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Sa majesté le rap : roi Skepta, sensei du grime

Le grime britannique possède son ambassadeur en la personne de Stormzy. Mais le rappeur est un héritier du digne père fondateur du mouvement : Skepta. Au tournant des années 2010, l’artiste originaire de Tottenham a su redonner vie au grime, qui est alors, au bord de l’essoufflement.

Started from the bottom 

Pionnier du style grime, il est présent sur la scène britannique depuis le début des années 2000. Joseph Junior Adenuga, aka Skepta. Une fois n’est pas coutume, le rappeur d’origine nigérienne est né le 19 Septembre 1982, dans le quartier londonien de Tottenham. Il grandit au sein d’une fratrie de quatre enfants, dont deux d’entre eux connaissent également la lumière des projecteurs : son frère Jamie, alias JME, rappeur et producteur connu dans la Perfide Albion, et sa sœur Julie, présentatrice radio.

Famille atypique, pour un parcours qui l’est tout autant. Le rappeur londonien s’essaie tout d’abord en tant que DJ, avec le collectif Meridian Crew, au début des années 2000. Diffusé sur les ondes des radios pirates, le groupe se fait un nom sur la scène underground britannique, avant de se séparer. C’est alors que Skepta entame son ascension, vers les sommets de la grime et du rap UK. 

Avant d’aller plus loin, point définition : le grime, what is it ? Il s’agit d’un courant créé en Angleterre, au style agressif, intense, mêlant des influences afro et dancehall. Suite à diverses affaires et amalgames effectués entre violences de rue et agitation musicale par les autorités, le grime s’essouffle petit à petit… Jusqu’à ce que Skepta survienne pour raviver la flamme au début des années 2010. D’abord avec son projet « Blacklisted » (2012) qui, malgré un écho médiatique moindre, lui permet de se placer sur la scène britannique, avant l’exposition inédite que lui apporte son quatrième projet, « Konnichiwa » (2016).

Tea time

Avec Skepta, tout est une affaire de projets. Comme il le dit dans le track Back Then, sa mixtape « Blacklisted » a fait l’effet d’une bombe sur la scène rap : « My last mixtape was a game changer. » Véritable accélérateur de particules, il permet au grimer de se positionner en tant que MC incontournable du royaume, malgré un engouement limité à l’international.

Les chiffres obtenus dans les ventes anglaises n’établissent pas de record d’écoutes pour le rappeur de Tottenham. Le top classement du projet est enregistré à la soixante-douzième position. Mais avec Skepta, l’essentiel est ailleurs.

Avec cette mixtape, l’artiste ravive la flamme du grime, partiellement éteinte suite à l’émergence de nouveaux styles, concurrents directs, qui avaient presque réussi à faire taire les porte-paroles de cette mouvance. Skepta aka Monsieur Joseph Junior Adenuga parvient, avec « Blacklisted », à s’adouber égérie de ce courant. 

The crown jewels 

Avant-dernier album de la discographie de Skepta, « Konnichiwa » est, au moment de sa sortie, l’album de grime le plus vendu de tous les temps, avec un total de 190 000 copies vendues au Royaume-Uni en septembre 2019. Les critiques sont unanimes, les distinctions pleuvent. Consécration ultime, il remporte le Mercury Prize, récompensant le meilleur album britannique de l’année, treize années après le sacre de « Boy in da corner », de son ami Dizzee Rascal. 

Skepta donne du relief à son projet par la présence de multiples artistes, apportant tous leur signature à cet album. Il choisit d’incorporer des figures importantes du grime comme Chip ou Wiley, proche de son univers, à l’instar des membres de son label Boy Better Know (Shorty, Frisco, Jammer) ou des artistes émergeant de la scène rap comme le rookie Novelist ou la chanteuse Fifi Rong. Preuve de son nouveau statut, Skepta partage d’ailleurs le mic avec Pharell Williams sur le track Numbers.

Le nom du projet fait écho au langage japonais, tout comme la composition de la cover rappelle le drapeau nippon : le timbre avec de fines bandes verticales et les tampons « London » et « First Class » avec des couleurs rouges et blanches en fond. Telle une carte de voyage, prêt à embarquer vers le pays du Soleil levant, Skepta évoque son besoin d’évasion. L’artiste londonien présente d’ailleurs son projet pour la première fois en live à l’occasion d’un concert à Tokyo, en 2016.

Avec ce projet, Skepta propose un album contestataire, anti-système, sonnant comme un cri de rage, au nom d’une population défavorisée et délaissée depuis longtemps par les institutions. Les flows rapides, la profusion de bangers, les productions éclectiques donnent un cachet à cet album et marquent musicalement toute la dichotomie qui le compose. Symbolisant la remise en scène du grime, il s’agit également d’un aboutissement complet pour Skepta, qui se livre sur ses sentiments amoureux, familiaux et amicaux.

Cette variété musicale corrèle avec les thèmes abordés. Le banlieusard londonien montre une version agressive et déterminée de son personnage, où il aborde sa soif de revanche (Lyrics), l’acharnement quotidien pour développer son œuvre et se placer au-dessus du reste du game anglophone (Man). Malgré cela, il se livre sur ses failles et ses faiblesses, sur l’amour de sa vie (Text me back), sa gestion de la pression vis-à-vis des médias (Numbers) ou encore de sa volonté de voir la fierté dans les yeux de ses proches.

Le grime anglais était endormi, tel un ancien jukebox laissé à l’abandon au fond de la salle, couvert de poussière. Skepta a sorti le plumeau et le balai pour rebrancher la machine, mettant les premières pièces pour faire à nouveau briller ce style si entraînant. 

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Décryptages Investigation

Frenetik, la noirceur haute en couleur

En mai 2020, Frenetik dévoilait son premier EP : « Brouillon ». Alors que le titre laisse entendre que ce n’était qu’un croquis, il laissera bientôt place à une ébauche aux multiples teintes : « Jeu de couleurs », son prochain projet. Programmé pour début 2021, il pourrait venir confirmer l’ascension du rappeur, reconnu comme l’une des révélations de l’année.

Un flow incisif, des prods brutales et des textes impactants, Frenetik a de nombreux atouts qui font de lui un artiste complet et attendu. Kickeur expérimenté, le jeune rappeur bruxellois s’autorise aussi des refrains chantés qui s’ajoutent à sa palette artistique déjà bien éclectique.

Des atouts avec lesquels le jeune poulain du label Jeune Boss Records a conçu « Brouillon »,  un premier jet de démonstration dans lequel il témoigne de ses ambitions : « J’vois plus loin qu’eux, pourtant j’suis qu’un gamin. » (Virus BX-19).

Brutalité consciente

Alors que son public s’agrandit de jour en jour, le jeune rappeur a également reçu des coups de pouce tout droit venus des cadors du rap francophone. Il a ainsi été convié par Oxmo Puccino en personne sur la scène de la FiftyFifty Session, avec Zed Yun Pavarotti, en tant que jeune talent. Damso lui a d’ailleurs récemment consacré un « S/O » dans son morceau BPM, extrait de « QALF » : « J’mets YG, Frenetik, volume dans la ture-voi. » Les deux artistes sont liés par des origines belges, mais aussi par une plume colorée intégrée à un univers particulièrement sombre.

« Quand j’écris, j’essaie de faire en sorte que mes paroles puissent être des images. »

Frenetik

Frenetik souhaite se démarquer grâce à une vision très précise de ce que renvoie ses punchlines, qu’il veut touchantes et fortes auprès de son public. « Quand j’écris, j’essaie de faire en sorte que mes paroles puissent être des images », confiait-il dans le Wesh qui lui a été dédié sur la chaîne YouTube de Booska-P. Son agilité à l’écriture est sans doute l’une de ses aptitudes les plus développées, bien relevée par des producteurs de renom comme Richie Beats (Booba, Nekfeu, Dinos, Joke, Ateyaba, Koba LaD) qui font déjà partie de son entourage.

Un rap conscient pour cet artiste qui ne « rappe pas que pour le plaisir » et souhaite parler de ce qui le touche, conscient de porter des idées et des engagements. Dans le morceau Trafic, il évoque d’ailleurs les violences policières : « Un policier meurt dans une bavure, c’est ce que j’appelle une remontada. » Un titre sanglant qu’il a révélé avoir écrit il y a cinq ans, toujours « tristement » d’actualité.

Le souci de l’esthétique 

Ses envolées de trap hargneuses se reposent aussi sur une esthétique particulièrement soignée. Cette bascule se remarque avec les visuels réalisés pour l’EP « Brouillon ». Le clip de BX-19 fait d’abord figure d’OVNI. Nous pouvons y voir une télévision vintage faire défiler des images d’archives pour illustrer son propos.

De la même manière, le plan-séquence du titre Trafic montre son souhait d’une direction artistique inspirée et cohérente. Frenetik a récemment dévoilé Chaos, un morceau inédit accompagné d’un clip marquant avec des images fortes le montrant en pleine confrontation avec des CRS. « Bref, à suivre », lâche-t-il à la fin.

Point culminant de la hype entourant le phénomène belge : sa double apparition dans les studios de Colors. Son interprétation sur fond vert du titre Infrarouge a été particulièrement remarquée et dépasse désormais le million de vues. Ce titre a finalement été annoncé comme le premier extrait de son prochain projet.

Dévoué à l’écriture, le rappeur belge de 21 ans vient seulement d’ouvrir son micro. « J’ai trop de choses à dire », expliquait-il à l’occasion de sa session studio pour Blacklisted. Un peintre sombre et prometteur qui délivrera sa nouvelle toile, « Jeu de couleurs », dans quelques mois.

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Chroniques

Il était une fois « Taciturne »

29 / 11 / 2019 

La lumière des projecteurs éclaire les quelques milliers de personnes venus le voir. Le public s’est déplacé ce soir pour son premier concert dans cette salle. Paris. L’Olympia. Jules jette un regard dans la fosse. Elle n’est pas venue. Le sourire d’une brune au premier rang lui rappelle le sien. Leur rencontre au quartier. Cinq ans plus tôt. Les 4000. La Courneuve.

29 / 11 / 2014

Comme chaque soir, Jules l’attend dans sa doudoune Northface alors que le froid à peine perceptible de l’automne s’installe. Amina est venue le chercher en bas de la barre Robespierre. Depuis trois ans, Jules s’est lancé dans le rap. Il écrit nuit et jour sans s’arrêter. Avec elle à ses côtés, il veut conquérir le monde de la musique. Ses études à elle lui permettent de toucher des revenus.

Pour qu’il s’offre les tenues de ses premiers clips, elle lui a prêté un peu d’argent. Comme sur la planète Namek, leur idylle ne connaît pas l’obscurité. Ensemble, ils imaginent l’avenir : lui sera disque de diamant, elle, juriste de renom. Sur le toit du bâtiment Robespierre, un soir de nuit étoilé, ils se le sont promis : « On fera la guerre devant les panneaux de ma rue. On fera l’amour sur les anneaux de saturne. » Souvent, Jules se répète qu’elle est complètement folle pour aimer quelqu’un comme lui. Ils se parlent tous les jours, se voient tard le soir. Souvent, ils se retrouvent dans sa voiture pour un rendez-vous ou au MacDo pour un dîner aux chandelles. L’amour leur suffit. Ils sont miséreux mais heureux. Ils se sont promis la lune et de quitter le bitume.

En quelques mois, leur histoire prend l’eau à mesure que Jules peine à rencontrer le succès tant attendu. Il perd toute motivation. Affalé sur son canapé à tirer sur son joint, il passe des heures à écouter le dernier album de Booba mais n’écrit plus. Ses doutes le plongent dans des songes que seule la nuit lui autorise. 

Un soir, lassée, de le voir se morfondre, Amina lui demande : 

« Mais qui es-tu ? Je te reconnais plus depuis quelques temps. » 

Jules se prend la tête dans les bras, la regarde fixement, l’œil hagard : 

« Je suis perdu. En ce moment, j’ai plein de questions : Où je suis ? D’où je vais ? D’où je viens ? Je sais pas si tu peux comprendre. »

« Il ne faut pas que tu te laisses abattre par tout ça. Tu travailles dur. Tu as besoin de t’y remettre. »

« Je ne sais pas. J’irai mieux si je commençais à boire.»

« Non, tu iras mieux quand tu recommenceras à y croire. »

Désabusé, Jules lui rétorque dans un soufflement : 

« Mais qu’est-ce que tu connais de la rue, toi ? Qu’est-ce que tu connais-tu de mon vécu ? Je viens de La Courneuve, la où même la pluie ne tombe plus. » 

« Jules, le bonheur pour toi, il est possible. Tu vas t’en sortir. Tu es différent. Le destin a autre chose pour toi. Je le sais. Garde espoir. »

« Justement, le problème du bonheur, c’est peut être l’espoir. Et moi, le problème de ma vie, c’est les roses noires. »

« Je sais que c’est dur. Je comprends mais tu as encore beaucoup à accomplir. Fait moi confiance. »

« Tu ne comprends pas. Je n’ai plus peur de la mort, j’ai juste… Peur de la vie. »

Un tremblement dans la voix, Amina détourne les talons : « Je suis désolée Jules. Je peux pas continuer comme ça. Tu m’en demandes trop. Quand je suis avec toi, je me sens comme si…comme si… j’avais une arme sur la tempe. »

29 / 11 / 2019. 

21h.

Alors que le public scande : « Dinos ! Dinos ! Dinos ! », les derniers mots d’Amina résonnent encore dans sa tête. Elle n’est pas venue. Aujourd’hui, Jules a tout ce dont il a toujours rêvé. Tout ce dont ils ont toujours rêvé. Pourtant, la nuit, impossible de trouver le sommeil. Il repense à la dernière fois et entend inlassablement sa voix dans ses oreilles : « À la dérive, à la folie, un peu, beaucoup, à l’agonie. »

Le succès les a éloigné. Ceux pour quoi ils se battaient ensemble a fini par les séparer. Jules a depuis fermé la porte de son cœur. Persuadé que l’amour existe mais pas pour lui. Il gravit les marches qui l’amèneront sur la scène, un masque posé sur le visage. Derrière son sourire imparfait, Jules crie : « Au secours ». La salle est pleine mais son cœur est vide.

23h. 

Jules quitte la scène. Le public a su, le temps de quelques chansons, adoucir ses peines. Mais ce soir comme chaque soir, il rentrera au studio pour murmurer ses confidences à l’oreille de Pro Tools. Pour oublier, il écrit toujours plus. Sa thérapie se fait sur des accords. Pourtant, depuis qu’Amina est partie, c’est la première fois qu’il a peur avant d’aller au studio. Souvent – tout le temps – il pense à elle, à cette fatalité de la vie. Ils pensaient un jour se revoir et ne se sont jamais revus. Depuis, Jules ne veut plus jamais rien prévoir car rien ne se passe jamais comme prévu. Mais l’Olympia, ils l’avaient pensé, espéré, imaginé ensemble. D’un geste brusque, Jules attrape son téléphone, prêt à faire ce qu’il aurait dû faire depuis longtemps maintenant. 

Alors qu’il s’apprête à saisir le numéro de téléphone d’Amina, son ami Dosseh arrive au studio. Son regard est attiré par une feuille posée sur un table. À l’encre noir, il lit : 

« J’ai des trous d’mémoire, j’ai des trous d’mémoire. Qu’est-c’que ça fait d’être heureux ? Je n’m’en souviens pas, j’ai des trous d’mémoire. J’ai des trous d’mémoire, qu’est-c’que ça fait d’aimer quelqu’un ? Je n’m’en souviens pas. »

Dosseh s’adresse à lui : 

« C’est un nouveau son ? »

« Je viens d’écrire ça. Je sors de l’Olympia. C’était incroyable mais je ne pense qu’à elle. Je suis perdu frère. »

« Je vais te dire un truc. Concentre toi sur ta musique. Tout ce qui est bon est illégal alors je commence à croire que si l’amour c’était si bien, ce serait interdit par la loi. Alors si tu as oublié ce que ça fait d’aimer quelqu’un, très bien. Je vais te dire ce que ça fait. Il y en a toujours un qui ne reconnaît pas ses fautes, il y en a toujours un qui est plus amoureux que l’autre, il y en a toujours un qui se sacrifie pour l’autre. »

Attablé à la table de mixage, Jules se tourne vers lui : 

« Je ne sais pas. Je ne sais plus. J’suis pas mieux comme ça mais c’est mieux comme ça. » 

« Je suis passé par là. Depuis, je suis très méfiant. C’est très dur de m’avoir, d’avoir mon cœur. Je mets très longtemps à tomber amoureux, trop longtemps. »

Prêt à entrer en studio, Jules essuie une larme qui coule le long de sa joue. Avant d’entrer en cabine, il saisit une dernière fois son téléphone et compose le numéro : 

06 – 30 – 11 – 93 – 12

*Bip*, *Bip*, *Bip*…

*Le numéro que vous avez appelé n’est plus en service actuellement*

Répondeur : 

« Amina, c’est moi. Je sais que ça fait longtemps. Je voulais juste te dire que ce soir j’ai fait l’Olympia et t’étais même pas là. J’aurais voulu que ça soit autrement. Tu sais, je voulais pas qu’on saigne. Je voulais pas qu’on se condamne. J’aurais même pas voulu qu’on s’aime mais juste qu’on s’accompagne. J’ai tout gâché. Toi, tu voulais juste croire en nous. Mais tu connais… Je viens de là où les anges gardiens sont paresseux….Bref, je te laisse. J’espère que tout va bien. De mon côté, je ne me souviens même plus ce que ça fait d’être heureux depuis que t’es plus là. J’ai des trous d’mémoire. Je sais plus ce que ça fait d’aimer quelqu’un… Mais euh, sache que je t’ai…»

*La boîte vocale est pleine. Vous ne pouvez pas déposer de message. Nous sommes désolés.*

Jules repose le téléphone et soupire : « De toute façon, ça s’finit toujours mal. »

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Décryptages Investigation

Dinos : le punchliner est-il devenu lyriciste ?

Considéré comme l’une des plumes les plus remarquées dans le paysage actuel du rap français, Dinos avance vers son troisième album studio. Baigné dans la frénésie des Rap Contenders qui ont marqué son style, le rappeur est-il de ceux que l’on classe parmi les « lyricistes » ? Décryptage.

« J’en ai marre de faire de la punchline. J’avais envie d’écrire ce que j’avais sur le cœur, c’est pour ça que j’ai enlever Punchlinovic », confiait Dinos à Booska-P pour la sortie de son premier album « Imany », en 2018. Avant d’amputer de moitié son nom d’artiste et d’adopter un spleen esthétique qu’il ne lâchera plus, le rappeur de La Courneuve se jouait de la langue et des jeux de mots dans des battles effrénées. Il est l’une des révélations de cette jeune génération de kickers a cappella.

Génération Rap Contenders

Les gants de box levés pour crier victoire, le jeune Jules a tout juste 17 ans et s’agite déjà avec énergie sur le ring des Rap Contenders. Pendant plusieurs années, il affûte un sens de la formule incisif qui n’est pas sans se faire remarquer, animé par l’intensité des face-à-face avec d’autres MC locaux. 

Le train passe et le rappeur ne rate pas le départ. Signé dans la foulé sur le label Def Jam, il dévoile rapidement un premier EP intitulé « L’alchimiste », pour rappeler l’ouvrage de Paulo Coelho du même nom. « Jeune et ambitieux », il use de la recette qui avait fait son succès pendant ses joutes hip-hop. Une overdose d’égotrip, de punchlines et de références qui trouve un écho moins probant sur ce projet de douze titres, trahissant la jeunesse de ce premier jet.

Un an passe et le gamin de La Courneuve prend du galon. La vingtaine et une première partie d’IAM à l’Olympia en poche, il rejoint Capitol Music France et passe un premier cap lyrical avec son deuxième EP : « Apparences ». Toujours aussi nonchalant et lay-back, Dinos semble avoir gagné en expérience.

Quelques formules fanées n’ont pas encore quitté son répertoire, mais son personnage prend forme et il éparpille ses fulgurances avec plus de parcimonie et de justesse. Une progression qui s’accompagne d’un premier succès : celui du morceau Namek qui trouve une résonance particulière auprès de son public naissant.

Le tournant « Imany »

La bascule s’effectue avec un vrai gain de maturité. Entre 2015 et 2018, Dinos quitte la scène et se réfugie en studio. Trois ans de retrait et de travail, pendant lesquels il écrira l’équivalent de « trois ou quatre albums » pour proposer une formule finale, noire et blanche : « Imany ». Le premier extrait, Flashé, témoigne d’une mue artistique. Il trouve alors un nouveau ton et donne de l’espace à un style sophistiqué et élégant.

En quittant le Punchlinovic, Dinos rompt avec l’école de la punchline qui avait été la sienne. Ses textes, toujours aussi parsemés de références au rap français, se diversifient. À l’occasion de la sortie du disque, il expliquait au journaliste Yérim Sar vouloir « arrêter de rapper pour les rappeurs, mais pour toucher le cœur des gens ». Celui qui se qualifie lui-même de « bousillé du rap », attentif à la technique et au détail, trouve un juste milieu.

Il muscle ses rimes avec des textes mieux sentis. Quintessence de ce virage : le morceau Hiver 2004. Sur ce track produit par Twenty9, il reprend avec poésie le regard qu’il portait à onze ans sur son environnement défavorisé. Même constat pour Placebo, présent sur la réédition de l’album, où son spleen se dessine avec des contours plus affinés.

Dinos propose aussi des textes beaucoup plus intimes dans lesquels il rappe à cœur ouvert, sans forcer le trait ni les images d’analogies maladroites. C’est notamment le cas dans le titre Helsinki où il incarne son ex-copine qui lui laisse un message sur son répondeur. Si quelques rimes « balourdes » pointent toujours le bout de leur nez et laissent une trace de ses jeunes fulgurances, le rappeur n’est plus le même.

Le lien entre les mots et l’émotion

La sortie de « Taciturne », l’année suivante, vient apposer un tampon sur son son nouveau statut. Il mêle alors l’héritage de Booba, samplé sur l’intro du projet, à la sensibilité devenue une couleur à part entière. Dinos se veut aussi plus épais dans ses approches. « J’parle en palpitant, en balbutiant, il m’a fallu des chaînes en or pour me rendre compte que j’suis esclave du temps », lâche-t-il dans Les cailleras prient pour évoquer l’aspect éphémère de la célébrité dont il est aujourd’hui tributaire.

Est-il alors de ceux que l’on considère lyricistes ? La définition du terme, sur laquelle chacun peut s’accorder, met l’accent sur la faculté à établir un lien profond entre les mots et l’émotion, le fond et la forme. Il ne fait alors pas de doute que Dinos s’inscrit désormais dans cette lignée de rappeurs qui mêle la technicité de la poésie à leurs textes.

S’il se distingue moins spécifiquement dans cette catégorie que certains piliers du genre comme MC Solaar, IAM ou Oxmo Puccino, l’artiste se différencie toutefois par un sens de la formule accessible. Il élargit ainsi le spectre de ce qui définit le parolier par excellence se définissant lui-même comme « le nouveau Solaar » (On meurt bientôt).

Son troisième album studio, « Stamina, », est l’occasion pour lui de continuer à élever sa plume comme l’une des plus distinguées du rap français. Le projet, qualifié par l’interprète lui-même, comme « le meilleur de toute sa vie », est alors très attendu en la matière.

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Chroniques

Il était une fois « Trinity » – Épisode #3

Les épisodes 1 et 2. À découvrir sur Mosaïque.

– ÉPISODE 3 –

De nouveau projeté contre l’asphalte, Laylow se réintègre progressivement. Quelques gouttes de pluie viennent s’accrocher à ses cheveux bouclés. Le vent glacé qui lui fouette la peau le ramène brutalement à la réalité. Il est de retour dans le monde réel et s’est extirpé du logiciel de stimulation dont il était l’hôte depuis plusieurs heures. Il remarque que la molette incrustée dans son torse est toujours accrochée à lui.

Quelques mètres plus loin, des bruit de pas se font entendre. En tournant le regard, il aperçoit une homme affublé d’une veste poussiéreuse et d’une pantalon trop large déchiré.

– « Vous n’auriez pas une petit pièce ? », demande-t-il avec simplicité.

– « Non, désolé je n’ai rien », répond Laylow soupirant, encore pensif.

« Mais, jeune homme, tu as quoi là, dans ta poche ? Tu as du whisky là ? »

– « Oui c’est du whisky. »

– « Tu m’en donnes un peu ? »

Sortant la bouteille qu’il avait conservé depuis la soirée de sa rencontre avec Trinity, il la débouche et lui verse quelques brides d’alcool dans un verre de fortune. Sans doute originalement destiné à mendier.

– « Tu sais, moi à l’époque  j’étais comme toi, j’étais bien. Puis un beau jour, j’ai tout perdu. »

Assis en tailleur, le vieil homme commence son histoire. Lui qui avait il y a quelques années encore, un emploi stable, une femme et une fille, a rapidement entamé une descente aux enfers suite à un licenciement brutal. Déprimé, il tombe en désuétude et rentre dans une spirale sans fin. Alcool, jeux vidéos, joints… Il s’enferme. Dix-huits années passent. S’il pointe régulièrement aux Assedic, il ne parvient pas à retrouver un travail et sa motivation s’évanouit. Sa femme qui travaille sans relâche pour tenter de faire vivre le foyer et sa fille de 13 ans sombre tout autant. Croulant sous les impayés, c’est finalement un huissier qui viendra faire une saisie de leurs biens. La famille abîmée se sépare et l’homme se retrouve ainsi à la rue.

Abbasourdi par la violence de la réalité qui vient de lui être décrite, Laylow ne pense plus qu’à une seule chose : se reconnecter avec le logiciel pour retrouver la plénitude qu’il ressentait, telle une drogue. Il coupe court.

« Ah ouais, elle est spéciale ton histoire. Bah bonne continuation. »

Sans écouter les exclamations du sans-abri qui lui conjure de rester avec lui, il reprend sa route. Au coin d’une ruelle sombre, il s’adosse à un mur et appuie sur la molette qui s’illumine d’un vert métallique.

Dans sa tête, la voix digitale de Trinity résonne. Elle semble terrorisée :

– « Me touche pas. Me touche je te dis ! Dégage ! Y a rien dans toi, y a rien ! », ajoute-t-elle.

Alors que la molette devient de plus en plus brûlante, il en détache sa main. Le profond mal-être qui agite depuis des années le jeune homme pousse le système à le rejeter, tel un virus. Il tente de maintenir le contact et la supplie en murmurant de pouvoir revenir. Une larme coule le long de sa joue. 

« Maintenant qu’elle a goûté le poizon, elle veut plus rien d’autre. Elle veut plus rien voir, elle veut plus rien croire », sanglote-t-il. 

D’un coup sec, il avale plusieurs gorgées d’alcool et termine sa bouteille. Il la fracasse contre le mur et l’abandonne. En marchant la tête baissée d’un pas plein de frustration et de colère, il se laisse songer. Désinhibé par l’alcool ingéré, des brides de sa vie monotone et filiforme s’entremêlent et se mélangent.

« Dans cette vie ou dans une autre, c’est trop la merde. J’ai d’l’ambition mais mes problèmes me ramènent », s’avoue-t-il à lui-même.

Ancré dans la monotonie sans saveur de son quotidien, Laylow est conditionné par son environnement dont il ne parvient pas à s’extraire pour évoluer. S’il ne manque pas d’ambition, ses tentatives de projet ou d’innovation ont trouvé porte close. Jeune informaticien, il tente sans relâche mais demeure en échec, dans un monde cruel où les relations humaines sont aussi toxiques que complexes et où l’échec social peut mener à la marginalité. Tout comme le vieil homme qu’il a croisé quelques minutes plus tôt.

Arrivé au milieu du Pont-Neuf, situé en plein centre-ville de Toulouse, il s’y arrête et contemple la Garonne. Il repose sa main sur la molette qui clignote toujours faiblement, dans un dernier effort. Complètement ivre, il imagine Trinity dans les bras d’un autre homme, paniqué à l’idée qu’elle ait pu déjà refaire sa vie.

« Dis-moi si c’est trop tard, dis-moi si j’suis toujours à l’heure. C’est quand les gens s’éloignent qu’on voit leur valeur. Y’a des choses qu’ont pas d’égal, dis-moi si t’es partie ailleurs », balbutie-t-il.

Pris de délire hallucinatoire, il voit entre ses mains un immense bouquet de fleurs. En le levant vers le ciel, il s’imagine le tendre à Trinity pour la convaincre de bien vouloir lui laisser une chance de revenir. Il lui lance : « Oh my, j’espère qu’t’as pas trouvé bonheur ailleurs. Oh my, j’suis d’vant ta porte avec million d’flowers. »

En guise de réponse, la voix de Trinity résonne dans sa tête : « J’ai vu tes fleurs et ça n’m’a fait aucun effet. C’est trop tard et c’est mieux comme ça. »

« Pourquoi tu m’fais ça ? », rétorque-t-il rageusement en ramenant contre lui son bouquet imaginaire.

– « Tu le sais… Tu cherches la réponse mais c’est la question qui m’inquiète », répond-t-elle.

– « Tout c’qu’on a vécu, c’était réel au moins ? »

« Les concepts de réalité et de virtualité sont très flous pour moi… Je suis désolée. »

« Mais t’es quoi en fait… T’es qui ? »

« Je suis… Trinity. Logiciel de stimulation d’émotions. »

La souffle coupé, il réalise. La relation, les émotions, cette lumière au milieu de sa torpeur… La simulation était purement fictive. Condamné à rester dans sa morne réalité, Laylow voit son refuge virtuel se refermer.

Engloutie par la réel dont il ne veut plus, il se hisse sur la rambarde du pont. Au loin, il aperçoit les lueurs de la ville et des commerces qui s’agitent. Une spirale consumériste qui se poursuit sans discontinuer. 

« Tout l’monde a l’air d’être heureux, je suis grave triste. »

En hurlant, il saute. L’eau glacé du fleuve le hâpe, sans qu’il tente de se débattre. Lentement, le corps de Laylow remonte à la surface et son dernier souffle s’échappe dans un nuage de buée.

La molette clignote quelques instants avant de s’éteindre complètement et de se désintégrer. « Extinction du programme Trinity. »

FIN.

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Face à face Rencontres

Bekar : « J’ai navigué entre tous les milieux sociaux »

Avec la sortie de sa deuxième mixtape « Briques Rouges », le rappeur du nord de la France cherche à renouveler son univers et mettre la lumière sur ses racines. Escapade lilloise avec Bekar.

En interview, les rappeurs s’époumonent souvent de se balader en équipe. C’est donc avec son escouade que Békar se rend à la terrasse en face de la gare Lille Flandres dans laquelle il a donné rendez-vous. Sur le parvis bondé, un vendredi à la veille des premiers départs en vacances de la Toussaint, le Roubaisien est entouré de « ceux qui l’accompagnent depuis tout petit ».

Ses potes dont Raph, qui est désormais son manager, sont installés à la table juste derrière celle devant laquelle se pose le rappeur roubaisien pour l’entretien. La serveuse s’approche et réclame de « remplir un petit bout de paperasse ». Lille n’est pas encore confinée pour endiguer la seconde vague du Covid-19 et les restaurants sont tenus de conserver un registre des fréquentations pour éviter la propagation de la pandémie. 

Les premiers mots que Bekar délivre s’attardent inévitablement sur le projet qu’il vient de sortir, « Briques Rouges », un album de 16 titres délivré dix-huit mois après « Boréal », premier EP composé de 12 chansons dont le morceau La Mort a du goût tutoie le million de vues sur Youtube. Casquette vissée sur la tête et sourire accroché au sommet des lèvres, Bekar se dit « grave content » des chiffres, assure que c’était « beaucoup de pression et beaucoup de taff » et se veut déjà « concentré sur le prochain projet ». Tout en restant évasif sur le nombre de streams.

Pour lui, ce qui compte, « c’est la musique que tu produis. Pour cet album, je voulais créer quelque chose de différent, utiliser de nouvelles palettes de couleurs et aborder d’autres thèmes que ceux de « Boréal ». Je voulais que les gens qui m’écoutent puissent savoir de là où je viens. » 

Moi je ne viens pas de Paris, ni de Marseille. Alors, je voulais raconter autre chose.

Békar

Le jeune brun au regard froid a grandi à Roubaix, ville où près d’un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté et où une bourgeoisie prospère réside dans son arrière-pays. Dans ce bastion ouvrier qui fut désargenté par le déclin de l’industrie textile, le jeune adolescent côtoie tour à tour les âmes des beaux quartiers et celles des endroits miséreux. « Moi, je suis un jeune lambda qui a navigué dans tous les milieux sociaux. J’ai été dans des écoles privées, des lycées publics, j’ai vécu dans des quartiers hyper pauvres et eu des potes beaucoup plus privilégiés et cette diversité m’a toujours plu car j’ai appris un peu partout. »

On ne réhabilitera pas ici le cliché selon lequel un rappeur devrait inlassablement puiser son inspiration dans le milieu dans lequel il grandit, mais comme tant d’autres avant lui, Bekar se nourrit de petites expériences et de scènes du quotidien. Il aime quand ses proches se reconnaissent dans sa musique. Il n’oublie jamais « que ses potes se lèvent à cinq heures pour aller bosser », et ne veut pas éteindre l’étincelle qui l’a amené à écrire. « Le rap, je m’en sers comme un haut-parleur pour exprimer ce que je vois et ce que je ressens mais surtout pour raconter ce que vivent les gens autour de moi. » 

Depuis la sortie de « Briques Rouges » fin-septembre, fourmillent dans la ville de Lille des strickers répliquant la pochette de l’album. Les vitres de la porte coulissante du supermarché qui domine la place Solférino sont tachetés comme un dalmatien. Sur la place du général de Gaulle, la plus célèbre des esplanades du Nord, on retrouve quelques morceaux déchirés qui résistent à l’usage du temps.

Ces adhésifs qui se perdent aux quatre coins de la capitale nordiste n’ont pas été ignorés par la famille de l’artiste. Les parents les ont perçus comme les signes d’un projet qui devenait sérieux, eux qui n’avaient pas accueilli le projet du fiston de se lancer dans la musique avec enthousiasme. « Ce n’est pas vraiment rassurant pour des parents. Ils savaient que ça serait dur. C’était un chemin bien plus instable que les études. Ils sont désormais fiers et ressentent que c’est professionnel. Il y a un label autour de moi, un producteur, un manager. »

A7, PNL et mépris du rap

Quand il est question d’honorer ceux qui ont contribué à son apprentissage et rappeler à qui le jeune roubaisien doit sa maîtrise, Bekar égrène les noms des patrons avec application. Booba pour la technique et sa capacité à se réinventer. Lefa, Damso ou SCH qu’il a écouté à s’en faire saigner les oreilles lorsqu’il était au lycée. « Vas-y, « A7 », c’est trop », s’émerveille-t-il au moment d’évoquer l’album sorti en 2015 par le rappeur marseillais. Plus récemment, il  a « rongé » « Enna », le dernier album de son acolyte PLK (ils partagent le même label, Panenka Music, NDLR). 

« En France, aujourd’hui, le rap est si varié, si technique et si créatif. On a des talents de dingue. Ils devraient être davantage mis en valeur dans le monde de la culture. Regarde ce qu’a inventé PNL, c’est trop ! Pourquoi n’ont-ils pas plusieurs victoires de la musique ? C’est peut-être grave cliché ce que je vais dire, mais le rap reste aux yeux de certaines personnes une sous-culture. Il y a encore une majorité de personnes qui considèrent que ce n’est pas un bel art. Quand je vais en soirée, je ressens qu’aux yeux de certaines personnes avec qui je discute je suis un peu méprisé pour ce que je fais. Mais mon propos n’est pas de dire que les rappeurs sont opprimés. Je ne sais pas si on arrivera à faire changer les mentalités. Ce n’est pas un combat que j’ai envie de mener en tout cas. Je préfère faire kiffer ceux qui comprennent ma musique. » 

L’obsession du renouvellement

Cela devrait commencer par le prochain album qui, si l’on en croit ses confidences, se rapprochera de sonorités pop anglaises. « Je me souviens que quand j’étais au collège, j’écoutais beaucoup Doctor Dog, cela pourrait être une inspiration. Je crois aussi que j’ai envie de parler d’autres choses. Mais pour cela, j’ai besoin de me cultiver. Je considère que pour pouvoir parler d’un sujet, je dois le maîtriser de bout en bout. Sinon ce n’est pas la peine de se pencher dessus. »

Bekar a l’obsession du renouvellement. L’artiste souhaite autant explorer de nouveaux univers musicaux que de porter de nouveaux messages. « Il y a pas mal de choses qui me révoltent aujourd’hui, mais je n’ai pas encore forcément le bagage pour les mettre en mots et porter un discours qui puisse être percutant et dans lequel je me reconnaisse. »

D’ici là, le Roubaisien ne cesse de gratter pour ciseler son écriture. « J’écris beaucoup sur le bloc notes de mon téléphone. Je pense que c’est le moyen le plus simple pour conserver des choses qui te passent par la tête, notamment quand tu es en studio. Paradoxalement, les meilleurs textes que j’ai pu écrire sont apparus sur papier. J’ai l’impression que la pensée est plus fluide, les mots et les idées viennent plus facilement. »

La veille de la rencontre, il rachetait un calepin dans lequel il avait déjà emprisonné quelques bribes de textes. Bekar sait ce qu’il lui reste à accomplir pour la suite : égarer des mots dans son carnet.

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Entretiens Rencontres

Ryan Koffi : « Je suis créatif quand la musique me touche »

Après avoir affûté ses compositions aux côtés de Disiz, Ryan Koffi travaille désormais main dans la main avec le rappeur Luidji dont il vient de produire l’EP « Boscolo Exedra », sorti le 23 octobre 2020. Jeune messin (Metz) de 21 ans, il se distingue comme une figure prometteuse de la production musicale française. Rencontre avec un créatif mélancolique.

Tu es content des retours de l’EP ?

Je ne sais pas comment en être plus satisfait. Nous avons visé dans le mille, les retours dépassent nos attentes. Ce qui est cool avec notre musique, c’est que nous n’avons pas forcément besoin de communiquer sur le fait que cela soit une suite logique avec « Tristesse business : saison 1 ». Le public est très réceptif.

Il y a 5 titres sur l’EP. Pourquoi as-tu insisté pour que Némir soit présent ? Il devait à l’origine poser sur le morceau Manège, mais il est finalement crédité sur Mauvaise nouvelle.

Il faut savoir que j’ai composé cette prod il y a longtemps. Elle date de 2018 et elle était à l’origine pour Booba. J’avais un ami qui avait un placement pour lui, il m’a envoyé la mélodie et j’y ai ajouté des drums, mais elle n’a finalement pas plue. Depuis, je l’ai reprise complètement et je l’ai proposé à Luidji. Nous avions une idée de topline depuis plus d’un an. Elle était jolie mais nous ne savions pas qui allait la chanter.

Lorsque je l’ai ressortie pour l’EP, Luidji a posé lui-même l’air. Je trouvais ça beau, mais j’étais convaincu qu’une autre voix pourrait être plus intéressante. Nous avons réfléchi et le nom de Némir est arrivé comme un bon compromis. Il a une voix très atypique, comme un instrument de musique. Il a aimé le morceau tout de suite, mais il a mis beaucoup de temps avant d’arriver en studio pour nous expliquer que ce n’était pas ses tonalités. J’ai beaucoup insisté, mais il ne l’a jamais faite. Je lui ai donc fait posé des voix un peu partout et j’ai gardé celle sur Mauvaise Nouvelle. Sur Manège, j’ai fais appel à Astrønne pour accompagner Luidji.

Je trouve incroyable de pouvoir être reconnu de la sorte. Ce n’est pas le cas de tous les producteurs. Certains évoquent presque l’EP comme un projet commun.

Ryan Koffi

Tu sens une différence d’engouement autour de toi ?

Complètement. C’était déjà énorme ce qui se passait pour le premier album, mais c’était surtout étalé sur un an. Il y avait de nouvelles personnes qui nous découvraient tout les jours. Cet EP, c’est une confirmation. Nous étions attendus. Il y a eu des changements bêtes mais qui sont tout de même significatifs, comme le fait que Luidji se soit retrouvé en Top Tweet pour la première fois de sa vie par exemple, ou le fait qu’il arrive dans le Top Album. Ce n’est pas ce qu’on vise, mais c’est satisfaisant. La courte durée du projet a aussi rendu l’écoute plus facile pour ceux qui ne nous connaissaient pas encore. 

Vis-à-vis de moi, je trouve incroyable de pouvoir être reconnu de la sorte. Ce n’est pas le cas de tous les producteurs. Mon nom revient beaucoup, certains l’évoquent presque comme un projet commun et j’en suis très étonné.

Depuis quelques années, la place donnée aux producteurs et aux compositeurs est plus importante. As-tu aussi cette impression de reconnaissance nouvelle ?

Je crois que oui. Des médias comme Mouv’ font très bien ce travail de déconstruire des prods pour mettre en avant notre travail. Je pense aussi que le public français n’est pas encore très sensible à cela. Avant, je le voyais comme un problème, mais plus aujourd’hui. C’est une différence culturelle avec un public comme celui des Etats-Unis qui est très curieux sur le sujet. Alors qu’en France, qui a produit le hit Jolie Nana d’Aya Nakamura ? Peu le savent. C’est aussi pour cela que je suis content de travailler avec Luidji. J’ai une reconnaissance importante. J’ai aussi l’impression que de plus en plus de rappeurs s’affichent avec un beatmaker identifié. Laylow et Dioscures, Damso et Prinzly… Il y a de plus en plus de cohésion et on commence à le sentir.

Ta proximité avec Luidji que l’on observe notamment sur les vidéos des coulisses de l’EP de Palace Mafia, c’est quelque chose dont tu as besoin pour être à l’aise dans le processus de création du projet ?

Tout à fait. Je trouve cela nécessaire. Je me sens plus à ma place quand je travaille de cette façon, plutôt que d’envoyer des prods à distance à quelqu’un qui me recontactera seulement pour me faire écouter le morceau, peu importe mon avis. Je préfère être impliqué à 100 %, même si c’est seulement sur un titre. Aujourd’hui, j’ai une place importante aux côtés de Luidji et c’est super cool ! 

Lorsque j’ai rencontré Luidji, nous étions en train de prendre le même chemin artistique. Sa musique, c’est exactement ce que j’aime faire et je ne l’ai pas trouvé ailleurs en France.

Ryan Koffi

Tu as découvert Ludiji avec son morceau Marie-Jeanne. C’est une prod qui n’est pas de toi, mais pourtant tu as réussi à coller à cette musicalité en le rejoignant. Cela a-t-il nécessité une adaptation de ta part ou tu avais déjà ce style en toi ?

Lorsque j’ai rencontré Luidji, nous étions en train de prendre le même chemin artistique. Nous étions dans la même optique et nous nous sommes compris directement. Sa musique, c’est exactement ce que j’aime faire et je ne l’ai pas trouvé ailleurs en France. Une couleur unique et mélancolique.

Sur Instagram, un abonné t’avais demandé : « Comment fais-tu d’aussi belles mélodies », et tu lui avais répondu : « Je suis triste ». C’est dans la mélancolie que tu puises ton inspiration ? Tu as d’ailleurs une composition à toi que tu as nommé Ivre de tristesse.

Je pense que je suis de nature triste. Je vis très bien avec et je ne sais pas comment l’expliquer. Je me rappelle même du premier morceau sur lequel j’ai pleuré : Change, de Tupac. Pour que je vibre, il faut que la musique me touche et c’est comme ça que je suis le plus créatif.

Tu es quelqu’un de très énergique. Est-ce aussi un caractère que tu utilises pour créer ?

Pas vraiment. Je pense que ça s’entendrait. D’ailleurs, en grandissant, je me rends compte que cette énergie est fausse. Elle vient camoufler autre chose. Tout le monde pense que je fais le con tout le temps, mais pas du tout (rires). !

Lorsque je bossais pour Disiz et Luidji en même temps, je me suis rendu compte que je prenais beaucoup plus de plaisir avec Luidji en studio.

Ryan Koffi

De quoi est-ce que tu t’inspires ?

Kanye West, Slum Village, Outkast, Michael Jackson… Mais ce sont les sonorités de Drake qui m’ont donné envie de faire des prods et notamment le morceau Fear. Je pense aussi à Noah James Shebib, aka 40, qui produisait pour lui à l’époque.

J’écoutais peu de rap français. C’est Disiz La peste qui m’a donné envie de m’y mettre avec l’album « This is the end ». Il est devenu mon rappeur préféré. Je pouvais comprendre ses textes et je m’y reconnaissais. Je n’étais pas trop un mec des gros mots (rires), et il n’était pas trop trash. C’était donc un bon compromis et il m’a touché. J’ai ensuite découvert des gars comme Youssoupha, ou même Booba assez récemment.

Tu as d’ailleurs précédemment collaboré avec Disiz La Peste et tu as déjà expliqué qu’il était très affranchi dans sa méthode de travail. C’est quelque chose dont tu ne veux plus, ce rapport distancié avec l’artiste ?

À la base, je ne ressentais pas cette distance. C’était le premier artiste reconnu pour lequel je travaillais et j’étais signé sur son label. Ensuite, je me suis rendu compte que ça ne convenait plus. J’ai toujours respecté ce qu’il a fait, mais lorsque je bossais pour Disiz et Luidji en même temps, je me suis rendu compte que je prenais beaucoup plus de plaisir avec Luidji en studio, grâce à notre proximité.

Penses-tu continuer de placer ailleurs malgré tout ?

J’ai envie de collaborer avec d’autres artistes. Je n’exclus pas de retravailler un jour avec Disiz. J’ai un nouveau statut et j’ai plus d’expérience. Mon avis compte logiquement différemment auprès des artistes aujourd’hui.

Depuis combien de temps fais-tu du son ?

Depuis mes 14 ans. Je détestais l’école et j’ai arrêté tôt. Je ne sortais pas beaucoup, je ne faisais pas mes devoirs, donc je faisais de la musique tout le temps. Mon père était lui-aussi beatmaker de métier et j’ai récupéré son clavier et son ordinateur. J’ai commencé d’abord par ennui, avant de comprendre que je pouvais être créatif. J’ai rapidement progressé.

Mon rêve, c’est de faire de la musique de film. Mettre de l’émotion sur de l’image, cela me ressemble plus.

Ryan Koffi

Tu n’as jamais écrit ou rappé ?

Si (rires) ! Mon premier rapport avec la musique, ce sont les textes. J’écrivais et je rappais de mon côté. J’avais d’ailleurs sorti une sorte de freestyle. J’ai même tourné un clip à Los Angeles, mais sans me prendre au sérieux. Je sais que je pourrais bien écrire, mais je n’aime pas ma voix. Lorsque j’avais signé avec Disiz, j’avais aussi un contrat d’artiste. Il voulait que je rappe mes textes et que je fasse un EP. Mais cela ne s’est jamais fait. J’avais enregistré des choses, mais je n’ai jamais ressenti le truc.

Par contre, ça me plairait d’écrire pour d’autres. Pour Luidji je fais surtout des toplines, c’est quelqu’un qui écrit seul.

Tu as quelques instrumentales sur les plateformes. Est-ce que tu projettes d’un jour raconter ta propre histoire ?

On m’a souvent dit que ma musique était très visuelle, même s’il n’y a pas de mots. Je fais ma musique avec le cœur, quand j’en ressens vraiment le besoin. Je pense que ça vient de là. Les morceaux que j’ai sorti retranscrivent surtout des émotions que j’ai ressenties. Je vais en sortir d’autres, mais mon projet c’est surtout de faire poser des gens sur mes prods et d’articuler un projet multi-artistes.

J’y travaille et j’ai déjà les artistes que je souhaite inviter. J’imagine une tracklist assez courte avec sept ou huit titres, mais je prends mon temps. Et mon rêve, c’est de faire de la musique de film. Mettre de l’émotion sur de l’image, cela me ressemble plus.

Comment envisages-tu la suite ?

Je suis confiné chez moi, avec ma mère. Nous mangeons pleins de choses (rires). Je n’ai pas trop envie de faire de musique parce que la période ne s’y prête pas trop. J’ai beaucoup de prods de côtés et si j’ai la motivation, je me pencherais sur mon EP !

Sera-tu le chef d’orchestre de « Trsitesse Business 2 » ?

Peut-être ! J’ai hâte.

« Boscolo Exedra », produit par Ryan Koffi.

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Décryptages Investigation

Unreleased : Kanye West – « So Help Me God »

Pour chaque album de Kanye West qui voit le jour, il en existe un autre qui ne sortira jamais. Un an avant « The Life Of Pablo », le rappeur annonçait un autre projet devenu depuis un mythe sur les forums de fans : « So Help Me God ». Alors que Ye ne semble pas vouloir nous livrer « Donda », son dernier album annoncé en juillet dernier et repoussé depuis. Décryptage de l’histoire de ce mystérieux projet, jamais dévoilé.

Le 11 février 2016, Kanye West faisait son apparition dans le mythique Madison Square Garden pour dévoiler sa nouvelle collection Yeezy devant des milliers d’invités. À l’occasion de ce show instantanément iconique et en présence des plus grands noms du monde de la mode et de la musique, l’artiste présentait également pour la toute première fois son septième album. Trois ans après son dernier projet, le très expérimental « Yeezus », le rappeur introduisait sa nouvelle création avec sobriété et décontraction : 

« Je suis sur le point de vous faire écouter mon nouvel album, donc si vous aimez n’importe quelle chanson, n’hésitez pas à danser, à bouger. Si vous êtes excités faites le savoir, applaudissez, faites ce que vous voulez. » Le monde découvrait alors « The Life of Pablo », (TLOP), sorti trois jours plus tard en streaming. 

Mais avant de porter ce titre et de faire trembler la célèbre salle new-yorkaise, le septième album de Ye était attendu par ses fans sous une autre forme. Un projet qui n’a jamais vu complètement le jour bien qu’il ait provoqué de multiples fantasmes et spéculations : la première version du septième album de Kanye West : « So Help Me God ».


Parler d’un album qui n’est jamais sorti implique de faire preuve de prudence. En ce qui concerne « So Help Me God », il est nécessaire de faire le tri entre d’un côté les événements ayant entourés la création de l’album et sa transition vers « The Life of Pablo » de 2014 à 2016. Et de l’autre les rumeurs, les leaks, les suppositions plus ou moins plausibles qui entourent le projet.

The Life of So Me Help Me God

Commençons par ce que l’on sait. 

Le 31 décembre 2014, Kanye partage son premier titre depuis la sortie de « Yeezus », un sixième album très agressif, brut et provocateur. À la surprise générale, il s’agit d’une collaboration avec Sir Paul McCartney intitulé Only One. En chantant du point de vue de sa mère décédée, Donda West, alors qu’elle le regarde depuis le ciel, Kanye rend un hommage émouvant à sa propre fille North et livre l’une de ses chansons les plus optimistes et touchantes. 

Radicalement opposé aux dernières sorties du rappeur, le single intrigue à sa sortie, et ses fans commencent à y voir une nouvelle direction pour Ye. L’apparition, quelques semaines plus tard, d’une deuxième collaboration entre l’ancien Beatles et Kanye, cette fois ci rejoints par Rihanna, renforce l’idée d’une nouvelle ère plus positive pour celui qui jouait depuis plusieurs années le rôle de méchant au sein du rap game. 


Mélangeant pop, folk, country et hip hop, Four Five Seconds est un single entraînant, débordant de bonne humeur et tranchant, plus encore que Only One, avec les derniers albums signés par Ye à l’époque.

Le 20 février 2015, lors d’un passage dans l’émission The Breakfast Club, Kanye annonce que son septième album, encore sans titre, est « terminé à 80 % ». Il reste très mystérieux concernant le contenu mais explique qu’il veut « se concentrer sur la musique, sur la joie, et se mettre au service des autres » à travers celui-ci. 

Il réitère six jours plus tard au micro de Zane Low, et promet un album rempli « d’amour et d’énergie positive ». Il aborde également son évolution dans le prêt-à-porter alors qu’il lance à cette époque sa collaboration avec Adidas. Après avoir fait ses preuves dans la musique en tant que producteur et rappeur, Kanye a longtemps exprimé sa frustration face au monde de la mode dont il se sent exclu.

« The College Dropout est né de ma lutte pour pouvoir rapper, cet album est né d’une lutte pour pouvoir designer. »

Kanye West

Au cours de l’interview, il compare son état d’esprit vis-à-vis de son prochain projet à celui qu’il avait lorsqu’il a façonné son tout premier album studio : « The College Dropout est né de ma lutte pour pouvoir rapper, cet album est né d’une lutte pour pouvoir designer. » Loin de la colère et de la frustration de Yeezus, Kanye commence à ouvrir les portes et réussit enfin à s’exprimer hors de sa musique, un souhait qu’il a toujours présenté comme son désir le plus fort. 


Au moment où Kanye commence à dessiner les contours de son album, l’attente s’intensifie avec la sortie de sa troisième et dernière collaboration en date avec McCartney : All Day. Le titre est introduit de manière fracassante lors de la cérémonie des Brit Awards. Accompagné sur scène par une centaine d’MC locaux, tous vêtus de noir, ainsi que deux lance-flammes, Kanye dévoile le single avec une performance à la puissance rare.

Avec Only One, Four Five Seconds et All Day, Kanye s’est illustré en trois sons dans trois genres très différents et place haut la barre pour son album. 
À nouveau au centre de l’attention, il annonce le 1er mars 2015 sur Twitter le nom de son prochain album : « So Help Me God ». Il publie également l’image d’un symbole monastique du XIIIe siècle associé à la Vierge Marie. Cette illustration est pendant un temps perçue comme la cover de l’album mais ne sera officiellement associée qu’au single All Day. Après avoir donné un nom à son oeuvre, et alors que l’attente du public explose, Kanye West disparaît.

The Birth Of Pablo 

Pendant des mois, aucune musique ne sort et les informations sur l’album sont sporadiques. Quelques tracklists plus ou moins fiables leakent et les forums de fans spéculent constamment. Pourtant, la sortie de « So Help Me God » semble être de moins en moins imminente. 

Comme un aveu de sa difficulté à finir son album, Kanye annonce qu’il change le titre en « SWISH », le 1er mai 2015, sans donner plus d’explication. Pendant un court laps de temps, le projet est également nommé « WAVES ».

Ce n’est qu’en janvier 2016, soit un an après la sortie de Only One, que Ye accélère et remet son septième album sur les rails. Il commence la nouvelle année avec Facts un titre trap relativement classique, à charge contre Nike. Une date de sortie tombe enfin, celle du 11 février, et le titre change une dernière fois avec l’annonce d’un sigle mystérieux, « T.L.O.P », révélé ensuite comme The Life of Pablo

Comme au début de l’année précédente, en l’espace de quelques semaines les sorties s’enchaînent avec Real Friends, No More Parties in LA et enfin 30 Hours. Mais cette fois-ci, Kanye va au bout et l’album finit par être dévoilé lors de son show au Madison Garden (voir au début de l’article, NDLR). 

De l’extérieur, il est impossible de savoir précisément à quel moment le septième album de Kanye West a cessé d’être « So Help Me God » pour devenir « The Life Of Pablo ». Le second a été construit sur les cendres du premier, mais les deux projets semblent avoir une vie distincte dans l’esprit du rappeur. Et face à la richesse de la musique qu’il sortait au moment de l’annonce de « So Help Me God », impossible de ne pas se demander à quoi aurait ressemblé l’album s’il était sorti à cette époque. 

Religion, introspection, collaboration 

C’est ici que l’on s’éloigne des certitudes pour se laisser aller dans les suppositions.

Avec un titre comme « So Help Me God », un symbole monastique et un rappeur qui entretient depuis ses premiers sons une relation forte avec le christianisme, on peut imaginer sans prendre de risque que la religion occupait une place importante dans l’album. Bien avant « Jesus is King » et les Sunday Services, Kanye évoquait régulièrement dieu et la spiritualité dans ses paroles, notamment dans « Yeezus », album au titre évocateur dans lequel il avait plutôt tendance à se mettre au niveau de dieu plutôt qu’à son service. Les leaks semblent aller dans ce sens, bien qu’ils doivent être pris avec des pincettes, avec des titres particulièrement connotés : God Level, New Angel, ou encore Fall Out Of Heaven.

Kanye préparait également un album ponctué de passages très personnels. Outre Only One, « So Help Me God » aurait pu contenir Awesome, une balade en hommage à sa femme Kim Kardashian. Le titre qui aurait été enregistré en 2011 n’est jamais officiellement sorti mais aurait pu enfin trouver sa place sur un album consacré à la joie et à la positivité.

(Extrait de Awesome

« Stop everything you’re doing now ‘Cause baby, you’re awesome, so awesome. You look too good to be at work. You feel too good to ever hurt. I hope you’re ready for tonight. I’m gon’ cook, you’ll be dessert. You can’t be still. I gotta move, I gotta dance, I gotta live, I gotta love, I gotta hope, I got a chance. ‘Cause baby, you’re awesome » 

Dans un ton plus sombre mais tout aussi personnel, Kanye devait inclure dans le projet la chanson très introspective I Feel Like That, présentée à la suite de All Day dans un clip réalisé par Steve McQueen. La vidéo n’a jamais été officiellement publiée bien qu’elle ait fait l’objet d’une exposition en 2015. Le titre est lui construit comme une suite de symptôme de la dépression et de l’anxiété énoncés par le rappeur, suivie d’un refrain dans lequel il les revendique :

(Extrait de I Feel Like That)

« Feeling afraid in open spaces or in public. Thoughts of ending your life. Feeling that most people could not be trusted. Poor appetite, heart or chest pains? I feel like this, I feel like this, I feel like that, I feel like this all the time. »

En ce qui concerne la trinité issue de la collaboration avec Paul McCartney, sa présence sur l’album semble logique, avec l’exception possible de Four Five Seconds que Rihanna voulait pour son propre album « ANTI ». Les trois titres n’ont finalement jamais rejoint le moindre album. 


Ce n’est pas le cas de Wolves, une chanson en featuring avec Sia et Vic Mensa entendue pour la première fois lors du premier défilé Yeezy en février 2015. Le titre initialement prévu pour « So Help Me God » a été conservé lors de la transition vers « The Life of Pablo » avec l’ajout d’un couplet absent de la première version.

Ce n’est pas le seul rescapé puisque Famous, l’un des plus gros succès de « T.L.O.P », était déjà prévu avant les changements de noms. À cette époque, le son s’appelait Nina Chop en référence à Nina Simone qui est samplée sur le morceau. Rihanna n’était pas présente sur la chanson, contrairement à Young Thug qui devait à l’origine en faire partie. 

Travis Scott aurait vraisemblablement aussi été dans le line up avec deux titres potentiels que le rappeur de Houston a finalement récupéré pour son propre album « Rodeo ». Dans une interview accordée à Billboard, il expliquait en septembre 2015 : « 3500 était censé figurer sur l’album Ye » ajoutant : « Ça devait être son single, mais il travaillait sur son album depuis si longtemps et mon album arrivait, alors je me suis dit : « Yo, je veux  m’amuser avec ça ». J’étais sensé avoir une feature de Ye dessus, et j’ai aussi refait le beat. »

Même destin pour Piss On Your Grave. Le titre provocateur aurait été enregistré lors des sessions studios avec Paul McCartney et était initialement destiné à « So Help Me God ». Mais Travis Scott qui voulait que le morceau figure sur son album l’a échangé avec Ye contre une démo de FML, un titre qui finira sur The Life of Pablo

Enfin, un dernier son revient régulièrement dans les leaks et les tracklists qui tournent sur les forums. Il s’agit de When I See it, dont une version a été publiée sur Soundcloud par Kanye West lui même quelques mois avant la sortie de « T.L.O.P ». 

(Extrait de When I See It)

« Roll some, think I’ll roll some. To know some, if we both honest. Who lasts ? Yeah, you lie. Spent the whole summer tryna be at the wrong place at the right time. But I know what’s mine when I see it. I know, I know, I know when I see it. Riding down the 405, baby. Pacing, thinking, to myself. If I should make it right when I pulled up to the light. And then my phone started ringing diamonds in the colors of those eyes. Don’t know why, but I know a sign when I see it. »

La prod du titre a finalement été donnée à The Weeknd pour son morceau Tell Your Friends, sur lequel le rappeur de Chicago a également apporté une contribution vocale. Si l’on ne sait pas si le chanteur canadien était prévu sur le titre original, la décision de lui laisser était certainement la bonne au vue du succès qu’a rencontré sa version du morceau, dont la qualité est à souligner. 


Après avoir écouter tous ces titres, il est évident que « The Life of Pablo » a conservé de nombreux éléments déjà présents sur « So Help Me God ». Mais l’album que Kanye préparait en 2015 avait sa propre identité. Il était visiblement plus proche de « Yeezus » que ne l’est « T.L.O.P », comme en témoigne l’implication de Travis Scott, absent du projet final, mais également l’agressivité d’un titre comme All Day qui aurait parfaitement trouvé sa place entre Black Skinhead et New Slaves. West semblait avoir un désir de chanter similaire à celui qui l’habitait lors de la réalisation de « 808s And Heartbreak » et une volonté de se livrer qu’il retrouvera sur son huitième album, « Ye ».

« So Help Me God » aurait pu être un album profond, différent, cohérent. Comme il aurait pu être décevant, trop pop, ou pas assez expérimental… La passion qui existe parmi les fans de Kanye West autour de ce projet avorté vient principalement du fait qu’il n’ait jamais vu le jour. Comme pour les nombreux unreleased de l’artiste (« Yandhi », « Good Ass Job », « Turbo Grafx »…), il est tentant d’imaginer qu’un chef d’oeuvre existe sur un disque dur caché quelque part à Calabasas. 

En réalité, Kanye a jugé que l’album n’était pas encore prêt, que ça n’était pas le projet qu’il voulait sortir à ce moment et il a préféré faire évoluer sa vision jusqu’à créer « The Life Of Pablo », un album qu’il a jugé suffisamment abouti pour être partagé. « T.L.O.P » est par ailleurs un excellent album : diversifié, ambitieux et unique.

 
On ne saura jamais si « So Help Me God » lui aurait été supérieur, ou même équivalent. C’est d’ailleurs ce mystère qui donne à l’album son aura. Ce sont les fantasmes, les rumeurs et l’imagination des fans de Kanye qui l’ont élevé au rang de véritable mythe dans sa discographie.

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Sa majesté le rap : prince Headie One, the Chosen one

Alors que le hip-hop est en pleine conquête des terres musicales anglaises, une dynastie de rappeurs se dessine outre-Manche. Les artistes se partagent les royaumes et adoubent leurs suzerains, dignes successeurs de leur blason artistique. La drill qui s’impose désormais comme un courant prédominant dans le rap, dont le défunt Pop Smoke aurait dû être un chef de file, voit émerger en Angleterre Headie One, véritable incarnation de cet avenir électrique.

Started from the Bottom 

Headie One, de son vrai nom Irving Adjey, est un rappeur londonien, né le 6 octobre 1994 à Tottenham, dans le nord de la capitale anglaise. Passionné de football, fervent supporter des Red Devils de Manchester United, il use ses crampons sur les terrains du nord de la Tamise et commence à parfaire ses rimes au cours de sa jeunesse. Originaire d’un quartier défavorisé, son environnement finit par le rattraper, et les peines de prison commencent à tomber. Il est finalement incarcéré à cinq reprises pour des affaires de trafic de stupéfiants ou de port d’armes létales. Période importante de sa vie, l’isolement le met face à lui-même et ses pensées.

Le rappeur d’origine ghanéenne commence à gratter ses freestyles, se cultive par la littérature philosophique et développe son flow et son univers. Sa frénésie artistique l’anime et l’inspire : en l’espace de quatre ans, il sort sept projets, dont « Music x Road » qui parvient à se placer à la cinquième position des charts anglaises. Côté single, sa plus grosse performance reste le featuring avec Dave : 18Hunna, plaçant le morceau en sixième position des classements. Un record pour un rappeur drill, style originaire de Chicago, porté par des artistes comme Chieff Keef ou Fredo Santana, est né dans le quartier de Brixton au milieu des années 2010 avec notamment le groupe 67.

Tea time 

Le 30 juillet 2020, le freestyle Only You en featuring avec Drake, produit par M1 on the beat, fait l’effet d’une bombe. Le titre s’élève à la cinquième marche des classements britanniques. Il s’agit, à l’heure actuelle, de la plus haute place jamais atteinte par le morceau d’un driller.

Il s’agissait d’ailleurs d’un first shot pour Champagne Papi, accordant sa confiance au jeune Irving pour l’initier à ce style émergent et percutant. Le rappeur de Toronto a finalement déclaré : « J’ai dû y aller fort, surtout sur une piste avec l’un des meilleurs artistes de drill au monde. »

The Crown Jewels 

Au sein de la discographie déjà bien fournie de l’artiste britannique, un projet a véritablement servi de tremplin, propulsant Headie One sur le devant de la scène rap : « Music x Road », sorti en août 2019. Produit par le label Relentless Records, le projet compte pas moins de cinq morceaux en featuring avec d’autres rappeurs, anglo-saxons ou américains.

Headie peut ainsi se targuer d’avoir réuni des artistes confirmés, tels que NAV, Dave ou encore Skepta. Il partage également sa lumière à de jeunes pousses émergeantes d’outre-manche, comme Lotto Ash. Dans une courte vidéo publiée sur ses réseaux, il explique son choix d’utiliser un simple masque en tant que couverture d’album. Il s’agissait d’un « moyen pour exprimer la dissimulation de son identité, de se cacher derrière quelque chose pour affronter les vicissitudes de la vie ».

Dans cet album, le rappeur de Tottenham souhaite inspirer les gens qui écoutent sa musique et leur donner la force d’améliorer leur situation, quelle qu’elle soit. Il évoque la dualité de l’être humain, qui ne cesse de changer au fur et à mesure des années en montrant ses bons et ses mauvais côtés. Cette introspection concerne aussi sa propre personne. Les thèmes centraux de l’opus sont clairement identifiables : la rue, les conflits et la prison.

De manière irréversible, les gangs et le monde de l’underground restent liés à Headie One, qui évoque son attirance réciproque pour ces derniers. Pourtant, au fur et à mesure des tracks, Headie One apparaît comme un homme satisfait, ayant le sentiment du devoir accompli, sa revanche prise sur la vie. Il explicite cette plénitude dans les titres Both, Chanel ou encore Home, se référant particulièrement à ses nouveaux moyens financiers. C’est d’ailleurs avec une certaine nonchalance qu’il exprime cela, en évoquant ses achats de luxe lors de virées improvisées dans les rues de la Ville Lumière.

Jose Mourinho n’est plus l’unique Special One de Tottenham, le jeune Irving s’est fait un nom et se place de plus en plus comme une pierre angulaire de la drill britannique qu’il espère un jour dominer. En attendant de glaner de nouveau gallons, Headie One travaille en quête de plus de reconnaissance.

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Luidji, de nouveau dans le grand bain ?

Luidji confiait récemment à Mehdi Maïzi vouloir s’ouvrir à des sujets importants et moins personnels dans sa musique. Encore faut-il se guérir de ses maux qu’il nous livrait sur son premier album « Tristesse Business : Saison 1 ». Avec « Boscolo Exedra », l’heure serait-elle venue pour Luidji de sortir la tête hors de l’eau ?

Sur son premier album, Luidji se montre tiraillé entre deux femmes : sa copine et son amante. Une situation qui le plongera dans un abîme de désespoir. Alors qu’il entame une nouvelle relation, Luidji veut changer de décor et invite sa nouvelle flamme à passer l’été sur la Côte d’Azur.

C’est d’abord au Rouge, une boîte parisienne qui donne son nom au deuxième morceau de l’EP, qu’il fait cette nouvelle rencontre. Lassé de sa vie à la capitale : « J’en peux plus du Vapiano de porte de Bercy » (Sirène), Luidji s’exile à Nice avec son idylle du moment. Au programme : fête foraine de Bandol et détente au Boscolo Exedra, un hôtel de luxe de la ville doté d’une piscine rooftop.

Un retour à l’eau

Avec ces vacances sur la côte, l’artiste cherche à se rapprocher de la mer. Un thème omniprésent sur « Tristesse Business : Saison 1 ».

Sur son album précédent, Luidji compare son amante à une sirène, dont le chant séducteur a causé son naufrage. Il reprend cette métaphore aquatique pour décrire sa nouvelle partenaire. C’est aussi le titre du troisième morceau de l’EP, sur lequel il multiplie les références à l’eau. L’artiste volatile explique à sa nouvelle sirène qu’il ne souhaite pas rester bloquer dans un bocal avec elle, tels deux poissons qui tournent en rond inlassablement. Un refus de l’engagement, qu’il murmure à la fin du morceau : « J’aimerais qu’on s’aime, seulement pour le week-end. »

Luidji, une nage en eaux troubles. Article disponible sur Mosaïque.

Luidji en profite aussi pour se remémorer sa solitude passée, sur le fleuve de ses émotions : « J’étais tellement solo sur le radeau » (Sirène). Une figure qu’il évoquait d’ailleurs sur son opus précédent, dans le titre Nazaré.

Mais l’eau n’est pas le seul fil conducteur entre ses deux projets. Le nom d’Erzulie, divinité vaudou de la beauté, revient également. Une appellation que le rappeur utilisait pour qualifier son amante du premier album, avec qui il trompait sa copine. Sur « Boscolo Exedra », il explique vouloir faire de sa nouvelle compagne, sa nouvelle Erzulie (Mauvaise Nouvelle).

Un contre-flux

Luidji montre aussi une évolution par rapport à son premier album, tant dans le fond que dans la forme. Musicalement, les apparitions discrètes d’Astrønne et de Nemir sur le projet laissent sous-entendre que le rappeur est prêt à s’ouvrir à des collaborations extérieures, après avoir raconté son histoire très personnelle sur « Tristesse Business : Saison 1 ».

Il s’agit seulement d’un premier palier pour l’artiste qui se guérit pas à pas de ses maux. Sans être des featurings évidents, il invite ces artistes à placer des ad-libs derrière son chant.

Crédit : DR.

L’histoire racontée sur son dernier album est une saison épisodique, alors que celle-ci ne dure que pour une seule saison estivale. La courte durée de cette relation est expliquée dans le morceau Manège, où Luidji explique qu’il ne compte pas entretenir cette relation plus longtemps, par peur de replonger dans ses mauvaises habitudes. 

Tout au long du projet, on l’entend aussi répéter différentes phases tels que : « Mauvaise nouvelle, si jamais le démon tourne autour d’elle, j’arrive dans sa vie je fous le bordel », ou encore : « Quand j’te follow, j’ai pas b’soin d’un follow back, ni d’un DM, ni d’un like. » Ces phrases font offices de maximes qu’il se force à répéter afin d’éviter de retomber dans ses travers relationnelles avec les femmes.

Sur le dernier morceau du projet : Boscola Exedra, Luidji se remémore ce voyage amoureux avec sa sirène. Il semble finalement avoir replongé dans ses anciens vices lorsqu’il insiste sur le côté matérialiste de cette relation : « Je l’aimais bien mais j’ai horreur de faire le domestique donc elle repart avec un demi SMIC en cuir bleu ciel, gravé Lancel. Son premier sac mais c’est déjà ça, je sais qu’elle ne m’oubliera pas. »

Sur l’outro de « Boscola Exedra », Luidji discute avec la même femme présente sur l’intro de Veuve Cliquot, une vieille amie de son père, qui lui propose de suivre une thérapie afin de se débarrasser de ces problèmes relationnels. Suivra-t-il sa thérapie sur son nouvel album ?