je fais très attention à ces choses là. Tu peux entendre des voix dans ta tête sans être schizophrène. Je ne voulais manquer de respect à personne. Même aujourd’hui, il ne faut plus dire personne handicapée mais personne en situation de handicap. » 

Le milieu médico-social, Nathan le connaît bien. Avant de se lancer dans la musique, il travaille pendant un an en alternance dans un foyer de vie pour personne adulte en situation de handicap en tant qu’éducateur. Il se souvient : « Je me suis même fait frapper une fois. Un jour, j’étais entrain de jardiner avec une petite résidente, elle me regarde, elle se met à crier donc je me retourne pétrifié de peur et elle me met un coup de pelle dans le dos. » Une expérience dont il s’est nourri pour écrire et interpréter son rôle dans son court-métrage « Trou noir » : « Lorsque je travaillais dans ce milieu, j’en ai vu beaucoup des schizophrènes. Ça m’a aidé notamment pour jouer les épisodes de crise dans le film. Les moments de folie sont les plus durs à jouer. J’ai mis au moins un bon jour de tournage avant de me mettre dans le bain. » 

Pour mon premier court-métrage, je voulais une ambiance glauque et de la violence.

– joysad à Mosaïque

Pendant 11 jours, joysad et son équipe se rendent en Macédoine du nord pour tourner toutes les séquences. Le jour de notre entretien, l’artiste porte un tee-shirt floqué « Exit Void », le nom de la boîte qui a réalisé « Trou noir » : « Birdjan et Emral de chez Exit Void sont aussi barrés que moi. Ils ont l’habitude de faire des trucs glauques et c’est l’ambiance que je voulais pour mon court-métrage. » Le rappeur découvre les deux réalisateurs à travers un court-métrage de deux minutes intitulé « Tout le monde regarde ».

Tout d’un coup, joysad s’anime pour raconter avec vivacité la découverte de ce visuel : « Au début de ce petit film, tu comprends pas trop. Tu vois un couple qui s’embrouille sous un espèce de pont. T’as une fille qui arrive et qui demande du feu à un gars qui fume à côté. Et le mec du couple qui se dispute se met à taper sa femme. Il la met au sol et la frappe. La fille qui venait d’arriver décide d’aller les séparer et elle se fait taper aussi. Et pendant qu’elles se font fracasser, t’as l’autre mec qui fume sa clope et qui regarde. Il fait rien. J’avais trouvé ça hyper impactant dans la violence. » De la violence, c’est justement ce que Nathan a voulu pour son court-métrage dont le décor est froid, presque poussiéreux. Avec dix ans de théâtre derrière lui, jouer n’a pas été une difficulté : « Je suis arrivé, j’ai allumé deux joints et je me suis mis dans le rôle (rires). Comme c’est moi qui ait crée ce personnage, j’ai réussi rapidement à entrer dans sa peau. Et puis, il me ressemble aussi parce qu’il ne dort jamais. »

« Je croyais que la mort me suivait »

L’artiste met aussi en scène son rapport complexe avec le temps, d’où le nom de son premier album « Espace Temps ». Il explique non sans une certaine fierté : « On a appelé le court-métrage « Trou Noir » parce qu’en toute logique, dans l’univers, le seul endroit où l’espace temps est distendu, c’est dans un trou noir » avant de plaisanter : « Ouais je sais, je suis chaud ouais » (rires). 

À la mort de mon frère, j’avais ressenti une sensation de trou noir. Je psychotais. Je croyais que la mort me suivait, que j’avais un compte à rebours.

– joysad à Mosaïque

Le temps semble obnubiler le rappeur pour qui les insomnies sont fréquentes : « Tous les sons de cet album évoquent le temps et notamment le temps qui passe. C’est ce qui se passe dans un trou noir. Le temps se distend. Plus tu te perds dans le noir, plus c’est impossible de trouver des repères. » Une sensation qui lui rappelle une certaine période de sa vie : « C’est ce qui se passait à mes 16 ans, à la mort de mon frère. J’avais ressenti ça. Je psychotais à cette époque. Je croyais que la mort me suivait, que j’avais un compte à rebours. » 

Malgré une certaine timidité cachée sous sa chevelure aux reflets dorés, joysad se livre simplement, sans efforts  : « Dans ma famille, on a un rapport compliqué avec la mort. Si tu veux, on est énormément et on est tous proches. Ma grand mère a fait 11 enfants et tous ont fait 5 gosses. C’est une espèce de séquoia (rires). Tous les deux mois dans ma famille, il y a quelqu’un qui meurt. Donc on en a tous très peur. » C’est notamment la mort de son frère à l’âge de 16 ans qui marque une coupure dans l’espace temps du jeune Nathan : « Je ne pensais pas que la mort de mon frère allait autant me niquer. J’étais le plus jeune de ma famille et j’ai commencé à aller mieux quand j’ai réalisé trois ans après que j’étais devenu plus âgé que lui. Pendant longtemps, j’avais 19 ans mais j’étais bloqué à mes 16 ans. Rien avait bougé pour moi. C’est pour ça que j’aime l’idée du trou noir. Toi tu ne verras pas la personne s’éloigner mais elle, elle s’éloigne. » 

Âgé de 20 ans, le temps passe désormais très vite, notamment grâce à la musique qui l’a « aidé à grandir », lui donnant la force de croire en lui : « Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir mon âge. Avant, j’avais peur de tout ce que je pouvais faire, de toutes les décisions que j’allais prendre. » Pour autant, Nathan ne se sent pas plus mature que ses ami.e.s de la même génération : « Je ne sais pas ce que ça veut dire être mature. Je me sens surtout plus occupé que les gens de mon âge. Je suis aussi plus épanoui. Je côtoie plein de gens qui ne font pas ce qui veulent. Je ne suis pas plus mature mais en pleine vie. Je me sens chanceux. » 

La faille temporelle

Chanceux aussi d’avoir émergé grâce au compte Instagram 1minute2rap sur lequel il gagne trois fois les concours de freestyle : « J’en discutais récemment avec mon ami Livaï qui a percé grâce à la même page. On se demandait combien rêveraient d’avoir notre place alors qu’on est pas si haut. On en connait qui ont le talent, qui ont tout mais il manque un truc mais on ne sait pas trop quoi. » Là aussi, Nathan relie son succès au temps. Avoir été là au bon endroit au bon moment : « J’étais là pendant que le compte était en pleine effervescence. Tous les médias regardaient à ce moment là. C’est pendant cette période que j’ai fait monter les enchères avec les labels qui voulaient me signer. On saupoudrait le bifteck (rires). Avant ma troisième victoire, je valais moins cher. Et tout ça, c’est grâce au sens des affaires de Riccie (son manager, NDLR). » joysad finit par signer chez Because qui s’aligne à chaque fois avec les plus grosses maisons de disques durant les sept mois de négociations, une preuve de confiance selon le rappeur. 

Avec « Rentre dans le cercle », je voulais fermer la gueule de ceux qui t’empêchent de rapper ce que tu veux. Montrer que j’ai le droit de raconter les histoires de quartier de chez moi. C’était une manière de m’assumer. 

– joysad à Mosaïque

L’époque des freestyles dans sa chambre ne semble pas lui manquer : « C’était la hess de ouf. J’étais en alternance, j’allais à l’école, la semaine d’après je lavais des culs en foyer de vie et je devais intercaler ça entre deux freestyles (rires). »  Bien loin de ce rythme de vie, joysad partage aujourd’hui le studio avec Sofiane. C’est le parisien qui prend contact directement avec le manager du jeune espoir pour le rencontrer : « Quand je l’ai eu au téléphone, il m’a dit : « Toi,  ta gueule elle est originale. J’aime bien ta gueule, t’as un truc. T’as une bonne tête. Je suis chaud je t’emmène partout. Il m’a dit j’ai des bails de série pour toi. On m’a dit que tu faisais du théâtre, j’ai du théâtre aussi. Il y a « Rentre dans le cercle », t’aimes bien t’aimes bien, tu valides ? », se souvient joysad en imitant Sofiane qu’il finit par inviter sur le morceau Tous les coups sont permis.

Le titre est enregistré en deux heures lors d’un passage éclair à Paris du représentant du 93. Nathan se rappelle avoir été impressionné par le train de vie de l’artiste : « C’était trop fascinant. Il m’a dit : « Ouais ma moula, je suis sur Paris pendant deux heures là. J’ai un rendez-vous de trente minutes, après j’arrive et on boucle le son. » Il a précisé : « J’arrive, je prends les transports » Et en fait il revenait d’Abidjan. Il allait prendre l’avion. Il est arrivé deux heures après. Je sais pas avec quoi il a volé mais c’était rapide. Il s’est posé une heure, il a bu 36 cafés et il est reparti en me disant : « Bon j’y vais, j’ai un avion pour Milan ». Être en studio avec lui, c’était incroyable mais stressant de taff, il fait 600 choses en même temps, c’est un vrai homme d’affaires. »

La connexion en studio passe et Fianso invite le jeune périgourdin à s’exprimer dans son émission « Rentre dans le cercle ». L’occasion pour Nathan de faire passer un message : « Avec cette émission, je voulais fermer la gueule de ceux qui t’empêchent de rapper ce que tu veux. Quand je racontais des histoires de quartier de chez moi, on me disait que j’avais pas à parler de ça parce que j’étais pas concerné. Le « Rentre dans le cercle », c’était une manière de m’assumer. » 

joysad semble savoir où il va sans perdre de sa spontanéité juvénile, notamment lorsqu’il parle d’amour en nous fixant de ses grands yeux bleus teintés de vert : « Je ne suis plus amoureux parce que je me suis fait tej par ma meuf. Je suis archi naze en amour. Il doit y avoir certaines choses évidentes dans les relations que j’arrive pas à voir. Et puis, j’en ai peur parce que ça me fait mal de faire mal aux gens. Donc je vais rester célibataire. Quand je suis pas en couple, mon portefeuille grossit (rires). » Après avoir terminé sa dernière phrase, il se met à la rapper comme s’il allait démarrer un freestyle. Un modèle dont il veut désormais s’éloigner pour s’ouvrir au chant et à la mélodie, pour s’ouvrir à un autre espace temps.

Catégories
Enquêtes Investigation

Enquête : L’heure de gloire de l’EP, levier d’intérêt majeur

En 2020, les projets de rap français ont été très courts et très nombreux. Depuis dix ans, le format EP est de plus en plus courtisé par le genre. Les artistes et les acteurs et actrices de l’industrie musicale se sont emparé.e.s de ce petit disque afin d’établir de nouvelles stratégies et de s’ancrer dans le temps. Pourquoi l’EP est-il devenu si prisé ? La rédaction de Mosaïque a enquêté sur la question, comptant scrupuleusement les sorties pour établir des statistiques, partant à la rencontre d’un journaliste, d’un programmateur, d’une attachée de presse, de chefs de projet et d’un label manager.

16 mars 2020. Sur toutes les télévisions françaises, Emmanuel Macron confine le pays pour tenter d’endiguer la vague épidémique de Covid-19. La vie est mise sous cloche pendant presque trois mois de pause historique. Le monde de la culture s’enrhume, la création artistique s’enraye. Le rap français qui connaît une courbe de progression alors sans limites reçoit un coup d’arrêt inattendu. Pourtant, ni les scènes closes, ni les points de vente de CD fermés n’ont empêché les interprètes de sortir de la musique. La période s’est même montrée fructueuse.

Le rendez-vous du vendredi à minuit pile, toujours aussi attendu, est dominé par des formats réduits. Des EP, en d’autres termes. Pour mener cette enquête, nous avons considéré un projet court comme étant un disque comportant huit titres ou moins. À l’arrivée, les chiffres sont détonants. Les données disponibles sur le site collaboratif Genius montrent que près de 40 % des projets rap parus en 2020 comptent huit morceaux ou moins. Un score jamais vu pour le genre en France. Mehdi Maïzi, animateur de l’émission Rap Jeu pour Red Bull et présentateur de l’émission Le Code sur Apple Music, a lui aussi fait ce constat : « J’ai senti une bascule, le confinement a accéléré les choses. Roméo Elvis, Sopico, Alonzo… Beaucoup d’artistes ont profité de la période pour réaliser qu’ils pouvaient sortir des petits formats et tester de nouvelles choses sur quelques titres. Quand j’ai fait mon top album 2020, je me suis demandé si je ne devais pas aussi faire un top EP. »

Note Board
Infogram

Cette progression n’a rien d’une tendance éphémère. Sur les dix dernières années, l’EP n’a cessé d’être de plus en plus courtisé par les artistes rangé.e.s dans le catalogue « urbain ». Pourtant, les tracklists courtes n’ont pas toujours reçues autant d’attention. « Pendant longtemps dans le rap, le terme était utilisé pour dire : « autre chose qu’un album ». On était embêté pour désigner ces projets là. Dans les années 2000, on disait surtout mixtape et street CD. Le terme EP est revenu à la mode dans les années 2010, d’abord en étant presque dénaturé. J’avais interviewé Vald à la sortie de « NQNT » en 2014 et il disait que c’était un EP alors que ça faisait 13 titres. C’était juste pour ne pas dire le mot album », se souvient Mehdi Maïzi.

La pression du format

L’album. Le format préféré des labels qui rythme une carrière et lui donne ses lettres de noblesse. Avant de dévoiler un projet long censé être une sortie attendue, l’EP est devenu un levier stratégique incontournable. Le milieu artistique s’en est saisi pour pouvoir faire monter les enchères sur un artiste avant de pouvoir parier plus de budget. Cécile Plancke est attachée de presse pour le label Low Wood qui héberge notamment Hatik, Jok’Air, Zinée ou encore Michel. Selon elle, une compilation de quelques morceaux permet d’éviter toute forme de pression : « Sur un EP, tu as le droit à l’échec de ta promotion. C’est la musique qui parle seule. Sur l’album, on regarde tes chiffres, tes interviews, parce qu’il y a beaucoup plus d’investissement à tous les niveaux. Le but, c’est de ne pas mettre des artistes devant des responsabilités qu’ils ne peuvent pas encore assumer. »

Une approche moins coûteuse et plus souple pour accompagner des jeunes artistes en développement, voire des artistes confirmé.e.s. Deen Burbigo annonçait d’ailleurs sur le plateau du Code ne plus se sentir à l’aise avec la pression régnant autour de l’album. Au mois de juillet dernier, le rappeur dévoile ainsi « OG San », un projet de huit titres.

La recette a séduit beaucoup d’acteur.rice.s de l’industrie musicale. Dès les années 2010, de nombreux label managers ont saisi la vague. Mohamed Ali est l’un d’entre eux.elles. Tête pensante de l’écurie Foufoune Palace, il confie avoir pensé sa démarche dans ce sens lors des premiers pas du rappeur Luidji : « Cet intérêt particulier pour l’EP dans le rap date d’à peine une dizaine d’années. Quand j’ai commencé à bosser avec Luidji, en 2014, on a choisi logiquement ce format pour démarrer. Hors de question de sortir beaucoup de morceaux d’un coup sans fans et sans attente. C’est censé être la consécration d’un artiste. Et avant d’en sortir un deuxième, on s’est permis de sortir un nouvel EP, « Boscolo Exedra », parce que ça collait avec ce qu’il voulait raconter. » Une marge de manœuvre autrefois impensable : « Le marché et l’économie du disque étaient régis différemment. Cette liberté artistique existait moins. Il fallait vendre des disques, rentrer en radio, on était plus bridé. » 

Streaming sensation

L’un des facteurs clés de ce changement d’approche, c’est l’arrivée du streaming. Cette nouvelle manière de consommer de la musique donne au rap un souffle nouveau. Les performances des écoutes en streaming sont comptabilisées dans les chiffres de vente par le Syndicat national de l’édition phonographique (SNEP, organisme qui attribue les certifications or, platine et diamant aux singles et aux projets, NDLR) et les plateformes deviennent des laboratoires à ciel ouvert où la créativité autour du format se renouvelle.

Sortir de la musique devient alors moins coûteux et plus accessible, entraînant une productivité jamais vue de la part des artistes (revoir plus haut l’infographie réalisée à partir des données accessibles sur le site collaboratif Genius, NDLR). « On skip beaucoup, on écoute les albums pour en tirer un ou deux singles, on écoute les tops Spotify, ça a favorisé l’EP. On a moins de temps et on veut écouter bien et super vite, explique l’un des chefs de projet de la maison de disque Universal Music France, aussi directeur artistique de rappeurs à succès, qui a souhaité rester anonyme. Les cinq ou six titres vont se démocratiser de plus en plus pour pouvoir faire respirer les discographies, tout en permettant aux rappeurs de rester très productifs. Tu imagines Drake ressortir un album en fin d’année ? Le public ne peut plus tout écouter. »

« Peut-être que Heuss L’enfoiré gagnerait à ne faire que des EP de cinq titres. C’est un faiseur de hits et ça collerait mieux à son économie. »

Un chef de projet d’un label parisien à Mosaïque

Pour les jeunes artistes, se positionner dans ce nouvel écosystème est une nouvelle paire de manche. Il faut pouvoir être remarquable au milieu du flot des sorties hebdomadaires. Ce chef de projet et directeur artistique dans un label parisien, également anonyme, le constate auprès de l’un de ses artistes en développement : « On s’est fait remarquer avec des EP courts, efficaces et faciles à digérer pour les nouveaux auditeurs. Il y a tellement de chose à découvrir que oui, si on ne connaît pas ton nom, on ne peut pas se manger un projet de 18 tracks. »

Pourtant, les albums longs n’ont jamais cessé d’être dominants. En 2020, 60 % des sorties comptent plus de huit titres. « Je suis surpris qu’il y ait encore autant d’albums. Ce n’est pas adapté à tous les types d’artistes, s’étonne Mehdi Maïzi. Je crois que je préfère écouter Leto sur un EP par exemple. Il a plus la possibilité de donner ce que son public attend, sans les passages obligés de l’album qui lui correspondent moins. Il y a des artistes qui cartonnent en singles et qui sortent des albums qui marchent beaucoup moins bien. Il peut y avoir du remplissage, alors que le streaming te permet de faire tout ce que tu veux. » 

Même son de cloche pour le chef de projet du label parisien : « Peut-être que Heuss L’enfoiré gagnerait à ne faire que des EP de cinq titres. C’est un faiseur de hits et ça collerait mieux à son économie. Je pense que ça augmenterait considérablement son volume de streams. »

Le petit frère mal-aimé de l’album

Pourquoi, alors, l’EP est-il toujours le petit frère mal-aimé de l’album ? L’industrie garde une affection particulière, presque déraisonnée, pour le long format. Une vieille habitude à laquelle on n’ose que très peu toucher. Cette situation, le chef de projet d’un label parisien l’observe de l’intérieur : « Les labels et les maisons de disque font encore signer des artistes pour deux ou trois albums. Beaucoup essayent de se libérer de ces vieux contrats en sortant des projets commandés mais qui ne répondent pas à leurs besoins de développement. » 

Les médias généralistes se sont également mis au pas de ce fonctionnement : « Ils ne parlent que très peu des EP. Je me suis déjà fait repousser quand je présentais des projets courts à des entreprises de presse nationale. Ils se focalisent sur l’événement album parce qu’ils n’ont pas le temps de tout suivre. C’est vraiment une ancienne école », explique Cécile Plancke. D’autant plus que certains EP impressionnent par leur impact médiatique et commercial, en témoigne le succès de « Mafana » du rappeur Oboy (2020) qui comptabilise une centaine de millions de streams, même si la certification est toujours plus délicate à décrocher.

« Le changement, je l’attends surtout des nouvelles générations. Est-ce qu’ils ont vraiment envie de sortir des albums ? »

Mehdi Maïzi à Mosaïque

En attendant les chiffres de l’année 2021, des EP comme celui de Koba LaD (« Cartel : volume 1), de Benjamin Epps (« Fantôme avec chauffeur ») ou encore de Nemir (« Ora »), ont déjà marqué ces derniers mois et certains titres ont intégré les rotations des radios. Rachid Bentaleb est programmateur pour la radio Mouv’ du groupe Radio France. Il confie recevoir de plus en plus d’EP et constate une nette hausse de leur qualité : « Les EP qu’on écoutait avant, c’était parfois des compilations de titres qu’on ne mettait pas dans l’album. Ça se sentait. Aujourd’hui, ils sont beaucoup plus cohérents et travaillés. L’EP n’est plus un format de recyclage. »

Tout au long de l’enquête, une question a été systématiquement posée : « Le format long va-t-il un jour devenir minoritaire ? » « Non », répondent les observateur.rice.s, confiant que l’album conservera un caractère spécial pour les oreilles des auditeurs et auditrices. Mehdi Maïzi tranche : « Le changement, je l’attends surtout des nouvelles générations. Est-ce qu’ils ont vraiment envie de sortir des albums ? Ça serait bien de continuer à dynamiter ce format. »

Retrouvez la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.