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BEN plg : « J’ai toujours eu cette pression de remplir le frigo avec un vrai métier » 

Après un premier album sorti en 2020, « Dans nos yeux », salué par la critique, BEN plg avait la pression du deuxième projet avec lequel un artiste est toujours attendu. Il a finalement choisi de raconter des histoires de vies sur « Parcours Accidenté », son deuxième album. Le rappeur du Nord continue ainsi de dépeindre sa région, tout en faisant l’éloge de « la vie normale », celle où on prend le bus en croisant des destins tous différents. Pour Mosaïque, BEN plg livre le sien et précise ses ambitions pour ce nouveau virage de sa carrière.

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Ça fait quelques jours que ton deuxième album, « Parcours Accidenté », est sorti, comment te sens-tu ? 

Ça fait super plaisir. Il y a un côté accouchement d’un projet que toi tu connais depuis longtemps donc je suis très content que ça sorte et que les gens puissent enfin l’écouter. Les retours que j’ai c’est que les gens sont touchés. C’est cool parce qu’ils ressentent vachement l’émotion que je mets dans ma musique, que j’éprouve quand je la crée. C’est assez agréable.

En écoutant cet album, comme le précédent, c’est difficile de ne pas être touché. C’est important pour toi d’être transparent à ce point dans tes sons ? 

Ce n’est pas forcément une volonté, c’est quelque chose qui m’habite. C’est comme ça que je fais de la musique. Je suis quelqu’un de normal et ma musique est un genre d’éloge à la vie normale. Là je suis dehors à Lille, le ciel est gris, mais on arrive à trouver de la beauté dans n’importe quoi. Je veux transmettre la vraie vie. Mon parcours n’est pas normal mais c’est un parcours comme j’en croise des dizaines tous les jours. Payer un loyer et remplir un frigo avec 400 balles par mois c’est pas un exploit. C’est pas pour rien qu’il y a plein de monde sur la pochette de « Parcours Accidenté », il ne s’agit pas que de mon destin. La mère qui élève seule ses trois enfants et qui fait deux boulots en même temps a plus de mérite que moi. 

Pourquoi raconter des parcours accidentés tout en restant optimiste lyricalement ?

Avec l’album je veux raconter que malgré ces accidents, on avance. Je pense que la notion d’espoir est hyper importante dans ma musique. Comme je dis dans un son : « Nous ici on sourit sous la pluie. » Bien sûr que je raconte le quotidien, la vie normale, mais ça ne veut pas dire que c’est dénué d’espoir et d’optimisme, au contraire. Je suis quelqu’un d’hyper jovial et optimiste et c’est ce qui me permet de faire cette musique. Si ça se ressent dans l’album, tant mieux. Cet optimisme est avant tout ancré dans ma tête et me permet d’avancer tous les jours. 

Dans tes sons, tu fais constamment référence au Nord dans lequel tu as grandi et surtout à la vie quotidienne et aux difficultés qui l’accompagnent. Tu dis notamment que tu veux porter la voix de ceux et celles qui n’en ont pas. Que veux-tu raconter ?

Quand tu fais tes courses à Lidl, que tu te balades dans les rayons, tu vois tellement de choses qui se passent sous tes yeux. Je trouve ça hyper important de raconter ces histoires. Je ne veux pas parler pour eux, je ne suis personne pour m’exprimer à leur place. Mais que ça soit quand j’ai eu l’occasion de donner des cours de rap en prison, de travailler avec des personnes en situation de handicap mental, ou juste en parlant avec les gens que je rencontre… Je vois des histoires qui sont rarement racontées dans la musique. Pour moi, la musique c’est remplir son sac pour le vider ensuite. Je le remplis en vivant et je le vide en écrivant. D’ailleurs, je ne veux pas forcément raconter que le Nord parce que je suppose que dans plein de régions c’est pareil. Moi je parle juste du quotidien. 

Il y a une pléthore d’artistes du Nord qui émerge, que ce soit Bekar, ZKR, Vicky R, Michel, Sto… Tous ces artistes de la ville commencent à exister de manière nationale.

BEN plg pour Mosaïque
Le Nord n’est pas connu pour être une terre de rap, comment as-tu rencontré la musique ? 

C’est pas vraiment une terre sans rap, c’est juste que l’exposition est beaucoup moins forte pour les artistes. Pendant longtemps je me suis demandé quelle était ma place dans cet art que j’aimais tant, d’abord en tant qu’auditeur. Au fur et à mesure, à force d’essayer de rapper, j’ai fini pas voir que je pouvais être acteur dans ce milieu et un artiste. Il n’y a pas eu un déclic précis. C’est une succession d’étapes. Très récemment, j’ai compris qu’il n’y avait pas de chemin préconçu, que chacun avait sa façon d’y arriver. J’ai un parcours atypique, je ne suis pas en début de carrière à 18 ans. Il y a des rappeurs qui arrivent à avoir des carrières très tôt et pour qui les choses peuvent paraître plus naturelles. Moi j’avais toujours cette pression de remplir le frigo, d’avoir tout simplement  un « vrai métier » pour pouvoir vivre. 

Est-ce que tu te sens comme un rappeur de province ou est-ce que c’est un terme que tu trouves péjoratif ? 

Non, moi je m’en fous (rires). Je suis juste un rappeur, je me sens comme un artiste et c’est déjà trop cool. On a la chance de vivre à l’époque d’internet et ça permet à la musique de voyager. Le résultat c’est qu’à cette heure-ci je suis en train d’envoyer mes CD dans toute la France, que ça soit à Paris, en province, dans les petits villages comme dans les grandes villes, sans faire de différence. Forcément, dans la catégorie rappeur de province, Orelsan a ouvert une grande porte. Surtout à une époque où c’était difficile d’exister en dehors de Paris et de Marseille. Mais personnellement, la musique me touche en général, je peux autant kiffer et être touché par le dernier CD de Khali ou les sons de DA Uzi et PNL que par un album de Soolking ou de Djadja et Dinaz.

Quel regard portes-tu sur le potentiel musical de ta région ?

On est en train de faire quelque chose qui n’était jamais arrivé. Il y a une pléthore d’artistes qui émerge, que ce soit Bekar, ZKR, Vicky R, Michel, Sto… Tous ces artistes de la ville commencent à exister de manière nationale. La scène commence à se développer, on parle de nous dans les médias et les gens commencent à capter l’état d’esprit. On pourrait rapprocher ça à la scène belge en vrai parce qu’il y a un côté très familial. Et en même temps on a un champ lexical commun, on décrit des choses similaires. C’est hyper agréable d’assister à ça et ça fait vraiment plaisir de voir la scène locale briller. 

Ton premier album était presque intégralement produit par Murer, un artiste lillois. Sur « Parcours Accidenté », un autre beatmaker du nord, Lucci, est venu s’ajouter au projet. Pourquoi ? 

Il n’y a pas une volonté de vouloir faire produire par des Lillois. Je ne suis pas en train d’ouvrir un marché de produits locaux (rires). C’est juste que j’ai un rapport très important avec la production et la composition. Je fais les instrus avec les beatmakers et j’écris sur place tous mes morceaux. On ne fonctionne jamais à distance. Étant à Lille, je kiffais déjà le travail de Lucci. On s’est rencontrés et on a fait une session durant laquelle on a matché de manière très puissante, comme ça a pu le faire avec Murer sur l’album précédent. Et chose encore meilleure, c’est qu’ils ont pu matcher à deux. Les compositeurs, je les considère vraiment comme des amis. Ma musique est tellement personnelle que je n’arrive pas à m’en détacher.

Pour moi, un moment de studio c’est un moment où je m’ouvre le ventre, où on va essayer d’aller le plus loin possible, d’être très ambitieux. J’ai une grosse exigence et donc ça crée forcément des liens. C’est ce que ça a donné avec Lucci, mais il y a aussi d’autres gars qui ont taffé sur l’album. Jeoffrey Dandy est sur deux morceaux, il a aussi son importance sur la couleur du projet. Il n’y a pas de volonté de travailler localement mais ça me fait grave plaisir que Lucci soit de Lille parce qu’on a aussi ce passé commun dans la région. On est touché par les mêmes choses.

Et comment se sont faits les feats avec Bekar et Djalito ?

Lors de notre rencontre, Bekar venait de sortir son album « Briques Rouges ». Je venais de sortir « Dans nos Yeux » et plein de médias parlaient de nous conjointement. On a parlé sur Instagram, puis on a bu un verre étant donné qu’on habite dans la même ville. La première fois qu’on s’est vus, on a quasiment pas parlé de musique, c’était juste humain. C’est une belle rencontre. En tant que rappeur, t’as rarement l’occasion de rencontrer des gens qui vivent exactement la même chose que toi, ou même des choses semblables. Donc ça fait du bien quand c’est le cas. Dans les autres boulots de la vie, t’as tes collègues avec qui tu peux parler. Mais en tant qu’artiste, parfois, t’es un peu esseulé… C’est cool d’échanger avec des semblables. Je suis grave content de l’évolution de Bekar et de voir que ça marche pour lui.

Djalito c’est marrant parce que je le connais depuis très longtemps. Quand j’ai sorti « Dans nos Yeux », il m’a envoyé un message sur Instagram en me disant : « Mais gros tu te rappelles ? ». J’ai mis du temps à le reconnaître parce qu’à l’époque il ne se faisait pas appeler par ce nom là et il n’avait pas ses locks (rires). On avait oublié qu’on se connaissait parce qu’on se connaît de la vie d’avant. C’est d’ailleurs pour ça que sur notre son Les préférés de la cantinière je dit : « Avec Djalito depuis l’innocence, depuis les malheurs. » On s’est vus en studio à Metz, à la base juste pour discuter et puis on a fini par faire un morceau. C’est une trop belle connexion. Je sors de deux shows à Paris et à Lille, il était là pour les deux j’étais trop content. On avance ensemble et ça fait plaisir. 

Le deuxième album est particulièrement important dans la carrière d’un artiste. Comment as-tu appréhendé le tien ? 

Pour moi, c’est un peu différent parce que je suis en développement. C’est pas comme si j’avais une fan base faramineuse et que j’avais un enjeu économique de malade à confirmer. Je suis plutôt à un moment où j’essaye d’élargir mon public. Même si je ne le vis pas du tout comme si j’avais une entreprise à faire grandir absolument avec un bilan comptable à remplir. D’un point de vue artistique, c’est sûr qu’il y avait eu un mini succès d’estime sur « Dans nos yeux » et qu’à un moment j’ai pu avoir ce fameux syndrome de l’imposteur à me demander si j’avais pas eu un coup de chance.

J’ai eu des moments de stress. On a fait une tournée de pré-écoute de l’album avant sa sortie. Et je me suis retrouvé à faire des concerts avec toute la salle qui connaît le premier album par cœur et qui le kiffe. Je me suis demandé si je m’étais rendu compte de l’impact et si le deuxième allait plaire autant. C’est sûr que j’aurais pu le faire en pilote automatique en essayant de faire « Dans nos yeux 2 ». Ça aurait été chiant. On a toujours ce truc de vouloir aller plus loin. En termes de sonorité, de propos et de maturité. Moi en tout cas je suis persuadé d’avoir fait un bon album. J’ai la chance d’être bien entouré. On sait où on veut aller et c’est pareil pour le troisième qui est déjà bien entamé.

Je viens d’une époque où t’écoutais les CD en regardant la pochette. Ça créait des images, c’était le film de la musique.

BEN plg pour Mosaïque
Tu soignes ton esthétique à travers tes covers et tes clips, c’est une partie du travail artistique qui t’intéresse particulièrement ? 

Oui de ouf ! Sinon ça serait éclaté au sol (rires). Je suis hyper investi dans tout ce que je fais. Je ne laisse rien au hasard. Dans BEN plg, le plg signifie : « pour la gloire ». C’est pour la beauté du geste, pour le symbole. C’est important de bien faire les choses parce que c’est ce qu’on laisse derrière. La cover, tous les gens qui écoutent l’album vont l’avoir sur leur téléphone, à quel moment je vais faire ça à l’arrache ? C’est trop important. En plus, je viens de cette époque où t’écoutais les CD en regardant la pochette, en lisant le livret. Chez moi ça créait des images, c’était le film de la musique. Un peu l’inverse d’une bande son.

Et pour les clips c’est pareil. Je ne veux pas mettre en image juste parce qu’aujourd’hui c’est quelque chose de nécessaire. Comme je le dis dans un morceau : « On fabrique des bolides avec des bouts de vis. » Ça veut dire que même si on est pas sur des budgets faramineux, en vrai on peut faire des trucs de ouf. Quand tu ajoutes de l’huile de coude tu peux faire des trucs de malade et c’est ce qu’on essaye de faire. Un clip comme celui de Parcours accidenté devrait normalement coûter 40.000 euros, mais on arrive à s’en sortir en mettant la main à la pâte. S’il faut que je prenne ma voiture pour aller faire des repérages pendant trois jours je le fais. Ça fatigue mais on kiffe.

Sur ta pochette, tu es dans un bus. Pourquoi ? 

Le bus c’est un lieu mystique en vrai, c’est pour ça que je voulais être dedans. En plus là c’est un bus de Lille et ceux qui sont de la région ils captent. Le bus c’est un endroit qu’on connaît trop bien, depuis tout petit. Mais surtout le bus c’est un lieu où tu croises plein de gens, plein de profils différents et les parcours qui vont avec. T’es entouré de tranches de vie hyper impressionnantes et y a une densité émotionnelle de fou. Le matin, tu vas croiser des gars de bonne humeur qui ont reçu de bonnes nouvelles comme des gens qui sont en train de se serrer la ceinture jusqu’à ne plus pouvoir respirer…

Pourquoi est-ce que tu préfères les chansons tristes ?

C’est plutôt une image. La mélancolie c’est quelque chose qui m’a toujours touché. Même dans les chansons qui font la fête, j’aime bien qu’il y ait une touche de mélancolie. Mais dans son histoire le rap français est empreint de ouf de mélancolie. Même aujourd’hui, des gars comme SCH ou Jul font des trucs super mélancoliques. Pareil pour Morad en Espagne ou El Grande Toto au Maroc. Leur musique fait la fête et rayonne de fou tout en étant mélancolique. Personnellement, ça me touche plus qu’un mec qui chante sa réussite. Après moi même je fais de l’egotrip, mais à ma sauce. Quand je dis : « Ma daronne remplit vingt frigos avec le prix d’un clip », c’est de l’egotrip, mais version BEN plg. 

Pour finir, il y a un truc qui était très présent dans ton premier album et qui a presque disparu dans celui-ci, c’est les références aux pâtes. Est-ce qu’on peut en conclure que désormais tu manges du saumon à tous les repas ?

Non pas du tout (rires). Par contre attention j’ai toujours volé du saumon, c’était un peu ma spécialité. Je ne dis pas aux gens de le faire. Le truc c’est que l’album précédent commençait par une référence aux pâtes donc ça a marqué. Là j’ai élargi les références à tout le frigo, mais sinon je mange toujours autant de pâtes. Par contre je suis une espèce de salopard gourmet, je me refuse dorénavant les coquillettes Éco+. Maintenant dieu merci je peux mettre quarante centimes de plus sur mon paquet et me faire des petites linguines gruyère huile d’olive.

C’est quoi la suite pour BEN plg ? 

L’avenir le dira. Moi-même je ne l’ai pas entièrement en tête. Ce qui est sûr, c’est que j’ai pas envie d’attendre un an avant de tirer. Je vais déjà laisser vivre un peu « Parcours Accidenté », on a encore des idées à réaliser autour de ce projet. Mais il faut d’ores et déjà savoir qu’il y aura un autre truc signé BEN plg dès 2022, et à mon avis, avant l’été. 


Mosaïque

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Décryptages Investigation

Unreleased : Kanye West – « So Help Me God »

Pour chaque album de Kanye West qui voit le jour, il en existe un autre qui ne sortira jamais. Un an avant « The Life Of Pablo », le rappeur annonçait un autre projet devenu depuis un mythe sur les forums de fans : « So Help Me God ». Alors que Ye ne semble pas vouloir nous livrer « Donda », son dernier album annoncé en juillet dernier et repoussé depuis. Décryptage de l’histoire de ce mystérieux projet, jamais dévoilé.

Le 11 février 2016, Kanye West faisait son apparition dans le mythique Madison Square Garden pour dévoiler sa nouvelle collection Yeezy devant des milliers d’invités. À l’occasion de ce show instantanément iconique et en présence des plus grands noms du monde de la mode et de la musique, l’artiste présentait également pour la toute première fois son septième album. Trois ans après son dernier projet, le très expérimental « Yeezus », le rappeur introduisait sa nouvelle création avec sobriété et décontraction : 

« Je suis sur le point de vous faire écouter mon nouvel album, donc si vous aimez n’importe quelle chanson, n’hésitez pas à danser, à bouger. Si vous êtes excités faites le savoir, applaudissez, faites ce que vous voulez. » Le monde découvrait alors « The Life of Pablo », (TLOP), sorti trois jours plus tard en streaming. 

Mais avant de porter ce titre et de faire trembler la célèbre salle new-yorkaise, le septième album de Ye était attendu par ses fans sous une autre forme. Un projet qui n’a jamais vu complètement le jour bien qu’il ait provoqué de multiples fantasmes et spéculations : la première version du septième album de Kanye West : « So Help Me God ».


Parler d’un album qui n’est jamais sorti implique de faire preuve de prudence. En ce qui concerne « So Help Me God », il est nécessaire de faire le tri entre d’un côté les événements ayant entourés la création de l’album et sa transition vers « The Life of Pablo » de 2014 à 2016. Et de l’autre les rumeurs, les leaks, les suppositions plus ou moins plausibles qui entourent le projet.

The Life of So Me Help Me God

Commençons par ce que l’on sait. 

Le 31 décembre 2014, Kanye partage son premier titre depuis la sortie de « Yeezus », un sixième album très agressif, brut et provocateur. À la surprise générale, il s’agit d’une collaboration avec Sir Paul McCartney intitulé Only One. En chantant du point de vue de sa mère décédée, Donda West, alors qu’elle le regarde depuis le ciel, Kanye rend un hommage émouvant à sa propre fille North et livre l’une de ses chansons les plus optimistes et touchantes. 

Radicalement opposé aux dernières sorties du rappeur, le single intrigue à sa sortie, et ses fans commencent à y voir une nouvelle direction pour Ye. L’apparition, quelques semaines plus tard, d’une deuxième collaboration entre l’ancien Beatles et Kanye, cette fois ci rejoints par Rihanna, renforce l’idée d’une nouvelle ère plus positive pour celui qui jouait depuis plusieurs années le rôle de méchant au sein du rap game. 


Mélangeant pop, folk, country et hip hop, Four Five Seconds est un single entraînant, débordant de bonne humeur et tranchant, plus encore que Only One, avec les derniers albums signés par Ye à l’époque.

Le 20 février 2015, lors d’un passage dans l’émission The Breakfast Club, Kanye annonce que son septième album, encore sans titre, est « terminé à 80 % ». Il reste très mystérieux concernant le contenu mais explique qu’il veut « se concentrer sur la musique, sur la joie, et se mettre au service des autres » à travers celui-ci. 

Il réitère six jours plus tard au micro de Zane Low, et promet un album rempli « d’amour et d’énergie positive ». Il aborde également son évolution dans le prêt-à-porter alors qu’il lance à cette époque sa collaboration avec Adidas. Après avoir fait ses preuves dans la musique en tant que producteur et rappeur, Kanye a longtemps exprimé sa frustration face au monde de la mode dont il se sent exclu.

« The College Dropout est né de ma lutte pour pouvoir rapper, cet album est né d’une lutte pour pouvoir designer. »

Kanye West

Au cours de l’interview, il compare son état d’esprit vis-à-vis de son prochain projet à celui qu’il avait lorsqu’il a façonné son tout premier album studio : « The College Dropout est né de ma lutte pour pouvoir rapper, cet album est né d’une lutte pour pouvoir designer. » Loin de la colère et de la frustration de Yeezus, Kanye commence à ouvrir les portes et réussit enfin à s’exprimer hors de sa musique, un souhait qu’il a toujours présenté comme son désir le plus fort. 


Au moment où Kanye commence à dessiner les contours de son album, l’attente s’intensifie avec la sortie de sa troisième et dernière collaboration en date avec McCartney : All Day. Le titre est introduit de manière fracassante lors de la cérémonie des Brit Awards. Accompagné sur scène par une centaine d’MC locaux, tous vêtus de noir, ainsi que deux lance-flammes, Kanye dévoile le single avec une performance à la puissance rare.

Avec Only One, Four Five Seconds et All Day, Kanye s’est illustré en trois sons dans trois genres très différents et place haut la barre pour son album. 
À nouveau au centre de l’attention, il annonce le 1er mars 2015 sur Twitter le nom de son prochain album : « So Help Me God ». Il publie également l’image d’un symbole monastique du XIIIe siècle associé à la Vierge Marie. Cette illustration est pendant un temps perçue comme la cover de l’album mais ne sera officiellement associée qu’au single All Day. Après avoir donné un nom à son oeuvre, et alors que l’attente du public explose, Kanye West disparaît.

The Birth Of Pablo 

Pendant des mois, aucune musique ne sort et les informations sur l’album sont sporadiques. Quelques tracklists plus ou moins fiables leakent et les forums de fans spéculent constamment. Pourtant, la sortie de « So Help Me God » semble être de moins en moins imminente. 

Comme un aveu de sa difficulté à finir son album, Kanye annonce qu’il change le titre en « SWISH », le 1er mai 2015, sans donner plus d’explication. Pendant un court laps de temps, le projet est également nommé « WAVES ».

Ce n’est qu’en janvier 2016, soit un an après la sortie de Only One, que Ye accélère et remet son septième album sur les rails. Il commence la nouvelle année avec Facts un titre trap relativement classique, à charge contre Nike. Une date de sortie tombe enfin, celle du 11 février, et le titre change une dernière fois avec l’annonce d’un sigle mystérieux, « T.L.O.P », révélé ensuite comme The Life of Pablo

Comme au début de l’année précédente, en l’espace de quelques semaines les sorties s’enchaînent avec Real Friends, No More Parties in LA et enfin 30 Hours. Mais cette fois-ci, Kanye va au bout et l’album finit par être dévoilé lors de son show au Madison Garden (voir au début de l’article, NDLR). 

De l’extérieur, il est impossible de savoir précisément à quel moment le septième album de Kanye West a cessé d’être « So Help Me God » pour devenir « The Life Of Pablo ». Le second a été construit sur les cendres du premier, mais les deux projets semblent avoir une vie distincte dans l’esprit du rappeur. Et face à la richesse de la musique qu’il sortait au moment de l’annonce de « So Help Me God », impossible de ne pas se demander à quoi aurait ressemblé l’album s’il était sorti à cette époque. 

Religion, introspection, collaboration 

C’est ici que l’on s’éloigne des certitudes pour se laisser aller dans les suppositions.

Avec un titre comme « So Help Me God », un symbole monastique et un rappeur qui entretient depuis ses premiers sons une relation forte avec le christianisme, on peut imaginer sans prendre de risque que la religion occupait une place importante dans l’album. Bien avant « Jesus is King » et les Sunday Services, Kanye évoquait régulièrement dieu et la spiritualité dans ses paroles, notamment dans « Yeezus », album au titre évocateur dans lequel il avait plutôt tendance à se mettre au niveau de dieu plutôt qu’à son service. Les leaks semblent aller dans ce sens, bien qu’ils doivent être pris avec des pincettes, avec des titres particulièrement connotés : God Level, New Angel, ou encore Fall Out Of Heaven.

Kanye préparait également un album ponctué de passages très personnels. Outre Only One, « So Help Me God » aurait pu contenir Awesome, une balade en hommage à sa femme Kim Kardashian. Le titre qui aurait été enregistré en 2011 n’est jamais officiellement sorti mais aurait pu enfin trouver sa place sur un album consacré à la joie et à la positivité.

(Extrait de Awesome

« Stop everything you’re doing now ‘Cause baby, you’re awesome, so awesome. You look too good to be at work. You feel too good to ever hurt. I hope you’re ready for tonight. I’m gon’ cook, you’ll be dessert. You can’t be still. I gotta move, I gotta dance, I gotta live, I gotta love, I gotta hope, I got a chance. ‘Cause baby, you’re awesome » 

Dans un ton plus sombre mais tout aussi personnel, Kanye devait inclure dans le projet la chanson très introspective I Feel Like That, présentée à la suite de All Day dans un clip réalisé par Steve McQueen. La vidéo n’a jamais été officiellement publiée bien qu’elle ait fait l’objet d’une exposition en 2015. Le titre est lui construit comme une suite de symptôme de la dépression et de l’anxiété énoncés par le rappeur, suivie d’un refrain dans lequel il les revendique :

(Extrait de I Feel Like That)

« Feeling afraid in open spaces or in public. Thoughts of ending your life. Feeling that most people could not be trusted. Poor appetite, heart or chest pains? I feel like this, I feel like this, I feel like that, I feel like this all the time. »

En ce qui concerne la trinité issue de la collaboration avec Paul McCartney, sa présence sur l’album semble logique, avec l’exception possible de Four Five Seconds que Rihanna voulait pour son propre album « ANTI ». Les trois titres n’ont finalement jamais rejoint le moindre album. 


Ce n’est pas le cas de Wolves, une chanson en featuring avec Sia et Vic Mensa entendue pour la première fois lors du premier défilé Yeezy en février 2015. Le titre initialement prévu pour « So Help Me God » a été conservé lors de la transition vers « The Life of Pablo » avec l’ajout d’un couplet absent de la première version.

Ce n’est pas le seul rescapé puisque Famous, l’un des plus gros succès de « T.L.O.P », était déjà prévu avant les changements de noms. À cette époque, le son s’appelait Nina Chop en référence à Nina Simone qui est samplée sur le morceau. Rihanna n’était pas présente sur la chanson, contrairement à Young Thug qui devait à l’origine en faire partie. 

Travis Scott aurait vraisemblablement aussi été dans le line up avec deux titres potentiels que le rappeur de Houston a finalement récupéré pour son propre album « Rodeo ». Dans une interview accordée à Billboard, il expliquait en septembre 2015 : « 3500 était censé figurer sur l’album Ye » ajoutant : « Ça devait être son single, mais il travaillait sur son album depuis si longtemps et mon album arrivait, alors je me suis dit : « Yo, je veux  m’amuser avec ça ». J’étais sensé avoir une feature de Ye dessus, et j’ai aussi refait le beat. »

Même destin pour Piss On Your Grave. Le titre provocateur aurait été enregistré lors des sessions studios avec Paul McCartney et était initialement destiné à « So Help Me God ». Mais Travis Scott qui voulait que le morceau figure sur son album l’a échangé avec Ye contre une démo de FML, un titre qui finira sur The Life of Pablo

Enfin, un dernier son revient régulièrement dans les leaks et les tracklists qui tournent sur les forums. Il s’agit de When I See it, dont une version a été publiée sur Soundcloud par Kanye West lui même quelques mois avant la sortie de « T.L.O.P ». 

(Extrait de When I See It)

« Roll some, think I’ll roll some. To know some, if we both honest. Who lasts ? Yeah, you lie. Spent the whole summer tryna be at the wrong place at the right time. But I know what’s mine when I see it. I know, I know, I know when I see it. Riding down the 405, baby. Pacing, thinking, to myself. If I should make it right when I pulled up to the light. And then my phone started ringing diamonds in the colors of those eyes. Don’t know why, but I know a sign when I see it. »

La prod du titre a finalement été donnée à The Weeknd pour son morceau Tell Your Friends, sur lequel le rappeur de Chicago a également apporté une contribution vocale. Si l’on ne sait pas si le chanteur canadien était prévu sur le titre original, la décision de lui laisser était certainement la bonne au vue du succès qu’a rencontré sa version du morceau, dont la qualité est à souligner. 


Après avoir écouter tous ces titres, il est évident que « The Life of Pablo » a conservé de nombreux éléments déjà présents sur « So Help Me God ». Mais l’album que Kanye préparait en 2015 avait sa propre identité. Il était visiblement plus proche de « Yeezus » que ne l’est « T.L.O.P », comme en témoigne l’implication de Travis Scott, absent du projet final, mais également l’agressivité d’un titre comme All Day qui aurait parfaitement trouvé sa place entre Black Skinhead et New Slaves. West semblait avoir un désir de chanter similaire à celui qui l’habitait lors de la réalisation de « 808s And Heartbreak » et une volonté de se livrer qu’il retrouvera sur son huitième album, « Ye ».

« So Help Me God » aurait pu être un album profond, différent, cohérent. Comme il aurait pu être décevant, trop pop, ou pas assez expérimental… La passion qui existe parmi les fans de Kanye West autour de ce projet avorté vient principalement du fait qu’il n’ait jamais vu le jour. Comme pour les nombreux unreleased de l’artiste (« Yandhi », « Good Ass Job », « Turbo Grafx »…), il est tentant d’imaginer qu’un chef d’oeuvre existe sur un disque dur caché quelque part à Calabasas. 

En réalité, Kanye a jugé que l’album n’était pas encore prêt, que ça n’était pas le projet qu’il voulait sortir à ce moment et il a préféré faire évoluer sa vision jusqu’à créer « The Life Of Pablo », un album qu’il a jugé suffisamment abouti pour être partagé. « T.L.O.P » est par ailleurs un excellent album : diversifié, ambitieux et unique.

 
On ne saura jamais si « So Help Me God » lui aurait été supérieur, ou même équivalent. C’est d’ailleurs ce mystère qui donne à l’album son aura. Ce sont les fantasmes, les rumeurs et l’imagination des fans de Kanye qui l’ont élevé au rang de véritable mythe dans sa discographie.