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3 questions à Rencontres

3 questions à… Céline M’Sili, réalisatrice du documentaire « Terrain »

En quatre épisodes de trente minutes, Céline M’Sili raconte le quartier à travers les voix de ceux.celles qui le chantent dans leurs morceaux. Depuis décembre 2018, la réalisatrice a l’ambition de faire parler les rappeur.se.s d’un sujet de société qu’il.elle.s connaissent bien. Journaliste pour Trace, Mouv’ ou encore OKLM depuis six ans, Céline M’Sili propose aux artistes qu’elle rencontre de prendre un moment pour évoquer la vie en cité. Les moments récoltés se transforment en un documentaire de 90 minutes, qui devient finalement « Terrain », une série en quatre épisodes disponible sur Canal +. Mosaïque a posé trois questions à la réalisatrice.

Comment t’es venue l’idée de réaliser cette série ? 

Je suis de Sevran, née à Villepinte. Je suis un pur produit de mon environnement. Être Sevranaise m’a donné envie de faire ce documentaire. Ce n’est pas un reportage fait par les bourgeois. C’est le regard d’une jeune banlieusarde. J’habite toujours à Sevran et j’ai 27 ans donc j’ai pu voir l’évolution du quartier, et c’est ce que j’ai voulu raconter.

C’était très important pour moi que ce ne soit pas un documentaire sur le rap français mais un documentaire de société raconté par les rappeurs français. Je ne voulais pas de voix off, que ce soit la mienne ou celle d’un acteur, mais que les narrateurs soient les rappeurs. Pour une fois, personne ne parle à leur place. Finalement, tu finis par te détacher du fait que ce soit des artistes pour t’attacher à leur personnalité. Dans le documentaire, tu n’as pas l’impression de parler avec YL mais plutôt avec Yamine (son vrai prénom, NDLR). Avec « Terrain », c’était important aussi de donner la parole aux habitants, aux présidents d’association… Ce qui a été dur, c’est que j’ai tout fait toute seule. J’avais très peu de moyens, je n’avais que trois micros à chaque fois. C’est moi qui cadrait, qui faisait l’interview et qui montait.

On m’a reproché qu’il n’y ait pas assez de femmes dans le documentaire. La scène rap n’est pas très féminine. Mon documentaire n’en est que le reflet.

Céline M’Sili, réalisatrice du documentaire « Terrain ».

Qu’est-ce que tu as voulu raconter ?

L’objectif, c’était de donner une autre image du quartier. Les dealers et les bicraveurs sont souvent vus comme les infréquentables. Personnellement, les personnes les plus cultivées que j’ai rencontrées étaient des dealers parce que ce sont des mecs curieux et qu’ils doivent faire passer le temps donc ils se renseignent. Ils sont réduits à des mecs pas très intelligents alors qu’ils sont conscients de ce qu’ils font. J’ai voulu montrer qui ils étaient. Je ne voulais pas non plus enjoliver le quartier. Il fallait passer par un hall parce que ça fait parti de leur quotidien. J’étais contente que Ninho dise que le bedo (sic) a un impact sur leur vie et que tu peux rester bloqué au quartier à cause de ça. C’est le seul à me l’avoir dit et ça nuance le propos. 

Il y a plusieurs scènes que j’avais imaginé et que j’ai dû laisser tomber. Je voulais voir Rim’k et AP dans un bistrot échanger à propos du quartier. Je devais aussi avoir Maes. La scène devait être très forte. On avait prévu qu’il retourne voir son co-détenu en prison à Villepinte. C’est là où il a écrit son album. Il voulait lui ramener son disque d’or et lui remettre en personne. La veille, les surveillants de la prison ont annulé. Ils ne voulaient pas que Maes rentre. Ensuite, il est parti au Maroc et je n’ai jamais eu le temps de le faire. 

Pourquoi as-tu choisi d’aller tourner en prison ? 

La prison est l’une des étapes du jeu. Chaque personne qui vit au quartier sait que la case prison est une possibilité et il faut en avoir conscience. Si tu choisis la rue, tu ne pourras pas ne pas y passer. Je voulais que ceux qui ne l’ont pas encore vécu comprennent ce que c’est. C’était important d’aller à la rencontre des détenus. Lorsque je me rends en prison en Belgique avec Isha, l’atmosphère est pesante parce que tout le monde était derrière les barreaux à nous regarder. Les peines étaient très longues. Pour certains, nous étions leur première visite depuis dix ans. Ils m’ont mis tout de suite à l’aise parce que la prison est devenu leur maison. C’est presque plus triste mais il y avait une résignation. Ils étaient souriants, comme s’ils étaient apaisés. 

Ils n’avaient pas le désespoir dans leurs yeux que j’ai pu observer à la maison d’arrêt de Villepinte, qui a été le plus grand moment d’émotion. Lors de la conférence sur la réinsertion, les détenus m’ont brisé le cœur. J’ai senti un appel à l’aide et un besoin d’avoir de l’espoir. À Nice avec Marwa Loud, à l’inverse, les détenus étaient là pour s’amuser. C’était un super moment. On m’a reproché qu’il n’y ait pas assez de femmes dans le documentaire. La scène rap n’est pas très féminine. Mon documentaire n’en est que le reflet. Et puis, il y a une femme à la réalisation, donc je compte pour dix (rires). 

Il y en aura peut-être plus dans la saison 2 qui devrait se faire sur le même format, sauf qu’on ne parlera pas du quartier. Je ferai toujours parler les rappeurs mais d’un autre thème. J’aimerais aussi mettre plus de riverains et de personnalités du quotidien. 

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Face à face Rencontres

Saint DX, retrouver le temps perdu

Saint DX joue autant qu’il interprète et voue un amour simple au son. Dans son deuxième EP « Unmixtape », paru le vendredi 1er octobre, le producteur francilien chante et compose de tendres lignes de pop. Lors de sa rencontre avec Mosaïque, l’artiste s’apprête à dévoiler le disque. Pendant l’entretien, il digresse et passe d’un sujet à l’autre avec élégance, parfois avec intérêt ou détachement, mais sans pudeur pour se montrer tel qu’il est depuis ses premières notes. Avant de poser sagement devant l’objectif sur le rooftop d’un bar du 18e arrondissement de Paris.

C’est au premier étage de la brasserie Barbès que nous retrouvons l’homme derrière les accords du morceau 911 de Damso. Avec son pull blanc et ses cheveux longs attachés en arrière, Saint DX n’a rien d’une superstar du rap. Dans son sac à dos, la plume « éprouvante » de Marcel Proust rencontre celle, « passionnée », de Laurent de Wilde, auteur du livre « Les fous du son » : « Je lis « À la recherche du temps perdu » depuis cinq ans. J’ai besoin d’une concentration ultime quand je le lis. C’est un bouquin sur la perte de l’être aimé. C’est douloureux à lire », explique l’artiste. 

Quand il n’est pas derrière son synthé, Saint DX se renseigne sur l’instrument, et en parle avec frénésie : « Les fous du son, je l’ai lu trois fois. L’auteur part de l’invention de l’électricité par Edison pour en arriver au synthétiseur qui, à la base, est une transformation de l’onde électrique en son. C’est passionnant. » Entre Proust et le synthé, il lit aussi, au moment de la rencontre, un ouvrage de Kate Tempest nommé « Connexion » tout en parcourant « un espèce d’essai » des philosophes Spinoza et Gilles Deleuze. 

Cœur à cœur avec le synthétiseur

Entre l’album de Damso, celui de Squidji, son deuxième projet « Unmixtape » dévoilé le 1er octobre et son prochain album prévu pour 2022 sur lequel il travaille, le producteur tient à « se créer du temps pour lire », comme il l’a toujours fait. Adolescent, il fait des allers-retours entre la gare de Massy-Palaiseau où il habite et la Fnac de Paris-Montparnasse : « J’y ai lu tous les « Dragon Ball ». J’étais fan des « Chevaliers du Zodiaque » aussi mais ça coûtait trop cher pour les acheter. À l’époque, un manga c’était 5 francs. C’était le budget de la semaine que me donnait ma mère. Donc, je préférais acheter un ticket de métro pour les lire à la Fnac. »

Le compositeur se souvient aussi d’un vendeur qui lui conseille un jour d’écouter l’album « Rock Bottom » de Robert Wyatt : « J’ai trouvé la pochette de ce CD magnifique. La première fois que je l’ai écouté, c’était inaudible. J’en voulais au vendeur de me l’avoir fait acheter (rires). C’est une musique très amer, très dur. Aujourd’hui, c’est l’un des artistes que j’aime le plus donc finalement, je le remercie. » Au détour d’une anecdote, Saint DX ne manque jamais de raconter la vie ou le parcours des artistes ou des auteur.rice.s dont il parle, affichant ainsi une culture générale large et précise. 

Dans la bande originale du « Grand Bleu », il y avait quelque chose de physique, comme une caresse, dans cette recherche de l’émotion brute. Encore maintenant, quand je l’écoute, ça me procure des sensations fortes.

Saint DX pour Mosaïque

Lorsqu’il évoque son adolescence, il mentionne aussi « Les Robots » d’Isaac Azimov mais sa madeleine de Proust reste la saga Harry Potter : « C’est ma lecture de jeunesse que j’ai le plus kiffé. J’attendais leur sortie avec impatience. Je les lisais en anglais avant de pouvoir les lire en français. Je jetais des sorts tout seul dans ma chambre. » Et si Saint DX n’est toujours pas devenu sorcier, le synthétiseur est devenu son moyen d’ensorcellement. C’est d’ailleurs lorsqu’il entend l’ouverture de la bande originale du film « Le Grand Bleu » dans le salon de ses parents qu’il est envoûté par l’instrument pour la première fois : « Je trouvais qu’il y avait quelque chose de physique, comme une caresse, dans cette recherche de l’émotion brute. Encore maintenant, quand je l’écoute, ça me procure des sensations fortes. » 

La magie du collectif

Aujourd’hui, Saint DX cherche à provoquer ce qu’il ressent à travers ses compositions. Connu pour ses productions pour Damso, Squidji et bientôt Disiz, le musicien chante aussi sur ses projets dont « Unmixtape », un deuxième EP qu’il a voulu spontané : « Je voulais délivrer quelque chose de très naturel. Un peu comme un circuit court, de l’agriculteur au consommateur (rires). C’est comme ça qu’on devrait faire. » Il compose ce projet seul, chez lui, préférant ne montrer aux autres que « le produit fini », par timidité. Une solitude qui lui avait manqué après avoir travaillé en collectif pour « QALF » de Damso et « Ocytocine » de Squidji, aux côtés d’autres producteurs (Prinzly, Ponko, Dioscures, Paco Del Rosso, NDLR) : « Au début, quand je me suis retrouvé à bosser en bande, je me suis demandé pourquoi je m’infligeais cette souffrance de devoir bosser seul. Donc j’ai un peu mis mon projet de côté. Deux semaines après ces expériences, j’avais déjà envie de retrouver mon EP parce qu’en solitaire, tu prends beaucoup plus le temps. »

Des expériences collectives dont Saint DX ressort transformé. En composant les morceaux 911 et MVTR pour Damso, il expérimente des sensations jusqu’alors inconnues : « Je me souviens, j’étais dans ma chambre à 6 ou 7 h. On venait de composer les deux titres. J’ai pris une douche et je me suis rendu compte que je savais qu’on venait collectivement de faire quelque chose d’incroyable. Je n’ai jamais revécu quelque chose d’aussi fort. C’était une expérience tellement riche et spéciale que c’est dur de passer de Damso à d’autres artistes. »

Sa rencontre avec le rappeur belge donne à son parcours une autre dimension : « Damso m’a apporté des souvenirs sans précédent et une reconnaissance à laquelle je ne m’attendais pas. Avant ça, je faisais tout dans ma piaule. Et d’un coup, en studio, ta parole a un poids. » Il retrouve cette émulation de groupe avec le projet du jeune Squidji qui fait appel à plusieurs producteurs présents sur l’album de Damso : « En studio, on se demandait ce qui se passait, tellement c’était ouf. »

Face à son temps

Sa visibilité nouvelle le met aussi face aux réseaux sociaux auquel ce trentenaire qui n’a pas la télé chez lui n’avait alors jusque-là pas été exposé : « Quand Damso a sorti « QALF », je ne connaissais pas Twitter. Les rappeurs regardent beaucoup ce réseau mais la violence sur la musique et sur les gens m’a choqué. Ce n’est pas du tout bienveillant. Je me souviens qu’à minuit, on rafraichissait le feed et je voyais des : « Putain, c’est trop de la merde », alors qu’ils n’avaient même pas eu le temps d’écouter. Je découvrais ça. Ça ne m’a pas blessé mais c’est le problème de l’immédiateté. »

Je déteste les réseaux sociaux. Je les utilise parce que j’y suis obligé. Mais je n’ai vraiment pas un rapport sain avec ça.

Saint DX pour Mosaïque

Saint DX est de ceux.celles qui croit à la force du temps et se désole de voir la place que prend l’instantanéité dans la société. Pour la sortie de son projet, le producteur ne prévoit donc pas d’aller taper son nom dans la barre de recherche de Twitter : « Je déteste les réseaux sociaux. Je les utilise parce que j’y suis obligé. Mais je n’ai vraiment pas un rapport sain avec ça. Et puis, comparé à Damso, mon projet est tellement confidentiel. La pop est très différente. C’est une communauté beaucoup moins engagée. Je parle moins à cette génération de moins de 20 ans. » 

« Unmixtape » adopte des sonorités pop sur lesquelles Saint DX chante principalement en anglais : « J’adore crier des émotions dans mes morceaux, mais en français, je n’y arrive pas. Alors que j’adore chanter en anglais parce que j’ai moins d’attachement à la langue, du coup je me sens plus libre. Je m’en fiche que grammaticalement, ça ne sonne pas. En français, je réfléchis trop. » Un seul son de l’EP sur les neuf est chanté en français : Ilya. Saint DX aime aussi réinterpréter des classiques. Dans l’EP, le producteur reprend les airs de Gypsy Woman de Crystal Waters et All the tired horses de Bob Dylan : « J’aime dire les mots d’un autre. Souvent, je commence avec un piano voix et je me rends compte que les accords et ce que raconte la chanson me touche. »

À 34 ans, il respire le calme de quelqu’un éduqué par des parents bouddhistes. Celui qui s’informe en lisant Le Monde Diplomatique, en regardant les reportages Arte et en écoutant France Culture, dénote dans un paysage rap où il se sent bien. Actuellement en préparation de son album, prévu pour 2022, il se rend régulièrement à Bruxelles pour travailler aux côtés des producteurs Prinzly et Ponko qui lui apportent « leur vision et leur énergie », entre les murs des studios ICP où il a désormais ses habitudes : « J’aime l’odeur, les chambres, la nourriture, l’ingé son Jules Fradet mais aussi le gérant, John Hastry. Je m’y sens trop bien. »

Pas encore rodé à l’exercice du shooting photo, le producteur se cache derrière quelques mimiques burlesques pour poser, sans oublier de « se refaire une beauté » juste avant en détachant ses cheveux. Au détour d’un couloir, il croise la route d’une petite bibliothèque et ne résiste pas à l’envie d’y jeter un œil. Parmi les livres exposés, il choisit de feuilleter un roman d’espionnage, sans grande conviction, préférant retourner à sa quête du temps perdu. 

Retrouvez l’EP « Unmixtape » de Saint DX sur toutes les plateformes de streaming.

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3 questions à Rencontres

3 questions à… Raphaël Da Cruz, journaliste rap et auteur du podcast « Du béton aux nuages, la saga du rap français » 

Présenté par la radio Mouv’, le podcast « Du béton aux nuages, la saga du rap français » est sorti lundi 27 septembre. Un documentaire audio qui retrace les origines et l’ascension du rap en France à travers ses grands mouvements, nourri par des entretiens inédits et des archives, raconté avec la voix de l’animateur Pascal Cefran. Les trois premiers épisodes sont déjà disponibles avec comme invités IAM, Solo (ex-Assassin), Rocca (La Cliqua), Zoxea (Les Sages Poètes de la Rue) ou encore Oxmo Puccino, Fabe et Expression Direkt. Pour comprendre la conception du podcast, Mosaïque a posé trois questions à son auteur : Raphaël Da Cruz, journaliste rap pour la radio Mouv’, Booska-p et l’Abcdr du Son.

Comment le podcast « Du béton aux nuages, la saga du rap français » est-il né ?

La radio Mouv’ m’a suggéré de leur fournir une idée de podcast et je leur ai proposé de raconter l’histoire du rap français selon ses mouvements et ses courants de musique. Le projet est né au début de l’année dernière mais à cause du confinement j’ai commencé à vraiment mettre les mains dedans à l’été 2020. En avançant dans la production des épisodes, on s’est rendu compte qu’il y avait des défauts, alors on a fait appel à Éric Lancien, un réalisateur de Radio France. Il a magnifié notre boulot et il m’a donné des idées de montage. Ça a donc été beaucoup plus vite à partir de mars 2021. C’est aussi à ce moment-là que s’est débloquée l’interview d’IAM, très importante pour les premiers épisodes. On a ensuite choisi de l’appeler « Du béton aux nuages » parce que ça reprend l’idée de l’élévation, le rap qui part d’en bas mais aussi la dimension sociale. L’arrivée dans les nuages sous-entend la consécration. Ça rappelait aussi la tendance du cloud rap. C’est une grande joie que ça sorte enfin !

C’est un projet très ambitieux. J’ai fait des études d’histoire avant et j’ai essayé d’utiliser ça pour dessiner une trame, un peu comme un historien.

Raphaël Da Cruz pour Mosaïque

Quelles méthodes de travail as-tu utilisées pour reconstituer le plus fidèlement possible la chronologie de l’existence du rap en France ?

C’est un projet très ambitieux. J’ai fait des études d’histoire avant et j’ai essayé d’utiliser ça pour dessiner une trame, un peu comme un historien. J’ai fait appel à ma mémoire, ce que je savais déjà avec des articles que j’avais pu lire il y a longtemps. J’ai repris des livres sur NTM, la biographie d’Akhenaton… Pour MC Soolar, on avait déjà fait un gros dossier pour l’Abcdr du Son sur son deuxième album « Prose Combat ». Je me suis aussi appuyé sur le documentaire « Rap Attack » sur le rap français réalisé en 2002 par Chimiste, un beatmaker membre du groupe de La Cliqua. Les interviews que j’ai faites au fur et à mesure m’ont beaucoup guidé. Le passage dans le premier épisode où je parle de la Radio 7 (une radio jeune lancée par Radio France en 1980, NDLR), c’est venu en discutant avec Sydney, le premier rappeur français. Et je me suis plongé dans des archives de l’audiovisuel français public avec l’aide des documentalistes de l’INA (l’Institut National de l’Archive, NDLR). Pour un artiste comme MC Solaar qui a été énormément interviewé dans les années 1990 c’était plus simple. Mais pour aller chercher des passages sur NTM où on parle d’émeutes, ou sur le meurtre d’Ibrahim Ali par exemple (Un jeune rappeur marseillais abattu d’une balle dans le dos par des colleurs d’affiches du FN en 1995, NDLR), il fallait piocher les bons extraits. C’est un travail vertigineux… J’ai eu des périodes de doutes face à tout ce que je devais gérer, mais l’expérience m’a beaucoup plu et elle s’est concrétisée.

Les trois premiers épisodes sont déjà disponibles, que peut-on attendre des prochains ?

La série va s’étaler sur onze épisodes et les trois suivants vont sortir pendant le premier trimestre 2022. On travaille toujours dessus. Pour le numéro 4, on va parler de l’âge d’or du rap français, avec les cartons commerciaux de collectifs comme le Secteur Ä et la Mafia K’1 Fry. L’épisode 5 sera consacré aux groupes et aux artistes qui ont été en rupture avec ce mouvement, comme La Caution et La Rumeur. Enfin, le sixième volet sera porté sur les superstars du rap français en solo, comme Diam’s, Soprano, Rohff ou Booba. On va faire en sorte que ça puisse continuer de parler à tous, que ce soit les auditeurs plus âgés à qui ça va rappeler des souvenirs ou les plus jeunes qui aiment cette musique et qui veulent découvrir le pourquoi du comment. L’évolution du rap, c’est un jeu de dominos. C’est important de pouvoir tout mettre en perspective. 

Retrouvez le podcast « Du béton aux nuages, la saga du rap français » produit par la radio Mouv’ sur toutes les plateformes de streaming et l’application Radio France.

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Face à face Rencontres

Still Fresh, (re)penser l’amour

Par Lise Lacombe et Thibaud Hue

Alors que le troisième volume de son projet « Amour Noir » est sorti le 10 septembre 2021, nous avons rencontré Still Fresh dans le 2e arrondissement de Paris. Lors de l’entretien, nous avons tenté de saisir la philosophie amoureuse d’un artiste qui se plaît à chanter l’amour depuis près de dix ans. L’occasion aussi d’échanger sur l’évolution du rapport homme et femme et du regard du rappeur sur le féminisme, notamment face à la polémique engendrée par le dernier clip de Sneazzy, présent sur l’EP. La photographe Sarah Gurewan a profité de cette rencontre pour capturer Still Fresh pour Mosaïque, au détour du passage des Panoramas, dans le quartier Vivienne.

Quand Still Fresh s’installe sur le canapé au centre des locaux de sa maison de disque BMG Production Music France, il vient à peine de terminer son sandwich et de finir sa bouchée. Prêt à en découdre avec l’exercice de l’entretien auquel cet artiste de 28 ans est rompu, après déjà dix ans de carrière. Pendant neuf projets, il s’est appliqué à dresser autour de sa musique un décor romantique, parfois tragique, qui se veut le haut-parleur de ses observations sur les relations entre les hommes et les femmes.

Still Fresh a l’habitude de s’épancher sur la façon dont il gère ses rapports et ses expériences à la gente féminine. Dans le troisième volume de sa série « Amour Noir », sorti le 10 septembre 2021, il ne cesse d’analyser ce qu’il appelle les « schémas répétitifs » et regrette l’uniformisation de ce que l’on peut ressentir : « On a l’impression que l’amour ne va que dans une seule direction. Celui de l’amour toxique. Il y a des gens pour qui le moteur de la relation, c’est le « je t’aime moi non plus », avec beaucoup de passion et de douleur. Mais ce n’est pas forcément la bonne formule. D’autres, à l’inverse, sont des partenaires de vie. » En relevant la tête pour rassembler ses pensées, il ajoute, un brin hésitant : « C’est la société qui nous a matrixé », (qui nous a conformé, NDLR).

Une société qui établit scrupuleusement les traits féminins et masculins et qui demande à l’homme de ne pas pleurer, comme Still Fresh le chante sur Ne m’en veux pas, la deuxième piste de l’EP : « J’suis un homme, pas d’larmes sur mes joues, elles coulent sur mon arme. »

Repenser les rapports entre hommes et femmes ?

Si l’artiste concède que les émotions puissent être propres à chacun.e indépendamment de son genre, il distingue les comportements des hommes de celui des femmes : « Tout le monde pleure, c’est la vie. L’émotion n’a pas de sexe. Certains hommes sont très émotifs. Je lisais la biographie de Steve Jobs et il faisait des crises de larmes à la trentaine quand il n’avait pas ce qu’il voulait. Ça ne l’a pas empêché d’être un génie et de changer le monde. Chacun est comme il est. Mais l’homme et la femme restent très différents. On ne réagit pas pareil. Pour moi, un homme, même s’il a des difficultés, il doit quand même y aller, repartir à la guerre. C’est l’exemple que j’ai eu avec mon papa en tout cas. »

J’ai été éduqué comme ça. Si une guerre éclate, je préfère y aller moi et mes petites sœurs restent là, tu vois ce que je veux dire ? C’est peut-être archaïque, mais c’est ma vision.

Still Fresh pour Mosaïque.

Cet état d’esprit est, selon le rappeur, le fruit de son éducation. Durant sa jeunesse, son père, chauffeur de taxi, perd subitement son permis de conduire. Sans emploi à soixante ans, il prend son courage à deux mains, repart en formation et retrouve la route : « C’était difficile, mais il l’a fait sans montrer trop d’émotions. J’ai été éduqué comme ça. Si une guerre éclate, je préfère y aller moi et mes petites sœurs restent là, tu vois ce que je veux dire ? C’est peut-être archaïque, mais c’est ma vision », conclut le mélodiste.

S’il entend que sa façon d’aborder la masculinité puisse paraître dépassée, Still Fresh constate toutefois l’évolution des nouvelles mentalités dans lesquelles le « masculin et le féminin se confondent un peu ». Pourtant, lui, reste marqué par ce qui l’entoure : « Je suis originaire du Mali et au village c’est très différent. Le matin, les hommes se lèvent pour aller au champ parce que c’est plus dur, les femmes s’occupent des enfants et de la nourriture. Lorsqu’ils reviennent épuisés du travail, elles les nourrissent. C’est un travail d’équipe. Personne n’est esclave de personne. Les deux sont dépendants de l’autre pour survivre. Chacun gère le foyer comme il le veut. »

« Je suis pour le féminisme mais ça commence à partir en couilles »

Le concernant, Still Fresh n’en est pas encore à l’étape de se construire son propre cocon familial. Célibataire, il se définit comme « un corsaire, un pirate sur les mers ». Sa solitude est un choix pour celui qui tient à respecter sa parole lorsqu’il la donnera : « Le mariage est un engagement. Même si ce n’est pas devant Dieu, c’est devant la société et tes proches. Sauf qu’on connaît tous l’Homme. Il ne tient pas souvent sa parole. C’est juste qu’on a besoin d’être engagé. Cest pour ça qu’il y a des contrats partout. On a besoin d’être cadré. » Un cadre dont lui-même ressent le besoin : « Je préférerais me marier. Ça me donnerait de la stabilité. Je ne peux pas être seul toute ma vie. Les personnes qui accomplissent des choses sont souvent accompagnées. Ça peut être le rôle d’une famille. »

En attendant de trouver celle qui lui donnera l’envie de fonder un foyer, Still Fresh parle des femmes au pluriel dans ses textes, en tenant à rester respectueux : « Je ne ressens pas trop le besoin d’être vulgaire dans mes textes. Je ne trouve pas ça séduisant. J’ai envie que tout le monde puisse m’écouter. Je ne me censure pas pour autant, je dis les choses comme je les pense. Mettre des meufs dénudées et tout, je n’aime pas trop ça et être misogyne, c’est pas mon délire non plus… J’ai eu un bon exemple avec ma mère, je ne me vois pas manquer de respect à la femme. »

Je suis pour le féminisme, je dirais même que je suis humaniste. Mais ça commence à partir en couilles. Aujourd’hui, ça m’arrive d’avoir peur de draguer une meuf. Tout est surinterprété.

Still Fresh pour Mosaïque.

Pourtant, l’artiste ne comprend pas certaines réactions, notamment celles dont a été l’objet le clip Failles de Sneazzy, présent en featuring sur le morceau Ne m’en veux pas de son EP. Le 6 août 2021, Sneazzy met en scène dans son clip un homme courant après sa copine dans la rue pendant plus de trois minutes pour s’expliquer avec elle. Il avait alors été reproché au rappeur de romantiser un schéma de harcèlement de rue à travers ce visuel. L’avocate pénaliste Naïri Zadourian, connue, entre autres, pour avoir libéré le rappeur DA Uzi, avait réagi sur Twitter : « Il aurait dû appeler son morceau « harcèlement » parce que c’est ce qu’il se passe dans son clip et c’est tout sauf mignon. » Ce à quoi Sneazzy avait répondu : « Elle joue ma copine dans le clip, le morceau parle d’une relation amoureuse. Tu peux aller dormir avec ton analyse ko… t’es tout sauf mignonne. »

Des reproches que le principal intéressé avait donc rejeté en bloc et face auxquels Still Fresh confesse son incompréhension : « Il ne faut pas abuser. Il faut mettre les choses dans leur contexte. Dans le clip, ils sont en couple et finissent ensemble. Il y a également des meufs qui suivent des gars dans la rue quand elles sont en couple. On ne peut pas parler de harcèlement à chaque fois qu’on voit une meuf en train de convaincre son mec ou l’inverse. Il nest pas dans la rue en train de la siffler avec des potes. Ce genre de truc inutile dessert le combat féministe. Parce que quand ça va parler de sujets sérieux, les gens vont dire : « Ah, elle nous casse encore les couilles ». Alors que c’est un combat légitime. »

Still Fresh tient à rappeler son partage du combat féministe mais se montre réfractaire à ces avancées : « Je suis pour le féminisme, je dirais même que je suis humaniste parce qu’on va pas se casser les couilles à faire des affrontements. Mais ça commence à partir en couilles, martèle-t-il une nouvelle fois. Aujourd’hui, ça m’arrive d’avoir peur de draguer. Tout est surinterprété. » Lorsque nous lui suggérons que sa pensée est sûrement dictée par le fait qu’il soit un homme, Still Fresh acquiesce : « Peut-être que oui, c’est pas impossible. » 

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3 questions à Rencontres

3 questions à… Unfamouslouie

Unfamouslouie commence à faire des prods en 2016. Lorsqu’il arrive à Paris, il développe son réseau auprès des rappeur.se.s et propose ses compositions par voie de mail qu’il parvient « à gratter ». Lassé d’envoyer des messages sans réponses, il décide alors de ne plus compter que sur lui-même et se lance dans la réalisation d’un projet à son nom avec l’appui du studio 386 Lab : « FOREVER UNFAMOUS », disponible depuis le 3 septembre 2021. Dix titres et de nombreux.se.s invité.e.s avec entre autres La Fève, S.Téban, Loveni, ou encore Jeune LC

Pour découvrir son EP, Mosaïque a posé trois questions à Unfamouslouie.

Comment t’es venu l’idée de « FOREVER UNFAMOUS » ? 

Je pense que mon projet vient de l’incompréhension que peuvent provoquer mes productions. J’ai vachement conscience du fait que ma musique n’est pas évidente. Et je me rends compte que tout le monde n’a pas envie de rapper là-dessus. Donc je me suis dis, si c’est un EP qui vient de moi, peut-être que les gens vont vouloir entrer dans mon univers plus facilement.

Quand il s’agit de musique, je suis un dictateur. Je ne veux rien laisser au hasard. 

– Unfamouslouie pour Mosaïque


Pourquoi as-tu choisi de rester anonyme ?

Ce que j’aime, c’est la musique. Je ne cherche même pas à ce que ça marche. En interview, je ne me retrouve pas dans l’idée de répondre à des questions indiscrètes qui ne sont pas forcément en lien avec mon travail. Peut-être qu’un jour, je déciderais de montrer ma tête et d’en dire plus mais pour le moment je veux laisser mon son parler. C’est un besoin, une passion. Un peu comme au football. Je donne tout à ce sport alors que je sais que je ne serai jamais professionnel. Et puis, je suis aussi très attaché à mon indépendance. À la base, un label voulait m’accompagner pour la distribution du projet, mais à deux mois de la sortie, je leur ai dit que, finalement, je voulais tout faire tout seul. J’aime bien tout gérer. Même la cover, c’est moi qui l’ai faite. Quand il s’agit de musique, je suis un dictateur. Je ne veux rien laisser au hasard. 

Comment as-tu choisi les artistes qui posent sur chacun des dix morceaux ? 

Les gens sur cet EP, ce sont des artistes qui savent rapper à la base, qui sont issus de l’école des années 2010 mais qui sont aussi très forts artistiquement. Un gars comme La Fève, il peut tout faire, tu le mets sur une prod old school, il la découpe ! Jeune LC et Loveni, ce sont des rappeurs que j’écoute depuis 2014 avec Bon Gamin (collectif de rap formé en 2006 et composé du producteur Myth Syzer et des rappeurs parisiens Ichon et Loveni, NDLR). J’en parlais à Loveni et je l’ai remercié parce que c’est grâce à eux et à Ateyaba que j’ai continué dans le rap français. Si le projet s’appelle « FOREVER UNFAMOUS » (À jamais inconnu, NDLR), c’est parce que si tu tends l’oreille pour écouter ce que font les artistes présents sur l’EP, tu te rendras compte qu’ils n’ont rien à envier aux mecs qui sont sur le devant de la scène.

Ma mentalité dans la musique est en lien avec le nom de mon projet. Si ça vous plaît pas, je continuerai et si vous voulez partager, c’est avec grand plaisir ! Beaucoup m’ont dit ressentir la sincérité des morceaux ainsi que le travail. C’est le meilleur compliment qu’on puisse me faire. Jusqu’à la veille de la sortie, je tremblais, je me disais : « Imagine un artiste te demande d’enlever le son parce qu’il ne l’aime plus » (rires). C’est un stress de A à Z mais quand ça sort et qu’on te félicite pour ton taf, ça fait trop plaisir.

Retrouvez l’EP « FOREVER UNFAMOUS » d’Unfamouslouie sur toutes les plateformes.

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Entretiens Rencontres

« Ton style, il est dans tes erreurs » : le compositeur PH Trigano lève la voix sur sa première mixtape « Grand Romantisme »


Il est l’un des architectes des derniers disques d’Ichon (« Pour de vrai »), de L’Or du Commun (« Avant la nuit ») et de Loveni (« In Love). Ses synthétiseurs rétro et mélancolique ne vous aurons également sûrement pas échappés chez Lala &Ce ou encore Slimka. Compositeur, il est aussi interprète, parfois réalisateur sur ses clips. PH Trigano est de ceux.celles qui trempent dans chacune des étapes du processus de création d’une œuvre. Après un premier EP de six titres, dévoilé en juin 2019 et intitulé « Poésie humaine », le musicien français continue de tracer sa route en solo.

Membre du groupe Natas Loves You et du collectif rap Bon Gamin (avec entre autres Ichon et Loveni), Pierre Hadrien Trigano a sorti « Grand Romantisme », le vendredi 10 septembre 2021. Un deuxième disque introspectif dans lequel il remue ses cicatrices amoureuses et questionne le sens des relations. Il enveloppe son récit d’une musique tout aussi personnelle dans laquelle il ne peut s’empêcher de multiplier les hommages subtiles aux artistes qui l’ont marqué.

Chanteur tout du long, il mélange parfois son timbre à celui de Mélissa Bon, une chanteuse genevoise désormais parisienne, de Swing, membre du groupe de l’Or du Commun ou d’Ichon, encore lui. Au téléphone depuis la Belgique, quelques jours avant la sortie du projet, PH Triagno est détendu. Il livre sans langue de bois de nouveaux éléments de lecture pour digérer ses onze titres.

Mosaïque : Quelle est la genèse de « Grand Romantisme » ?

PH Trigano : J’ai connu une dure rupture en août 2018. C’était pendant les vacances et j’étais rentré à Paris. J’avais plein de choses à dire, j’étais meurtri. J’étais avec cette femme depuis deux ans et demi, c’était une longue relation, je pensais qu’on allait se marier et je suis tombé de très haut. À cette période de l’année, la ville est morte et il ne se passe rien, alors j’ai écrit. C’est à ce moment que j’ai gratté les morceaux France 98, Rêvé de toi, Jamais… Tout est vrai, je ne pourrais pas écrire des trucs que je n’ai pas vécu. Au début, c’était surtout des lettres où j’extériorisais mon mal-être, des bouteilles à la mer que je n’envoyais pas. Je prenais le négatif pour en faire du positif, ça m’a aidé à mettre des choses dans l’ordre.

M : Que doit-on lire derrière la progression du tracklisting ?

PH : Pendant plus d’un an, j’étais vraiment au fond du trou. L’année d’après, j’ai mis des pansements sur mes plaies et je suis progressivement passé à autre chose. J’ai écrit le dernier morceau Chance en mars 2020. On peut sentir la courbe du deuil au fur et à mesure de l’écoute. La colère, le déni, l’acceptation, avant d’aller peu à peu vers la lumière. J’ai vécu ce cheminement et cette mixtape en est une photographie.

M : Derrière les morceaux où tu parles concrètement de tes expériences, il y aussi ceux où l’on te sent plus distant.

PH : J’ai écrit Amour digital quand j’ai commencé à revoir des gens, à analyser mon expérience et à prendre de la hauteur sur la façon dont les relations évoluent dans notre société. J’ai voulu prendre du recul et faire un peu de philosophie. J’ai composé comme on peint une peinture. D’abord le sujet, une première couche, puis les détails. Petit à petit, ça a fait une même toile avec pleins d’éléments. J’aime cette notion, tout se retrouvait sous une même direction artistique.

On est dans une société individualiste dans laquelle on dit qu’on est mieux seul et qu’être romantique est devenu un crime. C’est pour ça que j’ai repris la formule « grand banditisme », pour l’amener vers « Grand Romantisme ».

– PH Trigano

M : Qu’as-tu appris de ton travail introspectif ?

PH : J’ai retenu qu’il faut faire attention. Les relations amoureuses sont comme un tour de poker où tu gères ta mise. Avec l’âge, tu fais attention… Désormais, je vais toujours chercher à me protéger. Par contre, je crois que l’humain a profondément besoin de l’autre. C’est ce que j’ai voulu synthétiser. On est dans une société individualiste dans laquelle on dit qu’on est mieux seul et qu’être romantique est devenu un crime. C’est pour ça que j’ai repris la formule « grand banditisme », pour l’amener vers « Grand Romantisme ».

M : Tu t’es mis dans quelles conditions pour développer un opus aussi personnel ?

PH : J’ai toujours travaillé la mixtape chez moi, dans mon univers. Je suis entouré de CD de Serge Gainsbourg et d’une planche de skate. Le plus dur c’est de se définir, alors je préfère créer en étant le plus moi-même.

M : De quoi est faite ta différence artistique ?

PH : Je ne sais pas si je suis unique dans ma proposition. Mais je suis un mélange. J’ai écouté plein de choses dans ma vie. Ça se traduit forcément sur ce que je produis. Dans le titre Rêvé de toi, il y a une ligne secondaire de bells (des cloches, NDLR) qui rappelle le morceau Strawberry Letter #23 des Brothers Johnson et personne ne l’a grillé. Même chose sur Amour digital où je chante : « Mon cœur ne bat désormais qu’un coup sur quatre » pour faire un clin d’œil à Serge Gainsbourg qui disait : « Le coeur de Bloody Jack ne bat qu’un coup sur quatre » (Bloody Jack). Il y aussi beaucoup de Kanye West avec des voix pitchées (effet qui vise à rendre la voix plus aigüe ou plus grave, NDLR).

Beaucoup de gens vont en studio et me demande : « Je veux un truc comme ça. » Moi je suis très bon pour faire de la contre-façon (rires), mais je ne veux pas de ça sur mon projet. C’est presque impossible à ne pas faire mais quand Puff Daddy sample les années 80, il met sa touche et ça devient un hit inattendu. On sent si tu as apporté quelque chose. Sur le titre Touche française, je m’inspire clairement des Daft Punk, de Gainsbourg… C’est cet espèce de mélange qui fait un truc nouveau.

M : Quel décor as-tu imaginé en composant ? Certaines lignes de synthétiseur sonnent très rétro, presque années 70.

PH : Je ne suis pas sûr de l’avoir fait. J’ai surtout des notes et des mots en tête. Je voulais juste être très ancré dans le réel, comme dans Amour digital où je décris un peu la scène. Il fredonne : « Le téléphone vibre sur la table basse, peut-on s’aimer sans jamais s’embrasser une fois ? » Tu vois Flashing lights ? C’est sûrement mon morceau préféré de Kanye West. Il est archi réel ! Tu écoutes, tu y es, tu vois… Il reprend : « She don’t believe in shooting stars, but she believe in shoes and cars… » Et je suis un grand fan de vaporwave (style musical  caractérisé par son usage d’échantillons sonores issus des musiques des années 1970, 1980, 1990 et début 2000 : lounge, smooth jazz ou musique d’ascenseur, NDLR), j’ai été inspiré par les Beatles et Michael Jackson. Je kiffe quand il y a un grain un peu pastel.

Je sais que mes tracks ne sont pas parfaites et c’est ça qui est cool. Chez les Daft Punk, c’est peut être leur vœu d’être tellement parfait qui fait leur imperfection. Ton style, il est dans tes erreurs. »

– PH Trigano

M : En tant que technicien du son, est-ce que c’est difficile de se détacher de son exigence envers soi-même pour réussir à coffrer des morceaux et ne plus y toucher ?

PH : Franchement, je sais que mes tracks ne sont pas parfaites et c’est ça qui est cool. « Grand romantisme » montre ce que je ressens à un instant donné avec toutes ses imperfections. Regarde, les premiers morceaux de Pharrell Williams sont mal mixés et c’est une photo assumée d’un moment qui a du charme. Chez les Daft Punk, c’est peut être leur vœu d’être tellement parfait qui fait leur imperfection. Avec « Random Acess Memories », tu aimerais que ça dégouline mais ça ne déborde jamais. Un autre exemple, Nyjah Huston (un skater américain, champion de la discipline, NDLR), quand il skate c’est parfait et je préfère carrément regarder des skaters qui ont plus d’aspérités et qui font des faux pas. Ton style, il est dans tes erreurs. Alors oui, quand je me réécoute, je me dis qu’il y a plein de trucs que je n’aurais pas fait mais c’est pas grave. C’est cool, c’est une photo.

M : Tu es aujourd’hui plus connu pour tes talents de compositeur que d’interprète. Tu entretiens quel rapport avec cet aspect de la création musicale ?

PH : J’ai toujours chanté. J’ai même chanté avant d’être producteur. J’avais pris des cours de chant quand j’avais mon groupe Natas Loves You. Je suis de l’école de ceux qui font de tout et qui touche à tout. Comme Kanye, Pharrell Williams, Serge Gainsbourg… Des gens qui font des trucs avec leurs mains et leur bouche pour s’exprimer. C’est comme ça que j’ai appris et c’est très naturel pour moi. Je n’ai pas eu de barrières à casser pour me lancer ce défi de la mixtape. Je peux encore beaucoup progresser, améliorer mes oreilles, arrêter de fumer des clopes pour chanter mieux… Mais ce n’est pas ce chemin que j’ai choisi.

M : Pourquoi avoir choisi d’inviter d’autres voix sur des morceaux aussi personnels et introspectifs ?

PH : J’ai eu cette vision pour la production. Je suis resté seul producteur parce que je voulais composer seul, aller au bout de moi-même par esprit de compétition, comme un challenge. Mais pas pour les featurings. Je voulais d’autres lumières qui connaissaient mon histoire et qui sont proches de moi. Mélissa Bon, par exemple, a vécu des expériences similaires. C’est quelqu’un de très sensible, il y avait une vraie vibe, un instinct. Ichon, lui, avait sa vision propre sur le morceau mais j’ai trouvé ça cool qu’il apporte son prisme. Il m’a donné de la fraîcheur. Il est comme un bon joueur de foot qui rentre en deuxième mi-temps. Avec Swing, on s’est posé, je lui ai fait à manger et il a écrit quatre ou cinq heures. L’alchimie m’a plu et c’était très proche de ce que j’imaginais sur le track.

M : Tu as choisi de délivrer un projet où tu ne parles que d’amour. As-tu songé à la catégorisation dont tu pourrais faire l’objet comme chanteur de RnB français ?

PH : Le public peut penser ce qu’il veut mais ma démarche n’est pas celle-ci. Je ne pense pas dégager un truc évident. Je crois que je propose quand même un bon petit plat à déguster avec de quoi manger. Mes textes ne sont pas si mielleux, les prods sont assez polarisées… Parler d’amour c’est mon point de départ, mais pour arriver vers quelque chose de plus profond. En plus, on ne va pas se mentir, l’amour c’est un sujet qui nous obsède tous. On y pense tout le temps. Est-ce que j’ai appelé ma grand-mère ? Est-ce que mon frère va bien ? Il est tout le temps question de ça.

Après, on ne met clairement pas ma gueule sur ma zic’, j’en suis conscient (rires). Quand tu vois les premiers freestyles de SCH, tu vois qu’il n’est pas terminé. Il a grave évolué ensuite. C’est un peu pareil pour moi. J’en suis à ma deuxième évolution, je sais pas trop pourquoi, mais je sais que je vais encore changer. Je vais m’ouvrir à d’autres énergies.

Retrouvez « Grand Romantisme » de PH Trigano dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

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Face à face Rencontres

Joysad, la pression du sablier

En janvier 2021, joysad dévoilait son premier EP « Palindrome » dont la cover montrait l’artiste sous plusieurs facettes, comme possédé par des identités multiples. Ce déboublement de la personnalité s’exprimait déjà dans le nom de scène du rappeur. Il revient pour la rentrée avec son premier album « Espace Temps », sorti le 10 septembre 2021, qui s’accompagne d’un court-métrage autour d’un personnage torturé par des voix dans sa tête. Mosaïque est allé à la rencontre des différentes faces de l’artiste lors d’un entretien au sein de son label. Dans une salle aux moulures dorées et au parquet parisien qui craque, l’artiste s’est livré à nous après s’être prêté au jeu de la pose avec notre photographe Jacques Mollet dont le shoot est à retrouver tout au long de votre lecture.

Lorsque nous rencontrons joysad, le rappeur se présente instinctivement par son vrai prénom : Nathan. Pendant près d’une heure en face de nos deux journalistes et de l’œil de notre photographe, le Périgourdin se montre spontané et naturel. La veille, le rappeur performait sur la scène du cinéma du Club de l’étoile à Paris. Un showcase dédié au public venu découvrir en avant-première son court-métrage qui accompagne la sortie de son premier album « Espace Temps », disponible depuis le 10 septembre 2021. 

Dans ce film, joysad incarne son premier rôle devant la caméra dans lequel il joue un personnage torturé par les voix qui l’entend dans sa tête. Un rôle délicat pour lui qui refuse d’attribuer une maladie au protagoniste : « Il faut être précis quand on parle de maladie mentale. Le milieu du handicap, c’est quelque chose à respecter et à bien décrire. J’avais très peur de stigmatiser des gens. On m’a demandé dix fois quelle était la maladie du personnage principal. Tout ce qu’il y a à savoir, c’est qu’il entend des voix dans sa tête. Je ne suis pas médecin pour lui diagnostiquer un type de maladie. » C’est sa mère, directrice d’une maison d’accueil spécialisée en polyhandicap, qui lui conseille de rester vigilant : « Du coup, je fais très attention à ces choses là. Tu peux entendre des voix dans ta tête sans être schizophrène. Je ne voulais manquer de respect à personne. Même aujourd’hui, il ne faut plus dire personne handicapée mais personne en situation de handicap. » 

Le milieu médico-social, Nathan le connaît bien. Avant de se lancer dans la musique, il travaille pendant un an en alternance dans un foyer de vie pour personne adulte en situation de handicap en tant qu’éducateur. Il se souvient : « Je me suis même fait frapper une fois. Un jour, j’étais entrain de jardiner avec une petite résidente, elle me regarde, elle se met à crier donc je me retourne pétrifié de peur et elle me met un coup de pelle dans le dos. » Une expérience dont il s’est nourri pour écrire et interpréter son rôle dans son court-métrage « Trou noir » : « Lorsque je travaillais dans ce milieu, j’en ai vu beaucoup des schizophrènes. Ça m’a aidé notamment pour jouer les épisodes de crise dans le film. Les moments de folie sont les plus durs à jouer. J’ai mis au moins un bon jour de tournage avant de me mettre dans le bain. » 

Pour mon premier court-métrage, je voulais une ambiance glauque et de la violence.

– joysad à Mosaïque

Pendant 11 jours, joysad et son équipe se rendent en Macédoine du nord pour tourner toutes les séquences. Le jour de notre entretien, l’artiste porte un tee-shirt floqué « Exit Void », le nom de la boîte qui a réalisé « Trou noir » : « Birdjan et Emral de chez Exit Void sont aussi barrés que moi. Ils ont l’habitude de faire des trucs glauques et c’est l’ambiance que je voulais pour mon court-métrage. » Le rappeur découvre les deux réalisateurs à travers un court-métrage de deux minutes intitulé « Tout le monde regarde ».

Tout d’un coup, joysad s’anime pour raconter avec vivacité la découverte de ce visuel : « Au début de ce petit film, tu comprends pas trop. Tu vois un couple qui s’embrouille sous un espèce de pont. T’as une fille qui arrive et qui demande du feu à un gars qui fume à côté. Et le mec du couple qui se dispute se met à taper sa femme. Il la met au sol et la frappe. La fille qui venait d’arriver décide d’aller les séparer et elle se fait taper aussi. Et pendant qu’elles se font fracasser, t’as l’autre mec qui fume sa clope et qui regarde. Il fait rien. J’avais trouvé ça hyper impactant dans la violence. » De la violence, c’est justement ce que Nathan a voulu pour son court-métrage dont le décor est froid, presque poussiéreux. Avec dix ans de théâtre derrière lui, jouer n’a pas été une difficulté : « Je suis arrivé, j’ai allumé deux joints et je me suis mis dans le rôle (rires). Comme c’est moi qui ait crée ce personnage, j’ai réussi rapidement à entrer dans sa peau. Et puis, il me ressemble aussi parce qu’il ne dort jamais. »

« Je croyais que la mort me suivait »

L’artiste met aussi en scène son rapport complexe avec le temps, d’où le nom de son premier album « Espace Temps ». Il explique non sans une certaine fierté : « On a appelé le court-métrage « Trou Noir » parce qu’en toute logique, dans l’univers, le seul endroit où l’espace temps est distendu, c’est dans un trou noir » avant de plaisanter : « Ouais je sais, je suis chaud ouais » (rires). 

À la mort de mon frère, j’avais ressenti une sensation de trou noir. Je psychotais. Je croyais que la mort me suivait, que j’avais un compte à rebours.

– joysad à Mosaïque

Le temps semble obnubiler le rappeur pour qui les insomnies sont fréquentes : « Tous les sons de cet album évoquent le temps et notamment le temps qui passe. C’est ce qui se passe dans un trou noir. Le temps se distend. Plus tu te perds dans le noir, plus c’est impossible de trouver des repères. » Une sensation qui lui rappelle une certaine période de sa vie : « C’est ce qui se passait à mes 16 ans, à la mort de mon frère. J’avais ressenti ça. Je psychotais à cette époque. Je croyais que la mort me suivait, que j’avais un compte à rebours. » 

Malgré une certaine timidité cachée sous sa chevelure aux reflets dorés, joysad se livre simplement, sans efforts  : « Dans ma famille, on a un rapport compliqué avec la mort. Si tu veux, on est énormément et on est tous proches. Ma grand mère a fait 11 enfants et tous ont fait 5 gosses. C’est une espèce de séquoia (rires). Tous les deux mois dans ma famille, il y a quelqu’un qui meurt. Donc on en a tous très peur. » C’est notamment la mort de son frère à l’âge de 16 ans qui marque une coupure dans l’espace temps du jeune Nathan : « Je ne pensais pas que la mort de mon frère allait autant me niquer. J’étais le plus jeune de ma famille et j’ai commencé à aller mieux quand j’ai réalisé trois ans après que j’étais devenu plus âgé que lui. Pendant longtemps, j’avais 19 ans mais j’étais bloqué à mes 16 ans. Rien avait bougé pour moi. C’est pour ça que j’aime l’idée du trou noir. Toi tu ne verras pas la personne s’éloigner mais elle, elle s’éloigne. » 

Âgé de 20 ans, le temps passe désormais très vite, notamment grâce à la musique qui l’a « aidé à grandir », lui donnant la force de croire en lui : « Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir mon âge. Avant, j’avais peur de tout ce que je pouvais faire, de toutes les décisions que j’allais prendre. » Pour autant, Nathan ne se sent pas plus mature que ses ami.e.s de la même génération : « Je ne sais pas ce que ça veut dire être mature. Je me sens surtout plus occupé que les gens de mon âge. Je suis aussi plus épanoui. Je côtoie plein de gens qui ne font pas ce qui veulent. Je ne suis pas plus mature mais en pleine vie. Je me sens chanceux. » 

La faille temporelle

Chanceux aussi d’avoir émergé grâce au compte Instagram 1minute2rap sur lequel il gagne trois fois les concours de freestyle : « J’en discutais récemment avec mon ami Livaï qui a percé grâce à la même page. On se demandait combien rêveraient d’avoir notre place alors qu’on est pas si haut. On en connait qui ont le talent, qui ont tout mais il manque un truc mais on ne sait pas trop quoi. » Là aussi, Nathan relie son succès au temps. Avoir été là au bon endroit au bon moment : « J’étais là pendant que le compte était en pleine effervescence. Tous les médias regardaient à ce moment là. C’est pendant cette période que j’ai fait monter les enchères avec les labels qui voulaient me signer. On saupoudrait le bifteck (rires). Avant ma troisième victoire, je valais moins cher. Et tout ça, c’est grâce au sens des affaires de Riccie (son manager, NDLR). » joysad finit par signer chez Because qui s’aligne à chaque fois avec les plus grosses maisons de disques durant les sept mois de négociations, une preuve de confiance selon le rappeur. 

Avec « Rentre dans le cercle », je voulais fermer la gueule de ceux qui t’empêchent de rapper ce que tu veux. Montrer que j’ai le droit de raconter les histoires de quartier de chez moi. C’était une manière de m’assumer. 

– joysad à Mosaïque

L’époque des freestyles dans sa chambre ne semble pas lui manquer : « C’était la hess de ouf. J’étais en alternance, j’allais à l’école, la semaine d’après je lavais des culs en foyer de vie et je devais intercaler ça entre deux freestyles (rires). »  Bien loin de ce rythme de vie, joysad partage aujourd’hui le studio avec Sofiane. C’est le parisien qui prend contact directement avec le manager du jeune espoir pour le rencontrer : « Quand je l’ai eu au téléphone, il m’a dit : « Toi,  ta gueule elle est originale. J’aime bien ta gueule, t’as un truc. T’as une bonne tête. Je suis chaud je t’emmène partout. Il m’a dit j’ai des bails de série pour toi. On m’a dit que tu faisais du théâtre, j’ai du théâtre aussi. Il y a « Rentre dans le cercle », t’aimes bien t’aimes bien, tu valides ? », se souvient joysad en imitant Sofiane qu’il finit par inviter sur le morceau Tous les coups sont permis.

Le titre est enregistré en deux heures lors d’un passage éclair à Paris du représentant du 93. Nathan se rappelle avoir été impressionné par le train de vie de l’artiste : « C’était trop fascinant. Il m’a dit : « Ouais ma moula, je suis sur Paris pendant deux heures là. J’ai un rendez-vous de trente minutes, après j’arrive et on boucle le son. » Il a précisé : « J’arrive, je prends les transports » Et en fait il revenait d’Abidjan. Il allait prendre l’avion. Il est arrivé deux heures après. Je sais pas avec quoi il a volé mais c’était rapide. Il s’est posé une heure, il a bu 36 cafés et il est reparti en me disant : « Bon j’y vais, j’ai un avion pour Milan ». Être en studio avec lui, c’était incroyable mais stressant de taff, il fait 600 choses en même temps, c’est un vrai homme d’affaires. »

La connexion en studio passe et Fianso invite le jeune périgourdin à s’exprimer dans son émission « Rentre dans le cercle ». L’occasion pour Nathan de faire passer un message : « Avec cette émission, je voulais fermer la gueule de ceux qui t’empêchent de rapper ce que tu veux. Quand je racontais des histoires de quartier de chez moi, on me disait que j’avais pas à parler de ça parce que j’étais pas concerné. Le « Rentre dans le cercle », c’était une manière de m’assumer. » 

joysad semble savoir où il va sans perdre de sa spontanéité juvénile, notamment lorsqu’il parle d’amour en nous fixant de ses grands yeux bleus teintés de vert : « Je ne suis plus amoureux parce que je me suis fait tej par ma meuf. Je suis archi naze en amour. Il doit y avoir certaines choses évidentes dans les relations que j’arrive pas à voir. Et puis, j’en ai peur parce que ça me fait mal de faire mal aux gens. Donc je vais rester célibataire. Quand je suis pas en couple, mon portefeuille grossit (rires). » Après avoir terminé sa dernière phrase, il se met à la rapper comme s’il allait démarrer un freestyle. Un modèle dont il veut désormais s’éloigner pour s’ouvrir au chant et à la mélodie, pour s’ouvrir à un autre espace temps.

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Face à face Rencontres

Tuerie, de la peur bleue au vert espoir

Le 9 juillet 2021, Tuerie fait une entrée remarquée avec un premier EP : « Bleu Gospel ». Ce projet, le rappeur y pense depuis ses 14 ans. Au fil des huit morceaux, il raconte brutalement son enfance, marquée par la violence, et sa rémission. Seule touche de vernis sur une réalité qu’il n’a pas souhaité embellir : l’ambiance gospel et la richesse musicale qui portent son propos. Mosaïque a rencontré Tuerie pour un échange touchant, à l’origine de ses peurs jusqu’à sa guérison incarnée par « Bleu Gospel ». Retrouvez tout au long de votre lecture le shooting photo de Tuerie par notre photographe, Paul Boyer.

Il y a certaines rencontres, qui par leur évidence, sonnent juste. Tuerie est de celles-ci. C’est un jeudi que nous retrouvons Paul, de son vrai nom, en plein cœur de Paris, près du Panthéon où dorment les personnalités qui ont marqué l’histoire. Après plusieurs relances, un quiproquo et une première interview reportée, cet échange aurait pu ne jamais avoir lieu. Il a pourtant duré plus d’une heure durant laquelle Tuerie s’est livré comme rarement, apprenant même certains secrets de son histoire à son attachée de presse, jamais très loin. Mais l’artiste marche au feeling, comme il l’indiquera à la fin de notre entretien : « Je te livre tout ça parce que nous avons une jolie discussion et que j’ai senti une énergie. »

Car Paul, vêtu de son tee-shirt Biggie Smalls et de sa casquette noire, est de ceux.celles qui croient au destin : « Tout est un alignement des planètes. Il n’y a pas de hasard. Je crois que nous sommes tous liés d’une certaine manière. Il y a des fils plus visibles que d’autres, il faut savoir les tirer. Toutes les rencontres sont faites pour arriver. » Spirituel et croyant, le rappeur n’a pourtant rien de religieux : « Dans mon projet, il y a un pied de nez dès l’intro. Même si je n’ai pas les corones de défier Dieu, parfois je lui dis : « C’est injuste ce que tu fais. » Pour autant, je n’ai pas de religion, je n’ai jamais voulu choisir un livre. »

L’artiste se fie aux signes. Lorsque Laylow choisit de reporter son projet « L’étrange histoire de Mr. Anderson » au 16 juillet 2021, initialement prévu le 9 juillet 2021, jour de sortie de son projet « Bleu Gospel », pour lui, cela n’a rien d’anodin. Cette sortie de projet, Tuerie y pense depuis l’adolescence. À 14 ans déjà, il sait qu’il mettra ses peurs et son vécu en musique : « Je suis retombé sur des titres de chansons qui s’appelaient « Gun Gospel » ou « Requiem Pastel ». J’ai retrouvé des archives où, déjà, j’évoquais un côté enfant sage et un autre où l’enfant tombe dans un engrenage. J’abordais déjà un duel manichéen dans le regard. »

À l’origine de la violence

Enfant, il grandit dans un environnement marqué par la violence de son père. Une violence autant physique que psychologique : « Je suis né au Cameroun et je suis arrivé en France à 2 ou 3 ans. De mes 2 ans à mes 7 ans, je vis à Boulogne-Billancourt. Il sest déjà passé des choses entre mon père et ma mère. Finalement, on retourne au Cameroun. Sauf que c’est le cauchemar immédiat jusqu’à mes 13 ans. On revient en catastrophe en France. Je reste en situation irrégulière un bon moment. »

Ce bout de vie, Tuerie parvient à le raconter aujourd’hui avec le sourire d’un homme sur la voie de l’apaisement mais qui ne pourra jamais oublier : « C’est incroyable de devoir, à un si jeune âge, aider sa mère à se libérer. Devenir un adulte en quelques secondes. J’ai grandi dans un environnement où la violence devient banale. C’est surtout un instinct de survie par peur d’imploser. J’ai fonctionné toute ma vie avec des masques. Je souris souvent et j’ai appris il n’y a pas longtemps à laisser paraître mes émotions. »

Car sa rémission est récente. Quand il débute son projet, il y a trois ans, il n’est pas guéri de ses blessures mais l’urgence de la situation l’y oblige. Employé dans une structure sociale, il apprend qu’il va se faire renvoyer. Au même moment, il découvre qu’il s’apprête à être père. Il faut alors trouver un logement plus grand sans fiche de paye : « Deux solutions s’offrent à moi. Soit je vais flip des burgers chez McDo, soit je me concentre sur ce que je fais de mieux : ma musique. »

Depuis toujours, Paul rappe, chante et écrit. Dans sa ville d’enfance Boulogne-Billancourt, il se décrit comme « un OVNI » dont les artistes de l’époque ne savent pas quoi faire : « J’ai eu tellement de phases : rock alternatif, une époque très battle, une autre de performance kickage…. J’ai malgré tout eu la chance très tôt d’avoir les encouragements de mecs comme Dany Dan, Zoxea, Salif et Exs du groupe Nysay. »

Il fallait que je mette à nu mes peurs.  J’ai été cherché des réponses auprès de mon père. À partir de ce moment-là, j’ai enfin pu mettre le morceau que j’imaginais depuis mes 14 ans en musique. Tiroir bleu est né. 

– Tuerie

Alors dix ans plus tard, lorsqu’il faut faire un choix, il n’hésite plus, motivé par l’arrivée au monde de son premier enfant : « Ce qui fait pencher la balance, c’est cette réflexion : si mon gosse a des rêves un jour et qu’il a envie de les abandonner, qui serais-je pour lui dire de ne pas lâcher alors que moi-même je n’ai pas été au bout des miens ? À ce moment-là, c’est le saut sans élastique. » La création de « Bleu Gospel » devient sa thérapie. Assis dans un canapé rouge face à nous, l’artiste explique : « Il fallait que je mette à nu mes peurs. J’avais besoin d’apporter des réponses à mon fils. Un peu comme une assurance vie ou un recueil. Si jamais il y a une galère ou si je ne suis plus là, il n’aura qu’à faire play. » Le morceau Sublime deviendra le premier morceau qui lui est dédié : « J’avais envie de briser une chaîne. C’est une manière de lui dire de ne pas s’inquiéter. Il n’aura pas à se battre contre ces névroses. À la fin du titre Low, mes pleurs de souffrance se transforment en pleurs de mon fils. »

Mais avant le rendu final et pour s’affranchir de ses démons, Paul a besoin de comprendre les raisons du comportement déviant de son père. Pour la première fois de l’entretien, l’artiste qui s’adressait à nous droit dans les yeux, baisse la tête timidement pour raconter : « J’ai été cherché des réponses auprès de mon père. Je sais ce qui la poussé à des choses que je ne peux pas pardonner, mais je sais pourquoi.» Son père lui révèle alors des événements de sa vie, dont il ne lui avait jamais parlé. Des raisons intimes que Tuerie a préféré ne pas partager par respect. « Mon père a eu la force de men parler. Dès que j’ai su, mes colères sont parties. À partir de ce moment-là, j’ai enfin pu mettre le morceau que j’imaginais depuis mes 14 ans en musique. Tiroir bleu est né. »

Après avoir enregistré Tiroir Bleu, bouleversé, il est incapable de faire de la musique pendant 15 jours. Dans ce premier projet, la violence de son vécu se mêle au sacré de la musique gospel « dans laquelle il est impossible de mentir ». Pour couronner ce fracas de couleurs, le rappeur invite l’artiste Greg’z, l’un de ses héros d’enfance, sur le titre Bouquet de peur : « Cest un des pionniers du RnB soul français. Cest un roi sans couronne. Il dégage cette puissance quil y a dans le gospel, la musique de l’âme. On avait besoin dune chorale pour réaliser ce morceau, il la fait à lui tout seul. Cest un homme-orchestre. » Puisque « Bleu Gospel » sert d’exutoire, Paul fait le choix d’assumer le chant dans la deuxième partie du morceau Le givre et le vent : « Il fallait que je la chante moi-même parce que je ne me cachais plus. »

Le flambeau de la guérison

En trois ans de création et de confrontation à ses douleurs, ses peurs s’envolent petit à petit : « Jai été effrayé toute ma vie de reproduire certains schémas. Avant, j’avais des manières d’extérioriser qui n’étaient pas les bonnes. Je pouvais jeter une télé par la fenêtre sans réfléchir (rires). À chaque fois que je faisais cette connerie là, je me disais « Mais pourquoi ? ». Tant que tu n’as pas les réponses, tu ne peux pas comprendre. Je ne suis pas encore venu au bout du processus mais aujourd’hui je suis sûr de ne pas avoir un comportement déviant et de ne pas reproduire les actes de mon père. »

Ma crainte, c’était celle de raviver certaines blessures de ma mère. Elle sait que j’ai fait un projet. Elle ne l’a pas écouté. Peut-être parce qu’elle a compris que ça pourrait être dur à entendre.

– Tuerie

Une seule inquiétude demeure : « Ma crainte, c’était celle de raviver certaines blessures de ma mère. Mon père et moi, on a aujourdhui une relation qui est courtoise. Je men fiche de ce que lui va penser, mais pas de l’avis de mon totem, ma mère. Je m’inquiétais du premier cousin qui allait lui envoyer le lien du morceau. Elle ne la pas écouté. Elle sait que jai fait un projet. Elle est très curieuse mais peut-être quelle ne le fait pas parce quelle a compris que ça pourrait être dur à entendre. Elle a lu un super papier de Nicolas Rogès (Journaliste culturel et auteur, NDLR). C’était tellement chirurgical et poétique quelle sest dit que javais du faire quelque chose de fort. »

Sa mère à qui il rend hommage plusieurs fois dans son projet, a forcé son admiration pour les femmes : « Je n’en ai jamais voulu à ma mère. Je la mettrai toujours sur un piédestal parce qu’elle a eu le courage de mille hommes. J’ai une grande admiration pour les battantes, qui sont entreprenantes, qui ont un parcours sinueux. Rien que la douleur de l’accouchement. Être capable en une fraction de seconde d’aimer la personne qui a causé autant de douleur, c’est gigantesque. »

Abimé repenti, Tuerie se confie et raconte « la moitié d’une vie » sans chercher l’empathie ou la pitié : « Je ne voulais pas qu’on ait de la peine pour moi en entendant mon histoire. Le plus important, c’est la note d’espoir. » Au départ, il fait ce projet égoïstement pour se soigner. Mais à sa sortie, « Bleu Gospel » devient un remède pour d’autres : « J’avais foi en la qualité de mon EP, mais pour moi, les gens n’allaient pas comprendre. Je le pensais indigeste. Finalement, les retours m’ont presque apeuré parce que ça donne une dimension encore plus grande au projet. Jai reçu des messages trop lourds à porter. Cest un peu flippant de recevoir le fardeau de lautre. Comme les américains disent : « Its a gift and a curse ». Ça engendre des responsabilités. J’ai fait du social pendant longtemps et je pense avoir aidé plus de monde avec ce projet que quand je travaillais. »

Ghostwriter pendant des années, il développe un syndrome de l’imposteur et s’étonne toujours que les gens puissent le remercier pour sa musique : « Je ne me sens presque pas légitime mais j’apprends à l’accepter. » Effrayé par la tournure que prend sa carrière, une amie le rassure : « Elle m’a dit : Tu as juste jeté ton galet dans l’eau. Ne t’amuses pas trop à regarder les éclaboussures. Maintenant, soit tu en jettes un autre, soit tu ne te mouilles plus. » Mais le rappeur préfère le grand bain : « C’est une nouvelle émotion à gérer mais c’est à moi de jeter mon galet et voir vers où il navigue. Mes peurs anciennes sont complètement exorcisées. Bleu Gospel en est le point final. » Un point final d’une histoire qui n’est que le début d’une autre dans laquelle Paul veut faire de son fils « un enfant fort » et dans laquelle Grand Tuerie laisse reposer en paix le petit Tuerie.

La création de la pochette

Découvrez la réalisation de la cover du projet « Bleu Gospel » par Steven Norel racontée par Tuerie, en cliquant sur les animations sur la cover du projet juste en dessous. Vous pouvez également activer le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquer en bas de droite pour mettre en plein écran.

Retrouvez « Bleu Gospel » de Tuerie dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

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Entretiens Rencontres

Issam, ambassadeur de liberté

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Trois ans après le succès de son hit Trap Beldi (19 millions de vues sur YouTube, NDLR), Issam s’est fait une place parmi les figures émergentes du rap marocain. Aux côtés de stars montantes comme Zamdane, ElGrandeToto ou Maad, le jeune artiste a rapidement gravit les échelons et s’est fait, malgré lui, affubler du titre de « prince de la trap ».

Depuis Derb Sultan, son quartier de toujours, il nous accorde un moment en visioconférence. Covid-19 oblige, l’artiste n’a pas pu se déplacer pour honorer son premier disque « Crystal » d’une promotion en bonne et due forme. Pas moyen, non plus, de rencontrer son public grandissant à l’occasion des festivals d’été. Pourtant, Issam à le sourire. Fraîchement sorti de son lit, dans un français fluide quoique parfois hésitant, il s’est livré à Mosaïque.

« Sortir un bon album, un bon travail, c’est prendre son temps. Je l’ai préparé pendant presque deux ans. C’est pas facile de bosser sur un album solo, il faut choisir les bons morceaux et créer une histoire », explique spontanément Issam. Imperméable au rythme effréné de l’industrie, l’artiste a pris le temps de poser ses mots et articuler un univers qu’il a nommé « Crystal », son premier album, dévoilé le 7 mai 2021. « Crystal, c’est un monde dans lequel je parle de mes rêves que je note au réveil, de mon entourage, de mes expériences, de mon enfance… Mon enfance me manque. J’ai beaucoup de souvenirs avec mes parents. Pour moi, la musique c’est toujours d’exprimer ce que tu ressens, ce que tu dégages. J’essaye de surfer sur cette vibe pour écrire. » Il prévient : « Les gens prennent moins de temps pour comprendre les propositions des artistes. J’espère que le public le fera pour ce projet, il est fait pour ça. »

Le précurseur de la « traï »

Avec ce premier jet, pas question pour le rappeur de faire l’impasse sur l’un de ses traits artistiques. Rap, pop reggae, éléctro… Issam a concentré ses inspirations en prenant soin de toujours les relier au raï (un genre musical né en Algérie au XXe siècle et qui s’est internationalisé dans les années 1990, NDLR). Pour condenser ce cocktail de son, le rappeur « cherche beaucoup » avant de servir le nouveau mélange. Finalement, le Marocain se targue de pouvoir aujourd’hui proposer un style unique : « La traï », révèle-t-il en prenant soin de bien articuler pour ne pas écorcher ce néologisme. « C’est un mix entre la trap et le raï. Je veux pouvoir moderniser le raï traditionnel et proposer un style qui porte notre culture et que tout le monde puisse écouter. »

Pour mieux se présenter au public, Issam a opté pour un format de vingt titres, avec pour seul featuring CA$HPASSION, aka Jimmy Cash, rappeur mais aussi ingénieur du son pour le label Cactus Jack de Travis Scott. Sur le morceau La Ville Des Merveilles, les deux hommes signent leur première collaboration. « C’est très bon track qui correspond à l’énergie de « Crystal ». Il était prévu sur un projet à lui, mais il a accepté que je le récupère. » Le Californien s’est aussi chargé du mixage du disque en partageant avec l’artiste son expertise. Issam confirme : « Je suis très perfectionniste et il a été très bon pour le mix. Il m’a appris beaucoup de choses là-dessus. Ce n’est pas évident que quelqu’un qui travaille avec Travis Scott viennent vers toi. J’ai eu la chance qu’il me dise : « Ouais, j’aime ce que tu fais, je veux bosser avec toi ». Pouvoir travailler avec des gens comme ça c’est une chance, ils rendent ce que tu crées encore mieux. »

« Au Maroc, on a pas de label. J’ai reçu pas mal de proposition, mais pas d’ici. Il n’y a pas de structures ou d’industrie. Les artistes se débrouillent comment ils peuvent, en cherchant comment gagner de l’argent. »

Issam à Mosaïque

CA$HPASSION n’est d’ailleurs pas le seul producteur intégré à la scène américaine à s’être rapproché de lui. Sur la tracklist figure aussi le nom du très discret Prince 85, également Marocain et connu pour son travail auprès de The Weeknd ou 21 Savage. Doublement honoré de ces attentions, Issam se souvient : « Il m’a envoyé un message sur Instagram en me disant qu’il voulait travailler avec moi. Se faire repérer par un producteur qui a vingt ans d’expérience qui voit ton potentiel, ça fait plaisir. Finalement, on a fait six morceaux ensemble. » Quoiqu’il en soit, le rappeur insiste : il a préfère proposer plusieurs couleurs et diversifier la production de son album en faisant appel à d’autres beatmakers, comme Adam K ou TaeminTekken : « Je voulais plusieurs style et que les gens ne s’ennuient pas », confie-t-il.

Une inspiration outre-Atlantique qui vient même parfois remuer ses textes, en témoigne sa phase sur « le pays de Franck Ocean » (un rappeur californien, NDLR), dans le morceau Rai Machi Punk. Néanmoins, le rappeur nuance : « Ce que je veux dire, c’est que c’est mon quartier qui m’a soutenu et pas les États-Unis. Ce n’est pas un clash, mais je voulais dire que ce qui m’a aidé à devenir ce que je suis c’est mon quartier et les miens, pas des voyages dans d’autres pays. » Issam habite toujours dans son quartier, Derb Sultan, à Casablanca. Un haut lieu d’inspiration pour l’artiste : « C’est très populaire ici. Plusieurs acteurs, musiciens, joueurs de football, acteurs en sont sortis. Il y a beaucoup de vie et plein de gens qui réussissent aujourd’hui. La ville de Casablanca m’inspire aussi beaucoup. Il y a un grand contraste, les gens et les endroits ne se ressemblent pas. Ça move ! » Ses parents sont aussi toujours près de lui et représente un soutien indéfectible, tout en restant sobre : « Le premier jour où j’ai commencé, c’est mon père qui m’a soutenu. Ils sont fiers de ma réussite. Mais il ne parle pas de ce que je fais. On parle d’autre chose et ils disent : « Voilà c’est son job, c’est cool. » ».

Le vrai visage de l’industrie

Pourtant, si sa terre natale lui donne un souffle de création, Issam a dû voir au-delà de ses frontières pour faire grandir sa musique. « Au Maroc, on a pas de label. J’ai reçu pas mal de proposition, mais pas d’ici. Il n’y a pas de structures ou d’industrie. Les artistes se débrouillent comment ils peuvent, en cherchant comment gagner de l’argent. » Repéré et signé depuis 2019 sur le label Island Def Jam d’Universal Music France, il fait aujourd’hui la part belle à l’indépendance.

Il nous raconte : « Les labels n’ont pas de valeur ajoutée. Les artistes ici au Maroc ne connaissent rien de tout ça, c’était mon cas avant de signer. Universal est venu plusieurs fois et on a fini par accepter car il proposait beaucoup d’argent et beaucoup de choses. Mais après la signature, on cherche les promesses des businessman. Certaines n’ont pas été tenues. » Il ajoute, sans rentrer dans les détails : « C’est donnant-donnant, tu donnes des streams, je te donne de l’argent. Si tout le monde parle de toi, tu es le meilleur, sinon, on a pas le temps pour toi. » Malgré son contrat de disque en main, l’artiste assure avoir gardé toute sa liberté de créer : « On me laisse faire tout ce que je souhaite. Je devais faire un album plus court, j’ai finalement livré vingt morceaux sans problèmes. »

En évoquant la course aux chiffres de vente, nous rebondissons. Que pense-t-il du succès tonitruant de Soolking, un rappeur algérien fortement inspiré de musique aux accents raï ? La réponse est cinglante : « C’est un très bon gars, il a développé sa carrière mais il n’a pas développé le raï. Il fait de la musique pour les radios, je fais autre chose. Il est Algérien, je suis Marocain, donc on se comprend, mais à chaque fois qu’il rentre en studio j’imagine qu’il pense à avoir des streams. » Il regrette : « Ce n’est pas une critique, c’est un bon choix, mais tu peux perdre ton identité en travaillant tout le temps comme ça. »

C’est plutôt dans une nouvelle vague artistique marocaine qu’Issam entend s’inscrire : « ElGrandeToto, le collectif NAAR… Ils sont tous très talentueux et très jeunes. Percer c’est envoyer ta musique à l’étranger et certains réussissent déjà. Exporter ta musique quand tu es Marocain c’est difficile, mais les réseaux sociaux aident beaucoup et tu peux te faire connaître très rapidement en toute indépendance. » Un mantra artistique et humain, sans concessions. 

بالعربية

لقراءة الترجمة بالضغط هنا : عصام سفير الحرية

ترجمة Widad Jeljouli et Jamila Karzazi

 

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Face à face Rencontres

La destinée musicale de Zinée

Repérée depuis la sortie de son premier EP « Futée » en novembre 2021, Zinée a trouvé sa place sur le spectre rap avec un univers robotique teinté de bleu. Celle qui ne se considère pas comme « un phénomène » a conscience de l’originalité de sa proposition. Mosaïque l’a rencontré à l’occasion de la sortie de « Cobalt », un EP de dix titres, sorti le 23 juillet 2021. De nature timide et discrète, elle a accepté de se livrer sur son enfance, sa collaboration avec le rappeur Sheldon ou encore son inévitable tristesse. Tout au long de votre lecture, retrouvez les photos d’Ulysse Carbajal pour Mosaïque.

À son arrivée dans les studios de son label Low Wood à Aubervilliers, Zinée est accompagnée de son manager Charlie et de Poune, sa chienne, ancien animal maltraité, qu’elle a adopté depuis un mois. Pendant que celle-ci s’amuse avec une balle de tennis lancée par la rappeuse qui s’exclame : « Viens là ma fille ! », l’artiste se prête au jeu des photos. Devant le disque d’or de Booba pour l’album « Panthéon », Zinée hésite à poser : « Je ne sais pas trop comment être conquérante. » Pourtant, son projet « Cobalt » dévoilé le 23 juillet 2021, regorge d’une insolence naturelle que Zinée prête au second degré. 

Dès le début de notre échange, la rappeuse dénote par sa spontanéité enjouée et sa facilité à se livrer. De son vrai nom Lisa, Zinée aurait dû s’appeler Zinédine : « Je m’appelle Zinée parce qu’on m’appelle Zizou depuis que je suis petite. Mon père voulait m’appeler Zinédine mais la mairie de Toulouse a refusé. Mon entourage a continué à m’appeler Zinée. » Comme si ses proches avaient prédit que Lisa aurait besoin d’un nom de scène, Zinée devient naturellement le surnom de la jeune fille. 

« C’est toi le bulldog qui ne veut pas être signé ? »

Dans son tee-shirt noir, son jean bleu droit et ses baskets Adidas à scratch, la Toulousaine est arrivée à Paris il y a deux ans et demi. Venue pour travailler, elle est responsable du stand Tony la fripe dans le centre commercial Citadium. Rapidement, la musique la rattrape : « Je n’étais pas venue dans l’optique de vivre du son, maintenant j’en vis depuis un an. » En six mois, tout s’emballe. Sa signature est le résultat d’une succession de rencontres. En arrivant à la capitale, Zinée retrouve son ami, le manager de Petit Biscuit qui lui présente des copain.ine.s à lui.

« J’ai dit à Sheldon que je voulais faire un truc un peu bizarroïde, avec un univers robotique, du rap mais pas trop non plus et c’est un mec qui a compris directement. C’est formidable. Je ne peux que lui dire merci. »

– Zinée

Parmi eux.elles, le réalisateur Mohamed Chabane, qu’elle surnomme « Momo », lui présente l’artiste Michel, également signé chez Low Wood. Ensemble, il.elle.s vont à un barbecue où des membres de la 75e Session sont présents. Un peu par hasard, elle leur fait écouter sa musique : « Je n’étais jamais allée en studio. J’avais enregistré ça sur snap avec une pote qui mettait la prod sur son téléphone. Ne jugez pas (rires). C’était vraiment un truc horrible. Ça durait 40 secondes, ça s’appelait quelque chose comme IVR. » 

Mais ce jour-là, le rappeur Sheldon, clé de voute du collectif parisien, n’entend pas ce « truc horrible » que dépeint Zinée. Il perçoit un potentiel et l’encourage. Au départ, elle veut rester indépendante par crainte de l’industrie musicale : « Sauf qu’un jour, je bois un verre avec Momo et Michel. Guillaume, le producteur de Low Wood arrive et me dit : « C’est toi le bulldog qui ne veut pas être signé ? (rires) » Rassurée par Michel et Sheldon, elle se lance. Sa seule condition : faire sa musique avec ce-dernier avec qui elle crée « un lien affectif » depuis longtemps, sans encore faire de musique ensemble.

Devenu depuis son mentor, Sheldon crée avec elle son premier EP « Futée » avant de réitérer sur son nouveau projet « Cobalt ». Une collaboration indispensable à la rappeuse : « C’est un mec très sensible, qui donne sa chance à beaucoup de monde. C’est un humain exceptionnel. » Avec son accent chantant du sud, Zinée prend une voix perchée et s’amuse : « Je suis arrivée en lui disant que je voulais faire un truc un peu bizarroïde, avec des voix, un univers robotique, du rap mais pas trop non plus et c’est un mec qui a compris directement. C’est formidable. Je ne peux que lui dire merci. »

Un destin tracé 

En quelques mois, elle se retrouve signée en label sans n’avoir encore jamais mis les pieds en studio : « Je ne sais pas si je suis croyante ou pas, mais pour moi, c’est un alignement des planètes qui est incroyable », confie-t-elle. Un alignement des planètes qui la suit depuis son adolescence. Enfant « taquet » dyslexique, dont même « l’orthophoniste ne sait plus quoi faire », Zinée est très timide. Elle mélange les mots et les lettres, et rien n’y fait. Sa mère lui souffle l’idée de tenter le chant : « Je n’avais rien à perdre alors j’ai essayé avec mon oncle qui jouait de la guitare. Il a été choqué de ma voix et m’a dit : « Tu te fous de ma gueule, t’as une voix comme ça et tu le dis pas ? ». J’ai répondu : « Ça va, c’est la première fois que je chante, m’engueule pas (rires). » 

Son timbre de voix unique s’entend dès les premières notes qui s’échappent de sa trachée : « J’ai la voix très aiguë parce que j’ai des cordes vocales très petites. Ça restera comme ça toute ma vie. » Contrairement à ce que laisse à penser sa signature vocale, Zinée ne travaille pas avec l’auto-tune mais avec un correcteur qui rend sa voix « plus ronde » et qui la modifie « note par note »

« Pendant un moment, je me suis trompée de rêve. Je ne voulais pas faire partie de ces gens qui se réveillent à 40 ans, en se demandant ce qu’ils font depuis vingt ans. »

– Zinée

Avec une mère danseuse de flamenco et un père adepte de popping (style de danse qui correspond le mieux au funk ou G-funk, NDLR), ses parents sont persuadé.e.s que Lisa a une place à se faire dans le milieu artistique. Zinée, elle, ne le voit pas du même œil : « Pour moi, la musique c’était chanter dans les mariages. Dans ma tête, c’était impossible d’en faire une carrière. » Elle se passionne alors pour la couleur et la lumière au cinéma et souhaite devenir technicienne. Un jour, elle réalise qu’elle n’est pas faite pour ça : « J’ai sué pour ça et finalement je n’étais pas bonne, alors j’ai arrêté. Même ma meilleure pote m’a dit : « Mais c’était ton rêve ! », et je lui ai répondu : « Je crois que je me suis trompée de rêve ». Je ne veux pas faire partie de ces gens qui se réveillent à 40 ans, en se demandant ce qu’ils font depuis vingt ans. » 

Sa fascination pour les couleurs ne la quitte pas pour autant, d’où le nom de son projet « Cobalt », en référence au bleu du cobalt, un métal : « Je ne sais pas comment l’expliquer. Quand je ferme les yeux et que j’écoute un son, j’ai une couleur qui me vient. Je n’y peux rien du tout. J’ai vu du bleu en faisant le projet. Ce sont différentes teintes de bleu mais le cobalt est très important. » C’est avec l’artiste Bouherrour, auteur du tableau qui illustre la pochette du projet « Cobalt » qu’elle trouve le nom du projet. Le tableau a été pensé par le peintre sans que Zinée ne lui ait donné aucune indications. (Découvrez point par point les étapes et les réflexions de leur travail racontées par Zinée à la fin de l’article, NDLR.)

Le syndrome de synesthésie ne quitte jamais la rappeuse notamment lorsqu’elle évoque les derniers projets qui l’ont marqués : « Khali, c’est un beau jaune, un jaune un peu pastel. Un orangé un peu pastel aussi et il y a du rose. Du rouge aussi. Un bon gros rouge, un rouge carmin, de rouge à lèvres. »

La tristesse affirmée 

Entre deux visions colorées, Zinée caresse sa chienne Poune, qui se tient sagement à côté d’elle tout le long de l’entretien. Au moment où nous rencontrons l’artiste, son projet doit sortir dans deux jours. Lorsqu’elle apprend que nous avons pu écouter « Cobalt » en avance, l’artiste se recroqueville dans son fauteuil en cuir, légèrement gênée de rencontrer ceux.celles qui ont pu pénétrer dans son univers, avant de demander timidement : « Vous l’avez aimé, ça va ? ». 

Timide, Zinée l’est et l’a toujours été. Pourtant, face à nous, elle se confie sans chercher à se dérober : « Je serai timide toute ma vie, mais on ne peut pas en tant qu’artiste ne pas parler de notre projet, se dévoiler, et expliquer pourquoi je suis en face de vous. Je trouve ça important. » Une réserve qui cache une volonté permanente de se protéger : « Pour moi, l’humain est hyper imprévisible. C’est ma vie qui a fait que j’ai du me protéger des gens. Je suis une éponge qui a beaucoup donné mais désormais, je me préserve et je consacre mon énergie aux gens qui en ont vraiment besoin. »

Sa musique lui permet de démontrer qui elle est vraiment : « Les gens me disent souvent t’as l’air super enjouée et pourtant t’es triste dans tes sons. Mais ceux qui rigolent le plus dans une journée, ce sont ceux qui pleurent le soir. Je ne serai jamais dans une lumière totale et c’est quelque chose que j’ai compris très tôt dans ma vie. Accepter qui on est, c’est commencer à se soigner et aller de l’avant. » 

« Cobalt » en est la preuve. Démarré en janvier 2021, le projet reflète ses énergies du moment où elle s’enfermait avec Sheldon de 9 h 30 à 4 h du matin en studio : « Faire un truc solaire avec Sheldon, c’était compliqué. On fonctionne beaucoup à l’instinct et a ce qu’on ressent sur le moment. C’était une période un peu compliquée de ma vie. Je voulais que les gens comprennent ma sensibilité. Je suis une personne très triste et je ne veux pas cacher ça. »

« J’ai besoin de mettre des choses trash en mot pour avancer. J’ai besoin qu’on comprenne que j’ai vécu des choses compliquées et que certains se reconnaissent. »

– Zinée

Une volonté de ne pas cacher mais aussi de ne pas embellir la réalité dans ses morceaux : « J’aime bien le gore. Quand j’ouvre l’EP par : « J’avais 18 agrafes dans la gorge », c’est que je me suis vraiment fait opérer de la gorge. J’ai besoin de mettre des choses trash en mot pour avancer. J’ai besoin qu’on comprenne que j’ai vécu des choses compliquées et que certains se reconnaissent. Ça m’aurait fait du bien plus jeune des gens qui disent les choses telles qu’elles sont. »

Très pudique et après avoir traversé des années où elle a « tout perdu très très vite », dont plusieurs proches d’affilée, notamment son père, elle tient aujourd’hui à s’entourer de personnes qui lui sont chères : « Pour moi, chaque personne qui m’entoure collabore avec moi. Zinée, c’est plusieurs gens. Avec Sheldon, on a un lien très fraternel. Tous ceux qui font partie du projet se sont autant impliqués. » Lorsqu’elle évoque ses featurings, l’artiste ne cache pas son admiration : « Sean, c’est un mordu de travail. Il faut trop rider avec des gens comme ça. M Le Maudit, c’est mon sang. Pour moi, c’est un humain précieux. Je le mets dans une petite verrière avec une petite clé. »

Avant la sortie de son EP, Zinée s’est fait tatouer « Cobalt » sur la main droite, histoire de marquer à jamais ce que la vie lui a pratiquement offert : « Moi, je l’ai toujours dit. Si dans un an je dois retourner travailler, je suis contente que Dieu m’ait laissé vivre ce que j’ai vécu. Si demain tout s’arrête, je suis très heureuse. Après, si le rêve peut continuer, on continue. » En attendant de voir ce que les étoiles ont de nouveau prévu sur son chemin, Zinée espère ne pas décevoir son public avec « Cobalt » : « Je préfère avoir 10 000 personnes qui m’écoutent que 100 000 qui ne me suivent que pour une seule musique et qui n’écoutent pas le reste. Je veux rester fidèle à ce que je suis. C’est comme un magasin, si tu y vas pour du chocolat et que le lendemain il vend du matériel pour le cinéma, tu ne reviens pas chez lui. » Lorsqu’on lui soumet l’idée qu’un jour, peut-être, elle devra vendre autre chose que du chocolat, Zinée sourit malicieusement : « Tinquiète pas pour ça. »

La création de la pochette

Découvrez la réalisation de la cover du projet « Cobalt » par Bouherrour racontée par Zinée, en cliquant sur les animations sur la cover de « Cobalt » juste en dessous. Vous pouvez également activer le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquer en bas de droite pour mettre en plein écran.

Retrouvez « Cobalt » de Zinée dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.