Mosaïque

En qua­tre épisodes de trente min­utes, Céline M’Sili racon­te le quarti­er à tra­vers les voix de ceux.celles qui le chantent dans leurs morceaux. Depuis décem­bre 2018, la réal­isatrice a l’am­bi­tion de faire par­ler les rappeur.se.s d’un sujet de société qu’il.elle.s con­nais­sent bien. Jour­nal­iste pour Trace, Mouv’ ou encore OKLM depuis six ans, Céline M’Sili pro­pose aux artistes qu’elle ren­con­tre de pren­dre un moment pour évo­quer la vie en cité. Les moments récoltés se trans­for­ment en un doc­u­men­taire de 90 min­utes, qui devient finale­ment « Ter­rain », une série en qua­tre épisodes disponible sur Canal +. Mosaïque a posé trois ques­tions à la réalisatrice. 

Com­ment t’es venue l’idée de réalis­er cette série ? 

Je suis de Sevran, née à Villepinte. Je suis un pur pro­duit de mon envi­ron­nement. Être Sevranaise m’a don­né envie de faire ce doc­u­men­taire. Ce n’est pas un reportage fait par les bour­geois. C’est le regard d’une jeune ban­lieusarde. J’habite tou­jours à Sevran et j’ai 27 ans donc j’ai pu voir l’évolution du quarti­er, et c’est ce que j’ai voulu raconter.

C’était très impor­tant pour moi que ce ne soit pas un doc­u­men­taire sur le rap français mais un doc­u­men­taire de société racon­té par les rappeurs français. Je ne voulais pas de voix off, que ce soit la mienne ou celle d’un acteur, mais que les nar­ra­teurs soient les rappeurs. Pour une fois, per­son­ne ne par­le à leur place. Finale­ment, tu finis par te détach­er du fait que ce soit des artistes pour t’attacher à leur per­son­nal­ité. Dans le doc­u­men­taire, tu n’as pas l’impression de par­ler avec YL mais plutôt avec Yamine (son vrai prénom, NDLR). Avec « Ter­rain », c’était impor­tant aus­si de don­ner la parole aux habi­tants, aux prési­dents d’association… Ce qui a été dur, c’est que j’ai tout fait toute seule. J’avais très peu de moyens, je n’avais que trois micros à chaque fois. C’est moi qui cadrait, qui fai­sait l’interview et qui montait.

On m’a reproché qu’il n’y ait pas assez de femmes dans le doc­u­men­taire. La scène rap n’est pas très fémi­nine. Mon doc­u­men­taire n’en est que le reflet.

Céline M’Sili, réal­isatrice du doc­u­men­taire « Terrain ». 

Qu’est-ce que tu as voulu raconter ?

L’objectif, c’était de don­ner une autre image du quarti­er. Les deal­ers et les bicraveurs sont sou­vent vus comme les infréquenta­bles. Per­son­nelle­ment, les per­son­nes les plus cul­tivées que j’ai ren­con­trées étaient des deal­ers parce que ce sont des mecs curieux et qu’ils doivent faire pass­er le temps donc ils se ren­seignent. Ils sont réduits à des mecs pas très intel­li­gents alors qu’ils sont con­scients de ce qu’ils font. J’ai voulu mon­tr­er qui ils étaient. Je ne voulais pas non plus enjo­liv­er le quarti­er. Il fal­lait pass­er par un hall parce que ça fait par­ti de leur quo­ti­di­en. J’étais con­tente que Nin­ho dise que le bedo (sic) a un impact sur leur vie et que tu peux rester blo­qué au quarti­er à cause de ça. C’est le seul à me l’avoir dit et ça nuance le propos. 

Il y a plusieurs scènes que j’avais imag­iné et que j’ai dû laiss­er tomber. Je voulais voir Rim’k et AP dans un bistrot échang­er à pro­pos du quarti­er. Je devais aus­si avoir Maes. La scène devait être très forte. On avait prévu qu’il retourne voir son co-détenu en prison à Villepinte. C’est là où il a écrit son album. Il voulait lui ramen­er son disque d’or et lui remet­tre en per­son­ne. La veille, les sur­veil­lants de la prison ont annulé. Ils ne voulaient pas que Maes ren­tre. Ensuite, il est par­ti au Maroc et je n’ai jamais eu le temps de le faire. 

Pourquoi as-tu choisi d’aller tourn­er en prison ? 

La prison est l’une des étapes du jeu. Chaque per­son­ne qui vit au quarti­er sait que la case prison est une pos­si­bil­ité et il faut en avoir con­science. Si tu choi­sis la rue, tu ne pour­ras pas ne pas y pass­er. Je voulais que ceux qui ne l’ont pas encore vécu com­pren­nent ce que c’est. C’était impor­tant d’aller à la ren­con­tre des détenus. Lorsque je me rends en prison en Bel­gique avec Isha, l’atmosphère est pesante parce que tout le monde était der­rière les bar­reaux à nous regarder. Les peines étaient très longues. Pour cer­tains, nous étions leur pre­mière vis­ite depuis dix ans. Ils m’ont mis tout de suite à l’aise parce que la prison est devenu leur mai­son. C’est presque plus triste mais il y avait une résig­na­tion. Ils étaient souri­ants, comme s’ils étaient apaisés. 

Ils n’avaient pas le dés­espoir dans leurs yeux que j’ai pu observ­er à la mai­son d’arrêt de Villepinte, qui a été le plus grand moment d’émotion. Lors de la con­férence sur la réin­ser­tion, les détenus m’ont brisé le cœur. J’ai sen­ti un appel à l’aide et un besoin d’avoir de l’espoir. À Nice avec Mar­wa Loud, à l’inverse, les détenus étaient là pour s’amuser. C’était un super moment. On m’a reproché qu’il n’y ait pas assez de femmes dans le doc­u­men­taire. La scène rap n’est pas très fémi­nine. Mon doc­u­men­taire n’en est que le reflet. Et puis, il y a une femme à la réal­i­sa­tion, donc je compte pour dix (rires). 

Il y en aura peut-être plus dans la sai­son 2 qui devrait se faire sur le même for­mat, sauf qu’on ne par­lera pas du quarti­er. Je ferai tou­jours par­ler les rappeurs mais d’un autre thème. J’aimerais aus­si met­tre plus de riverains et de per­son­nal­ités du quotidien. 

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