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La Miellerie : « C’est un projet ouvert, pas un album niche qui ne parle qu’aux beatmakers »

Siméon Viot et BBL sont deux beatmakers belges. En 2019, ils unissent leur force pour créer un duo, La Miellerie, et multiplient les placements d’instrumentales. Alors que leurs productions résonnent dans les prestigieux albums de Niska, Roméo Elvis ou encore Caballero & JeanJass, ils décident de se lancer dans la création de leur premier album : « Première récolte », paru vendredi 23 juillet 2021.

Pendant plus d’un an, ces deux musiciens vont inviter vingt-deux artistes à poser leur voix sur un projet de douze morceaux. Le casting mêle des têtes d’affiches comme Isha, Primero ou encore Caballero, à des rappeurs encore en développement comme Geeeko, Gutti ou New ATL. À l’occasion de cette sortie événement, Siméon Viot et BBL de La Miellerie ont accepté d’emmener Mosaïque dans les coulisses de la création de ce premier album de producteurs.

Pourquoi avoir décidé de vous lancer sur ce premier album ?

BBL : Cette idée est née il y a un an et demi. On avait déjà voulu faire ça chacun de notre côté, mais séparément ça aurait été plus compliqué. On avait moins de moyens.

Siméon : On voulait créer de la musique sur laquelle on avait la main. On est nombreux à vouloir faire ça mais ce n’est pas évident à mettre en place.

Que vous manquait-il ?

Siméon : On avait besoin de mieux connaitre l’industrie et la production d’un album, de A à Z. 

BBL : Il y aussi le fait que pendant plusieurs années, on s’est fait des contacts, on a crée des relations et de la confiance avec des artistes. Avoir à disposition un studio d’enregistrement est aussi important, faire sans c’est super dur ! On a plus de skills et on est plus complet aujourd’hui. On sait enregistrer, mixer, faire une réal…

Produire son propre album est-il un cap nécessaire, en tant que beatmaker, pour passer un cap ? 

Siméon : Au niveau de notre nom, je ne pense pas que ça soit fondamental. Lorsque Metro Boomin le fait (avec sa première mixtape « 19 & Boomin », en 2013, NDLR), ça ne lui donne pas plus de notoriété. Pour La Miellerie, c’est surtout intéressant en tant qu’expérience. Plutôt que de produire track par track, on invite des artistes à venir vers nous.

BBL : On a déjà passé beaucoup de caps et on a produit pas mal de titres. Je pense même que placer pour Niska par exemple nous donne plus d’exposition que notre propre projet. Mais c’est une bonne carte de visite à présenter.

Qu’avez-vous appris tout au long de la construction de « Première récolte » ?

BBL : Gérer les budgets, tenir les délais… 

Siméon : C’est vraiment une autre démarche. On est responsables et on doit tout suivre de jour en jour. Est-ce qu’on a la cover ? Est-ce qu’on sera bon pour la date de sortie ?

BBL : On a vraiment dû planifier. On a pris des semaines entières pour ne faire que du mix. On a pas eu peur de se dire de ralentir les placements, quitte à manquer quelques opportunités pour rester focus.

Siméon : Ce que j’ai appris aussi, c’est qu’on a tendance à donner beaucoup d’informations musicales. Mais quand tu mixes, tout ressort plus fort et plus clair. Les défauts ressortent plus facilement. 

Quelle a été la première pierre du projet ? 

BBL : C’était une session avec Caballero et Geeeko. C’était cool et ça s’est super bien passé. Ils ont grave bien joué le jeu. C’était un signe de l’univers qui nous disait : « Allez c’est maintenant, vous pouvez vous lancer ! »

Siméon : Louis (BBL, NDLR) travaille souvent avec eux et c’était une collaboration nouvelle qui n’avait jamais eu lieu. Le contact a été très bon.

Certains rappeurs collaboraient ensemble pour la première fois. Pourquoi avoir provoqué ces featurings inédits ?

Siméon : C’était un objectif. On aurait pu directement faire collaborer Caballero et JeanJass, mais ce n’était pas l’idée. On a vérifié à chaque fois que les artistes ne s’étaient pas encore croisés. On voulait quelque chose d’intéressant. Ça a aussi permis de confronter des artistes confirmés à des novices. C’est le cas d’Isha et Nixon.

Sur le track avec Le Motif, qui est aussi beatmaker, vous êtes trois techniciens réunis autour d’un morceau. Comment ça se passe en studio ?

Siméon : Le Motif a pris une prod qu’on avait déjà composée avec Louis à distance. Il nous a juste renvoyé les accords plaqués avec une mélodie. J’ai ajouté des drums, on a bougé quelques trucs et c’était bon.

BBL : Il est venu au studio valider la composition et il a posé pendant deux heures sans interruption. Une vraie énergie.

Siméon : C’est un technicien mais il s’est vraiment placé en tant qu’artiste. Et le thème qu’il a abordé a fait que c’est le seul morceau qui est resté solo. Il y a eu des tentatives, mais ça n’a pas fonctionné. Il a fait un son unique.

Avez-vous été plus exigent que d’ordinaire avec les artistes présents sur la tracklist ?

Siméon : Effectivement, on peut se permettre d’être plus à cheval sur notre vision. D’habitude, si un artiste ne veut pas d’un violon sur une prod, on le retire par respect. Là, sur notre album, on peut les rajouter après coup si on le souhaite.

BBL : On en demande plus aux artistes : « Tu peux venir enregistrer ? Valider le mix ? Tourner le clip ? » Finalement, je trouve qu’on a pas eu à le faire de trop. Les artistes ont aimé notre direction artistique. Il y a toujours eu une bonne ambiance. Certains se sont rencontrés en studio pour la première fois et ont gardé contact.

Dans quelle mesure vous autorisez-vous à rentrer dans le texte des artistes ? 

Siméon : On les a laissé vraiment libres. C’est moins notre domaine. 

BBL : On se concertait quand même. Avec Isha et Nixon, il y avait ce truc dans la pièce où on s’est dit : « Il faut faire un banger, passe-passe, kické. » Si l’un des deux était parti sur son enfance en mode mélancolique, on lui aurait dit que c’était pas le mood. On s’intéresse surtout aux vibes et aux toplines. C’est cool de laisser l’artiste avec ses inspirations et de seulement le diriger sur la manière de délivrer son texte.

Avez-vous invité des artistes qui n’ont pas répondu présent ? 

Siméon : Je voulais vraiment Hamza et Damso. Ce-dernier n’a pas dit non mais juste que ça risquerait d’être compliqué.

BBL : On a pas de relation avec eux donc c’est plus dur. Hamza qui connaît bien Ikaz Boi par exemple ne rate pas ses compiles à lui. Mais finalement, on a eu beaucoup de Belges et beaucoup de gens en devenir.

Quelle est la phase de la création qui a suscité le plus de débat ?

Siméon : La réalisation et le mix ont été très longs et ont amené beaucoup d’échanges. Sur notre groupe WhatsApp, on se renvoyait des trucs tout le temps. Avec Sly, notre producteur, on s’appelait régulièrement pour régler un instrument qui sonnait trop aiguë par exemple. On ne connaissait pas cette partie de la création.

BBL : La politique de l’équipe c’est que tout le monde peut amener une idée. Chacun de notre côté, on pouvait proposer et confronter ce qu’on avait. Il n’y a pas d’ego.

Siméon : C’est la musique qui gagne, on le sent quand c’est meilleur.

À quoi ressemble votre couleur ?

Siméon : On cherchait quelque chose de rythmé, très hip-hop, même si on a fait une drill. On peut travailler avec des artistes afro et tout, mais on voulait un son hip-hop, rapide et cadencé. On a mis beaucoup de flûtes aussi, on s’en est rendu compte après.

BBL : C’est rarement bête et méchant et on essaye toujours d’amener de l’originalité et de la mélodie. On a choisi de ne pas faire un album de producteur où les instrus sont vraiment spéciales avec plein de textures. On voulait surtout faire du bon son.

Siméon : On recherche l’alchimie entre les artistes. Ce que je reproche parfois aux gens qui sont dans la musique c’est de faire de la branlette intellectuelle. L’oreille n’apprécie pas toujours. On ne voulait pas se casser la tête, sans pour autant faire quelque chose de simpliste. C’est un projet ouvert, une bonne compile, pas un album niche qui ne parle qu’aux beatmakers.

Louis : C’est un peu comme DJ Khaled. Il n’a pas les prods les plus sophistiquées, mais il a le bon artiste au bon moment qui sort le bon couplet. C’était notre démarche.

Pourquoi ne pas laisser de prod nue comme on trouve parfois dans les albums de producteurs ?

Siméon : On avait eu cette idée, mais ça ne rejoignait pas notre volonté de faire de la musique pour les gens au sens large et pas seulement pour les musiciens.

BBL : On a même pensé à faire des featurings de beatmakers, mais ça ne s’est pas fait.

Avez-vous pris des albums de producteurs comme modèle ?

Siméon : Timbaland, Metro Boomin… On a été jeter un coup d’œil sur plusieurs projets pour voir si on avait fait une tracklist assez longue par exemple. On a scruté leur format pour avoir des idées. Mais on ne s’est pas inspiré de leur musique.

Lorsque l’on est un créateur de matière son comme vous, est-ce possible d’être satisfait de sa création ?

Siméon : Pour être honnête, je suis fan des morceaux mais on a été au mastering il y a encore trois jours et j’ai demandé à changer une fréquence sur un instrument. J’écoutais le morceau Gimmick avec Isha et Nixon en soirée hier et je me disais : « Ah tiens le hit-hat… ». Tu ne quittes jamais l’exigence, même quand c’est sorti. C’est ce qui définit la façon dont tu vas tailler la pierre sur laquelle tu bosses. Même quand c’est fini, c’est pas fini. 

BBL : C’est notre héritage et notre réputation à terme. 

Quand est-ce qu’on sent que le projet est définitivement terminé ?

Ensemble : C’est la deadline !

Siméon : Personnellement, quand j’avais tenté de faire une compile seul, c’était ce qui m’avait manqué. Quand tu ne fixes pas de limite, c’est flou. Le temps passe et tu finis par lâcher.

BBL : Si on avait eu deux mois en plus, on aurait sûrement fait deux mois de mixage (rires). Mais on a aussi cette envie de lâcher le projet et passer à autre chose. On le donne bien, mais on le donne quand même. 

Siméon : On est fiers de ce qu’on a fait et la perfection n’existe pas. On est très contents d’être arrivés à ce niveau-là de la création. C’est ensuite au public de juger. L’album s’appelle « Première récolte » donc c’est ouvert à une suite…

Retrouvez « Première récolte » de La Miellerie dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Face à face Rencontres

Clara Charlotte, rêveuse lucide

Parfois pétillante et spontanée, parfois réfléchie et prudente, Clara Charlotte fait ses premiers pas dans le grand bain. Avec son premier EP « Venus », paru le 4 juin 2021, elle dévoile les premières teintes de son univers musical. Entre ses inspirations soul, trap, et ses featurings avec Squidji, Geeeko et Prototype, la chanteuse originaire d’Orléans dresse une proposition de caractère et s’imagine déjà de grands projets.

Assise à une terrasse parisienne, elle s’est confiée à Mosaïque sans avoir peur de rentrer dans son intimité ou dans ses réflexions personnelles sur sa musique et sa nouvelle vie d’artiste. Tout au long de votre lecture, découvrez le shooting d’Inès Mansouri qui a photographié la jeune femme dans une rue parisienne. Sans filtre.

Quand Clara Charlotte nous rejoint sur la terrasse du restaurant Aux saveurs d’Italie dans le 17e arrondissement de Paris, accompagnée de son manager, elle rayonne. Ces dernières semaines ont été décisives pour la jeune artiste qui a dévoilé son premier jet artistique. Si certaines premières propositions restent discrètes, « Venus », son EP de six titres, n’est pas de ceux-là. Remarqué à sa sortie, le projet a éveillé la curiosité des plus grand.e.s. Avec un sourire béat, elle soulève avant de commencer l’entretien : « Je n’attendais pas vraiment de retours. Mais finalement, j’ai eu des messages de gens à qui je n’aurais jamais pensé que ça plairait. » Elle énumère. « Amel Bent, Mehdi Maïzi… C’est surprenant pour une petite personne comme moi d’être prise dans ce filet sans s’en rendre compte. Ça fait peur aussi. J’ai envie de la garder cette peur parce que sans elle, on ne fait plus preuve de courage. »

La jeune orléanaise prend rapidement les rênes de la discussion. Ravie de pouvoir s’exprimer sur son art, elle n’hésite pas à s’épancher lors de ses réponses et à rebondir par elle-même. « Ce nouveau projet, c’est un bébé sur lequel je travaille depuis que j’ai 18 ans et qui a bien grandi. C’est frustrant de devoir montrer celle que j’étais il y a trois ans alors que j’ai 21 ans aujourd’hui. » Pourtant, même si le temps s’en est allé, l’authenticité de sa musique est toujours la même : « J’évolue et je me renouvelle sans cesse dans mon art mais ça reste le même tissu. »

Un tissu sur lequel elle a cousu de nombreuses influences bien distinctes. Le sixième et dernier morceau du projet en témoigne : « Elle, c’est un son que j’ai écris il y a deux ou trois ans. Il y a un côté très instrumental avec une guitare brute. C’est le côté de Clara Charlotte soul qui écoutait plus jeune du Aretha Franklin. » Pour se constituer une ADN sur-mesure, la chanteuse a digéré ses influences : « Quand je suis arrivée à Paris, les gens ont commencé à me dire : “On dirait que t’écris des textes rappés mais que tu les chantes.” J’ai commencé à chanter du RnB soul sur des prods trap et à écrire façon rap des textes que je mettais sur du RnB. Ça marchait dans les deux sens, alors j’ai fusionné les deux. »

Empreinte d’éclectisme, Clara Charlotte teste et tente de s’ouvrir à d’autres horizons pour se renouveler. Parfois sans succès, mais sans regrets : « Si je teste une nouvelle couleur et que ça ne me fait rien dans le ventre, c’est que ça ne me parle pas. J’ai testé la country RnB (rires) et ça ne l’a pas fait du tout. C’était pas moi. » Et pour opérer des virages artistiques contrôlés, elle s’est entourée de producteurs d’expériences comme le confirmé Junior Alaprod ou 99, beatmaker de référence sur la scène rap émergente, auteur de trois instrumentales sur « Venus ». Elle raconte : « Quand 99 m’a fait écouté des prods pop avec de la guitare, un peu à la Angèle, The Weekend ou Jorja Smith, c’est la première fois que je me suis sentie capable d’aller faire ce délire là. Depuis, je continue de travailler avec lui et on fait toujours mieux qu’avant. »

De l’autre côté de la vitre du studio, loin des tables de mixage et des micros, Clara Charlotte se découvre moins concentrée, plus songeuse mais pas moins lucide. Pour elle, se livrer dans un texte comme sur son titre Cassiopée est naturel : « Quand je l’ai enregistré, j’ai pleuré. En écoutant le son et les paroles, je me suis rappelée que j’avais beaucoup souffert et avoir mal à ce moment là m’a fait du bien. » Pourtant, trouver un équilibre personnel au milieu de cette démarche artistique n’est pas aisé : « La complexité pour nous, les artistes, c’est qu’on doit écrire sur notre vie. Quand les gens vont taffer, ils sortent de leur vie. Le boulanger, quand il part taffer, il n’est plus avec sa femme, ses enfants… Alors que nous, on doit sans cesse se ressasser des souvenirs, des flashs, des disputes, des moments qui font du mal ou du bien. Et on sort rarement de ce carcan. On a pas le droit à cette part d’intimité cachée que tout le monde a. On dévoile tout au public. »

Elle reprend, déterminée : « Je dois composer avec le fait d’être une jeune femme noire de 21 ans avec des problèmes, compartimenter ma vie, en dire assez sans tout dévoiler au public et essayer de rester stable. » En discutant, nous comprenons que pour Clara Charlotte « compartimenter » rime avec « se protéger ». Comment garder un masque pour que le public ne saisisse pas toutes ses faiblesses, tout en restant assez transparente pour faire vibrer ses auditeurs ? C’est tout le paradoxe qui secoue la chanteuse. Elle enfonce le clou : « Ce masque, nous l’avons tous. L’humain est incapable d’être bon entièrement. Il y a forcément un moment dans une vie où ton côté bon devient mauvais pour l’autre. »

En prenant une gorgée de Perrier, elle réfléchit et reprend : « Vous connaissez l’histoire du scorpion et de la grenouille ? Nous hochons la tête de droite à gauche. En voulant traverser une rivière, une grenouille se fait arrêter par un scorpion. Le scorpion lui dit : « Écoute, prend moi sur ton dos, promis je te pique pas. » Elle le prévient : « Mais si, tu vas me piquer ! » Il lui répond : « Si tu me fais traverser, je te jure que non. » Elle hésite puis s’exécute pour lui venir en aide. Soudain, une douleur foudroyante lui tape le dos. Le scorpion l’a piqué. Elle lui dit : « Mais pourquoi tu m’as piqué ? On va mourir tous les deux. » Il lui répond : « Bah je suis un scorpion. C’est dans ma nature. Même si je t’ai promis que j’allais être bon avec toi, je ne pouvais pas ne pas te piquer », conclut-elle fièrement. Morale de l’histoire : « C’est pour ça qu’il faut compartimenter et garder un jardin secret. C’est ce que j’essaye d’expliquer dans ma musique. »

Cette histoire, elle la doit à son grand-père, lui aussi très intéressé par la musique : « Papi écoute du Drake, il écoute du rap et regarde Skyrock ! » Comme lui, son entourage familial a fait preuve d’un soutien nécessaire : « Mes parents ont été les premiers à croire en moi, à me donner une guitare et m’entendre chanter. » Mais avant de pouvoir s’affirmer comme chanteuse, Clara Charlotte confie avoir eu des difficultés à trouver une place dans son environnement d’adolescente : « Je n’étais pas la plus jolie fille, pas la plus drôle. J’avais pas de petits copains à foison, ni beaucoup de copines. Je faisais juste tout ce que je savais faire. J’étais tellement maladroite que je ne touchais à rien. J’étais juste bonne à être mignonne, à faire des câlins et sourire. C’est cette place que je pensais avoir. Et c’était pas moi. J’étais la « sœur », « la fille », « la petite ». J’avais jamais l’impression que c’était moi qu’on présentait. J’avais l’impression d’être vide. Mes parents ne pensaient pas ça de moi mais je le sentais comme ça. »

Depuis, la jeune femme a quitté Orléans, sa ville d’origine, pour rejoindre Paris et confirmer sa volonté de vivre de sa passion. Un déménagement qu’elle a jugé vital : « Ça a été très dur venant de province parce que je n’avais pas eu beaucoup de soutien de là d’où je viens. Je n’avais pas beaucoup d’amis. Quand je suis arrivé à Paris, je n’avais aucun contact mais j’ai pu avancer. Orléans s’est réveillé quand ça a commencé à prendre à Paris. J’ai quand même beaucoup de reconnaissance pour quelques médias de cette ville qui m’ont soutenue et m’ont propulsée. »

Même si elle juge avoir la maturité d’une femme de 35 ans, Clara Charlotte s’autorise aussi à rêver pour ne pas perdre son innocence et garder des objectifs. « Elle rêve de quoi, Clara Charlotte ? », la questionne-t-on. « Du Stade de France minimum ! répond-t-elle du tac au tac. C‘est tellement gros que ça sonne bête mais je suis là pour bosser. Je me donne dix ans pour aller le plus loin possible. Mes parents ont un certain âge, ils ne sont pas éternels et je veux qu’ils voient ça. Il n’y a pas un jour où je ne leur parle pas du Stade de France. Limite maintenant c’est eux qui m’en parlent. »

Si elle ne remplit pas encore les grandes salles parisiennes, l’artiste se réjouit une nouvelle fois de l’un de ses premiers accomplissements qu’elle nous avait fièrement évoqué en arrivant. « Amel Bent », dit-elle presque gênée. « Dès que j’ai eu la certification sur Instagram, c’est la première personne à qui j’ai envoyé un message. Je voulais lui montrer ce qu’elle était pour moi. Chez moi, il y a le ticket de son Olympia de 2006 ! En dix minutes, elle m’avait répondu en me disant qu’elle m’avait écoutée et qu’elle avait kiffé ma musique. Je me suis mise à pleurer, c’était trop beau. »

Après une heure d’échanges animés, la jeune orléanaise se montre déterminée, confiante et fragile de par sa profondeur avant de se recentrer vers l’essentiel et de se tourner vers son manager. « On irait pas manger ? J’ai trop la dalle », lui lâche-t-elle avec toute la spontanéité qui la caractérise, devant le rire de l’attablée.

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Face à face Rencontres

Bolemvn, le masque de la provocation

Quelques heures avant la sortie de son premier album « Anarchiste » le 9 juillet 2021, Mosaïque a rencontré l’artiste du Bâtiment 7, Bolemvn. Alors que les réseaux sociaux se déchaînent contre lui au moment de notre entretien concernant ses propos à l’encontre des rappeur.se.s américain.e.s, c’est un artiste avec un autre visage que nous découvrons. Autant joueur que réfléchi, Bolemvn s’est confié sur l’image qu’il renvoie, sa volonté de « finir seul » ou encore son amour pour la France. Tout au long de votre lecture, explorez le shooting de notre photographe Jacques Mollet qui a capturé la nonchalance assumée du rappeur. 

À notre arrivée dans les locaux de son label Capitol en plein coeur du 5e arrondissement, Bolemvn est allongé sur un canapé en cuir, la tête enfoncée dans un coussin jaune. Au mur, plusieurs disques de platine dont le triple platine de l’album « Loud » de Rihanna. Le rappeur d’Évry prévient : « Je suis épuisé. » En pleine promotion de son premier album « Anarchiste », l’artiste enchaîne les interviews. Pour sa dernière de la journée, il espère qu’elle ne durera pas trop longtemps. Il ne cache d’ailleurs pas son envie de retrouver ses ami.e.s dans son quartier du « Bat 7 » qui lui organisent une fête le soir même : « C’est ça les release party chez nous (rires). Ils sont en train de faire les courses là. » En lui annonçant avoir prévu une trentaine de minutes d’échange, il accepte de se prêter à l’exercice, non sans montrer une certaine lassitude : « Là, les gens ne me voient pas mais je suis allongé. J’ai trop travaillé, je suis fatigué. Il y a eu la promo, et avant ça, c’était des nuits au studio. » 

Bolemvn se présente tel qu’il est, brut de personnalité sans chercher à jouer un rôle. À l’image du nom de son projet « Anarchiste », il s’affranchit des règles sociales qui lui demanderaient de s’adoucir, de s’adapter à celui ou celle qui lui fait face : « Pour moi, un anarchiste, c’est quelqu’un à qui personne ne dit quoi faire. Pour qui, aucune règle n’existe. Je suis un anarchiste dans la mesure où je n’écoute personne dans la vie et en ce qui concerne ma musique pour la faire évoluer au maximum. » La cover du projet réalisée par le photographe Koria, met en scène la révolution de l’artiste, drapé sous les traits d’un général africain : « J’ai toujours fait référence aux révolutionnaires africains dans ma musique, que ce soit par mon nom ou par ma série de freestyles Sankhara en l’honneur de Thomas Sankhara qui s’est battu pour l’évolution de l’Afrique. Mon projet devait même s’appeler Sankhara au départ. »

Anarchiste affranchi au point de se détacher de ce que pourrait penser le public de ses sorties polémiques. Au moment de notre échange, cela fait déjà plusieurs jours que Twitter s’est enflammé en réaction aux propos de Bolemvn sur les rappeur.se.s américain.e.s. Lors d’une interview pour RapRnB, il explique sans détour : « Pour moi, on est plus forts que les ricains. Leur nouvelle génération de rappeurs est éclatée au sol. Il faut pas me parler de Lil Baby, de Gunna frère, ils sont éclatés au sol. » Lorsque nous évoquons la polémique, Bolemvn se cache sous le coussin qu’il tient en main depuis le début de l’interview et rigole : « Bonne nuit », avant d’affirmer sans hésiter : « C’est normal que tout le monde réagisse mais je maintiens ce que j’ai dit. En France, on est pas solidaires. Dès qu’on critique les Américains, c’est la fin du monde. Alors qu’eux, ils s’en battent les couilles de nous, il faut que nous aussi on en ait rien à foutre. Si tout le monde réagit comme ça on ne va jamais s’en sortir. »

Rapidement, l’artiste développe sa réflexion derrière ses propos spontanés : « En tant que Français, il faut qu’on montre qu’on est là. Il ne faut pas seulement montrer qu’il y a la Tour Eiffel. C’est bien, c’est lourd la Tour Eiffel (rires), mais il faut montrer qu’il y a des gros talents. C’est à nous de faire en sorte d’être aussi influents que les Américains. Ici, ce sont nos propres auditeurs qui nous descendent. » Bolemvn concède tout de même aux artistes d’outre-Atlantique leur « détermination » à avoir fait du rap le genre numéro un aux États-Unis : « Si on veut voir du rap et des artistes urbains dans des grandes cérémonies, c’est ce qu’il faut faire en France. Et c’est à nous de le faire. Si on fait les victimes, on ne passera jamais. Il faut agir. Il faut imposer le rap aux institutions. »

L’anarchiste d’Évry regrette aussi que le public se soit arrêté à cette phrase mais comprend que ses propos fassent réagir : « Le problème, c’est qu’ils ont vu l’interview et ils ont dit que j’étais fou. Personne ne s’est posé trente secondes pour comprendre ce que je disais, tout ça parce que c’est moi aussi. Beaucoup d’artistes ont dit la même chose mais c’est la manière dont je le dis qui ne plaît pas. Je suis trop cru. Mais je ne vais pas m’excuser pour ce que je dis. C’est la vérité. Quand je dis de Sexion d’Assaut qu’on s’en fout de leur retour, c’est parce que c’est pas mes classiques. Je viens du 78 et du 91, ce ne sont pas mes références. Les anciens du 78 et du 91, oui. » L’artiste semble assis sur ses positions, serein face aux qu’en-dira-t-on qui ne sont pas prêts de le faire changer, même lorsqu’on lui demande s’il regrette la manière dont il s’est exprimé : « Pourquoi je le dirai autrement ? C’est comme ça que je suis. Je ne sais pas comment m’adoucir mais je vais essayer de travailler dessus (rires). Si les gens réfléchissaient aussi, ça ferait moins parler. » 

Au fur et à mesure de l’échange, Bolemvn est plus animé, convaincu de ce qu’il défend. Plus la discussion avance, plus l’artiste resté à demi allongé sur le canapé se relève, jusqu’à finir complètement assis à la fin de notre entretien. Le regard droit, Bolemvn n’est pas de ceux qui doutent. L’image que les autres ont de lui ne l’intéresse pas : « On m’a déjà jugé mais je m’en fous complètement. Les gens jugent une personne en jogging en mode c’est un bandit et un mec en costard est forcément clean. Alors que c’est l’inverse. Si t’aimes pas, c’est ton problème. Moi, j’aime comment je m’habille. » Derrière cette provocation naturelle se cache un jeune homme affirmé et sûr de lui qui s’éloigne de l’image puéril qui lui colle à la peau : « Les gens disent que je suis fou et peut-être que cette interview leur montrera qu’en fait non. Je sais faire le con et je sais être sérieux aussi. Ça se trouve je fais exprès de faire le con. » 

À la question : « Tu penses que les gens ont une image faussée de toi ? », Bolemvn répond sans une once d’hésitation : « Ouais, de ouf. Comme je sors des dingueries, les gens pensent que je ne suis que ça. Alors que parfois, je fais exprès pour voir si ça va marcher et ça marche. J’aime jouer. Il ne faut pas tout prendre au sérieux. La musique, c’est un plaisir avant tout. Je la prends au second degré. Aujourd’hui, dès que je vais au studio, je fais comme si c’était la première fois que j’allais enregistrer un son. Quand j’ai commencé, je connaissais même pas la SACEM, les showcases tout ça. Du coup, pour moi tout est un plaisir. »

L’artiste s’amuse en interview comme quelqu’un qui n’avait pas prévu d’en arriver là et qui profite de chaque seconde, même lors de notre échange. Alors qu’il nous explique que sur le projet « Anarchiste », il voulait « finir sur un son qui raconte une histoire, quelque chose de plus mélancolique », il esquisse soudainement un sourire et lâche : « Après, ça se trouve, le projet est pas fini. Ça se trouve, c’est juste un pont et il n’y a pas encore la suite. Ça se trouve, c’est une première partie, on sait pas. » Bolemvn se joue de ceux et celles qui prendraient ses mots au pied de la lettre et confesse en riant : « C’est la technique. » 

C’est aussi un Bolemvn un brin chauvin qui se dévoile : « Je ne quitterai pas la France. J’aime la France. On est bien ici. C’est un beau pays. Je n’ai pas d’autres endroits qui me fassent rêver. » La France et surtout son quartier qui s’apprête à être détruit : « Je sais pas comment je vais faire, il faut que je le quitte. Je sais pas où je vais aller. Je vais juste descendre et me mettre à côté pour rester proche, à Évry Village. Quitter l’endroit où je traîne, c’est difficile. » Pourtant, dans Tuer, le dernier morceau du projet, Bolemvn clame : « Si je la quitte pas, la rue va me tuer ». Il explique : « Quand je dis tuer, c’est pas pour dire qu’on va mourir. C’est en mode, ça va nous tuer parce qu’on aime tellement la rue qu’on va finir là-bas. Si tu te lèves tous les matins pour aller au taff, c’est pour quitter là où tu vis, pour avoir mieux. » 

Plus tard, Bolemvn s’imagine finir seul. Il ne croit plus en l’amour depuis sa célébrité : « Nous les artistes, on attire un style de fille. Ce ne sont pas des michtos mais elles sont là pour montrer qu’elles te connaissent. Elles veulent snapper avec toi, s’afficher avec toi. Je ne sais pas comment on les appelle, c’est une autre catégorie. Je vais trouver un blase. » À cette réflexion, nous rebondissons : « Il existe des catégories de filles ? ». Bolemvn hésite puis plaisante : « Ah ouais toi quand tu me regardes, la tête de oim, on dirait tu veux me défoncer (rires) » (la journaliste qui représente Mosaïque lors de l’interview est une femme, NDLR), avant de se reprendre : « J’ai le regard d’un artiste sur les femmes mais pour autant, j’essaye de bien dire les choses quand je parle d’elles. Je fais attention parce que sinon j’aurais eu des problèmes. »

Lorsqu’on lui demande s’il a déjà été amoureux, il répond avant même d’avoir pu finir la question, d’un ton sec : « Non. Je ne connais pas ça. » Il explicite : « En fait, c’est plus profond que ça. Les gens pensent être tombés amoureux mais ils se trompent. Ils ne savent pas ce que c’est l’amour. Moi non plus d’ailleurs. Je ne sais même pas te dire si j’ai été amoureux en vrai. En tout cas, je ne pense pas que je vais tomber amoureux un jour parce que je n’ai pas confiance en l’être humain. » Une confiance qu’il ne prendra jamais le risque de donner selon lui qui se considère « périmé » à 24 ans : « Pour aimer, il faut avoir confiance. Il fallait que ça m’arrive avant ma notoriété. Maintenant, je ne laisserai entrer personne et je ne veux rien construire avec personne. Je veux mourir seul. Je suis bien tout seul. Je ne changerai pas d’avis. » L’idée de mourir dans sa solitude ne semble pas l’effrayer : « Pourquoi ? Dans tous les cas quand je serai dans mon tombeau, je serai tout seul dedans. Donc, ça ne me fait vraiment pas peur. » En attendant de finir seul ou non, l’artiste se concentre sur sa musique et sa carrière : « Je n’ai pas encore parlé de ce que j’ai vécu moi, de ma vie. Il s’est passé des choses dont je n’ai pas parlé. Et puis, je ne connais pas encore le succès. Il faut toujours travailler plus. » 

Joueur jusqu’au bout, Bolemvn, les mains jointes sur sa poitrine, fait mine de prendre une pause à la Lil Baby lors du shooting photo. Lorsque notre photographe, Jacques Mollet, lui propose de capturer cette mimique, Bolemvn reste fidèle à celui qu’il a été pendant nos quarante minutes d’échange : « Non, on est en France ici. »

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Benjamin Epps, uppercut de velours

Après la sortie de son deuxième EP « Fantôme Avec Chauffeur » vendredi 23 avril 2021, l’énergie Benjamin Epps a frappé le noyau créatif du rap français. Sur les productions new-yorkaises du Chroniqueur Sale, aligné sur chacune des pistes du projet, le rappeur secoue l’industrie. Trois mois après les faits, nous sommes allé.e.s à la rencontre de ce nouveau phénomène. 

Après l’entretien, Benjamin Epps s’est prêté à l’exercice du shooting photo. Dans la mythique salle où s’enregistrent régulièrement les Grünt d’Or, notre photographe Ulysse Carbajal a capturé la sérénité de l’artiste. Les clichés sont à découvrir tout au long de l’article.

« Dieu bénisse les enfants, dis à ceux qui pleurent qu’on les entend… », c’est sur ces quelques mots que nous ouvrons la porte du studio d’enregistrement numéro 6 du FGO Barbara, dans le 18e arrondissement de Paris. Assis sur un tabouret, tout près de son DJ, Benjamin Epps rappe et ponctue son morceau d’un atypique « Yeah ! ».  En nous apercevant, le rappeur éloigne son micro, visse sa casquette bleue brodée « NY » et suspend sa répétition. Depuis quelques heures, il interprète et crache ses textes dans une petite salle en imaginant le public qui se tiendra bientôt devant lui. « La toute première date de la tournée, ce sera à Fribourg ! Ils sont super chauds les Suisses », s’exclame-t-il, impatient.

Le 14 juillet 2021 prochain, à l’occasion du festival « Les Georges », il retrouvera enfin les sensations du show. Des sensations qu’il connaît bien et qu’il n’a pas oublié, il raconte : « La scène, j’en ai fait beaucoup au Gabon. J’avais fait la nuit de la musique avec 6 000 personnes. Jouer devant du monde, ça ne m’a jamais vraiment emmerdé. Ce qui m’emmerde par contre, c’est toute la préparation en amont : les balances, bien maîtriser ses textes, donner une performance de qualité. C’est là dessus que je me concentre. D’où cette journée de préparation que j’ai prévue aujourd’hui. Je pense que la scène est LE truc où l’on peut progresser de 0 à 100. Tout dépend de ton rythme de travail. »

Méticuleux, le jeune homme écoute ses propres morceaux dans le train et rappe régulièrement sur ses instrumentales pour dominer son répertoire. Pourtant, pas question d’offrir une prestation trop classique : « Je veux montrer de la prestance. Tu vois Method Man et Redman ? Sur scène, ce sont des bêtes pour de vrai. Tu as aussi des gars comme Nas, Jay-Z ou 50 Cent qui ont un charisme incroyable. C’est comme ça que je le ressens. » Il nous décrit : « Un concert de Benjamin Epps ça va être sombre, tout sera axé sur la performance. Pas de froufrou. Je veux faire une scénographie assez représentative de ma musique avec quelques images derrière moi et des noms de rues qui défilent… Un truc très hip-hop. »

« Quarante minutes d’interview ne sont pas suffisantes pour raconter les vingt-cinq dernières années de ma vie. Même une documentaire Netflix ne le pourrait pas ! »

Benjamin Epps

D’ailleurs, tout près du studio dans lequel nous échangeons, à l’endroit où nous nous rendrons avec lui quelques minutes plus tard pour prendre une série de photos, l’artiste performait pour la première fois son EP « Fantôme Avec Chauffeur » devant les caméras de Grünt. Un premier moment d’adrénaline formateur avant la tournée à venir : « Ce jour là, j’ai ressenti les émotions que j’avais eu la première fois où je montais sur scène avec un public. J’étais stressé alors que y avait personne. Quelques petits couacs sur la prestation, le texte, mais c’était incroyable. C’est pour ça que je veux continuer de travailler pour sentir l’erreur arriver, les petits aspects techniques qui font la différence pour faire une bonne scène. »

En retrouvant ses fans, Benjamin Epps souhaite continuer de livrer son récit en lui donnant encore plus de corps. S’il se raconte déjà beaucoup dans ses interviews, le MC exclut fermement avoir déjà tout confié : « En musique c’est toujours différent. Qu’est-ce qui fait la différence entre l’histoire d’un enfant soldat au Congo et 50 Cent ? C’est que l’histoire est dite différemment. 50 il va te dire : « Je rentre chez le négro, je prends un fusil, je tape le gars, je le mets dans la voiture. » L’enfant soldat, face caméra, il va te dire « C’était difficile, etc. » La beauté du rap c’est que ça te permet de prendre une situation dramatique, triste à première vue et d’en faire de la belle poésie. » Il ajoute, avec un brin d’egotrip : « Quarante minutes d’interview ne sont pas suffisantes pour raconter les vingt-cinq dernières années de ma vie. Même une documentaire Netflix ne le pourrait pas ! »

Pendant un entretien avec Mehdi Maizï dans l’émission « Le Code » d’Apple Music, le rappeur expliquait d’ailleurs vouloir réserver les « grands discours aux grandes occasions ». « Dans mon premier album, je donnerai plus de moi. C’est quelque chose de sacré pour moi. Je disais à un pote qu’Alpha Wann a fait « Alph Lauren » 1, 2, 3… Mais les gens ne parlent que de « UMLA » parce qu’il y a mis son cœur et ses tripes ! Une super cover, un super contenu. » Selon lui, ce format perd peu à peu de son sens premier, perdu dans la frénésie de l’industrie musicale. Il regrette : « Il y a un truc de « c’est facile à faire ». Alors que normalement on pense thèmes, concept… »

Sans s’attarder aux comparaisons, il enchaîne et glisse que son tour viendra bientôt : « Je vais sortir encore un EP cette année et je lâcherai l’album à l’automne 2020. » Un an et demi de travail sur un disque pour lequel Benjamin Epps réserve de grands projets. « J’enregistrerai l’album à New-York. Une semaine pour écrire les titres qui me manque et une autre pour tout enregistrer. Je veux avoir le mood, le grain, New-York quoi ! Il me faut un studio qui a déjà accueilli des légendes pour avoir cet esprit là. Je vais aller y chercher l’inspiration et mes idoles. Je ne suis encore jamais allé dans cette ville, mais je veux réserver le premier voyage pour l’album », dévoile-t-il avec quelques étoiles discrètes dans les yeux. Loin de la pression d’une telle entreprise, l’artiste veut revenir à la source de ses influences pour délivrer un opus qu’il souhaite « intemporel ».

« J’enregistrerai l’album à New-York.

Je vais aller y chercher

l’inspiration et mes idoles. »

Imprégné de hip-hop new-yorkais, il a rapidement été rapproché de rappeurs de la région par le public. Westside Gunn de Griselda Records, Conway the Machine… Les mêmes noms reviennent sans cesse. Loin d’être agacé, il explique vouloir déconstruire ce phénomène : « Les gens disent je rappe comme X, je rappe comme Y. La vérité c’est qu’on est tous influencés. Ce style que tu as là par exemple, de remonter ton pantalon et de faire des ourlets, il y a six ans, personne ne faisait ça. Un groupe de gars a commencé donc tout le monde le fait. C’est comme ça tout le temps et c’est cool. Ici, en France, on veut te mettre dans des cases. L’un de mes cousins m’a envoyé un screen Twitter hier où quelqu’un disait : « Ah c’est cool que Benjamin rappe de moins en moins sur les Griselda type beat. Moi je me disais : « Merde, ces gars-là n’ont pas inventé le rap ! »Tout au long de notre échange, Benjamin Epps se fend d’illustrations pour donner du poids à ses propos. Ce discours n’y échappe pas non plus : « Michael Jackson quand il commence à danser, c’était un élève de James Brown. Personne n’a jamais dit qu’il faisait comme James Brown ? »

Dans les sillons de ses maîtres, Benjamin Epps vibre à la mesure du boom-bap, tout en l’interprétant selon sa vision. « Est-ce que je fais du boom-bap pas chiant ? », s’interroge-t-il en reprenant un morceau de notre question. Il songe quelques secondes en se tenant le menton. « Oui… Je pense que c’est parce qu’il y a du package, de l’attitude, une élocution différente. Je ne dis pas wesh à toutes mes fins de phrases… Ça compte ça pour les gens. C’est pas intentionnel, c’est juste que je m’exprime comme ça. Je ne mets pas la casquette de racaille, c’est subtil. »

Souvent proche de la provocation ou du tacle bienveillant, le battle MC se nourrit de la concurrence. Le 2 juillet 2021 dernier, il s’est ainsi confronté à Dinos sur le morceau Walther PP, présent sur la réédition de « Stamina, Memento ». Avec le rappeur de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), tout droit sorti de l’école des Rap Contenders, il a retrouvé l’énergie de la confrontation : « On ne s’était jamais croisés, c’était génial. le morceau a été plié en quatre heures et demi. On a entendu cette prod (réalisée par le producteur Twenty9, NDLR) et on a rappé. Il y avait ce désir de faire mieux que l’autre. C’est ce que je dégage, la compétition. On voit que j’ai les crocs et j’avais une pression particulière, je me suis dit : « Tu parles, il faut assumer maintenant ! ».

« J’ai plein de grands frères et sœurs et ça m’a rendu fort. Je suis persuadé de pouvoir faire mieux que les autres, je n’ai peur de personne. »

Benjamin Epps

Cette confiance, il la doit à ses proches et surtout à son entourage familial : « J’ai plein de grands frères et sœurs et ça m’a rendu fort. Je suis persuadé de pouvoir faire mieux que les autres, je n’ai peur de personne. Dans ma tête, je me dis que je suis intouchable. » Impossible d’évoquer les proches du rappeur sans évoquer ses parents. Présents depuis ses débuts, leur soutien s’est révélé une arme redoutable pour passer des paliers : « Ça me rend libre dans mon processus créatif. Que je dise cul, chien, bite, salope, mon père adore ça, ma mère adore ça. »

« Tu as des sœurs, des frères ? », nous questionne-t-il, curieux de notre réponse. « Comment tu te sens quand vous vous êtes chamaillés à un repas de famille un 25 décembre ? Le 26, au moment de rentrer, il y a une mauvaise vibe… Alors que quand tu as passé un bon moment, tu as juste envie de rentrer chez toi, de choper une meuf, tu es tranquille. C’est ma posture d’aujourd’hui. » 

En relevant sa casquette pour la première fois, il évoque sa mère, parfois tout aussi inspirée que lui par la culture qui le traverse. Il nous raconte : « Elle a toujours kiffé ce game. C’est une grande fan de Snoop Dogg, c’est le seul rappeur qu’elle connaît bien ! Elle trouve le rappeur atypique, ce sont les nouveaux rockers des années 2000 pour elle. » Partager l’amour du hip-hop en famille, une donnée indispensable pour cet inconditionnel amoureux de la musique qui tient à rester authentique : « Je suis bien avec moi-même parce qu’ils sont bien avec ce que je fais. » Dieu bénisse les parents.

Retrouvez Benjamin Epps dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

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Face à face Rencontres

Tawsen, la nuit comme outil de création

Tawsen, figure montante de la scène musicale belge, vient de dévoiler sa première mixtape « Nessun Dorma ». Un projet de dix titres, sans prestation solo, où l’artiste multiplie les featurings : Zamdane, Lala &Ce, Captain Roshi ou encore Sneazzy. Assis à la terrasse d’un restaurant du 18e arrondissement de Paris, le jeune homme de 24 ans s’est entretenu avec nous pour nous révéler les coulisses de la création de ce nouvel opus. De sa réalisation, au choix des collaborations, en passant par son rapport à la création. Tout au long de la lecture, découvrez les clichés de notre photographe Pierre Terraz, capturés le jour de la rencontre.

Comme pour être en phase avec l’esprit de son nouvel opus, Tawsen se présente, rue Marcadet dans le 18e arrondissement de Paris, arborant une petite mine. « Je pense qu’on peut le voir à mes cernes, je suis très fatigué. Je dors très peu. » C’est alors tout naturellement qu’il choisit « Nessun Dorma » comme titre pour sa nouvelle mixtape. Si l’artiste accorde beaucoup d’importance aux thématiques, un modèle qu’il a choisi de suivre dès le début de sa carrière en délivrant une trilogie d’EP (« Al Warda », « Al Mawja », « Al Najma », NDLR), ce nouveau projet « Nessun Dorma » adopte un autre style.

Tout part d’un célèbre morceau interprété par le ténor italien Luciano Pavarotti. Tiré de l’opéra « Turandot » de Giacomo Puccini, « Nessun Dorma » évoque l’histoire d’une princesse qui refuse d’épouser celui qui lui est destiné. Un défi lui est alors lancé : deviner le nom de son prétendant et échapper à cette union qu’elle ne veut pas, ou échouer et se résoudre à l’épouser. Elle exige alors que personne ne dorme tant que ce nom n’a pas été trouvé. L’artiste belge en a retenu l’ordre donné par la jeune femme : « Que personne ne dorme ! ». Une phrase qui illustre son rapport à la nuit : « Ça traduit une certaine réalité pour moi puisque quand j’écoute ça, il est quatre heure du matin et je suis en train de réfléchir. » Une habitude devenue son quotidien, peu de temps après s’être lancé dans la musique. « C’est aussi ça mon rythme de vie maintenant. Depuis que je fais de la musique, je me dis que je ne dois pas dormir. Alors, je ne sors pas du studio tant que je n’ai pas fini une chanson. » 

Place aux newcomers

Cette volonté de ne pas dormir, de travailler toujours plus pour atteindre ses objectifs, reflète l’essence même de cette mixtape. Fidèle à cet état d’esprit qui le guide, Tawsen se lance dans la conception de ce nouvel opus avant même la sortie de « Al Najma », dernier volume de sa trilogie. « Un jour, j’ai pris mon téléphone et j’ai commencé à envoyer des DM aux gens que j’aimais bien et avec qui j’avais envie de collaborer. Je suis allé chercher des artistes avec la même mentalité que moi. Je me suis dit que je ne devais pas être le seul à penser comme ça, à avoir la grinta. » Il a alors réuni des newcomers (artiste en développement, NDLR) comme Zamdane ou Tsew The Kid, tout en invitant des rappeurs davantage établis comme Matt Houston ou Franglish.

S’il s’est heurté à quelques refus, il ne s’est pas arrêté là pour autant. Après plusieurs messages, les artistes ont commencé à défiler dans son studio en Belgique. « C’était très rapide. Quand Squidji arrivait le matin, Franglish débarquait l’après-midi et ainsi de suite. » De Sneazzy à Captain Roshi en passant par Squidji, la mixtape embarque l’auditeur vers différents horizons à chaque morceau. Un choix que l’artiste définit comme « une envie de [se] bagarrer avec les autres, de [se] mesurer à eux. » Avant ça, Tawsen avait pris le parti de ne faire aucun featuring afin de pouvoir se présenter, seul, face au public. Chose faite à présent.

 « Il ne faut pas dormir sur le rap marocain »

Le multiculturalisme est aussi ce qui caractérise la musique de l’artiste de 24 ans. Un atout qu’il sait exploiter. Né en Italie, installé en Belgique et originaire du Maroc, Tawsen s’amuse à jongler entre ses différentes influences et n’a aucun mal à passer d’une langue à une autre. Un aspect prend pourtant le dessus sur les autres : la musique marocaine. « Les morceaux comme Safe Salina ou Habibati m’ont vraiment permis d’exploser. Je pense que la scène marocaine n’est vraiment pas un terrain à négliger. J’ai toujours été dans une démarche de représentation. Je ne vois pas beaucoup d’artistes français ou belges qui se revendiquent fièrement comme étant Maghrébins et je trouve que c’est quelque chose qui manque aujourd’hui. »

C’est pourquoi collaborer avec des artistes comme Zamdane ou Draganov lui est apparu comme une évidence. « Il ne faut pas dormir sur le rap marocain, ne faites pas cette erreur ! », insiste-t-il en replaçant la capuche de son sweat bleu royal.

Là où on ne l’attend pas

Penser, essentiellement la nuit, Tawsen y consacre beaucoup de temps. L’artiste accorde une attention particulière au renouveau. Le meilleur moyen, selon lui, de ne pas tomber dans une routine lassante et de susciter l’attention le plus longtemps possible. Pour cela, il a mis au point une technique imparable : « Je fais en sorte de ne pas faire ce que les gens attendent de moi. J’aime beaucoup rester mystérieux sur mes prochains morceaux. » Ce qui s’est confirmé quand la tracklist de « Nessun Dorma » a été révélée sur son compte Instagram : « Les gens étaient étonnés de voir Captain Roshi ou Lala &ce, constate-t-il, un sourire en coin, et c’est là où je me dis que j’ai réussi à surprendre tout le monde. »

Un mystère qu’il aime cultiver et dont il joue quand on lui demande s’il souhaite collaborer avec d’autres artistes à l’avenir. « Disiz était dans le même studio que moi au moment où j’enregistrais ma mixtape. Il est passé nous dire bonjour. Je me verrais bien faire un morceau avec lui mais je préfère le réserver pour un album. » Une réunion qui pourrait rappeler un concert ayant eu lieu en avril 2019 au Zénith de Paris – La Villette. À l’époque, « Al Warda » faisait tout juste son apparition sur les plateformes de streaming. Quelques temps après, le chanteur s’était retrouvé en première partie du « Dizisilla Tour » à Paris. 

Pour Tawsen, la création ne s’arrête pas à la sphère musicale. Passionné de mode « peut-être même plus que la musique », le jeune homme voit les choses en grand. « J’adore les vêtements. D’ailleurs, on est invités à l’un des défilés de la fashion week ce soir » (Bluemarble, NDLR), rappelle-t-il à son équipe, impatient. Quand on lui demande s’il se verrait travailler dans le textile plus tard, il répond, sans hésiter : « C’est même sûr, ça finira par arriver. » 

La discussion s’achève aux abords d’un restaurant vietnamien où, quelques minutes plus tôt, l’un des cuisiniers nous invite à poursuivre notre séance photo devant une fresque murale. Amusé, le rappeur enchaîne les poses devant un dragon aux écailles dorées. Après quoi, il s’empresse de regagner le restaurant afin d’y dévorer son burger végétarien, commandé une heure plus tôt.

Retrouvez « Nessun Dorma » de Tawsen dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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nelick, la maturité enfantine

Un an après son album « PiuPiu », Nelick, devenu nelick, fait son retour avec un EP de sept titres : « Tatoo », dévoilé le 17 juin 2021. Ce projet court, désinvolte et naturel marque une rupture pour l’artiste qui a toujours pris le soin de construire des concepts et de la musique pensée et réfléchie. Cette nouvelle proposition montre un jeune homme décontracté et empreint de simplicité, à mi-chemin entre l’innocence d’un enfant et la maturité d’un adulte. Tout juste réveillé d’un lendemain de soirée, le rappeur a décroché son téléphone pour nous raconter l’histoire de ce virage artistique et humain.

En un an, Nelick est devenu nelick. Une majuscule en moins qui change tout pour un artiste qui semble s’être trouvé musicalement avec « Tatoo », sorti le 17 juin 2021. Malgré trois projets à son actif, c’est avec cet EP que l’artiste a réussi à déchiffrer le sens de sa vocation : « Je fais ça pour me sentir bien, dans ce monde de sept milliards d’humains. C’est ma raison de vivre, j’ai envie d’aider les gens à grande échelle. » À peine réveillé d’une soirée mouvementée de la veille, il nous avoue au téléphone : « Je crois que c’est la première fois que je le dis comme ça (rires). » 

nelick respire la sérénité de celui qui s’est affranchi des pressions liées à son art. En janvier 2020, alors qu’il dévoile « PiuPiu », un album concept dans lequel un marchand de friandises fabrique des bonbons pour rendre les gens heureux, lui ne l’est pas : « Le jour où je l’ai sorti, j’étais pas satisfait. C’était une mixtape à la base et je n’aime pas les choses qui n’ont pas trop de signification du coup j’ai tout relié et j’ai monté un concept avec des interludes. J’avais peur de montrer que je faisais juste du son comme ça. Sûrement aussi parce que les sons n’étaient pas assez bons. » Pourtant, même si le disque est bien reçu par la critique et le public, c’est un déclic pour le chanteur qui le perçoit aujourd’hui comme un échec : « J’ai connu la déception de moi-même. J’ai échoué avec ce projet et je n’ai pas apprécié ce que j’ai sorti. Mais échouer c’est trop bien parce que ça m’a permis de retrouver le pourquoi de ma musique. » 

« Faut être très mature pour être un enfant. Je suis un adulte qui travaille mon côté enfantin. »

nelick

« PiuPiu » était l’aboutissement de l’univers enfantin et burtonien de nelick, avec lequel il s’est toujours démarqué. Mais c’est en se libérant d’une forme rigide et conceptuelle à travers ce dernier EP que ce monde a pris sens : « J’ai réussi à prendre du recul et à me dire que la musique que je voulais faire c’était pour les enfants. Faire de la musique pour Disney, pour des dessins animés, à la Miyazaki ou à la manière d’une comédie romantique italienne, ça me parle trop. Faut être très mature pour être un enfant. Je suis un adulte qui travaille mon côté enfantin. »

Soudain, la conversation ralentie. « Putain, je suis désolé je commandais à graille ! », avoue-t-il en rigolant. « Euh… Je voudrais un burger bon qui coûte cher un peu… Il hésite : Y a des gens très indécis sur terre et il faut choisir pour eux ! Bon allez Five Guys, faut reprendre des forces. »

Une légèreté assumée

Cette légèreté, nelick l’assume enfin. Que ce soit sur la tracklist, dont les titres des morceaux sont écrits sans majuscule, ou avec le nom du projet qui comporte une faute d’orthographe délibérée. La cover du projet reflète tout autant cette idée. On aperçoit la photo d’un jeune adulte portant un appareil dentaire : « Ça se voit c’est un jeune qui a envie d’être adulte et de faire comme les covers classiques du rap. Un enfant qui se prend pour un grand. » 

Le figurant sur la pochette n’est nul autre que kofi bæ, producteur de l’EP, avec qui nelick a façonné le projet. Ensemble et à leur image, ils ont travaillé comme des enfants. Ils se retrouvent à Nancy et bouclent « Tatoo » en cinq jours : « Le pire, c’est qu’on a pas travaillé du matin au soir. On s’est branlé un peu même (rires). On se levait à 13 h, on allait au parc… Mais on est pareil et on a la même vision, donc c’est fluide. »

Les deux acolytes se sont bien trouvés. Ils se rencontrent alors que le compositeur fait des type beats de nelick sur YouTube (méthode qui consiste à s’inspirer très fortement d’un titre pour produire une instrumentale très proche en terme de tempo, de sonorités et de structure musicale, NDLR) : « Je lui ai demandé la prod et il m’a répondu que finalement c’était Jäde qui l’avait pris pour faire son titre Docteur. Je me disais : « Le poto il fait un type beat nelick, c’est sûr il va me dire c’est pour toi, et en faite non ! » Une association musicale qui participe à l’émancipation de Kiwibunny (surnom de l’artiste, également le titre de l’un de ses projets : « Kiwibunnytape », NDLR) : « kofi est trop fort parce qu’il est authentique. Chaque prod qu’on m’envoie, l’harmonie n’est jamais parfaite, alors que lui ça va rendre un truc juste et parfait. C’est cette justesse que je trouve trop belle. »

Une musique d’impact

Le sens de sa musique, il l’a aussi trouvé auprès de son public dont la vie a pu changer grâce à ses morceaux, toute génération confondue : « J‘ai une amie à moi qui a cinquante ans. Elle m’a dit qu’en écoutant mon projet et en regardant mes stories, ça lui avait donné la force de faire son projet de théâtre. C’est ça qui est beau avec le son. Tu laisses ton empreinte sur les autres. » Laisser son empreinte, un peu comme un « Tatoo », nom de son dernier EP qu’il a choisi d’intituler de cette manière parce que « écouter un album c’est un truc éphémère mais qui peut te marquer pour toujours ».

Et justement, quand on lui demande ce que sera la suite de « Tatoo », nelick botte en touche, préférant l’insouciance : « On verra. Mais d’abord aimer ce que je fais, c’est la première fois que ça m’arrive. J’ai trouvé ce pourquoi je veux faire de la musique toute ma vie. Certains attendent ça indéfiniment. Cette zénitude que j’ai trouvé. »

Parce que le projet incarne un renouveau, l’artiste a glissé un titre caché intitulé Nouvelle vie dans le dernier morceau du projet : « Le fait que ça soit un message caché à la fin veut dire qu’il faut aller voir au fond de soi pour se rendre compte qu’il y a de l’espoir. Tous mes albums se finissent mal et là je finis sur un titre badant mais qui cache un truc plus cool. J’ai envie que les gens s’envolent quand ils écoutent ce son, quand la flûte arrive… J’ai envie de faire voyager et j’ouvre une porte pour le prochain projet. »

Selon lui, « Tatoo » ne serait en réalité qu’une introduction : « C’est un film qui se lance. J’ai l’impression que c’est une BO de la nouvelle vie de KiwiBunny. La meilleure partie sera la fin, mais j’adore les génériques de début. »

Retrouvez « Tatoo » de nelick dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Slimka, l’électron libre

Après deux projets et un prélude, Slimka, désormais âgé de 27 ans, a canalisé toute son énergie dans un album à la direction artistique claire et ambitieuse. Cassim Sall, de son vrai nom, est guidé par une vision de sa musique libre et indépendante qui se résume en deux mots : « Tunnel Vision », le nom de son premier opus, sorti le 18 juin 2021.

À cette occasion, Mosaïque l’a rencontré autour d’un verre près de Bastille. Il était ce jour là accompagné de deux de ses amis : Rudi et Omizs. Ensemble, nous avons évoqué les coulisses de ce projet, les relations franco-suisses en passant par la frilosité musicale des médias. Un échange long et intense, fidèle à l’ardeur revendicatrice du jeune rappeur. Une énergie capturée par notre photographe Ulysse Carbajal dont le shooting est à découvrir tout au long de l’article.

Au fond d’une cour parisienne du 4e arrondissement, Cassim Sall profite, entre deux interviews, d’une après-midi ensoleillée avec ses potes à l’occasion de la sortie de son premier album « Tunnel Vision ». Leur occupation : écouter du son. « C’est pas Luv Resval ça ? Je l’aime bien lui, c’est un bon. C’est un Alkpote en plus tranquille », plaisante celui qui se fait appeler Slimka, de son nom d’artiste. Souriant, avenant et blagueur, c’est ce qui émane de ce grand aux allures de mannequin, vêtu ce jour là d’un ensemble noir floqué au logo du groupe de metal américain Slayer, de ses lunettes de soleil carrées et de ses indispensables grillz. 

Décontracté, l’artiste nous accueille chaleureusement. Bien dans ses baskets, Slimka l’est aussi dans sa musique : « Je ne vous cache pas, j’ai assez confiance. Je sais qu’avec ce premier album, je suis resté fidèle à moi-même. J’ai simplement évolué mon délire et mon identité. » En route depuis deux ans, le projet porte en lui toute la maturation artistique d’un artiste à l’énergie débordante. Déjà en 2019, le nom de l’album : « Tunnel Vision » était tout trouvé. Une devise qui l’accompagne chaque jour. Plusieurs fois au cours de notre échange, il ponctue ses phrases de ces deux mots, preuve d’un état d’esprit constant : « Tunnel Vision, c’est comme No Bad (Le nom de ses deux premiers projets, NDLR), ce sont des mantras. J’aime bien quand les choses vont vite et droi) au but. Quand je n’ai rien qui me perturbe. L’idée aussi, c’est d’être toujours positif. Tu ne peux pas revenir en arrière, t’es dans un tunnel. »

Un mantra dans la musique, mais aussi dans la vie : « Le fait de me mettre en couple m’a stabilisé. Ce sont des choix personnels qui font que j’ai réussi à mieux percevoir ma vision. » L’opus de dix-huit titres est ainsi le fruit de l’émancipation de celui qui est désormais également producteur et directeur artistique d’un projet coloré, aussi surprenant par ses sonorités que par ses ambiances : « Je voulais proposer un album très orchestral. L’introduction résume la direction que je vais prendre dans le futur. Quelque chose d’organique avec des trompettes, des violons… » 

Transmettre la « déter » suisse 

Une direction nouvelle adoptée comme sur le morceau Taraxina aux accents dissonants en featuring avec Makala. Pour ce premier projet, le rappeur n’a pas souhaité se séparer de ses fidèles acolytes du groupe Xtrm Boyz (Makala et Dimeh, NDLR), tous deux présents sur la tracklist. Impossible pour le Genevois de produire « Tunnel Vision » sans représenter la Suisse : « Jai grandi en Suisse où rien ne se passe pour les artistes et la musique. Je veux me positionner en tant quenfant du peuple en donnant de la force aux gens que je kiffe et en essayant de rassembler. »

« Je souhaite que les artistes suisses n’aient plus besoin de passer par la France pour percer. En Suisse, il n’y a pas de star system. C’est mal organisé et ça fonctionne au ralenti. Rien n’a bougé depuis 20 ans. »

– Slimka

C’est lorsque l’on se met à évoquer la Suisse que le débat s’anime autour de la table du café, à deux pas de Bastille. Slimka est un personnage vigoureux, qui transmet ses idées avec passion et conviction : « Je souhaite qu’avec tout ce qu’on est en train d’entreprendre, les artistes suisses n’aient plus besoin de passer par la France pour percer. En Suisse, il n’y a pas de star system. Personne n’a fait mieux que Lomepal. (À l’occasion de la sortie de « Jeannine », le Parisien aurait été le premier artiste à se produire à trois reprises en moins d’un an sur les plus grandes scènes de Suisse romande, NDLR.) Ça fonctionne au ralenti. Rien n’a bougé depuis 20 ans. C’est mal organisé, il n’y a pas de médias et ceux qui existent renvoient vers des artistes qui ne sont pas Suisses. » 

Anciennement vendeur avant de se consacrer à la musique, le jeune rappeur a tout donné pour vivre de sa passion. Pendant un temps, il laisse sa vie, ses ami.e.s et son travail de côté pour se livrer corps et âme au rap : « On a perdu beaucoup dargent pour en gagner pas beaucoup. Peu de gens seraient prêts à faire ça. Il y a déter et il y a superdéter. Jai été superdéter. Bien avant moi, Dimeh a été superdéter, Makala a été superdéter. » L’artiste croit aux énergies positives et au travail qui finit toujours par payer. Sa réussite, il veut avant tout la transmettre pour « provoquer une émulation. Montrer que cest possible. Je veux donner de l’espoir. »

Donner de l’espoir, notamment aux jeunes genevois et genevoises qu’il trouve moins motivé.e.s que les jeunes français et françaises. Cassim nous pointe du doigt ainsi que notre photographe venu pour le shooting et s’exclame : « Regardez-vous tous, il n’y a pas des jeunes comme ça chez moi. Vous représentez un média déjà en place. Ici, les gens sont déter. Moi, je fais une réunion dans un bar avec des gens à Genève, ils font des trucs qu’ils kiffent pas faire. Les gens ne développent pas leurs propres trucs. C’est comme un pet dans l’eau, tu vois. Ça sert à rien (rires). » 

« Il faut penser art »

S’il paraît désemparé face à l’immobilité de la jeunesse de Genève, Slimka regrette la frilosité française face aux nouveautés musicales. Souvent, lui et ses deux amis, Omizs et Rudi, comparent la France aux États-Unis, regrettant que les top titres soient des sons mainstream et que les médias français ne fassent pas l’effort de s’intéresser plus à la Suisse : « Ils sont craintifs face à une musique quils ne connaissent pas. Ça se trouve ce que tu fais cest trop lourd et ça a peut-être cinq ans d’avance, mais là, pour le moment les gens n’en ont rien à foutre. Même aux « Planète Rap », ce sont les artistes non-français qui nous invitent. »

Difficile aussi pour l’artiste d’échapper aux comparaisons : « Si je mets un durag et des lunettes, on mappelle Freeze Corleone. Je me mets les cheveux blonds en arrière, je suis Laylow. Si un artiste nest pas dans une case, il est dans une niche. »

Tous s’accordent à dire que le marché français de l’industrie musicale n’est guidé que par les ventes. À gauche de Slimka, Rudi avec sa casquette des Chicago Bulls, explique : « C’est compliqué dans ce pays de faire ce que tu veux parce que le marché peut te baiser à tout moment. » À droite, Omizs, les yeux bleus, agite ses bras entièrement tatoués pour poursuivre la discussion pleine d’émulation : « On est en train de montrer qu’il faut penser art. Ne pensez pas à vendre. Si tu fais du bon art, tu vas vendre. Comme Basquiat. »

Cassim se montre entouré, accompagné par des proches qui croient en lui et en son travail. C’est le cas d’Omizs qui a commencé la musique en apprenant à connaître Slimka et qui tout au long de la discussion interviendra pour soutenir la vision de son pote : « Il y a la place pour Slimka fort. Je pense que la Superwak Clique (un collectif suisse fondé en 2014, dans lequel Slimka a débuté dans la musique, NDLR) a mis la lumière sur la Suisse. Ils ont mis en avant une musique jamais vue. Moi, je les appelle les JackBoys européens (un collectif de rappeurs américains signés sur le label de Travis Scott : Scott’s Cactus Jack Records, qui comprend Sheck Wes, Don Toliver, Luxury Tax et Scott’s DJ Chase B, NDLR). Ils ont ramené de l’art. Et surtout de l’art nouveau. Donc forcément, ça marche. »

Une liberté artistique revendiquée par l’auteur de « Tunnel Vision » qui s’est associé pour cet album à des artistes éloignés de son univers pour des premières collaborations franco-suisses, notamment avec Jok’air ou Laylow. Le featuring avec Laylow sur le morceau Film Fr date d’il y a deux ans. Entre temps, le titre a été retravaillé pour coller à la nouvelle direction artistique du créateur de « Trinity » qui a souhaité revoir son texte et ses choix de voix. 

Slimka est habité, capable de parler de rap avec autant d’énergie que lorsqu’il parle de la rencontre à Genève entre le président des États-Unis, Joe Biden, et le chef de la Russie, Vladimir Poutine, qui a lieu en même temps que notre échange. L’enfant du peuple représente à lui seul l’identité du rap suisse qu’il définit comme étant essentiellement « de l’énergie ». Selon lui, « tout est une transmission de chacra et d’amour. Les artistes suisses sont très libres. On a pas trop de barrières musicalement. Je n’ai pas peur de tester et d’échouer. Ça ne veut pas dire que j’ai perdu. Il faut penser Tunnel Vision. »

Une vision poussée jusque sur la cover du projet qui a été inversée pour donner un rendu futuriste, à la manière d’une énergie prête à frapper et à l’image de son album qu’il considère d’ores et déjà « comme un classique ». Toujours tourné vers le collectif, il sait qu’il doit cette intemporalité aux dix-sept producteurs présents sur l’album. Alors que sa dernière journée de promotion se termine à notre terrasse, Slimka se donne toujours autant dans les échanges. C’est finalement Omizs qui conclut en terminant son verre de Coca : « C’est la musique qui fera les choses, c’est tout ce que j’ai à dire. » Tunnel Vision donc.

Retrouvez « Tunnel Vision » de Slimka dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Entretiens Rencontres

7 Jaws : « Tout faire sans demi-mesure » 

Après une année 2020 riche d’expérience et couronnée par le succès de sa mixtape « Rage », 7 Jaws dévoile « Je vois les couleurs ». En pleine promotion d’un premier album attendu, le rappeur nous a accordé un échange téléphonique pour évoquer ce projet éclectique qui accueille les performances de Vald, Bigflo et de Captain Roshi. La réussite, son processus d’écriture, son goût pour la culture asiatique, la création de l’album… 7 Jaws se confie à Mosaïque dans un entretien inédit.

Si 7 Jaws a su prouver qu’il était un vrai kicker, l’artiste originaire de Sarrebourg (Moselle) tire aujourd’hui son épingle du jeu grâce à une ouverture artistique peu commune. Comme il le revendiquait dans le morceau Par Ici, issu de sa mixtape « Rage » : « Dire que j’suis un rappeur, c’est réducteur. » Un éclectisme singulier qui prend tout son sens dans le titre de son premier album « Je vois les couleurs », dévoilé vendredi 7 mai 2021.

Après avoir sorti cinq projets depuis 2016, ce premier opus était particulièrement attendu. Depuis quelques semaines, 7 Jaws décroche son téléphone sans arrêt : « La promotion d’un projet, c’est parfois fatiguant car c’est très condensé sur quelques semaines. On doit parler avec énormément de gens. » Pourtant, le jeune homme reste souriant et énergique derrière sa webcam et se livre avec spontanéité.

Un long voyage coloré

Tout au long des 15 tracks, « Je vois les couleurs » déroule un condensé de ce que propose 7 Jaws depuis plusieurs années. Un mélange de sonorités, de flows et de tonalités qui s’accordent autour d’une même rage de vaincre. L’egotrip de certaines phases croisent même mélancolie et recul sur soi. En témoigne cette punchline du titre S Klasse : « J’ai tout préparé, j’vais bientôt démarrer, récupérer la SACEM de Led Zepеllin, c’est chaud j’suis un peu trop émotif, j’vais lui faire unе dinguerie si j’ai le spleen. »

Pour le rappeur, pas question de se reposer sur ses acquis : « Cet album, c’est un long voyage musical d’un an et demi qui s’est terminé par l’envie de rapper. Quand je fais de la musique, je veux tout faire sans demi-mesure. Si je fais un son pop, je le fais à 100 %, pareil pour un son rap ou électro. »

Si 7 Jaws surprend par la diversité de ses choix artistiques, le rappeur concrétise aussi des collaborations évidentes, notamment avec son compère Bigflo sur le titre Rien n’est grave. Le premier featuring solo du rappeur toulousain sans son frère, Oli. Un morceau fort dans lequel les artistes évoquent une expérience qui leur est commune : une mère malade qui a vaincu la maladie. « Ce son est très important pour nous deux. La connexion s’est faite naturellement, on est amis depuis plusieurs années. On en a discuté avec Oli, ça ne l’a pas du tout gêné que son frère fasse un morceau sans lui. Même si on le voit un peu râler dans leur documentaire… » (« Bigflo & Oli : Presque Trop », disponible sur Netflix, NDLR).

Sur cette piste, le rappeur au crâne tatoué n’hésite pas à pousser sa voix en variant les utilisations de l’auto-tune. Un travail de style qui le pousse à diversifier son approche de l’écriture. Il explique : « Pour les sons rap, je vais derrière le micro et j’envoie. Il y a plus de relief et c’est plus spontané. Pour les sons plus chantés, je me pose et je cherche d’abord une mélodie. »

C’est d’ailleurs Sale état, le morceau que 7 Jaws confesse être son préféré du disque, qui témoigne le plus de son ouverture pop et de sa capacité à trouver des toplines et des gimmicks entêtants. Ce tournant artistique incarné par « Je vois les couleurs » sonne finalement comme l’aboutissement d’une année 2020 riche humainement et musicalement.

2020 : « Une vraie aventure »

Entre sa signature en maison de disque, la sortie de deux projets et sa préparation du premier album, 7 Jaws émerge tout juste d’une bulle dans laquelle il semble réellement s’épanouir : « Il s’est passé tellement de choses en 2020. Mon quotidien, ce n’était pas juste d’aller bosser et de rentrer chez moi. C’était vraiment palpitant ! C’est dur de retenir un moment précis de cette année, tellement c’est une vraie aventure. » Pourtant, malgré le succès, l’artiste tient a conserver la tête froide « Je garde des œillères vis-à-vis du succès. Je suis toujours dans ma chambre à faire des morceaux. J’ai la chance d’être super bien entouré. Ce qui change vraiment, c’est que je rencontre beaucoup plus de monde. »

« Du rap, du métal, de la pop, j’écoute de tout ! En ce moment j’aime beaucoup Charlie XCX. »

– 7 Jaws pour Mosaïque

Des rencontres marquantes comme celle avec le producteur Seezy. En février 2020, les deux hommes collaborent autour de la mixtape « Rage ». Un projet de dix titres qui apparaît comme un avant-goût de « Je vois les couleurs », tant par son identité intimiste, sa cohérence et sa large palette de sonorités. Cette mixtape charnière, 7 Jaws a choisi de l’immortaliser en se faisant tatouer le nom du disque sur son ventre : « J’aime beaucoup ce projet. Il m’évoque pleins de souvenirs, les bons comme les mauvais. Quand je serai vieux, je veux que mes albums soient la discographie de ma vie. »

Fort de ce premier succès commercial, 7 Jaws continue de jongler avec les différents styles et dresse la route de « Dalton », un dernier EP dévoilé en novembre 2020. Dans ce ce projet aux sonorités électro, l’artiste s’amuse. « Ouais ça m’régale », chante-t-il dans le morceau du même nom.

À la source de cet éclectisme : « Du rap, du métal, de la pop, j’écoute de tout ! En ce moment j’aime beaucoup Charlie XCX. » Un peu de tout, et même parfois un peu de rock. Dans l’émission « Fanzine », l’artiste étonne en reprenant le classique du célèbre groupe californien Red Hot Chili Peppers : Under The Bridge. Avec modestie, le Sarrebourgeois se réjouit de ces multiples influences qui lui permettent de se montrer ouvert à son public.

« J’aimerais bien travailler sur des scénarios de mangas. J’ai déjà des contacts avec une dessinatrice, mais ce n’est qu’une idée pour l’instant ! »

– 7 Jaws pour Mosaïque

Alors que l’on pourrait avoir l’impression d’avoir fait le tour, l’artiste nous rappelle son attrait prononcé pour la musique asiatique. Il y a quelques années, un voyage au Japon a « changé sa vie » et l’a poussé à se mettre au rap. Une influence omniprésente dans sa musique, tant dans les références que dans l’esthétique. Preuve à l’appui dans le deuxième épisode de « Rentre Dans le Cercle » où il freestyle : « Si j’veux demain je vais faire un son de K-Pop. » Vraiment ? « Vous savez, tout est possible ! Je ne me ferme aucune porte », répond-t-il en laissant planer le doute. 

« J’aimerais bien travailler sur des scénarios de mangas, précise-t-il finalement. J’ai déjà des contacts avec une dessinatrice, mais ce n’est qu’une idée pour l’instant ! Et puis je n’ai jamais fait trop de featurings, alors je vais m’ouvrir un peu plus maintenant que le projet est terminé. J’ai envie d’aller tenter de nouvelles choses. »

Avant de laisser vivre l’album dans les oreilles des auditeur.rice.s, l’artiste s’est offert une semaine de « Planète Rap » sur Skyrock. Une première dans sa jeune carrière de rappeur, aux côtés de Lujipeka, Tsew the Kid ou encore Souffrance, remarqué pour sa performance. Il se souvient : « J’étais comme un fou. J’en rêvais depuis quinze ans de faire cette émission ! On était limité à dix personnes à cause du Covid, j’aurais ramené tous mes potes sinon. C’était frustrant mais bon, c’était un super moment. »

Débordant d’énergie et de créativité, 7 Jaws affirme un style singulier tout en remettant au goût du jour une écriture introspective, couplée à un flow saillant. Un long chemin artistique vers un premier album qui englobe les influences multiples d’un artiste décomplexé. Avec « Je vois les couleurs », 7 Jaws fait honneur à son pseudonyme, montre les crocs d’un kicker affamé et fait évoluer son art vers de nouvelles sonorités.

Retrouvez 7 Jaws dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Face à face Rencontres

« Ocytocine » : symphonie sentimentale n°1 par Squidji

À partir de juillet 2020, Squidji s’enferme en studio de 14 heures à 3 heures du matin pour donner naissance à son premier album « Ocytocine », disponible ce vendredi 28 mai 2021. Guidé par le storytelling d’une histoire d’amour entre lui et une strip-teaseuse, l’artiste s’entoure de compositeurs renommés du rap francophone. Avec Prinzly à la manœuvre, le projet détone par la justesse de sa production musicale. Mosaïque a pu assister en avant-première à l’écoute de l’album dans les Studios de la Seine, au cœur du 12e arrondissement de Paris. Squidji s’est ensuite confié à nous dans l’intimité d’une cabine d’enregistrement. Retrouvez tout au long de votre lecture le shooting photo de notre photographe, Jacques Mollet, de notre rencontre avec l’artiste.

Fermez les yeux. Imaginez. La pluie tombe doucement et le tonnerre gronde. Soudain, des voix s’élèvent comme descendues des cieux. Une chorale de gospel au milieu d’un décor chaotique. En chœur, les voix ailées vous susurrent à l’oreille : « Reste avec nous », puis une percussion accompagnée par des notes de piano vous entraînent irrémédiablement dans leur ascension céleste. Enfin, le timbre vocal éreinté de Squidji se joint aux prières. La terre et le ciel viennent de se rencontrer.

Rouvrez les yeux. Vous êtes en studio. Les lumières sont tamisées. Vous venez d’assister à Nous, l’introduction du projet « Ocytocine » de Squidji. Moment de flottement dans la salle. Devant vous, l’artiste vêtu entièrement de noir, la tête baissée dans son fauteuil face à la table de mixage, écoute religieusement son album. Une entrée en matière en guise d’hommage à son père pratiquant, avec qui il se rendait à l’église en voiture, guidés par le chant des chorales. 

Aux Studios de la Seine à Paris, les médias réunis dans la salle font silence. Une à une, les dix-huit tracks s’enchaînent sur les enceintes haut-parleur. Pendant toute la durée de l’album, Squidji reste silencieux. Personnage timide, l’artiste préfère laisser parler sa musique. « Je vous présente mon album. Il s’appelle « Ocytocine ». Et voilà. Ça va péter », explique-t-il simplement avant de lancer son disque. 

Ocytocine. L’hormone du bonheur. À travers son premier album, Squidji raconte l’amour, ou plutôt, il l’extériorise. Ponctué d’interludes sonores, le projet est construit comme un storytelling, d’une rupture à une nouvelle rencontre jusqu’à l’apothéose amoureuse. Alors qu’il vient de rompre, Squidji se rend dans un strip-club pour se changer les idées et rencontre une strippeuse dont il finit par tomber amoureux. 

Le titre avec Lous and The Yakuza évoque quelque chose de tabou donc je ne voulais pas assumer ce que je n’ai pas vécu. Lous est une porte-parole, elle peut endosser ce rôle. 

– Squidji

Lorsque l’on s’isole en cabine avec le rappeur après notre première écoute de l’album, il explique : « J’apprends à connaître la danseuse et je me rends compte qu’elle a des cicatrices parce qu’elle s’est faite agressée. » Pour évoquer des douleurs féminines sur le morceau Cicatrices, l’artiste a fait appel à Lous and The Yakuza, qui porte en elle les marques de la rue : « Le titre évoque quelque chose de tabou donc je ne voulais pas assumer ce que je n’ai pas vécu. Lous est une porte-parole, elle peut endosser ce rôle. »

Trois voix féminines enveloppent le projet de leurs tonalités vocales si particulières. La douceur de Lous s’empare de l’intimité de la relation tout en s’accordant à la sensualité de la voix de Jäde qui incarne la strippeuse. Lala &ce, de son côté, apporte une dose de pulsion assumée.

La voix éraillée de Squidji se mêle aux productions amples de l’album. Un timbre de voix singulier que l’artiste souhaite continuer de travailler. Lorsque nous le rencontrons, il prévoit son premier cours de chant pour le lundi suivant : « J’ai envie de maîtriser les aiguës, les notes tout là-haut, parce que j’ai une voix middle, entre les deux. Et j’ai envie de pouvoir faire du Maître Gims (il imite Maître Gims en riant)»

Une envie perpétuelle d’évoluer qui lui tient à coeur. Cette diversité de voix et de flow se ressent dans un album qui mélange trap, comme sur le morceau Subaru en featuring avec Josman, et RnB. Squidji tempère : « Quand j’ai fait mes premières interviews, j’ai dit que je faisais du RnB noir mais finalement, je trouve ça nul d’être catégorisé parce que ça m’enferme dans un truc. Je préfère qu’on dise que je fais juste la musique et que je suis un artiste, plus qu’un rappeur. » 

« Une équipe d’Avengers »

Le manager de Squidji, Sam, qui dénote de son poulain avec sa tenue blanche et violette, est présent dans le studio pendant l’écoute de l’album. Souvent, il bouge la tête et s’ambiance, fier comme s’il écoutait le projet pour la première fois. L’entourage du rappeur cerne son potentiel, presque plus que lui-même qui avoue « ne pas se rendre compte » de l’engouement qui grandit autour de lui. L’innocence d’une spontanéité bourrée de talent. Sa musique ne serait pourtant pas ce qu’elle est sans le niveau de production qui l’accompagne. À la prod : Ponko (Hamza), Prinzly (Damso), Paco Del Rosso (Damso), Saint DX, Dioscures (Laylow), Ikaz Boi, Sofiane Pamart et Benjay. « Une équipe d’Avengers », comme Squidji préfère les appeler, qui lui permet de développer son style dans un costume sur-mesure. 

À l’été dernier, lors d’un séminaire à Fréjus (Var), l’artiste rencontre tous les producteurs. L’alchimie musicale naît : « Ils ont tous un trait de personnalité différent. C’est pour ça que j’arrive à me retrouver en eux et que j’aime travailler avec cette équipe. » À 22 ans, il reconnaît son inexpérience face à ces carrières hors normes : « Ce sont des mecs avec beaucoup d’expertise et une oreille musicale très ouverte. Ponko me faisait écouter des sons de variétés espagnole, vraiment à l’ancienne (rires).» Avec Prinzly aux commandes de l’escadron, tous entourent leur protégé : « Depuis qu’ils m’accompagnent, j’ai pris en maturité. Ils me donnent beaucoup de conseils. Prinzly, je le vois vraiment comme un grand reuf. Je lui demande comment Damso taffe en studio, il me dit qu’il y a toujours des demoiselles (rires). »

Squidji apprend à leurs côtés la résilience en « traversant les obstacles » et parvient à « ne plus être impressionné mais à les voir « comme des potes ». Même entouré de compositeurs particulièrement renommés, l’artiste reste surpris de ce qui lui arrive : « Que Disiz soit sur l’album, je ne m’y attendais pas. À la base, on devait faire un featuring avec Kaza mais il n’a pas pu être là. Sauf qu’on avait fait venir Prinzly de Bruxelles. Il savait que Disiz était dans le coin et il lui a dit de passer. Il est venu, il a écouté le projet et puis il a dit : « Laisse-moi fumer, après on fait un son. » C’est ainsi que le morceau Paradis bleu voit le jour.

Lors de notre entretien, le crooner boy baisse souvent les yeux. De nature réservé, sa musique exprime pour lui la profondeur de ce qui l’anime. Assis sur un canapé en cuir, son durag vissé sur la tête, il est heureux de pouvoir partager sa musique. Porté par les instrumentales, Squidji évolue dans son album au contact de la strippeuse : « À ses côtés, je grandis. Je sors de ma chrysalide pour devenir un papillon. » De la même manière avec cet album, il déploie ses ailes pour éclore de son cocon. Comme sur l’introduction du projet, l’outro se referme sur des chants de gospel. Cette fois, sans ombre au tableau. « En symbiose avec l’atmosphère », Squidji est parvenu à rejoindre la sérénité des voix qui l’accompagnaient dans sa douleur. Du haut de son nuage, il chante inlassablement : « J’suis plus le même, j’suis plus le même qu’avant. »

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Entretiens Rencontres

So La Lune, du rap en orbite

Après s’être révélé avec son premier projet « Tsuki » en juillet 2020 et un mois et demi après la sortie prometteuse de son EP « Théia » en mars 2021, So La Lune signe son retour avec « Satellite naturel ». Un projet de cinq morceaux dévoilé ce vendredi 7 mai. S’il ne s’est pas encore beaucoup exprimé sur son art ailleurs que dans ses textes, l’artiste a accepté de s’entretenir avec nous en exclusivité. Rencontre à distance avec le rappeur originaire de Lyon qui s’est confié à Mosaïque sur son dernier projet, pour l’une de ses premières interviews.

Il l’avoue de but en blanc, le rappeur de 23 ans n’est pas très friand des interviews. « J’ai rien contre, confie-t-il en riant. J’aime bien en regarder, mais le faire c’est pas trop mon truc. » Son manager – et ami – Alexis, qui l’accompagne depuis le début, le pousse à se livrer davantage. L’exercice est en effet nécessaire, ne serait-ce que pour assurer sa promotion. Mais c’est aussi un moyen pour l’artiste d’aller à la rencontre de son public, lui qui espère se produire en concert dès la sortie de la crise sanitaire. « Les premières scènes, c’est demain, même s’il n’en a pas forcément conscience », abonde Alexis. 

Très enthousiaste de l’accueil qu’a reçu « Théia », son EP de cinq titres sorti en mars dernier, So La Lune est impatient « d’envoyer le deuxième » qui sort ce vendredi 7 mai 2021. Suivront ensuite deux autres projets du même acabit. Un choix assumé par le rappeur qui privilégie ce type de format condensé à celui d’un album « classique ». « Être présent de manière récurrente, ça lui permettra aussi de se valoriser le jour où il sortira un long format », conclut son manager. Si aucun featuring n’apparaît sur ces deux derniers EP, l’artiste n’exclut pas cette éventualité pour les projets à venir, tout en évoquant des collaborations déjà actées avec son ami Rouge Carmin, ou encore le rappeur Elh Kmer, signé comme lui par le label indépendant Low Wood.

Marque de fabrique de l’artiste que l’on retrouve au fil de ses projets : le croissant lunaire. Son premier EP intitulé « Tsuki » (« lune » en japonais), sorti en  juillet 2020, est un clin d’œil à l’intérêt de So pour l’univers des mangas. « Théia » fait aussi référence au satellite qui aurait donné naissance à la lune suite à une collision avec la Terre. C’est donc tout naturellement que lui est venu le titre « Satellite naturel », synonyme de son astre fétiche. L’artiste s’attache cependant à donner une couleur particulière à chacun de ses projets et ne cache pas avoir évolué au fil des années en affinant son style : « Mes morceaux sont plus lisibles aujourd’hui. Pour un mec qui me découvre, c’est plus facile d’accès », admet-il. 

Une évolution qui se traduit également par une diversité remarquée sur ce nouveau projet. Habitué des prods planantes, So La Lune innove avec le morceau Diagnostic, plus rythmé et moins mélancolique dans la forme : « Il n’y a pas vingt sons comme ça, c’est sûr. Mais quand j’ai reçu la prod, j’ai kiffé. J’ai gratté le texte, ça m’est venu comme ça. » Le rappeur y aborde par ailleurs un sujet lourd : « J’ai choisi d’évoquer la schizophrénie pour imager mes humeurs. »

Pour autant, l’artiste refuse de se trahir. En témoignent les thèmes abordés dans ses chansons, dans lesquelles il évoque pêle-mêle sa vie nocturne, les relations humaines, sa mélancolie ou encore la course à l’argent, synonyme de reconnaissance. À demi-mot, le rappeur avoue ensuite qu’il n’aimait pas beaucoup l’école qu’il a vite désertée, comme il le décrit dans le troisième track Malade : « J’ai quitté l’école. » À l’âge de 14 ans, il est envoyé aux Comores, au nord de Madagascar, pays d’origine de son père. Après quatre ans passés sur celles que l’on surnomme les « îles de la lune », il s’installe à Paris, bien décidé à se consacrer pleinement à la musique. « Ça a fait évoluer ma manière de rapper, j’ai notamment commencé à écouter du rap US. Avant j’écoutais uniquement des rappeurs de Lyon (rires) ! »

S’il peine à évoquer plus en détail ses fissures de vie en interview, So La Lune se livre de façon très introspective dans sa musique : « C’est plus simple d’écrire, je ne me limite pas. J’écris tout ce que je pense. » Une plume que son équipe envisage de mettre, si l’occasion se présente, au service des autres. « Je pense qu’il aura la faculté de se glisser dans la peau de certains et de proposer des textes », précise son manager. Le rappeur le charrie : « Si y’a des sous à faire, pourquoi pas ! (rires) »

Toujours remarquable dans « Satellite naturel », son timbre de voix particulier permet à So La Lune de se démarquer dans un milieu très prolifique. Parfois comparé à Gambi ou à Nusky,  le rappeur affirme pourtant qu’il ne les écoute pas particulièrement. Quelles sont ses influences ? « Ça fait deux ans que j’écoute quasi exclusivement nos sons », en référence au microcosme dans lequel il évolue : sa colocation parisienne avec Rouge Carmin, Vrsa Drip ou encore Zzzucci.

Une ambiance productive : « Même quand je suis chez moi je bosse. Après l’interview je vais enregistrer un son d’ailleurs ! » Dans le titre Malade, qui figure sur « Satellite naturel », il affirme d’ailleurs « qu’il fait trente sons par semaine ». Exagération ? « Quand je suis en forme c’est ça. » La promesse de nombreux projets à venir pour celui qui prévoit que 2021 sera son année dans le morceau CLM : « C’est mon année j’le dis depuis 2k13. »