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Kojaque dépeint le désespoir de la jeunesse irlandaise // Kojaque depicts the despair of Irish youth

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En français / In French

Ce vendredi 25 juin 2021, le rappeur irlandais Kojaque sort « Town’s Dead », son premier album avec lequel il entend conquérir le monde depuis le confort de sa maison d’enfance. Produit lors du premier confinement, ce projet de seize titres raconte l’histoire d’un triangle amoureux qui se déroule le soir du nouvel an. En réalité, ce thème va lui servir de toile sur laquelle il peint une image plus vaste de l’Irlande, de sa capitale Dublin, et des problèmes auxquels sa génération a été confrontée. 

Le mois dernier, nous avons eu l’occasion d’échanger avec le rappeur ainsi qu’avec Brién, le producteur phare du projet, Célia Tiab, une chanteuse originaire de Lyon alignée sur trois titres de l’album, et Oscar Torrans, son directeur artistique, en visioconférence pour entrer dans les coulisses de l’élaboration du projet. 

Juin 2020. Le monde entier semble profiter d’un bout de liberté après des longs mois de confinement. Kojaque, de son côté, s’est rendu à Berlin afin de présenter les prémices de son premier album « Town’s Dead » lors d’une session pour les studios COLORS. Après plus d’un an d’absence, il signe son grand retour en performant le titre Shmelly, doté d’une nouvelle coupe excentrique et d’une énergie plus frénétique qu’auparavant. Cette apparition lui a permis de s’ouvrir à un public plus large et de leur présenter un nouvel univers, des nouvelles ambitions ainsi que le début de l’histoire qui va donner vie à son premier album « Town’s Dead », sorti ce vendredi 25 juin 2021.

Il y a sept ans, alors qu’il a 19 ans, le cœur du jeune Kojaque est brisé par un chagrin d’amour, quelques jours avant de se rendre à sa soirée du nouvel an, dans sa ville natale de Dublin. Pour l’artiste, cette expérience lui a servi d’inspiration : « Il y avait pas mal de trucs dont je voulais parler comme la perte et l’amour, un amour qui prend le contrôle sur toute ta vie. » Inspiré par la discographie de Kendrick Lamar, il décide de raconter cette histoire sous la forme d’un album conceptuel. Il nous explique que « c’était comme écrire un livre, toutes les chansons ont servi de chapitres à ce livre ». Ainsi, le projet ressemble davantage à une exploration du quotidien d’un jeune irlandais qu’à une balade musicale de soixante minutes.

Parmi les récits retracés, certains reviennent de façon récurrente. C’est notamment le cas de l’anecdote où Kojaque tente d’acheter de la drogue et se retrouve au sol, roué de coups à la tête. « J’ai voulu créer un genre de monde qu’on pourrait écouter pendant une heure, oublier tout ce qui se passe d’autre, puis, en le réécoutant, découvrir d’autres petites infos et des nouvelles parties de l’histoire qu’on aurait pas capté au début », nous explique-t-il.
Un souci du détail qui va même jusqu’au titre de l’opus : « Town’s Dead », une expression couramment entendue à Dublin. Le directeur artistique du projet, Oscar Torrans, nous précise : « Town est le centre-ville, donc si tu sors la nuit en ville et qu’il n’y a rien à faire, alors “Town’s Dead » (la ville est morte, NDLR). »

Toutefois, la décomposition de la ville, comme le laisse entendre le titre, n’a pas été subite, mais est plutôt le résultat d’un déclin progressif s’étalant sur plusieurs années : « La crise financière mondiale de 2008 a fait éclater une bulle en Irlande et c’est notre génération qui a le plus souffert », nous raconte Oscar Torrans. À tel point que le délabrement économique de Dublin et de l’Irlande est l’un des thèmes principaux de l’album. À plusieurs reprises lors de notre échange, Kojaque exprime sa frustration à l’égard de son pays et de sa ville d’origine : « L’Irlande semble être une punition, ça ressemble parfois à de l’auto-flagellation et même si tu pars, t’as l’impression de trahir les gens. »

Un mécontentement ressenti dans le milieu de la culture, en raison du peu d’espace qui leur est attribué : « Toutes les boîtes de nuit et les espaces underground qui jouaient de la bonne musique ont été fermés et remplacés par des hôtels », précise Oscar Torrans. Mais également en raison du manque d’opportunités pour les jeunes artistes du pays : « C’est si arriéré. Il y a un tas d’écrivains et de musiciens irlandais que le gouvernement adore citer pour chaque discours mais comment peuvent-ils prétendre savoir ce qui est important culturellement alors qu’ils étouffent les opportunités pour la nouvelle génération d’artistes ? », raconte Kojaque, « soit les jeunes quittent le pays, soit ils sautent d’un pont. »

Malgré ce sentiment d’amertume, l’artiste semble vouloir s’assurer que sa musique mette son identité irlandaise en avant. Même la coupe de cheveux qu’il arbore, mi-blond, mi-brun foncé, évoque une pinte de Guinness, la boisson alcoolisée traditionnelle en Irlande. « Les Irlandais sont très revendicateurs », nous a affirmé Célia Tiab qui est en featuring sur l’album, « J’ai déjà entendu Kojaque dire : “ici c’est pas la scène UK, on est Irlandais !” ». Cela a aussi résonné chez Oscar Torrans : « Tous les trucs auxquels il fait référence dans ses textes, et moi dans mes visuels, proviennent de nos origines dublinoises. » Le directeur artistique s’est ainsi assuré que la pochette du projet réponde à cette demande d’affirmation irlandaise : « J’ai opté pour l’idée d’un enterrement et puis j’ai recherché tout un tas de traditions irlandaises intéressantes, les flammes qu’on aperçoit sur le W de Town’s Dead font référence aux trois châteaux en feu qui sont sur le blason de la ville. » 

Pour le rappeur, l’esthétique de son album est motivé par sa passion pour l’art visuel plutôt que par un besoin de promotion : « On n’a qu’une seule chance de présenter une chanson et je vois ça comme un défi de lui accorder une nouvelle vie, un nouveau contexte, un nouveau sens en y attachant une image. » Cette dévotion montre une certaine polyvalence artistique, ressentie tout au long de l’album : « Il y a beaucoup de sons différents, mais pour moi, ça sonne harmonieux… Si tu retrouvais mon iPod d’il y a dix ans et que t’appuyais sur aléatoire, voilà ce que ça donnerait. » Brién, producteur de six morceaux sur l’album, nous a fait part des diverses ambiances qui ont imprégné le studio pendant les séances d’enregistrement : « On avait l’impression de pouvoir passer d’un morceau latino, à un morceau punk, à un truc plus doux. »

Au cours des cinq ou six dernières années, Kojaque a eu le temps de définir sa musique comme une composition créative couronnée de cohérence. Cependant, même s’il souhaite faire de sa musique une expression sincère de lui-même, il n’a pas pu échapper à la catégorisation de sa musique dans les médias qui lui auraient collé l’étiquette de soft boy (gentil garçon, NDLR) depuis la création de son label Soft Boy Records avec des amis à lui. « Ce qui m’a le plus affecté c’est que certains ne se faisaient même pas leur propre avis en écoutant ma musique, ils lisaient seulement ce qui avait déjà été écrit par quelqu’un d’autre. » Il affirme que « les gens ont déjà leurs idées préconçues et ils aiment bien qu’on y corresponde. Si on se limite aux vieilles manières de faire les choses qui marchaient auparavant, on réussira jamais à se renouveler. »

Ce besoin de reconnaissance découle de sa volonté de précision et de justesse dans son travail. Selon ses différents collaborateurs, s’il a une idée précise en tête, il est prêt à tout pour qu’elle aboutisse. Brién, son producteur, nous raconte « qu’il s’amuse beaucoup tout au long du processus de création mais il se laisse rarement distraire ». Célia Tiab, quant à elle, le perçoit « un peu comme le Magicien d’Oz, il réunit toutes les bonnes personnes pour faire les bonnes choses, toujours de manière pertinente ». Le rappeur tranche : « En vrai, la musique est quand même un bon catalyseur d’amitiés, je trouve ça surtout important de s’entourer de bonnes personnes, c’est aussi simple que ça. »

Pour Kojaque, il est tout aussi essentiel de bien s’entourer que d’avoir du bon goût en termes d’influences. Des influences parfois tournées vers la Belgique : « J’ai découvert Claire Laffut à un festival à Genève et j’ai aussi vu Hamza à un festival à Paris avec une meuf qui me l’avait vendu comme le plus gros artiste français. » D’ailleurs, une des chansons les plus émouvantes de l’album a été influencée par un musicien français. En effet, No Hands sample Computer Dreams de Michel Polnareff. « J’suis tombé dessus il y a 6 ans sur YouTube. J’ai découpé la première partie pour recréer le son funèbre du vieux piano Rhodes (une marque de piano, NDLR), je ne pensais pas que j’allais obtenir les droits du sample mais il me fallait absolument ce son, c’est ce qui faisait tout le morceau. » 

Quant aux durs souvenirs du suicide de son père évoqués par ces notes de piano, il nous a partagé que : « Devoir faire face au suicide à un si jeune âge ça t’affecte. Nos parents ont un impact sur nous que ça soit par leur présence ou par leur absence mais, en vieillissant, j’ai su en parler et ça s’est amélioré. » Il finit en avouant que « le sentiment que j’ai eu en écrivant le morceau pour la première fois n’est pas le même que celui que j’ai maintenant, mais là, j’ai surtout hâte de le jouer en live à Dublin même si je vais surement chialer (rires). »

Lorsqu’on lui demande ce qu’il compte faire après avoir tenté de ressusciter sa ville mourante, la réponse de Kojaque illustre l’ambition qui le caractérise : « Mmmh laisse-moi y réfléchir… sa mère, pourquoi pas être nommé aux Grammys ? » Il conclut en souriant : « Je veux tous les avoir ! (rires), j’ai trop travaillé pour ne pas être récompensé. »

La réalisation de la cover 

La pochette de « Town’s Dead » a été réalisée par le directeur artistique Oscar Torrans. Il raconte point par point les étapes de son travail. 

Découvrez-les en cliquant sur les animations ci-dessous. Activez le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquez en bas à droite pour mettre en plein écran.

En anglais / In English

On Friday, June 25th, 2021, Irish rapper Kojaque will release ‘Town’s Dead’, his first album, with which he plans to conquer the globe from the comfort of his childhood home. Produced during lockdown, the 16-track piece tells the story of a love triangle that occurs on New Year’s Eve. In practice, though, this theme is a canvas on which he paints a broader picture of Ireland, its capital Dublin, and the issues that his generation are facing. 

Last month, we had the opportunity to speak via video with the rapper, as well as Brién, the project’s lead producer, Célia Tiab, a singer from Lyon whose voice can be heard on three of the album’s tracks, and Oscar Torrans, the project’s artistic director, to go behind the scenes of the project.

June 2020. The whole world seemed to be reveling in the small amount of freedom they had been granted after months of lockdown. Kojaque, on his part, traveled to Berlin to preview his debut album « Town’s Dead » at a session for COLORS in their studios. After more than a year’s absence, he made his comeback with Shmelly, sporting a new hairstyle with a frantic energy to match. This appearance has allowed him to gain exposure to a wider audience and present them with a new universe, grander ambitions and the beginning of the story that will give life to his first album ‘Town’s Dead’, released this Friday, June 25th, 2021.

Seven years ago, at the age of 19, the young Kojaque’s heart is broken, a couple of days before a New Year’s Eve party in his hometown of Dublin. This event sparked the inspiration for the artist’s project: « There were a lot of topics I wanted to talk about like loss and love, a love that takes over your whole life. » Inspired by Kendrick Lamar’s albums, he chose to tell this story through the form of a concept album. He explained that « it was like writing a book, all the songs served as chapters to that book« . As a result, the project sounds more like an exploration of a young Irishman’s daily life than a sixty-minute musical ballad. Among the stories told, some of them occur repeatedly. One example is when Kojaque tries to buy drugs and ends up on the ground, battered and covered in blood.

« I wanted to create a kind of world that you could listen to for an hour, forget everything else that’s going on, and then, when you listen to it again, discover other little bits of information and new parts of the story that you wouldn’t have picked up on at first« , he explains. This attention to detail even extends to the title of the album: « Town’s Dead », an expression commonly heard in Dublin. The project’s artistic director, Oscar Torrans, explains: « Town for us is the city center, so if you go out at night in the city and there’s nothing to do, then ‘Town’s Dead’.”

However, the city’s decay, as the title suggests, wasn’t sudden, but rather the result of a gradual decline over a number of years: « The global financial crisis of 2008 burst a bubble in Ireland and it was our generation that suffered the most« , explains Oscar Torrans. So much so that one of the album’s main themes is the economic downturn of Dublin and Ireland. Throughout our conversation, Kojaque conveys his frustration with his home country and city: « Ireland feels like a penance, sometimes like self-flagellation and even if you leave, you feel like you’re betraying people« . 

This discontent is particularly felt in the cultural sector due to a shortage of space: « All the nightclubs and underground venues that played good music have been closed and replaced by hotels« , states Oscar Torrans. But equally, due to a lack of opportunities for the country’s young artists: “It’s so backwards, there are a lot of Irish writers and musicians that the government loves to quote for every speech, but how can they claim to know what’s culturally important when they’re strangling opportunities for the next generation of artists?« , Kojaque tells us, « Young people either leave the country or they go jump in the river. »

Despite this feeling of bitterness and anger, the musician wants to guarantee that his music reflects his Irish identity. Even his half-blonde, half-dark brown haircut is reminiscent of a pint of Guinness, Ireland’s traditional beer. « The Irish are quite vociferous« , Celia Tiab, who appears on the record, remarked. « I’ve heard Kojaque say: ‘This isn’t the UK scene, we’re Irish!’” Which also resonated with Oscar Torrans: “All of Kojaque’s lyrical references and all of my visual references come from our Dublin roots« . The art director also made sure that the album’s cover art met this demand for Irish affirmation: « I went with the idea of a funeral and then I looked for a bunch of interesting Irish traditions« , he says, « The flames on the W of Town’s Dead are symbolic of the three burning castles on the town’s coat of arms. »

For the rapper, the album’s esthetic is motivated by his passion for visual art rather than a need for promotion: « You only get one chance to present a song and I see it as a challenge to give it a new life, a new context, a new meaning by attaching an image. » This dedication demonstrates a certain artistic versatility, which can be heard throughout the album: « There are a lot of varied sounds on it, but to me it sounds harmony… If you found my iPod from ten years ago and pressed on shuffle, this is what it would sound like. » Brién, producer of six tracks on the album, informed us of the various moods that permeated the studio during the recording sessions: « it felt like we could go from a Latin tune, to a punk track, to something softer…” Over the past five or six years, Kojaque has had time to define his music as a unique concoction of creative coherence.

However, even if he wants his music to be a sincere expression of himself, he hasn’t been able to escape the categorisation of his music in the media who have, according to the rapper, labelled him as a ‘soft boy’ since the creation of his label Soft Boy Records with his friends. “What affected me the most is that they didn’t even have to listen to my music to make up their own opinion. All they had to do was read what someone had already written about me.” He feels that « people have their preconceptions and will always try to box you in but I feel that if we limit ourselves to the old ways of doing things that used to work, we will never be able to reinvent ourselves« . 

This need for acknowledgement comes from his desire for precision and accuracy in his work. According to his various collaborators, if he has a specific idea in mind, he will do everything to make it happen. Brién, his producer, tells us that « he has a lot of fun during the process but rarely gets distracted« . Célia Tiab sees him “a bit like the Wizard of Oz, he brings all the right people together to do the right things, always in the right way« . The rapper makes a point of saying that “music is a good catalyst for friendships, I just find it important to surround yourself with good people, it’s as simple as that.”

For Kojaque, surrounding yourself with the proper people is equally as important as having good taste in influences. Influences sometimes turned towards Belgium: « I discovered Claire Laffut at a festival in Geneva, and I also saw Hamza at a festival in Paris with a girl who sold him to me as the biggest artist in France. »
Moreover, one of the album’s most moving songs was influenced by a French musician. No Hands samples Michel Polnareff’s Computer Dreams. « I discovered it on YouTube six years ago. I chopped up the first half of the song to recreate this haunting sound of the old Rhodes piano (a piano brand). I didn’t think we’d clear the sample but I needed it so badly, the sound kinda makes the song.” 

The song deals with the sensitive subject matter of his father’s suicide which is evoked by those piano notes. Kojaque shared with us that « having to deal with suicide at such a young age affects you, your parents impact you whether by their presence or by their absence, but as I got older I knew how to talk about it and it got better”. He finishes by admitting that « the feeling I had when I first wrote the song is not the same as the one I have now but I’m looking forward to playing it live in Dublin even though I’ll probably cry (laughs) ».

When asked what he plans to do after trying to resurrect his dying city, Kojaque’s response illustrates his characteristic ambition: « Mmmh, let me think about it… f**k it, why not add a few Grammys to my name? » He concludes, with a smile: « l want all of them ! (laughs), I’ve worked too hard to not be recognized.” 

The artwork for the album’s cover

Oscar Torrans, the artistic director, designed the cover for ‘Town’s Dead.’ He guided us step by step through the different stages of his work.

Click on the animations below to learn more about them. Turn on the sound to get the most out of the experience. Click the bottom right corner of the screen to see it in full screen mode.



 


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Face à face Rencontres

Slimka, l’électron libre

Après deux projets et un prélude, Slimka, désormais âgé de 27 ans, a canalisé toute son énergie dans un album à la direction artistique claire et ambitieuse. Cassim Sall, de son vrai nom, est guidé par une vision de sa musique libre et indépendante qui se résume en deux mots : « Tunnel Vision », le nom de son premier opus, sorti le 18 juin 2021.

À cette occasion, Mosaïque l’a rencontré autour d’un verre près de Bastille. Il était ce jour là accompagné de deux de ses amis : Rudi et Omizs. Ensemble, nous avons évoqué les coulisses de ce projet, les relations franco-suisses en passant par la frilosité musicale des médias. Un échange long et intense, fidèle à l’ardeur revendicatrice du jeune rappeur. Une énergie capturée par notre photographe Ulysse Carbajal dont le shooting est à découvrir tout au long de l’article.

Au fond d’une cour parisienne du 4e arrondissement, Cassim Sall profite, entre deux interviews, d’une après-midi ensoleillée avec ses potes à l’occasion de la sortie de son premier album « Tunnel Vision ». Leur occupation : écouter du son. « C’est pas Luv Resval ça ? Je l’aime bien lui, c’est un bon. C’est un Alkpote en plus tranquille », plaisante celui qui se fait appeler Slimka, de son nom d’artiste. Souriant, avenant et blagueur, c’est ce qui émane de ce grand aux allures de mannequin, vêtu ce jour là d’un ensemble noir floqué au logo du groupe de metal américain Slayer, de ses lunettes de soleil carrées et de ses indispensables grillz. 

Décontracté, l’artiste nous accueille chaleureusement. Bien dans ses baskets, Slimka l’est aussi dans sa musique : « Je ne vous cache pas, j’ai assez confiance. Je sais qu’avec ce premier album, je suis resté fidèle à moi-même. J’ai simplement évolué mon délire et mon identité. » En route depuis deux ans, le projet porte en lui toute la maturation artistique d’un artiste à l’énergie débordante. Déjà en 2019, le nom de l’album : « Tunnel Vision » était tout trouvé. Une devise qui l’accompagne chaque jour. Plusieurs fois au cours de notre échange, il ponctue ses phrases de ces deux mots, preuve d’un état d’esprit constant : « Tunnel Vision, c’est comme No Bad (Le nom de ses deux premiers projets, NDLR), ce sont des mantras. J’aime bien quand les choses vont vite et droi) au but. Quand je n’ai rien qui me perturbe. L’idée aussi, c’est d’être toujours positif. Tu ne peux pas revenir en arrière, t’es dans un tunnel. »

Un mantra dans la musique, mais aussi dans la vie : « Le fait de me mettre en couple m’a stabilisé. Ce sont des choix personnels qui font que j’ai réussi à mieux percevoir ma vision. » L’opus de dix-huit titres est ainsi le fruit de l’émancipation de celui qui est désormais également producteur et directeur artistique d’un projet coloré, aussi surprenant par ses sonorités que par ses ambiances : « Je voulais proposer un album très orchestral. L’introduction résume la direction que je vais prendre dans le futur. Quelque chose d’organique avec des trompettes, des violons… » 

Transmettre la « déter » suisse 

Une direction nouvelle adoptée comme sur le morceau Taraxina aux accents dissonants en featuring avec Makala. Pour ce premier projet, le rappeur n’a pas souhaité se séparer de ses fidèles acolytes du groupe Xtrm Boyz (Makala et Dimeh, NDLR), tous deux présents sur la tracklist. Impossible pour le Genevois de produire « Tunnel Vision » sans représenter la Suisse : « Jai grandi en Suisse où rien ne se passe pour les artistes et la musique. Je veux me positionner en tant quenfant du peuple en donnant de la force aux gens que je kiffe et en essayant de rassembler. »

« Je souhaite que les artistes suisses n’aient plus besoin de passer par la France pour percer. En Suisse, il n’y a pas de star system. C’est mal organisé et ça fonctionne au ralenti. Rien n’a bougé depuis 20 ans. »

– Slimka

C’est lorsque l’on se met à évoquer la Suisse que le débat s’anime autour de la table du café, à deux pas de Bastille. Slimka est un personnage vigoureux, qui transmet ses idées avec passion et conviction : « Je souhaite qu’avec tout ce qu’on est en train d’entreprendre, les artistes suisses n’aient plus besoin de passer par la France pour percer. En Suisse, il n’y a pas de star system. Personne n’a fait mieux que Lomepal. (À l’occasion de la sortie de « Jeannine », le Parisien aurait été le premier artiste à se produire à trois reprises en moins d’un an sur les plus grandes scènes de Suisse romande, NDLR.) Ça fonctionne au ralenti. Rien n’a bougé depuis 20 ans. C’est mal organisé, il n’y a pas de médias et ceux qui existent renvoient vers des artistes qui ne sont pas Suisses. » 

Anciennement vendeur avant de se consacrer à la musique, le jeune rappeur a tout donné pour vivre de sa passion. Pendant un temps, il laisse sa vie, ses ami.e.s et son travail de côté pour se livrer corps et âme au rap : « On a perdu beaucoup dargent pour en gagner pas beaucoup. Peu de gens seraient prêts à faire ça. Il y a déter et il y a superdéter. Jai été superdéter. Bien avant moi, Dimeh a été superdéter, Makala a été superdéter. » L’artiste croit aux énergies positives et au travail qui finit toujours par payer. Sa réussite, il veut avant tout la transmettre pour « provoquer une émulation. Montrer que cest possible. Je veux donner de l’espoir. »

Donner de l’espoir, notamment aux jeunes genevois et genevoises qu’il trouve moins motivé.e.s que les jeunes français et françaises. Cassim nous pointe du doigt ainsi que notre photographe venu pour le shooting et s’exclame : « Regardez-vous tous, il n’y a pas des jeunes comme ça chez moi. Vous représentez un média déjà en place. Ici, les gens sont déter. Moi, je fais une réunion dans un bar avec des gens à Genève, ils font des trucs qu’ils kiffent pas faire. Les gens ne développent pas leurs propres trucs. C’est comme un pet dans l’eau, tu vois. Ça sert à rien (rires). » 

« Il faut penser art »

S’il paraît désemparé face à l’immobilité de la jeunesse de Genève, Slimka regrette la frilosité française face aux nouveautés musicales. Souvent, lui et ses deux amis, Omizs et Rudi, comparent la France aux États-Unis, regrettant que les top titres soient des sons mainstream et que les médias français ne fassent pas l’effort de s’intéresser plus à la Suisse : « Ils sont craintifs face à une musique quils ne connaissent pas. Ça se trouve ce que tu fais cest trop lourd et ça a peut-être cinq ans d’avance, mais là, pour le moment les gens n’en ont rien à foutre. Même aux « Planète Rap », ce sont les artistes non-français qui nous invitent. »

Difficile aussi pour l’artiste d’échapper aux comparaisons : « Si je mets un durag et des lunettes, on mappelle Freeze Corleone. Je me mets les cheveux blonds en arrière, je suis Laylow. Si un artiste nest pas dans une case, il est dans une niche. »

Tous s’accordent à dire que le marché français de l’industrie musicale n’est guidé que par les ventes. À gauche de Slimka, Rudi avec sa casquette des Chicago Bulls, explique : « C’est compliqué dans ce pays de faire ce que tu veux parce que le marché peut te baiser à tout moment. » À droite, Omizs, les yeux bleus, agite ses bras entièrement tatoués pour poursuivre la discussion pleine d’émulation : « On est en train de montrer qu’il faut penser art. Ne pensez pas à vendre. Si tu fais du bon art, tu vas vendre. Comme Basquiat. »

Cassim se montre entouré, accompagné par des proches qui croient en lui et en son travail. C’est le cas d’Omizs qui a commencé la musique en apprenant à connaître Slimka et qui tout au long de la discussion interviendra pour soutenir la vision de son pote : « Il y a la place pour Slimka fort. Je pense que la Superwak Clique (un collectif suisse fondé en 2014, dans lequel Slimka a débuté dans la musique, NDLR) a mis la lumière sur la Suisse. Ils ont mis en avant une musique jamais vue. Moi, je les appelle les JackBoys européens (un collectif de rappeurs américains signés sur le label de Travis Scott : Scott’s Cactus Jack Records, qui comprend Sheck Wes, Don Toliver, Luxury Tax et Scott’s DJ Chase B, NDLR). Ils ont ramené de l’art. Et surtout de l’art nouveau. Donc forcément, ça marche. »

Une liberté artistique revendiquée par l’auteur de « Tunnel Vision » qui s’est associé pour cet album à des artistes éloignés de son univers pour des premières collaborations franco-suisses, notamment avec Jok’air ou Laylow. Le featuring avec Laylow sur le morceau Film Fr date d’il y a deux ans. Entre temps, le titre a été retravaillé pour coller à la nouvelle direction artistique du créateur de « Trinity » qui a souhaité revoir son texte et ses choix de voix. 

Slimka est habité, capable de parler de rap avec autant d’énergie que lorsqu’il parle de la rencontre à Genève entre le président des États-Unis, Joe Biden, et le chef de la Russie, Vladimir Poutine, qui a lieu en même temps que notre échange. L’enfant du peuple représente à lui seul l’identité du rap suisse qu’il définit comme étant essentiellement « de l’énergie ». Selon lui, « tout est une transmission de chacra et d’amour. Les artistes suisses sont très libres. On a pas trop de barrières musicalement. Je n’ai pas peur de tester et d’échouer. Ça ne veut pas dire que j’ai perdu. Il faut penser Tunnel Vision. »

Une vision poussée jusque sur la cover du projet qui a été inversée pour donner un rendu futuriste, à la manière d’une énergie prête à frapper et à l’image de son album qu’il considère d’ores et déjà « comme un classique ». Toujours tourné vers le collectif, il sait qu’il doit cette intemporalité aux dix-sept producteurs présents sur l’album. Alors que sa dernière journée de promotion se termine à notre terrasse, Slimka se donne toujours autant dans les échanges. C’est finalement Omizs qui conclut en terminant son verre de Coca : « C’est la musique qui fera les choses, c’est tout ce que j’ai à dire. » Tunnel Vision donc.

Retrouvez « Tunnel Vision » de Slimka dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Chroniques

Sa majesté le rap : Flohio à l’assaut du rap anglais

La conquête du trône du rap anglais ne se limite pas qu’aux frontières du Royaume-Uni. Par-delà les contrées lointaines, de nouveaux prétendant.e.s embarquent à bord de leurs radeaux pour se disputer la possession du siège royal. Et parfois… la menace peut venir des terres conquises. Dans la banlieue sud-est de Londres, la rappeuse Flohio renverse les codes établis du grime ​en mélangeant les styles dans un genre unique et part à l’abordage de la couronne.

Started from the bottom 

Funmi Ohiosumah est une jeune nigérienne originaire de l’état de Lagos. L’année de ses huit ans, elle emménage dans la banlieue sud-est de Londres, Bermondsey. Avant de poser le pied sur les terres royales, Flohio est bercée par les affinités musicales de ses parents qui font notamment résonner la musique de Stevie Wonder. Cependant, elle se découvre un plaisir pour les productions hip-hop, lorsque les vibes de Chipmunk, Lauryn Hill ou encore 50 Cent lui parviennent aux oreilles. Le déclic se produit lors de sa première écoute de l’artiste britannique Eve. Un véritable coup de cœur auditif. La jeune MC se met à développer sa culture rap, se passionne pour le genre et commence à gratter ses premiers brouillons. Elle s’inscrit dans un club jeunesse depuis lequel elle commence à enregistrer quelques morceaux. 

Son indéniable talent attire l’attention du Guardian et Dazed & Confused, journaux à la résonance importante outre-Manche. Ses collaborations avec des artistes comme Clams Casino et Modeselektor lui offrent une visibilité nouvelle, ponctuée par un éloge de Naomi Campbell. La mannequin la présente alors comme « l’une des dix femmes qui changent notre futur ».

Flohio semble en tout cas déjà bien partie pour changer le futur du grime. Elle incarne ce combo imprévisible mêlant grime métallique, techno industrielle et hip-hop traditionnel. Un style construit par des inspirations issues du Vieux et du Nouveau-Continent, à l’instar de Trippie Redd, 21 Savage ou encore Chip. La figure féminine iconique du hip-hop, Missy Elliott, n’est également jamais très loin dans son esprit lorsqu’elle pose les fondations de ses futures œuvres.

Sa majesté le rap : Chip, précurseur du grime

Les deux premiers EP de Flohio, « Nowhere Near » et « Wild Yout », posent les premiers piliers d’une création en pleine construction. Sorti en 2016, le premier EP laisse entrer la lumière sur l’artiste nigérienne, permettant au monde de la découvrir. Son expression artistique se caractérise par un amalgame de courants, rendant la production unique en son genre. Par son œuvre, elle souhaite exprimer son ressenti sur la société qui l’entoure, mais également se mettre à la place des autres et leur donner une voix. Une profondeur de réflexion qui tend au paradoxe lors de ses représentations, tant elle contraste avec la fougue qui ressort de ses clips et performances. En 2020, son premier projet « No Panic No Pain » concrétise et matérialise une profusion artistique débordante. 

Tea time

Début février 2021, la célèbre chaine YouTube COLORS propose à l’artiste anglo-nigérienne de suspendre le temps, en même temps que le micro, une deuxième fois. Cette fois-ci, elle performe Flash, le quatrième track de son dernier projet. La première fois, elle s’était révélée grâce à Bands, l’un de ses premiers singles.

Publié le 31 janvier 2018, la vidéo totalise aujourd’hui 610 000 vues. Coup d’éclat important, il s’agit d’un fer de lance médiatique bénéfique pour la jeune MC. Elle l’admet elle-même dans un entretien pour Yard : « [La vidéo Colors] a changé des choses, ça a été un grand moment c’est vrai. Cela a ouvert une toute nouvelle perspective pour moi. » Une performance qui lui vaut même la comparaison avec l’artiste anglaise émérite, M.I.A. 

The crown jewels 

Sorti tout droit de la fournaise cérébrale de l’artiste londonienne, « No Panic No Pain » pourrait laisser certains aficionado.a.s sur leur faim. Par moments, le projet génère de la frustration chez l’auditoire, tant sa timidité rythmique ne colle pas avec l’œuvre originelle de Flohio. Un récit teinté de nostalgie : un retour aux sources dans sa banlieue sud de la capitale anglaise. La réussite d’un premier projet guidé par les textes lyriques de l’artiste. Les collaborations donnent également du relief au projet puisque Flohio s’associe aux producteurs Cadenza et Fred again.., ayant déjà œuvré sur les albums d’Ed Sheeran, Jorja Smith ou encore Stormzy. 

Au détriment d’une histoire fictionnelle, Flohio raconte la chronologie de sa vie d’artiste, s’attardant sur les points sombres de son existence. La frénésie de sa vie de succès s’accompagne de son lot de troubles et d’instabilité. Une dichotomie entre la présence permanente du soutien de ses fans et l’absence continue de certains proches disparus. Néanmoins, la résilience est le maître mot de cette confession musicale : la nécessité de garder un calme et un sang-froid olympien pour gérer les aléas rencontrés. « No panic, no pain (…) more hype, more rage », se lit sur ses lèvres dans le deuxième morceau Unveiled de sa mixtape. Une belle synthèse de l’esprit qui anime l’enfant de Lagos. À maintes reprises, Flohio déclare vouloir devenir « iconic ». Sa réussite sera de laisser un héritage pour les jeunes générations à venir. Elle souhaite ainsi que les plus jeunes voient en elle un modèle d’inspiration et d’aspiration. Une figure que l’on admire, le regard fixé en direction du ciel. Une reine, tout simplement. 

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Chroniques

« LAÏLA » – L’avis de la rédaction

Vendredi 21 mai 2021 sortait « LAÏLA », le premier album de Khali. Presque un an après son EP « Le tournesol », le rappeur bordelais dévoile une fresque colorée où se fracassent nostalgie et mélancolie. Un opus salué par la critique qui semble lui donner un rayonnement artistique nouveau. La rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet et donne son avis.

« LAÏLA m’a fait le même effet que H24 d’Hamza »

À la première écoute, « LAÏLA » m’a fait le même effet que « H24 » d’Hamza à sa sortie : quelques secondes de doutes, suivies d’une longue série de claques et d’une envie constante de relancer l’album. Comme son homologue belge, Khali fait d’abord forte impression à travers sa voix. Unique, mélodieuse et sublimée par l’auto-tune, elle accompagne parfaitement des prods soignées sans jamais verser dans la monotonie. L’écriture, à la fois simple et poétique, et la structure du projet lui procurent une ambiance cohérente qui le rapproche presque d’un album concept. Chaque morceau fonctionne malgré tout indépendamment des autres, avec une mention spéciale à SIRÈNES, sans hésiter l’un des titres les plus efficaces de l’année, et à COULEURS qui introduit magnifiquement le disque. En onze morceaux, Khali varie suffisamment les flows, les sonorités et les thématiques pour porter presque seul un projet qui s’enchaîne avec facilité et se réécoute en boucle. Avec « LAÏLA », le rappeur expérimente et intrigue en laissant entendre qu’il a encore beaucoup à offrir. Personnellement, j’en reprends le plus tôt possible.

– Nathan Filiol

« Un projet cohérent mais difficile d’accès »

« Khali c’est quoi cette voix que tu prends quand tu nous exprimes ta douleur ? » Avec son premier album « LAÏLA », le rappeur bordelais crache ses tripes. Un onze titres mélodieux et poétique dans lequel Khali laisse vivre sa créativité pour dresser un autoportrait sincère, souvent triste. Musicalement, Khali fait sans aucun doute partie des artistes qui font évoluer les codes du rap. Voix aigüe et distordue, instrumentales oniriques, ad-libs presque démoniaques, sa musique sonne comme un exutoire. Un projet cohérent et prometteur qui reste cependant difficile d’accès. Sa voix et son interprétation sont autant des instruments qui lui permettent de se démarquer, que des freins pour un public non-initié. 

– Robin Spiquel

« Les compositeurs donnent sens à la voix joliment brisée de Khali »

Attendu au tournant après son EP « Le tournesol », le Bordelais a répondu présent. Le projet ne serait cependant pas le même sans des productions exigeantes. Avec Kosei en tête de l’escadron, les compositeurs donnent sens à la voix joliment brisée de l’artiste écorché. L’album porté par ses instrumentales illustre parfaitement la montée en puissance des beatmaker.euse.s sur la scène rap émergente. Désormais aussi importants et mis en avant que l’artiste, les musiciens de « LAÏLA » imposent leurs touches et se rendent indispensables à un premier album réussi. Des producteurs qui encadrent les espoirs de la future scène rap : La Fève, Tejdeen, Rounhaa, Slimka, MadeInParis, Sonbest ou encore Chanceko avec qui Khali partage le hit SIRÈNES. Le rappeur remporte le pari d’un album abouti, sans erreur grossière, en apportant un univers nouveau et maîtrisé.

– Lise Lacombe

« Avec son appropriation de la baby voice, un gimmick américain popularisé par le rappeur Playboi Carti, Khali accomplit quelque chose que peu de rappeurs français ont fait récemment. »

Lukas Taylor

« LAÏLA porte fièrement ses influences outre-Atlantique »

Depuis plusieurs années, le public rap francophone semble exhorter aux rappeurs un renouvellement du genre et un vent d’air frais, affranchi des codes requis pour réussir sur une plateforme de streaming. Face à cette demande, certains artistes, comme Khali, ont fait preuve de singularité pour atteindre de nouveaux sommets. Avec son appropriation de la baby voice, un gimmick américain popularisé par le rappeur Playboi Carti, Khali accomplit quelque chose que peu de rappeurs français ont fait récemment. « LAÏLA » est un projet qui porte fièrement ses influences outre-Atlantique, tout en réunissant une french touch et « des valeurs qui proviennent du Roc-ma ». Loin des morceaux drill maladroits que l’on a entendu l’année dernière dans l’Hexagone. Le tout couronné par des productions qui se dégustent comme un moelleux musical, tant mélodieux que morose, chaque titre offrant un échantillon des états d’âme de Khali. Un projet thérapeutique, non seulement pour le rappeur, mais aussi pour le rap des années à venir.   

– Lukas Taylor

Retrouvez « LAÏLA » de Khali dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Entretiens Rencontres

7 Jaws : « Tout faire sans demi-mesure » 

Après une année 2020 riche d’expérience et couronnée par le succès de sa mixtape « Rage », 7 Jaws dévoile « Je vois les couleurs ». En pleine promotion d’un premier album attendu, le rappeur nous a accordé un échange téléphonique pour évoquer ce projet éclectique qui accueille les performances de Vald, Bigflo et de Captain Roshi. La réussite, son processus d’écriture, son goût pour la culture asiatique, la création de l’album… 7 Jaws se confie à Mosaïque dans un entretien inédit.

Si 7 Jaws a su prouver qu’il était un vrai kicker, l’artiste originaire de Sarrebourg (Moselle) tire aujourd’hui son épingle du jeu grâce à une ouverture artistique peu commune. Comme il le revendiquait dans le morceau Par Ici, issu de sa mixtape « Rage » : « Dire que j’suis un rappeur, c’est réducteur. » Un éclectisme singulier qui prend tout son sens dans le titre de son premier album « Je vois les couleurs », dévoilé vendredi 7 mai 2021.

Après avoir sorti cinq projets depuis 2016, ce premier opus était particulièrement attendu. Depuis quelques semaines, 7 Jaws décroche son téléphone sans arrêt : « La promotion d’un projet, c’est parfois fatiguant car c’est très condensé sur quelques semaines. On doit parler avec énormément de gens. » Pourtant, le jeune homme reste souriant et énergique derrière sa webcam et se livre avec spontanéité.

Un long voyage coloré

Tout au long des 15 tracks, « Je vois les couleurs » déroule un condensé de ce que propose 7 Jaws depuis plusieurs années. Un mélange de sonorités, de flows et de tonalités qui s’accordent autour d’une même rage de vaincre. L’egotrip de certaines phases croisent même mélancolie et recul sur soi. En témoigne cette punchline du titre S Klasse : « J’ai tout préparé, j’vais bientôt démarrer, récupérer la SACEM de Led Zepеllin, c’est chaud j’suis un peu trop émotif, j’vais lui faire unе dinguerie si j’ai le spleen. »

Pour le rappeur, pas question de se reposer sur ses acquis : « Cet album, c’est un long voyage musical d’un an et demi qui s’est terminé par l’envie de rapper. Quand je fais de la musique, je veux tout faire sans demi-mesure. Si je fais un son pop, je le fais à 100 %, pareil pour un son rap ou électro. »

Si 7 Jaws surprend par la diversité de ses choix artistiques, le rappeur concrétise aussi des collaborations évidentes, notamment avec son compère Bigflo sur le titre Rien n’est grave. Le premier featuring solo du rappeur toulousain sans son frère, Oli. Un morceau fort dans lequel les artistes évoquent une expérience qui leur est commune : une mère malade qui a vaincu la maladie. « Ce son est très important pour nous deux. La connexion s’est faite naturellement, on est amis depuis plusieurs années. On en a discuté avec Oli, ça ne l’a pas du tout gêné que son frère fasse un morceau sans lui. Même si on le voit un peu râler dans leur documentaire… » (« Bigflo & Oli : Presque Trop », disponible sur Netflix, NDLR).

Sur cette piste, le rappeur au crâne tatoué n’hésite pas à pousser sa voix en variant les utilisations de l’auto-tune. Un travail de style qui le pousse à diversifier son approche de l’écriture. Il explique : « Pour les sons rap, je vais derrière le micro et j’envoie. Il y a plus de relief et c’est plus spontané. Pour les sons plus chantés, je me pose et je cherche d’abord une mélodie. »

C’est d’ailleurs Sale état, le morceau que 7 Jaws confesse être son préféré du disque, qui témoigne le plus de son ouverture pop et de sa capacité à trouver des toplines et des gimmicks entêtants. Ce tournant artistique incarné par « Je vois les couleurs » sonne finalement comme l’aboutissement d’une année 2020 riche humainement et musicalement.

2020 : « Une vraie aventure »

Entre sa signature en maison de disque, la sortie de deux projets et sa préparation du premier album, 7 Jaws émerge tout juste d’une bulle dans laquelle il semble réellement s’épanouir : « Il s’est passé tellement de choses en 2020. Mon quotidien, ce n’était pas juste d’aller bosser et de rentrer chez moi. C’était vraiment palpitant ! C’est dur de retenir un moment précis de cette année, tellement c’est une vraie aventure. » Pourtant, malgré le succès, l’artiste tient a conserver la tête froide « Je garde des œillères vis-à-vis du succès. Je suis toujours dans ma chambre à faire des morceaux. J’ai la chance d’être super bien entouré. Ce qui change vraiment, c’est que je rencontre beaucoup plus de monde. »

« Du rap, du métal, de la pop, j’écoute de tout ! En ce moment j’aime beaucoup Charlie XCX. »

– 7 Jaws pour Mosaïque

Des rencontres marquantes comme celle avec le producteur Seezy. En février 2020, les deux hommes collaborent autour de la mixtape « Rage ». Un projet de dix titres qui apparaît comme un avant-goût de « Je vois les couleurs », tant par son identité intimiste, sa cohérence et sa large palette de sonorités. Cette mixtape charnière, 7 Jaws a choisi de l’immortaliser en se faisant tatouer le nom du disque sur son ventre : « J’aime beaucoup ce projet. Il m’évoque pleins de souvenirs, les bons comme les mauvais. Quand je serai vieux, je veux que mes albums soient la discographie de ma vie. »

Fort de ce premier succès commercial, 7 Jaws continue de jongler avec les différents styles et dresse la route de « Dalton », un dernier EP dévoilé en novembre 2020. Dans ce ce projet aux sonorités électro, l’artiste s’amuse. « Ouais ça m’régale », chante-t-il dans le morceau du même nom.

À la source de cet éclectisme : « Du rap, du métal, de la pop, j’écoute de tout ! En ce moment j’aime beaucoup Charlie XCX. » Un peu de tout, et même parfois un peu de rock. Dans l’émission « Fanzine », l’artiste étonne en reprenant le classique du célèbre groupe californien Red Hot Chili Peppers : Under The Bridge. Avec modestie, le Sarrebourgeois se réjouit de ces multiples influences qui lui permettent de se montrer ouvert à son public.

« J’aimerais bien travailler sur des scénarios de mangas. J’ai déjà des contacts avec une dessinatrice, mais ce n’est qu’une idée pour l’instant ! »

– 7 Jaws pour Mosaïque

Alors que l’on pourrait avoir l’impression d’avoir fait le tour, l’artiste nous rappelle son attrait prononcé pour la musique asiatique. Il y a quelques années, un voyage au Japon a « changé sa vie » et l’a poussé à se mettre au rap. Une influence omniprésente dans sa musique, tant dans les références que dans l’esthétique. Preuve à l’appui dans le deuxième épisode de « Rentre Dans le Cercle » où il freestyle : « Si j’veux demain je vais faire un son de K-Pop. » Vraiment ? « Vous savez, tout est possible ! Je ne me ferme aucune porte », répond-t-il en laissant planer le doute. 

« J’aimerais bien travailler sur des scénarios de mangas, précise-t-il finalement. J’ai déjà des contacts avec une dessinatrice, mais ce n’est qu’une idée pour l’instant ! Et puis je n’ai jamais fait trop de featurings, alors je vais m’ouvrir un peu plus maintenant que le projet est terminé. J’ai envie d’aller tenter de nouvelles choses. »

Avant de laisser vivre l’album dans les oreilles des auditeur.rice.s, l’artiste s’est offert une semaine de « Planète Rap » sur Skyrock. Une première dans sa jeune carrière de rappeur, aux côtés de Lujipeka, Tsew the Kid ou encore Souffrance, remarqué pour sa performance. Il se souvient : « J’étais comme un fou. J’en rêvais depuis quinze ans de faire cette émission ! On était limité à dix personnes à cause du Covid, j’aurais ramené tous mes potes sinon. C’était frustrant mais bon, c’était un super moment. »

Débordant d’énergie et de créativité, 7 Jaws affirme un style singulier tout en remettant au goût du jour une écriture introspective, couplée à un flow saillant. Un long chemin artistique vers un premier album qui englobe les influences multiples d’un artiste décomplexé. Avec « Je vois les couleurs », 7 Jaws fait honneur à son pseudonyme, montre les crocs d’un kicker affamé et fait évoluer son art vers de nouvelles sonorités.

Retrouvez 7 Jaws dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.