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Joanna, le pouvoir de la Sérotonine

Quelques semaines après avoir téléphoné à Joanna pour évoquer le clip de Sur Ton Corps, diffusé sur Pornhub avec le duo star Leolulu, nous avons retrouvé la chanteuse sur Zoom, en plein mois de mars. Cette fois, sa perruque orange est de sortie et elle entame tout juste la promotion de son premier album studio : « Sérotonine », prévu pour le 7 mai 2021. À travers quatorze morceaux, l’artiste originaire de Rennes a monté un concept de toutes pièces : une histoire d’amour racontée de A à Z. En relevant le défi du storytelling, elle met en exergue des schémas relationnels qu’elle souhaite expliquer, comprendre et parfois déconstruire.

Joanna est souriante derrière son écran d’ordinateur. En répondant à nos questions, elle pense, se reprend quand elle observe une contradiction, mais semble apaisée par son discours et par son album aux vertus presque thérapeutiques.

Sérotonine : nom féminin.
1. Neurotransmetteur qui permet la transmission entre deux neurones. Elle est aussi appelée « hormone du bonheur ». Un taux bas de sérotonine est associé à un syndrome dépressif.
2. Premier album de Joanna, sortie fixée le vendredi 7 mai 2021.

Enfermée dans les cercles vicieux de ses relations passées, Joanna cherche à entrevoir la lumière pour ne pas sombrer. Le diagnostic est sans appel : la jeune femme est malade d’amour. Pour commencer sa thérapie, elle cherche à élucider les mécanismes qui mènent à son trouble. Comme une scientifique, elle écrit et couche sur du papier ses maux pour les décortiquer et les disséquer. « Ce premier album m’a permis de faire un résumé de ma dernière relation et m’a équilibrée. J’avais besoin de définir tout ce qui se passait dans mon for intérieur et j’ai tout examiné », nous raconte Joanna, en cherchant parfois ses mots.

En retraçant ses expériences pour mieux expliquer ses réactions, Joanna reconstitue, presque à son insu, une histoire d’amour étape par étape en racontant la fin d’une relation et le début d’une autre. Un storytelling naturel qu’elle a choisi de mettre en avant avec une tracklist explicite. La rencontre, la séduction, la peur, la jalousie, la frustration… Elle confesse : « Je ne suis pas partie du concept. Dans chaque morceau, je parlais d’un moment précis de l’histoire sans m’en rendre compte. J’en ai pris conscience petit à petit et j’ai assemblé toutes les pièces du puzzle. » 

Une histoire sous forme de cycle qui semble se répéter sans cesse et sans surprise, dans lequel le début inclut la fin et où l’amour rime rapidement avec désamour. « Le schéma que je peins est celui de beaucoup de personnes qui commencent à flipper, à se poser trop de questions et à ne plus se faire confiance au moment où ils commencent à avoir des sentiments », précise la Rennaise. 

« Destruction », « Malédiction », « Trahi »… Tout le long du disque, Joanna chantonne le fatalisme de l’amour. Alors même qu’aucun orage ne vient assombrir le paysage idyllique des débuts de la relation, celle qui a choisi de ne pas y croire chante déjà son désespoir dans Petit Coeur : « Tout petit cœur est envahi, tout petit cœur se sent trahi, ton petit cœur sera détruit. » La chanteuse dépeint l’effroi du sentiment d’abandon à l’autre qui mène souvent à la fuite : « Tout ce qu’on sait faire c’est se surprotéger, être méfiant et jaloux. On a peur de ce qu’on a même pas encore ressenti, que ça tourne mal. » 

Une bascule dans la méfiance incarnée par l’image de la sérotonine qui donne aussi son nom au morceau racontant l’étape de la jalousie. Lorsque l’on demande à l’artiste de nous expliquer ce choix, elle répond instinctivement : « Manque de sérotonine = manque de confiance = jalousie. C’est un peu ça le schéma. » Consciente d’avoir été un peu trop spontanée, elle esquisse un sourire devant sa webcam. 

« J’étais sûre que Laylow allait accepter parce qu’artistiquement il ne pouvait qu’être touché par la musique et par le thème. On a vite compris tous les deux que c’était évident. »

Joanna à propos de son featuring avec Laylow

La jeune artiste, aux cheveux parfois orangés, se place ainsi en sociologue de l’amour et illustre les rouages de l’échec amoureux, né de nos frustrations sociales. À l’image du morceau Nymphe solitaire dans lequel elle déconstruit le regard porté sur le désir féminin : « Dans notre société, si une femme aime trop le sexe, elle est soit nymphomane, soit mal baisée… C’est hyper tabou et c’est une histoire que beaucoup de femmes vivent. La façon dont on regarde le plaisir féminin doit être reconsidéré. »

Parler d’amour pour Joanna, c’est aussi requestionner des schémas malicieusement imprimés dans nos esprits par la perversité de leur banalité : « Une nymphomane, ce n’est rien d’autre qu’une femme qui, comme les hommes, aime le sexe. C’est un terme qu’il faut banaliser et qui ne doit pas renvoyer à quelque chose de péjoratif. » Elle concrétise alors cette volonté avec le titre Sur ton corps et son clip qui redonnent au plaisir féminin une place centrale dans la relation sexuelle.

Ces déconstructions sociales participent à guérir sa maladie d’amour et aussi à comprendre ce qui mène à la frustration. Un sujet pilier de l’album que la chanteuse a choisi d’évoquer aux côtés de Laylow, rappeur fiévreux de mélancolie, sur Démons. Torturé.e.s par la relation amoureuse, ces deux cœurs qui cherchent à éviter la rupture et le déchirement se sont réuni.e.s pour laisser libre cours à leurs blessures. « J’étais sûre qu’il allait accepter parce qu’artistiquement il ne pouvait qu’être touché par la musique et par le thème. On a vite compris tous les deux que c’était évident », se souvient-elle. 

Seul featuring du morceau, il propulse Joanna en novembre dernier au devant d’une nouvelle scène. Si elle comprend désormais que l’on puisse la rapprocher du rap, elle refuse d’être catégorisée comme une actrice du mouvement à part entière. De la même manière, elle insiste sur les différentes grilles de lecture que peuvent comporter son album, pour ne pas être rangée dans une case. « Tout le monde peut se retrouver dans mes morceaux. Je me suis inspirée de moi, mais aussi de ce qui m’entoure : mes relations amicales, ce que me racontent mes copines, comment ma mère vit sa relation avec mon père… »

Ainsi, c’est dans cet élan qu’elle consacre le titre étape de la nostalgie à sa mère : Maman. Un soir dans son home studio, elle allume son micro et enregistre un texte. Les toutes premières prises sont finalement gardées et donnent naissance au morceau. « J’ai trouvé ça fort », raconte-t-elle. « C’est un titre important. Il arrive juste avant que je prenne la décision d’arrêter la relation, avant Désamour et Alerte Rouge. C’est comme si j’avais consulté ma mère et qu’elle m’avait dit de suivre mon instinct. »

L’amour conduit-il forcément ceux et celles qui y ont recourt à des impasses de souffrances ? « Non », répond la chanteuse… avant d’hésiter. « J’ai vécu mes relations comme ça, mais aujourd’hui j’ai envie de me dire que ce n’est pas l’amour qui détruit. On reproduit des schémas mais sans les comprendre. On est des handicapés de cet aspect de nos vies. » Pensive, elle conclut : « J’ai toujours ces mécanismes de protection négatifs, mais je résonne mieux. L’album ne m’a pas guérie, mais au moins je sais ce qui pêche et je fais plus confiance à l’autre comme à moi. »

« Sérotonine », disponible sur toutes les plateformes de streaming le vendredi 7 mai 2021.

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Viens On Discute : « J’adore revisiter le passé »

Comme beaucoup de sa génération, Andy découvre l’art de la rime dans les années 2000 avec La Fouine et Diam’s sans vraiment savoir ce que c’est. Plus tard, c’est l’accent marseillais des Psy 4 De La Rime qui lui donne réellement le goût du rap. À la même époque, le jeune lycéen reçoit son premier smartphone et filme tout ce qui l’entoure pour raconter des histoires et surtout pour ne pas oublier. Une décennie plus tard, c’est ce même amour de la musique, teinté de nostalgie, qui va le pousser à conter l’histoire du rap français sous forme de petits documentaires sur sa chaîne « Viens On Discute ».

Cela fait à peine un an que tu as lancé ta chaîne YouTube. Qu’est-ce qui t’as poussé à poster ta première vidéo ?

C’était au début du premier confinement. Je me suis lancé parce que j’étais au chômage partiel. J’ai eu le temps de faire ce que je voulais. Ça faisait quatre mois que j’essayais de sortir une vidéo sur le rap. Mais en réalité quand tu bosses, c’est hyper chaud de se dire : « Vas-y ce week-end, je fais que ça. » À chaque fois, je rentrais tard chez moi et le week-end je me mettais une cuite et je n’avançais jamais. Alors au moment du confinement, je me suis dit : « Mec, là, tu n’as aucune excuse. »

Pourquoi as-tu choisi « Viens On Discute » comme nom pour ta chaîne ?

J’ai trouvé « Viens On Discute » avant de découvrir la chanson de Disiz du même nom. À la base, ça me vient d’une idée pourrie que j’ai eue. Mon prénom c’est Andy et pendant un temps j’ai été matrixé par le gimmick « Sku sku ». Je voulais faire un jeu de mots avec « Andy » et « Sku ». De là est né « Viens On Discute ». Lorsque je me suis mis à chercher une chanson pour faire un générique, je suis tombé par chance sur le son de Disiz. J’ai grave écouté cet artiste mais je n’avais pas du tout le souvenir de ce morceau. Cette phrase, « Viens On Discute », allait parfaitement avec le délire que je voulais développer sur ma chaîne. Je n’avais pas envie d’être comme ce que je voyais déjà sur YouTube. 

Tes dernières vidéos sont présentées comme des documentaires. D’où te vient cette envie de documenter le rap de notre époque ?

Quand je mets « documentaire » en vrai, c’est un peu de la branlette intellectuelle. Je me dis que ça va attirer des gens (rires). Pour l’anecdote, j’ai vu qu’un gars avait juste tapé « Documentaire Histoire » et il est tombé sur ma vidéo à propos de SCH. Ça veut dire qu’à la base le mec était parti pour regarder un truc sur Hitler et a fini par regarder le jeune SCH, crâne rasé, coupe plaquée gel. C’est beau (rires). Plus sérieusement, même si je n’ai pas 30 ans, j’écoute du rap depuis assez longtemps et j’avais envie de raconter comment c’était avant, quand ce n’était pas encore une musique mainstream. Sur YouTube, je trouve qu’il n’y avait que des analyses d’albums. Je trouve ça bizarre d’intellectualiser la musique au point d’analyser toutes les phrases, même si ça m’arrive de le faire aussi. Je préfère discuter et raconter des histoires. J’adore le storytelling, que ça soit dans le rap ou dans d’autres domaines d’ailleurs.

« Je trouve que c’est bizarre d’intellectualiser la musique au point d’analyser toutes les phrases. »

– Andy de la chaîne « Viens On discute »

Qu’est-ce que tu aimes dans le fait de raconter une histoire ?

Ce sont les petits détails qui me font kiffer. J’aime bien glisser des petites anecdotes de ma vie dans mes histoires. Je me dis que ce sont peut-être des anecdotes de la vie d’autres gens aussi. Par exemple, si je fais une vidéo sur quelque chose qui s’est passé en 2016, je vais commencer en disant : « Lebron James vient de remporter son 4e titre contre les Golden State Warriors, en même temps la France connaît les débuts de Nuit Debout. » Ceux qui l’ont vécu vont se dire : « Ah ouais, c’était à cette époque-là. » J’adore donner des petits éléments de contexte.

Tout ça part du fait que je suis nostalgique depuis que je suis tout petit. J’adore revisiter le passé. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je fais des vidéos. Je pense que j’ai peur d’oublier des choses. Dans mes toutes premières vidéos, dans les années 2010, je filmais mes potes et ce qu’on faisait pour ne pas oublier qu’à ce moment-là on s’était trop marré.

Tu fais de la vidéo depuis longtemps ?

C’est marrant parce que souvent les vidéastes disent : « Ouais moi j’ai découvert la vidéo avec le vieux caméscope de mes parents ». Moi, c’est venu quand j’ai eu mon premier smartphone, un vieux Galaxy S, je m’en souviens (rires). C’est la première fois que je pouvais filmer, du coup je le faisais tout le temps, surtout les conneries de mes potes. Au bout d’un moment, je me suis mis à faire des montages. C’était éclaté mais j’ai progressé à force d’en faire. Plus tard à Science Po, nous étions quelques-uns à savoir à peu près filmer donc je me suis mis à en faire de plus en plus. C’est là que j’ai eu le déclic. Je me suis dit : « C’est ce que je veux faire comme travail, c’est pas du tout la politique publique de santé ou je ne sais quoi… »

Quelles sont tes inspirations pour la création de vidéos ?

Je pense qu’il y a forcément un fantôme du Règlement qui plane au-dessus de moi, parce que je l’ai beaucoup regardé et que c’était l’un des premiers à parler de rap sur YouTube en France. C’est plutôt du côté des journalistes rap que je m’inspire. Je pense que Jean Morel est l’une de mes plus grosses sources d’inspiration. Récemment, je lisais l’une de ses interviews où il disait : « Si tu penses au clic t’es mort. » Très souvent, j’essaie de me rappeler de cette phrase, car sur YouTube, on peut vite être tenté de faire ce qui plaît pour gagner en notoriété. 

J’ai fait pas mal de vidéos sur des artistes émergents et ce n’est pas forcément ce qui marche le mieux. C’est très dur de se motiver derrière, surtout quand tu vois que lorsque tu parles d’Ademo (PNL, NDLR) ou de SCH ça atteint les 100 000 vues facilement. Mais je ne bâcle jamais mes vidéos. Quand j’en sors une, j’en suis fier et j’estime que c’est un travail de qualité même si ça peut être très frustrant de passer un mois à bosser sur quelque chose qui ne va faire que 2 000 vues. Si tu ne fais pas du tout de vues, c’est sûr que tu vas te démotiver automatiquement. L’été dernier, je me suis dit au bout de quatre mois sur YouTube : « Ça ne sert à rien ce que tu fais. Personne ne le voit. »

Qu’est ce qui t’as fait tenir ?

En vrai, c’est le chômage (rires). Plus sérieusement, c’est le temps libre. J’habite à côté de la plage et l’été c’est juste impossible de se motiver. Donc au lieu de sortir tout le temps et de culpabiliser, j’ai décidé de me poser tout le mois d’août pour bosser à fond sur mes projets. Petit à petit, j’ai repris confiance. J’ai eu un peu plus de vues et surtout quelques personnes du milieu rap m’ont donné de la force. Neefa ou Raphaël Da Cruz m’ont envoyé des messages pour me dire qu’ils aimaient ce que je faisais. Forcément, ça motive à fond.

Tu commences à avoir une vraie communauté. Est-ce que tu penses désormais à des projets que tu n’envisageais pas au départ ?

Pas spécialement. Ça ne m’a pas forcément donné de nouvelles idées. Par contre, j’ai appris à beaucoup plus réfléchir sur le timing de mes vidéos. La plupart des choses que je vais proposer maintenant vont être liées à une actualité. Celles qui ne le sont pas, je vais essayer de les sortir à des périodes où il y a un peu moins de sorties musicales.

Pour finir, une petite recommandation musicale ?

Je vais vous conseiller un album que j’ai découvert sur Grünt Radio. C’est « None of the Clocks Work » d’Amir Obe. Le projet date de 2017 mais j’écoute ça en boucle. Surtout NATURALLY et CIGARETTES. Il faut streamer ça fort !

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GUTTI, aux portes du royaume belge

Avec sa trilogie de titres Gutti World, sortie tout au long de l’année 2020, GUTTI a fait forte impression. Pour tirer profit de cette rampe de lancement, le rappeur originaire de Bruxelles a dévoilé un premier projet abouti : « NEW STATE », le 26 février 2021. Deux mois après la sortie de cet EP de cinq titres qu’il estime lui avoir donné « une nouvelle valeur » aux yeux du public, l’artiste semble aussi avoir obtenu un nouveau statut. Désormais pris au sérieux, GUTTI tente de se frayer une place sur la scène bruxelloise. Bien décidé à s’imposer « à sa manière », il frappe aux portes du royaume belge, prêt à conquérir le trône.

Avant son départ en croisade, nous nous sommes entretenus à distance avec le jeune rappeur. Calmement, il s’exprime sans précipiter ses mots et ses pensées. Son manager toujours près de lui. Mais pour bien saisir sa personnalité et sa musique, nous avons passé d’autres coups de téléphone en Belgique. Romain Garcin, à l’origine de la pochette de « NEW STATE » (également auteur des covers de Damso, L’Or du Commun, Caballero & JeanJass…) et Siméon, membre du duo de producteurs La Miellerie qu’il forme avec Louis (BBL) et architecte du projet, ont aussi accepté de répondre à nos questions.

Gutti est belge et sonne Bruxelles. Tête pensante du rap francophone, la capitale du royaume joue un rôle décisif dans la musique du rappeur. Autour de lui gravite une équipe noire, blanche et rouge : Gotti Maras (auteur des BX Drill, NDLR) en featuring sur Diego Armando, les producteurs de La Miellerie ou encore Romain Garcin, photographe de la pochette… Gutti ne ment pas lorsqu’il explique que s’entourer de bruxellois.e.s pour élaborer son projet lui « permet d’avoir des repères ». 

Essentiellement entouré de Belges, le jeune homme souhaite aussi artistiquement s’évader pour se constituer un univers qui lui est propre. Un nouveau monde pour s’ancrer un peu plus sur la scène rap dans laquelle il ne cache pas vouloir « s’imposer pour se faire une place ». C’est dans cet élan créateur qu’il délivre une carte de visite de son talent à travers un premier EP de cinq titres. Pour donner vie au concept, l’auteur de la cover, Romain Garcin, explique avoir eu « l’idée de créer une carte d’identité de toutes pièces, comme un passeport » (Retrouvez à la fin de l’article, les explications détaillées de la cover par le photographe, NDLR). Un passeport vers son « NEW STATE », le nom de son dernier projet sorti le 26 février 2021. 

« Je suis fier de venir de Bruxelles »

Après avoir mal vécu l’épisode de la crise sanitaire, ce projet apparaît pour le Belge comme un exutoire dans lequel il déploie son style, qu’il sait atypique : « Ma musique n’est pas une musique que tu vas défendre directement. Je suis quelqu’un qu’on regarde et qu’on soutient quand ça marche. » Siméon, membre du duo de beatmakers La Miellerie et producteur des morceaux Diego Armando et Today, a côtoyé de près le rappeur en studio. Il nous dépeint un artiste polyvalent, doté d’une patte singulière qui dépasse ses propres frontières : « Gutti est un peu plus français que les Belges. Il peut proposer des choses plus chantées qui rappellent Ninho par exemple, mais il peut aussi rapper comme un Migos. Son énergie me rappelle même celle de Niska. » Malgré sa proximité évidente avec les acteur.rice.s rap de sa ville qui influent sur son approche de la musique, GUTTI ne veut pas s’enfermer : « On peut se ressembler entre rappeurs, mais ici on ne se copie pas. »

Pour autant, l’artiste ne compte pas abandonner l’identité bruxelloise qu’il revendique. Il évoque avec fierté la métropole décomplexée où règnent le mélange et l’authenticité : « Je suis fier d’où je viens. Quand tu regardes ceux qui viennent de chez nous mais qui sont installés sur la scène française, ils ne se trahissent pas en copiant les Français. Ils gardent leur identité. »

Le rappeur est d’ailleurs reconnaissant vis-à-vis des pionnier.ère.s du rap belge qui ont ouvert la voie aux artistes émergent.e.s de la ville. Certains s’investissent même désormais dans le développement de sa carrière. C’est le cas du cador Isha qui l’accompagne comme co-manager. Mais pour GUTTI, impossible de le mentionner sans évoquer son binôme, Stanley Zotres. Les deux hommes dirigent ensemble le label Papa Shango Entertainment et veillent sur leur jeune artiste. « Ce sont des grands frères pour moi. Les premiers à avoir cru en moi et qui continuent de m’épauler aujourd’hui », nous confie-t-il.

Dans la gestion de sa carrière, le Belge joue donc collectif comme au football : une passion qui fait partie intégrante de sa vie. Vêtu le jour de notre entretien d’un survêtement de Crystal Palace, club dans lequel joue son ami Christian Benteke, il avoue : « Le foot fait presque plus partie de ma vie que la musique. » Un goût pour le ballon rond qui traverse nombre de ses textes avec des références explicites, à l’image du morceau Diego Armando qui doit son titre aux deux prénoms de la légende argentine Diego Maradona. Un son incisif enregistré à la fin de l’année 2020. Siméon, compositeur du track, nous raconte : « GUTTI, c’est quelqu’un qui sait ce qu’il veut. Il voulait un truc triste mais banger. Quand nous l’avons enregistré, il faisait froid, il devait neiger ou pleuvoir. Un climat hostile (rires). Le son sonne un peu hiver, sombre. » 

Si l’artiste paraît très entouré lorsqu’il s’agit de sa carrière, il semble plus réservé lorsqu’il s’agit d’intégrer son cercle personnel : « Je ne suis pas du genre à avoir beaucoup d’amis mais je porte un fort attachement aux gens que j’aime et qui comptent pour moi. » Un point de vue que l’on retrouve dans le morceau Very Bad Trip : « Le cercle est fermé, no tengo mucho amigos. » Pendant l’entretien, il rebondit sur sa punchline pour noter que ses proches ont influencé sa musique : « Mon père me faisait écouter des sons du bled et mon oncle me montrait les morceaux qui passaient sur MTV. »

Fort de ses influences diverses, GUTTI pioche dans la trap d’Atlanta, mais aussi parfois dans la drill. Siméon a pu le constater en travaillant à ses côtés : « Pour le morceau Today, GUTTI voulait qu’on fasse une « sous-drill« . C’est ce qu’il dit quand il veut que ce soit drill dans les rythmiques et que les accords partent dans quelque chose de plus « français« , plus lumineux. » Sur ce titre, placé symboliquement à la fin de tracklist, le Bruxellois a d’ailleurs choisi de changer son approche habituelle en adoptant cette fois un ton plus introspectif. « Dans chacun de mes sons, je parle à 70 % de ma vie actuelle, un peu de mon passé et un peu de ce que j’espère. Mais pour Today, j’ai décidé de montrer aux gens une autre facette », explique le rappeur.

Une ouverture nouvelle qui a surpris son co-manager, Isha. Siméon nous raconte : « Isha est venu me voir sur un tournage de clip (du titre Gimmick de La Miellerie, en featuring avec Isha et Nixon, NDLR), et m’a remercié de lui avoir donné l’opportunité de montrer autre chose de lui avec cette prod, c’était surprenant. Ça lui a fait plaisir de le voir dans cet esprit-là parce qu’il est plus souvent dans l’énergie de la fête. »

Son EP « NEW STATE » fait définitivement de lui un rappeur difficile à ranger dans une case. Ceux.celles qui l’entourent ne semblent en tout cas ne pas douter qu’il ait une place à prendre, à l’image de Romain Garcin qui se montre confiant : « Le succès c’est beaucoup de chance et un alignement des planètes, mais il a la recette pour péter, c’est sûr et certain. » Le compositeur Siméon ne tarit pas non plus d’éloges : « Il est très à l’aise en studio. J’aime beaucoup son énergie. Je suis sensible au flow donc bosser avec lui c’est cool parce que c’est quelqu’un de très instinctif, qui fonctionne au ressenti et à l’intuition. Il sent les éléments de la prod. Le meilleur de notre collaboration reste à venir je pense. Il a en tout cas le potentiel pour se faire une place sur la scène rap. Il a le personnage et le charisme qui va avec. » GUTTI, un cran plus modeste, nous conseille plutôt de patienter : « Le prochain projet, franchement, essayez d’être au taquet parce qu’il va faire mal. » 

La réalisation de la cover

La pochette de « NEW STATE » a été réalisée par le photographe Romain Garcin. Il raconte point par point les étapes de son travail.

Découvrez-les en cliquant sur les animations ci-dessous. Activez le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquez en bas à droite pour mettre en plein écran.

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Face à face Rencontres

Médine : réseau d’émancipation

Les stories du rappeurs, suivies par des centaines de milliers d’abonné.e.s, ont accru sa notoriété. Publiées quotidiennement, ces vidéos ont permis de modifier l’image du rappeur dur et revendicateur qui lui collait à la peau depuis ses débuts. Son dernier album, sorti le 6 novembre 2020, est l’aboutissement de ce changement de façade.

Le fils ainé est posé dans un coin du canapé, l’œil rivé sur son téléphone. Sa sœur cadette est affalée sur le grand lit au centre de la pièce. Le benjamin se cache dans les jambes de son père, le regard suspicieux. Le papa en question ? Médine, rappeur de 38 ans, la carrure d’un boxeur, le sourire éclatant et le dégradé parfait. Le Havrais reçoit au naturel dans l’intimité de la chambre d’hôtel d’un quatre étoiles du XIe arrondissement de Paris. À l’approche de la sortie de son sixième album studio, « Grand Médine », en novembre dernier, il fait la tournée des médias entouré des siens.

La famille est réclamée tous azimuts. Chaque plateau télé, chaque émission sur le web, préfère avoir la petite tribu au complet. Décontractée, souriante, drôle, elle incarne pour de nombreux.ses abonné.e.s l’archétype d’une famille modèle. 

Depuis quatre ans, presque chaque jour, Médine enregistre quelques minutes de sa vie quotidienne pour les publier en story. « Ce n’est pas ma life H-24, mais c’est assez représentatif de mon quotidien, affirme le rappeur. Il y a beaucoup de présence familiale, de discussions amusantes et de sourires. » 

Cela plaît en tout cas à ses milliers d’abonné.e.s qui suivent ses aventures. « Je ne connaissais absolument pas Médine pour son rap avant qu’il ne soit aussi populaire sur Insta », avoue Lucie, une abonnée parmi les autres. Beaucoup sont dans le même cas. D’après HypeAuditor, un site qui mesure l’évolution du nombre d’abonné.e.s des comptes Instagram, c’est en 2018 que le compte @medine_officiel commence à amasser les followers. Soit deux ans après avoir commencé les stories familiales. En deux ans, le nombre de personnes qui le suivent sur le réseau social a été multiplié par dix-huit. Il passe d’environ 35 000 supporter.trice.s à 630 000 en avril 2021. 

Pourtant, Médine rappe depuis une vingtaine d’années. Ses sept albums studio en plus des mixtapes et des EP ont fait sa réputation. À ce jour, pas de certification, mais une crédibilité et un succès d’estime depuis ses débuts. Médine fait partie des grands du mouvement, de ceux qui durent sur la scène rap française.

Tout commence au Havre (Seine-Maritime). Médine Zaouiche y naît en 1983, de parents d’origine algérienne. Il est l’ainé d’un frère et d’une sœur avec qui il grandit dans différents quartiers de la ville. Du secteur du bois de Bléville et ses tours bicolores, aux barres d’immeubles de Mont-Gaillard. Son père, Abdel Zaouiche, est employé dans diverses sociétés. Il s’occupe par exemple de l’emballage et de l’expédition de pièces industrielles. Il est aussi entraîneur de boxe. Sa mère est vendeuse dans un magasin de chaussures, puis dans une supérette avant de devenir assistante maternelle sur le tard. 

Déménager par amour 

Aujourd’hui, « la majeure partie de ma famille vit au Havre : oncles, tantes, cousins, cousines, grand-mère… J’ai donc un gros attachement à cette ville », confie le rappeur. Les mêmes cousins et cousines participent d’ailleurs à l’élaboration de ses premières vidéos. La caméra du père de Médine en mains, le petit groupe monte un premier clip au caméscope. Des « gros dossiers », raille le rappeur. Comme cette reprise du générique de l’animé Olive et Tom, ou cette cover du morceau Ain’t no mountain high enough, classique de Marvin Gaye. « Mes cousins et cousines n’assument pas la vidéo aujourd’hui, se moque Médine de sa grosse voix. Pourtant on était des précurseurs, on faisait des stories avant l’existence même d’Instagram. » 

C’est dans ces mêmes quartiers havrais qu’il rencontre ses ami.e.s avec qui il rappe depuis. « Quand on était petit, on habitait à un bâtiment d’écart, se souvient Brav, artiste, ancien backeur et infographiste de Médine. On s’était dit que quand on serait grands on habiterait dans la même maison. » Si les deux compères ne vivent pas sous le même toit aujourd’hui, ils sont toujours amis. Ils se voient régulièrement et travaillent encore ensemble. « On a tenu notre promesse », sourit-il. 

Le franco-algérien déménage ensuite « par amour », pour se rapprocher de sa compagne qui vit alors dans une autre partie de la commune. « Mais toujours dans les quartiers, jamais en centre-ville ou en bord de mer », regrette-t-il. L’histoire du couple commence bien des années avant, en 1997. Il rencontre Karinale, une lycéenne d’origine laotienne de deux ans son ainée, à la bibliothèque. Il tombe amoureux. Un an après, il.elle.s décident de se mettre ensemble. 

Les années passent. Médine obtient un baccalauréat technologique sciences et technologies tertiaires (STT) informatique et gestion (devenu sciences et technologies de la gestion, STG, NDLR). « Je n’ai pas poursuivi car je savais que je voulais faire du rap plus que tout. » Avant son premier album, « 11 septembre, récit du 11e jour », sorti en 2004, il est chargé de communication au sein du label Dîn Record qui finira par le produire en tant qu’artiste. « Puis, ma carrière a commencé à se développer, j’ai pu économiquement arrêter mon taff au label et me consacrer à 100 % au métier d’artiste », se rappelle l’interprète. 

Ses premiers disques trouvent leur public. Médine y pratique un rap dit « conscient » et « engagé ». « Provocateur », pour l’extrême-droite. Ses textes mêlent engagement politique et dénonciations sociales. Avec son deuxième album, « Jihad, le plus grand combat est contre soi-même », il se fait un nom dans le milieu du rap français. 

Plusieurs polémiques ont d’ailleurs éclaté ces dernières années. Marine le Pen, s’était offusquée de l’organisation d’un concert de Médine au Bataclan. « Aucun Français ne peut accepter que ce type aille déverser ses saloperies sur le lieu même du carnage du #Bataclan. La complaisance ou pire, l’incitation au fondamentalisme islamiste, ça suffit ! », avait tweeté la présidente du Rassemblement national. Le député européen Brice Hortefeux, ancien ministre de Nicolas Sarkozy, avait de son côté déclaré que « ce monsieur devrait aller exercer son absence de talent ailleurs. » La dernière en date ? La députée LREM Aurore Bergé l’ayant qualifiée de « rappeur islamiste ». Il a porté plainte en diffamation contre elle le 23 février 2021 et confiait à Mediapart : « C’est la fois de trop. J’attends une condamnation et des excuses publiques. » Pendant une petite dizaine d’années, Médine continue de développer son personnage et son rap, malgré les critiques. Il renforce sa fanbase… jusqu’au divorce. 

 « Virage à 180 degrés »

Avec « Protest Song », sorti en 2013, le rappeur vit une traversée du désert. « Ce nouvel opus est celui du changement, que certains n’attendaient plus et que d’autres devaient redouter », chroniquait à l’époque l’Abcdr du son. Le changement arrive après cet album : « C’était soit je continue à m’enfermer dans une caricature de moi-même, et de faire de cette image-là mon fonds de commerce… Soit, je décide de faire face à mes doutes et je les expose publiquement. »

Le déclic survient en 2015. Un certain 13 novembre. Si les attentats du 11 septembre ont marqué le Havrais, ceux du Bataclan l’ont choqué. « En 2001, j’étais ado, mon engagement se faisait en réaction à un contexte de climat islamophobe lié aux attentats du 11 septembre, à la guerre en Irak et en Afghanistan… Je vivais certains engagements par procuration, abonde Médine, soudain sérieux. Mais en 2015, c’est la désidéalisation de tout ce en quoi je croyais. Cette année chargée en événement sur le territoire français a requestionné le sens de mes engagements. J’ai opéré un regard critique sur moi-même. » Charlie, le Bataclan. Puis une remise en question philosophique, artistique, spirituelle et personnelle. 

Le rappeur prend alors un virage à 180 degrés. Il embrasse le courant de la trap, et délaisse le boom bap. « Sans mauvais jeu de mots, c’était soit je me mettais à la trap soit je passais à la trappe », blague-t-il. « Médine dit souvent que la trap a sauvé le rap. La trap a surtout sauvé son rap à lui », confirme Alassane Konaté, 43 ans, producteur du rappeur depuis ses débuts. Aujourd’hui, Médine dit même s’inspirer de jeunes artistes comme, entre autres, Soso Maness, YL, PLK, Hatik ou encore Koba LaD. 

Au même moment, il commence à se mettre davantage en avant sur les réseaux sociaux, notamment Instagram. Il suit l’exemple de Booba, qui, selon lui, a participé à décomplexer les rappeur.se.s concernant leurs vies privées. Il invite alors ses enfants sur des morceaux. Les trois sont présent.e.s sur Barbapapa, l’un des morceaux du dernier album de l’Arabian Panther. 

Le lyriciste nie qu’il s’agit d’une stratégie censée fédérer un nouveau public. Pour lui, c’était même une « contre-stratégie », car ni son équipe, ni son public, ne validait ce choix. Le label Dîn Record pointe avant tout un danger sécuritaire. 

Cible de l’extrême-droite et de Daesh, Médine mettrait sa famille en danger en s’exposant sur Instagram. « Au début, je n’étais pas trop pour, concède Karinale, sa femme. Puis quand j’ai vu que ce qu’il publiait n’était pas du “fake”, que c’était drôle et représentatif de ce qui se passe chez nous, j’ai arrêté de voir le mauvais côté. » 

Transformation physique 

À chaque repas dominical, le père de Médine lui susurre à l’oreille de reprendre le sport. Il a le déclic en 2016 et se rend à la salle jusqu’à deux fois par jour. « Je ne sais pas si c’est ma transformation physique qui a fait que je ne voulais plus m’afficher sur les réseaux sociaux ou si ce sont les réseaux sociaux qui ont fait que physiquement je ne me sentais pas présentable, instagramable. Et que du coup cela m’a motivé », se questionne-t-il encore. 

À coté de son métier d’artiste, il est président du club de boxe de la Don’t Panik Team, basé au Havre, où s’entraînent son père et son frère. Il salue le travail local qu’a fait Édouard Philippe, le maire de la ville, dans les domaines de la culture et du sport, mais il ajoute ne pas se sentir concerné par les personnages politiques au niveau national. « Je m’intéresse à ceux qui ont des positions internationales, notamment sur le manquement aux droits de l’homme. » Il suit par exemple le compte Instagram de Raphaël Glucksmann qui milite pour les droits des Ouïghour.e.s.

Grâce à une remise en question permanente, Médine apprend à durer sur la scène rap française, conscient que rien n’est jamais acquis. Sur F.A.Q, morceau de son dernier album, le rappeur chante un air qui lui va si bien : « Demandez-moi à quoi je pense, me réinventer souvent. Y’a que le poisson mort qui nage dans le sens du courant. »

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Face à face Rencontres

Dame Civile, le refus fraternel des concessions

L’expérience a montré qu’être frères et faire de la musique ensemble peut mener au sommet de la Tour Eiffel. S’ils n’ont musicalement pas grand chose à voir avec PNL, Dame Civile a les liens du sang et l’ambition d’une proposition nouvelle en commun. Avec leur quatrième EP « Nouvel Âge », sorti le 2 avril 2021, le duo a voulu « simuler des expériences extrêmes qui nous font sortir de la banalité du quotidien ». L’amour, la drogue, les rêves… Marvin et Killian, respectivement compositeur et auteur, ont déployé un univers unique en son genre à travers un projet de huit titres. Nous les avons rencontrés quelques jours avant la sortie, au détour d’une rue parisienne et entre deux sessions d’enregistrement.

Pendant la discussion, leur voix se sont chevauchées naturellement, sans qu’aucun des deux ne cherchent à couper la parole de l’autre. Bras croisés, épaules relâchées, ils ont répondu en cherchant toujours les mots justes à nos questions. Après quarante-cinq minutes d’échange, nous les avons suivis dans les rues du VIe arrondissement de la capitale pour capturer quelques images. Parfois souriants, parfois neutres, l’un en avant, l’autre en arrière, ils se sont laissés aller au grès des consignes de Jacques, le photographe, et de nos regards curieux.

Dans l’ombre d’un studio parisien niché au cœur du quartier Saint-Germain à Paris, Marvin et Killian, deux hommes élancés aux allures de modèles, sont loin de leurs racines séquano-dionysiennes, terme étrange pour désigner le département de Seine-Saint-Denis. Aussi étrange que peut l’être la musique de ces deux frères passionnés, prêts à ouvrir une nouvelle brèche sur le spectre étriqué des genres musicaux. Ni pop, ni électro, ni rap… Dame Civile refuse de choisir, préférant se ranger du côté du « hip hop alternatif ». Eux qui auraient d’ailleurs préféré ne pas se définir : « Notre musique est claire pour nous. C’est plutôt pour le public et l’industrie musicale que nous avons mis des mots sur notre style, pour que ce soit recevable. » Comment, alors, poser des mots justes sur un genre irrésistiblement insaisissable ?

À l’image de leur EP « Nouvel âge », Dame Civile arrive sur la scène française avec une proposition neuve. Une proposition poétiquement conforme, incarnée par le morceau pop Château de sable puis, sans transition aucune, hérétiquement révoltée comme sur le titre Magie Noire : « Nous aimons beaucoup jouer sur les polarités : le bien, le mal, la lumière, lobscurité. Cest vraiment notre culture. Nous aimons avoir dans chaque projet, un morceau expérimental. »

Une bipolarité qui ressemble aux deux hommes, face à face dans le studio. Si les textes de Killian sont imprégnés de délicatesse, le jeune homme, vêtu d’un tee-shirt noir et blanc zébré, se moque gentiment de son double avec un regard complice : « Le morceau Magie Noire était beaucoup plus doux avant que tu ne passes dessus. » Une douceur qui contraste et se mêle à l’énergie obscure des prods de Marvin, marqué par l’atmosphère de Noisy-le-Sec, ville dans laquelle ils ont grandi et vivent toujours : « Le 93 minspire énormément dans mes compositions pour ce côté sombre et oppressant. Ce sont des ambiances vécues que l’on essaye de retranscrire : tension, violence, paranoïa… »

Une noirceur contrebalancée par l’aura lumineuse que dégage leur fusion. Entre ombre et lumière, les deux frères tiennent leur équilibre musical de leurs expériences de vie : « Nous avons toujours vécu entre deux mondes. Un plus opaque à Noisy-le-Sec et un autre, plus ensoleillé, dans le Var où nous avons de la famille et où tu célèbres la vie : soleil, mer, quiétude. » 

Nous ne voulons pas diriger l’imagination de l’auditeur.rice en intellectualisant la musique avec un texte qu’il faudrait forcément comprendre.

– Dame Civile

Avec un père musicien « porté sur les énergies et le monde de l’invisible » et une mère « beaucoup plus cartésienne », Dame Civile semble avoir toujours vécu sur un fil, à la frontière de deux univers sans jamais choisir, préférant tirer le meilleur de chacun. Un sentiment qui se retrouve dans leur conception musicale : « Nous accordons autant d’importance à la prod qu’au texte. Les deux sont indissociables l’un de l’autre. Pour nous, les sonorités envoient un message. »

Parfois même, les mots leur semble désuets d’intérêt face à l’émotion des notes. C’est le cas avec Temps Un qui ouvre l’EP ou avec la voix céleste du morceau Nuage qui le clôt : « Nous ne voulons pas diriger l’imagination de l’auditeur.rice en intellectualisant la musique avec un texte qu’il faudrait forcément comprendre. Nous voulons servir une ambiance, un flow et une énergie. » 

Avec le groupe, il ne faut pas chercher à tout élucider parce qu’il n’y a parfois rien d’intelligible, mais tout de sensible. Une vision cristallisée par le titre Magie Noire : « À la base, l’idée du morceau, c’était de parler d’une fille perdue, c’est un thème qui revient souvent quand j’écris, explique Killian, puis mon frère est arrivé et a rajouté cette sonorité très sombre. La jeune fille s’est finalement transformée en une espèce de sorcière. » Une histoire qui aurait pu commencer par « Il était une fois… », tant la musique des deux frères mériterait d’être mise en scène. Marvin confie d’ailleurs n’avoir « contrairement à beaucoup de producteur.rice.s, jamais vu de couleurs » au moment de composer, mais plutôt « des images qui défilent ». Le duo rêverait même « qu’un jour, une machine soit créée pour reproduire en 3D l’ambiance que nous avons dans la tête et qui serait projetée à chaque début de morceau ». 

Marvin et Killian sont des visionnaires, qui voient toujours plus loin et toujours plus grand, et dont l’album en préparation sera leur « œuvre principale ». Un projet dans lequel ne devrait apparaître aucun featuring, puisque le duo préfère se construire à deux avant de s’ouvrir aux autres. Seule exception faite pour Dioscures, architecte de l’album « Trinity » de Laylow, qu’ils croisent lors d’un séminaire à Bruxelles. Devant l’alchimie de leur rencontre et parce que « c’est un producteur », Dame Civile accepte de collaborer. Ensemble, ils composent DO.R2.MI. Le morceau aérien atterrit finalement sur la tracklist de l’album « Ciela » de Dioscures et s’impose comme l’un des titres les plus réussis du projet.

L’EP « Nouvel Âge » sonne comme une nouvelle étape pour ceux qui regrettent d’avoir parfois « trop écouté les hommes » en matière de musique : « Avec ce projet, nous avons l’impression d’être beaucoup plus nous-même et de faire moins de concessions. » Lorsqu’on leur demande s’ils pensent pouvoir se rendre accessible au grand public, tout en restant fidèle à leur essence, leur détermination est unanime : « En France, les artistes ont du mal à se faire confiance. Nous pensons que la musique est avant tout une expérience unique à partager et non pas un objet à consommer. Si l’on parvient à créer des émotions, bonnes ou mauvaises, chez les gens, nous aurons réussi. » Une ambition légitime pour ceux qui veulent parler à tous, aux bourgeois.e.s comme aux banlieusard.e.s et à ceux qui ne sont pas que l’un ou l’autre mais qui sont comme eux : « un peu des deux ».

« Nouvel Âge » de Dame Civile est disponible sur toutes les plateformes de streaming.

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Entretiens Rencontres

Alkakris : « Dans ce premier album, je voulais que chaque track soit un voyage »

Producteur, compositeur et interprète, Alkakris se classe parmi les quelques privilégiés qui peuvent se targuer de pouvoir construire une œuvre par la seule force de leur créativité et de leurs compétences. Avec « Loin des yeux », le jeune strasbourgeois livre un premier album coloré et s’approprie la frénésie de la scène Soundcloud à travers dix titres. Au téléphone, il répond avec spontanéité à nos questions et tente de poser des mots sur ce qu’il aime appeler : son mood. Rencontre avec un solitaire.

Tu sors aujourd’hui ton premier album : « Loin des yeux ». Quand le processus créatif de ce projet a-t-il débuté ?

J’ai préparé cet album de septembre 2020 à janvier 2021. C’était la rentrée et je voulais me lancer sur quelque chose de neuf. J’ai évolué musicalement et je voulais le concrétiser à travers un projet. Je n’avais qu’un seul son en stock, je suis presque parti de zéro. J’ai déjà sorti des mixtapes et des EP, mais je voulais être vraiment fier de quelque chose. C’est le disque que j’ai le plus peaufiné, j’ai pris soin des détails, que ce soient mes paroles, le choix de mes instrumentales ou le mix de mes morceaux. Je voulais que chaque track soit un voyage. Beaucoup ont pu me découvrir sur le premier morceau de la mixtape « Tambora » de 1863 et j’ai hâte de savoir s’ils pourront rentrer dans mon univers et comprendre où je veux les emmener. 

Comment as-tu travaillé sur le projet ?

J’ai tout enregistré et composé chez moi et j’ai réalisé le mixage et le mastering. C’était important que mon premier album soit confectionné à 100 % par moi-même. C’est aussi pour cela que je n’ai pas fait de collaboration. Lorsque je suis seul, je crée plus facilement. Je me sens plus libre. Je ne connais pas encore les sessions en studio avec plus de monde, mais je sais que travailler en autonomie me permet d’être plus concentré et focus sur ma musique.

Ne risques-tu pas de manquer de recul sur ton art en restant seul ?

Je me suis entouré de producteurs qui ont plus de compétences que moi pour avoir des retours. Je pense notamment à Axel Logan. Je leur ai envoyé l’album une fois terminé pour me permettre de progresser sur le plan technique. Je ne modifie pas pour autant ma création, mais je note leurs conseils pour améliorer mes projets futurs.

Pourquoi « Loin des yeux » ?

« Loin des yeux » parce que « près du cœur ». Il y a une dimension personnelle dans ce nom et c’est ce que j’ai voulu montrer. L’album est intime, plus près de ce que je suis. Avec ce titre, je voulais aussi faire référence au fait que je ne suis pas encore connu du grand public.

Tu t’exprimes beaucoup plus que sur tes projets précédents sur lesquels tu laissais d’ailleurs de nombreux titres sans paroles. Pourquoi ce changement ?

Je parle plus pour que les gens me connaissent mieux. Je me suis particulièrement livré avec « Loin des yeux ». Je pense d’ailleurs faire une pause avant de le refaire autant. Il faut vivre pour raconter des choses et je ne veux pas parler pour rien. Faire des prods me permet de continuer de rester productif malgré tout.

Quelle partie de toi as-tu voulu montrer ?

Je parle des relations qui m’interrogent beaucoup. Qu’elles soient amicales ou amoureuses. Celles que je vis, mais aussi celles que j’observe. Je me posais des questions que l’on se pose tous sur le plan relationnel, et dans l’album, je partage les réponses que j’ai trouvées.

D’où tiens-tu ce flow si particulier, presque murmuré ?

Je suis toujours en train de construire mon flow. Je découvre ce que je peux faire petit à petit. Pour le développer, je m’inspire uniquement de ma musique. Mes prods sont hip hop, mais aussi très alternatives, et je pose naturellement ma voix dessus selon ce qui me vient. Je ne me considère pas rappeur. Je ne suis pas assez technique dans mes lyrics et mon approche est différente. Je dirais surtout que j’interprète. Je pourrais même imaginer chanter un jour, mais je n’ai pas encore assez travaillé ma voix.

Je suis très proche de la trap soul. C’est dans ce genre-là que j’aime créer et que je me sens le mieux. C’est un mélange de hip hop et de soul, mais aussi de future beats.

Alkakris

Tu joues avec des sonorités très rondes et cloud. Comment est-ce que tu dessines la musique que tu proposes ?

Je suis très proche de la trap soul. C’est dans ce genre-là que j’aime créer et que je me sens le mieux. C’est un mélange de hip hop et de soul, mais aussi de future beats. C’est une manière de produire du son que l’on retrouve beaucoup sur Soundcloud et qui peut mixer de la house ou de la deep house. Ce style me parle particulièrement parce qu’il me permet de ne pas rester enfermer dans une couleur musicale. La prod de Nuances du Cœur est un exemple de ce que cache le délire Soundcloud, très riche et imprévisible. Je peux tester plein de choses et illustrer des moods très diversifiés, tout en gardant une unité. Je suis aussi très ouvert au sample. Dès que je trouve une loop qui me parle, je la récupère et je la façonne à ma manière. C’est d’ailleurs le cas de la boucle de piano sur le premier son : Eole.

Ce premier track se démarque de toutes les autres productions. Pourquoi avoir choisi un piano nu pour entamer ton album ?

Je voulais proposer une introduction à contre-pied pour donner le ton. Elle pose un cadre différent de ce qu’on a l’habitude d’entendre. J’ai longtemps hésité avant de la placer définitivement en tête de la tracklist parce qu’elle sort de la cohérence musicale des autres morceaux, mais j’aimais son élégance. Je veux que l’auditeur s’interroge et se dise : « Je vais écouter un album spécial. »

Le morceau Sans Paroles fait le même effet.

Je voulais casser les codes d’un album sérieux. Je fais ça uniquement pour le kiff et j’espère que le public le sentira. J’ai laissé tout l’espace à la prod en rajoutant simplement ma voix en topline. J’ai enregistré ma voix en une seule prise. Le titre fait aussi office d’interlude pour séparer l’album en deux parties. Nous retrouvons beaucoup plus d’auto-tune dans la deuxième moitié de l’album que dans la première. C’est quelque chose que je ne fais jamais et je voulais prévenir ce changement de mood avec Sans Paroles.

Pourquoi avoir choisi de modifier ton timbre cette fois-ci ?

C’est l’un de mes amis qui m’a poussé à utiliser l’auto-tune. J’ai découvert le traitement de voix avec cet album et ça m’a surpris. C’est mathématique et j’ai trouvé ça sympa. Je trouve aussi que c’est de la triche (rires). Tout ce que tu tentes est juste. Je n’en utiliserai qu’avec parcimonie.

Nous pouvons entendre un cri de loup parcourir l’album. Qu’est-ce qu’il signifie pour toi ?

C’est ma signature. Dans mes projets précédents, j’ai beaucoup repris le lexique et l’imagerie du loup et de la meute. J’ai donc choisi ce hurlement comme une marque de fabrique. Elle ressemble aussi beaucoup à celui que l’on entend sur la « don dada mixtape vol.1 » !

La cover de « Loin des yeux » est très épurée. Comment l’as-tu pensé ?

Je l’ai réalisée avec un ami de Strasbourg (Instagram : @beupsss) avec qui je voulais travailler depuis longtemps. Il a ramené un miroir sur lequel je me suis posé et nous avons fait un shoot très simple. Je voulais une photo classe qui attire l’œil. J’ai aussi joué avec l’image du point que l’on retrouve partout sur la pochette et sur mon esthétique de manière générale. C’est d’ailleurs le nom de l’outro de l’album (Le Point) qui vient conclure l’album avec une instrumentale douce.

Souhaites-tu clipper certains morceaux ?

Bien sûr. Un premier clip arrive dès la semaine prochaine. Un visuel dans une usine désaffectée, avec une BMW, un stade de foot… J’ai voulu agencer plusieurs moods qui me représentent. J’ai hâte que le public puisse le découvrir.

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Entretiens Rencontres

Robin Conrad : « Il y a eu de la magie autour de ce tournage »

Le 5 février 2021, Damso et la chaîne Tarmac dévoilent le documentaire « Kin, tout est vie ». Pendant près de 27 minutes, le film revient sur son voyage à Kinshasa, au milieu des siens, lors de son déplacement pour la sortie de « QALF ». Caméra au poing, le réalisateur Robin Conrad et son équipe l’ont suivi pendant une semaine, plongés dans la frénésie de la capitale congolaise. Pour Mosaïque, Robin Conrad est revenu sur les coulisses d’un tournage différent.

Devant les portes de la paroisse Sainte-Anne, en plein cœur de Kinshasa, Damso fait face à de nombreux fidèles. Derrière son masque estampillé « The Vie », il tend une carte à l’un d’entre eux. Un geste symbolique et pourtant si puissant qui offre un an de mutuelle santé à ces Congolais venus l’accueillir. Un homme frappe sur son djembé et entame un chant de prière, unanimement repris par la foule. « Damso, que Dieu soit avec toi », résonne alors.

Damso à la paroisse Sainte-Anne. Crédit : Adrien Lengrand.

Derrière la caméra, Robin Conrad, réalisateur du documentaire « Kin, Tout est vie » et son équipe se laissent galvaniser par la scène et capturent ce moment de partage. Il nous raconte : « C’était un moment magique, tout le monde était très ému. Les gens étaient en demande. Lui était là pour donner. Il s’est reconnecté à quelque chose qui est essentiel pour lui : aider les siens. Je l’ai senti fier d’avoir réussi quelque chose d’assez grand dans sa musique pour impacter le réel. »

Il y a encore quelques jours pourtant, Robin était chez lui, à Bruxelles. Le départ pour l’Afrique s’est décidé à la dernière minute. Trois semaines plus tôt, Vinz Kanté, animateur sur Tarmac (la chaîne jeune de la RTBF, NDLR) convainc le rappeur belge de produire un documentaire sur lui à l’occasion de la sortie de « QALF », son quatrième album studio. Dans la foulée, le réalisateur Robin Conrad est contacté. « Jusqu’au dernier moment, nous n’étions pas sûrs de monter dans l’avion, se souvient-il. Tout s’est préparé à la hâte. Pour raconter quelque chose en images, je passe normalement du temps à comprendre et à imaginer avant de tourner. Ça s’écrit presque comme une fiction. Cette fois, tout s’est improvisé. Je n’avais quasiment rien préparé. »

Vinz Kanté et Robin Conrad. Crédit : Adrien Lengrand.

Avant de partir, il rencontre Damso pour dessiner les traits du documentaire. L’artiste lui confie son ambition de montrer les « belles choses » de la République démocratique du Congo. « Il voulait célébrer Kinshasa et casser avec le traitement médiatique misérabiliste qui est souvent fait sur son pays en Europe. J’ai donc souhaité dessiner un double portrait de la ville et de l’artiste, en montrant la capitale comme un véritable personnage », explique celui à qui le rappeur a laissé « carte blanche »

Lundi 14 septembre 2020. Le réalisateur, accompagné d’Adrien Lengrand, directeur de la photographie, Lancelot Hervé-Mignucci, chef opérateur son, et du producteur Vinz Kanté, foulent enfin le tarmac de l’aéroport international de Kinshasa. Direction l’hôtel du Fleuve Congo. Tout près de lui, Damso retrouve sa terre natale. « QALF » sort dans cinq jours. « Je le sentais très apaisé. J’avais l’impression d’être avec quelqu’un qui était en train de changer et je pense que ça s’entend dans son album. Il est honnête avec lui-même. Sa sérénité est aussi à double face. La réalité sur place est très belle, mais aussi très dure », nuance-t-il. 

Crédit : Adrien Lengrand.

Lancés dès le lendemain dans le dédale des rues congolaises, Robin et l’équipe de tournage se laissent bercer par les imprévus des déplacements de l’artiste. « Le programme n’a cessé de changer sur place. Même l’enregistrement du single Best en studio avec la star locale Innoss’B n’était pas prévu », explique-t-il. D’un point à un autre, il découvre aussi la densité de la circulation dans la capitale, l’une des plus embouteillées au monde : « Le plus difficile était de bouger tous ensemble, nous étions une quinzaine autour de lui. Nous prenions parfois plusieurs heures pour faire des trajets de quelques minutes. » Pourtant, ces conditions de tournage spécifiques n’ont jamais été une contrainte. Il précise : « Nous étions dans une énergie folle. Il y a eu de la magie autour de ce tournage. »

Loin des bruits incessants de klaxons et de moteurs, le cortège attend la nuit tombée pour revenir sur les jeunes pas du rappeur, à la recherche du quartier où Damso, alors âgé de cinq ans, a fui les pillages avec sa famille. Pendant dix minutes, il cherche sa maison sans succès. Robin raconte, pensif : « Il était très ému et perdu dans ses souvenirs d’enfant. Il a poussé une porte, mais ce n’était pas la bonne maison, même si la personne qui a ouvert semblait le connaître depuis très longtemps. C’était une belle métaphore de la quête de ses racines et de la perte de la culture. »

Robin Conrad, Innoss’B et Vinz Kanté. Crédit : Adrien Lengrand.

Entre deux moments de frénésie, la caméra s’arrête parfois avec attention sur les hommes qui croisent leur route et qui font battre le cœur de Kinshasa. C’est ainsi, et un peu par hasard, que Robin rencontre trois Congolais dans une fabrique de vêtements, non loin de leur studio. « Nous prenions des images dans la fabrique en cherchant des visages pour faire vivre la ville dans le documentaire et nous sommes tombés sur eux. Nous avons discuté deux minutes et nous avons ramené la caméra pour les filmer pendant une heure. Je n’avais aucune question préparée, c’était complètement improvisé », se remémore-t-il.

Avec un sourire qui se devine dans sa voix au téléphone, il confie : « Je voulais aussi que l’on puisse entendre du lingala (dialecte congolais, NDLR) à la télévision belge. C’est un clin d’œil à la diaspora congolaise résidente en Belgique et au passé de ces deux pays, liés par la colonisation. » Des visages, mais aussi des capsules de nature empruntées au sanctuaire animalier de Lola Ya Nonobo, au sud de la Kinshasa. Embarqué sur un petit bateau, il s’imprègne la richesse de la biodiversité et les sourires malicieux des quelques singes venus pointer le bout de leur nez.

Crédit : Adrien Lengrand.

Après sept jours d’expédition, les équipes prennent le chemin du retour. Un retour à la réalité, non sans émotion pour le réalisateur : « Nous avions une adrénaline qui a mis plusieurs jours à redescendre. C’était une semaine incroyable. » À peine le temps d’atterrir que le travail de post-production commence déjà. Mixage, montage, étalonnage… La vidéo qui ne devait durer que douze minutes s’allonge finalement pour faire naître un court documentaire : « Damso a visionné le film et s’est reconnu dans ce qu’il a vu. Nous nous étions bien compris. »

Aujourd’hui, « Kin, tout est vie » a trouvé son public. En Belgique, en France ou en Afrique, les visions croisées de Robin et du rappeur ont traversé les frontières. Une histoire de musique, d’hommes, de pauvreté, de richesse, mais surtout de vie. « Nous voulions donner quelque chose de généreux. Son succès témoigne du fait que les gens de là-bas ont besoin de symboles et de représentations. Le Congo est un pays bafoué. C’est agréable pour eux de voir qu’un exemple de la diaspora qui a réussi revient pour mettre le pays en valeur. »

La réalisation de l’affiche

L’affiche du documentaire a été réalisée par le photographe Romain Garcin, également à l’origine des pochettes des albums « QALF et « Lithopédion ». Il nous raconte, point par point, les étapes de son travail.

Découvrez-les en cliquant sur les animations ci-dessous. Activez le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquez en bas à droite pour mettre en plein écran.

Le documentaire « KIN, TOUT EST VIE » est disponible sur Youtube.

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Entretiens Rencontres

6osy : « Avec Argentique, j’ai voulu capturer des souvenirs »

Pour développer son talent comme on développe une photographie à l’argentique, 6osy a fait le choix de se plonger dans le noir. Celui dont le nom de scène se prononce « Bosy » met au jour des souvenirs enfouis qu’il a voulu capturer dans son troisième EP de six titres, diffusé le vendredi 19 février 2021 : « Argentique » . Rencontre avec le jeune rappeur lyonnais de 23 ans, quelques jours avant la sortie officielle de son projet.

Comment te sens-tu à lapproche de la sortie de ton EP ?

J’ai hâte parce que je sens un engouement différent. Les gens ont l’air enthousiastes. Avec le premier extrait Cobain, le public a pu voir mon évolution au niveau des prods, de ma voix et de mon univers.

Ce projet montre un changement vers un univers plus obscur. Comment as-tu créé « Argentique » ? 

Le beatmaler Kodgy m’a envoyé la prod de Cobain que j’ai adorée. Les sonorités m’ont vraiment frappées. Ce titre a été le déclic pour « Argentique ». J’ai compris que c’était ce style de musique que je voulais faire depuis longtemps, mais je ne savais pas encore comment le faire. 

Comment as-tu réussi à mettre en place cette nouvelle atmosphère ?

Je me suis entouré de nouvelles personnes. Pour mon deuxième projet « Lubies », j’avais travaillé avec un seul producteur : Prymus. J’ai récemment rejoint le collectif DIGITALWAV qui est composé d’artistes, de beatmakers et de graphistes. J’ai donc collaboré avec de nouveaux compositeurs. Le collectif m’a aidé à aller dans un univers plus sombre et mélancolique. J’ai également pris confiance en moi. J’enregistre seul dans mon appartement et j’essaye de tester de nouvelles choses parce que je suis plus à l’aise. 

Pour révéler des photographies à l’argentique, il faut que ce soit fait dans une chambre noire. J’aime beaucoup l’idée de révéler ses souvenirs cachés une fois plongé dans le noir, lorsque tu es seul. Ce sont ces souvenirs que j’ai voulu raconter dans les morceaux.

– 6osy.

Le concept d’« Argentique » était-il décidé avant de commencer à créer ?

C’est un concept que j’ai en tête depuis un moment, même avant « Lubies » (Son deuxième EP, NDLR). Pour révéler des photographies à l’argentique, il faut que ce soit fait dans une chambre noire. J’aime beaucoup l’idée de révéler ses souvenirs cachés une fois plongé dans le noir, lorsque tu es seul. Ce sont ces souvenirs que j’ai voulu raconter dans les morceaux. La mélancolie était l’ambiance qui s’adaptait le mieux.

Tu as voulu capturer des moments de ta vie ?

L’EP représente plusieurs moments de mon existence que j’ai romancés. Mais dans l’ensemble, il incarne l’hiver que j’ai vécu. J’écris toujours les sons par rapport à ce que je vis sur l’instant présent. Au moment de la conception du projet, j’ai rencontré beaucoup de monde. Ce sont les rencontres qui me marquent et dont je me sers pour écrire. 

Tu expliques que le projet est « une photographie de toutes tes peines et tes sentiments ». Avais-tu besoin de te livrer ? 

J’ai raconté des histoires plus sentimentales. Le son Phone, je l’ai écrit juste après une rencontre. Écrire les choses, ça me permet de les extérioriser, ce que je ne fais pas dans la vie de tous les jours. Je suis plutôt réservé au quotidien. Je me sens libre quand je fais de la musique. 

Sur la pochette justement, tu restes discret. Pourquoi avoir fait le choix de ne pas te montrer ? 

La cover a été réalisée à l’argentique. Pour coller au concept des souvenirs cachés à l’intérieur de l’EP, je ne souhaitais pas laisser apparaître mon visage entièrement. Je voulais que ce soit suggestif, comme des souvenirs effacés dont j’aimerais me débarrasser. La cover rappelle ce sentiment d’effacement. Nous avons fait un set up avec du papier cellophane et nous avons mis des coups dedans pour qu’il soit un peu abîmé, à l’image de la mémoire qui s’altère avec le temps. 

Es-tu parvenu à te débarrasser de tes souvenirs avec cet EP ? 

Clairement. Le son Phone, c’est un souvenir qui restera capturé dans le morceau, mais qui est sorti de ma tête. Finalement, la musique est thérapeutique. Ce sont des choses que j’aurais gardées en moi autrement.  

On peut remarquer que tu utilises du sound design. Est-ce quelque chose que tu as envie de développer ? 

C’est un effet que je voulais depuis le début pour dynamiser les morceaux. Les transitions sont aussi soignées et lient les sons entre eux pour que l’auditeur ne perde pas le fil. Je voulais que le projet puisse s’écouter de A à Z, même si les titres s’écoutent très bien séparément.

Je suis quelqu’un de très exigeant quand je fais de la musique. « Argentique », c’est celui de mes trois projets que j’ai le plus écouté pendant la conception. Je me suis vu progresser. C’est en tout cas l’EP dont je suis le plus fier musicalement parlant.

– 6osy.

« Argentique » est aussi loccasion pour toi de partager le micro avec Vinss et Bupropion sur Cobain ainsi qu’avec Batboy sur Bag. Ce sont tes premiers featurings sortis sur les plateformes. Pourquoi maintenant ? 

Avant, je voulais m’affirmer seul pour montrer mon potentiel. C’est le fait d’entrer dans le collectif DIGITALWAV qui m’a permis de faire ces connexions. Ils en faisaient déjà partie donc les collaborations étaient assez évidentes. J’ai envie de faire de plus en plus de featurings, mais il ne faut pas les forcer. Ce sont des opportunités qui viennent naturellement. 

Qu’est-ce que tu as écouté pendant la création d’« Argentique » ? 

Je n’écoute pas tant de sons que ça, étrangement. J’écoute ce que font mes potes… J’étais tellement focus dans mon truc que finalement, je n’écoutais que ma musique. D’ailleurs, je kiffe entendre mes sons lorsqu’ils ne sont pas sortis. Une fois qu’ils sont publiés, je n’arrive pas à les réécouter. 

Pourquoi ? 

Comme je donne ce que j’ai fait aux gens, ça ne m’appartient plus et je passe à autre chose. Je ne reviens sur aucun de mes projets. Aussi parce que c’est là que je visualise les défauts de ce que j’ai enregistré et j’ai tendance à me remettre en question. Je suis quelqu’un de très exigeant quand je fais de la musique. « Argentique », c’est celui que j’ai le plus écouté des trois pendant la conception. Je me suis vu progresser. C’est en tout cas l’EP dont je suis le plus fier musicalement parlant.

Penses-tu à sortir des formats plus longs ?

Le prochain projet sera plus long. Un dix titres sûrement. En attendant, j’espère qu’« Argentique » va être bien reçu pour que les gens soient, par la suite, réceptifs à un format plus exhaustif. J’ai déjà des idées et des prods pour le suivant, mais j’ai besoin de temps et de me vider la tête pour ne pas être trop influencé par ce que je viens de produire.

Tu es originaire de Lyon. Penses-tu que la ville va simplanter dans le paysage du rap français ? 

C’est une ville avec beaucoup de potentiel et qui va faire parler d’elle. Les styles y sont très divers, à l’image du rap qui se démocratise en France.

Qui suis-tu de près à Lyon ?

Je pense d’abord à Arsaphe, avec qui j’étais en studio tout à l’heure. C’est un artiste très polyvalent. J’ai aussi un pote qui s’appelle Squall-p. C’est lui qui m’a fait commencer le son. 

Y-a-t-il des artistes dont tu te sens proche sur la scène rap actuelle ? 

Captain Roshi me donne beaucoup de force parce que l’on se connaît depuis l’époque de Soundcloud. J’aimerais beaucoup faire du son avec lui à l’avenir. Même chose pour Squidji, avec qui j’avais déjà collaboré il y a trois ans.

Tu disais ne pas souhaiter vivre de ta musique. Avec lengouement que tu perçois en ce moment autour de toi, est-ce toujours d’actualité ? 

Cet engouement m’a fait réfléchir. Je me rends compte que les gens m’écoutent. Si je peux en vivre un jour, ce sera incroyable. Aujourd’hui, je suis en quatrième année d’école d’ingénieur agroalimentaire à Lyon. Je vais aller au bout de mes études pour sécuriser mes arrières, mais si des opportunités s’offrent à moi, je n’hésiterai sûrement pas. 

L’EP « Argentique » de 6osy est disponible sur toutes les plateformes.

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Entretiens Rencontres

C.Cole de chez Fanzine : « Hatik qui reprend Diam’s, ça m’a mis une claque »

Dans un décor rétro qui respire la simplicité, le guitariste Waxx vibre au rythme de son nouveau programme : Fanzine. Avec des invités rap de tous genres, d’Oxmo Puccino, à Hatik, en passant par 7 Jaws, Lujipeka ou Medine, l’émission d’une vingtaine de minutes propose aux artistes de reprendre trois morceaux de leur choix et réinvente des classiques du rap, de la pop et du rock, sur des productions inédites. Avec C.Cole, le beatmaker de l’émission ayant travaillé pour Georgio, LEJ ou Ben l’Oncle Soul, Mosaïque vous emmène dans les coulisses de l’émission.

Un savant mélange des styles

31 émissions, 31 invités. Fanzine vient de conclure sa première saison dans son studio coloré. Des rappeurs, mais aussi de nombreux artistes de la scène pop avec Bilal Hassani, Louane ou Camélia Jordana. « Nous avons de la chance d’avoir une nouvelle génération d’artistes très ouverte. Les codes disparaissent peu à peu. Et justement, moins la musique est codifiée, plus elle est riche. Grâce à l’émission, il y a des rockeurs qui viennent me dire qu’ils apprécient enfin le rap ! », nous confie C.Cole, le producteur aux platines, juste derrière le guitariste Waxx, dans le rôle de l’animateur.

Chaque épisode propose quatre reprises avec comme thème : « Le morceau qui a changé ta carrière » ou « Le morceau qui t’a fait aimer la musique ». Les invités ont le choix et les réponses sont parfois étonnantes. C.Cole raconte : « Lorsque l’on contacte les artistes et qu’ils nous envoient les sons qu’ils veulent reprendre, je prends toujours une claque. C’est une grosse surprise à chaque fois. On se dit toujours que l’on va s’éclater à détourner la musique originale. Par exemple, je ne m’attendais pas du tout à ce que Chilla nous propose Amy Winehouse. »

Briser les barrières musicales, mélanger les genres, redéfinir les codes. Fanzine met la musique au cœur de l’échange et du rapport à l’artiste dans une ambiance chaleureuse. Quelques heures avant le tournage, C.Cole et Waxx font écouter les instrumentales sur lesquelles les artistes vont devoir poser. Un moment fort pour C.Cole : « C’est toujours un peu stressant. Généralement, ils sont satisfaits, mais ça représente une vraie prise de risque pour eux. »

Les artistes réalisent souvent les morceaux en une seule prise, de manière très spontanée, malgré le fait qu’ils sortent complètement de leur zone de confort.

– C.Cole

Certains, comme Médine, ont même été bousculés par la proposition : « Il trouvait ça trop chelou au départ et il ne se sentait pas de poser sur notre arrangement de Bande organisée. Après lui avoir bien expliqué le délire en studio, il était chaud. Finalement, le rendu live était vraiment top. » Le naturel des invités est l’un des ingrédients de la réussite du programme : « Les artistes réalisent souvent les morceaux en une seule prise, de manière très spontanée, malgré le fait qu’ils sortent complètement de leur zone de confort. C’est une vraie prouesse pour moi. »

L’occasion d’apprécier des croisements générationnels inédits. En témoigne la reprise détonnante du morceau RR 9.1 de Koba LaD par Oxmo Puccino. « Quand j’ai vu Oxmo en studio analyser le flow de Koba, qui est plus technique qu’on ne le pense, j’étais fou. On peut dire que la boucle est bouclée », se souvient le beatmaker.

Chez Fanzine, Lujipeka rend hommage à Michel Berger, 7 Jaws surprend sur les Red Hot Chili Peppers et Médine s’amuse sur Bande Organisée. En énumérant les crossovers, C.Cole avoue sa préférence pour la reprise de Nirvana de Sopico et la prestation d’Hatik sur Petite banlieusarde de Diam’s qui demeure l’une des plus remarquées de la chaîne : « Sa performance m’a mis une grosse claque en studio. »

Le tournant 2021

Avec plus de dix millions de vues cumulées sur YouTube, l’émission est un franc succès et Fanzine croule sous les demandes des maisons de disques. Pourtant, Waxx et C.Cole gardent la main et choisissent les artistes en fonction de leurs affinités musicales, tout en veillant à rester éclectique pour se renouveler.

Cette année, le duo veut aller plus loin. « Nous travaillons sur un album qui réunira les artistes passés chez nous, mais je ne peux pas en dire plus ! Beaucoup nous réclament les morceaux des émissions en streaming et nous bossons dessus, même si pour le moment les droits d’auteur compliquent tout. Nous aimerions aussi créer un festival Fanzine… », explique C.Cole. Avec l’américain Cole Bennet et sa société de production : Lyrical Lemonade (Lil Xan, Juice WRLD) comme modèle, Fanzine veut s’exporter.

Concernant l’année à venir, le beatmaker conclut : « Nous allons continuer à casser les barrières. Nous repartons pour une deuxième saison avec de nouveaux artistes et nous développons la nouvelle capsule « Cycle » pour clipper une session live d’un titre avec un artiste. Nous avons la chance d’avoir une scène musicale prête à se réinventer. »

Les épisodes de Fanzine sont à retrouver en intégralité sur la chaîne YouTube de Waxx.

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Entretiens Rencontres

Jean Morel : « Grünt Radio veut recréer l’ambiance radio-pirate »

Grünt ? Personne n’a jamais vraiment su d’où venait ce mot. Un concept insaisissable, sans frontières. Près de dix ans après sa création, même son fondateur peine à en définir la ligne éditoriale. Pourtant, force est de constater qu’avec le temps ce média parisien, né de l’ennui d’une bande d’amis fans de rap, est devenu l’une des références de la culture hip-hop. Des freestyles d’anthologie, des entretiens poignants de sincérité, une série documentaire déroutante à la rencontre du rap africain, la créativité de Grünt est sans limite. Dernière création de cette pépinière culturelle : Grünt Radio. Une radio de poche aux grandes ambitions. À l’occasion de sa sortie, nous avons pu échanger avec Jean Morel, tête pensante de ce collectif d’esprits libres. 

Un peu plus d’un mois après le lancement de Grünt Radio, comment vas-tu ? 

Je vais hyper bien. Je me suis décapsulé une petite bière pour fêter ça (Il ouvre sa bière, NDLR). Nous ne nous attendions pas à de tels retours. Nous avons eu beaucoup de téléchargements, plus que ce qu’on imaginait, et de gens qui écoutent la radio en simultané. Et surtout, nous avons de nombreux retours sur les découvertes que font nos auditeurs. Avec notre méthode de consommation de musique en ligne aujourd’hui, nous avons oublié qu’il était possible de découvrir des artistes par hasard. Les algorithmes fonctionnent de telle sorte que l’on écoute toujours les mêmes sons. Ce que j’aime avec la radio, c’est ce côté « accident ». Le hasard qui te fait tomber sur un nouveau morceau que tu vas peut-être apprécier.

Les morceaux diffusés à l’antenne sont des playlists faites par vos soins. Comment avez-vous pensé votre grille des programmes ? 

Nous l’avons imaginée comme une adéquation entre l’humeur d’un moment et la musique. Par exemple, le samedi et dimanche matin, pour moi c’est le moment où les parents font le ménage avec du funk ou alors un lendemain de gueule de bois où tu es content d’écouter la voix d’Etta James et de la soul. Nous avons appelé ces deux tranches : « Sunday & Saturday services » en référence à Kanye West.

Le dimanche soir, c’est un moment où chacun est chez soi et généralement, tu ne fais pas grand chose. Tu déprimes juste en pensant à la reprise du lendemain. J’aime ces créneaux-là, qui sont des temps de deeping pour végéter. Sur cette tranche horaire, il n’y a que du rap des années 90, français ou américain. Du old school parce qu’il y a beaucoup de jeunes qui nous écoutent et c’est le moment de réviser ses classiques. Ça colle au dimanche soir : tu fais tes devoirs quoi (rires).

Dans une logique commerciale, tu es obligé de jouer des morceaux qui font venir les auditeurs. Nous sommes dans la démarche inverse. Nous jouons les musiques que nous aimons en espérant attirer. 

Jean Morel

Comment passer sur Grünt Radio ? 

Il faut que le morceau nous plaise. C’est aussi simple que ça. En fait, il n’y a pas de critères. Nous nous sommes affranchis de toutes les contraintes d’une programmation de radio classique qui émet sur les ondes FM. Ces radios doivent prendre en compte les golds. Ces musiques sont diffusées pour que les gens restent, après une publicité notamment. Sur Grünt, il n’y a pas de publicité donc peu importe. Et surtout, cette radio n’a pas vocation à faire de l’audience. S’il y a un gamin, inconnu au bataillon, qui fait un morceau que nous aimons, il passera à l’antenne. Dans une logique commerciale, tu es obligé de jouer des morceaux qui font venir les auditeurs. Nous sommes dans la démarche inverse. Nous jouons les musiques que nous aimons en espérant attirer.

Au-delà de la musique, Grünt Radio va aussi accueillir des émissions ?

À partir de février, nous allons lancer tout un panel de podcasts. L’un d’entre eux est animé par Simon Maisonobe. Il s’appelle « Révolution.s ». Il va interroger des chercheurs, des musiciens, des universitaires sur leur rapport à la révolution. Une révolution qui peut être musicale, esthétique, politique ou encore sociale. Le premier épisode s’intéresse aux musiques de lutte avec le rappeur Rocé. Pour ma part, je vais animer le podcast « Producers » qui se concentre sur la production au sens large, parce que c’est l’une des notions les plus floues qui existent. Nous avons tendance à ranger tout et n’importe quoi derrière le terme de producteur.

Un autre format podcast qui arrive s’appelle « Vulgate ». Je vais le co-animer avec Sam Tiba : un ami producteur qui est aussi un incroyable musicien (membre de Club Cheval et producteur pour Zola, NDLR). L’objectif sera d’ouvrir des débats sur la musique de manière générale : « Peut-on encore innover dans le rap ? », « Pourquoi la musique japonaise est-elle plus aiguë ? » ou bien « Quel est l’impact de la musique médiévale dans la pop moderne ? ». Le genre de questions super nerd et super geek. Il y aura six auditeurs, mais nous allons nous faire plaisir (rires). 

Il y a beaucoup d’autres formats qui arrivent. Il y aura aussi des cartes blanches d’artistes que nous apprécions particulièrement. Il est très probable que Krisy nous fasse une émission. 

Quelle place donnez-vous au direct sur Grünt Radio ? 

Tout l’intérêt de cette radio, c’est justement qu’elle permet la prise de direct. J’ai fait beaucoup de radio live quand je travaillais à Radio Nova. Grünt Radio veut recréer cette ambiance radio-pirate, cette radio-accident, avec des prises d’antenne sauvages. Il y en a eu une le soir du lancement avec pleins d’artistes, une autre avec LMB. Par moments, il y a des surprises d’antenne qui peuvent être annoncées… ou pas. Quand nous sommes bourrés la nuit, nous faisons souvent des conneries. (rires)

Ce n’est pas parce que les gens écoutent du rap qu’ils sont moins curieux que les autres. 

Comment définirais-tu l’identité de Grünt ? 

Avec cette phrase-là : « Un peu de tout, mais en mieux ». Grünt ne veut pas se mettre de barrières. Toute l’équipe a quitté ses jobs respectifs. C’est un vrai pari. Nous nous donnons deux ans pour le faire. Mais pour réussir, il faut que ce soit sans se brider ni se priver. Notre objectif n’est pas de faire de l’argent. Dans la programmation des prochains Grünt d’Or, certains fans de rap risquent d’être déroutés. C’est ça qu’on cherche aussi. Réussir à amener un public rap à découvrir d’autres choses. Ce n’est pas parce que les gens écoutent du rap qu’ils sont moins curieux que les autres.

Pendant le confinement, Grünt était tous les jours en live sur YouTube avec l’émission « Grünt Confinement ». Il pouvait y avoir à la fois un politicien, un historien ou un rappeur. Pourquoi ce choix ?

Nous sommes dans une période historique, au-delà du Covid-19. Comme le dit Ärsenik : « Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? ». C’est un peu pareil pour nous. Un média ne peut pas ne pas prendre position. Quand des chaînes d’informations comme CNews, qui sont clairement « fachos land », se retrouvent à faire de l’audience. C’est nécessaire pour un média comme nous de se positionner et de dire : « Nous sommes un média de gauche. » Nous voulons le dire haut et fort. Ce n’est plus possible de laisser parler les Zemmour qui sont présents partout. Avec un média indépendant, nous sommes libres d’exprimer ce qui nous plaît. De la même manière que des gens vont s’intéresser à d’autres sons en nous écoutant, il est important que la musique amène à d’autres sujets. Je pense qu’il y a un devoir médiatique dans l’époque actuelle de représenter les voix que l’on n’entend pas. 

Vous proposez du contenu qui sort de l’ordinaire dans vos documentaires, concerts live, freestyles… Quelles sont vos inspirations ? 

Nos inspirations, ce sont les artistes. Nos documentaires réalisés en Afrique partent d’un constat simple : la scène rap nous faisait chier à l’époque. Il n’y avait personne qui innovait en France. Comment est-ce que c’est possible que Drake fasse des featurings avec Wizkid, un artiste du Nigeria, alors qu’il est Canadien ? Nous sommes tellement arriérés que nous ne sommes pas capables de nous intéresser à une musique faite par des gens qui parlent français. C’est insupportable. La musique de demain vient de là-bas. Abidjan c’est le nouveau Los Angeles.

Peut-être que le public mettra sept ans à se rendre compte que la musique d’Abidjan est incroyable. Si personne n’en parle, il ne se passe rien. Je trouve qu’il y a beaucoup trop de médias qui se regardent les uns les autres et qui se reniflent le cul avant de faire les choses. Pourtant, « il suffit de le faire » comme dirait un certain Ichon. 

Neuf ans plus tard, quel regard portes-tu sur vos débuts ? On se souvient notamment du premier freestyle Grünt avec Nekfeu, Lomepal, Keroué et James Legalize. 

Nous étions dépassés par ce que nous étions en train de filmer. Il y avait juste une envie de le faire. De commencer et d’essayer de tourner quelque chose et puis c’est devenu ce que c’est devenu. Je répète à chaque fois qu’un média doit se mettre au service de ses artistes. Ce qui est incroyable, c’est qu’ils nous ont fait confiance tout de suite. Nous leur devons tout. Nous avions juste allumé des micros et des caméras. C’est ici le sens premier d’un média : faire le lien entre un public et des artistes. Trouver une ligne éditoriale et faire de l’audience n’est pas l’essentiel. La recherche de chiffres est devenue le cancer de ce qui se fait médiatiquement. Cela n’est pas grave si tu ne fais que cinq vues. Si c’était suffisamment intéressant pour être enregistré, alors il y aura forcément un public. Et si ces cinq personnes sont suffisamment intéressées, elles le garderont en elles.

Pour lancer Grünt Radio, tu as quitté Radio Nova avec qui tu as travaillé pendant de nombreuses années. Quel souvenir en gardes-tu ? 

C’est là que j’ai appris à me professionnaliser. C’est un état d’esprit. C’est une maison qui me sera toujours extrêmement chère. J’y ai corrigé mes propres erreurs. Entre mes premières interviews d’il y a dix ans et celles d’après Radio Nova, ce n’est plus la même personne. C’est comme un grand centre de formation. Maintenant, je rêve que Grünt devienne la même chose. J’espère pouvoir un jour former des gens.

La philosophie Grünt prouve-t-elle qu’il est possible de faire les choses par soi-même ?

C’est incroyablement compliqué dans le contexte de crise que l’on traverse. Mais c’est l’idée. Il y a cette phase d’Orelsan sur son dernier album : « Dire j’ai pas de contact c’est un truc de victime. Pour faire un film, faut juste trouver un truc qui filme » (Notes pour trop tard). Des outils existent avec lesquels il est possible de réaliser beaucoup de choses. Je ne dis pas que c’est simple. C’est compliqué de se motiver, de se mobiliser. Mais la réponse est dans la question. À mes 17 ans, j’écrivais tous les jours sur la musique. C’était lu par vingt personnes. Mais ce qui compte, une fois de plus, ce n’est pas l’audience. Fais-le pour toi ! Fais-le pour l’artiste ! Et ensuite on verra. Tu te rends compte que tu as parlé de musique avec quelqu’un ? Quel luxe ! Quel bonheur ! Est-ce qu’on a vraiment besoin de plus dans la vie en fait ? 

Grünt Radio, à télécharger juste ici.