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INFAMOUSIZAK : « L’amour moderne laisse plus de place à l’égoïsme »

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Version française / French version

La veille de notre entretien, le rappeur britannique INFAMOUSIZAK apprend que son show au bar-concert The social, prévu le 16 février 2021 à Londres, est déjà sold out. Ce lieu festif de la capitale anglaise a accueilli par le passé des têtes d’affiche de son pays : Adèle, Bon Iver ou encore Lily Allen. Un grand nom de la musique au Royaume-Uni, c’est ce qu’espère devenir le jeune artiste. Mosaïque s’est entretenu avec cette voix prometteuse de la scène rap alternatif aux sonorités cloud. Derrière sa webcam, il affiche une satisfaction contagieuse, avant de s’épancher sur sa carrière, son dernier EP « Fracture » et la façon dont il aborde son art.


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Originaire du sud de Londres, INFAMOUSIZAK dévoile son premier opus « Deep the Night » au cours de l’année 2019. Deux ans plus tard, l’artiste fait le bilan : « Depuis mon premier album, ça se passe bien pour moi, même s’il y a toujours des hauts et des bas. » Si les hauts font son actualité, des doutes sont toujours ancrés en lui depuis le début de son aventure musicale. D’abord parce qu’il ne s’imaginait pas faire carrière dans la musique. Étudiant en sciences du sport à l’Université de Worcester, il se souvient de son anxiété face à ses camarades de classe qui semblaient savoir où aller et quoi faire de leur vie.

INFAMOUSIZAK, lui, se rêvait en basketteur professionnel. Mais les chances d’arriver au bout étaient minces, ce qu’il a vite compris : « Réussir dans le basket paraissait compliqué. Un certain nombre de choses devait s’aligner pour y arriver. Alors que la musique, c’est différent : je savais qu’en travaillant dur, ça pourrait le faire pour moi. »

INFAMOUSIZAK et sa patte « Do It Yourself »

Dans cette période de doute, la musique lui est apparue comme une évidence. Sans peur de l’échec. Se tromper puis se relever à chaque fois pour accomplir ses objectifs, c’est la devise du rappeur qui voit dans cette mentalité un moyen de « transformer ses actes en quelque chose de positif » et de « contrôler ta réalité où que tu sois ». Cette notion de contrôle est prépondérante dans son œuvre et sa production. INFAMOUSIZAK est un artiste complet : production, mixage, mastering… Aucune étape de la réalisation d’un morceau ne lui échappe.

Autodidacte et convaincu que l’on est « jamais mieux servi que par soi-même », il décrit sa musique comme « honnête et DIY » (Do it yourself, NDLR). Naturellement, son entourage s’est garni de personnalités avec la même énergie. Tyrell 169, producteur pour Dave et Headie One, fait parti de ceux qui ont aidé le jeune britannique à se développer. Le rappeur le décrit comme un proche avec qui la connexion s’est faite naturellement. Le fruit de sa progression se remarque d’ailleurs dans son dernier EP « Fracture », mis en ligne en novembre dernier.

INFAMOUSIZAK : « Les contes de fée font partie du passé »

Obsédé par le thème de l’amour, INFAMOUSIZAK s’épanche dans ce projet sur les différentes étapes d’une relation amoureuse. Un champ de sentiments allant de la passion à la crainte, en passant par la peur ou l’obsession. Mais pas question de dépeindre l’amour à la manière d’un scénario Walt Disney : « Les contes de fée font partie du passé. L’amour moderne laisse plus de place à l’égoïsme, l’amour égoïste. Il s’exprime sur une courte durée. »

J’aime être le plus honnête possible dans ma musique.

INFAMOUSIZAK pour Mosaïque

Au fur et à mesure, Izak, de son surnom, s’engouffre dans les tourments de la relation. La lune de miel (Used to it), la dépendance affective (Run me down), puis la légèreté qui le mène au détachement égoïste (Good Ones). Dans ce titre, INFAMOUSIZAK écrit : « I keep my heart covered in kevlar » (« Mon cœur est recouvert de Kevlar », NDLR). Ses expériences passées l’ont amené à prendre du recul sur ses émotions. Un ressenti qu’il exprime à travers sa musique où la transmission des messages se fait, selon lui, plus simplement. Cette démarche s’inscrit dans une conception plus globale de son art : « J’aime être le plus honnête possible dans ma musique. Cela te rend plus fort quand tu peux faire ça car les gens peuvent s’identifier à toi. »

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Lorsqu’il évoque son avenir, Izak confie vouloir explorer d’autres thèmes intimes et rester dans cette lignée introspective, soulignant qu’il « fait de la musique spécifiquement pour cette raison ». Sans cacher son souhait de réaliser aussi des morceaux « légers et funs ». Depuis la sortie de l’EP « Fracture », il est resté très productif pour proposer un projet d’envergure à la fin de l’année. En parallèle, plusieurs collaborations sont dans les tuyaux et devraient voir le jour prochainement. Après avoir déjà collaboré avec des artistes émergents comme Santino Le Saint ou Poté, il rêve maintenant de featurings avec des références de la scène britannique. « Bosser avec Skepta ou Jorja Smith, ça serait ouf », conclut-il.


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English Version / Version anglaise

The day before our interview, British artist Infamousizak had just learned that his show at “The Social” club, scheduled on the 16th February, was sold out. This welcoming place of London nightlife has seen tremendous artists display their talent on stage, such as Adele, Bon Iver, and none other than Lily Allen. Izak hopes to become a leading name in the UK musical scene. Mosaïque was pleased to talk with this promising voice of alternative rap. Behind the camera, he is clearly satisfied when talking about his career, his last project “Fracture”, and the way he approaches his art.


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Raised in the South of London, Infamousizak shares his very first album “Deep the Night” in 2019. After two years, time has come to take a backward first glance: “My journey has been good man, it has been like a lot of learning, lots of ups and downs.” Some positive energies are paving the way he walks right now. However, the bad moments remain in the shadows, as doubts appeared to be the turning point for the beginning of his career. Izak used to be a sport science student at Worcester University. He felt anxious at the sight of his comrades, whose life objectives and destiny seemed to be laid out. It had not always been the case for the native Londoner.

Back in the days, Izak dreamed about becoming a professional baller. Unfortunately, the rules of the game are harsh : many contenders, few winners. This is something he understood quickly : “Well, there was no plan for this. It could potentially happen, but there were a certain number of things that had to go right to make it. With music, I knew that hard-work and focus would help me figure something out.”

« DIY » Music

Music becomes a necessity for him in this difficult period. Izak is not afraid of failure. His motto still stands : try, fail, rise, progress. The more you make mistakes, the closer you get to your objectives. The young artist sees in that mentality a way to “transform it into something good”, which allows to “control your reality anywhere you are”. This notion of control is key to his entire art and production. Izak is a genuine artist : producing, mixing, mastering… There is not a single part of the production process that slips out of his grasp.

He describes his music as “honest and DIY (Do it yourself)”. His close friends are inspired by the same energy. Tyrell 169, also a producer of Dave and Headie One, is one of those who helped him in the development of his art. Izak explains that the connection was smooth between both of them. Talking about progression, Izak reaps the rewards of his endeavours with the success of his last EP “Fracture”, which was released in November 2021. 

INFAMOUSIZAK: “Fairytales are a thing of the past”

Infamousizak jumps on this occasion to talk a bit more about the theme of love. Throughout the whole project, he explores the different steps of the relationship: a wide range of feelings, from passion and obsession to fear and fright. “My experience, and the modern day experience, leads me to consider fairy tales as a thing of the past. Modern love is aimed towards selfishness, selfish love. Most are short-time.” He disagrees with the idealistic love depicted in most of Walt Disney’s motion pictures.

I like to be as honest as possible in my music.

INFAMOUSIZAK to Mosaïque

Izak dives into the pangs of the relationship as the tracklist shuffles the four songs of the project. It opens on the honeymoon (Used to it), switching to the suffocating experience of emotional dependency (Run me down), before dealing with the necessity of keeping some free space, leading to self-centered detachment (Good ones). In the latter, Infamousizak says: “I keep my heart covered in kevlar”. His recent experiences led him to take a step back in the way he deals with his emotions.

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Izak wants to keep exploring personal themes and stick to his introspective vibe. However, he does not hide his desire to make “funny songs” where the young rapper is not trying to “deliver crazy messages”. Ever since “Fracture” was spread out on the waves, he remained productive and focused, in order to deliver a bigger project by the end of the year. Besides, some collabs are underway, set to be released in the coming months. Izak has already featured with some rising prospects of the British game (Sainto Le Saint, Poté). Now, he dreams of performing alongside references of the United Kingdom. “I want to work with Skepta, it would be sick. I would work with Jorja Smith too, and a lot of others, you know“, says the black-and-white plaited young artist.


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Portraits Rencontres

DMS : le joyeux mélomane de la new wave

Depuis la sortie du morceau Bad Luv en juillet 2020, DMS s’est fait discret. Pourtant, derrière les murs du studio Avlanche à Ivry-sur-Seine, le rappeur de 22 ans concoctait en douce son premier projet : « Rideaux bleus », paru le 10 décembre dernier. Pour l’occasion, il a invité de jeunes confrères, à savoir La Fève, 99 et Chanceko (et Le Motif, NDLR). Tous font partie d’une génération d’artistes prometteur.se.s, « la new wave », qui tente de bousculer les codes du hip-hop français. DMS incarne ces nouvelles inspirations et ce souffle de fraîcheur. Jusqu’ici réservé dans les médias, il a accepté de lever le rideau sur sa personnalité pour Mosaïque. Le producteur 99, le compositeur Guapo du Soleil et le réalisateur SwimTheDog, proches du rappeur, ont aussi joué le jeu de la confidence. Portrait.


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Place à votre lecture :

C‘est une vague qui déferle sur le rap français. Une vague couleur arc-en-ciel, teintée du jaune de Khali, des reflets lotus de Sonbest, du rouge de Chanceko et qui ne pouvait s’échouer sur la plage de 2021 sans se draper du bleu de DMS. L’artiste a pris le large le 10 décembre 2021 avec son projet « Rideaux bleus », venant clôturer aux côtés de La Fève une année colorée par « la new wave » du rap français. Dans ce fracas de couleurs, DMS se devait d’apporter sa touche au tableau. Nous l’avons rencontré au studio Avlanche d’Ivry-sur-Seine. Caché derrière ses lunettes de soleil, encore fatigué de la veille, vêtu d’un pull floqué « Laîla », il explique : « Rideaux bleus, c’est une référence au ciel, à quelque chose d’assez mystique et nébuleux, ça touche aussi à la religion. » 

Le rappeur avait ce projet en tête depuis plus de deux ans, date à laquelle sa carrière musicale prend une tournure sérieuse lors de sa rencontre avec l’artiste Chanceko. Les deux rappeurs se voient pour la première fois au 99 studio, un lieu d’enregistrement qui porte le nom de son créateur, 99, producteur devenu l’un des visages de la next gen. L’alchimie passe et à trois, ils créent le titre Bad Luv.

Pendant l’été 2020, le titre devient un nouvel hymne du rap underground et atteint le million de streams sur Spotify. « C’est mon premier succès. C’est à ce moment là que j’ai senti une vraie hype qui m’a poussé à continuer en solo et à confirmer les attentes », confie l’interprète. Cette poussée artistique, 99, l’a lui aussi ressenti : « Pour tout le monde, ça a été un point de départ. Ça nous a donné une grosse crédibilité pour la suite. Grâce à ça, DMS a pu négocier un bon deal en label. »

DMS et Guapo du Soleil : un début en binôme 

Avant de créer son propre label, Ciel, en distribution avec la maison de disque Wagram Music, c’est dix ans plus tôt que DMS commence timidement à rapper à l’âge de 12 ans lorsque sa mère ramène un ordinateur à la maison. Il commence des « vieilles prods », tel qu’il les qualifie, réalisées sur le logiciel Garageband en enregistrant des morceaux qu’il a depuis supprimé pour « ne laisser aucune traces ». Comme beaucoup de rappeur.se.s, c’est donc dans sa chambre des Hauts-de-Seine que tout commence. C’est aussi là qu’il rencontre celui qui deviendra son meilleur ami dans la musique, le compositeur Guapo du Soleil. 

Les deux adolescents sont dans le même lycée et Guapo est ami avec le frère de DMS chez qui il passe beaucoup de temps. Alors qu’un jour il est « posé » dans le salon, il entend une mélodie sortir de la pièce où se terre l’apprenti rappeur. Guapo se souvient : « J’avais commencé à rapper à cette époque mais je n’avais jamais fait de son. Je suis rentré dans sa chambre, j’ai trouvé que ce qu’il faisait était super lourd. On a enregistré un son qui était pas ouf. Et moi, derrière je me suis vite rendu compte que j’étais nul donc je suis passé de l’autre coté des machines pour produire. » 

DMS est un adolescent passionné qui ne sort pas beaucoup de chez lui. Après le lycée, son bac ES en poche, il poursuit trois ans de droit sans grande conviction. Dès qu’il touche un peu d’argent, il l’investit dans du matériel pour enregistrer chez lui. De temps en temps, il fréquente un studio gratuit au sous-sol du conservatoire de sa ville mais « ça a commencé à devenir sérieux il y a deux trois ans lors de mes premières grosses sessions au studio 99 », explique DMS. 

L’énergie du collectif façon new wave

Les mois passent et le studio 99 disparaît. Les jeunes artistes qui s’y réunissent trouvent un nouveau refuge au sein des studios de production Avlanche à Ivry-sur-Seine. Ici, interprètes et producteurs se croisent, discutent et travaillent spontanément. C’est au milieu de cette effervescence musicale que DMS prend ses marques et forge son identité. Le compositeur 99 l’a vu évoluer : « Depuis le début, il est trop fort en topline (un air musical, NDLR) et il écrit super bien. Mais petit à petit, il a gagné de la confiance et il a pris un niveau exceptionnel. Les sons qu’il fait en ce moment sont encore un cran au dessus. »

C’est au cœur de ce mouvement que, comme chacun des projets de cette nouvelle vague, tout se construit en équipe. DMS ressent cette énergie comme « une quête de créativité perpétuelle ». Un esprit collectif « qui ne s’arrête jamais de produire et autour duquel se dégage une vraie vibe positive ». 

Entouré, il commence à construire son projet « Rideaux bleus » en 2019. DMS explique : « La phase de conception de l’album a été longue pour construire un projet vraiment cohérent. J’ai travaillé chaque son pour qu’ils se répondent les un les autres. » « Rideaux bleus » raconte l’histoire d’une soirée où l’ambiance décline petit à petit avant de retomber dans les travers de la mélancolie : « Plus l’album avance, plus il prend une tournure personnelle, avec une ambiance de fin de soirée où je discute avec l’auditeur en lui racontant mes baraudes en ville. » En dix titres, DMS dit vouloir retranscrire « le sentiment des couleurs de la ville ». 

La Fève, 99, Le Motif et Chanceko

Impossible pour le rappeur originaire du 92 d’organiser une soirée sans inviter ses acolytes. La Fève se tape l’incruste sur le morceau Promesses, le producteur 99 s’invite sur Coeur vides, poches pleines tandis que Le Motif fait son entrée avec Particulière et que Chanceko rentre sur la piste sur Pendentif. Derrière les platines, c’est le compositeur Guapo du Soleil qui mène la danse : « Ce projet a été construit comme une carte de visite pour montrer un panel de ce qu’il est capable de faire et de ce qu’il aime. Il a gardé des sons plus chauds tout en allant vers des sonorités moins chaleureuses sur Vide qui est plus mélancolique ou House qui envoie un peu plus. »

Guapo garde un bon souvenir de la conception du morceau House : « On a organisé une fête quand je vivais encore chez ma daronne, il y a presque deux ans. C’est là qu’avec DMS, on a capté Junior Alaprod pour la première fois (compositeur de trois titres du projet, NDLR). On était même pas partis pour faire du son mais l’ambiance était tellement lourde qu’elle a donné naissance à House. Ce titre, c’était une évidence. Tout le monde dans la pièce trouvait ça incroyable. »

C’est aussi dans ce groupe créatif que DMS croise la route du réalisateur SwimTheDog. Leur dernière collaboration : le clip du morceau Rideaux Bleus. L’homme derrière la caméra se rappelle : « Il m’a beaucoup surpris. Il était très à l’aise devant la caméra. On a pensé un décor avec des toiles partout, c’était un délire. Nous n’avions pas trop de budget, mais on y a mis beaucoup de spontanéité. Son univers se démarque vraiment.»

« DMS a un rôle rassembleur pour cette génération »

Le projet est aussi une consécration de plusieurs années de travail pour DMS. À désormais 22 ans, le rappeur a su prouver ses qualités de toplineur (celui qui écrit la mélodie vocale et les paroles par-dessus une prod, NDLR) avec un disque d’or obtenu sur le morceau Miel de Wejdene : « Ça fait quelque chose de ramener une plaque à la daronne. Ça a été une première récompense matérielle. Elle m’a permis de concrétiser auprès de mes proches et dans le monde de la musique. Mais maintenant, je veux travailler mon identité de rappeur. »

Avec « Rideaux bleus », DMS tient à s’affirmer en tant qu’artiste. Pour Guapo du Soleil, l’importance de DMS au sein de la new wave du rap français dépasse le cadre musical. Selon lui, « c’est un mec qui a un rôle rassembleur pour cette génération. Il est hyper sociable, super pote avec tout le monde. C’est important d’avoir quelqu’un comme ça quand un courant se développe. » 

Si encore aujourd’hui, les rentrées d’argent issues de la musique sont « très irrégulières » pour lui, DMS trace son chemin entouré des siens, préférant pour l’instant ne pas dévoiler l’origine de son nom de scène. Une chose est sûre : tous ses proches interrogés évoquent un blagueur dans l’âme avec le cœur sur la main.

Guapo l’assure : « DMS, c’est un des mecs avec qui on rigole le plus. Il est souvent chez moi et tous les soirs, on pleure de rire. C’est aussi un des mecs les plus fidèles que je connaisse. Je sais que je peux lui parler de nimporte quoi que ce soit par rapport à la musique ou non. Cest un mec de bons conseils, grave à l’écoute. C’est un personnage rassurant à avoir à ses cotés. Tu peux toujours compter sur lui. Cest un mec que je chéris de fou dans mon entourage. Cest un peu à leau de rose mais cest sincère (rires). Il fait le bien autour de lui. » Une version confirmée par 99 en quelques mots : « DMS, c’est le plus love de tous. » 

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« Et les blancs sont partis. » : les dessous d’une enquête sur un tabou français

Arthur Frayer-Laleix, journaliste indépendant, vient de publier un livre intitulé « Et les blancs sont partis. ». Le fruit de dix ans d’enquête au cœur de différentes cités françaises. Au contact des habitant.e.s sur place, l’auteur révèle un constat sans appel : une fracture ethnique dans certains quartiers où la population blanche aurait disparu. L’ouvrage interroge, confronte, perturbe, divise. Le journaliste d’investigation lève le voile sur un tabou français, sans prétendre offrir de solutions politiques. Mosaïque l’a rencontré.


Avant de vous plonger dans l’entretien de Arthur Frayer-Laleix pour la sortie de son livre « Et les blancs sont partis. », merci de soutenir Mosaïque ! En nous lisant, vous soutenez un journalisme rap libre et indépendant. Vos lectures et vos partages sont notre soutien le plus essentiel. N’hésitez pas à nous suivre sur les réseaux sociaux, à partager et à recommander Mosaïque autour de vous !


Avant de rentrer dans le vif du sujet, qu’est ce qui t’a poussé à devenir journaliste d’investigation ?

Je me considère plus comme un reporter. Mon métier c’est avant tout d’aller sur place, rapporter des informations, ramener ce qu’on voit. Que ce soit dans la peau d’un migrant (Pour écrire son livre « Dans la peau d’un migrant » paru en 2017, il s’est fait passer pour un clandestin pendant plusieurs années, NDLR) ou pour ce livre sur la banlieue. Parler avec monsieur et madame tout le monde, c’est ce que j’aime le plus.

Quel est le point de départ de cette enquête ?

C’est mon immersion en prison (Le journaliste est devenu gardien de prison pour sortir le livre « Dans la peau d’un maton », en 2011, NDLR). Ce qui a été sidérant, c’était de voir à quel point les quartiers et les cités étaient sur-représentés, que ce soit en banlieue parisienne ou dans des villes beaucoup plus petites comme Orléans. Je trouvais qu’il y avait un vrai un problème social en prison et qu’il fallait bosser dessus. Et le pire, c’est que c’est tabou ! Le fait de dire que les jeunes issus de l’immigration sont majoritairement représentés en cellule, on l’entend que dans la bouche de l’extrême droite et de manière déformée. En face, on entend rien. Il faut avoir le courage d’en parler.

Certains passages de ton enquête datent de 2012. Pourquoi avoir attendu autant de temps avant de la publier ?

Je n’ai pas vraiment attendu, c’est surtout que je faisais des papiers au coup par coup pour Le Monde, Les Echos, StreetPress. Je savais que j’allais sortir un livre sur les banlieues. Au bout d’un moment, je me suis dit que j’avais suffisamment de matière pour pouvoir construire une réflexion. Et puis avec le Covid ça a été retardé, le livre devait sortir en 2019.

Le titre « Et les blancs sont partis. » est marquant. Lorsque tu as décidé de l’appeler comme ça, n’as-tu pas eu peur qu’il puisse être mal interprété ?

C’était un choix assumé. La quatrième de couverture précise qui prononce ces mots là, à savoir des Maliens, des Sénégalais, des gens issus de l’immigration. Vu que le livre aborde des questions délicates sur la société française, je pense que c’était important de le dire dès le titre. Et puis, c’est aussi une réalité sociale. Le problème c’est que cette réalité, en fonction du contexte et de l’interprétation qu’on lui donne, elle est différente. L’enjeu de l’honnêteté intellectuelle de mon métier, c’est de remettre cette phrase là dans un contexte. Dans la bouche de l’extrême droite, elle n’a pas du tout la même valeur.

D’ailleurs, ton enquête a-t-elle été reprise par l’extrême droite ?

Ils n’ont pas attendu la sortie du livre pour déformer des faits. On sait que sur des questions délicates comme celles-ci, on va être repris et déformé. Mais c’est encore plus dangereux de ne pas oser en parler. Ça fait vingt ans qu’on évite de parler de l’immigration en banlieue parce qu’on a peur de faire le jeu de l’extrême-droite. Et au final, ils sont à 20 % sur certaines élections.

On en est venus à refuser de penser par communauté d’origine. Mais c’est nier le réel, nier le vocabulaire qu’utilise les gens dans les quartiers. Eux, ils n’ont aucun soucis avec le terme de « communauté ».

Arthur Frayer-Laleix pour Mosaïque
Pourquoi parle-t-on de tabou ?

Très souvent, les gens qui sont gênés avec ce sujet, ce ne sont pas ceux qui sont issus des quartiers populaires. Eux, ils n’ont aucun mal à dire : « Regardez ici il y a des Maghrébins, des Camerounais, des Maliens et il n’y a pas de blancs. » C’est eux qui le disent ! Les blancs ont du mal avec le fait de dire qu’il n’y a pas de blancs en banlieue. Avec une idée juste certes, pour éviter les amalgames. Mais au final, ça crée ce que ça doit combattre : de l’exclusion. Vouloir nier ce fait en lui-même est une absurdité. Il faut parler des causes, c’est sur ce champ là qu’il faut faire reculer l’extrême droite.

Il y a un chapitre où tu parles de « ghettoïsation ethnique » dans certains quartiers. Qu’est-ce que tu as appris dans ton enquête ?

C’est la combinaison des facteurs qui est intéressante. Sur le sujet de la ghettoïsation ethnique, l’État a une grande part de responsabilité dans le fait d’avoir volontairement parqué certaines communautés ensemble. La recherche universitaire l’a bien montré, c’est indéniable. Mais il y a aussi une solidarité qui joue un rôle important dans ce phénomène. Les groupes d’une même appartenance ethnique ont tendance à se regrouper. C’est un phénomène très ancien, ça existait déja en France avec la concentration des Bretons à Montparnasse. C’était déja la même logique. Le départ des blancs, les politiques publiques, la solidarité communautaire… C’est complètement fallacieux de vouloir réduire un seul fait à une seule cause.

Dans un chapitre, tu parles de la difficulté d’utiliser aujourd’hui certains mots. Tu évoques notamment « Apartheid », « Racisme d’état » ou « Communauté ».

Le mot « communauté » est contraire à notre tradition républicaine qui se veut universaliste où chaque citoyen est égal. Par glissement, on en est venus à refuser de penser par communauté d’origine. Mais c’est nier le réel, nier le vocabulaire qu’utilise les gens dans les quartiers. Eux, ils n’ont aucun soucis avec ce terme. Ça fait partie du quotidien des gens. C’est juste un constat. Est-ce qu’il faut établir des politiques publiques basées sur ces communautés comme les Anglo-Saxons ? Je ne prétends pas avoir de réponses là-dessus. L’élection présidentielle approche. On a d’un coté Eric Zemmour qui développe des thèses complotistes et racistes sans fondements. Mais en face, il n’y a rien. Pas de discours, pas de programme pour les cités. Au final, la gauche n’a pas de réel projet pour les quartiers populaires.

Tu t’es beaucoup déplacé en France pour écrire « Et les blancs sont partis. ». Tu as été à Strasbourg, à Marseille, à Paris… Un moment t’a-t-il marqué plus que les autres ?

L’un des reportages les plus intéressants, c’était avec Mousa Mara qui était premier ministre au Mali. Je l’avais suivi en campagne présidentielle dans un foyer de travailleurs maliens en banlieue parisienne. Ils venaient voir des travailleurs qui n’ont pas le droit de vote ni la nationalité française. Il m’expliquait que ces travailleurs passaient des consignes de vote importantes au Mali, d’où sa présence dans ce quartier. Je trouve que ce moment raconte vraiment cette fracture politique qu’on a en France. C’est quelque chose qu’on voit peu dans les médias.

Tu expliques dans ce livre que les communautés issues de l’immigration en France sont vitales pour leur pays d’origine. Elles envoient beaucoup d’argent à leur village d’origine pour construire des écoles, des puits, des routes, pour nourrir leur famille... Tu parles même d’une « mondialisation invisible ». C’est quelque chose que tu as découvert sur le terrain ?

Oui, j’ai découvert ça au fur et à mesure en discutant avec les gens. On se rend compte que c’est quelque chose de très généralisé pour les pays en développement. J’avais rencontré le ministre de l’intérieur du Sénégal qui m’expliquait que la diaspora sénégalaise représentait un tiers du PIB du pays. C’est énorme ! C’est comme si on avait tout un pan de la société française qu’on avait sous-traité. Et pourtant, c’est un sujet qu’une grande partie de la classe politique ne connaît pas. En tant que journaliste, c’est passionnant de voir ça.

Comment te sens-tu aujourd’hui vis-à-vis de ton travail sur « Et les blancs sont partis. » ?

Je suis content. J’ai eu beaucoup de retours d’associations issues des quartiers qui m’ont écrit. Elles retrouvaient un constat qu’elles avaient du mal à évoquer. Je suis content si mon livre ouvre des discussions. Il a une fonction sociale. Le but c’est surtout permettre un espace de débat sur des questions délicates.

Cette interview est publiée sur un magazine spécialisé dans le rap, quel regard portes-tu sur cette musique et sur la place qu’elle peut avoir dans les cités ?

Les rappeurs sont d’excellents sociologues. Il suffit de regarder les citations qui sont en exergue du livre. J’ai mis une citation de Kery James et de Shurik’n. Le rap engagé est un très bon chroniqueur, c’est presque un travail de journaliste. Le rap n’a pas de gêne pour parler de ce qu’il se passe en banlieue. Les gens qui écoutent cette musique aujourd’hui sont beaucoup plus sereins sur ces questions-là. Ils sont beaucoup moins gênés que les gens de mon âge et les vieilles générations. J’écoute aussi Hugo TSR et Davodka, j’aime beaucoup leur écriture. Ça donne presque des pistes d’articles.

Après « Et les blancs sont partis. », quels sont tes futurs projets ?

J’ai deux projets. Ça sera un roman sur la prison mais pas lié à la banlieue. C’est plus un thriller fantastique. J’ai aussi un projet de série sur la banlieue. On a pas de grande série en France sur les prisons. Il faut arriver à faire une quelque chose d’intelligent là-dessus. Mais c’est encore un projet, on est vraiment au tout début.

L’enquête de Arthur Frayer-Laleix, « Et les blancs sont partis », est disponible aux éditions Fayard.


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Entretiens Rencontres

Élisa Parron : la photographe des Numéros 10 du rap français

Élisa Parron a suivi Nekfeu en tournée et a immortalisé la carrière d’Orelsan, Booba ou Rilès, ainsi que les matchs les plus galvanisants du Paris Saint-Germain avec des clichés mythiques. Aujourd’hui, elle sort son livre, intitulé « Numéro 10 », qui présente au public neuf années d’archives et nous dévoile les milieux du rap et du football depuis les coulisses. Rencontre.


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Afin que les grandes histoires deviennent impérissables et que les noms qui marquent notre époque restent dans la mémoire collective, il y a des témoins qui s’efforcent de capturer ces instants qui forgent notre culture et notre patrimoine. Derrière la lumière des projecteurs et dans les coulisses des scènes les plus somptueuses, ils et elles capturent ces grands moments qui perdureront dans la postérité.

Depuis déjà neuf ans, Élisa Parron immortalise les concerts les plus mémorables des grand.e.s rappeur.se.s français.e.s, ainsi que les visages du PSG. Mosaïque est parti à la rencontre de cette photographe de 27 ans qui a suivi le parcours de Nekfeu, Orelsan, Booba ou encore Rilès. Elle sort aujourd’hui son livre, intitulé « Numéro 10 » , dans lequel elle partage cette décennie d’archives et d’histoires, et nous fait découvrir de l’intérieur les milieux du rap et du football.

Peux-tu te présenter ?

Mon nom est Élisa Parron, j’ai 27 ans. Je viens de Suisse et j’habite en France depuis quelques années maintenant. Je suis photographe, principalement dans le sport et la musique.

Comment t’es-tu lancée dans la photo ?

Je suis entrée dans une école professionnelle quand j’avais 18 ans. Mais je faisais déjà des photos avant, pour m’amuser avec mes potes. Et lorsque je suis arrivée à l’école, j’ai compris que le but, c’était de faire de la photo un métier. J’ai donc profité de cette période où j’étais un peu tranquille pour aller à droite à gauche, shooter plein de trucs, et c’est comme ça que j’ai commencé à couvrir mes premiers matchs de foot et à rencontrer des artistes.  

Je me suis retrouvée en train de discuter avec Nekfeu qui m’a proposé de l’accompagner pendant la tournée du S-Crew.

Élisa Parron pour Mosaïque.
À quel moment t’es-tu orientée vers le milieu du rap et du football ?

Je voulais tester ce que j’aimais bien dans la photo. J’étais en cours, en train de réfléchir à ce que j’allais faire et je me suis dit que je pourrais essayer de shooter le foot car c’est un sport que j’aime beaucoup. Alors j’ai demandé des accréditations qu’on m’a accordées. J’ai tout de suite accroché : j’aime bien les endroits qui dégagent de l’émotion et les stades en sont des exemples parfaits, avec le cri des fans, les célébrations, etc.

En ce qui concerne les concerts, j’ai toujours été dans la musique. Par exemple, j’ai fait de la harpe pendant dix ans. Quand j’ai commencé la photo, j’écoutais beaucoup de hip-hop, donc je me suis naturellement renseignée sur les concerts de rap qu’il y avait près de chez moi. J’ai appelé des salles pour leur demander si je pouvais venir shooter, ça a débuté comme ça.

Quels artistes écoutais-tu à l’époque ?

Beaucoup de Booba, parce que j’ai un grand frère qui l’écoutait tout le temps. Et Orelsan aussi, à ses tout débuts. Je regardais aussi les Rap Contenders et j’ai commencé à aimer 1995.

En parlant de 1995, ta première grosse tournée c’était celle de « Feu ». Peux-tu nous parler de ta connexion avec Nekfeu ?

J’avais shooté 1995 en concert, et, je ne sais plus exactement comment ça s’est passé, mais ils m’ont donné leur mail pour que je leur envoie les photos et ils ont partagé mes clichés sur les réseaux. Un jour, le manager du groupe, Fonky Flav’, m’a proposé de venir shooter leur tournée. Au début, c’était un peu galère, parce que je n’étais pas réellement programmée mais seulement invitée. Je prenais un train depuis la Suisse, je me retrouvais en France dans des petits bleds, j’étais au milieu du public.

Je me suis retrouvée en train de discuter avec Nekfeu qui m’a proposé de l’accompagner aussi pendant la tournée du S-Crew. Donc je suis repartie avec eux. Et lorsqu’il était en train de préparer son premier album solo, je suis allée le shooter au studio et je l’accompagnais lors de ses tournages de clips. Quand « Feu » est sorti, je l’ai suivi lors de sa tournée, et j’étais rémunérée, cette fois. C’était un peu la naissance de ce qu’il est aujourd’hui, on a vu de plus en plus de monde dans les salles de concert, c’était fou.

As-tu un souvenir particulier de cette époque ?

À l’époque, le S-Crew organisait des open mics sauvages, c’est à dire que les mecs prenaient des énormes enceintes et des micros, et ils rappaient dans la rue. Lors d’une session à Paris, devant le centre Pompidou, il y avait plein de spectateurs. L’ambiance était devenue tendue parce qu’un crew avec lequel les gars s’étaient embrouillés allait arriver. Sauf qu’on était entourés par les fans et qu’on n’avait pas de sécurité. On s’est donc rejoint entre nous, et on a commencé à partir, devant le centre Pompidou, puis sur le trottoir. On ne pouvait pas courir, parce qu’on était suivis par le public, et on se disait que les gens allaient se mettre à courir aussi.

À un moment donné, quelqu’un a crié : « Ken ! Ken ! ». Et Nekfeu, comme quelqu’un l’avait appelé par son prénom, il s’est tourné en pensant que c’était une personne de l’équipe. À ce moment, il y a cinq gars qui se sont rués sur lui et une bagarre a éclaté. Je ne comprenais rien à ce qui se passait, j’avais à peine 19 ans. C’est à la suite de cet événement que Nekfeu a fait le son U. B., pour raconter cette histoire-là.

Et comment es-tu entrée au PSG ?

J’ai envoyé un mail expliquant que je n’étais pas photographe de presse et que je voulais faire des photos artistiques pendant les matchs. Idéalement, j’aurais aimé que les joueurs posent, mais ce n’était pas possible.

Je voulais que les joueurs me demandent de voir les photos que j’avais prises pendant le match et qu’ils les postent sur leurs réseaux, comme les artistes le font à la fin d’un concert. Je leur proposais quelque chose de différent artistiquement, je faisais beaucoup de noir et blanc et j’axais mes clichés sur la célébration. J’ai eu plusieurs accréditations et c’est parti comme ça. Je continue encore aujourd’hui : il y a quelques mois, j’ai fait la campagne du troisième maillot.

Pourquoi as-tu décidé de sortir un livre ?

Je me suis dit que ce serait bien de faire quelque chose qui dépasse Instagram et Internet. Je ne suis qu’au début de ma carrière, mais j’ai quand même neuf ans d’archives. J’avais envie d’ancrer tout ça dans le réel.

Le livre, c’est tombé à pic. Déjà, je souhaitais y mettre mes meilleures photos, celles que je préfère, celle qui me rappellent des souvenirs marquants. L’idée était surtout de mettre en avant le parallèle entre deux univers qui sont vraiment liés. Parce que selon moi, les footballeurs et les rappeurs, ce sont le même genre de mecs. Ils écoutent les mêmes choses, ils ont à peu près le même âge… Je trouvais intéressant de les réunir dans un livre pour les comparer.

Pourquoi, selon toi, le rap et le football sont-ils deux univers très proches ?

Par exemple, dans le livre, il y un shoot avec avec Leandro Parades, sur fond blanc et un autre avec Rilès. Je les ai mis à côté, et tu ne peux pas les distinguer, ce sont deux hommes charismatiques.

J’ai déjà invité des joueurs du PSG à des concerts de Booba. De l’autre côté, j’ai une crédibilité avec les rappeurs quand je dis que travaille avec des footballeurs. Souvent ils me disent : « Ah ouais, moi j’aurais dû être footballeur, mais je me suis fait les croisés ! » C’est toujours la même excuse, c’est trop drôle. Ce sont les mêmes genres de mecs, leur passion est devenue leur métier, ils ont la même énergie.

Une bonne photo, c’est celle qui va te faire ressentir quelque chose. Quand on est petit et qu’on ne sait pas lire, on regarde les images, et il y en a une sur laquelle on s’arrête plus longtemps, sans savoir pourquoi.

Élisa Parron pour Mosaïque
Tu as neuf ans de carrière, que te dis-tu lorsque tu regardes en arrière ?

C’est passé vite. Franchement j’ai l’impression que ça ne fait que trois ans que je fais ce métier. Ce qui est aussi fou, lorsqu’on regarde mes premières photos du PSG, c’est de voir à quel point les joueurs qui sont encore là aujourd’hui étaient jeunes à l’époque.

De la même manière, j’ai des photos d’artistes qui étaient tout jeunes, et on ne savait pas ce qui allait leur arriver. Par exemple, Nekfeu, quand je l’ai rencontré, on ne pouvait pas savoir qu’il allait devenir l’un des plus gros vendeurs de disques en France. C’est pareil quand j’ai vu MHD pour la première fois, il était juste en studio et il n’avait sorti que trois sons, c’était personne. Deux ans plus tard, on était à Coachella.

Est-ce qu’il y a une photo que tu préfères dans ton livre ?

C’est hyper dur à dire. Déjà, il y a 177 photos différentes sur 200 pages. Ce sont toutes mes photos préférées pour diverses raisons, donc c’est hyper dur de choisir dans cette sélection. Après, je pourrais te dire qu’une de mes photos préférées, c’est celle de Nekfeu, une autre est celle de Rilès, et je ne saurais même pas te dire pourquoi.

Qu’est-ce qu’une bonne photo ?

C’est de l’art, donc c’est subjectif. Une bonne photo, c’est celle qui va te faire ressentir quelque chose. Quand on est petit et qu’on ne sait pas lire, on regarde les images, et il y en a une sur laquelle on s’arrête plus longtemps, sans savoir pourquoi. Donc forcément, il y a des photos que j’adore personnellement et qui ne vont parler à personne, ou inversement.  

C’est ça qui est beau dans l’art, tu vas forcément trouver des personnes qui adhèrent à ce que tu fais. Je pense que l’art sert à cela : connecter des gens à travers des émotions. Et tant mieux si ça fonctionne.

À quoi penses-tu lorsque tu prends une photo ?

Je suis vraiment dans l’instant. Il ne faut pas que je rate le bon moment. C’est un peu quand tu essaies de dormir, plus tu y penses et moins tu y arrives. Je shoote à fond, je prends beaucoup de photos rapidement, quitte à beaucoup trier après. C’est comme ça que je ne rate pas LA photo.

Est-ce qu’il y a un ou une artiste que tu as particulièrement aimé shooter ?

Elle n’est pas dans le livre, mais Shay. Elle est tellement belle en vrai que toutes les photos d’elles sont très belles. Et Rilès, avec qui je travaille actuellement, il est très agréable et on a une vraie connexion.

Ton livre s’appelle « Numéro 10 », est-ce que tu souhaites devenir la Numéro 10 de la photo ?

(Rires) C’est une bonne question. Comme je te le disais, la photo, c’est subjectif, tandis que les gestes techniques ou un nombre de buts marqués dans l’année, ce sont des faits. En photo, on est plein à mériter ce titre de Numéro 10, parce qu’on a chacun notre sensibilité, notre regard. Donc ce serait très prétentieux d’y prétendre.

Aujourd’hui, je me dis que l’énergie féminine me manque et que je pourrais travailler avec beaucoup plus de femmes. Mon prochain livre, ça pourrait être un truc uniquement avec des femmes.

Élisa Parron pour Mosaïque
Quelles sont tes ambitions futures ? Être exposée ?   

Normalement, je vais faire une petite expo et voir les gens pour qu’ils viennent acheter mon livre. Je n’ai pas encore les dates, mais ce sera d’ici deux semaines maximum je pense (L’interview a été réalisée le 8 décembre, NDLR).

Je me dis aussi que je pourrais tenter un autre univers, comme la mode par exemple. Maintenant que j’ai de l’expérience, je me dis que ça pourrait drôle de travailler avec des personnes dont c’est le métier de poser, et avec des décors dédiés à ça.

Quel est ton but ultime ?

Je n’ai jamais eu de but ultime, je veux juste être heureuse quand je vais shooter et être fière de moi. Je ne me dis pas que j’ai envie de faire telle ou telle chose. Quand j’ai commencé les photos de rappeurs, j’ai commencé par contacter une petite salle de concert et la suite est venue toute seule.

Tu as évolué dans un milieu très masculin, comment l’as-tu vécu ?

Ça ne m’a jamais dérangé parce que je ne me faisais pas la réflexion au début. Je voulais juste faire ce métier et je ne me disais pas qu’il n’y avait pas beaucoup femmes, avant de le constater. Après, j’ai toujours eu beaucoup d’amis garçons, j’ai un grand frère et des cousins. J’avais l’habitude d’être entourée d’hommes et je suis tombée sur des gens bienveillants, donc je n’ai jamais eu de problème.

En revanche, aujourd’hui, je me dis que l’énergie féminine me manque et que je pourrais travailler avec beaucoup plus de femmes. Mon prochain livre, ça pourrait être un truc uniquement avec des femmes.

Que peut-on te souhaiter pour la suite ?

Déjà que mon livre se vende (rires). Puis, c’est classique, mais la santé. J’ai eu des problèmes de santé pendant une période et ça m’a énormément freinée. Quand ton corps va bien, tu te dis que tu as de la chance. Et bien m’entendre avec les gens, continuer à rester fidèle à moi-même, devenir la meilleure version de moi-même.  

« Numéro 10 » d’Élisa Parron est disponible sur son site Internet.

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Entretiens Rencontres

BEN plg : « J’ai toujours eu cette pression de remplir le frigo avec un vrai métier » 

Après un premier album sorti en 2020, « Dans nos yeux », salué par la critique, BEN plg avait la pression du deuxième projet avec lequel un artiste est toujours attendu. Il a finalement choisi de raconter des histoires de vies sur « Parcours Accidenté », son deuxième album. Le rappeur du Nord continue ainsi de dépeindre sa région, tout en faisant l’éloge de « la vie normale », celle où on prend le bus en croisant des destins tous différents. Pour Mosaïque, BEN plg livre le sien et précise ses ambitions pour ce nouveau virage de sa carrière.

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Ça fait quelques jours que ton deuxième album, « Parcours Accidenté », est sorti, comment te sens-tu ? 

Ça fait super plaisir. Il y a un côté accouchement d’un projet que toi tu connais depuis longtemps donc je suis très content que ça sorte et que les gens puissent enfin l’écouter. Les retours que j’ai c’est que les gens sont touchés. C’est cool parce qu’ils ressentent vachement l’émotion que je mets dans ma musique, que j’éprouve quand je la crée. C’est assez agréable.

En écoutant cet album, comme le précédent, c’est difficile de ne pas être touché. C’est important pour toi d’être transparent à ce point dans tes sons ? 

Ce n’est pas forcément une volonté, c’est quelque chose qui m’habite. C’est comme ça que je fais de la musique. Je suis quelqu’un de normal et ma musique est un genre d’éloge à la vie normale. Là je suis dehors à Lille, le ciel est gris, mais on arrive à trouver de la beauté dans n’importe quoi. Je veux transmettre la vraie vie. Mon parcours n’est pas normal mais c’est un parcours comme j’en croise des dizaines tous les jours. Payer un loyer et remplir un frigo avec 400 balles par mois c’est pas un exploit. C’est pas pour rien qu’il y a plein de monde sur la pochette de « Parcours Accidenté », il ne s’agit pas que de mon destin. La mère qui élève seule ses trois enfants et qui fait deux boulots en même temps a plus de mérite que moi. 

Pourquoi raconter des parcours accidentés tout en restant optimiste lyricalement ?

Avec l’album je veux raconter que malgré ces accidents, on avance. Je pense que la notion d’espoir est hyper importante dans ma musique. Comme je dis dans un son : « Nous ici on sourit sous la pluie. » Bien sûr que je raconte le quotidien, la vie normale, mais ça ne veut pas dire que c’est dénué d’espoir et d’optimisme, au contraire. Je suis quelqu’un d’hyper jovial et optimiste et c’est ce qui me permet de faire cette musique. Si ça se ressent dans l’album, tant mieux. Cet optimisme est avant tout ancré dans ma tête et me permet d’avancer tous les jours. 

Dans tes sons, tu fais constamment référence au Nord dans lequel tu as grandi et surtout à la vie quotidienne et aux difficultés qui l’accompagnent. Tu dis notamment que tu veux porter la voix de ceux et celles qui n’en ont pas. Que veux-tu raconter ?

Quand tu fais tes courses à Lidl, que tu te balades dans les rayons, tu vois tellement de choses qui se passent sous tes yeux. Je trouve ça hyper important de raconter ces histoires. Je ne veux pas parler pour eux, je ne suis personne pour m’exprimer à leur place. Mais que ça soit quand j’ai eu l’occasion de donner des cours de rap en prison, de travailler avec des personnes en situation de handicap mental, ou juste en parlant avec les gens que je rencontre… Je vois des histoires qui sont rarement racontées dans la musique. Pour moi, la musique c’est remplir son sac pour le vider ensuite. Je le remplis en vivant et je le vide en écrivant. D’ailleurs, je ne veux pas forcément raconter que le Nord parce que je suppose que dans plein de régions c’est pareil. Moi je parle juste du quotidien. 

Il y a une pléthore d’artistes du Nord qui émerge, que ce soit Bekar, ZKR, Vicky R, Michel, Sto… Tous ces artistes de la ville commencent à exister de manière nationale.

BEN plg pour Mosaïque
Le Nord n’est pas connu pour être une terre de rap, comment as-tu rencontré la musique ? 

C’est pas vraiment une terre sans rap, c’est juste que l’exposition est beaucoup moins forte pour les artistes. Pendant longtemps je me suis demandé quelle était ma place dans cet art que j’aimais tant, d’abord en tant qu’auditeur. Au fur et à mesure, à force d’essayer de rapper, j’ai fini pas voir que je pouvais être acteur dans ce milieu et un artiste. Il n’y a pas eu un déclic précis. C’est une succession d’étapes. Très récemment, j’ai compris qu’il n’y avait pas de chemin préconçu, que chacun avait sa façon d’y arriver. J’ai un parcours atypique, je ne suis pas en début de carrière à 18 ans. Il y a des rappeurs qui arrivent à avoir des carrières très tôt et pour qui les choses peuvent paraître plus naturelles. Moi j’avais toujours cette pression de remplir le frigo, d’avoir tout simplement  un « vrai métier » pour pouvoir vivre. 

Est-ce que tu te sens comme un rappeur de province ou est-ce que c’est un terme que tu trouves péjoratif ? 

Non, moi je m’en fous (rires). Je suis juste un rappeur, je me sens comme un artiste et c’est déjà trop cool. On a la chance de vivre à l’époque d’internet et ça permet à la musique de voyager. Le résultat c’est qu’à cette heure-ci je suis en train d’envoyer mes CD dans toute la France, que ça soit à Paris, en province, dans les petits villages comme dans les grandes villes, sans faire de différence. Forcément, dans la catégorie rappeur de province, Orelsan a ouvert une grande porte. Surtout à une époque où c’était difficile d’exister en dehors de Paris et de Marseille. Mais personnellement, la musique me touche en général, je peux autant kiffer et être touché par le dernier CD de Khali ou les sons de DA Uzi et PNL que par un album de Soolking ou de Djadja et Dinaz.

Quel regard portes-tu sur le potentiel musical de ta région ?

On est en train de faire quelque chose qui n’était jamais arrivé. Il y a une pléthore d’artistes qui émerge, que ce soit Bekar, ZKR, Vicky R, Michel, Sto… Tous ces artistes de la ville commencent à exister de manière nationale. La scène commence à se développer, on parle de nous dans les médias et les gens commencent à capter l’état d’esprit. On pourrait rapprocher ça à la scène belge en vrai parce qu’il y a un côté très familial. Et en même temps on a un champ lexical commun, on décrit des choses similaires. C’est hyper agréable d’assister à ça et ça fait vraiment plaisir de voir la scène locale briller. 

Ton premier album était presque intégralement produit par Murer, un artiste lillois. Sur « Parcours Accidenté », un autre beatmaker du nord, Lucci, est venu s’ajouter au projet. Pourquoi ? 

Il n’y a pas une volonté de vouloir faire produire par des Lillois. Je ne suis pas en train d’ouvrir un marché de produits locaux (rires). C’est juste que j’ai un rapport très important avec la production et la composition. Je fais les instrus avec les beatmakers et j’écris sur place tous mes morceaux. On ne fonctionne jamais à distance. Étant à Lille, je kiffais déjà le travail de Lucci. On s’est rencontrés et on a fait une session durant laquelle on a matché de manière très puissante, comme ça a pu le faire avec Murer sur l’album précédent. Et chose encore meilleure, c’est qu’ils ont pu matcher à deux. Les compositeurs, je les considère vraiment comme des amis. Ma musique est tellement personnelle que je n’arrive pas à m’en détacher.

Pour moi, un moment de studio c’est un moment où je m’ouvre le ventre, où on va essayer d’aller le plus loin possible, d’être très ambitieux. J’ai une grosse exigence et donc ça crée forcément des liens. C’est ce que ça a donné avec Lucci, mais il y a aussi d’autres gars qui ont taffé sur l’album. Jeoffrey Dandy est sur deux morceaux, il a aussi son importance sur la couleur du projet. Il n’y a pas de volonté de travailler localement mais ça me fait grave plaisir que Lucci soit de Lille parce qu’on a aussi ce passé commun dans la région. On est touché par les mêmes choses.

Et comment se sont faits les feats avec Bekar et Djalito ?

Lors de notre rencontre, Bekar venait de sortir son album « Briques Rouges ». Je venais de sortir « Dans nos Yeux » et plein de médias parlaient de nous conjointement. On a parlé sur Instagram, puis on a bu un verre étant donné qu’on habite dans la même ville. La première fois qu’on s’est vus, on a quasiment pas parlé de musique, c’était juste humain. C’est une belle rencontre. En tant que rappeur, t’as rarement l’occasion de rencontrer des gens qui vivent exactement la même chose que toi, ou même des choses semblables. Donc ça fait du bien quand c’est le cas. Dans les autres boulots de la vie, t’as tes collègues avec qui tu peux parler. Mais en tant qu’artiste, parfois, t’es un peu esseulé… C’est cool d’échanger avec des semblables. Je suis grave content de l’évolution de Bekar et de voir que ça marche pour lui.

Djalito c’est marrant parce que je le connais depuis très longtemps. Quand j’ai sorti « Dans nos Yeux », il m’a envoyé un message sur Instagram en me disant : « Mais gros tu te rappelles ? ». J’ai mis du temps à le reconnaître parce qu’à l’époque il ne se faisait pas appeler par ce nom là et il n’avait pas ses locks (rires). On avait oublié qu’on se connaissait parce qu’on se connaît de la vie d’avant. C’est d’ailleurs pour ça que sur notre son Les préférés de la cantinière je dit : « Avec Djalito depuis l’innocence, depuis les malheurs. » On s’est vus en studio à Metz, à la base juste pour discuter et puis on a fini par faire un morceau. C’est une trop belle connexion. Je sors de deux shows à Paris et à Lille, il était là pour les deux j’étais trop content. On avance ensemble et ça fait plaisir. 

Le deuxième album est particulièrement important dans la carrière d’un artiste. Comment as-tu appréhendé le tien ? 

Pour moi, c’est un peu différent parce que je suis en développement. C’est pas comme si j’avais une fan base faramineuse et que j’avais un enjeu économique de malade à confirmer. Je suis plutôt à un moment où j’essaye d’élargir mon public. Même si je ne le vis pas du tout comme si j’avais une entreprise à faire grandir absolument avec un bilan comptable à remplir. D’un point de vue artistique, c’est sûr qu’il y avait eu un mini succès d’estime sur « Dans nos yeux » et qu’à un moment j’ai pu avoir ce fameux syndrome de l’imposteur à me demander si j’avais pas eu un coup de chance.

J’ai eu des moments de stress. On a fait une tournée de pré-écoute de l’album avant sa sortie. Et je me suis retrouvé à faire des concerts avec toute la salle qui connaît le premier album par cœur et qui le kiffe. Je me suis demandé si je m’étais rendu compte de l’impact et si le deuxième allait plaire autant. C’est sûr que j’aurais pu le faire en pilote automatique en essayant de faire « Dans nos yeux 2 ». Ça aurait été chiant. On a toujours ce truc de vouloir aller plus loin. En termes de sonorité, de propos et de maturité. Moi en tout cas je suis persuadé d’avoir fait un bon album. J’ai la chance d’être bien entouré. On sait où on veut aller et c’est pareil pour le troisième qui est déjà bien entamé.

Je viens d’une époque où t’écoutais les CD en regardant la pochette. Ça créait des images, c’était le film de la musique.

BEN plg pour Mosaïque
Tu soignes ton esthétique à travers tes covers et tes clips, c’est une partie du travail artistique qui t’intéresse particulièrement ? 

Oui de ouf ! Sinon ça serait éclaté au sol (rires). Je suis hyper investi dans tout ce que je fais. Je ne laisse rien au hasard. Dans BEN plg, le plg signifie : « pour la gloire ». C’est pour la beauté du geste, pour le symbole. C’est important de bien faire les choses parce que c’est ce qu’on laisse derrière. La cover, tous les gens qui écoutent l’album vont l’avoir sur leur téléphone, à quel moment je vais faire ça à l’arrache ? C’est trop important. En plus, je viens de cette époque où t’écoutais les CD en regardant la pochette, en lisant le livret. Chez moi ça créait des images, c’était le film de la musique. Un peu l’inverse d’une bande son.

Et pour les clips c’est pareil. Je ne veux pas mettre en image juste parce qu’aujourd’hui c’est quelque chose de nécessaire. Comme je le dis dans un morceau : « On fabrique des bolides avec des bouts de vis. » Ça veut dire que même si on est pas sur des budgets faramineux, en vrai on peut faire des trucs de ouf. Quand tu ajoutes de l’huile de coude tu peux faire des trucs de malade et c’est ce qu’on essaye de faire. Un clip comme celui de Parcours accidenté devrait normalement coûter 40.000 euros, mais on arrive à s’en sortir en mettant la main à la pâte. S’il faut que je prenne ma voiture pour aller faire des repérages pendant trois jours je le fais. Ça fatigue mais on kiffe.

Sur ta pochette, tu es dans un bus. Pourquoi ? 

Le bus c’est un lieu mystique en vrai, c’est pour ça que je voulais être dedans. En plus là c’est un bus de Lille et ceux qui sont de la région ils captent. Le bus c’est un endroit qu’on connaît trop bien, depuis tout petit. Mais surtout le bus c’est un lieu où tu croises plein de gens, plein de profils différents et les parcours qui vont avec. T’es entouré de tranches de vie hyper impressionnantes et y a une densité émotionnelle de fou. Le matin, tu vas croiser des gars de bonne humeur qui ont reçu de bonnes nouvelles comme des gens qui sont en train de se serrer la ceinture jusqu’à ne plus pouvoir respirer…

Pourquoi est-ce que tu préfères les chansons tristes ?

C’est plutôt une image. La mélancolie c’est quelque chose qui m’a toujours touché. Même dans les chansons qui font la fête, j’aime bien qu’il y ait une touche de mélancolie. Mais dans son histoire le rap français est empreint de ouf de mélancolie. Même aujourd’hui, des gars comme SCH ou Jul font des trucs super mélancoliques. Pareil pour Morad en Espagne ou El Grande Toto au Maroc. Leur musique fait la fête et rayonne de fou tout en étant mélancolique. Personnellement, ça me touche plus qu’un mec qui chante sa réussite. Après moi même je fais de l’egotrip, mais à ma sauce. Quand je dis : « Ma daronne remplit vingt frigos avec le prix d’un clip », c’est de l’egotrip, mais version BEN plg. 

Pour finir, il y a un truc qui était très présent dans ton premier album et qui a presque disparu dans celui-ci, c’est les références aux pâtes. Est-ce qu’on peut en conclure que désormais tu manges du saumon à tous les repas ?

Non pas du tout (rires). Par contre attention j’ai toujours volé du saumon, c’était un peu ma spécialité. Je ne dis pas aux gens de le faire. Le truc c’est que l’album précédent commençait par une référence aux pâtes donc ça a marqué. Là j’ai élargi les références à tout le frigo, mais sinon je mange toujours autant de pâtes. Par contre je suis une espèce de salopard gourmet, je me refuse dorénavant les coquillettes Éco+. Maintenant dieu merci je peux mettre quarante centimes de plus sur mon paquet et me faire des petites linguines gruyère huile d’olive.

C’est quoi la suite pour BEN plg ? 

L’avenir le dira. Moi-même je ne l’ai pas entièrement en tête. Ce qui est sûr, c’est que j’ai pas envie d’attendre un an avant de tirer. Je vais déjà laisser vivre un peu « Parcours Accidenté », on a encore des idées à réaliser autour de ce projet. Mais il faut d’ores et déjà savoir qu’il y aura un autre truc signé BEN plg dès 2022, et à mon avis, avant l’été. 


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Rencontres Témoignages

Rohff : quelles attentes pour « Grand Monsieur » ? Ses fans témoignent

Le dixième album de Rohff, « Grand Monsieur », sort ce vendredi 10 décembre 2021. Un opus attendu qui marque un nouvelle page de l’une des carrières les plus longues du rap français. En plus de 20 ans de longévité, Housni Mikouboi, aka Rohff, a laissé son empreinte chez de nombreux.se.s auditeur.rice.s. Alors que le rappeur perdure tant bien que mal face à une transformation profonde du rap depuis son arrivée sur la scène, que pensent ses fans de lui aujourd’hui ? Qu’attendent-ils.elles de son nouvel album ? Mosaïque a échangé avec ceux.celles qui le soutiennent à l’occasion de la sortie de « Grand Monsieur ».


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« Les nouvelles générations n’ont aucune idée de l’impact colossal que Rohff a pu avoir par le passé »

Lisa a découvert Rohff il y a quinze ans, alors qu’elle était au collège. À cette période à la ZUP (Zones à Urbaniser en Priorité, NDLR) de Nîmes, il était le rappeur le plus influent. « Il était dans tous les walkmans de la cité », se rappelle-t-elle. La jeune femme se souvient même de son anniversaire en 2004, quand elle avait déballé de son papier cadeau « La fierté des nôtres », troisième album de l’artiste.

Quand elle le compare avec les artistes qui étaient les têtes d’affiche de l’époque, il reste son préféré. « Quand Booba a sorti « Panthéon », il s’affichait sur sa pochette avec une snapback (casquette de type américaine, NDLR). À l’époque, tout le monde était en survêt’ Lacoste et avait des TN aux pieds. On trouvait qu’il se prenait trop pour un Américain. Rohff, lui, est un rappeur plein de contradictions. C’est ce que j’apprécie dans sa personnalité. Ça le rend très humain. On sent qu’il a parfois du mal à se positionner quand il parle de ses vices. Peut-être qu’il n’a pas envie de faire de la musique qui va influencer son public négativement. »

Au fil des années, la jeune femme a suivi la carrière de Rohff. Elle n’a pas toujours tout apprécié, comme « La cuenta » sorti en 2010. Pour la sortie de « Grand Monsieur », Lisa sait qu’elle ne sera pas transcendée. « Je ne m’attends pas à un nouveau Rohff ou à quelque chose de fondamentalement différent. » Même si le featuring avec Jul, Legend, sorti sur YouTube une semaine plus tôt lui a plu, elle n’est pas certaine qu’il puisse séduire les nouvelles générations avec ce projet. « Il n’est pas considéré à sa juste valeur par les plus jeunes. Mais, en même temps, il n’a pas réussi à les séduire et à les toucher. »

« On n’attend pas de Nas ou Jay-Z qu’ils rappent comme Migos. On devrait faire pareil avec Rohff »

En 2001, Aurélien a 14 ans. Il découvre Rohff grâce à son grand-frère sur les hits de « La vie avant la mort ». Le morceau Sensation brave impressionne le jeune homme. Il se remémore : « Mi parlé, mi rappé… Je n’avais jamais entendu ça. » Depuis, il l’a toujours suivi et ils ont pris de l’âge ensemble. Aurélien a aujourd’hui 34 ans et reste satisfait de ce qu’il propose. Il apprécie ses textes plus intimes qui parlent de sa famille et de ses enfants. Il salue aussi ses prises de position sociales.

Pour la sortie de « Grand Monsieur », il attend d’écouter Comoreine : « C’est la première fois en plus de vingt ans qu’il consacre un morceau entier à sa mère. Ça risque d’être intense. » Pour ce double-album, Aurélien imagine aussi que Rohff parlera beaucoup de sa carrière, qu’il fera un morceau sans refrain et qu’il brillera à côté d’une voix féminine : « Le featuring avec Imen Es est un morceau que j’attends. Rohff avec les chanteuses de RnB, c’est une grande histoire. »

Enfin, il espère reconnaître un Rohff fidèle à lui-même. Un Rohff qui ne cherche pas forcément à séduire les jeunes. « On n’attend pas de Nas ou Jay-Z qu’ils rappent comme Migos. On devrait faire pareil avec Rohff », conclut-il.

« Je l’ai connu quand certains parlaient de sa période de déclin »

Comme Rohff, Anthony est né à Antananarivo. La capitale de Madagascar. Lorsqu’il entend pour la première fois le rappeur en 2010, les radios ne jurent que par la Sexion d’assaut, Youssoupha ou Kery James. « Je l’ai connu quand certains parlaient de sa période de déclin », confie-t-il. À cette époque, Rohff vient de sortir son album « La cuenta ». L’opus reçoit un accueil mitigé de la part de son public.

Pourtant, Anthony n’est pas du même avis. Les morceaux Thug mariage avec Indila et Tu pardonneras avec Jena Lee le transportent. Happé par la curiosité, il se plonge alors dans ses albums précédents : « Comme quand tu découvres un sport, tu veux t’identifier à un joueur, une écurie. Tu cherches un peu lequel correspond à tes valeurs et tes goûts. J’ai reçu ma claque sur « Le code de l’horreur » (2008). Le meilleur album de rap français pour moi. »

Pour ce nouvel album, il espère des sons funky, dans la lignée de Get down, Samedi soir (2003) et Number One (2011). Ce fan a hâte de découvrir les titres afrobeat que le rappeur a annoncé. Il s’attend aussi à des sonorités West Coast avec « des sirènes dans les refrains ». Mais il aimerait surtout que Roh2f se refasse une santé par rapport à l’opinion publique qui le « néglige », encore plus après ses déboires judiciaires. « Ne me juge pas, prend le bon côté d’un fruit pourri », rappe Rohff dans Testament, Anthony souhaiterait que la nouvelle génération fasse de même. 

« Les sons de Roff venaient tout le temps à moi partout où j’allais »

Alors que Marvin écoute Rohff avec assiduité depuis qu’il est en CM2, il crée en 2015 une page Twitter qu’il nomme @Roh2f_Punchline. Au début, il ne publiait que des extraits de ses morceaux, il partage désormais des archives et des actualités de l’artiste à ses 1.000 abonné.e.s. C’est aussi une manière de faire la promotion du rappeur qui, Marvin le reconnaît, n’est pas dans « le délire des réseaux sociaux, même si il fait des efforts ». Ses publications sont souvent repostées, y compris par des personnes qui ont travaillé avec le rappeur : « Amy (anciennement en duo avec Bushy, NDLR) qui était signé sur son label m’ont déjà relayé ! » Pour Marvin, ces nombreux reposts sont « un signe que le rappeur a toujours des supporters solides ».

Marvin a prévu de relayer « Grand Monsieur ». Pour lui, chaque album signe le renouvellement de l’artiste et ne veut pas entendre ceux.celles qui réclament « du Rohff à l’ancienne ». Il s’attend à écouter des morceaux sombres et mélancoliques avec des prods travaillées. Le fondateur de la page @Roh2f_Punchline voit grand pour ce nouvel album : « Il enchaîne pas mal d’interviews c’est lourd et j’aimerais bien qu’il fasse un Colors ! » 


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Face à face Rencontres

Edge, la tête dans les nuages

Après « OFF », un premier projet sorti il y a un an, Edge revient avec la suite, « OFFSHORE », paru le 26 novembre 2021. Entre temps, le rappeur du 19e arrondissement s’est affiché aux côtés de Jazzy Bazz et Esso Luxueux pour un album en commun « Private Club ». Mais c’est entouré de la nouvelle génération qu’il fait son retour avec une mixtape de 14 titres. Au coin d’une table du restaurant de l’hôtel Amour près de Pigalle à Paris, nous avons rencontré Edge. Autour d’un thé vert que le rappeur apprécie accompagné de miel, il s’est confié sur son obsession du temps qui passe, son rapport à la météo et à l’argent. À la fin de l’entretien, il a pris le temps de poser quelques instants avec notre photographe, Jacques Mollet, dans les rues du 9e arrondissement. 


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En ce mois de novembre, l’artiste dont les humeurs sont rythmées par le cycle des saisons est affecté par le froid glacial qui a envahi Paris ces derniers jours. Enrhumé et fatigué, Edge se console par la sortie de son projet « OFFSHORE » qui lui « redonne du baume au coeur ». Une mixtape prévue depuis le départ comme la suite de son premier projet « OFF », sorti il y a un an, qui se clôturait sur le morceau 5h54. Ce n’est donc pas sans raison que le premier morceau de ce nouvel opus débute par une voix étouffée que les habitué.e.s du GPS connaissent bien : « Dans six minutes, il sera 6 heures. » Mais Edge, toujours coiffé de son indispensable durag, prévient : « La mixtape n’est pas forcément le déroulement d’une journée mais plutôt d’une période. C’est en tout cas une continuité de ce que j’avais vécu sur OFF. » Une période qui s’ouvre sur le titre Météo, métaphore des états du rappeur conscient de sa fragilité émotionnelle. 

Avec de l’oseille j’peux contrôler la météo.

Mais j’pourrais jamais rattraper l’temps qui passe.

Fuck c’est horrible, ouais c’est horrible.

– Edge, météo

Si l’artiste se revendique d’un « cœur froid » dans ses textes, l’humain caché derrière ses lunettes teintées de rose apparaît très sensible, sans chercher à s’en cacher : « Je suis quelqu’un de stressé et je ne suis pas le mec le plus confiant au monde. Je me suis senti plus à l’aise avec ce projet. Depuis OFF, je ne sais pas mieux gérer mes émotions mais je cherche à les accepter et les comprendre pour les extérioriser. » Marqué par plusieurs décès, il reste obnubilé par son impuissance face au temps qui passe : « J’ai peur de la mort. Sans vouloir être larmoyant, j’ai perdu trop de proches. Mais il y a perdre des proches parce que c’est des gens qui vieillissent, et perdre des proches comme ça du jour au lendemain. »

Lorsqu’il évoque ces souvenirs, Edge se frotte le front en baissant la tête, visiblement encore touché par son passé : « Le temps, c’est spécial pour moi, parce que j’arrive pas à chérir les moments par peur de ce qui va se passer le lendemain. J’ai peur de me réveiller un matin, comme ça a pu m’arriver, et qu’on me dise, cette personne n’est plus là. Sans que ça n’ait pu m’effleurer la tête que ça puisse arriver. » Le rappeur développe donc un rapport complexe au temps : « Le temps me fait peur parce que c’est l’inconnu. C’est l’inconnu du futur et les maux du passé. Ce qui me fait peur, c’est de voir le temps avancer sans pouvoir rien faire. » 

L’isolement avant l’éclosion

L’artiste préfère donc s’isoler : « Mon temps est spécial parce que je vis en décalé des autres. Je dors pas beaucoup et je suis debout très tôt. Quand il est 8h du matin, souvent je suis debout depuis quatre ou cinq heures et la journée, je me coupe pour me reposer. Du coup, j’ai du mal à me situer dans l’espace-temps. C’est un discours de foncedé (rires), mais les trucs qui sont pas rationnels comme le temps ça me perturbe de ouf. »

Dans ses paroles comme dans la vie, la quête de l’argent remplace ses peurs d’où le nom de « OFFSHORE » (se dit d’une société enregistrée à l’étranger, dans un pays où le propriétaire n’est pas résident, et qui profite des avantages fiscaux du lieu souvent appelé un paradis fiscal, NDLR) : « Je parle beaucoup plus d’argent sur cette mixtape, mais en ayant conscience que ce n’est pas ça qui va me faire me sentir mieux dans ma vie. Mais j’y pense tout le temps parce que je dois hustle (travailler, NDLR). J’ai eu des galères financières pas évidentes dans ma vie et je bosse pour ne plus avoir à me soucier de ça. » Sur le projet, Edge noie aussi ses peurs dans l’alcool : « J’ai un rapport malsain avec les substances. À une période de ma vie, je pensais que c’était la solution à certains maux mais en fait, pas du tout. Aujourd’hui, j’essaye de ralentir. »

Alpha Wann est le plus chaud parce qu’il n’a pas peur des prises de risques et de sortir de sa zone de confort.

Edge pour Mosaïque

Harcelé par sa banquière et une conquête féminine, Edge se terre dans sa solitude tout au long des 14 morceaux jusqu’au dernier titre introspectif Des nuages à la terre où le rappeur se livre : « J’ai un rapport très spécial à ce dernier morceau parce que je ne voulais pas le garder à la base. Il me touchait trop, il était trop personnel. Je l’ai écris à une période de ma vie qui n’était pas ouf. J’étais vraiment isolé pendant deux semaines, je ne voyais personne. Maintenant que c’est sorti, c’est cool parce que je capte que c’est une espèce de thérapie. Ce morceau, c’est le parfait résumé de ce projet. » Edge finit donc sur le dernier track par décrocher son téléphone mettant fin au mode « OFF » sur lequel il s’était branché depuis deux projets. 

« OFFSHORE » montre déjà des signes d’ouverture en invitant la nouvelle génération : Jäde, La Fève, Enfantdepauvres et Lowssa. Le rappeur s’est aussi diversifié musicalement. Accompagné de son producteur de toujours, Johnny Ola, ils ont ainsi fait appel à de nouveaux compositeurs dont Guapo du soleil : « Pour le son avec Jäde, on savait que c’était une couleur que nous n’arriverions pas à travailler seuls. Guapo est venu au studio. C’était tellement insolent. La veille, il avait fait une nuit blanche. Il s’est posé, il a dormi trente minute et il s’est réveillé en sachant ce qu’il allait faire. En une demi heure, il a fait de la magie. »

En collaborant avec Alpha Wann sur une prod two-step sur le titre 20.000, Edge assume aussi des prises de risques : « Avec Alpha, on a écouté des prods pendant facile deux heures et demi. Alpha est dur et c’est pas pour rien que c’est le plus chaud parce qu’il est exigeant. À la fin, je lui ai proposé cette prod que j’avais en stock depuis quelques semaines sans y croire une seule seconde. Il a écouté et il était partant. C’est une big prise de risque mais Alpha n’a pas peur de sortir de sa zone de confort. » À l’avenir, Edge veut continuer à proposer d’autres horizons musicaux. Si la boucle est bouclée pour la série « OFF », le rappeur espère encore étonner : « La suite ne sera pas drastiquement différente mais un peu. Je laisse la surprise. En tout cas, l’album n’est pas pour tout de suite. »

« OFFSHORE », le projet de Edge est disponible sur toutes les plateformes.


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Entretiens Rencontres

Cashmire 018 : « Au quartier, notre pire cauchemar, c’est de se faire rafaler en bas de son bâtiment »

Il y a un an, nous rencontrions pour la première fois ce jeune ambitieux du 18e arrondissement de Paris : Cashmire. Dès nos premiers échanges avec lui, nous avions compris que l’artiste avait une vision précise de son art, se définissant comme « agressivement réaliste avec une charge d’espoir ». Lors de ce premier face à face, Cashmire évoquait déjà un prochain projet qui devait alors sortir début 2021, prévu sans featuring. C’est finalement presqu’un an plus tard, le 29 octobre 2021, que « 018 », le premier album du rappeur voit le jour avec quatre collaborations. Que s’est-il passé ? Mosaïque est revenu vers lui pour comprendre. L’occasion aussi d’aborder en profondeur la situation du 18e arrondissement sous les yeux avisés du premier concerné, jeune prince de son royaume.


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Lors de notre première rencontre en novembre 2020, le projet était déjà prêt. Il est finalement sorti le 29 octobre 2021. Que s’est-il passé en un an ?

Maintenant que tu me le dis, j’ai l’impression qu’un an c’est super long pour sortir un projet. Quand on s’est rencontrés la première fois, il me restait la phase des visuels. Je préparais les clips de ZEP et de Samuel Eto’o. C’est moi qui écrit mes clips. J’ai pensé la pochette aussi. On a aussi rajouté le son avec Abou Tall. Il devait y avoir 18 titres et j’en ai finalement mis 12 plus un bonus. C’était frustrant de devoir attendre un an. Avant, j’étais très underground, je faisais ce que je voulais. Je pouvais sortir un son même sans mix, le mettre sur Soundcloud et c’est tout. Depuis ma signature en label, c’est un travail d’équipe. Le process n’est pas le même.  

Tu évoquais d’ailleurs plusieurs noms de projet. Tu as finalement gardé « 018 ». Pourquoi ?

Je ne peux pas mieux résumer ma musique que par 018. Je le dis constamment de manière inconsciente et innée. À la base, je voulais appeler mon projet « Madame tout le monde », en référence à la série de peintures de Picasso intitulée « Femme assise ». J’avais pensé à faire un projet féminin et un projet masculin. Plus je construisais le projet, plus je me rendais compte que ça ne me ressemblait pas. Ça, c’était le truc de Picasso. Moi, c’est 018. Je me suis dit : « Cash, ouvre les yeux, regarde autour de toi. 018, c’est ton ADN, ton identité. »

Tu nous disais également vouloir un projet sans featuring où « Cashmire fait une grosse prise de parole ». Un an après, il y a finalement quatre invités sur la tracklist. Comment ça se fait ? 

Aujourd’hui le featuring c’est presque un accessoire marketing. Initialement, j’avais conçu le projet sans par volonté de m’exprimer et ainsi faire primer la musique. Le seul titre où je voulais des intervenants étant La Colline avec Olazermi et Slkrack où j’avais besoin de couplets rappés et de belles voix graves pour immerger l’auditeur dans un univers violent de drogue et de rue. Quant à Go Fast avec Nemir et Chaque semaine avec Abou Tall, c’est au fil des rencontres que les titres ont trouvé leur place au sein du projet. J’ai conscience de la diversité des registres et chaque artiste représente une part de moi. Que ce soit Nemir dans la douceur ou les mélodies, Abou Tall pour son ouverture sur le monde ou Slkrack avec qui j’ai grandi.

Comment est-ce que tu rends service à ton quartier avec ce projet ? 

J’ai laissé cet album à ce moment là de ma vie. Ma musique est intemporelle. Je suis un habitant du quartier et j’ai conscience qu’à mon échelle, le 18e me regarde. Le 018 est en moi. Je porte le 018 sur mon épaule (Cashmire a un tatouage « 018 » inscrit sur son bras gauche, NDLR) et je préfère que quelqu’un le découvre par mon album que par ce qu’en disent les médias. J’ai voulu raconter mon quotidien sans le dramatiser. La vie au quartier est dramatique mais ce n’est pas un drame. Depuis que je suis petit, je vois ça. Tu trouves ça moche mais c’est ton quotidien. C’est quand tu grandis que tu te rends compte que tu vis dans un truc à part. C’est pour ça que j’ai samplé l’interlude Peu de gens le savent d’Oxmo Puccino dans ma propre interlude Sauve-toi STP. Il dit : « On s’embrouille entre nous mais, c’est pas les keufs qu’on va chercher, on va chercher les potes à côté et on se tire les uns sur les autres. » Ça ressemble trop à nos vies. Au quartier, la devise, c’est sauve toi si tu peux.

Il n’y a pas d’issue au quartier ? 

Il faut partir. Sinon, l’issue est négative. Dans tous les quartiers, c’est pareil. Tous les gens qui habitent les quartiers connaissent cette réalité. Entre nous, on sait tous qu’on veut partir. Il n’y a que ceux qui ne connaissent pas la rue qui la fantasment. C’est toujours mieux d’en sortir et mettre les siens à l’abri. Je crois que notre pire cauchemar, c’est de se faire rafaler en bas de chez soi. Imagine je meurs en bas de mon bâtiment. Personne ne veut ça. Si j’en ai l’opportunité, je partirai. Pourquoi rester ? Je serai l’exemple de la réussite qui est sortie du quartier. 

Pourtant, tu vis encore dans ton quartier et à ton échelle, tu as réussi. Tu ne penses pas être un modèle ? 

Bien sûr. Je ne crache pas dans la soupe, c’est vrai. J’en suis très fier. C’est juste qu’il faut voir toujours plus loin. Je ne suis pas allé au bout de ce que j’ai en tête. Dans l’idéal, j’ai une vie de ouf, j’habite à Toronto et j’emmène tous les enfants du quartier en vacances au ski. Je fais des choses pour des associations, je contribue au quartier. La réussite, c’est pas la signature en label. Il faut que j’aide financièrement et socialement mon quartier. Comme Pop Smoke l’a fait. Il a ouvert une fondation avant de mourir : « Shoot for the Stars, Aim for the Moon ». Je trouve ça magnifique. 

Mais si on a pas le talent de Cashmire, on est condamné au quartier ? 

C’est horrible de dire ça. On est pas condamné mais j’essaye de mettre en lumière que c’est beaucoup plus dur. Évidemment que tu peux faire des études, t’accrocher et réussir. Mais c’est plus dur que pour le reste du monde. Parce que toi tu continues mais au quartier tout le monde lâche. Ton environnement ne te pousse pas vers le haut. Rien est impossible mais tout est plus dur. Juste parce que l’appartement est trop petit, on est trop nombreux, donc faire ses devoirs c’est plus compliqué que la moyenne. Et puis au quartier tout est fait pour que ce soit plus dur pour nous. Le 18e est une banlieue au sein même de Paris, c’est sa particularité. L’architecture, le nom des rues…. Quand je suis dans le 16e arrondissement, le nom des rues c’est rue de la Boétie, rue Mozart, rue des grands poètes. J’arrive chez moi, je vois rue Marx Dormoy, le nom d’un révolutionnaire. C’est juste fait comme ça. Quand t’arrives au quartier, les routes commencent à être trouées. Rien est dû au hasard. C’est l’origine même des ghettos.

Tu dis d’ailleurs que c’est le 18e qui a fait de toi un rappeur, c’est à dire ? 

Le quartier m’a conditionné à être un rappeur. Dans un autre endroit, peut-être que j’aurais fait de la guitare, du piano, autre chose. La précarité donne accès aux choses les plus simples. Ça marche aussi avec le sport. J’ai grandi dans le 18e, je fais du foot. J’aurais grandi dans le 6e, j’aurais fait du tennis ou de l’équitation. Ici, l’opportunité n’existe pas. Le foot, il faut juste un ballon et des copains. Pour faire du rap, il faut juste une instru et une voix.

Qui tiens-tu pour responsable de cette situation de ton quartier ? 

Ils. Le « ils » dont je parle dans mon morceau ZEP : « Ils nous ont vraiment mis en ZEP. » Je me suis déjà demandé de qui je parlais quand je disais « ils ». En fait, c’est ceux qui n’en ont rien à foutre de nous et de nos modes de vies. Qu’on meurt par balles, pour trafic de drogue ou juste parce qu’on s’en sort pas. Ce même ils qui prétend qu’on a des chances égales à celles des autres. Ce même ils qui fait payer des écoles à 20, 40 ou 50 000 euros l’année. Je vois qu’il y a des trucs systémiques en face de nous. Ceux qui sont responsables, ce sont ceux qui ferment les yeux. Je sais même pas si je les tiens pour responsables. Les choses sont comme telles.

Je ne suis pas fataliste (Il s’arrête pour réfléchir, NDLR). Je suis agressivement réaliste avec une charge d’espoir. Par exemple, les gueush (Les toxicomanes, NDLR), ils ne font que les déplacer dans trois arrondissements : le 18e, le 19e et le 20e. Ce que je constate, c’est qu’ils ne sont jamais dans le 15e, jamais dans le 8e, jamais dans le 6e, jamais dans le 4e. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que ça ne dérange pas certaines personnes au-dessus, tant qu’ils restent en banlieue parisienne ou dans nos quartiers de merde.

Tu parles beaucoup des toxicomanes dans ta musique. Tu as quel rapport avec eux au sein de ton quartier ? 

Il y a des toxicomanes dont je suis proche, parce que ça fait des années que je les vois. Sur la place Hébert, il y a Stéphanie. C’est un jeune garçon. Ça m’arrive de prendre de ses nouvelles. On connait tous Fanny aussi. Ce sont des vies difficiles. Disons que je comprends tout le monde dans ce quartier. Je comprends ma gardienne qui n’en peut plus, les petits qui s’en foutent de cette situation, les parents qui sont fatigués, ceux qui ont baissé les bras, ceux qui vendent de la drogue, ceux qui n’en vendent pas, ceux qui vont à l’école, ceux qui n’y vont pas… Il n’y a que le maire que je ne comprends pas (rires). Mais je comprends moins les toxicomanes parce que tu choisis à ce moment-là que toi même, tu ne peux plus te sauver. Pour autant, j’ai de l’empathie pour eux. Il y a toujours des parcours de vie derrière. La solitude, la déshumanisation, la dureté de la rue… Ce sont des choix de vie très difficiles. Il suffit de parler avec eux pour savoir qu’ils ne veulent pas de cette vie.

J’ai conscience que je déconstruis ma masculinité à travers mon look. Personnellement, je ne pense pas forcément qu’il faut des critères pour être un bonhomme. 

Cashmire pour Mosaïque

Dans le titre Yaki, tu dis « S’il y a pas dieu, il y a qui ? ». Est-ce que la religion est une issue au quartier ?

Du fait de mes convictions religieuses, si quelqu’un se tourne vers la religion, je trouverais toujours ça magnifique. Au quartier, la foi est un lien très fort entre nous tous. Quand on fait des bêtises, il y a cette conscience de trahir sa religion. Ceux qui connaissent la misère connaissent aussi la prière. Il y a un lien entre les deux. Je trouve ça très beau. Je suis pas sûr que ce soit une porte de sortie. Mais ça porte des valeurs, c’est ce qui fait du bien dans la misère. Ce qui aide à tenir, ce sont les drogues, les paradis artificiels. La foi, c’est juste beau, grand et profond. Moi, je suis ni un ange, ni un exemple mais je suis quelqu’un de religieux.

De par ton attitude et ton look, tu déconstruis l’image du rappeur de quartier. C’est une ambition ?

J’ai conscience que je déconstruis ma masculinité. Rien que comment je m’habille. Je ne fais pas semblant. Au quartier, je suis habillé pareil. Parfois, je suis dans des endroits très sombres, des parkings et moi je me crois à la fashion week (rires). Les grands et les petits savent que je déconstruis. Même dans le clip de Gucci Bae, il y a un mec très fashion dans un quartier très ghetto, c’est ce que je voulais dégager. Ça se retrouve aussi dans mon attrait aux choses culturelles.

La cover va aussi dans ce sens là. Je voulais reprendre l’idée de la pochette de l’album « Sweet Revenge » de l’artiste japonais Ryuichi Sakamoto. Ça n’a pas été facile de faire accepter cette idée au label parce que ça fait pas très rap mais je voulais justement jouer le contrepied, et quand j’ai une idée en tête, c’est difficile de me l’enlever. Pour aller au bout des choses, on a pris un photographe de mode, Thomas Lachambre, pour faire le shoot. Je prends plaisir en tout cas à déconstruire tout ça. Personnellement, je ne pense pas forcément qu’il faut des critères pour être un bonhomme. J’aime voir beaucoup plus loin. 

Est-ce que, de la même manière, tu prêtes attention à la façon dont tu parles des femmes dans tes textes ? 

Je ne le conscientise pas mais naturellement, je ne parle jamais mal des femmes. Je parle toujours avec respect c’est super important. Je suis le principe de Tupac. D’ailleurs, je n’aime pas forcément le rap où ça parle mal des femmes.

Dans tous tes sons et même dans des chansons d’amour comme Non, tu parles de la rue. Est-ce que la rue et ta relation aux femmes sont deux choses indissociables ? 

Je suis marié à la rue. En attendant qu’une femme vienne reprendre ce mariage je reste marié à la rue. Même quand j’essaye de parler d’amour, je parle du quartier. Je suis dans le 018 tout le temps. Je me demande justement si dans mes prochains projets je ne devrais pas changer et la mettre au second plan. On verra par la suite.

Le projet de Cashmire, « 018 », est toujours disponible sur toutes les plateformes.


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Rencontres Témoignages

Carte blanche à Sam’s : « Il faut briser la glace »

À la table d’un bar à chicha du 5ème arrondissement de Paris. Sam’s, aka Moussa Mansaly, s’apprête à sortir son nouvel album : « Inspiré d’histoire(s) vraie(s) ». Dans le tourbillon d’une opération de promotion très rythmée, enflammée par la sortie à succès de la deuxième saison de « Validé » dans laquelle il interprète le personnage de Mastar, Mosaïque a pu disposer de quinze minutes chrono avec ce touche-à-tout. Tout le long de l’album jusqu’à la pochette du CD, la réalité se mêle à la fiction et le rappeur bordelais trace un scénario musical dans lequel il rappe son propre rôle. Un concept immortalisé par le photographe Fifou qui a représenté l’artiste se jetant par la fenêtre d’un bâtiment. Entre deux bouchées d’une crêpe au jambon, le rappeur revient sur son envie de briser la glace entre la réalité et la fiction mais aussi de briser le plafond de verre social contre lequel il a toujours lutté. Carte blanche.


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« Cet album concept, « Inspiré d’histoire(s) vraie(s) », je l’avais en tête depuis longtemps. C’était une ambition, un truc que je voulais faire dans ma vie d’artiste. Et je ne suis pas de ceux qui ne vont jamais au bout de leurs idées. Je me rappelle le premier truc que j’ai fait, c’est un street CD. Je m’en foutais que ça se vende ou pas, je voulais juste le sortir et j’en étais fier. Finir un projet, c’est presque un exploit en soi. C’était ma mental pour cet album que j’ai commencé il y a un an et demi. J’étais tout le temps en studio et j’ai fait plus d’une centaine de sons. J’aurais pu le sortir à l’époque de la première saison de « Validé » mais je voulais faire ça bien, prendre le temps de le construire et de donner un rendu cohérent aux gens. Faire une playlist de titres, ça ne m’intéresse pas.

Je me suis inspiré de faits réels. Dans ma vie, il y a toujours des moments où j’ai senti une fine frontière entre le réel et la fiction. Des moments où je me disais : « Putain, je suis dans une série ou quoi ? ». Je me rappelle d’un jour, après le tournage de la première saison de « Validé ». Je rentrais chez moi et un pote m’appelle sur la route et me dit que sa tante se fait braquer. On arrive sur place, le mec s’énerve et sort un calibre. On s’embrouille, il veut tirer, l’arme s’enraye, on lui fonce dessus, il tire, la balle part à côté et on le désarme. Les keufs arrivent et il se fait embarquer. À la base, je devais juste rentrer chez moi manger des sushis et je me retrouve là-dedans… C’est ce que je veux montrer quand je mets en scène l’expression « briser la glace » sur la pochette. Parfois, la réalité chevauche la fiction.

On nous a toujours fait comprendre qu’on était des gens du fond, des marginaux. C’est pas nous qui l’avons voulu, c’est ce qu’on nous a toujours dit.

Sam’s pour Mosaïque

Mais pour moi ça veut aussi dire : aller au-delà des limites qu’on nous impose. Briser le plafond de verre. Là d’où je viens, on était conscient qu’on était pas les mieux lotis et que si on se battait pas, on allait vite sombrer. Grâce à dieu, mes parents ont toujours mis de la bouffe sur la table, mais quand je mettais mes mains dans les poches j’avais rien. Alors j’allais au charbon et je rentrais pas tant que j’avais pas ramassé un billet. Ce côté débrouille on l’a tous. Aujourd’hui, je me sens à ma place. À la place que j’ai mérité. Personne ne peut me l’enlever. Le dernier morceau de l’album s’appelle Fond de la classe.

Je ne me sens pas au fond de la classe, mais il y a toujours une différence entre comment tu te sens et comment les gens te voient. On nous a toujours fait comprendre qu’on était des gens du fond, des marginaux. C’est pas nous qui l’avons voulu, c’est ce qu’on nous a toujours dit. La condition sociale fait tout. Si t’es pas fils d’un tel, si t’as pas ci, si t’as pas ça, t’es du fond. C’est pas une question de capacité, c’est une question de vision. Je ne suis plus à plaindre, mais au yeux de beaucoup je reste un paria, de par ce que je représente. Du coup, il n’y a pas un jour où je n’ai pas essayé de briser cette glace. Dans le film de ma vie, je pense que le protagoniste a relevé ses manches et continue de gravir la montagne. Suite au prochain épisode. »

– Sam’s pour Mosaïque

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Face à face Rencontres

Mourad, le monde au bout des doigts

Qualifié de « prodige » par l’ensemble de la presse française dans un engouement général depuis une vidéo qui le montre en pleine interprétation d’une composition de Chopin, Mourad voit sa vie basculer en décembre 2018. Jeune adolescent de 14 ans des quartiers Nord de Marseille, il se retrouve propulser sur le devant de la scène. Il signe chez Universal, joue pour Soprano et André Manoukian puis performe au Vélodrome jusqu’au Stade de France. Cette année, Mourad Tsimpou s’apprête à dévoiler son deuxième album, « Petit frère », le 19 novembre 2021. Rencontre avec un passionné de classique et d’opéra, qui s’est mis à rapper et invite Jok’air sur son projet. Notre photographe, Sara Gurewan, en a profité pour capturer la timidité du pianiste dans le 5e arrondissement de Paris.

En rentrant chez lui un soir de l’année 2015, Mourad tape sur Google : « Meuble en bois ». Une succession d’armoires, de commodes et de tables basses défilent sur son écran. Mais ce n’est pas ce que l’adolescent recherche. L’objet dont il ne parvient pas à identifier le nom, il y a touché pour la première fois à l’école. Alors, il rajoute à sa recherche « touches noires, touches blanches ». Il scrolle. Bingo. Voici ce qui quelques heures plus tôt l’a attiré comme un aimant. Il clique. C’est ce qu’on appelle un piano. C’est la première fois que le jeune garçon entend parler de cet instrument : « Je viens des quartiers Nord et l’accès à la culture, surtout classique, n’est pas facile. Je ne connaissais pas l’existence du piano. » 

En février 2015, une fusillade éclate dans le quartier de La Castellane à Marseille, tout près de l’établissement scolaire de Mourad. Pour lui, c’est une journée comme une autre : « C’est un jour normal où il y a eu des coups de feu à La Castellane, ça ne m’a pas terrorisé. C’est grave de dire ça mais c’est banal dans mon quartier. » Le lendemain de l’attaque, une intervenante, Marianne Sunner, vient échanger avec les élèves, par le biais de la musique : « Ce jour là, dégun (sic) voulait chanter. Elle a sorti son accordéon, elle a commencé à jouer et je me suis mis à chanter de l’opéra. Quelque chose me disait qu’il fallait que j’y aille. C’est là que j’ai découvert que je pouvais chanter. » Avant ça, l’adolescent n’écoute pas beaucoup de musique et ne s’est jamais essayé au chant. Aux côtés de la musicienne, il découvre l’opéra mais aussi ce qu’il identifie désormais comme étant un piano : « La première fois que je pose mes mains sur un piano, le seul truc que je sais c’est qu’il faut que je joue. » 

Passionné, le jeune garçon âgé de 14 ans à l’époque, se met à se renseigner sur l’instrument. Il regarde alors quelques vidéos Youtube et tombe sur La fantaisie impromptue de Chopin. Le collégien se prend d’admiration pour le compositeur. Il visualise et enregistre les notes mais pour accéder régulièrement à un piano, il n’a pas le choix. Il se rend dès qu’il peut à l’hôpital de la Timone, où il est suivi pour une maladie métabolique héréditaire, pour jouer sur le piano mis en libre-service dans le bâtiment : « Je ne sais même pas pourquoi je fais ça comme un fou tout seul alors que mes collègues sont au quartier. Qu’est-ce que tu vas faire là-bas jouer au piano ? Pour moi c’était une perte de temps mais c’était un passe temps. » 

À tout juste 17 ans, deux albums en trois ans

Un jour de décembre 2018, épaté par sa performance, Rayan Guerra, un patient, lui demande sa permission pour le filmer en jouant ce qu’il sait faire de plus rapide. Mourad se rappelle alors la fameuse composition de Chopin : « Normalement, tu mets cinq ans pour apprendre à savoir la faire et je jouais du piano depuis seulement un an. Je me suis entraîné avec une application et je jouais les notes dans ma tête. J’ai pu la jouer directement. » En quelques heures, la vidéo de sa prestation postée sur Twitter fait des milliers de vues.

À son retour chez lui, il est accueilli par ses frères et soeurs qui n’en reviennent pas. Au réveil, tout prend un autre sens. Dans son salon : France 2, France 3 et BFM TV l’attendent pour des interviews. Sa mère, qui n’a pas encore vue la vidéo, ne comprend pas grand chose à tous ces gens qu’elle a laissé entrer chez elle : « Tous les journalistes sont venus vers moi : « Alors, le jeune prodige de Marseille ? ». Moi, dans ma tête, tout ce que je me dis c’est : « C’est quoi ce bordel ? ». Je ne suis pas allé au collège de la journée et à partir de là, tout s’est enchaîné. » 

Tout s’enchaîne jusqu’à finir par jouer au Vélodrome puis au Stade de France trois ans plus tard. Un succès qui épate son entourage comme Mohamed Ali, rappeur et ami de l’artiste : « Quand Mourad a joué au Stade de France, il ne réalisait pas ce qu’il était entrain de faire mais c’était fou. C’est là que je me suis dit qu’on avait affaire à un génie de la musique.»

Entre temps, il signe avec Universal en 2019, seulement quelques mois après la vidéo. C’est dans les locaux de son label à Paris que nous le rencontrons deux ans plus tard. Le jour de notre entretien, Mourad porte des lunettes teintées de forme carrée, une chaîne autour du coup et un polo Lacoste. En ce jour ensoleillé de septembre à Paris, l’artiste a une pensée pour la cité Phocéenne : « Il fait beau, je me croirais à Marseille. » Le jeune homme n’aime pas Paris et préférerait être dans son quartier de La Castellane qu’il décrit comme « un quartier avec beaucoup d’entraides, comme tous les quartiers de Marseille ». Sur son prochain album, une chanson, L’amour à La Castellane, est dédiée au lieu : « J’avais envie de déclamer mon amour pour cet endroit. J’y suis très attaché, je ressens de l’amour pour ce quartier et pour tous ces gens qui y vivent. »

Lorsqu’il monte à la capitale, ce ne sont donc que pour des raisons professionnelles. Celui qui a été surnommé le « Zidane du piano » s’apprête à sortir son deuxième album « Petit frère », prévu pour le 19 novembre 2021. Si son premier album « Prémices », sorti en novembre 2019, était uniquement composé de piano, cette fois, le pianiste a décidé de poser sa voix et de rapper : « Il fallait que je m’affirme en tant qu’artiste et montrer que je peux être un artiste complet. Je voulais faire du moderne et sortir de l’image du petit prodige qui fait du classique. »

 Les gens se sont intéressés à moi, parce que mon histoire est hors norme. Mais ils n’ont pas encore écouté ma véritable musique, ce que je sais faire. 

Mourad pour Mosaïque

« Prodige », c’est le surnom que lui a rapidement attribué toute la presse généraliste au moment de son buzz. Pourtant, lui ne s’y reconnaît pas : « Un prodige, c’est quelqu’un qui sait tout faire alors qu’en musique, tu apprends toute ta vie. Je dirais que je suis un pianiste en développement qui essaye de construire sa carrière. » Et c’est justement avec ce deuxième album qu’il compte faire ses preuves : « Les gens se sont intéressés à moi, parce que mon histoire est hors norme. Mais ils n’ont pas encore écouté ma véritable musique, ce que je sais faire. »

Son ami, Mohamed Ali, le voit évoluer depuis ses débuts : « Je suis plus âgé que lui, alors je le conseille pour qu’il ne soit pas trop impulsif. Quand il fait des sessions ou quand il faut prendre des décisions, il a beaucoup de responsabilités… Et il n’a que 17 ans. Dans le taff, c’est quelqu’un qui a beaucoup d’imagination. Il est surprenant mais il faut le canaliser. Quand t’es jeune, tu n’as pas forcément les mots pour bien dire ce que tu veux. »

Un succès à confirmer

Derrière ses lunettes teintées, Mourad est encore un adolescent de tout juste 17 ans, qui a encore du mal à s’exprimer, satisfait d’avoir correctement utilisé le mot « culinaire » en s’exclamant : « Ouah, j’ai dit un mot incroyable (rires). ». C’est pourquoi, le pianiste préfère pour l’instant se faire aider pour écrire les textes de son album : « J’ai jamais écrit un son en entier. » Il s’arrête, regarde son manager, Amine Immel, et demande : « J’ai le droit de le dire ? » Toujours en quête de permission et d’approbation comme un enfant qu’il est encore, il poursuit avec l’accord de celui qui l’épaule : « J’ai des gens qui m’aident en studio, comme le rappeur Lenox. Parce que moi, ce sont plutôt des images que je vois lorsque je joue du piano. Surtout des paysages. Je vois des branches d’arbres, avec des feuilles qui tombent, et le ciel bleu derrière. Chaque feuille qui tombe est une note de piano dont je retransmets l’émotion. » Sur le morceau Dernier bus, il invite le rappeur Jok’air, en s’effaçant derrière son instrument : « J’ai préféré laisser mon piano parler parce que c’est un morceau introspectif. Mes notes en disent plus long que moi », insiste-t-il. 

Mourad, c’est un peu le petit frère de Marseille. Il y a vraiment un soutien de toutes les générations, des anciens comme des plus jeunes.

Amine Immel, manager du pianiste.

Encore jeune dans le milieu, le rappeur n’a pas l’assurance des artistes accompli.e.s. Au moment du shooting photo, le chanteur cache sa gêne par le rire et se dit « déstabilisé ». Si son album s’appelle « Petit frère », c’est précisément pour cela selon Amine Immel, son manager, venu à la rescousse de son protégé qui ne sait pas vraiment expliquer le choix de cet intitulé : « C’est un peu le petit frère de Marseille. Il y a vraiment ce soutien de toutes les générations, des anciens comme des plus jeunes. On a reçu des messages chaleureux de Kery James auxquels on ne s’attendait pas. » Une vision que confirme son ami Mohamed : « Il a une vie atypique pour un lycéen. Mais on essaye de le protéger, c’est comme un petit frère pour moi. »

Si personne n’évoque une référence potentielle à la chanson d’IAM du même nom, Mourad se sent porté par l’énergie de Marseille. Depuis son ascension, il a déménagé de La Castellane, qui lui manque, pour s’installer avec sa famille à La Jolière. Sa mère, femme au foyer et ancienne chanteuse aux Comores, ainsi que son père, chef de sécurité, sont admiratifs de sa réussite : « Ma mère est fière de moi, de voir que je parviens à me frayer un chemin dans la musique. S’il n’y avait pas eu le piano, je pense que j’aurais fini guetteur… ou footballeur (rires) », explique l’artiste.

Si le chanteur se fait plus taciturne lorsque l’on vient à parler famille, il retrouve son énergie pour évoquer le pianiste Sofiane Pamart, réputé pour être le virtuose du rap français, et avec lequel il aimerait un jour collaborer. Ce sera peut-être sur son troisième album auquel il pense déjà, mais encore faut-il que Sofiane Pamart ouvre ses messages sur Instagram : « Je lui ai envoyé un message, il me répondra sûrement un jour », en rigole Mourad, au tempérament blagueur malgré sa timidité.

À 17 ans et déjà deux albums au compteur, le garçon des quartiers Nord doit faire face au risque du succès rapide qui parfois retombe aussi vite qu’il n’est apparu. Son ami, Mohamed, se veut rassurant : « Il est bien entouré. Son succès peut le stresser mais il est déterminé. Il ira très loin, jusqu’au bout du monde. » Justement, après tant d’accomplissement, Mourad rêve encore de deux choses : « Jouer avec Alicia Keys et faire le tour du monde avec mon piano. »