Il est l’un des architectes des derniers disques d’Ichon (« Pour de vrai »), de L’Or du Commun (« Avant la nuit ») et de Loveni (« In Love). Ses synthétiseurs rétro et mélancolique ne vous aurons également sûrement pas échappés chez Lala &Ce ou encore Slimka. Compositeur, il est aussi interprète, parfois réalisateur sur ses clips. PH Trigano est de ceux.celles qui trempent dans chacune des étapes du processus de création d’une œuvre. Après un premier EP de six titres, dévoilé en juin 2019 et intitulé « Poésie humaine », le musicien français continue de tracer sa route en solo.
Membre du groupe Natas Loves You et du collectif rap Bon Gamin (avec entre autres Ichon et Loveni), Pierre Hadrien Trigano a sorti « Grand Romantisme », le vendredi 10 septembre 2021. Un deuxième disque introspectif dans lequel il remue ses cicatrices amoureuses et questionne le sens des relations. Il enveloppe son récit d’une musique tout aussi personnelle dans laquelle il ne peut s’empêcher de multiplier les hommages subtiles aux artistes qui l’ont marqué.
Chanteur tout du long, il mélange parfois son timbre à celui de Mélissa Bon, une chanteuse genevoise désormais parisienne, de Swing, membre du groupe de l’Or du Commun ou d’Ichon, encore lui. Au téléphone depuis la Belgique, quelques jours avant la sortie du projet, PH Triagno est détendu. Il livre sans langue de bois de nouveaux éléments de lecture pour digérer ses onze titres.
Mosaïque :Quelle est la genèse de « Grand Romantisme » ?
PH Trigano : J’ai connu une dure rupture en août 2018. C’était pendant les vacances et j’étais rentré à Paris. J’avais plein de choses à dire, j’étais meurtri. J’étais avec cette femme depuis deux ans et demi, c’était une longue relation, je pensais qu’on allait se marier et je suis tombé de très haut. À cette période de l’année, la ville est morte et il ne se passe rien, alors j’ai écrit. C’est à ce moment que j’ai gratté les morceaux France 98, Rêvé de toi, Jamais… Tout est vrai, je ne pourrais pas écrire des trucs que je n’ai pas vécu. Au début, c’était surtout des lettres où j’extériorisais mon mal-être, des bouteilles à la mer que je n’envoyais pas. Je prenais le négatif pour en faire du positif, ça m’a aidé à mettre des choses dans l’ordre.
PH Trigano. Crédit : Yanis Dupleix.
M :Que doit-on lire derrière la progression du tracklisting ?
PH : Pendant plus d’un an, j’étais vraiment au fond du trou. L’année d’après, j’ai mis des pansements sur mes plaies et je suis progressivement passé à autre chose. J’ai écrit le dernier morceau Chance en mars 2020. On peut sentir la courbe du deuil au fur et à mesure de l’écoute. La colère, le déni, l’acceptation, avant d’aller peu à peu vers la lumière. J’ai vécu ce cheminement et cette mixtape en est une photographie.
M : Derrière les morceaux où tu parles concrètement de tes expériences, il y aussi ceux où l’on te sent plus distant.
PH : J’ai écrit Amour digital quand j’ai commencé à revoir des gens, à analyser mon expérience et à prendre de la hauteur sur la façon dont les relations évoluent dans notre société. J’ai voulu prendre du recul et faire un peu de philosophie. J’ai composé comme on peint une peinture. D’abord le sujet, une première couche, puis les détails. Petit à petit, ça a fait une même toile avec pleins d’éléments. J’aime cette notion, tout se retrouvait sous une même direction artistique.
On est dans une société individualiste dans laquelle on dit qu’on est mieux seul et qu’être romantique est devenu un crime. C’est pour ça que j’ai repris la formule « grand banditisme », pour l’amener vers « Grand Romantisme ».
– PH Trigano
M :Qu’as-tu appris de ton travail introspectif ?
PH : J’ai retenu qu’il faut faire attention. Les relations amoureuses sont comme un tour de poker où tu gères ta mise. Avec l’âge, tu fais attention… Désormais, je vais toujours chercher à me protéger. Par contre, je crois que l’humain a profondément besoin de l’autre. C’est ce que j’ai voulu synthétiser. On est dans une société individualiste dans laquelle on dit qu’on est mieux seul et qu’être romantique est devenu un crime. C’est pour ça que j’ai repris la formule « grand banditisme », pour l’amener vers « Grand Romantisme ».
M :Tu t’es mis dans quelles conditions pour développer un opus aussi personnel ?
PH : J’ai toujours travaillé la mixtape chez moi, dans mon univers. Je suis entouré de CD de Serge Gainsbourg et d’une planche de skate. Le plus dur c’est de se définir, alors je préfère créer en étant le plus moi-même.
M : De quoi est faite ta différence artistique ?
PH : Je ne sais pas si je suis unique dans ma proposition. Mais je suisun mélange. J’ai écouté plein de choses dans ma vie. Ça se traduit forcément sur ce que je produis. Dans le titre Rêvé de toi, il y a une ligne secondaire de bells (des cloches, NDLR) qui rappelle le morceau Strawberry Letter #23 des Brothers Johnson et personne ne l’a grillé. Même chose sur Amour digital où je chante : « Mon cœur ne bat désormais qu’un coup sur quatre »pour faire un clin d’œil à Serge Gainsbourg qui disait : « Le coeur de Bloody Jack ne bat qu’un coup sur quatre »(Bloody Jack). Il y aussi beaucoup de Kanye West avec des voix pitchées (effet qui vise à rendre la voix plus aigüe ou plus grave, NDLR).
Beaucoup de gens vont en studio et me demande : « Je veux un truc comme ça. » Moi je suis très bon pour faire de la contre-façon (rires), mais je ne veux pas de ça sur mon projet. C’est presque impossible à ne pas faire mais quand Puff Daddy sample les années 80, il met sa touche et ça devient un hit inattendu. On sent si tu as apporté quelque chose. Sur le titre Touche française, je m’inspire clairement des Daft Punk, de Gainsbourg… C’est cet espèce de mélange qui fait un truc nouveau.
Cover du projet « Grand Romantisme ». Crédit : Yanis Dupleix.
M :Quel décor as-tu imaginé en composant ? Certaines lignes de synthétiseur sonnent très rétro, presque années 70.
PH : Je ne suis pas sûr de l’avoir fait. J’ai surtout des notes et des mots en tête. Je voulais juste être très ancré dans le réel, comme dans Amour digital où je décris un peu la scène. Il fredonne : « Le téléphone vibre sur la table basse, peut-on s’aimer sans jamais s’embrasser une fois ? » Tu vois Flashing lights ? C’est sûrement mon morceau préféré de Kanye West. Il est archi réel ! Tu écoutes, tu y es, tu vois… Il reprend : « She don’t believe in shooting stars, but she believe in shoes and cars… »Et je suis un grand fan de vaporwave (style musical caractérisé par son usage d’échantillons sonores issus des musiques des années 1970, 1980, 1990 et début 2000 : lounge, smooth jazz ou musique d’ascenseur, NDLR), j’ai été inspiré par les Beatles et Michael Jackson. Je kiffe quand il y a un grain un peu pastel.
Je sais que mes tracks ne sont pas parfaites et c’est ça qui est cool. Chez les Daft Punk, c’est peut être leur vœu d’être tellement parfait qui fait leur imperfection. Ton style, il est dans tes erreurs. »
– PH Trigano
M : En tant que technicien du son, est-ce que c’est difficile de se détacher de son exigence envers soi-même pour réussir à coffrer des morceaux et ne plus y toucher ?
PH : Franchement, je sais que mes tracks ne sont pas parfaites et c’est ça qui est cool. « Grand romantisme » montre ce que je ressens à un instant donné avec toutes ses imperfections. Regarde, les premiers morceaux de Pharrell Williams sont mal mixés et c’est une photo assumée d’un moment qui a du charme. Chez les Daft Punk, c’est peut être leur vœu d’être tellement parfait qui fait leur imperfection. Avec « Random Acess Memories », tu aimerais que ça dégouline mais ça ne déborde jamais. Un autre exemple, Nyjah Huston(un skater américain, champion de la discipline, NDLR), quand il skate c’est parfait et je préfère carrément regarder des skaters qui ont plus d’aspérités et qui font des faux pas. Ton style, il est dans tes erreurs. Alors oui, quand je me réécoute, je me dis qu’il y a plein de trucs que je n’aurais pas fait mais c’est pas grave. C’est cool, c’est une photo.
M : Tu es aujourd’hui plus connu pour tes talents de compositeur que d’interprète. Tu entretiens quel rapport avec cet aspect de la création musicale ?
PH : J’ai toujours chanté. J’ai même chanté avant d’être producteur. J’avais pris des cours de chant quand j’avais mon groupe Natas Loves You. Je suis de l’école de ceux qui font de tout et qui touche à tout. Comme Kanye, Pharrell Williams, Serge Gainsbourg… Des gens qui font des trucs avec leurs mains et leur bouche pour s’exprimer. C’est comme ça que j’ai appris et c’est très naturel pour moi. Je n’ai pas eu de barrières à casser pour me lancer ce défi de la mixtape. Je peux encore beaucoup progresser, améliorer mes oreilles, arrêter de fumer des clopes pour chanter mieux… Mais ce n’est pas ce chemin que j’ai choisi.
Crédit : Yanis Dupleix.
M : Pourquoi avoir choisi d’inviter d’autres voix sur des morceaux aussi personnels et introspectifs ?
PH : J’ai eu cette vision pour la production. Je suis resté seul producteur parce que je voulais composer seul, aller au bout de moi-même par esprit de compétition, comme un challenge. Mais pas pour les featurings. Je voulais d’autres lumières qui connaissaient mon histoire et qui sont proches de moi. Mélissa Bon, par exemple, a vécu des expériences similaires. C’est quelqu’un de très sensible, il y avait une vraie vibe, un instinct. Ichon, lui, avait sa vision propre sur le morceau mais j’ai trouvé ça cool qu’il apporte son prisme. Il m’a donné de la fraîcheur. Il est comme un bon joueur de foot qui rentre en deuxième mi-temps. Avec Swing, on s’est posé, je lui ai fait à manger et il a écrit quatre ou cinq heures. L’alchimie m’a plu et c’était très proche de ce que j’imaginais sur le track.
M : Tu as choisi de délivrer un projet où tu ne parles que d’amour. As-tu songé à la catégorisation dont tu pourrais faire l’objet comme chanteur de RnB français ?
PH : Le public peut penser ce qu’il veut mais ma démarche n’est pas celle-ci. Je ne pense pas dégager un truc évident. Je crois que je propose quand même un bon petit plat à déguster avec de quoi manger. Mes textes ne sont pas si mielleux, les prods sont assez polarisées… Parler d’amour c’est mon point de départ, mais pour arriver vers quelque chose de plus profond. En plus, on ne va pas se mentir, l’amour c’est un sujet qui nous obsède tous. On y pense tout le temps. Est-ce que j’ai appelé ma grand-mère ? Est-ce que mon frère va bien ? Il est tout le temps question de ça.
Après, on ne met clairement pas ma gueule sur ma zic’, j’en suis conscient (rires). Quand tu vois les premiers freestyles de SCH, tu vois qu’il n’est pas terminé. Il a grave évolué ensuite. C’est un peu pareil pour moi. J’en suis à ma deuxième évolution, je sais pas trop pourquoi, mais je sais que je vais encore changer. Je vais m’ouvrir à d’autres énergies.
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Pour favoriser la création, les artistes se réunissent parfois en résidence autour d’une œuvre pour la développer et la peaufiner. C’est dans ces conditions que le groupe bruxellois L’Or du Commun a donné naissance à leur deuxième album : « Avant la nuit », disponible ce vendredi 14 mai 2021. Pour travailler la matière musicale et concentrer leurs textes dans quatorze titres cohérents, les trois rappeurs se sont entourés des producteurs et réalisateurs PH Trigano et Phasm.Interrogés chacun de leur côté, les deux musiciens, aussi colocataires, ont fouillé dans leurs souvenirs pour nous raconter plusieurs semaines de travail et de composition. Pour eux, le mot d’ordre est clair : innover et revenir à l’essence même de ce qui fait la musique pour sortir un disque unique.
« On était complètement coupé du monde. Pas de réseau, des vaches, la totale. Notre seule sortie du jour, c’était pour aller faire les courses », raconte le compositeur PH Trigano. Perdu dans les hauteurs des Ardennes, un studio discret laisse échapper des nappes de synthé de l’une de ses fenêtres. À l’intérieur : des musicien.ne.s, des instruments, des producteurs, des machines, des artistes et de l’énergie. C’est pour mieux créer qu’entre novembre 2019 et juin 2020, Primero, Loxley et Swing, le trio de L’Or du Commun, se réunissent en résidence pour élaborer une nouvelle œuvre. Ils se retranchent ainsi entre les murs du studio GAM pour dessiner les traits d’un deuxième album attendu : « Avant la nuit ».
Crédit : DR.
Avec eux, les musiciens PH Trigano et Phasm mènent en tandem la réalisation et la production de l’opus. « On était dans une baraque à l’ancienne. L’acoustique a été faite dans les années 1970. Ça rend l’écoute vraiment chouette. Il y aussi un piano droit qu’on a pas mal utilisé et la salle de prise est cool. C’est à moitié roots mais techniquement c’est parfait. Le studio n’est pas clinquant mais les prods qu’on peut y faire sonnent bien parce que tu entends tout », décrit PH Trigano. Un cocon musical dont il a préféré taire l’adresse exacte pour garder l’endroit secret, réservé aux quelques connaisseur.se.s.
Dans cette scène, aux allures de huit clos, l’équipe a décidé de concentrer ses forces pour achever le disque. « L’Or du Commun a choisi de s’ouvrir à de nouveaux beatmakers après avoir beaucoup bossé avec Vax1. Ils voulaient trouver de nouvelles couleurs et ne pas s’enfermer », explique Phasm. PH Trigano nuance : « S’ouvrir oui, mais ça pose aussi des problèmes. Tu te retrouves avec des prods de plein de gars différents. À la fin tu dois tout relier. » Pour faire le lien, le groupe fait appel aux deux producteurs, capables de comprendre les besoins de chaque morceau et de proposer des solutions.
Crédit : DR.
Empreints d’inspirations américaines, les deux hommes, également colocataires, se complètent. Tandis que le chef d’orchestre du projet d’Ichon « Pour de vrai » maîtrise la mélodie, l’autre se distingue dans l’art de la percussion. Phasm précise : « J’étais surtout l’ingénieur son, j’enregistrais les voix et je prémixais les tracks. PH était plutôt sur les compositions et les arrangements. Les membres de L’Or du Commun sont très exigeants et savent exactement ce qu’ils veulent. On a été le tampon décisionnel pour pouvoir avancer et choisir ce qui allait fonctionner le mieux. »
« Terminer un album, c’est comme finir de construire une maison. Il faut peaufiner les fondations, élever les murs, peindre, c’est ça le délire », image PH Trigano. Et pour obtenir une architecture cohérente et uniforme, les deux beatmakers centralisent les travaux en proposant un univers sur mesure pour porter la mélancolie bien connue des trois rappeurs, mais aussi en apportant une atmosphère nouvelle. Un cocktail qui fait le lien entre l’ADN du groupe dans des morceaux comme C’est Dingue ou Négatif et un vœu de renouveau. Le musicien barbu poursuit : « On a amené des touches RnB dans les morceaux Sable ou À l’aube par exemple. On a aussi rajouté un côté organique avec l’utilisation du piano droit qu’on avait sur place et qui est très liant dans cet album. On en retrouve dans Nuit d’hôtel, Inertie, Pollen… Ça s’adapte à leur identité rap qui n’est ni du kick permanent, ni de l’ultra moderne à la Laylow. »
Le groupe L’Or du Commun. Crédit : Romain Garcin.
Sur les rails de cette direction artistique, les deux producteurs n’hésitent pas à revisiter complètement des maquettes déjà enregistrées. C’est le cas du morceau Inertie, la septième piste de la tracklist. « À la base, il y avait des couplets de Primero et de Loxley sur une prod trap de Dolfa, se souvient Phasm. On savait que c’était pas ça qui allait mettre en valeur le texte. On en a fait un morceau musical avec un piano et une batterie progressive, alors que c’était du pur rap. Et c’est ce travail qu’on a fait sur tous les tracks, à la manière d’un album de Kendrick Lamar ou du dernier Damso : « QALF ». On était tous effrayé de proposer quelque chose qui ressemblerait à une œuvre qui a déjà été faite. »
Guidés par un souci de l’instrumentalisation, les deux compositeurs mettent de côté les logiciels de production pour revenir à la raideur des notes imprimées sur le papier et posées sur un pupitre métallique. Sur les morceaux Pas de regrets, Ciel rouge et Inertie, ils choisissent ainsi d’inviter un quatuor de musicien.ne.s avec une contrebasse, un alto, un violon et une flûte. « C’était magique, confie PH Trigano avec enthousiasme. Ce sont des instruments que l’on entend peu dans le rap. On a tout composé et ils ont joué nos partitions. C’était une idée de Phasm et un vrai plaisir en tant que producteur. »
« C’était magique. Ce sont des instruments que l’on entend peu dans le rap. On a tout composé et ils ont joué nos partitions. »
De la même manière, ils préfèrent opter pour l’enregistrement de véritables hit-hats (ou Charlets, instrument de percussion composé d’une paire de cymbales, attachée à une batterie, NDLR) sur le titre Pollen pour retrouver des sonorités plus authentiques. Sur ce même morceau, L’Or du Commun s’offre d’ailleurs la présence de Roméo Elvis, révélé au grand public grâce à ses collaborations avec le groupe. Autour du piano droit du studio GAM, toute l’équipe participe à la composition du track : « On cherchait les accords ensemble, c’était chanmé. Tout le monde kiffait. C’est le manager de l’ODC qui a fait la topline du refrain. On avait pris deux verres de vin et il a voulu poser sa voix sur de l’auto-tune pour se marrer. On lui a mis la prod de Pollen et il a fait un putain de refrain. J’aime les histoires comme ça, c’est ça la musique, c’est humain ! », raconte PH Trigano.
Le groupe L’Or du Commun. Crédit : Romain Garcin.
Sur le deuxième featuring de l’album, Banane, qui mêle les voix de Caballero, Zwangere Guy et Roméo Elvis pour un all star Bruxelles, le compositeur dit avoir été impressionné par la performance de l’auteur de « Chocolat » : « Avec Phasm, on a fait la prod en trente minutes. Il écoutait et n’a pas arrêté d’écrire. Au bout d’un moment il a fait « je peux aller rec ? », et il a posé sa partie en deux ou trois prises. Roméo a tué ça. Sur le coup, on se disait qu’il fallait qu’on lâche une bastos. Il y avait un peu de pression, mais positive. » Lorsqu’on lui demande si le pari est réussi, il répond sans détour : « Le morceau est très bon. C’est une prod très cainri avec des influences Kanye West : des couplets sombres, une prod qui switch pour apporter un rayon de soleil de gospel et des voix samplées. »
Une fois la résidence terminée, les quatorze maquettes prennent la direction du studio de Jules Fradet pour le mixage. Mission accomplie pour les deux Belges, la tête pleine de musique et de souvenirs. PH Trigano ajoute, penseur : « Tu ressors de ça, t’es au top. C’est comme de la méditation. Tu as bien mangé, bien dormi, tu regardes des films le soir, parfois les étoiles, tu fais des chichas… Des moments qui te rajoutent des points de vie plutôt que de t’en ôter. »
La réalisation de la cover
La pochette de « Avant la nuit » a été réalisée par le photographe Romain Garcin. Il raconte point par point les étapes de son travail.
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L’année 2020 a été riche en sortie pour le rap français, avec des rendez-vous du vendredi soir toujours plus chargé. La rédaction de Mosaïque a décortiqué tous les albums, mixtapes et EP parus pendant les douze derniers mois et vous livre sa sélection. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.
Les albums
« Trinity » – Laylow
Crédit : Osman Mercan, Eliott Grunewald, Hornus Studio et Maxime Guyon.
Dans des suites binaires de 1 et de 0, Laylow se dématérialise pour s’immerger dans l’univers de « Trinity ». Pris dans le tourbillon d’un logiciel de stimulation émotionnelle, l’artiste fuit la dureté de sa réalité et s’enivre d’une euphorie artificielle. Avant de remonter à la surface. Avec cet opus concept minutieusement travaillé, le toulousain propose une épopée auditive digne du film d’Andy et Larry Wachowski (« Matrix », 1999). Emmené par des pistes interludes qui guident l’écoute, sa musicalité dénotent par une utilisation exigeante, tantôt avant-gardiste, de l’auto-tune. Il articule alors une ambiance vert-obscure qui traverse la haine, l’excitation, la peine et la mélancolie.
La richesse en guise de faire-valoir, Dioscures comme architecte. Le compositeur laisse son empreinte sur douze morceaux et manipule avec brillo les atmosphères dantesques et dramatiques qui parcourent la tracklist. Son association avec le pianiste Sofiane Pamart donne également lieu à des ambiances abouties, poussées à leur paroxysme. En témoigne la mélancolie poignante de NAKRÉ où Laylow se noie dans un chagrin atrophié de vocaux robotiques.
Sans porter l’ambition du texte et du lyricisme, il livre un produit complet qui vibre tout autant avec l’âme de Lomepal, Alpha Wann, Jok’air, S.Pri Noir… Tous invités avec justesse. « Trinity » marque la fin du succès d’estime d’un moderniste. Un accomplissement inespéré, auréolé d’un disque d’or au mois de novembre. Laylow signe ainsi la victoire d’un rap digital encore niché, aux allures d’une nouvelle vague artistique. Blason couleur Digital Mundo.
Premier et dernier album d’un artiste insaisissable, « Adios Bahamas » marque le début de l’année 2020 par sa fraîcheur. Ce testament musical se démarque de la plume sombre et acerbe à laquelle nous avait habitué jusqu’alors Népal. Comme s’il avait enfin sorti la tête de l’eau après avoir sondé les abysses, le rappeur de la 75e session égraine dans un album aux sonorités claires et mélodieuses, ses principes de vies : apprendre à connaître ses ennemis, ne pas céder à la négativité, faire de sa différence une force…
Avec cet album, salué par la critique, Népal opère une mue intellectuelle et musicale tout en restant proche de ses valeurs. Une évolution qui se retrouve notamment dans le morceau Sundance, ode à l’anticonformisme et à l’art indépendant, produit par Diabi.
– Robin Spiquel
« QALF » – Damso
Crédit : Romain Garcin.
En préparation depuis près de cinq ans, « QALF » semble sortir des tripes du rappeur bruxellois, au sens propre comme au figuré. Chamboulé par la maladie de sa mère, Damso offre une introspection quasi-complète. De l’absence de son fils jusqu’aux souvenirs d’un passé de galère, l’album s’épanche sur la contradiction d’une vie d’opulence et de ses sentiments troubles, vis-à-vis de ses relations perdues. L’album fait référence à ses origines, tant par ses sonorités (MEVTR), ses lyrics (POUR L’ARGENT) que par ses collaborations (FAIS ÇA BIEN). L’amour est traité dans son côté le plus sombre : sa complexité et la peur viscérale qu’il apporte par instant.
Au terme d’un album riche et varié, l’ultime track INTRO soulève des interrogations chez les damsologues professionnels. Damso sait mieux que quiconque que la fin d’une aventure n’est finalement rien d’autre que le début d’un nouveau périple. Tous les espoirs sont désormais permis pour marquer encore davantage le retour du Dems à la Vie.
– Maxime Guillaume
« Stamina, » – Dinos
Crédit : Fifou.
« Stamina, », un second souffle, du travail, et surtout une virgule. Alors que le Punchlinovic n’est même plus taciturne, Dinos revient avec un album plus spontané. Moins mélodieux dans son approche, l’artiste n’a rien perdu de ses flows et propose des morceaux toujours aussi denses. Il montre alors une nouvelle fois l’épaisseur dont il a le secret et sa capacité à provoquer de l’émotion en toute simplicité.
Pour la première fois, il invite cinq artistes. Quatre d’entre-eux n’apparaissaient pas sur la tracklist, réservant la surprise à la première écoute de son public. Le featuring avec Nekfeu apporte un relief immédiat et fait écho à leur première collaboration en 2013 (Bouchées triples). Malgré les bonnes performances de Leto, Zefor ou encore Zixko, leurs prestations ne ramènent pas de valeur ajoutée à la direction artistique.
Si l’instrumentalisation montre moins de richesse que sur l’album précédent, elle conserve toute sa cohérence avec une équipe de beatmakers qui lui est coutumière (Ken & Ryu, Chapo, twinsmatic). La boucle de synthé vintage qui rythme sa prestation avec Laylow et la partie de piano de Sofiane Pamart sur 93 mesures sont toutefois particulièrement remarquables.
« Stamina, » signe une nouvelle dynamique de la part d’un Dinos moins clivant et ouvert à un public plus large. En témoigne les titres Je Wanda ou Le Nord se souvient qui cassent avec sa musicalité habituelle. Un virage important mais maîtrisé.
– Amaël Coquel et Thibaud Hue
« LMF » – Freeze Corleone
Crédit : Collectif Blakhat.
« La Menace Fantôme » a déjà fait couler beaucoup d’encre. Considéré par beaucoup comme l’album de l’année, Freeze Corleone a frappé un grand coup. Porté par le single à succès Desiigner, le projet était particulièrement attendu.
Avec plusieurs mois de recul, il est clair que « LMF » ne perd pas de sa saveur. Un album pur rap dans la lignée de ce que propose l’artiste. D’Osirus Jack, à Despo Rutti, en passant par Le Roi Heenok ou Alpha 5.20, les nombreux featurings de l’album corrèlent avec l’univers sombre et énigmatique de ChenZen. Une ribambelle de rois sans couronne, réunis pour en élever un autre vers la lumière.
Très bien reçu par la critique et par les fans, l’opus n’en reste pas moins limité sur certains points. Il est parfois difficile de se replonger dans le projet, tant l’ambiance proposée par les productions de Flem s’étend sur un nombre important de tracks. La musicalité intense peut parfois sembler oppressante et rebute après des semaines intenses d’écoute. Lyricalement, de nombreuses punchlines se répètent, marquant les limites de l’univers complotiste du rappeur.
Freeze Corleone semble avoir trouvé sa recette, mais va devoir la renouveler pour perdurer dans le temps. Malgré ces réserves, « La Menace Fantôme » demeure l’un des albums les mieux réalisés de l’année. Freeze Corleone propose une direction artistique bien dessinée et singulière. Il affirme alors son nouveau statut d’homme fort du rap français.
– Jules Careau
« Gore » – Lous & The Yakuza
Crédit : Lee Wei Swee.
Après plusieurs mois de montée en puissance, Lous & The Yakuza sort son premier projet. Composé de dix titres, « GORE » est un album musicalement très varié dans la forme, mais conserve un fond très cohérent. La jeune belge aborde avec sourire la cruauté humaine et analyse un monde dans lequel la solitude devient son refuge.
Polyvalente, l’artiste n’a pas hésité à user de toute sa palette artistique. Sur des instrumentales lentes ou rythmées, joyeuses ou obscures, Lous s’adapte avec intelligence.
Rapidement étiquetée comme rappeuse par la sphère médiatique après la sortie de ses titres Tout est gore ou encore Dilemne, Lous & The Yakuza propose un contre-pied avec un album chanté et mélodieux, où seules quelques phases rappées apparaissent avec parcimonie. Bien produit, notamment grâce à la présence de David Mems, également compositeur pour Damso, l’opus offre une première fenêtre prometteuse sur l’univers de l’artiste. Sombre dans le fond, coloré dans la forme.
– Yassine Ben Amor
« Pour de vrai » – Ichon
Crédit : Keffer.
EntIchon-nous
Ichon est né il y a trente ans mais vient de commencer à vivre. Dévoilé le 11 septembre 2020, jour de son trentième anniversaire, l’artiste a voulu éteindre ses bougies en délivrant un album personnel sur lequel souffle un vent de liberté. Au cours des 15 morceaux de « Pour de vrai », Ichon voyage sans boussole à la rencontre d’une boucle de saxophone, de clavier ou de notes de piano.
Le projet s’écoute comme on écouterait une symphonie : les yeux fermés en se laissant guider par l’orchestre dont la voix du rappeur est le maestro. Un chef d’orchestre qui ralentit les tempos pour parler d’amour et d’espoir. Une poésie aussi légère qu’authentique, cristallisée dans le morceau Litanie. Moment de suspension solennel où l’artiste ne fait résonner que son timbre, tel un cantique.
Artiste affranchi qui n’hésite pas à se montrer nu dans son clip-métrage d’Elle pleure en hiver, Ichon nous fait danser, rire et pleurer. Parfois, tout à la fois. Un album complet et équilibré qui recèle certainement d’une des plus grandes diversités musicale de l’année.
Eclipsé par l’éclaboussante réussite de Freeze Corleone, « Pour de vrai » s’est vendu en première semaine à 582 exemplaires et rappelle une fois de plus que les chiffres de ventes ne déterminent pas la qualité d’un projet. Il démontre aussi que l’authenticité artistique est une prise de risque autant qu’un besoin viscéral de rester soi-même. Pour de vrai.
– Lise Lacombe
« Atlas » – twinsmatic
Crédit : Nekro.
« On l’a fait sans auto-tune sur une prod de twinsmatic », cette phase mythique de Damso dans Macarena est un exemple, parmi d’autres, de l’empreinte laissée par les twinsmatic sur le rap français ces dernières années.
Après le départ de Nadeem, membre du duo beatmaker, c’est à Julian de porter le poids du monde sur ses épaules, tout comme Atlas, le titan grec qui sert également de titre éponyme du projet. Un tour de force réussi grâce à un échantillon diversifié de productions et des collaborations cohérentes.
Sur des compositions trap qu’on lui connaît bien, il invite SCH, Dinos ou encore Koba LaD qui font rayonner l’opus. Pour autant, il ouvre aussi son spectre à des artistes moins exposés comme Box et Marj qui chante à la fois en anglais et en français. Il parvient aussi à entrer dans l’univers particulier d’Ash Kidd, connu pour ses mélodies et épaulé par la guitare de Waxx.
Pour un album marqué par les transitions harmonieuses entre ses tracks, c’est le projet en tant que tel qui effectue la meilleure des transitions. twinsmatic se renouvelle ainsi en tant qu’artiste solo et s’affirme comme un producteur à part entière.
– Lukas Taylor
« Les derniers salopards » – Maes
Crédit : Fifou.
Comptant près de 260 000 albums vendus en 2020, Maes a su perdurer dans le temps, tout en progressant. Dans le sillage d’une intro puissante qui absorbe l’auditeur dès les premières notes, l’artiste nous laisse percevoir ses pensées les plus intimes et se montre vulnérable. D’autre part, trois fortes collaborations (Booba, Ninho et Jul) permettent à l’album de prendre plus de poids. Le morceau Dybala en featuring avec Jul, certifié disque de diamant, répond aux attentes avec un single réalisé avec justesse.
Néanmoins, la répétition de ses flows et de ses mélodies lui est souvent reprochée. Maes va certainement devoir sortir de sa zone de confort pour continuer d’attiser la curiosité. Malgré tout, le rappeur a prouvé durant toute cette année, et à plusieurs reprises, que son talent de mélodiste régit une bonne partie de la scène rap actuelle. Il fait indéniablement partie de la cour des grands.
– Imane Lyafori
Les mixtapes
« don dada mixtape vol 1 » – Alpha Wann & Co
Crédit : Rægular.
Avec une assurance nonchalante, Alpha Wann a souhaité ponctuer l’année 2020 sans ambition apparente. Lettres minuscules, productions minimalistes, déclarations discrètes… Pour le gourou de l’écurie Don Dada, le mot d’ordre est clair : faire dans le détail et la sobriété.
Sur des compostions à la musicalité presque new-yorkaise, le rappeur trouve un juste point de bascule entre des couplets intenses que son public lui connaît bien (la lune attire la mer) et de nouvelles postures, plus mesurées, et non moins techniques (philly flingo, apdl).
Avec dix-sept titres et onze invités, Alpha Wann redonne sens au format de la mixtape et laisse la place aux talents des plus installés (Kalash Criminel, Kaaris) ainsi qu’à d’autres rookies en quête de confirmation. S’il se fait un trait d’union efficace entre ses différents featurings, le projet, de part son essence, souffre aussi de performances inégales. C’est le cas des prestations de K.S.A (super swishstyle 2) et Ratu$ (velux), pour qui la marche était sans doute trop haute pour pouvoir user de trois minutes en solo aux côtés de Philly Flingo.
L’occasion est aussi parfaitement trouvée pour recroiser le fer avec son compagnon de fortune Nekfeu, et proposer un match retour à Comptes les hommes (« Les étoiles vagabondes », 2019). Chose faite et pari réussi pour les deux hommes qui troquent le passe-passe pour un refrain chanté et des couplets distincts très bien exécutés. « don dada mixtape vol 1 », la qualité en guise de promotion.
– Thibaud Hue
« Jour avant caviar » – Meryl
Crédit : DR.
Portée par la hype de Wollan ou Béni, Meryl profite du début d’année pour envoyer son premier jet : « Jour avant caviar » et se lance définitivement dans une carrière musicale déjà bien dessinée. Topline pensante pour des têtes d’affiches comme Shay, Niska ou SCH, la jeune femme se consacre à elle-même sur un produit coloré qui ne manque pas d’identité.
À la croisée de ses origines martiniquaises, la rappeuse ne manque pas de mélanger les styles. Pour rebondir sur des productions trap (TCQDOF) et des ambiances zouk aux drums ensoleillés (Coucou), Meryl empreinte à la langue française, mais aussi parfois à l’anglais et au créole.
La chaleur de la mixtape réside aussi dans l’unique collaboration de la mixtape : La brume. La voix cristalline du rappeur et producteur Le Motif se confond avec celle de Meryl sur le refrain et le deuxième couplet du morceau qui rayonne d’une production de Junior Alaprod. Proche des deux artistes, le compositeur, qui signe la moitié des prods du projet, fait alors résonner par deux fois son gimmick et renforce l’impression d’un trio.
Avec caractère, la rappeuse débarque et montre une palette de flows et de technicité prometteuse. Dans l’attente d’une confirmation qui viendra, peut-être, en 2021.
– Thibaud Hue
« À moitié loup » – sean
Crédit : DR.
Entre le mélancolique heureux et le nostalgique radieux, sean est toujours à moitié. Couvert de fourrure, il présente sa première mixtape : « À moitié loup ». Après avoir dévoilé les six premiers morceaux le 10 avril 2020, l’artiste a complété sa tracklist de douze titres deux semaines plus tard.
Un opus double face, à l’image de l’atmosphère de la mixtape, qui balance entre la douceur de Chanson d’amour et l’exotisme de Santa Muerte. Il casse ainsi les premiers traits de son personnage, esquissé sur « Mercutio » (2019) et propose une métamorphose à contre-pied.
Loup enragé et torturé, il laisse entrevoir une lune intense pleine de nostalgie, d’inquiétude et d’émoi. Sur son concept, il expliquait à Mosaïque : « Avec le côté loup, j’évoque le vice et les tentations. C’est le côté animal qui rattrape, qui est instinctif et qui se rappelle à nous dans certaines situations. Je veux parler de la dualité que nous avons tous en nous. Celle du bien et du mal. »
Parfois lisse, parfois rugueux, il confirme aussi sa polyvalence technique. Avec le juste traitement de sa voix métallique et des lignes de chant plus ouvertes, mais pas moins maîtrisées, il bonifie ses performances déjà remarquées.
Comme une catharsis de ses démons intérieurs, sean entrevoie une suite déjà différente. En témoigne son dernier EP : « MP3+WAV », dévoilé en novembre.
– Thibaud Hue
« XXIII : Bilan de vie » – Gianni
Crédit : AVA France et Igniseum.
Sur ce projet, Gianni fait un bilan introspectif sombre et fataliste. À travers les 12 titres, le rappeur s’acharne à se dépeindre comme un produit de son environnement. Condamné à vendre de la drogue, le cœur blessé et la mort dans la peau, Gianni rejette l’amour. Le seul remède à ses souffrances demeure : l’argent.
Un constat désabusé porté par de belles tournures où le rappeur parvient à transformer ses souffrances en poèmes. L’ambiance planante cloud rap du projet se prête parfaitement aux propos. On notera d’ailleurs la présence sur quatre morceaux du beatmaker Boumidjal, producteur pour Ninho, Damso ou encore Niska.
Sur « XXIII : Bilan de vie », Gianni donne l’image d’un jeune homme animé par l’envie de s’en sortir, s’accrochant aux notes de musique qui finissent en l’air mais retombent dans le déterminisme de son quotidien. Une lassitude qu’il partage avec le rappeur américain Don Toliver sur le morceau De La Hoya, pour la première collaboration du rappeur protégé de Travis Scott avec un rappeur français.
Le thème du deal et de ce qui l’entoure parcourt tout le projet, de manière peut-être excessive puisqu’aucun des douze titres n’est épargné. Gianni se dépeint comme une mauvaise graine devenue fleur du mal. C’est en tout cas une jeune pousse pleine de talent qui devrait s’épanouir dans le jardin du rap français.
– Lise Lacombe
« Jeune CEO » – Le Juiice
Crédit : DR.
À l’image du titre de la mixtape, Le Juiice n’a pas de temps à perdre. C’est avec une arrogance non dissimulée qu’elle débite son flow sur les 10 titres de son projet. Elle démontre en puissance qu’elle est bien la reine de la trap. Sur des instrus quasiment toutes signées Draco, la rappeuse déploie son égotrip en découpant la prod. Une recette bien ficelée et équilibrée par les featurings de la mixtape.
L’artiste a su tirer profit des qualités de chacun de ses invités. Les collaborations sont réussies et bien amenées. Stavo lui offre un banger efficace avec Buvance tandis que Meryl joint son flow antillais sur une zumba redoutable (O NONO). Enfin, Jok’air apporte la note sucrée qui manquait au projet avec Rich sex. Au fur et à mesure de l’écoute de « Jeune CEO », on souhaiterait que Le Juiice puisse varier son flow. C’est heureusement, presque tardivement, que l’artiste sort de sa zone de confort sur les trois derniers titres.
Comme s’il fallait d’abord apprendre à la connaître pour briser la glace, la rappeuse attend la fin pour se livrer et laisser tomber le masque egotrip de la femme puissante et insensible. Le projet s’adoucit et s’émancipe du kick pour des refrains auto-tunés. Le thème de l’amour trouve également sa place sur des sonorités soul et R’n’B. Le Juiice nous fait ainsi miroiter son potentiel et sa capacité à s’affranchir de la trap pour aller vers de nouveaux horizons, plus doux, qui lui vont tout aussi bien.
– Lise Lacombe
Les EP
« Boscolo Exedra » – Luidji
Crédit : Remi Medi.
Avec « Boscolo Exedra », Luidji nous offre à la fois une suite à son premier album « Tristesse Business : Saison 1 », ainsi qu’un apéritif pour une deuxième saison éventuelle.
Sur ce projet, Luidji change de décor mais pas de recette. En invitant son idylle du moment sur la Côte d’Azur, il prouve encore une fois son attache à l’eau, thème omniprésent sur son premier album. Une attache renforcée par le titre du troisième morceau de l’EP : Sirène. Le temps d’une saison estivale, le rappeur coupe court à sa frénésie sentimentale de peur de se replonger dans ses mauvaises habitudes. Conscient de n’être pas encore guéri de ses maux.
Luidji s’ouvre aussi davantage musicalement. En témoigne, les apparitions discrètes d’Astrønne et de Nemir sur le projet et la confiance donnée à Ryan Koffipour la production du projet.
Si « Boscola Exedra » est une première réponse à ses tourmentes, Luidji nécessite un soin plus profond. Sur l’outro de l’EP, il discute avec la même femme présente sur l’intro de Veuve Cliquot, une vieille amie de son père, qui lui propose de suivre une thérapie afin de se débarrasser de ces problèmes relationnels. « Tristesse Business : Saison 2 » sonnera-t-il l’heure de la guérison ?
– Lukas Taylor
« Lotus » – SONBEST
Crédit : Hoda Hoda.
Du cloud à la trap, du kick aux refrains chantés, la maturité du rappeur originaire de Colmar dénote. Symbole d’un rap qui repousse les limites de ce qui le caractérise, « Lotus » de SONBEST propose une esthétique fine et introspective. À Mosaïque, le rappeur explicitait : « Le lotus, c’est la fleur de l’espoir. Elle pousse dans les marécages et ça ne l’empêche pas d’être une belle fleur, malgré son environnement. »
Un deuxième EP prometteur, accompagné de visuels conceptualisés (Agonie, XO), et d’une production sur mesure enrichie de sound design.
– Thibaud Hue
« Alt F4 » – Swing
Crédit : Louis Lekien, Daniil Zozulya et Romain Habousha.
Deux ans après son premier projet solo « Marabout », Swing est de retour avec un style épuré et un phrasé plus chantant. Un EP compact, sept titres seulement, porté par des instrumentales planantes et percutantes signées PH Trigano, Crayon, Duñe, Twenty9 ou encore Krisy. Côté voix, le Bruxellois a fait le choix de la complémentarité en allant chercher la douceur d’Angèle sur S’en aller et le timbre cassé de Némir sur Indélébile.
Un projet concis, dans lequel Swing évoque pêle-mêle le racisme, la mélancolie et ses sacrifices avec la légèreté dont il a le secret. Cohérent, jusque dans son imagerie. Six clips réalisés par le même duo Maky Margaridis & Louis Lekien du collectif Bleu Nuit, dont quatre en plan séquence fixe. Un projet maîtrisé de bout en bout.
– Robin Spiquel
« Ëpisode 0 » – Sopico
Crédit : DR.
En mai 2020, Sopico dévoile son cinquième projet : « Ëpisode 0 », deux ans après son premier album « YË ». Une collection de morceaux aux couleurs variées et singulières, marque de fabrique du rappeur parisien.
L’EP s’ouvre sur Atterrir, une porte d’entrée vers un univers planant, composé de notes légères, transportant l’auditeur hors du temps. Pour donner naissance au projet, l’artiste a voyagé, s’imprégnant des cultures pour ouvrir le champ musical des possibles.
Tous reliés entre eux, les septs morceaux peuvent être lus comme un seul et unique titre, un seul et unique voyage : « Si les gens me disent, Ëpisode 0, c’est mon morceau préféré, je serai trop content », confiait-il à Clique.
L’artiste reste fidèle à une formule qu’il maîtrise parfaitement : des textes délivrés sur un ton doux et mélodieux qui peut s’apparenter à une berceuse. « Ëpisode 0 » est une bouffée d’oxygène dans un quotidien anxiogène.
– Imane Lyafori
2020 c’était aussi…
« Cercle Vertueux » – Deen Burbigo
Crédit : Rægular et Ojoz.
Trois ans et demi après un « Grand Cru » qui a bien mûri jusqu’à être certifié disque d’or, Deen Burbigo revient le 6 novembre 2020 avec « Cercle Vertueux ». Sur le projet, l’ex-membre de L’Entourage n’a fait que peu, si ce n’est aucun compromis artistique, en faisant ce qu’il fait le mieux : rapper. Il parvient à servir 15 titres dans lesquels sa plume aiguisée et sa recherche permanente de rimes se font ressentir sans tomber dans la redondance grâce à des variations d’instrumentales et de flows. Si les featurings avec Némir ou Alpha Wann apportent une touche de diversité, des clips travaillés et originaux viennent sublimer un projet déjà très solide.
– Yassine Ben Amor
« Nø future » – WIT.
Crédit : Olohgram et Aykut Aydoğdu.
Entre le pessimisme et le fatalisme, le rappeur entrevoie des lueurs sombres : celles du futur. Dans cette « sale époque » (Falcon) sans solution qui se profile, Wit. ressent « la misère du monde ». De l’intensité, de la noirceur, des couplets étouffants comme sur Ailleurs ou des refrains chantonnés et teintés d’auto-tune comme sur Proz. Tout en maîtrise, « Nø future » est une promesse tenue et prometteuse. Loin d’une consécration, l’artiste a d’ailleurs précisé que ce projet n’était qu’une étape pour avancer. Désormais, place au futur.
– Thibaud Hue
« Silver Tej » – Tejdeen
Crédit : Constant Fernandez.
2020, c’est l’année de l’éclosion d’un artiste encore discret mais qui attire les regards en coulisses. Rappeur et beatmaker, Tejdeen débarque et prouve son assise musicale. À travers des rythmes lancinants et une auto-tune grésillante mesurée, il développe une ambiance classieuse qui mêle mélancolie, tentations amoureuses et égotrip.
Harmonieux, c’est en tout cas ce que laisse penser le premier jet du rappeur lyonnais et ses visuels, signés Augure. Même constat pour son deuxième projet, « Golden Tej », sorti au mois de novembre.
– Thibaud Hue
« Ma vie n’est pas un film II » – Infinit‘
Crédit : Rægular.
Le kickeur de l’écurie Don Dada Records sort le grand jeu avec un opus taillé de phrasés denses et orné de multisyllabiques affinées. En constante progression, il répond aux attentes et renoue avec une école classique et un rap brut. Sans fioriture. Références et rimes rebondissent sur des prods de JayJay, accoutumé au style minimaliste d’Alpha Wann, d’ailleurs présent sur deux morceaux. Deen Burbigo et Gros Mo viennent également se fondre au projet avec justesse. Bilan : Infinit’ progresse, épure et achève de convaincre.
– Thibaud Hue
« La vie augmente Vol .3 » – Isha
Crédit : Geem et Olivier Sipesaque.
Un durag sur la tête, Isha réussi le pari de Décorer les murs avec des titres plus mélodieux que dans les deux volumes précédents de sa trilogie. À l’aide d’une plume toujours aussi précise qu’inspirée, le rappeur offre le poétique Les Magiciens. Il retrace l’histoire coloniale du Congo à la manière d’un conte. Il y évoque les souffrances d’un peuple pris au piège de la « magie » des colons sur une prod aux sonorités joyeuses, perturbée par la monstruosité du récit. Mention spéciale pour le featuring avec Dinos où les deux « paroliers fauchés » se retrouvent pour rejeter la posture de l’Idole. « Tout le monde dit qu’j’vais cer-per », rappe Isha dans l’outro. Une prophétie qui pourrait se réaliser avec la sortie de son nouvel album en 2021.
– Amaël Coquel
« Première partie » – Le Motif
Crédit : Pastel Studio.
À la suite de sa série Un son par jour, Le Motif sort « Première Partie », un EP composé de 8 titres. S’il est une révélation en tant qu’interprète, Le Motif est loin d’être un novice dans le rap game. L’artiste belge est à l’origine de gros succès, en tant que beatmaker, tels que Mobali (Siboy, Damso, Benash) ou encore Liquide (Shay, Niska). C’est sans doute ce qui explique la qualité de ce projet : une essence dans la musicalité et un travail minutieux. Chaque morceau dégage sa propre énergie et trouve un écho chez l’auditeur.
– Imane Lyafori
« Rage » – 7 Jaws & Seezy
Crédit : Rægular.
Fruit d’une collaboration entre le rappeur alsacien 7 Jaws et le producteur Seezy, la mixtape « Rage » est parue le 21 Février 2020. Projet collaboratif de 10 morceaux, 7 Jaws innove avec ce nouveau projet. Il propose en effet une mixtape musicalement très variée, d’ambiances turn-up (Turbo S et Block), aux morceaux plus intimes (Accro, C’est Promis) en passant par de belles démonstrations techniques (Par Ici). Très efficace en refrain, le projet est accessible, avec une auto-tune bien léchée et une plume touchante. Réussite commerciale, cette mixtape présage du très bon pour la suite. 7 Jaws a d’ailleurs annoncé un premier album pour 2021.
– Jules Careau
« EP901 » – Nixfé
Crédit : Victor Montet.
Rappeur encore peu connu, Nixfé a le potentiel pour faire parler de lui. Avec son premier projet « EP910 », sorti le 18 septembre 2020, Lonny a dévoilé sa (double) personnalité et son identité artistique. L’EP dénote par sa cohérence minutieuse jusqu’au nombre de ses titres : six pour le mois de juin, son mois de naissance, mais aussi en référence au diable pour un artiste qui se sent « aussi pur que vicieux ».
Nixfé mise sur un projet abouti avec lequel il déploie une palette large et raconte une histoire qu’il nous avait partagé lors de sa première interview.
– Lise Lacombe
« HORION » – Rounhaa
Crédit : Collectif Blakhat.
Alors que tous les artistes émergents ont préféré opter cette année pour des projets courts, Rounhaa débarque en novembre avec une tracklist de 16 morceaux. Un format long et osé. Le projet n’est ni tout à fait un album, ni tout à fait une mixtape. À l’image de la constellation Orion qui regroupe des étoiles pour se dessiner sur la voûte céleste, Rounhaa propose un ensemble des couleurs qui constituent sa palette artistique.
Rounhaa parvient à nous transporter dans son univers grâce à son grain de voix joliment rocailleux. Au cours de son voyage solitaire, l’artiste a trouvé sur sa route le rappeur Khali, autre affiche de la scène rap émergente. Si « Horion » aurait mérité d’être épuré de quelques morceaux, l’artiste fait le pari du passionné.