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« JVLIVS II » : le braquage de la composition

Le Vésuve vient de rentrer en éruption. SCH a dévoilé la deuxième partie de « JVLIVS », vendredi 19 mars 2021, et enchaîne les certifications. Porté par le succès de Bande organisée, il propose une nouvelle fenêtre sur son univers mafieux et corrompu avec une batterie de compositeurs, bien plus nombreux que sur le premier volet. Ils se nomment DJ Ritmin de la Katrina Squad, Hood Star, Enigma, Shaz ou encore Stef Becker, et tous ont participé à l’édifice « JVLIVS ». Pendant plusieurs jours après la sortie du disque, nous avons échangé avec ces maîtres du son par téléphone. Covid-19 oblige. Chez chacun d’entre eux, nous avons retrouvé la même surprise devant le succès du projet et la progression de SCH. Ils se sont appliqués à nous raconter les coulisses de la conception musicale de cet album, œuvre angulaire de la carrière du rappeur d’Aubagne.

Cheveux au vent, Beretta à la ceinture, JVLIVS fait face à la mer. Derrière des lunettes de soleil qui dissimulent un regard vicieux, il surveille les derniers containers se faire acheminer sur le port de Gibraltar. En troquant sa fourrure pour un costume en damier, taillé sur-mesure par les plus grand.e.s couturier.ère.s d’Andalousie, il respire d’autres ambitions. Plus de terrain, plus de conquête. Le prince de la mafia marseillaise est affamé… Et il a le bras long. Habile pour découper le cigare et les têtes ennemies, il sait aussi s’entourer de mercenaires d’expérience pour mieux asseoir son charisme et sa fougue. Le S s’entoure de solides collaborateur.rice.s, prêt.e.s à tout pour porter haut les couleurs de la cité phocéenne dans le monde.

DJ Ritmin est l’un d’entre eux. Déjà architecte du premier tome, le compositeur s’est aligné de nouveau avec le collectif de la Katrina Squad. À la réalisation de cette nouvelle entreprise mafieuse, le producteur a pris la mesure d’un changement de décor. La consigne : quitter la Sicile et ses mandolines italiennes, pour la chaleur étouffante du Maghreb et de l’Espagne. Au téléphone, le Toulousain nous retrace la genèse du périple : « Tout a commencé avant la sortie de « Rooftop ». Guilty (Katrina Squad) et SCH ont convenu ensemble de la nouvelle ambiance de « JVLIVS II ». J’ai fait la première instrumentale dans la foulée. Une prod très orchestrale et mythologique : Gibraltar. » 

Imprévisible, le rappeur s’envole avec quelques compositions et se fait plus discret. C’est seulement quelques mois avant la sortie de l’opus qu’il retrouve le beatmaker pour achever le travail des interludes. « Il fallait que j’ai toutes les maquettes de l’album pour réaliser La battue et Le coup d’avance et pouvoir faire le lien entre les morceaux. Ensuite, Furax Barbarossa a écrit le texte sur ma musique et José Luccioni, la voix française d’Al Pacino (acteur principal du film « Le Parrain », NDLR) a posé sa voix. Pour cela, nous avons appliqué la même recette que pour le premier volet de « JVLIVS », explique DJ Ritmin avec son accent ensoleillé.

Au moment où j’ai lancé la prod de Loup Noir dans le studio, tout le monde était choqué. Plus un mot. Koffs qui était là pour l’écoute disait que c’était génial. SCH a commencé à gratter tout de suite.

– Hood Star

Même recette, même méthode. L’artiste opère toujours avec rigueur pour parvenir à ses fins. La tête chargée des films de bandits qui ont bercé son enfance, SCH veut faire vivre son héritage grâce aux images. L’exigence est donc de mise lorsqu’il s’agit de sélectionner les lignes de notes qui donneront vie à son récit. C’est pendant cette quête que le hors-la-loi a croisé la route d’Hood Star, l’auteur de Loup Noir. La bonne fortune diront certains. « Au moment où j’ai lancé la prod dans le studio, tout le monde était choqué. Plus un mot. Koffs qui était là pour l’écoute disait que c’était génial. Le S a commencé à gratter tout de suite et s’est enfermé dans son cocon. On savait qu’il voulait écrire quelque chose de profond », se souvient le producteur avec fierté. Il reprend : « Pendant qu’il écrivait, il n’arrêtait pas de répéter qu’il voyait le rappeur Lino (Ärsenik) sur l’instru. En trente minutes, le premier couplet était posé. »

Avec quelques battements de cœur, un électrocardiogramme plat et une envolée de batterie et de violons, le beatmaker propose, sans le savoir, l’outro de la bande originale du projet. « Pour composer Loup Noir, je me suis fait une histoire dans ma tête. La prod raconte quelque chose. Je n’avais pas encore bossé avec un artiste à l’univers cinématographique. » Un jackpot pour celui qui explique s’inspirer « de musique de films, et surtout des morceaux d’Hans Zimmer » (« Pirates des Caraïbes », « Interstellar », « Gladiator », NDLR).

En cinq années de crime, les côtes méditerranéennes sont désormais siennes. Pourtant, SCH le sait, étendre son territoire rime avec prise de risque. Le plan s’est dessiné comme une évidence : il devra traverser de nouvelles zones de danger. Pour anticiper le massacre, le truand s’est armé de productions inédites, qu’aucun.e ne l’aurait imaginé choisir. Lors d’un séminaire à Toulouse, Enigma fait parti des nombreux compositeur.rice.s réuni.e.s autour du rappeur. C’est à cette occasion que le titre Euro voit le jour. 

Le beatmaker qui lui avait envoyé la prod trois mois auparavant explique avoir été surpris par son choix : « Je ne pensais pas qu’il la garderait. J’ai utilisé des sonorités différentes de ce qu’il utilise d’habitude. La voix que l’on entend est un sample d’une vieille mélodie japonaise. » En studio, il assiste discrètement au travail de la rappeuse Meryl qui pose un air sur sa maquette : « Elle était là pour proposer des toplines à SCH. Dès qu’elle est passée sur ma prod, il a décidé d’écrire dessus. »

Quelques temps après la sortie de « Rooftop », DJ Ritmin compose Marché Noir et fait un constat similaire. Le kicker veut sortir des cadres. Le producteur s’étonne : « J’ai été désarçonné par son choix et par son flow sur le premier couplet. On s’attend à ce qu’il soit mélodieux, mais il découpe. Il est simple, tout en étant décalé. J’ai su en retravaillant la maquette au studio que ce serait un gros track. » 

Même son de cloche chez le musicien Shaz, l’un des artisan.e.s de l’opus. Le S n’hésite pas à s’extraire de sa zone de confort artistique pour provoquer le succès. Il confirme : « 90 % des rappeurs ne poseraient pas sur certaines de ses prods. C’est le cas de Crack, avec sa rythmique à trois temps, très technique et perturbante, mais aussi sur Plus rien à se dire », morceau qu’il a lui-même composé. Sur ce titre en deux parties, le beatmaker a commencé par superposer « une nappe de synthé, une progression d’accords classiques avec une texture cloud et des guitares presque PNL dans l’esprit ». En s’appuyant sur les basses, il ouvre le son sur « des sonorités house et mélancolique ». Grâce à ces quelques notes, le mafieux signe un retour en ville. Un virage assumé vers Marseille et la vivacité de ses BPM. « C’est malin de choisir Plus rien à se dire pour faire une transition douce vers son featuring avec Jul », ajoute Shaz.

L’alchimie de sa voix, son charisme et sa prestance sur des productions marseillaises est très bonne. La première fois que j’ai l’ai vu sur ce genre de prod, c’était pour L’étoile sur le maillot (« 13 Organisé ») et j’ai été impressionné.

– Stef Becker

Tête baissée, JVLIVS fait les cent pas sur le vieux port. Discret, il attend une mystérieuse cargaison. Au loin, sur les hauteurs de la ville, Notre-Dame-de-la-Garde semble surveiller la scène. Il n’est jamais parti bien longtemps. Le mal du pays, les chants du Vélodrome, le sud l’a rappelé à l’ordre. Pour graver son empreinte marseillaise dans le deuxième volet de ses mémoires, il a fait appel à de nouveaux voyous. Stef Becker, producteur de cinq titres de « 13 Organisé », se retrouve ainsi convié à la fête et compose Assoces et Fantôme. « Jul m’avait bloqué la prod de Fantômes avant de la donner à SCH. J’étais honoré que Le Rat Luciano soit sur le featuring. Lorsque Jul m’a fait écouter le son, je ne savais pas qu’il avait aussi posé dessus. Il n’était pas prévu au départ. J’ai eu des frissons ! », raconte le beatmaker avec enthousiasme.

Très intégré à la scène rap marseillaise, il juge maîtrisé le virage musical décidé par le rappeur : « C’était risqué de choisir des sonorités éloignées de l’univers de l’album. J’ai senti que beaucoup étaient très sceptiques de me voir, tout comme Zeg P (Mode Akimbo), annoncés sur la tracklist. Pourtant, l’alchimie de sa voix, son charisme et sa prestance sur des productions marseillaises est très bonne. La première fois que j’ai l’ai vu sur ce genre de prod, c’était pour L’étoile sur le maillot (« 13 Organisé ») et j’ai été impressionné. » Une nouvelle direction artistique qui tient compte des ses récentes expériences en studio et qui semble dessiner la troisième et dernière page de l’histoire. 

Sous l’ombre d’un chêne centenaire, tout au bout de l’A7, le mafieux enlève ses lunettes de soleil et se penche sur la tombe de son père. Sa dernière visite remonte à bien longtemps. S’il n’échappe pas à la culpabilité, lui et ses compères viennent de conquérir un nouveau terrain, encore plus large que les terres méditerranéennes. Marseille brille, et ça, il le sait, Otto en serait fier.

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« Everything Tasteful », le bon goût de la production

Un an et demi après « Le son d’après », Lala &ce dévoile son premier album studio : « Everything Tasteful ». Une performance musicale détonante, auréolée par la présence de quinze producteurs autour d’un projet qui possède autant de visages. Immersion dans les coulisses de la production d’un album différent. 

Derrière la vitre du studio, Lala &ce murmure. Calme et sereine, elle repousse ses dreadlocks d’une main et agite l’autre sur la pulsation d’un beat langoureux en tendant ses lèvres vers le micro. PH Trigano, assis de l’autre côté du studio, pose les premiers accords et assemble les fragments de ce qui fera bientôt naître le morceau Parapluie. Ce moment de musique mars 2020, presque un an avant la sortie d’« Everything Tasteful », le compositeur nous l’a raconté. « C’était magique. Ce genre de moment où tu oublies le temps. Nous avions la même vision et c’était très instinctif. Elle a écrit instantanément sur l’instrumental. Le titre ne ressemble à aucun autre, une sorte de disco track futuriste. Il rejoint sa proposition musicale unique en France », confie-t-il.

Accrochée à des notes célestes et des flows en suspension, Lala &ce, fidèle à son ivresse existentielle, fracasse les atomes crochus de sa sensualité. Le sachet de roses fanées toujours dans une poche, la rappeuse entrouvre une nouvelle porte de son univers planant et brumeux. Si le bon goût demeure le mot d’ordre du disque, la table de mixage de la pochette rappelle celui des ses architectes. Machines allumées et casques vissés sur les oreilles, les producteurs alignés sur la tracklist occupent une place centrale dans l’âme des quatorze pistes. Ils donnent le ton d’un nouveau virage de l’artiste lyonnaise, en quête de grandeur pour une musique encore discrète, bien que particulièrement signée et identifiable. 

L’ouverture sans concession

Un virage emprunt d’éclectisme où chaque titre trouve son compositeur. Façon « Black album » de Jay-Z. Touche par touche, l’identité de Lala &ce devient insaisissable. Si l’environnement cloud du « Son d’après », encore dans les pas du collectif 667, semblait recouvrir plus de noirceur, « Everything Tasteful » laisse désormais place à plus de lueurs dans le sillage du single Show Me Love, produit par Mookice. Le beatmaker explique : « Lala voulait faire résonner la fin de la tracklist et m’a demandé un afrobeat. Je travaille parfois avec des guitares et j’ai trouvé cette boucle très enivrante. » Un vœu d’ouverture sans dénier la concession. Un pari risqué et relevé grâce à l’attention que porte la rappeuse à l’instrumentalisation de l’opus. Le grain plus aéré de productions comme In Luv Again (composée par BLVTH x TAIIME), avec des drums ensoleillées et un rythme curieusement vif, se mêle à son timbre fuyant et à son texte parsemé d’onomatopées.

« Je suis dans d’autres fréquences, j’ai pas l’même signal », murmure-t-elle au début de Viral. Toujours aux prises du chopped and screwed (une technique de remix du hip-hop qui ralentit le tempo entre 60 et 70 battements par minute, NDLR), la rappeuse siffle sa différence sur des productions trap sur mesure qui viennent simuler les effets de la drogue et de la lean (mélange d’une boisson à des comprimés codéinés, NDLR). Le mix d’un piano, d’une 808 (boîte à rythme, NDLR) et d’un kick puissant, accueille ainsi son flow nonchalant qui rencontre le charisme de celui de l’artiste américaine S3nsi Molly. Pour l’occasion, Lala &ce a souhaité rappeler Konnorkilla, déjà auteur de l’instrumental de SuperSweet16 sur son projet précédent. Il raconte : « Elle m’a demandé un son sale qui tabasse avec une grosse basse. Elle a tout de suite aimé. Elle est plutôt du genre à prendre les prods telles qu’elles sont, sans trop les modifier. J’ai pu m’exprimer, tout en collant à son univers. C’est aussi comme cela que les traits de son art se renforcent. »

Dans le rap français, il y a toujours eu ceux qui faisaient différemment : Klub des Loosers, MC Solaar… Lala est de ceux là. »

PH Trigano

En chevauchant l’atmosphère de ses chefs d’orchestres tout au long de l’album, elle laisse les inspirations se mélanger. Sur Juju, la guitare, la flûte slow motion et la basse se superposent à son kick planant. Le beatmaker Clinton explique avoir été surpris par son interprétation : « J’ai pensé la prod avec une ambiance western, comme si deux cow-boys s’affrontaient. Elle y a finalement apporté une touche personnelle qui n’a rien à voir. C’est cette réappropriation des styles que l’on retrouve à travers « Everything Tasteful ». Elle ajoute même une chute de studio à la fin du titre : « Là ça fait combien ? 1 minute 40 ? J’crois on avait à peu près laissé genre 2 minutes comme ça max, tu vois ? ».

L’absorption de ses influences

Un lâché prise artistique, aussi spontané qu’il semble contrôlé. Derrière des sonorités millimétrées, l’artiste entend cultiver une élocution engourdie et un mélange des langues qui laisse libre l’interprétation de ses textes. Après avoir travaillé sur le morceau Parapluie, le compositeur PH Trigano fait le même constat : « Elle est tellement décomplexée que tu n’entends qu’elle. Elle ne fait penser à rien d’autre qu’à elle-même. Dans le rap français, il y a toujours eu ceux qui faisaient différemment : Klub des Loosers, MC Solaar… Lala est de ceux là. »

Des influences discrètes qui transpirent toujours autant la fièvre du rap américain. Celle qui a découvert l’auto-tune avec le rappeur T-Pain assume un flow conquérant qui doit beaucoup à la mentale d’outre-Atlantique. C’est ainsi sans surprise que la Lyonnaise sample deux extraits d’une interview de Lil Wayne entre les couplets de Dodow&ve.

Avec ce deuxième projet, Lala &ce continue de parier sur sa signature et sur une musicalité enrichie par son entourage, son audace et son identité. « Everything Tasteful » dresse ainsi le portrait d’une jeune femme devenue porte-étendard d’une scène nichée, qu’elle souhaite voir exploser un jour auprès du grand public. Après avoir invité avec ambition un producteur par track, l’exploration d’un opus plus rigide et plus exigeant dans sa construction se dessine comme une prochaine étape dans sa carrière. Pour toujours gagner plus de goût.

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Dinos : le punchliner est-il devenu lyriciste ?

Considéré comme l’une des plumes les plus remarquées dans le paysage actuel du rap français, Dinos avance vers son troisième album studio. Baigné dans la frénésie des Rap Contenders qui ont marqué son style, le rappeur est-il de ceux que l’on classe parmi les « lyricistes » ? Décryptage.

« J’en ai marre de faire de la punchline. J’avais envie d’écrire ce que j’avais sur le cœur, c’est pour ça que j’ai enlever Punchlinovic », confiait Dinos à Booska-P pour la sortie de son premier album « Imany », en 2018. Avant d’amputer de moitié son nom d’artiste et d’adopter un spleen esthétique qu’il ne lâchera plus, le rappeur de La Courneuve se jouait de la langue et des jeux de mots dans des battles effrénées. Il est l’une des révélations de cette jeune génération de kickers a cappella.

Génération Rap Contenders

Les gants de box levés pour crier victoire, le jeune Jules a tout juste 17 ans et s’agite déjà avec énergie sur le ring des Rap Contenders. Pendant plusieurs années, il affûte un sens de la formule incisif qui n’est pas sans se faire remarquer, animé par l’intensité des face-à-face avec d’autres MC locaux. 

Le train passe et le rappeur ne rate pas le départ. Signé dans la foulé sur le label Def Jam, il dévoile rapidement un premier EP intitulé « L’alchimiste », pour rappeler l’ouvrage de Paulo Coelho du même nom. « Jeune et ambitieux », il use de la recette qui avait fait son succès pendant ses joutes hip-hop. Une overdose d’égotrip, de punchlines et de références qui trouve un écho moins probant sur ce projet de douze titres, trahissant la jeunesse de ce premier jet.

Un an passe et le gamin de La Courneuve prend du galon. La vingtaine et une première partie d’IAM à l’Olympia en poche, il rejoint Capitol Music France et passe un premier cap lyrical avec son deuxième EP : « Apparences ». Toujours aussi nonchalant et lay-back, Dinos semble avoir gagné en expérience.

Quelques formules fanées n’ont pas encore quitté son répertoire, mais son personnage prend forme et il éparpille ses fulgurances avec plus de parcimonie et de justesse. Une progression qui s’accompagne d’un premier succès : celui du morceau Namek qui trouve une résonance particulière auprès de son public naissant.

Le tournant « Imany »

La bascule s’effectue avec un vrai gain de maturité. Entre 2015 et 2018, Dinos quitte la scène et se réfugie en studio. Trois ans de retrait et de travail, pendant lesquels il écrira l’équivalent de « trois ou quatre albums » pour proposer une formule finale, noire et blanche : « Imany ». Le premier extrait, Flashé, témoigne d’une mue artistique. Il trouve alors un nouveau ton et donne de l’espace à un style sophistiqué et élégant.

En quittant le Punchlinovic, Dinos rompt avec l’école de la punchline qui avait été la sienne. Ses textes, toujours aussi parsemés de références au rap français, se diversifient. À l’occasion de la sortie du disque, il expliquait au journaliste Yérim Sar vouloir « arrêter de rapper pour les rappeurs, mais pour toucher le cœur des gens ». Celui qui se qualifie lui-même de « bousillé du rap », attentif à la technique et au détail, trouve un juste milieu.

Il muscle ses rimes avec des textes mieux sentis. Quintessence de ce virage : le morceau Hiver 2004. Sur ce track produit par Twenty9, il reprend avec poésie le regard qu’il portait à onze ans sur son environnement défavorisé. Même constat pour Placebo, présent sur la réédition de l’album, où son spleen se dessine avec des contours plus affinés.

Dinos propose aussi des textes beaucoup plus intimes dans lesquels il rappe à cœur ouvert, sans forcer le trait ni les images d’analogies maladroites. C’est notamment le cas dans le titre Helsinki où il incarne son ex-copine qui lui laisse un message sur son répondeur. Si quelques rimes « balourdes » pointent toujours le bout de leur nez et laissent une trace de ses jeunes fulgurances, le rappeur n’est plus le même.

Le lien entre les mots et l’émotion

La sortie de « Taciturne », l’année suivante, vient apposer un tampon sur son son nouveau statut. Il mêle alors l’héritage de Booba, samplé sur l’intro du projet, à la sensibilité devenue une couleur à part entière. Dinos se veut aussi plus épais dans ses approches. « J’parle en palpitant, en balbutiant, il m’a fallu des chaînes en or pour me rendre compte que j’suis esclave du temps », lâche-t-il dans Les cailleras prient pour évoquer l’aspect éphémère de la célébrité dont il est aujourd’hui tributaire.

Est-il alors de ceux que l’on considère lyricistes ? La définition du terme, sur laquelle chacun peut s’accorder, met l’accent sur la faculté à établir un lien profond entre les mots et l’émotion, le fond et la forme. Il ne fait alors pas de doute que Dinos s’inscrit désormais dans cette lignée de rappeurs qui mêle la technicité de la poésie à leurs textes.

S’il se distingue moins spécifiquement dans cette catégorie que certains piliers du genre comme MC Solaar, IAM ou Oxmo Puccino, l’artiste se différencie toutefois par un sens de la formule accessible. Il élargit ainsi le spectre de ce qui définit le parolier par excellence se définissant lui-même comme « le nouveau Solaar » (On meurt bientôt).

Son troisième album studio, « Stamina, », est l’occasion pour lui de continuer à élever sa plume comme l’une des plus distinguées du rap français. Le projet, qualifié par l’interprète lui-même, comme « le meilleur de toute sa vie », est alors très attendu en la matière.

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Il était une fois « Trinity » – Épisode #3

Les épisodes 1 et 2. À découvrir sur Mosaïque.

– ÉPISODE 3 –

De nouveau projeté contre l’asphalte, Laylow se réintègre progressivement. Quelques gouttes de pluie viennent s’accrocher à ses cheveux bouclés. Le vent glacé qui lui fouette la peau le ramène brutalement à la réalité. Il est de retour dans le monde réel et s’est extirpé du logiciel de stimulation dont il était l’hôte depuis plusieurs heures. Il remarque que la molette incrustée dans son torse est toujours accrochée à lui.

Quelques mètres plus loin, des bruit de pas se font entendre. En tournant le regard, il aperçoit une homme affublé d’une veste poussiéreuse et d’une pantalon trop large déchiré.

– « Vous n’auriez pas une petit pièce ? », demande-t-il avec simplicité.

– « Non, désolé je n’ai rien », répond Laylow soupirant, encore pensif.

« Mais, jeune homme, tu as quoi là, dans ta poche ? Tu as du whisky là ? »

– « Oui c’est du whisky. »

– « Tu m’en donnes un peu ? »

Sortant la bouteille qu’il avait conservé depuis la soirée de sa rencontre avec Trinity, il la débouche et lui verse quelques brides d’alcool dans un verre de fortune. Sans doute originalement destiné à mendier.

– « Tu sais, moi à l’époque  j’étais comme toi, j’étais bien. Puis un beau jour, j’ai tout perdu. »

Assis en tailleur, le vieil homme commence son histoire. Lui qui avait il y a quelques années encore, un emploi stable, une femme et une fille, a rapidement entamé une descente aux enfers suite à un licenciement brutal. Déprimé, il tombe en désuétude et rentre dans une spirale sans fin. Alcool, jeux vidéos, joints… Il s’enferme. Dix-huits années passent. S’il pointe régulièrement aux Assedic, il ne parvient pas à retrouver un travail et sa motivation s’évanouit. Sa femme qui travaille sans relâche pour tenter de faire vivre le foyer et sa fille de 13 ans sombre tout autant. Croulant sous les impayés, c’est finalement un huissier qui viendra faire une saisie de leurs biens. La famille abîmée se sépare et l’homme se retrouve ainsi à la rue.

Abbasourdi par la violence de la réalité qui vient de lui être décrite, Laylow ne pense plus qu’à une seule chose : se reconnecter avec le logiciel pour retrouver la plénitude qu’il ressentait, telle une drogue. Il coupe court.

« Ah ouais, elle est spéciale ton histoire. Bah bonne continuation. »

Sans écouter les exclamations du sans-abri qui lui conjure de rester avec lui, il reprend sa route. Au coin d’une ruelle sombre, il s’adosse à un mur et appuie sur la molette qui s’illumine d’un vert métallique.

Dans sa tête, la voix digitale de Trinity résonne. Elle semble terrorisée :

– « Me touche pas. Me touche je te dis ! Dégage ! Y a rien dans toi, y a rien ! », ajoute-t-elle.

Alors que la molette devient de plus en plus brûlante, il en détache sa main. Le profond mal-être qui agite depuis des années le jeune homme pousse le système à le rejeter, tel un virus. Il tente de maintenir le contact et la supplie en murmurant de pouvoir revenir. Une larme coule le long de sa joue. 

« Maintenant qu’elle a goûté le poizon, elle veut plus rien d’autre. Elle veut plus rien voir, elle veut plus rien croire », sanglote-t-il. 

D’un coup sec, il avale plusieurs gorgées d’alcool et termine sa bouteille. Il la fracasse contre le mur et l’abandonne. En marchant la tête baissée d’un pas plein de frustration et de colère, il se laisse songer. Désinhibé par l’alcool ingéré, des brides de sa vie monotone et filiforme s’entremêlent et se mélangent.

« Dans cette vie ou dans une autre, c’est trop la merde. J’ai d’l’ambition mais mes problèmes me ramènent », s’avoue-t-il à lui-même.

Ancré dans la monotonie sans saveur de son quotidien, Laylow est conditionné par son environnement dont il ne parvient pas à s’extraire pour évoluer. S’il ne manque pas d’ambition, ses tentatives de projet ou d’innovation ont trouvé porte close. Jeune informaticien, il tente sans relâche mais demeure en échec, dans un monde cruel où les relations humaines sont aussi toxiques que complexes et où l’échec social peut mener à la marginalité. Tout comme le vieil homme qu’il a croisé quelques minutes plus tôt.

Arrivé au milieu du Pont-Neuf, situé en plein centre-ville de Toulouse, il s’y arrête et contemple la Garonne. Il repose sa main sur la molette qui clignote toujours faiblement, dans un dernier effort. Complètement ivre, il imagine Trinity dans les bras d’un autre homme, paniqué à l’idée qu’elle ait pu déjà refaire sa vie.

« Dis-moi si c’est trop tard, dis-moi si j’suis toujours à l’heure. C’est quand les gens s’éloignent qu’on voit leur valeur. Y’a des choses qu’ont pas d’égal, dis-moi si t’es partie ailleurs », balbutie-t-il.

Pris de délire hallucinatoire, il voit entre ses mains un immense bouquet de fleurs. En le levant vers le ciel, il s’imagine le tendre à Trinity pour la convaincre de bien vouloir lui laisser une chance de revenir. Il lui lance : « Oh my, j’espère qu’t’as pas trouvé bonheur ailleurs. Oh my, j’suis d’vant ta porte avec million d’flowers. »

En guise de réponse, la voix de Trinity résonne dans sa tête : « J’ai vu tes fleurs et ça n’m’a fait aucun effet. C’est trop tard et c’est mieux comme ça. »

« Pourquoi tu m’fais ça ? », rétorque-t-il rageusement en ramenant contre lui son bouquet imaginaire.

– « Tu le sais… Tu cherches la réponse mais c’est la question qui m’inquiète », répond-t-elle.

– « Tout c’qu’on a vécu, c’était réel au moins ? »

« Les concepts de réalité et de virtualité sont très flous pour moi… Je suis désolée. »

« Mais t’es quoi en fait… T’es qui ? »

« Je suis… Trinity. Logiciel de stimulation d’émotions. »

La souffle coupé, il réalise. La relation, les émotions, cette lumière au milieu de sa torpeur… La simulation était purement fictive. Condamné à rester dans sa morne réalité, Laylow voit son refuge virtuel se refermer.

Engloutie par la réel dont il ne veut plus, il se hisse sur la rambarde du pont. Au loin, il aperçoit les lueurs de la ville et des commerces qui s’agitent. Une spirale consumériste qui se poursuit sans discontinuer. 

« Tout l’monde a l’air d’être heureux, je suis grave triste. »

En hurlant, il saute. L’eau glacé du fleuve le hâpe, sans qu’il tente de se débattre. Lentement, le corps de Laylow remonte à la surface et son dernier souffle s’échappe dans un nuage de buée.

La molette clignote quelques instants avant de s’éteindre complètement et de se désintégrer. « Extinction du programme Trinity. »

FIN.

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Coloré comme Chanceko

Après avoir signé son retour avec le single Malaboy, Chancelin alias Chanceko s’est remis en selle avec son nouvel EP « Gaura », sorti vendredi 30 octobre 2020. Haut en couleur.

« Après la pluie viendra l’arc-en-ciel », fredonne Chanceko sur le morceau Arc-en-ciel, extrait de son EP « Gaura », sorti vendredi 30 octobre 2020. Lumineux sans éblouir, chaleureux sans brûler, l’artiste propose quatre morceaux remarqués qui signent son implantation dans le paysage musical français.

Sa voix couverte par une auto-tune cristalline dénote et se superpose à un medley d’instrumentales aux nuances cohérentes. Un souci du détail qui n’a pas échappé au rappeur qui porte aussi la casquette du beatmaker. Il est d’ailleurs à l’origine de nombreuses prods sur ses projets précédents, où il assurait lui-même le mix et le mastering. À la manière d’un chef d’orchestre, il articule sept compositeurs autour de lui, pour créer une couleur unie. Reliés par le son, à défaut de l’être par les textes, les morceaux agissent tels des singles indépendants.

Une recette à maturité

Un produit joliment emballé pour celui qui se targue désormais de récolter « La SACEM de Chantal Goya ». Il semble en tout cas trouver un point d’équilibre artistique, après plusieurs années de recherches. En effet, le jeune rappeur de Meaux, en Seine-et-Marne, n’en est plus à ses premières maquettes. Ses premiers textes datent des bancs d’écoles et de ses premiers passe-passe avec son ami Picketo. Quatre projets de l’artiste sont déjà disponibles sur les plateformes dont l’EP « 18 », échoué sur SoundCloud en 2016, le six titres « 100 Regrets » en 2017, et « As des As 2.0 », aux allures d’un premier album, daté de 2014.

Depuis trois ans, Chanceko a gravi discrètement les échelons et présente une recette qui a gagné en maturité et a fini par se démarquer. Sa signature vocale si particulière résonne désormais plus assurée. Il se balade tel un funambule entre le rap et le chant sur des flows hachés, ou des placements à contre-temps, comme avec le morceau Jacquemus. Un titre interprété avec son ami Take A Mic, déjà présent sur son EP « 100 Regrets ».

Une production plus affinée

Alors que « Gaura » reprend quelques codes évidents de ses premiers sons, avec des refrains entêtants et un phrasé sucré, le projet affiche une production plus affinée avec des ad-libs efficaces. Les instrumentales ont aussi gagné en épaisseur : drums, synthés, trompettes ou lignes de guitare.

Un constat qui coïncide avec la présence d’Éric Chevet au mastering du projet. Un ingénieur du son d’expérience qui comptabilise les collaborations à succès, avec des artistes comme Damso, Vald, Aya Nakamura, la Sexion d’Assaut, Kaaris, Dinos, Chilla ou encore Soolking et Sofiane.

Si Chanceko semble mieux armé depuis sa signature sur le label Parlophone, il reste entouré de beatmaker présent depuis le début. Le compositeur Some-1ne, avec qui il a déjà collaboré à de maintes occasions, signe le dernier track du projet.

Une imagerie haut de gamme

Le rappeur a aussi souhaité épanouir une imagerie qui lui est propre. L’esthétisme de la cover, réalisée par le peintre Erwanhiart, se retrouve dans des textes stylisés qui appellent le goût raffiné du fashion et de la mode. En témoigne le troisième morceau qui porte le nom du célèbre styliste français Jacquemus. Un egotrip de luxe, qui tend à le montrer dans la peau d’un créateur fortuné. Le rappeur coud du Chanceko, tout comme son single devient une belle pièce à porter.

Un démonstration qui dénote avec le texte plus introspectif d’Arc-en-ciel dans lequel il laisse entrevoir ses difficultés et la précarité de son début de carrière. Une thématique abordée par dessus une instrumentale ensoleillée et dansante, tout en contraste.

Déjà bien accueilli par la critique, l’EP démontre une évolution artistique et se montre ambitieux. La vitrine de Chanceko est aussi prometteuse que légère, en laissant entrevoir la capacité de pouvoir proposer des textes plus épais. Si le talent n’est plus à prouver, le statut rester toutefois à confirmer et le potentiel toujours à développer.

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Décryptages Investigation

Freeze Corleone, en finir avec le succès d’estime ?

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C’est l’heure. « La menace fantôme » vient de délivrer sa prophétie le vendredi 11 septembre 2020. Pour Freeze Corleone, ce deuxième album est un nouveau tremplin, inédit dans le paysage underground du rap français. En passe de glaner un nouveau statut sur la scène du rap français, ce projet signe-t-il la fin du succès d’estime pour le gourou du collectif 667 ? Décryptage.

 

Reconnu par les siens, mais pas connu de tous, Freeze Corleone est de ce que l’on appelle vulgairement de l’underground. En silence, ces artistes avant-gardistes manient les éléments et tentent de nouveaux mélanges. Ici, les CD se distribuent à la main et la performance prime sur les chiffres de vente.

Si certaines figures du collectif 667 auquel il appartient émergent timidement, il est devenu une figure de proue de ce rap technique, niché, presque inaccessible aux oreilles du « grand public ». Le rappeur respire des flows entrecoupés de rimes nouées au millimètre et des références complotistes obscures.

Auteur d’une imagerie unique, il maîtrise un univers où prospèrent les personnages mafieux, les bandits, la drogue et les économies souterraines. Son vocabulaire et son phrasé incomparables sont désormais bien connus et identifiés : « 667 », « Ekip », « Aka ». Après six projets, Freeze Corleone est désormais un artiste mature qui passe un step inattendu avec « LMF ».

 

Une attente inédite

Depuis un an, une hype remarquable a progressivement grimpé autour de l’artiste, amenant un niveau d’attente imprévu autour de l’opus. À l’annonce de la préparation de « La Menace Fantôme », sa dernière mixtape « Projet Blue Beam », a d’ailleurs fait son retour dans le Top 200 de la Snep. En juin 2020, les onze titres cumulaient plus de 26 millions de streams.

 

 

            Cover de l’album « La Menace Fantôme ». Crédit : Blakhat.

 

Il a aussi pu compter sur un solide soutien de sa fanbase sur les réseaux sociaux. Aficionados de Twitter, il a teasé à coup de tweets avisés l’arrivée d’un premier album déterminant. Considéré par ses fans, mais aussi par une nouvelle communauté, happée par le phénomène.

Preuve de l’avénement d’un nouveau statut pour l’artiste : le succès de sa prestation, Desiigner, dans les studios de Colors, lundi 27 juillet 2020. Un titre teaser efficace avec lequel il réalise le meilleur démarrage de sa carrière. Le son cumule aujourd’hui presque quatre millions de vues sur YouTube. Cerise sur le gâteau, la mystérieuse date de l’album est dévoilée : le vendredi 11 septembre 2020. Un jour symbolique, pour faire écho aux attentats du World Trade Center. La noirceur est à son paroxysme, fidèle à sa ligne artistique.

 

 

Le succès sans concession

En ferme opposition à l’ADN de l’industrie musicale d’aujourd’hui, Freeze Corleone avait toujours refusé d’intégrer les rouages du rap business. Pourtant, conscient des attentes qui planent autour de « La Menace Fantôme », l’artiste a accepté de revoir sa copie. En effet, pour la première fois, il distribue son projet en physique en déléguant cette opération à Universal. Une concession, mais pas sans certaines conditions. Le rappeur a exigé de rester plein propriétaire de ses morceaux. Une condition sine qua non à son épanouissement artistique. Il le revendique d’ailleurs dans l’intro de l’album : « J’ai mes droits, j’ai mes masters » (Freeze Raël).

 

                                              Crédit : Camulo James.

 

Alors que la critique aurait pu imaginer un adoucissement de ses textes crus, il n’en est rien. En témoigne la phase polémique où il exprime un désintérêt pour les camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale : « S/o les Indiens d’Amérique, s/o l’esclavage, R.A.F des *bip* (sku, sku) » (Hors ligne). Si la mention « camp de concentration » a été masquée, le message demeure compréhensible. Cela dans le but de pointer du doigt le manque de médiatisation du génocide des amérindiens et de l’esclavage.

De la même manière, il demande sans filtre :« la peine de mort pour le réseau d’Jeffrey »  (Rap catéchisme), un réseau pédophile orchestré par le milliardaire Jeffrey Epstein, et annonce être impliqué dans le complot comme « Ben laden », se surnommant lui-même « Chen Laden »

 

Fidèle à lui-même

Si son public s’est élargi, changer de recette musicale n’est pas au programme. Freeze Corleone reste fidèle à lui-même. Il a donc naturellement fait appel à Flem, un producteur proche du rappeur et du 667, comme architecte du projet. Ainsi, les compositions drill UK, avec des pianos puissants et des chœurs étouffants, sont légions tout au long des dix-sept titres du projet. Tout comme sur les mixtapes précédentes.

 

 

Côté casting, Osirus Jack et Kaki Santana, deux membres du 667, se sont invités sur la tracklist, avec d’autres artistes aux sonorités définitivement drill, comme Ashe 22. Pourtant, sur cet opus, d’autres couleurs artistiques viennent se mélanger à celle du professeur Chen. La présence d’Alpha Wann a d’ailleurs surpris de nombreux auditeurs et le featuring en pass-pass, Rap catéchisme, est rapidement devenu viral. Issus de styles bien distincts, les deux kickers se sont retrouvés autour de leur goût pour la technique. Freeze a aussi souhaité convier certaines de ses références comme Alpha 5.20, Despo Rutti ou encore le Roi Henook, à qui il rendait hommage dans son morceau Sacrifice de masse.

 

Freeze Corleone offre un album plus long, très étoffé et assurément ambitieux. La hype semble enfin se concrétiser et les premiers chiffres de vente indiquent un véritable bouleversement dans sa carrière. Selon la Snep, il réalise 6 000 ventes en pré-commande, 5,6 millions de streams lors de la première journée d’exploitation et place le morceau Freeze Raël à la 154e place du top Spotify Monde. Dans une année de rap français très ouverte musicalement, cet album devrait laisser une trace remarquée et signer un virage historique pour l’underground français.

 

 

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Chroniques

Junior Alaprod, senior du beatmaking

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Producteur et beatmaker émérite, Junior Alaprod s’est imposé durablement dans le paysage du rap français. Petit à petit, il s’est révélé être une pièce maîtresse dans l’entourage artistique de PLK. Après avoir signé des collaborations à succès sur « Platinium », « Polak » ou encore « Mental », il est de retour sur « Enna », le dernier album du rappeur, disponible le vendredi 28 août 2020. Retour sur les pas d’un Junior, avec une signature musicale taille senior.

 

« Junior Alaprod et non y a rien de nouveau », scande le gimmick du compositeur. Capuche noire, lunette ronde et fine moustache, Junior se fait discret. Derrière les machines depuis des années, le jeune homme de 24 ans avait déjà les mains sur le son en CM2. S’il rêvait de devenir rappeur ou DJ Soundcloud, il a rapidement troqué ces ambitions pour une carrière de beatmaker. Une discipline dans laquelle il excelle aujourd’hui.

Ses premières couleurs musicales sont d’abord très proches de son pays d’origine. Le Congo. Ce n’est donc pas un hasard si ses premiers placements de renom se font pour Fally Ipupa, un interprète de Kinshasa, sur son album « Tokoos », en 2017. Des premiers pas tonitruants dans le game avec une identité « Zumba », teintée de mélodies ensoleillées et dansantes. Une classification loin d’être péjorative selon l’artiste : « Je fais de la zumba, et j’adore ça », confiait-il à Medhi Maïzi dans l’émission La Sauce, sur OKLM. Polyvalent, il s’assied aussi bien sur des productions rap que afro-trap.

 

Le succès avec Bella

Thibaut Courtois pour Shay, Ivre pour Benash, ou encore Mobali pour Siboy… Tout s’emballe au même moment et les compositions se font de plus en plus nombreuses. En juillet 2018, sa prod pour le morceau Bella de MHD, lui fait passer un cap. Il le reconnaît d’ailleurs lui-même dans une interview pour Booska-P : « Bella m’a ouvert le truc. C’est le plus gros son que j’ai fait. » Devenu un véritable hit, il a d’ailleurs été récemment certifié single de diamant. Le deuxième de la carrière de Junior (avec Mobali).

 

 

Durant la même année, sa connexion avec PLK se concrétise. Un rapprochement artistique devenu évident mais qui prend sa source dans une proximité géographique, les deux hommes étant issus de deux villes voisines du 92 : « On est du même coin. C’est un mec de Clamart et je suis de Meudon », confiait-il à Raphaël Da Cruz pour le Mouv’Les deux artistes se croisent une première fois en studio, mais sans qu’un morceau n’aboutisse.

 

Première connexion avec PLK

C’est en 2018 que leur première collaboration voit le jour, non sans quelques rebondissements.​ Lors d’un live sur Instagram, Junior réalise une prod en direct. Attentif, PLK accroche tout de suite et la lui demande. Un peu plus tard, lors d’une session d’écoute en studio, Lacrim sélectionne la même instrumentale. Entre-temps, PLK décide de poser dessus et Lacrim lui explique qu’il souhaite également la retenir pour en faire un des singles de son projet « Lacrim ». Une situation complexe pour le beatmaker. Finalement, Lacrim ne l’utilisera pas et le morceau 260 pourra naître sur la mixtape « Platinium ».

 

Crédit : Alex Dobé.

 

Une anecdote de taille pour lancer une série de collaborations qui va marquer la carrière de l’un et de l’autre. Sur le premier album du rappeur, « Polak », en octobre 2018, Junior signe sept instrumentales. Il est notamment présent sur le hit Dingue, porteur des inédits du projet et sur le marquant Émotif, réalisé en une heure dans les studios de Booska-P, avec Le Motif, DSTprod et Wladimir Pariente. Une équipe bien choisie pour construire ce tube auréolé d’un succès inattendu, désormais certifié single d’or.

 

Omniprésent sur « Mental  »

En septembre 2019, le beatmaker remet le couvert et place sur la mixtape « Mental » de PLK. Cette fois-ci, il place neuf des dix-neuf instrumentales que compte le projet, dont Un peu de haine et Problèmes, tous deux certifiés singles de platine. Junior accompagne, dans l’ombre, l’oreille du public tout au long de la tracklist. C’est finalement l’album où il aura produit le plus de titres.

 

 

Si la réussite est venue frapper tôt à sa porte, il n’en oublie pas l’esprit d’équipe. Une notion importante pour ce membre du collectif de compositeurs Le Sommet. Celui qui rêve de travailler un jour pour Burna Boy, Jul ou Booba, demeure solidaire dans cette course au placement. Il explique d’ailleurs à Yard avoir fait écouter une prod de S2keys à PLK, lors d’une session studio chez lui, à Clamart. Coup de cœur immédiat, le rappeur adopte l’instrumentale qui deviendra Dis-moi oui. « On se fait des passes », ajoute-t-il.

 

De retour à la prod de « Enna »

En quelques années, Polak est devenu l’artiste pour lequel le beatmaker a le plus créé. Seize morceaux sont aujourd’hui sortis, mais « Enna », le deuxième album studio de Polak, devrait faire grimper le compteur. Quatre sons du projet lui ont été confiés : Dans les clips, Terrible, ainsi que deux collaborations phares : Chandon et Moët avec Heuss l’Enfoiré et Toutes les générations avec Rim’k. Pour ce dernier, Junior s’est associé à Wladimir Pariente et ses lignes de piano solaires pour accompagner la voix grave du « Tonton ». À découvrir ce vendredi 28 août 2020.

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Chroniques

« Polak » : premier pas dans le bunkœur de PLK

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Alors que PLK s’apprête à dévoiler « Enna », le rappeur n’en est plus à ses premiers essais. Au milieu de trois autres mixtapes trône son premier album, « Polak », sorti le 5 octobre 2018. Retour sur un projet abouti et prometteur qui a projeté l’artiste sur le devant de la scène.

 

Froid et rougeoyant. Brutal et tendre. Le premier album de PLK n’est d’autre qu’un assemblage de couleurs qui s’impose comme une évidence. Après quelques détours en compagnie du Panama Bende et ses projets solo « Ténébreux » et « Platinium », l’artiste mène une quête identitaire.

Si ses traits artistiques sont déjà bien dessinés, il n’est pas rare qu’on lui reproche un manque d’épaisseur. Pour se rapprocher encore de son public et passer un cap, PLK ouvre une nouvelle brèche dans son univers. Celle de l’intimité.

 

Le cœur rouge et blanc

Symboliquement, l’artiste ouvre son nom d’artiste et y ajoute deux nouvelles lettres, encore inconnues, pour dévoiler Polak, un mot-valise lourd de sens qui va finalement titrer l’album. S’il est avant tout son surnom, il est aussi un clin d’œil à ses origines polonaises.

 

Cover de l’album « Polak », réalisé par Fifou.

 

C’est là le premier trait personnel du projet. Comme la cover au couleur du drapeau de la Pologne, réalisée par Fifou, PLK a le coeur rouge et blanc. L’artiste profite donc du titre éponyme de l’album, Polak, situé au beau milieu de la tracklist, pour montrer un peu plus son ADN artistique. Il dénonce ceux qui se jouent d’une origine banlieusarde pour faire du bruit. Lui prône l’authenticité. Il sait d’où il vient, en retire une fierté, mais sans artifice. Un peu d’egotrip, mais pas d’excès de zéle.

Impossible alors, de ne pas ramener un peu de polonais sur le projet. C’est donc en présence de Paluch, véritable star du rap dans son pays, qu’il pose sur la piste Gozier.

 

Une porte ouverte sur son intimité

Pourtant, jusqu’ici, PLK n’en était pas moins resté discret. La suite de l’opus ne décevra pas. « Ton cœur est scellé, ça tombe bien : j’suis serrurier », scande-t-il dans Ils nous comprennent pas. À juste titre, cette punchline résonne avec le morceau Bunkœur. « Froid comme le soleil de décembre », il explique sa peur de la déception et de l’attachement. Un coeur glacé, mais surtout verrouillé.

 

 

Celui qui clamait : « Petit Polak deviendra grand » dans l’intro de l’album, va faire face à ces émotions. Dans le morceau Idiote, le rappeur s’ouvre enfin : « À six ans, maman m’a présenté de nouveaux frères. M’a dit « ils sont plus vieux qu’toi, tu verras, tu vas t’y faire ». Puis deux ans après, papa m’a présenté une nouvelle sœur. M’a dit « c’est une demi, une moitié, barricade ton cœur ». » Devant ces mouvements familiaux intempestifs, les barbelés prennent du sens. Il confiait d’ailleurs à Mehdi Maïzi dans l’émission La Sauce sur OKLM : « J’extériorise enfin des choses que je n’ai jamais osé dire à ma mère. »

 

À la recherche du « sel »

Proche des siens comme de son quartier, PLK monte mais garde les yeux sur terre. La notoriété ne lui brûle pas les mains. Il image cette idée par le « sel » dans le titre du même nom. Comme un ingrédient qui vient apporter un goût à un plat, la célébrité et l’argent ont ramené de la saveur dans son quotidien, désormais capable de mettre à l’abri sa famille et de s’occuper pour s’éloigner des tentations.

Dans le morceau Hier, une collaboration trap avec des backs puissants aux côtés de SCH, il aime d’ailleurs rappeler que peu importe la fame et la taille de son portefeuille, l’assaisonnement magique n’est d’autre que la sincérité et le naturel. En restant « l’même qu’hier ».

Si certains pourrait taxer l’artiste de manquer de profondeur ou d’originalité dans ses phrasés et ses choix artistiques, PLK répond et démontre une maturité a plusieurs égards. Bien équilibrée, la tracklist propose un concentré stratégique de « Platinium » et « Ténébreux », ses deux mixtapes précédentes. Avec un flow inspiré par l’école de l’Entourage ou encore de la Sexion d’Assaut, il s’assied tout aussi bien sur des prods sèche (Séparer) que sur des instrumentales piano-voix avec des toplines calibrées (Weed).

Le succès du CD tient aussi aux inédits, ajoutés une fois l’album certifié disque d’or. Des morceaux hors contexte, mais très vendeur, comme le hit Dingue, le morceau story-telling Sans suite et l’inattendu Emotif, réalisé en une heure dans les studios de Booska-P.

 

Un album taillé pour le succès

Si le S et Nekfeu l’accompagne sur l’album, le casting est aussi brillant du côté de la production. À la baguette, Katrina Squad et Junior Alaprod ont sculpté un squelette varié mais cohérent au projet qui a su réunir un large public. Des beatmakers comme Le Motif, Diabi, DST ou Wladimir Pariente ont aussi apporté leur touche.

Deux plus tard, l’album platine résonne encore. Après avoir fait franchir, à son public, un premier pas dans son Bunkœur, PLK en propose un deuxième avec « Enna », son second album, prévu le 28 août 2020. Très personnel, le titre du projet est un nouveau mot-valise, qui rassemble cette fois le prénom de son frère et de sa soeur.

 

Cover de l’album « Enna », réalisé par Fifou.

 

Un deuxième cap doit être franchi pour le rappeur qui va chercher de nouveaux points d’appuie pour se renouveller, à travers Hamza, Rim’K ou encore Heuss l’Enfoiré. Le rappeur surfera-t-il sur la recette du morceau Problèmes et des prods mélodieuses de Junior Alaprod ? La tracklist pourrait le laisser penser. Rendez-vous le 28 août.

 

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Chroniques

joysad, nature peinture

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Des ses freestyles Instagram, à son passage sur le Planet’rap de Marwaloud, en passant par sa signature chez Because Music, joysad a fait du chemin. Après plusieurs mois de teasing, le rappeur originaire de Périgueux a libéré son premier EP : « Fernandez », vendredi 10 juillet 2020.

 

« Détendez-vous le campagnard arrive », annonçait-il dans son freestyle Booska Périgueux avant la sortie de « Fernandez ». Loin des lumières de la capitale, Nathan Fernandez, 20 ans, revendique avec fierté ses origines périgourdine : « J’viens pas de Paris, moi j’viens de Périgueux » (Hiver). De l’égotrip, mais pas trop,  Joysad se montre tel qu’il est.

Révélé par des concours de freestyles Instagram sur 1minute2rap, il s’est rapidement fait repérer. Mais pour aller au-delà d’un succès cantonné aux réseaux sociaux, il a fallu se transformer. Avec ce premier projet, il offre ainsi neuf titres cohérents qui font désormais de lui un artiste.

 

Multi-facettes

Versatile et multi-facettes, le projet est à l’image des sons qu’il avait déjà dévoilé. Alors que son titre Chicha Pomme était plus trap, avec des couplets puissants, il avait aussi dévoilé un morceau plus introspectif avec Coup d’avance, dans lequel il parle de son frère, décédé un 14 juillet dans un accident de voiture.

 

Cover de l’EP « Fernandez », sorti vendredi 10 juillet 2020.

 

C’est d’ailleurs avec le premier son de l’EP, éponyme du projet, que Joysad souhaite lui rendre hommage : « Maintenant, faut que j’honore mon frère »  (Fernandez). Là où le premier projet peut souvent prendre la forme d’une démonstration technique et de puissance, l’artiste a saisi cette rampe de lancement pour laisser une carte de visite à son image, sans hésiter à jouer la corde de la mélancolie et de la confession. La cinquième piste, Près de toi, incarne d’ailleurs cette sensibilité assumée où il interroge la difficulté des relations amoureuses au regard de son nouveau métier.

Sensible, calme ou malicieux, la jeune recrue de Because Music montre plusieurs visages. Le morceau Hiver et son visuel exploitent d’ailleurs très bien cette dynamique. Le rappeur y incarne les deux humeurs de son nom de scène qui s’entrechoquent. Il confiait d’ailleurs à Konbini : « Je peux être très heureux comme très triste. Je suis peut-être un peu lunatique. »

 

 

Une production variée

Celui qui rappait sur des type beats se balade aujourd’hui à travers plusieurs couleurs musicales. Sur des productions trap avec Californie ou des instrumentales acoustiques comme sur Eh poto, l’artiste envoie des couplets millimétrés avec une facilité à varier les flows qui prouve déjà sa maturité.

Si ses enchaînements de punchlines en cascade rappelle son aisance en freestyle, il étonne par sa créativité sur les refrains. Les toplines des morceaux : Les points sur les I ou 6 euros, teintées d’autotune, se révèlent très efficaces. Elles donnent notamment de la respiration à son phrasé, généralement très dense.

 

Crédit : OJOZ.

 

Si les traits encore juvéniles de son art ne parleront pas à tous, il demeure accessible dans ses textes et assume rapper sa jeunesse. Alors que le rappeur rêve de la « West side » (Californie), il faut reconnaître son ascension impressionnante et rapide auprès d’une communauté déjà très attachée à la simplicité du jeune homme.

Le public connaît désormais Joysad, qui parvient à placer Périgueux sur la carte du rap français. Arrivée dans le game réussie. Maintenant, place à la suite.

 

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Il était une fois « Trinity » – Épisode 2

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L’épisode 1 . À découvrir sur Mosaïque.

 

– ÉPISODE 2 –

 

Après s’être assoupi plusieurs heures, Laylow ouvre les yeux. Encore aux prises de l’alcool ingéré lors de la soirée de la veille, un mal de crâne intense le saisit au réveil. Il aperçoit, pour la première fois à la lumière du jour, la ville à travers la baie vitrée de l’appartement. Ses souvenirs reviennent à lui peu à peu. Le logiciel, S.Pri Noir, Trinity… Il n’a pas rêvé et la molette incrustée dans son torse est bien réelle.

En levant les bras, il inspire. Devenu un code numérique absorbé par son propre système, la situation de Laylow relève d’une absurdité des plus totales. Pourtant, une sensation de stimulation enivrante continue de le faire vibrer. Au dessus d’un lavabo dans l’appartement, il se contemple dans le miroir. Ses traits n’ont pas changé mais il se sent bien différent.

Soudain, une ombre indiscrète attire son regard. La silhouette d’une femme se dessine alors derrière lui. Levant les yeux, il reconnaît un visage familier. Il hurle de surprise. Après quelques instants pour recouvrir ses esprits, il la reconnaît. Trinity.

– « Bonjour », lui susurre-t-elle d’une voix métallique.

Laylow, déstabilisé, reste bouche bée.

– « Qui es-tu ? » questionne-t-il naïvement.

– « Je suis », répond-t-elle en pointant du doigt la ville par la fenêtre puis sa molette.

Il comprend. Le logiciel de stimulation émotionnel qui l’a intégré est incarné par cette mystérieuse jeune femme. Elle est le système, le système est Trinity. Envoûté, l’attirance qu’il lui voue est désormais irrésistible, incontrôlable.

Il balbutie et s’excuse :

– «On s’est déjà vu dehors mais y’avait toutes tes copines. T’étais au fond dans le noir, j’étais à fond dans le vice. » 

 

Dessin : Werther Brechoteau (instagram : mask_n_swordcomics).

 

Sans un mot, elle se rapproche et l’embrasse langoureusement en lui attrapant le menton. Son cœur s’enflamme. D’un coup, elle se saisit de sa molette en glissant sa main sur son torse. La jeune femme la pousse vers son deuxième cran. Il se laisse guider sans hésiter. De sa voix digitalisée, elle reprend : « Interaction de niveau 1. Taux de compatibilité élevé » Elle ajoute : « Mode stimulation émotionnelle : mélancolie, tristesse, adrénaline, violence. » Au dernier mot, il hoche la tête d’un air approbateur. Flirter avec les sentiments les plus extrêmes pour se sentir vivant. « Choix confirmé. »

Pris aux tripes par une vibration de brutalité, il se tient la tête avant de frapper de toutes ses forces le mur tremblant. De la poussière se détache du plafond. L’envie de se défouler devient insoutenable. Dans une folie venue de nulle part, il jette un tabouret dans la grande baie vitrée du salon qui se brise instantanément. Trinity l’empêche de faire plus de dégâts en attrapant son bras droit. « Taux de compatibilité critique. Je vous attends sur le parking », lance-t-elle.

Pris dans un tourbillon de pixel, il voit sa vision se troubler pour sombrer dans l’obscurité. Quelques secondes plus tard, il est projeté contre le sol humide. « Le logiciel m’a téléporté en dehors de l’appartement », réalise-t-il. Il se retrouve sur un parking sans voiture, situé en parallèle de l’immeuble où il était la veille.

En tentant de se relever, il constate que Trinity est en train de se matérialiser à califourchon, sur lui. Sans réfléchir, il la saisit par la taille pour lui rendre son baiser. Enlacés, ils finissent finalement par succomber et enlèvent leurs vêtements. Serrés l’un contre l’autre, nus. La peau de Laylow est désormais brûlante. Pendant leurs ébats, elle s’écrie : « Température trop élevée » et le repousse.

Alors qu’ils se rhabillent, une berline noire se gare en haut de la place de stationnement, plein phare. Éblouis, il plisse les yeux et tente d’apercevoir le visage des cinq hommes qui ouvrent les portières et se dirigent vers lui. Cagoulés, matraques à la main, le groupe se rapproche. Il remarque le mot « Pirahana » en lettre jaune, inscrit sur leur sweat noir.

Sa molette clignote rouge. Sa comptabilité avec le logiciel est si puissante qu’il indique une surchauffe. La violence qu’il vient de commander semble sur le point de dériver complètement.

 

Dessin : Werther Brechoteau (instagram : mask_n_swordcomics).

 

Son niveau d’adrénaline s’envole et la peur le tétanise. Le premier homme lui agrippe le bras et lui assène un violent coup sur le crâne. Il pose un genou à terre pour reprendre ses esprits mais un deuxième choc à l’épaule le fait flancher. S’ensuit cinq minutes de brutalité pendant lesquelles Laylow est passé à tabac, à terre, sans raison. Un coup de pied mal placé fait perler son sang et vient tâcher son jean Levis.

La douleur devient insoutenable, il lâche prise et s’évanouit. Le logiciel résonne tout au fond de lui, tel un électrocardiogramme plat : « Crash du système. Retour à l’état initial. »

Lorsqu’il se réveille, son corps est toujours aussi chaud. Des étincelles et des petites flammes émanent de son corps. Sur le point de prendre feu, il panique. À une cinquantaine de mètre de lui, il aperçoit une fontaine. Comme un assoiffé dans un désert qui se jetterait dans un oasis, il plonge.

 

Dessin : Werther Brechoteau (instagram : mask_n_swordcomics).

 

En apnée dans l’eau glacée, il refroidit. Les battements de son cœur ralentissent peu à peu. Lorsqu’il se relève et secoue ses cheveux bouclés humides, il se questionne. L’expérience devient dangeureuse. En voulant ressentir à nouveau, il a failli se tuer. Sa connexion avec Trinity est beaucoup trop intense. De retour sur le parking, il rejoint la jeune femme, assise en tailleur.

– « Je me suis attaché à toi, attention », dit-elle pour le mettre en garde.

C’est en trop pour lui. À quoi bon vouloir se sentir vivre si c’est pour finalement en mourir ?

–  « Tous vos taux sont au minimum. Que diriez-vous d’un nouveau programme d’entraînement ? Le mode hélicoptère ou bien la simulation : tir au sniper ? », reprend-t-elle.

– « Arrête de parler dans ma tête, tu m’fais péter les plombs là ! T’sais quoi ? Déconnecte-moi », s’exclame-t-il. En acquiesçant, elle lui répond : « D’accord. Choix confirmé. »

Le temps d’une seule fraction de seconde, son corps se désintègre.

 

L’épisode 3. À découvrir sur Mosaïque.

 

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