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Arthur Frayer-Laleix, journaliste indépendant, vient de publier un livre intitulé « Et les blancs sont partis. ». Le fruit de dix ans d’enquête au cœur de différentes cités françaises. Au contact des habitant.e.s sur place, l’auteur révèle un constat sans appel : une fracture ethnique dans certains quartiers où la population blanche aurait disparu. L’ouvrage interroge, confronte, perturbe, divise. Le journaliste d’investigation lève le voile sur un tabou français, sans prétendre offrir de solutions politiques. Mosaïque l’a rencontré.


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Avant de rentrer dans le vif du sujet, qu’est ce qui t’a poussé à devenir journaliste d’investigation ?

Je me considère plus comme un reporter. Mon métier c’est avant tout d’aller sur place, rapporter des informations, ramener ce qu’on voit. Que ce soit dans la peau d’un migrant (Pour écrire son livre « Dans la peau d’un migrant » paru en 2017, il s’est fait passer pour un clandestin pendant plusieurs années, NDLR) ou pour ce livre sur la banlieue. Parler avec monsieur et madame tout le monde, c’est ce que j’aime le plus.

Quel est le point de départ de cette enquête ?

C’est mon immersion en prison (Le journaliste est devenu gardien de prison pour sortir le livre « Dans la peau d’un maton », en 2011, NDLR). Ce qui a été sidérant, c’était de voir à quel point les quartiers et les cités étaient sur-représentés, que ce soit en banlieue parisienne ou dans des villes beaucoup plus petites comme Orléans. Je trouvais qu’il y avait un vrai un problème social en prison et qu’il fallait bosser dessus. Et le pire, c’est que c’est tabou ! Le fait de dire que les jeunes issus de l’immigration sont majoritairement représentés en cellule, on l’entend que dans la bouche de l’extrême droite et de manière déformée. En face, on entend rien. Il faut avoir le courage d’en parler.

Certains passages de ton enquête datent de 2012. Pourquoi avoir attendu autant de temps avant de la publier ?

Je n’ai pas vraiment attendu, c’est surtout que je faisais des papiers au coup par coup pour Le Monde, Les Echos, StreetPress. Je savais que j’allais sortir un livre sur les banlieues. Au bout d’un moment, je me suis dit que j’avais suffisamment de matière pour pouvoir construire une réflexion. Et puis avec le Covid ça a été retardé, le livre devait sortir en 2019.

Le titre « Et les blancs sont partis. » est marquant. Lorsque tu as décidé de l’appeler comme ça, n’as-tu pas eu peur qu’il puisse être mal interprété ?

C’était un choix assumé. La quatrième de couverture précise qui prononce ces mots là, à savoir des Maliens, des Sénégalais, des gens issus de l’immigration. Vu que le livre aborde des questions délicates sur la société française, je pense que c’était important de le dire dès le titre. Et puis, c’est aussi une réalité sociale. Le problème c’est que cette réalité, en fonction du contexte et de l’interprétation qu’on lui donne, elle est différente. L’enjeu de l’honnêteté intellectuelle de mon métier, c’est de remettre cette phrase là dans un contexte. Dans la bouche de l’extrême droite, elle n’a pas du tout la même valeur.

D’ailleurs, ton enquête a-t-elle été reprise par l’extrême droite ?

Ils n’ont pas attendu la sortie du livre pour déformer des faits. On sait que sur des questions délicates comme celles-ci, on va être repris et déformé. Mais c’est encore plus dangereux de ne pas oser en parler. Ça fait vingt ans qu’on évite de parler de l’immigration en banlieue parce qu’on a peur de faire le jeu de l’extrême-droite. Et au final, ils sont à 20 % sur certaines élections.

On en est venus à refuser de penser par communauté d’origine. Mais c’est nier le réel, nier le vocabulaire qu’utilise les gens dans les quartiers. Eux, ils n’ont aucun soucis avec le terme de « communauté ».

Arthur Frayer-Laleix pour Mosaïque
Pourquoi parle-t-on de tabou ?

Très souvent, les gens qui sont gênés avec ce sujet, ce ne sont pas ceux qui sont issus des quartiers populaires. Eux, ils n’ont aucun mal à dire : « Regardez ici il y a des Maghrébins, des Camerounais, des Maliens et il n’y a pas de blancs. » C’est eux qui le disent ! Les blancs ont du mal avec le fait de dire qu’il n’y a pas de blancs en banlieue. Avec une idée juste certes, pour éviter les amalgames. Mais au final, ça crée ce que ça doit combattre : de l’exclusion. Vouloir nier ce fait en lui-même est une absurdité. Il faut parler des causes, c’est sur ce champ là qu’il faut faire reculer l’extrême droite.

Il y a un chapitre où tu parles de « ghettoïsation ethnique » dans certains quartiers. Qu’est-ce que tu as appris dans ton enquête ?

C’est la combinaison des facteurs qui est intéressante. Sur le sujet de la ghettoïsation ethnique, l’État a une grande part de responsabilité dans le fait d’avoir volontairement parqué certaines communautés ensemble. La recherche universitaire l’a bien montré, c’est indéniable. Mais il y a aussi une solidarité qui joue un rôle important dans ce phénomène. Les groupes d’une même appartenance ethnique ont tendance à se regrouper. C’est un phénomène très ancien, ça existait déja en France avec la concentration des Bretons à Montparnasse. C’était déja la même logique. Le départ des blancs, les politiques publiques, la solidarité communautaire… C’est complètement fallacieux de vouloir réduire un seul fait à une seule cause.

Dans un chapitre, tu parles de la difficulté d’utiliser aujourd’hui certains mots. Tu évoques notamment « Apartheid », « Racisme d’état » ou « Communauté ».

Le mot « communauté » est contraire à notre tradition républicaine qui se veut universaliste où chaque citoyen est égal. Par glissement, on en est venus à refuser de penser par communauté d’origine. Mais c’est nier le réel, nier le vocabulaire qu’utilise les gens dans les quartiers. Eux, ils n’ont aucun soucis avec ce terme. Ça fait partie du quotidien des gens. C’est juste un constat. Est-ce qu’il faut établir des politiques publiques basées sur ces communautés comme les Anglo-Saxons ? Je ne prétends pas avoir de réponses là-dessus. L’élection présidentielle approche. On a d’un coté Eric Zemmour qui développe des thèses complotistes et racistes sans fondements. Mais en face, il n’y a rien. Pas de discours, pas de programme pour les cités. Au final, la gauche n’a pas de réel projet pour les quartiers populaires.

Tu t’es beaucoup déplacé en France pour écrire « Et les blancs sont partis. ». Tu as été à Strasbourg, à Marseille, à Paris… Un moment t’a-t-il marqué plus que les autres ?

L’un des reportages les plus intéressants, c’était avec Mousa Mara qui était premier ministre au Mali. Je l’avais suivi en campagne présidentielle dans un foyer de travailleurs maliens en banlieue parisienne. Ils venaient voir des travailleurs qui n’ont pas le droit de vote ni la nationalité française. Il m’expliquait que ces travailleurs passaient des consignes de vote importantes au Mali, d’où sa présence dans ce quartier. Je trouve que ce moment raconte vraiment cette fracture politique qu’on a en France. C’est quelque chose qu’on voit peu dans les médias.

Tu expliques dans ce livre que les communautés issues de l’immigration en France sont vitales pour leur pays d’origine. Elles envoient beaucoup d’argent à leur village d’origine pour construire des écoles, des puits, des routes, pour nourrir leur famille... Tu parles même d’une « mondialisation invisible ». C’est quelque chose que tu as découvert sur le terrain ?

Oui, j’ai découvert ça au fur et à mesure en discutant avec les gens. On se rend compte que c’est quelque chose de très généralisé pour les pays en développement. J’avais rencontré le ministre de l’intérieur du Sénégal qui m’expliquait que la diaspora sénégalaise représentait un tiers du PIB du pays. C’est énorme ! C’est comme si on avait tout un pan de la société française qu’on avait sous-traité. Et pourtant, c’est un sujet qu’une grande partie de la classe politique ne connaît pas. En tant que journaliste, c’est passionnant de voir ça.

Comment te sens-tu aujourd’hui vis-à-vis de ton travail sur « Et les blancs sont partis. » ?

Je suis content. J’ai eu beaucoup de retours d’associations issues des quartiers qui m’ont écrit. Elles retrouvaient un constat qu’elles avaient du mal à évoquer. Je suis content si mon livre ouvre des discussions. Il a une fonction sociale. Le but c’est surtout permettre un espace de débat sur des questions délicates.

Cette interview est publiée sur un magazine spécialisé dans le rap, quel regard portes-tu sur cette musique et sur la place qu’elle peut avoir dans les cités ?

Les rappeurs sont d’excellents sociologues. Il suffit de regarder les citations qui sont en exergue du livre. J’ai mis une citation de Kery James et de Shurik’n. Le rap engagé est un très bon chroniqueur, c’est presque un travail de journaliste. Le rap n’a pas de gêne pour parler de ce qu’il se passe en banlieue. Les gens qui écoutent cette musique aujourd’hui sont beaucoup plus sereins sur ces questions-là. Ils sont beaucoup moins gênés que les gens de mon âge et les vieilles générations. J’écoute aussi Hugo TSR et Davodka, j’aime beaucoup leur écriture. Ça donne presque des pistes d’articles.

Après « Et les blancs sont partis. », quels sont tes futurs projets ?

J’ai deux projets. Ça sera un roman sur la prison mais pas lié à la banlieue. C’est plus un thriller fantastique. J’ai aussi un projet de série sur la banlieue. On a pas de grande série en France sur les prisons. Il faut arriver à faire une quelque chose d’intelligent là-dessus. Mais c’est encore un projet, on est vraiment au tout début.

L’enquête de Arthur Frayer-Laleix, « Et les blancs sont partis », est disponible aux éditions Fayard.


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