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Reportages

À bord du Vaxibus de Skyrock en Seine-Saint-Denis

Le Vaxibus est un dispositif de Skyrock et du gouvernement pour inciter les jeunes à se faire vacciner. Pendant un mois, le véhicule a traversé la France pour aller à la rencontre des jeunes pour qui la vaccination contre le Covid-19 est difficile d’accès. À l’intérieur, des animateurs de la radio musical côtoient des soignant.e.s. Mosaïque est monté à bord du camion lors de sa halte à l’université de Villepinte, mardi 13 octobre, en région parisienne, pour la dernière date du parcours.

Garé juste devant l’université Paris 13 à Villepinte (93), mardi 13 octobre, impossible de ne pas remarquer ce semi-remorque imposant, floqué aux couleurs de la radio Skyrock et du slogan « Ça va ? Ça vax ? ». Sur fond de rap français, une équipe d’une quinzaine de personnes attend de recevoir des jeunes étudiant.e.s. Depuis le 13 septembre, dans le cadre d’un partenariat entre la radio et le ministère de la Santé, le véhicule sillonne la France pour offrir aux jeunes la possibilité de se faire vacciner contre le Covid-19.

Des animateurs de Skyrock proposent des dédicaces à l’antenne

À bord, trois boxs de vaccination sont installés, tenus par du personnel médical prêt à faire la piqûre. Depuis ce matin, quatorze personnes ont reçus une dose de vaccin. « Un petit chiffre », lance un soignant. Si le camion devait profiter de l’affluence à l’événement « Start campus » organisé sur le site de la faculté, « beaucoup sont déjà vaccinés ».  À l’avant du véhicule, un studio de radio Skyrock a été monté, avec deux micros, sous la responsabilité de Karim, animateur, et Thomas, ingénieur son. « Tout le monde peut venir faire une dédicace au micro. Ils peuvent se présenter, donner leur snap ! L’ambiance est super bonne », raconte Karim.

Loin de leur studio du deuxième arrondissement de Paris, les équipes de la radio cohabitent depuis un mois avec des soignant.e.s : « C’est une super expérience. À Skyrock on est pas habitué à côtoyer ce corps de métier », explique Cédric, co-animateur de l’émission « Radio Libre » sur Skyrock entre 21 h et minuit. À propos de la mission de vaccination, il nuance : « Nous n’encourageons pas à la vaccination ceux qui viennent nous voir. S’ils veulent juste faire une dédicace, ils peuvent. Vacciné ou pas. »

C’est l’ADN de Skyrock d’aller dans les banlieues. On a pas peur du tout. On a été super bien accueilli.

Cédric le Belge, co-animateur de la « Radio Libre » sur Skyrock

Cible du dispositif : « Les jeunes qui habitent dans des endroits reculés où il n’y a pas de centre de vaccination », précise Cédric. Les zones où les vacciné.e.s sont les moins nombreux.ses ont été visées lorsqu’il a fallu dessiner un itinéraire de vingt dates. La « tournée », comme l’appelle Karim, a pris fin en Seine-Saint-Denis, le département le plus défavorisé d’Île-de-France. Sevran, Pierrefitte-sur-Seine et Villepinte, la dernière date où Mosaïque s’est rendu. « C’est l’ADN de Skyrock d’aller dans les banlieues. On a pas peur du tout. On a été super bien accueilli », se souvient Cédric. Il ajoute : « À Pierrefitte, ça a super bien marché. Il y avait des jeunes mais aussi une file d’une dizaine de personnes âgées. Ils ont laissé des dédicaces pour leurs petits-enfants, c’était super drôle ! »

Un périple troublé par les anti-pass sanitaire et les anti-vaccin

L’ambiance n’a pourtant pas toujours été festive sur la route du Vaxibus. À Marseille, tout se déroulait comme prévu jusqu’à ce que des manifestant.e.s anti-pass sanitaire et anti-vaccin viennent protester sur le stand. Même constat à Montpellier et à Rennes où les opérations ont dû être écourtées face à la pression des réfractaires au vaccin. Aux Mureaux (78), des policier.ère.s ont été déployé.e.s pour assurer la sécurité du camion. Pour ce représentant du ministère de la Santé, ces rassemblements ont ralenti le bus : « Beaucoup de jeunes ont sûrement été dissuadés de venir à cause du climat hostile. »

À Villepinte, la journée s’est déroulée comme prévue. Devant le semi-remorque, une tente de la Croix-Rouge est installée. Pour tous ceux.celles qui auront reçu une première injection avec le Vaxibus, c’est l’association d’aide humanitaire qui repassera aux mêmes endroits pour proposer une deuxième dose dans quatre à six semaines.

Quatre personnes vêtues de vestes orange fluos réceptionnent les jeunes à la sortie du bus. L’un d’entre eux, Roger Fontaine, président de la Délégation territoriale de la Croix-Rouge française de la Seine-Saint-Denis explique : « L’avantage du camion c’est qu’ici il n’y a pas besoin de rendez-vous, de carte d’identité ou de carte vitale. On vaccine tout le monde. » Selon lui, la présence de la Croix-Rouge est rassurante et permet d’approcher d’autres publics : « Un jour, on s’est fait livrer à manger, le livreur est arrivé avec son scooter et il s’est fait vacciné. Il n’avait pas de papiers et le lendemain il est revenu avec 25 autres collègues Uber Eats ! » À 20h, les équipes rangent le matériel en place. Il est temps pour le Vaxibus de rentrer au garage. Pour de bon cette fois.

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3 questions à Rencontres

3 questions à… Raphaël Da Cruz, journaliste rap et auteur du podcast « Du béton aux nuages, la saga du rap français » 

Présenté par la radio Mouv’, le podcast « Du béton aux nuages, la saga du rap français » est sorti lundi 27 septembre. Un documentaire audio qui retrace les origines et l’ascension du rap en France à travers ses grands mouvements, nourri par des entretiens inédits et des archives, raconté avec la voix de l’animateur Pascal Cefran. Les trois premiers épisodes sont déjà disponibles avec comme invités IAM, Solo (ex-Assassin), Rocca (La Cliqua), Zoxea (Les Sages Poètes de la Rue) ou encore Oxmo Puccino, Fabe et Expression Direkt. Pour comprendre la conception du podcast, Mosaïque a posé trois questions à son auteur : Raphaël Da Cruz, journaliste rap pour la radio Mouv’, Booska-p et l’Abcdr du Son.

Comment le podcast « Du béton aux nuages, la saga du rap français » est-il né ?

La radio Mouv’ m’a suggéré de leur fournir une idée de podcast et je leur ai proposé de raconter l’histoire du rap français selon ses mouvements et ses courants de musique. Le projet est né au début de l’année dernière mais à cause du confinement j’ai commencé à vraiment mettre les mains dedans à l’été 2020. En avançant dans la production des épisodes, on s’est rendu compte qu’il y avait des défauts, alors on a fait appel à Éric Lancien, un réalisateur de Radio France. Il a magnifié notre boulot et il m’a donné des idées de montage. Ça a donc été beaucoup plus vite à partir de mars 2021. C’est aussi à ce moment-là que s’est débloquée l’interview d’IAM, très importante pour les premiers épisodes. On a ensuite choisi de l’appeler « Du béton aux nuages » parce que ça reprend l’idée de l’élévation, le rap qui part d’en bas mais aussi la dimension sociale. L’arrivée dans les nuages sous-entend la consécration. Ça rappelait aussi la tendance du cloud rap. C’est une grande joie que ça sorte enfin !

C’est un projet très ambitieux. J’ai fait des études d’histoire avant et j’ai essayé d’utiliser ça pour dessiner une trame, un peu comme un historien.

Raphaël Da Cruz pour Mosaïque

Quelles méthodes de travail as-tu utilisées pour reconstituer le plus fidèlement possible la chronologie de l’existence du rap en France ?

C’est un projet très ambitieux. J’ai fait des études d’histoire avant et j’ai essayé d’utiliser ça pour dessiner une trame, un peu comme un historien. J’ai fait appel à ma mémoire, ce que je savais déjà avec des articles que j’avais pu lire il y a longtemps. J’ai repris des livres sur NTM, la biographie d’Akhenaton… Pour MC Soolar, on avait déjà fait un gros dossier pour l’Abcdr du Son sur son deuxième album « Prose Combat ». Je me suis aussi appuyé sur le documentaire « Rap Attack » sur le rap français réalisé en 2002 par Chimiste, un beatmaker membre du groupe de La Cliqua. Les interviews que j’ai faites au fur et à mesure m’ont beaucoup guidé. Le passage dans le premier épisode où je parle de la Radio 7 (une radio jeune lancée par Radio France en 1980, NDLR), c’est venu en discutant avec Sydney, le premier rappeur français. Et je me suis plongé dans des archives de l’audiovisuel français public avec l’aide des documentalistes de l’INA (l’Institut National de l’Archive, NDLR). Pour un artiste comme MC Solaar qui a été énormément interviewé dans les années 1990 c’était plus simple. Mais pour aller chercher des passages sur NTM où on parle d’émeutes, ou sur le meurtre d’Ibrahim Ali par exemple (Un jeune rappeur marseillais abattu d’une balle dans le dos par des colleurs d’affiches du FN en 1995, NDLR), il fallait piocher les bons extraits. C’est un travail vertigineux… J’ai eu des périodes de doutes face à tout ce que je devais gérer, mais l’expérience m’a beaucoup plu et elle s’est concrétisée.

Les trois premiers épisodes sont déjà disponibles, que peut-on attendre des prochains ?

La série va s’étaler sur onze épisodes et les trois suivants vont sortir pendant le premier trimestre 2022. On travaille toujours dessus. Pour le numéro 4, on va parler de l’âge d’or du rap français, avec les cartons commerciaux de collectifs comme le Secteur Ä et la Mafia K’1 Fry. L’épisode 5 sera consacré aux groupes et aux artistes qui ont été en rupture avec ce mouvement, comme La Caution et La Rumeur. Enfin, le sixième volet sera porté sur les superstars du rap français en solo, comme Diam’s, Soprano, Rohff ou Booba. On va faire en sorte que ça puisse continuer de parler à tous, que ce soit les auditeurs plus âgés à qui ça va rappeler des souvenirs ou les plus jeunes qui aiment cette musique et qui veulent découvrir le pourquoi du comment. L’évolution du rap, c’est un jeu de dominos. C’est important de pouvoir tout mettre en perspective. 

Retrouvez le podcast « Du béton aux nuages, la saga du rap français » produit par la radio Mouv’ sur toutes les plateformes de streaming et l’application Radio France.

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Entretiens Rencontres

« Ton style, il est dans tes erreurs » : le compositeur PH Trigano lève la voix sur sa première mixtape « Grand Romantisme »


Il est l’un des architectes des derniers disques d’Ichon (« Pour de vrai »), de L’Or du Commun (« Avant la nuit ») et de Loveni (« In Love). Ses synthétiseurs rétro et mélancolique ne vous aurons également sûrement pas échappés chez Lala &Ce ou encore Slimka. Compositeur, il est aussi interprète, parfois réalisateur sur ses clips. PH Trigano est de ceux.celles qui trempent dans chacune des étapes du processus de création d’une œuvre. Après un premier EP de six titres, dévoilé en juin 2019 et intitulé « Poésie humaine », le musicien français continue de tracer sa route en solo.

Membre du groupe Natas Loves You et du collectif rap Bon Gamin (avec entre autres Ichon et Loveni), Pierre Hadrien Trigano a sorti « Grand Romantisme », le vendredi 10 septembre 2021. Un deuxième disque introspectif dans lequel il remue ses cicatrices amoureuses et questionne le sens des relations. Il enveloppe son récit d’une musique tout aussi personnelle dans laquelle il ne peut s’empêcher de multiplier les hommages subtiles aux artistes qui l’ont marqué.

Chanteur tout du long, il mélange parfois son timbre à celui de Mélissa Bon, une chanteuse genevoise désormais parisienne, de Swing, membre du groupe de l’Or du Commun ou d’Ichon, encore lui. Au téléphone depuis la Belgique, quelques jours avant la sortie du projet, PH Triagno est détendu. Il livre sans langue de bois de nouveaux éléments de lecture pour digérer ses onze titres.

Mosaïque : Quelle est la genèse de « Grand Romantisme » ?

PH Trigano : J’ai connu une dure rupture en août 2018. C’était pendant les vacances et j’étais rentré à Paris. J’avais plein de choses à dire, j’étais meurtri. J’étais avec cette femme depuis deux ans et demi, c’était une longue relation, je pensais qu’on allait se marier et je suis tombé de très haut. À cette période de l’année, la ville est morte et il ne se passe rien, alors j’ai écrit. C’est à ce moment que j’ai gratté les morceaux France 98, Rêvé de toi, Jamais… Tout est vrai, je ne pourrais pas écrire des trucs que je n’ai pas vécu. Au début, c’était surtout des lettres où j’extériorisais mon mal-être, des bouteilles à la mer que je n’envoyais pas. Je prenais le négatif pour en faire du positif, ça m’a aidé à mettre des choses dans l’ordre.

M : Que doit-on lire derrière la progression du tracklisting ?

PH : Pendant plus d’un an, j’étais vraiment au fond du trou. L’année d’après, j’ai mis des pansements sur mes plaies et je suis progressivement passé à autre chose. J’ai écrit le dernier morceau Chance en mars 2020. On peut sentir la courbe du deuil au fur et à mesure de l’écoute. La colère, le déni, l’acceptation, avant d’aller peu à peu vers la lumière. J’ai vécu ce cheminement et cette mixtape en est une photographie.

M : Derrière les morceaux où tu parles concrètement de tes expériences, il y aussi ceux où l’on te sent plus distant.

PH : J’ai écrit Amour digital quand j’ai commencé à revoir des gens, à analyser mon expérience et à prendre de la hauteur sur la façon dont les relations évoluent dans notre société. J’ai voulu prendre du recul et faire un peu de philosophie. J’ai composé comme on peint une peinture. D’abord le sujet, une première couche, puis les détails. Petit à petit, ça a fait une même toile avec pleins d’éléments. J’aime cette notion, tout se retrouvait sous une même direction artistique.

On est dans une société individualiste dans laquelle on dit qu’on est mieux seul et qu’être romantique est devenu un crime. C’est pour ça que j’ai repris la formule « grand banditisme », pour l’amener vers « Grand Romantisme ».

– PH Trigano

M : Qu’as-tu appris de ton travail introspectif ?

PH : J’ai retenu qu’il faut faire attention. Les relations amoureuses sont comme un tour de poker où tu gères ta mise. Avec l’âge, tu fais attention… Désormais, je vais toujours chercher à me protéger. Par contre, je crois que l’humain a profondément besoin de l’autre. C’est ce que j’ai voulu synthétiser. On est dans une société individualiste dans laquelle on dit qu’on est mieux seul et qu’être romantique est devenu un crime. C’est pour ça que j’ai repris la formule « grand banditisme », pour l’amener vers « Grand Romantisme ».

M : Tu t’es mis dans quelles conditions pour développer un opus aussi personnel ?

PH : J’ai toujours travaillé la mixtape chez moi, dans mon univers. Je suis entouré de CD de Serge Gainsbourg et d’une planche de skate. Le plus dur c’est de se définir, alors je préfère créer en étant le plus moi-même.

M : De quoi est faite ta différence artistique ?

PH : Je ne sais pas si je suis unique dans ma proposition. Mais je suis un mélange. J’ai écouté plein de choses dans ma vie. Ça se traduit forcément sur ce que je produis. Dans le titre Rêvé de toi, il y a une ligne secondaire de bells (des cloches, NDLR) qui rappelle le morceau Strawberry Letter #23 des Brothers Johnson et personne ne l’a grillé. Même chose sur Amour digital où je chante : « Mon cœur ne bat désormais qu’un coup sur quatre » pour faire un clin d’œil à Serge Gainsbourg qui disait : « Le coeur de Bloody Jack ne bat qu’un coup sur quatre » (Bloody Jack). Il y aussi beaucoup de Kanye West avec des voix pitchées (effet qui vise à rendre la voix plus aigüe ou plus grave, NDLR).

Beaucoup de gens vont en studio et me demande : « Je veux un truc comme ça. » Moi je suis très bon pour faire de la contre-façon (rires), mais je ne veux pas de ça sur mon projet. C’est presque impossible à ne pas faire mais quand Puff Daddy sample les années 80, il met sa touche et ça devient un hit inattendu. On sent si tu as apporté quelque chose. Sur le titre Touche française, je m’inspire clairement des Daft Punk, de Gainsbourg… C’est cet espèce de mélange qui fait un truc nouveau.

M : Quel décor as-tu imaginé en composant ? Certaines lignes de synthétiseur sonnent très rétro, presque années 70.

PH : Je ne suis pas sûr de l’avoir fait. J’ai surtout des notes et des mots en tête. Je voulais juste être très ancré dans le réel, comme dans Amour digital où je décris un peu la scène. Il fredonne : « Le téléphone vibre sur la table basse, peut-on s’aimer sans jamais s’embrasser une fois ? » Tu vois Flashing lights ? C’est sûrement mon morceau préféré de Kanye West. Il est archi réel ! Tu écoutes, tu y es, tu vois… Il reprend : « She don’t believe in shooting stars, but she believe in shoes and cars… » Et je suis un grand fan de vaporwave (style musical  caractérisé par son usage d’échantillons sonores issus des musiques des années 1970, 1980, 1990 et début 2000 : lounge, smooth jazz ou musique d’ascenseur, NDLR), j’ai été inspiré par les Beatles et Michael Jackson. Je kiffe quand il y a un grain un peu pastel.

Je sais que mes tracks ne sont pas parfaites et c’est ça qui est cool. Chez les Daft Punk, c’est peut être leur vœu d’être tellement parfait qui fait leur imperfection. Ton style, il est dans tes erreurs. »

– PH Trigano

M : En tant que technicien du son, est-ce que c’est difficile de se détacher de son exigence envers soi-même pour réussir à coffrer des morceaux et ne plus y toucher ?

PH : Franchement, je sais que mes tracks ne sont pas parfaites et c’est ça qui est cool. « Grand romantisme » montre ce que je ressens à un instant donné avec toutes ses imperfections. Regarde, les premiers morceaux de Pharrell Williams sont mal mixés et c’est une photo assumée d’un moment qui a du charme. Chez les Daft Punk, c’est peut être leur vœu d’être tellement parfait qui fait leur imperfection. Avec « Random Acess Memories », tu aimerais que ça dégouline mais ça ne déborde jamais. Un autre exemple, Nyjah Huston (un skater américain, champion de la discipline, NDLR), quand il skate c’est parfait et je préfère carrément regarder des skaters qui ont plus d’aspérités et qui font des faux pas. Ton style, il est dans tes erreurs. Alors oui, quand je me réécoute, je me dis qu’il y a plein de trucs que je n’aurais pas fait mais c’est pas grave. C’est cool, c’est une photo.

M : Tu es aujourd’hui plus connu pour tes talents de compositeur que d’interprète. Tu entretiens quel rapport avec cet aspect de la création musicale ?

PH : J’ai toujours chanté. J’ai même chanté avant d’être producteur. J’avais pris des cours de chant quand j’avais mon groupe Natas Loves You. Je suis de l’école de ceux qui font de tout et qui touche à tout. Comme Kanye, Pharrell Williams, Serge Gainsbourg… Des gens qui font des trucs avec leurs mains et leur bouche pour s’exprimer. C’est comme ça que j’ai appris et c’est très naturel pour moi. Je n’ai pas eu de barrières à casser pour me lancer ce défi de la mixtape. Je peux encore beaucoup progresser, améliorer mes oreilles, arrêter de fumer des clopes pour chanter mieux… Mais ce n’est pas ce chemin que j’ai choisi.

M : Pourquoi avoir choisi d’inviter d’autres voix sur des morceaux aussi personnels et introspectifs ?

PH : J’ai eu cette vision pour la production. Je suis resté seul producteur parce que je voulais composer seul, aller au bout de moi-même par esprit de compétition, comme un challenge. Mais pas pour les featurings. Je voulais d’autres lumières qui connaissaient mon histoire et qui sont proches de moi. Mélissa Bon, par exemple, a vécu des expériences similaires. C’est quelqu’un de très sensible, il y avait une vraie vibe, un instinct. Ichon, lui, avait sa vision propre sur le morceau mais j’ai trouvé ça cool qu’il apporte son prisme. Il m’a donné de la fraîcheur. Il est comme un bon joueur de foot qui rentre en deuxième mi-temps. Avec Swing, on s’est posé, je lui ai fait à manger et il a écrit quatre ou cinq heures. L’alchimie m’a plu et c’était très proche de ce que j’imaginais sur le track.

M : Tu as choisi de délivrer un projet où tu ne parles que d’amour. As-tu songé à la catégorisation dont tu pourrais faire l’objet comme chanteur de RnB français ?

PH : Le public peut penser ce qu’il veut mais ma démarche n’est pas celle-ci. Je ne pense pas dégager un truc évident. Je crois que je propose quand même un bon petit plat à déguster avec de quoi manger. Mes textes ne sont pas si mielleux, les prods sont assez polarisées… Parler d’amour c’est mon point de départ, mais pour arriver vers quelque chose de plus profond. En plus, on ne va pas se mentir, l’amour c’est un sujet qui nous obsède tous. On y pense tout le temps. Est-ce que j’ai appelé ma grand-mère ? Est-ce que mon frère va bien ? Il est tout le temps question de ça.

Après, on ne met clairement pas ma gueule sur ma zic’, j’en suis conscient (rires). Quand tu vois les premiers freestyles de SCH, tu vois qu’il n’est pas terminé. Il a grave évolué ensuite. C’est un peu pareil pour moi. J’en suis à ma deuxième évolution, je sais pas trop pourquoi, mais je sais que je vais encore changer. Je vais m’ouvrir à d’autres énergies.

Retrouvez « Grand Romantisme » de PH Trigano dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

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Enquêtes Investigation

Enquête : L’heure de gloire de l’EP, levier d’intérêt majeur

En 2020, les projets de rap français ont été très courts et très nombreux. Depuis dix ans, le format EP est de plus en plus courtisé par le genre. Les artistes et les acteurs et actrices de l’industrie musicale se sont emparé.e.s de ce petit disque afin d’établir de nouvelles stratégies et de s’ancrer dans le temps. Pourquoi l’EP est-il devenu si prisé ? La rédaction de Mosaïque a enquêté sur la question, comptant scrupuleusement les sorties pour établir des statistiques, partant à la rencontre d’un journaliste, d’un programmateur, d’une attachée de presse, de chefs de projet et d’un label manager.

16 mars 2020. Sur toutes les télévisions françaises, Emmanuel Macron confine le pays pour tenter d’endiguer la vague épidémique de Covid-19. La vie est mise sous cloche pendant presque trois mois de pause historique. Le monde de la culture s’enrhume, la création artistique s’enraye. Le rap français qui connaît une courbe de progression alors sans limites reçoit un coup d’arrêt inattendu. Pourtant, ni les scènes closes, ni les points de vente de CD fermés n’ont empêché les interprètes de sortir de la musique. La période s’est même montrée fructueuse.

Le rendez-vous du vendredi à minuit pile, toujours aussi attendu, est dominé par des formats réduits. Des EP, en d’autres termes. Pour mener cette enquête, nous avons considéré un projet court comme étant un disque comportant huit titres ou moins. À l’arrivée, les chiffres sont détonants. Les données disponibles sur le site collaboratif Genius montrent que près de 40 % des projets rap parus en 2020 comptent huit morceaux ou moins. Un score jamais vu pour le genre en France. Mehdi Maïzi, animateur de l’émission Rap Jeu pour Red Bull et présentateur de l’émission Le Code sur Apple Music, a lui aussi fait ce constat : « J’ai senti une bascule, le confinement a accéléré les choses. Roméo Elvis, Sopico, Alonzo… Beaucoup d’artistes ont profité de la période pour réaliser qu’ils pouvaient sortir des petits formats et tester de nouvelles choses sur quelques titres. Quand j’ai fait mon top album 2020, je me suis demandé si je ne devais pas aussi faire un top EP. »

Note Board
Infogram

Cette progression n’a rien d’une tendance éphémère. Sur les dix dernières années, l’EP n’a cessé d’être de plus en plus courtisé par les artistes rangé.e.s dans le catalogue « urbain ». Pourtant, les tracklists courtes n’ont pas toujours reçues autant d’attention. « Pendant longtemps dans le rap, le terme était utilisé pour dire : « autre chose qu’un album ». On était embêté pour désigner ces projets là. Dans les années 2000, on disait surtout mixtape et street CD. Le terme EP est revenu à la mode dans les années 2010, d’abord en étant presque dénaturé. J’avais interviewé Vald à la sortie de « NQNT » en 2014 et il disait que c’était un EP alors que ça faisait 13 titres. C’était juste pour ne pas dire le mot album », se souvient Mehdi Maïzi.

La pression du format

L’album. Le format préféré des labels qui rythme une carrière et lui donne ses lettres de noblesse. Avant de dévoiler un projet long censé être une sortie attendue, l’EP est devenu un levier stratégique incontournable. Le milieu artistique s’en est saisi pour pouvoir faire monter les enchères sur un artiste avant de pouvoir parier plus de budget. Cécile Plancke est attachée de presse pour le label Low Wood qui héberge notamment Hatik, Jok’Air, Zinée ou encore Michel. Selon elle, une compilation de quelques morceaux permet d’éviter toute forme de pression : « Sur un EP, tu as le droit à l’échec de ta promotion. C’est la musique qui parle seule. Sur l’album, on regarde tes chiffres, tes interviews, parce qu’il y a beaucoup plus d’investissement à tous les niveaux. Le but, c’est de ne pas mettre des artistes devant des responsabilités qu’ils ne peuvent pas encore assumer. »

Une approche moins coûteuse et plus souple pour accompagner des jeunes artistes en développement, voire des artistes confirmé.e.s. Deen Burbigo annonçait d’ailleurs sur le plateau du Code ne plus se sentir à l’aise avec la pression régnant autour de l’album. Au mois de juillet dernier, le rappeur dévoile ainsi « OG San », un projet de huit titres.

La recette a séduit beaucoup d’acteur.rice.s de l’industrie musicale. Dès les années 2010, de nombreux label managers ont saisi la vague. Mohamed Ali est l’un d’entre eux.elles. Tête pensante de l’écurie Foufoune Palace, il confie avoir pensé sa démarche dans ce sens lors des premiers pas du rappeur Luidji : « Cet intérêt particulier pour l’EP dans le rap date d’à peine une dizaine d’années. Quand j’ai commencé à bosser avec Luidji, en 2014, on a choisi logiquement ce format pour démarrer. Hors de question de sortir beaucoup de morceaux d’un coup sans fans et sans attente. C’est censé être la consécration d’un artiste. Et avant d’en sortir un deuxième, on s’est permis de sortir un nouvel EP, « Boscolo Exedra », parce que ça collait avec ce qu’il voulait raconter. » Une marge de manœuvre autrefois impensable : « Le marché et l’économie du disque étaient régis différemment. Cette liberté artistique existait moins. Il fallait vendre des disques, rentrer en radio, on était plus bridé. » 

Streaming sensation

L’un des facteurs clés de ce changement d’approche, c’est l’arrivée du streaming. Cette nouvelle manière de consommer de la musique donne au rap un souffle nouveau. Les performances des écoutes en streaming sont comptabilisées dans les chiffres de vente par le Syndicat national de l’édition phonographique (SNEP, organisme qui attribue les certifications or, platine et diamant aux singles et aux projets, NDLR) et les plateformes deviennent des laboratoires à ciel ouvert où la créativité autour du format se renouvelle.

Sortir de la musique devient alors moins coûteux et plus accessible, entraînant une productivité jamais vue de la part des artistes (revoir plus haut l’infographie réalisée à partir des données accessibles sur le site collaboratif Genius, NDLR). « On skip beaucoup, on écoute les albums pour en tirer un ou deux singles, on écoute les tops Spotify, ça a favorisé l’EP. On a moins de temps et on veut écouter bien et super vite, explique l’un des chefs de projet de la maison de disque Universal Music France, aussi directeur artistique de rappeurs à succès, qui a souhaité rester anonyme. Les cinq ou six titres vont se démocratiser de plus en plus pour pouvoir faire respirer les discographies, tout en permettant aux rappeurs de rester très productifs. Tu imagines Drake ressortir un album en fin d’année ? Le public ne peut plus tout écouter. »

« Peut-être que Heuss L’enfoiré gagnerait à ne faire que des EP de cinq titres. C’est un faiseur de hits et ça collerait mieux à son économie. »

Un chef de projet d’un label parisien à Mosaïque

Pour les jeunes artistes, se positionner dans ce nouvel écosystème est une nouvelle paire de manche. Il faut pouvoir être remarquable au milieu du flot des sorties hebdomadaires. Ce chef de projet et directeur artistique dans un label parisien, également anonyme, le constate auprès de l’un de ses artistes en développement : « On s’est fait remarquer avec des EP courts, efficaces et faciles à digérer pour les nouveaux auditeurs. Il y a tellement de chose à découvrir que oui, si on ne connaît pas ton nom, on ne peut pas se manger un projet de 18 tracks. »

Pourtant, les albums longs n’ont jamais cessé d’être dominants. En 2020, 60 % des sorties comptent plus de huit titres. « Je suis surpris qu’il y ait encore autant d’albums. Ce n’est pas adapté à tous les types d’artistes, s’étonne Mehdi Maïzi. Je crois que je préfère écouter Leto sur un EP par exemple. Il a plus la possibilité de donner ce que son public attend, sans les passages obligés de l’album qui lui correspondent moins. Il y a des artistes qui cartonnent en singles et qui sortent des albums qui marchent beaucoup moins bien. Il peut y avoir du remplissage, alors que le streaming te permet de faire tout ce que tu veux. » 

Même son de cloche pour le chef de projet du label parisien : « Peut-être que Heuss L’enfoiré gagnerait à ne faire que des EP de cinq titres. C’est un faiseur de hits et ça collerait mieux à son économie. Je pense que ça augmenterait considérablement son volume de streams. »

Le petit frère mal-aimé de l’album

Pourquoi, alors, l’EP est-il toujours le petit frère mal-aimé de l’album ? L’industrie garde une affection particulière, presque déraisonnée, pour le long format. Une vieille habitude à laquelle on n’ose que très peu toucher. Cette situation, le chef de projet d’un label parisien l’observe de l’intérieur : « Les labels et les maisons de disque font encore signer des artistes pour deux ou trois albums. Beaucoup essayent de se libérer de ces vieux contrats en sortant des projets commandés mais qui ne répondent pas à leurs besoins de développement. » 

Les médias généralistes se sont également mis au pas de ce fonctionnement : « Ils ne parlent que très peu des EP. Je me suis déjà fait repousser quand je présentais des projets courts à des entreprises de presse nationale. Ils se focalisent sur l’événement album parce qu’ils n’ont pas le temps de tout suivre. C’est vraiment une ancienne école », explique Cécile Plancke. D’autant plus que certains EP impressionnent par leur impact médiatique et commercial, en témoigne le succès de « Mafana » du rappeur Oboy (2020) qui comptabilise une centaine de millions de streams, même si la certification est toujours plus délicate à décrocher.

« Le changement, je l’attends surtout des nouvelles générations. Est-ce qu’ils ont vraiment envie de sortir des albums ? »

Mehdi Maïzi à Mosaïque

En attendant les chiffres de l’année 2021, des EP comme celui de Koba LaD (« Cartel : volume 1), de Benjamin Epps (« Fantôme avec chauffeur ») ou encore de Nemir (« Ora »), ont déjà marqué ces derniers mois et certains titres ont intégré les rotations des radios. Rachid Bentaleb est programmateur pour la radio Mouv’ du groupe Radio France. Il confie recevoir de plus en plus d’EP et constate une nette hausse de leur qualité : « Les EP qu’on écoutait avant, c’était parfois des compilations de titres qu’on ne mettait pas dans l’album. Ça se sentait. Aujourd’hui, ils sont beaucoup plus cohérents et travaillés. L’EP n’est plus un format de recyclage. »

Tout au long de l’enquête, une question a été systématiquement posée : « Le format long va-t-il un jour devenir minoritaire ? » « Non », répondent les observateur.rice.s, confiant que l’album conservera un caractère spécial pour les oreilles des auditeurs et auditrices. Mehdi Maïzi tranche : « Le changement, je l’attends surtout des nouvelles générations. Est-ce qu’ils ont vraiment envie de sortir des albums ? Ça serait bien de continuer à dynamiter ce format. »

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Entretiens Rencontres

Issam, ambassadeur de liberté

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Trois ans après le succès de son hit Trap Beldi (19 millions de vues sur YouTube, NDLR), Issam s’est fait une place parmi les figures émergentes du rap marocain. Aux côtés de stars montantes comme Zamdane, ElGrandeToto ou Maad, le jeune artiste a rapidement gravit les échelons et s’est fait, malgré lui, affubler du titre de « prince de la trap ».

Depuis Derb Sultan, son quartier de toujours, il nous accorde un moment en visioconférence. Covid-19 oblige, l’artiste n’a pas pu se déplacer pour honorer son premier disque « Crystal » d’une promotion en bonne et due forme. Pas moyen, non plus, de rencontrer son public grandissant à l’occasion des festivals d’été. Pourtant, Issam à le sourire. Fraîchement sorti de son lit, dans un français fluide quoique parfois hésitant, il s’est livré à Mosaïque.

« Sortir un bon album, un bon travail, c’est prendre son temps. Je l’ai préparé pendant presque deux ans. C’est pas facile de bosser sur un album solo, il faut choisir les bons morceaux et créer une histoire », explique spontanément Issam. Imperméable au rythme effréné de l’industrie, l’artiste a pris le temps de poser ses mots et articuler un univers qu’il a nommé « Crystal », son premier album, dévoilé le 7 mai 2021. « Crystal, c’est un monde dans lequel je parle de mes rêves que je note au réveil, de mon entourage, de mes expériences, de mon enfance… Mon enfance me manque. J’ai beaucoup de souvenirs avec mes parents. Pour moi, la musique c’est toujours d’exprimer ce que tu ressens, ce que tu dégages. J’essaye de surfer sur cette vibe pour écrire. » Il prévient : « Les gens prennent moins de temps pour comprendre les propositions des artistes. J’espère que le public le fera pour ce projet, il est fait pour ça. »

Le précurseur de la « traï »

Avec ce premier jet, pas question pour le rappeur de faire l’impasse sur l’un de ses traits artistiques. Rap, pop reggae, éléctro… Issam a concentré ses inspirations en prenant soin de toujours les relier au raï (un genre musical né en Algérie au XXe siècle et qui s’est internationalisé dans les années 1990, NDLR). Pour condenser ce cocktail de son, le rappeur « cherche beaucoup » avant de servir le nouveau mélange. Finalement, le Marocain se targue de pouvoir aujourd’hui proposer un style unique : « La traï », révèle-t-il en prenant soin de bien articuler pour ne pas écorcher ce néologisme. « C’est un mix entre la trap et le raï. Je veux pouvoir moderniser le raï traditionnel et proposer un style qui porte notre culture et que tout le monde puisse écouter. »

Pour mieux se présenter au public, Issam a opté pour un format de vingt titres, avec pour seul featuring CA$HPASSION, aka Jimmy Cash, rappeur mais aussi ingénieur du son pour le label Cactus Jack de Travis Scott. Sur le morceau La Ville Des Merveilles, les deux hommes signent leur première collaboration. « C’est très bon track qui correspond à l’énergie de « Crystal ». Il était prévu sur un projet à lui, mais il a accepté que je le récupère. » Le Californien s’est aussi chargé du mixage du disque en partageant avec l’artiste son expertise. Issam confirme : « Je suis très perfectionniste et il a été très bon pour le mix. Il m’a appris beaucoup de choses là-dessus. Ce n’est pas évident que quelqu’un qui travaille avec Travis Scott viennent vers toi. J’ai eu la chance qu’il me dise : « Ouais, j’aime ce que tu fais, je veux bosser avec toi ». Pouvoir travailler avec des gens comme ça c’est une chance, ils rendent ce que tu crées encore mieux. »

« Au Maroc, on a pas de label. J’ai reçu pas mal de proposition, mais pas d’ici. Il n’y a pas de structures ou d’industrie. Les artistes se débrouillent comment ils peuvent, en cherchant comment gagner de l’argent. »

Issam à Mosaïque

CA$HPASSION n’est d’ailleurs pas le seul producteur intégré à la scène américaine à s’être rapproché de lui. Sur la tracklist figure aussi le nom du très discret Prince 85, également Marocain et connu pour son travail auprès de The Weeknd ou 21 Savage. Doublement honoré de ces attentions, Issam se souvient : « Il m’a envoyé un message sur Instagram en me disant qu’il voulait travailler avec moi. Se faire repérer par un producteur qui a vingt ans d’expérience qui voit ton potentiel, ça fait plaisir. Finalement, on a fait six morceaux ensemble. » Quoiqu’il en soit, le rappeur insiste : il a préfère proposer plusieurs couleurs et diversifier la production de son album en faisant appel à d’autres beatmakers, comme Adam K ou TaeminTekken : « Je voulais plusieurs style et que les gens ne s’ennuient pas », confie-t-il.

Une inspiration outre-Atlantique qui vient même parfois remuer ses textes, en témoigne sa phase sur « le pays de Franck Ocean » (un rappeur californien, NDLR), dans le morceau Rai Machi Punk. Néanmoins, le rappeur nuance : « Ce que je veux dire, c’est que c’est mon quartier qui m’a soutenu et pas les États-Unis. Ce n’est pas un clash, mais je voulais dire que ce qui m’a aidé à devenir ce que je suis c’est mon quartier et les miens, pas des voyages dans d’autres pays. » Issam habite toujours dans son quartier, Derb Sultan, à Casablanca. Un haut lieu d’inspiration pour l’artiste : « C’est très populaire ici. Plusieurs acteurs, musiciens, joueurs de football, acteurs en sont sortis. Il y a beaucoup de vie et plein de gens qui réussissent aujourd’hui. La ville de Casablanca m’inspire aussi beaucoup. Il y a un grand contraste, les gens et les endroits ne se ressemblent pas. Ça move ! » Ses parents sont aussi toujours près de lui et représente un soutien indéfectible, tout en restant sobre : « Le premier jour où j’ai commencé, c’est mon père qui m’a soutenu. Ils sont fiers de ma réussite. Mais il ne parle pas de ce que je fais. On parle d’autre chose et ils disent : « Voilà c’est son job, c’est cool. » ».

Le vrai visage de l’industrie

Pourtant, si sa terre natale lui donne un souffle de création, Issam a dû voir au-delà de ses frontières pour faire grandir sa musique. « Au Maroc, on a pas de label. J’ai reçu pas mal de proposition, mais pas d’ici. Il n’y a pas de structures ou d’industrie. Les artistes se débrouillent comment ils peuvent, en cherchant comment gagner de l’argent. » Repéré et signé depuis 2019 sur le label Island Def Jam d’Universal Music France, il fait aujourd’hui la part belle à l’indépendance.

Il nous raconte : « Les labels n’ont pas de valeur ajoutée. Les artistes ici au Maroc ne connaissent rien de tout ça, c’était mon cas avant de signer. Universal est venu plusieurs fois et on a fini par accepter car il proposait beaucoup d’argent et beaucoup de choses. Mais après la signature, on cherche les promesses des businessman. Certaines n’ont pas été tenues. » Il ajoute, sans rentrer dans les détails : « C’est donnant-donnant, tu donnes des streams, je te donne de l’argent. Si tout le monde parle de toi, tu es le meilleur, sinon, on a pas le temps pour toi. » Malgré son contrat de disque en main, l’artiste assure avoir gardé toute sa liberté de créer : « On me laisse faire tout ce que je souhaite. Je devais faire un album plus court, j’ai finalement livré vingt morceaux sans problèmes. »

En évoquant la course aux chiffres de vente, nous rebondissons. Que pense-t-il du succès tonitruant de Soolking, un rappeur algérien fortement inspiré de musique aux accents raï ? La réponse est cinglante : « C’est un très bon gars, il a développé sa carrière mais il n’a pas développé le raï. Il fait de la musique pour les radios, je fais autre chose. Il est Algérien, je suis Marocain, donc on se comprend, mais à chaque fois qu’il rentre en studio j’imagine qu’il pense à avoir des streams. » Il regrette : « Ce n’est pas une critique, c’est un bon choix, mais tu peux perdre ton identité en travaillant tout le temps comme ça. »

C’est plutôt dans une nouvelle vague artistique marocaine qu’Issam entend s’inscrire : « ElGrandeToto, le collectif NAAR… Ils sont tous très talentueux et très jeunes. Percer c’est envoyer ta musique à l’étranger et certains réussissent déjà. Exporter ta musique quand tu es Marocain c’est difficile, mais les réseaux sociaux aident beaucoup et tu peux te faire connaître très rapidement en toute indépendance. » Un mantra artistique et humain, sans concessions. 

بالعربية

لقراءة الترجمة بالضغط هنا : عصام سفير الحرية

ترجمة Widad Jeljouli et Jamila Karzazi

 

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Entretiens Rencontres

La Miellerie : « C’est un projet ouvert, pas un album niche qui ne parle qu’aux beatmakers »

Siméon Viot et BBL sont deux beatmakers belges. En 2019, ils unissent leur force pour créer un duo, La Miellerie, et multiplient les placements d’instrumentales. Alors que leurs productions résonnent dans les prestigieux albums de Niska, Roméo Elvis ou encore Caballero & JeanJass, ils décident de se lancer dans la création de leur premier album : « Première récolte », paru vendredi 23 juillet 2021.

Pendant plus d’un an, ces deux musiciens vont inviter vingt-deux artistes à poser leur voix sur un projet de douze morceaux. Le casting mêle des têtes d’affiches comme Isha, Primero ou encore Caballero, à des rappeurs encore en développement comme Geeeko, Gutti ou New ATL. À l’occasion de cette sortie événement, Siméon Viot et BBL de La Miellerie ont accepté d’emmener Mosaïque dans les coulisses de la création de ce premier album de producteurs.

Pourquoi avoir décidé de vous lancer sur ce premier album ?

BBL : Cette idée est née il y a un an et demi. On avait déjà voulu faire ça chacun de notre côté, mais séparément ça aurait été plus compliqué. On avait moins de moyens.

Siméon : On voulait créer de la musique sur laquelle on avait la main. On est nombreux à vouloir faire ça mais ce n’est pas évident à mettre en place.

Que vous manquait-il ?

Siméon : On avait besoin de mieux connaitre l’industrie et la production d’un album, de A à Z. 

BBL : Il y aussi le fait que pendant plusieurs années, on s’est fait des contacts, on a crée des relations et de la confiance avec des artistes. Avoir à disposition un studio d’enregistrement est aussi important, faire sans c’est super dur ! On a plus de skills et on est plus complet aujourd’hui. On sait enregistrer, mixer, faire une réal…

Produire son propre album est-il un cap nécessaire, en tant que beatmaker, pour passer un cap ? 

Siméon : Au niveau de notre nom, je ne pense pas que ça soit fondamental. Lorsque Metro Boomin le fait (avec sa première mixtape « 19 & Boomin », en 2013, NDLR), ça ne lui donne pas plus de notoriété. Pour La Miellerie, c’est surtout intéressant en tant qu’expérience. Plutôt que de produire track par track, on invite des artistes à venir vers nous.

BBL : On a déjà passé beaucoup de caps et on a produit pas mal de titres. Je pense même que placer pour Niska par exemple nous donne plus d’exposition que notre propre projet. Mais c’est une bonne carte de visite à présenter.

Qu’avez-vous appris tout au long de la construction de « Première récolte » ?

BBL : Gérer les budgets, tenir les délais… 

Siméon : C’est vraiment une autre démarche. On est responsables et on doit tout suivre de jour en jour. Est-ce qu’on a la cover ? Est-ce qu’on sera bon pour la date de sortie ?

BBL : On a vraiment dû planifier. On a pris des semaines entières pour ne faire que du mix. On a pas eu peur de se dire de ralentir les placements, quitte à manquer quelques opportunités pour rester focus.

Siméon : Ce que j’ai appris aussi, c’est qu’on a tendance à donner beaucoup d’informations musicales. Mais quand tu mixes, tout ressort plus fort et plus clair. Les défauts ressortent plus facilement. 

Quelle a été la première pierre du projet ? 

BBL : C’était une session avec Caballero et Geeeko. C’était cool et ça s’est super bien passé. Ils ont grave bien joué le jeu. C’était un signe de l’univers qui nous disait : « Allez c’est maintenant, vous pouvez vous lancer ! »

Siméon : Louis (BBL, NDLR) travaille souvent avec eux et c’était une collaboration nouvelle qui n’avait jamais eu lieu. Le contact a été très bon.

Certains rappeurs collaboraient ensemble pour la première fois. Pourquoi avoir provoqué ces featurings inédits ?

Siméon : C’était un objectif. On aurait pu directement faire collaborer Caballero et JeanJass, mais ce n’était pas l’idée. On a vérifié à chaque fois que les artistes ne s’étaient pas encore croisés. On voulait quelque chose d’intéressant. Ça a aussi permis de confronter des artistes confirmés à des novices. C’est le cas d’Isha et Nixon.

Sur le track avec Le Motif, qui est aussi beatmaker, vous êtes trois techniciens réunis autour d’un morceau. Comment ça se passe en studio ?

Siméon : Le Motif a pris une prod qu’on avait déjà composée avec Louis à distance. Il nous a juste renvoyé les accords plaqués avec une mélodie. J’ai ajouté des drums, on a bougé quelques trucs et c’était bon.

BBL : Il est venu au studio valider la composition et il a posé pendant deux heures sans interruption. Une vraie énergie.

Siméon : C’est un technicien mais il s’est vraiment placé en tant qu’artiste. Et le thème qu’il a abordé a fait que c’est le seul morceau qui est resté solo. Il y a eu des tentatives, mais ça n’a pas fonctionné. Il a fait un son unique.

Avez-vous été plus exigent que d’ordinaire avec les artistes présents sur la tracklist ?

Siméon : Effectivement, on peut se permettre d’être plus à cheval sur notre vision. D’habitude, si un artiste ne veut pas d’un violon sur une prod, on le retire par respect. Là, sur notre album, on peut les rajouter après coup si on le souhaite.

BBL : On en demande plus aux artistes : « Tu peux venir enregistrer ? Valider le mix ? Tourner le clip ? » Finalement, je trouve qu’on a pas eu à le faire de trop. Les artistes ont aimé notre direction artistique. Il y a toujours eu une bonne ambiance. Certains se sont rencontrés en studio pour la première fois et ont gardé contact.

Dans quelle mesure vous autorisez-vous à rentrer dans le texte des artistes ? 

Siméon : On les a laissé vraiment libres. C’est moins notre domaine. 

BBL : On se concertait quand même. Avec Isha et Nixon, il y avait ce truc dans la pièce où on s’est dit : « Il faut faire un banger, passe-passe, kické. » Si l’un des deux était parti sur son enfance en mode mélancolique, on lui aurait dit que c’était pas le mood. On s’intéresse surtout aux vibes et aux toplines. C’est cool de laisser l’artiste avec ses inspirations et de seulement le diriger sur la manière de délivrer son texte.

Avez-vous invité des artistes qui n’ont pas répondu présent ? 

Siméon : Je voulais vraiment Hamza et Damso. Ce-dernier n’a pas dit non mais juste que ça risquerait d’être compliqué.

BBL : On a pas de relation avec eux donc c’est plus dur. Hamza qui connaît bien Ikaz Boi par exemple ne rate pas ses compiles à lui. Mais finalement, on a eu beaucoup de Belges et beaucoup de gens en devenir.

Quelle est la phase de la création qui a suscité le plus de débat ?

Siméon : La réalisation et le mix ont été très longs et ont amené beaucoup d’échanges. Sur notre groupe WhatsApp, on se renvoyait des trucs tout le temps. Avec Sly, notre producteur, on s’appelait régulièrement pour régler un instrument qui sonnait trop aiguë par exemple. On ne connaissait pas cette partie de la création.

BBL : La politique de l’équipe c’est que tout le monde peut amener une idée. Chacun de notre côté, on pouvait proposer et confronter ce qu’on avait. Il n’y a pas d’ego.

Siméon : C’est la musique qui gagne, on le sent quand c’est meilleur.

À quoi ressemble votre couleur ?

Siméon : On cherchait quelque chose de rythmé, très hip-hop, même si on a fait une drill. On peut travailler avec des artistes afro et tout, mais on voulait un son hip-hop, rapide et cadencé. On a mis beaucoup de flûtes aussi, on s’en est rendu compte après.

BBL : C’est rarement bête et méchant et on essaye toujours d’amener de l’originalité et de la mélodie. On a choisi de ne pas faire un album de producteur où les instrus sont vraiment spéciales avec plein de textures. On voulait surtout faire du bon son.

Siméon : On recherche l’alchimie entre les artistes. Ce que je reproche parfois aux gens qui sont dans la musique c’est de faire de la branlette intellectuelle. L’oreille n’apprécie pas toujours. On ne voulait pas se casser la tête, sans pour autant faire quelque chose de simpliste. C’est un projet ouvert, une bonne compile, pas un album niche qui ne parle qu’aux beatmakers.

Louis : C’est un peu comme DJ Khaled. Il n’a pas les prods les plus sophistiquées, mais il a le bon artiste au bon moment qui sort le bon couplet. C’était notre démarche.

Pourquoi ne pas laisser de prod nue comme on trouve parfois dans les albums de producteurs ?

Siméon : On avait eu cette idée, mais ça ne rejoignait pas notre volonté de faire de la musique pour les gens au sens large et pas seulement pour les musiciens.

BBL : On a même pensé à faire des featurings de beatmakers, mais ça ne s’est pas fait.

Avez-vous pris des albums de producteurs comme modèle ?

Siméon : Timbaland, Metro Boomin… On a été jeter un coup d’œil sur plusieurs projets pour voir si on avait fait une tracklist assez longue par exemple. On a scruté leur format pour avoir des idées. Mais on ne s’est pas inspiré de leur musique.

Lorsque l’on est un créateur de matière son comme vous, est-ce possible d’être satisfait de sa création ?

Siméon : Pour être honnête, je suis fan des morceaux mais on a été au mastering il y a encore trois jours et j’ai demandé à changer une fréquence sur un instrument. J’écoutais le morceau Gimmick avec Isha et Nixon en soirée hier et je me disais : « Ah tiens le hit-hat… ». Tu ne quittes jamais l’exigence, même quand c’est sorti. C’est ce qui définit la façon dont tu vas tailler la pierre sur laquelle tu bosses. Même quand c’est fini, c’est pas fini. 

BBL : C’est notre héritage et notre réputation à terme. 

Quand est-ce qu’on sent que le projet est définitivement terminé ?

Ensemble : C’est la deadline !

Siméon : Personnellement, quand j’avais tenté de faire une compile seul, c’était ce qui m’avait manqué. Quand tu ne fixes pas de limite, c’est flou. Le temps passe et tu finis par lâcher.

BBL : Si on avait eu deux mois en plus, on aurait sûrement fait deux mois de mixage (rires). Mais on a aussi cette envie de lâcher le projet et passer à autre chose. On le donne bien, mais on le donne quand même. 

Siméon : On est fiers de ce qu’on a fait et la perfection n’existe pas. On est très contents d’être arrivés à ce niveau-là de la création. C’est ensuite au public de juger. L’album s’appelle « Première récolte » donc c’est ouvert à une suite…

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Face à face Rencontres

Clara Charlotte, rêveuse lucide

Parfois pétillante et spontanée, parfois réfléchie et prudente, Clara Charlotte fait ses premiers pas dans le grand bain. Avec son premier EP « Venus », paru le 4 juin 2021, elle dévoile les premières teintes de son univers musical. Entre ses inspirations soul, trap, et ses featurings avec Squidji, Geeeko et Prototype, la chanteuse originaire d’Orléans dresse une proposition de caractère et s’imagine déjà de grands projets.

Assise à une terrasse parisienne, elle s’est confiée à Mosaïque sans avoir peur de rentrer dans son intimité ou dans ses réflexions personnelles sur sa musique et sa nouvelle vie d’artiste. Tout au long de votre lecture, découvrez le shooting d’Inès Mansouri qui a photographié la jeune femme dans une rue parisienne. Sans filtre.

Quand Clara Charlotte nous rejoint sur la terrasse du restaurant Aux saveurs d’Italie dans le 17e arrondissement de Paris, accompagnée de son manager, elle rayonne. Ces dernières semaines ont été décisives pour la jeune artiste qui a dévoilé son premier jet artistique. Si certaines premières propositions restent discrètes, « Venus », son EP de six titres, n’est pas de ceux-là. Remarqué à sa sortie, le projet a éveillé la curiosité des plus grand.e.s. Avec un sourire béat, elle soulève avant de commencer l’entretien : « Je n’attendais pas vraiment de retours. Mais finalement, j’ai eu des messages de gens à qui je n’aurais jamais pensé que ça plairait. » Elle énumère. « Amel Bent, Mehdi Maïzi… C’est surprenant pour une petite personne comme moi d’être prise dans ce filet sans s’en rendre compte. Ça fait peur aussi. J’ai envie de la garder cette peur parce que sans elle, on ne fait plus preuve de courage. »

La jeune orléanaise prend rapidement les rênes de la discussion. Ravie de pouvoir s’exprimer sur son art, elle n’hésite pas à s’épancher lors de ses réponses et à rebondir par elle-même. « Ce nouveau projet, c’est un bébé sur lequel je travaille depuis que j’ai 18 ans et qui a bien grandi. C’est frustrant de devoir montrer celle que j’étais il y a trois ans alors que j’ai 21 ans aujourd’hui. » Pourtant, même si le temps s’en est allé, l’authenticité de sa musique est toujours la même : « J’évolue et je me renouvelle sans cesse dans mon art mais ça reste le même tissu. »

Un tissu sur lequel elle a cousu de nombreuses influences bien distinctes. Le sixième et dernier morceau du projet en témoigne : « Elle, c’est un son que j’ai écris il y a deux ou trois ans. Il y a un côté très instrumental avec une guitare brute. C’est le côté de Clara Charlotte soul qui écoutait plus jeune du Aretha Franklin. » Pour se constituer une ADN sur-mesure, la chanteuse a digéré ses influences : « Quand je suis arrivée à Paris, les gens ont commencé à me dire : “On dirait que t’écris des textes rappés mais que tu les chantes.” J’ai commencé à chanter du RnB soul sur des prods trap et à écrire façon rap des textes que je mettais sur du RnB. Ça marchait dans les deux sens, alors j’ai fusionné les deux. »

Empreinte d’éclectisme, Clara Charlotte teste et tente de s’ouvrir à d’autres horizons pour se renouveler. Parfois sans succès, mais sans regrets : « Si je teste une nouvelle couleur et que ça ne me fait rien dans le ventre, c’est que ça ne me parle pas. J’ai testé la country RnB (rires) et ça ne l’a pas fait du tout. C’était pas moi. » Et pour opérer des virages artistiques contrôlés, elle s’est entourée de producteurs d’expériences comme le confirmé Junior Alaprod ou 99, beatmaker de référence sur la scène rap émergente, auteur de trois instrumentales sur « Venus ». Elle raconte : « Quand 99 m’a fait écouté des prods pop avec de la guitare, un peu à la Angèle, The Weekend ou Jorja Smith, c’est la première fois que je me suis sentie capable d’aller faire ce délire là. Depuis, je continue de travailler avec lui et on fait toujours mieux qu’avant. »

De l’autre côté de la vitre du studio, loin des tables de mixage et des micros, Clara Charlotte se découvre moins concentrée, plus songeuse mais pas moins lucide. Pour elle, se livrer dans un texte comme sur son titre Cassiopée est naturel : « Quand je l’ai enregistré, j’ai pleuré. En écoutant le son et les paroles, je me suis rappelée que j’avais beaucoup souffert et avoir mal à ce moment là m’a fait du bien. » Pourtant, trouver un équilibre personnel au milieu de cette démarche artistique n’est pas aisé : « La complexité pour nous, les artistes, c’est qu’on doit écrire sur notre vie. Quand les gens vont taffer, ils sortent de leur vie. Le boulanger, quand il part taffer, il n’est plus avec sa femme, ses enfants… Alors que nous, on doit sans cesse se ressasser des souvenirs, des flashs, des disputes, des moments qui font du mal ou du bien. Et on sort rarement de ce carcan. On a pas le droit à cette part d’intimité cachée que tout le monde a. On dévoile tout au public. »

Elle reprend, déterminée : « Je dois composer avec le fait d’être une jeune femme noire de 21 ans avec des problèmes, compartimenter ma vie, en dire assez sans tout dévoiler au public et essayer de rester stable. » En discutant, nous comprenons que pour Clara Charlotte « compartimenter » rime avec « se protéger ». Comment garder un masque pour que le public ne saisisse pas toutes ses faiblesses, tout en restant assez transparente pour faire vibrer ses auditeurs ? C’est tout le paradoxe qui secoue la chanteuse. Elle enfonce le clou : « Ce masque, nous l’avons tous. L’humain est incapable d’être bon entièrement. Il y a forcément un moment dans une vie où ton côté bon devient mauvais pour l’autre. »

En prenant une gorgée de Perrier, elle réfléchit et reprend : « Vous connaissez l’histoire du scorpion et de la grenouille ? Nous hochons la tête de droite à gauche. En voulant traverser une rivière, une grenouille se fait arrêter par un scorpion. Le scorpion lui dit : « Écoute, prend moi sur ton dos, promis je te pique pas. » Elle le prévient : « Mais si, tu vas me piquer ! » Il lui répond : « Si tu me fais traverser, je te jure que non. » Elle hésite puis s’exécute pour lui venir en aide. Soudain, une douleur foudroyante lui tape le dos. Le scorpion l’a piqué. Elle lui dit : « Mais pourquoi tu m’as piqué ? On va mourir tous les deux. » Il lui répond : « Bah je suis un scorpion. C’est dans ma nature. Même si je t’ai promis que j’allais être bon avec toi, je ne pouvais pas ne pas te piquer », conclut-elle fièrement. Morale de l’histoire : « C’est pour ça qu’il faut compartimenter et garder un jardin secret. C’est ce que j’essaye d’expliquer dans ma musique. »

Cette histoire, elle la doit à son grand-père, lui aussi très intéressé par la musique : « Papi écoute du Drake, il écoute du rap et regarde Skyrock ! » Comme lui, son entourage familial a fait preuve d’un soutien nécessaire : « Mes parents ont été les premiers à croire en moi, à me donner une guitare et m’entendre chanter. » Mais avant de pouvoir s’affirmer comme chanteuse, Clara Charlotte confie avoir eu des difficultés à trouver une place dans son environnement d’adolescente : « Je n’étais pas la plus jolie fille, pas la plus drôle. J’avais pas de petits copains à foison, ni beaucoup de copines. Je faisais juste tout ce que je savais faire. J’étais tellement maladroite que je ne touchais à rien. J’étais juste bonne à être mignonne, à faire des câlins et sourire. C’est cette place que je pensais avoir. Et c’était pas moi. J’étais la « sœur », « la fille », « la petite ». J’avais jamais l’impression que c’était moi qu’on présentait. J’avais l’impression d’être vide. Mes parents ne pensaient pas ça de moi mais je le sentais comme ça. »

Depuis, la jeune femme a quitté Orléans, sa ville d’origine, pour rejoindre Paris et confirmer sa volonté de vivre de sa passion. Un déménagement qu’elle a jugé vital : « Ça a été très dur venant de province parce que je n’avais pas eu beaucoup de soutien de là d’où je viens. Je n’avais pas beaucoup d’amis. Quand je suis arrivé à Paris, je n’avais aucun contact mais j’ai pu avancer. Orléans s’est réveillé quand ça a commencé à prendre à Paris. J’ai quand même beaucoup de reconnaissance pour quelques médias de cette ville qui m’ont soutenue et m’ont propulsée. »

Même si elle juge avoir la maturité d’une femme de 35 ans, Clara Charlotte s’autorise aussi à rêver pour ne pas perdre son innocence et garder des objectifs. « Elle rêve de quoi, Clara Charlotte ? », la questionne-t-on. « Du Stade de France minimum ! répond-t-elle du tac au tac. C‘est tellement gros que ça sonne bête mais je suis là pour bosser. Je me donne dix ans pour aller le plus loin possible. Mes parents ont un certain âge, ils ne sont pas éternels et je veux qu’ils voient ça. Il n’y a pas un jour où je ne leur parle pas du Stade de France. Limite maintenant c’est eux qui m’en parlent. »

Si elle ne remplit pas encore les grandes salles parisiennes, l’artiste se réjouit une nouvelle fois de l’un de ses premiers accomplissements qu’elle nous avait fièrement évoqué en arrivant. « Amel Bent », dit-elle presque gênée. « Dès que j’ai eu la certification sur Instagram, c’est la première personne à qui j’ai envoyé un message. Je voulais lui montrer ce qu’elle était pour moi. Chez moi, il y a le ticket de son Olympia de 2006 ! En dix minutes, elle m’avait répondu en me disant qu’elle m’avait écoutée et qu’elle avait kiffé ma musique. Je me suis mise à pleurer, c’était trop beau. »

Après une heure d’échanges animés, la jeune orléanaise se montre déterminée, confiante et fragile de par sa profondeur avant de se recentrer vers l’essentiel et de se tourner vers son manager. « On irait pas manger ? J’ai trop la dalle », lui lâche-t-elle avec toute la spontanéité qui la caractérise, devant le rire de l’attablée.

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Face à face Rencontres

Benjamin Epps, uppercut de velours

Après la sortie de son deuxième EP « Fantôme Avec Chauffeur » vendredi 23 avril 2021, l’énergie Benjamin Epps a frappé le noyau créatif du rap français. Sur les productions new-yorkaises du Chroniqueur Sale, aligné sur chacune des pistes du projet, le rappeur secoue l’industrie. Trois mois après les faits, nous sommes allé.e.s à la rencontre de ce nouveau phénomène. 

Après l’entretien, Benjamin Epps s’est prêté à l’exercice du shooting photo. Dans la mythique salle où s’enregistrent régulièrement les Grünt d’Or, notre photographe Ulysse Carbajal a capturé la sérénité de l’artiste. Les clichés sont à découvrir tout au long de l’article.

« Dieu bénisse les enfants, dis à ceux qui pleurent qu’on les entend… », c’est sur ces quelques mots que nous ouvrons la porte du studio d’enregistrement numéro 6 du FGO Barbara, dans le 18e arrondissement de Paris. Assis sur un tabouret, tout près de son DJ, Benjamin Epps rappe et ponctue son morceau d’un atypique « Yeah ! ».  En nous apercevant, le rappeur éloigne son micro, visse sa casquette bleue brodée « NY » et suspend sa répétition. Depuis quelques heures, il interprète et crache ses textes dans une petite salle en imaginant le public qui se tiendra bientôt devant lui. « La toute première date de la tournée, ce sera à Fribourg ! Ils sont super chauds les Suisses », s’exclame-t-il, impatient.

Le 14 juillet 2021 prochain, à l’occasion du festival « Les Georges », il retrouvera enfin les sensations du show. Des sensations qu’il connaît bien et qu’il n’a pas oublié, il raconte : « La scène, j’en ai fait beaucoup au Gabon. J’avais fait la nuit de la musique avec 6 000 personnes. Jouer devant du monde, ça ne m’a jamais vraiment emmerdé. Ce qui m’emmerde par contre, c’est toute la préparation en amont : les balances, bien maîtriser ses textes, donner une performance de qualité. C’est là dessus que je me concentre. D’où cette journée de préparation que j’ai prévue aujourd’hui. Je pense que la scène est LE truc où l’on peut progresser de 0 à 100. Tout dépend de ton rythme de travail. »

Méticuleux, le jeune homme écoute ses propres morceaux dans le train et rappe régulièrement sur ses instrumentales pour dominer son répertoire. Pourtant, pas question d’offrir une prestation trop classique : « Je veux montrer de la prestance. Tu vois Method Man et Redman ? Sur scène, ce sont des bêtes pour de vrai. Tu as aussi des gars comme Nas, Jay-Z ou 50 Cent qui ont un charisme incroyable. C’est comme ça que je le ressens. » Il nous décrit : « Un concert de Benjamin Epps ça va être sombre, tout sera axé sur la performance. Pas de froufrou. Je veux faire une scénographie assez représentative de ma musique avec quelques images derrière moi et des noms de rues qui défilent… Un truc très hip-hop. »

« Quarante minutes d’interview ne sont pas suffisantes pour raconter les vingt-cinq dernières années de ma vie. Même une documentaire Netflix ne le pourrait pas ! »

Benjamin Epps

D’ailleurs, tout près du studio dans lequel nous échangeons, à l’endroit où nous nous rendrons avec lui quelques minutes plus tard pour prendre une série de photos, l’artiste performait pour la première fois son EP « Fantôme Avec Chauffeur » devant les caméras de Grünt. Un premier moment d’adrénaline formateur avant la tournée à venir : « Ce jour là, j’ai ressenti les émotions que j’avais eu la première fois où je montais sur scène avec un public. J’étais stressé alors que y avait personne. Quelques petits couacs sur la prestation, le texte, mais c’était incroyable. C’est pour ça que je veux continuer de travailler pour sentir l’erreur arriver, les petits aspects techniques qui font la différence pour faire une bonne scène. »

En retrouvant ses fans, Benjamin Epps souhaite continuer de livrer son récit en lui donnant encore plus de corps. S’il se raconte déjà beaucoup dans ses interviews, le MC exclut fermement avoir déjà tout confié : « En musique c’est toujours différent. Qu’est-ce qui fait la différence entre l’histoire d’un enfant soldat au Congo et 50 Cent ? C’est que l’histoire est dite différemment. 50 il va te dire : « Je rentre chez le négro, je prends un fusil, je tape le gars, je le mets dans la voiture. » L’enfant soldat, face caméra, il va te dire « C’était difficile, etc. » La beauté du rap c’est que ça te permet de prendre une situation dramatique, triste à première vue et d’en faire de la belle poésie. » Il ajoute, avec un brin d’egotrip : « Quarante minutes d’interview ne sont pas suffisantes pour raconter les vingt-cinq dernières années de ma vie. Même une documentaire Netflix ne le pourrait pas ! »

Pendant un entretien avec Mehdi Maizï dans l’émission « Le Code » d’Apple Music, le rappeur expliquait d’ailleurs vouloir réserver les « grands discours aux grandes occasions ». « Dans mon premier album, je donnerai plus de moi. C’est quelque chose de sacré pour moi. Je disais à un pote qu’Alpha Wann a fait « Alph Lauren » 1, 2, 3… Mais les gens ne parlent que de « UMLA » parce qu’il y a mis son cœur et ses tripes ! Une super cover, un super contenu. » Selon lui, ce format perd peu à peu de son sens premier, perdu dans la frénésie de l’industrie musicale. Il regrette : « Il y a un truc de « c’est facile à faire ». Alors que normalement on pense thèmes, concept… »

Sans s’attarder aux comparaisons, il enchaîne et glisse que son tour viendra bientôt : « Je vais sortir encore un EP cette année et je lâcherai l’album à l’automne 2020. » Un an et demi de travail sur un disque pour lequel Benjamin Epps réserve de grands projets. « J’enregistrerai l’album à New-York. Une semaine pour écrire les titres qui me manque et une autre pour tout enregistrer. Je veux avoir le mood, le grain, New-York quoi ! Il me faut un studio qui a déjà accueilli des légendes pour avoir cet esprit là. Je vais aller y chercher l’inspiration et mes idoles. Je ne suis encore jamais allé dans cette ville, mais je veux réserver le premier voyage pour l’album », dévoile-t-il avec quelques étoiles discrètes dans les yeux. Loin de la pression d’une telle entreprise, l’artiste veut revenir à la source de ses influences pour délivrer un opus qu’il souhaite « intemporel ».

« J’enregistrerai l’album à New-York.

Je vais aller y chercher

l’inspiration et mes idoles. »

Imprégné de hip-hop new-yorkais, il a rapidement été rapproché de rappeurs de la région par le public. Westside Gunn de Griselda Records, Conway the Machine… Les mêmes noms reviennent sans cesse. Loin d’être agacé, il explique vouloir déconstruire ce phénomène : « Les gens disent je rappe comme X, je rappe comme Y. La vérité c’est qu’on est tous influencés. Ce style que tu as là par exemple, de remonter ton pantalon et de faire des ourlets, il y a six ans, personne ne faisait ça. Un groupe de gars a commencé donc tout le monde le fait. C’est comme ça tout le temps et c’est cool. Ici, en France, on veut te mettre dans des cases. L’un de mes cousins m’a envoyé un screen Twitter hier où quelqu’un disait : « Ah c’est cool que Benjamin rappe de moins en moins sur les Griselda type beat. Moi je me disais : « Merde, ces gars-là n’ont pas inventé le rap ! »Tout au long de notre échange, Benjamin Epps se fend d’illustrations pour donner du poids à ses propos. Ce discours n’y échappe pas non plus : « Michael Jackson quand il commence à danser, c’était un élève de James Brown. Personne n’a jamais dit qu’il faisait comme James Brown ? »

Dans les sillons de ses maîtres, Benjamin Epps vibre à la mesure du boom-bap, tout en l’interprétant selon sa vision. « Est-ce que je fais du boom-bap pas chiant ? », s’interroge-t-il en reprenant un morceau de notre question. Il songe quelques secondes en se tenant le menton. « Oui… Je pense que c’est parce qu’il y a du package, de l’attitude, une élocution différente. Je ne dis pas wesh à toutes mes fins de phrases… Ça compte ça pour les gens. C’est pas intentionnel, c’est juste que je m’exprime comme ça. Je ne mets pas la casquette de racaille, c’est subtil. »

Souvent proche de la provocation ou du tacle bienveillant, le battle MC se nourrit de la concurrence. Le 2 juillet 2021 dernier, il s’est ainsi confronté à Dinos sur le morceau Walther PP, présent sur la réédition de « Stamina, Memento ». Avec le rappeur de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), tout droit sorti de l’école des Rap Contenders, il a retrouvé l’énergie de la confrontation : « On ne s’était jamais croisés, c’était génial. le morceau a été plié en quatre heures et demi. On a entendu cette prod (réalisée par le producteur Twenty9, NDLR) et on a rappé. Il y avait ce désir de faire mieux que l’autre. C’est ce que je dégage, la compétition. On voit que j’ai les crocs et j’avais une pression particulière, je me suis dit : « Tu parles, il faut assumer maintenant ! ».

« J’ai plein de grands frères et sœurs et ça m’a rendu fort. Je suis persuadé de pouvoir faire mieux que les autres, je n’ai peur de personne. »

Benjamin Epps

Cette confiance, il la doit à ses proches et surtout à son entourage familial : « J’ai plein de grands frères et sœurs et ça m’a rendu fort. Je suis persuadé de pouvoir faire mieux que les autres, je n’ai peur de personne. Dans ma tête, je me dis que je suis intouchable. » Impossible d’évoquer les proches du rappeur sans évoquer ses parents. Présents depuis ses débuts, leur soutien s’est révélé une arme redoutable pour passer des paliers : « Ça me rend libre dans mon processus créatif. Que je dise cul, chien, bite, salope, mon père adore ça, ma mère adore ça. »

« Tu as des sœurs, des frères ? », nous questionne-t-il, curieux de notre réponse. « Comment tu te sens quand vous vous êtes chamaillés à un repas de famille un 25 décembre ? Le 26, au moment de rentrer, il y a une mauvaise vibe… Alors que quand tu as passé un bon moment, tu as juste envie de rentrer chez toi, de choper une meuf, tu es tranquille. C’est ma posture d’aujourd’hui. » 

En relevant sa casquette pour la première fois, il évoque sa mère, parfois tout aussi inspirée que lui par la culture qui le traverse. Il nous raconte : « Elle a toujours kiffé ce game. C’est une grande fan de Snoop Dogg, c’est le seul rappeur qu’elle connaît bien ! Elle trouve le rappeur atypique, ce sont les nouveaux rockers des années 2000 pour elle. » Partager l’amour du hip-hop en famille, une donnée indispensable pour cet inconditionnel amoureux de la musique qui tient à rester authentique : « Je suis bien avec moi-même parce qu’ils sont bien avec ce que je fais. » Dieu bénisse les parents.

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Décryptages Investigation

Un son, une histoire : Σ. MOROSE, la pièce forte de « QALF infinity »

Avec « Un son, une histoire », Mosaïque s’intéresse aux petites histoires qui font la grande du hip-hop français. Le 28 avril 2021, après presque huit mois d’attente, Damso délivre la deuxième partie de son quatrième album : « QALF ». Perdus au milieu de onze nouveaux tracks, un piano, une guitare et un saxophone se mélangent avec harmonie sur une instrumentale rythmée. Ce titre, Σ. MOROSE, est devenu en quelques jours l’un des morceaux les plus marquants de la carrière du rappeur bruxellois. Pour mieux comprendre la recette de ce succès, nous avons contacté l’un des deux producteurs du titre, Elvin Galland, et le saxophoniste Dieter Limbourg.

En juillet 2018, Damso vient de libérer la troisième pièce de sa discographie : « Lithopédion ». Pourtant, le rappeur ne prend pas de pause et pense déjà les premières pierres de « QALF ». Il réunit alors plusieurs musiciens dans le studio ICP à Bruxelles pour une session studio. Elvin Galland fait parti d’entre eux. Le producteur a été convié par John Hastry (fondateur de l’ICP, NDLR) et ne sait pas encore ce qui l’attend. Il nous raconte : « On ne m’avait même pas dit avec qui j’allais bosser. Damso était là. Le beatmaker Ikaz Boi devait nous rejoindre mais il n’était pas encore arrivé. J’étais venu en tant que pianiste mais je lui ai lâché « Je fais un peu de prod, si tu veux en attendant je te fais écouter deux trois trucs ? » »

C’est ainsi qu’Elvin sort la première maquette de Σ. MOROSE et la présente à Damso. « Je lui ai fait écouter et il a kiffé tout de suite. J’avais mis un synthé de guitare au début, une basse et des batteries que Ikaz Boi a changé. »

Écoutez la première maquette de Morose, composée par Elvin Galland.

Finalement, lors de la session, tous se calent sur son instrumentale. « On s’est mis à nos instruments et on a tous jamé dessus (improvisé, NDLR). On s’est amusé. J’ai fais le piano et les petites mélodies que l’on entend sur les refrains. Le guitariste Jean-Marie Aerts a gratté un peu et le saxophoniste est venu poser son solo. »

À la fin du morceau, une mélodie de saxophone retentit et vient boucler le morceau. Une prise de risque remarquée lors de la sortie du titre. Dieter Limbourg, saxophoniste du groupe OtoMachine, a été contacté spécialement pour l’occasion. Au téléphone, le musicien nous raconte : « Il m’a fait écouter la musique, il y avait plusieurs prods. Il m’a laissé faire et j’ai improvisé. » Pour lui, poser la mélodie d’un instrument à vent sur un beat rap n’est pas une contrainte. Il n’a pas été surpris par ce choix artistique : « Le hip-hop est très connecté au jazz. Cela représente d’autres complexités rythmiques, mais je me suis très bien adapté. »

Pendant la session, Elvin Galland questionne Damso sur sa volonté d’instrumentaliser un peu plus sa musique : « ll m’a expliqué qu’il voulait faire des choses différentes, changer de vibe et de manière de bosser. À ce moment là, il n’avait rien en tête de précis, mais il voulait des aspects un peu plus jazz, plus musical. Se réunir entre musiciens, c’est quelque chose de plus rare dans le rap aujourd’hui. »

Le rappeur propose ensuite une pause à ses invités et commence à écrire avant de poser un couplet. « Ça l’avait inspiré », se rappelle Elvin. Vers 18 h, Damso met fin à la session : « J’ai un peu mal à la tête, on a de la matière, vous pouvez rentrer chez vous. »

Deux ans plus tard, après avoir enregistré ses voix avec Jules Fradet et envoyé le titre au mixage chez Nk.F, il dévoile Σ. MOROSE le 28 avril 2021 sur la tracklist de « QALF infinity ». Très rapidement, le morceau se hisse en tête des classements et devient le son le plus écouté en 24 h sur Spotify France en 2021. Devant ce succès, une version clippée a dores et déjà été annoncée par l’artiste lui-même.

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Décryptages Investigation

PH Trigano & Phasm, les chefs d’un orchestre hors du commun

Pour favoriser la création, les artistes se réunissent parfois en résidence autour d’une œuvre pour la développer et la peaufiner. C’est dans ces conditions que le groupe bruxellois L’Or du Commun a donné naissance à leur deuxième album :  « Avant la nuit », disponible ce vendredi 14 mai 2021. Pour travailler la matière musicale et concentrer leurs textes dans quatorze titres cohérents, les trois rappeurs se sont entourés des producteurs et réalisateurs PH Trigano et Phasm. Interrogés chacun de leur côté, les deux musiciens, aussi colocataires, ont fouillé dans leurs souvenirs pour nous raconter plusieurs semaines de travail et de composition. Pour eux, le mot d’ordre est clair : innover et revenir à l’essence même de ce qui fait la musique pour sortir un disque unique.

« On était complètement coupé du monde. Pas de réseau, des vaches, la totale. Notre seule sortie du jour, c’était pour aller faire les courses », raconte le compositeur PH Trigano. Perdu dans les hauteurs des Ardennes, un studio discret laisse échapper des nappes de synthé de l’une de ses fenêtres. À l’intérieur : des musicien.ne.s, des instruments, des producteurs, des machines, des artistes et de l’énergie. C’est pour mieux créer qu’entre novembre 2019 et juin 2020, Primero, Loxley et Swing, le trio de L’Or du Commun, se réunissent en résidence pour élaborer une nouvelle œuvre. Ils se retranchent ainsi entre les murs du studio GAM pour dessiner les traits d’un deuxième album attendu :  « Avant la nuit ».

Avec eux, les musiciens PH Trigano et Phasm mènent en tandem la réalisation et la production de l’opus. « On était dans une baraque à l’ancienne. L’acoustique a été faite dans les années 1970. Ça rend l’écoute vraiment chouette. Il y aussi un piano droit qu’on a pas mal utilisé et la salle de prise est cool. C’est à moitié roots mais techniquement c’est parfait. Le studio n’est pas clinquant mais les prods qu’on peut y faire sonnent bien parce que tu entends tout », décrit PH Trigano. Un cocon musical dont il a préféré taire l’adresse exacte pour garder l’endroit secret, réservé aux quelques connaisseur.se.s.

Dans cette scène, aux allures de huit clos, l’équipe a décidé de concentrer ses forces pour achever le disque.  « L’Or du Commun a choisi de s’ouvrir à de nouveaux beatmakers après avoir beaucoup bossé avec Vax1. Ils voulaient trouver de nouvelles couleurs et ne pas s’enfermer », explique Phasm. PH Trigano nuance : « S’ouvrir oui, mais ça pose aussi des problèmes. Tu te retrouves avec des prods de plein de gars différents. À la fin tu dois tout relier. » Pour faire le lien, le groupe fait appel aux deux producteurs, capables de comprendre les besoins de chaque morceau et de proposer des solutions.

Empreints d’inspirations américaines, les deux hommes, également colocataires, se complètent. Tandis que le chef d’orchestre du projet d’Ichon « Pour de vrai » maîtrise la mélodie, l’autre se distingue dans l’art de la percussion. Phasm précise : « J’étais surtout l’ingénieur son, j’enregistrais les voix et je prémixais les tracks. PH était plutôt sur les compositions et les arrangements. Les membres de L’Or du Commun sont très exigeants et savent exactement ce qu’ils veulent. On a été le tampon décisionnel pour pouvoir avancer et choisir ce qui allait fonctionner le mieux. »

« Terminer un album, c’est comme finir de construire une maison. Il faut peaufiner les fondations, élever les murs, peindre, c’est ça le délire », image PH Trigano. Et pour obtenir une architecture cohérente et uniforme, les deux beatmakers centralisent les travaux en proposant un univers sur mesure pour porter la mélancolie bien connue des trois rappeurs, mais aussi en apportant une atmosphère nouvelle. Un cocktail qui fait le lien entre l’ADN du groupe dans des morceaux comme C’est Dingue ou Négatif et un vœu de renouveau. Le musicien barbu poursuit : « On a amené des touches RnB dans les morceaux Sable ou À l’aube par exemple. On a aussi rajouté un côté organique avec l’utilisation du piano droit qu’on avait sur place et qui est très liant dans cet album. On en retrouve dans Nuit d’hôtel, Inertie, Pollen… Ça s’adapte à leur identité rap qui n’est ni du kick permanent, ni de l’ultra moderne à la Laylow. »

Sur les rails de cette direction artistique, les deux producteurs n’hésitent pas à revisiter complètement des maquettes déjà enregistrées. C’est le cas du morceau Inertie, la septième piste de la tracklist. « À la base, il y avait des couplets de Primero et de Loxley sur une prod trap de Dolfa, se souvient Phasm. On savait que c’était pas ça qui allait mettre en valeur le texte. On en a fait un morceau musical avec un piano et une batterie progressive, alors que c’était du pur rap. Et c’est ce travail qu’on a fait sur tous les tracks, à la manière d’un album de Kendrick Lamar ou du dernier Damso : « QALF ». On était tous effrayé de proposer quelque chose qui ressemblerait à une œuvre qui a déjà été faite. »

Guidés par un souci de l’instrumentalisation, les deux compositeurs mettent de côté les logiciels de production pour revenir à la raideur des notes imprimées sur le papier et posées sur un pupitre métallique. Sur les morceaux Pas de regrets, Ciel rouge et Inertie, ils choisissent ainsi d’inviter un quatuor de musicien.ne.s avec une contrebasse, un alto, un violon et une flûte. « C’était magique, confie PH Trigano avec enthousiasme. Ce sont des instruments que l’on entend peu dans le rap. On a tout composé et ils ont joué nos partitions. C’était une idée de Phasm et un vrai plaisir en tant que producteur. »

« C’était magique. Ce sont des instruments que l’on entend peu dans le rap. On a tout composé et ils ont joué nos partitions. »

De la même manière, ils préfèrent opter pour l’enregistrement de véritables hit-hats (ou Charlets, instrument de percussion composé d’une paire de cymbales, attachée à une batterie, NDLR) sur le titre Pollen pour retrouver des sonorités plus authentiques. Sur ce même morceau, L’Or du Commun s’offre d’ailleurs la présence de Roméo Elvis, révélé au grand public grâce à ses collaborations avec le groupe. Autour du piano droit du studio GAM, toute l’équipe participe à la composition du track : « On cherchait les accords ensemble, c’était chanmé. Tout le monde kiffait. C’est le manager de l’ODC qui a fait la topline du refrain. On avait pris deux verres de vin et il a voulu poser sa voix sur de l’auto-tune pour se marrer. On lui a mis la prod de Pollen et il a fait un putain de refrain. J’aime les histoires comme ça, c’est ça la musique, c’est humain ! », raconte PH Trigano.

Sur le deuxième featuring de l’album, Banane, qui mêle les voix de Caballero, Zwangere Guy et Roméo Elvis pour un all star Bruxelles, le compositeur dit avoir été impressionné par la performance de l’auteur de « Chocolat » : « Avec Phasm, on a fait la prod en trente minutes. Il écoutait et n’a pas arrêté d’écrire. Au bout d’un moment il a fait « je peux aller rec ? », et il a posé sa partie en deux ou trois prises. Roméo a tué ça. Sur le coup, on se disait qu’il fallait qu’on lâche une bastos. Il y avait un peu de pression, mais positive. » Lorsqu’on lui demande si le pari est réussi, il répond sans détour : « Le morceau est très bon. C’est une prod très cainri avec des influences Kanye West : des couplets sombres, une prod qui switch pour apporter un rayon de soleil de gospel et des voix samplées. »

Une fois la résidence terminée, les quatorze maquettes prennent la direction du studio de Jules Fradet pour le mixage. Mission accomplie pour les deux Belges, la tête pleine de musique et de souvenirs. PH Trigano ajoute, penseur : « Tu ressors de ça, t’es au top. C’est comme de la méditation. Tu as bien mangé, bien dormi, tu regardes des films le soir, parfois les étoiles, tu fais des chichas… Des moments qui te rajoutent des points de vie plutôt que de t’en ôter. »

La réalisation de la cover

La pochette de « Avant la nuit » a été réalisée par le photographe Romain Garcin. Il raconte point par point les étapes de son travail.

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