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La sélection 2020 : les clips

Visage d’une direction artistique, les visuels qui accompagnent un morceau façonnent l’univers des rappeurs. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection des clips de l’année.

911 – Ichon

Ichon est mort. Il peut enfin vivre. Le clip du morceau 911 réalisé par Julien Malegue et Antoine Mayet est une ode à la liberté et l’affranchissement. À l’image de son album, Ichon se délivre de ses démons drapés sous les codes normés de la société. Dans l’émission Le Code, le rappeur confiait à Mehdi Maïzi avoir des « derniers rêves de vie normale », symbolisés dans le visuel par une petite Porsche. C’est au volant du modèle 911 de la marque allemande que le rappeur fait la transition entre deux versions de lui-même. La voiture le fait quitter des plans étriqués dans une salle close pour des plans larges au grand air. Visuellement, l’artiste se libère du rouge sanglant de ses chaînes pour le bleu ciel de la quiétude. Dans un duel final, Ichon affronte Yann (son vrai nom). Dos à lui-même, il vient à bout de son double enragé au terme d’un combat sanglant. Les chrysanthèmes l’accompagnent dans son deuil tout au long du clip. Nu comme le jour d’une résurrection, le rappeur se jette d’une falaise pour mieux renaître. Le clip est aussi sincère que le projet qui le porte. Une sensibilité exacerbée, brillamment mise en image dans une succession de tableaux aussi poétiques que symboliques. 

– Lise Lacombe

Tieks – 13 Block feat. Niska

Depuis la sortie de « BLO », 13 Block était resté discret. Retour en force avec le single Tieks, en collaboration avec Niska, et un visuel détonant concocté par la boîte de production Adeus, aussi à l’origine de clips pour Damso et Orelsan (911, Rêves bizzares et Discipline). Ilya Chemetoff et Roman Lagier à la réalisation mettent en scène les trois kickers à travers des décors oniriques. D’un hall d’immeuble plein à craquer, en passant par une interpellation de police musclée, les scènes s’enchaînent dans un feu d’artifice d’effets spéciaux. Dans ce visuel inspiré de pop culture, Niska se retrouve même modélisé dans un remake du jeux vidéo Grand Theft Auto. Les plans saccadés qui rentrent dans la perspective de l’image rappelle par ailleurs quelques phases du clip mythique de Je danse le Mia d’IAM (1993).

– Thibaud Hue

Smile – Lefa feat. SCH

Dans un thriller en bord de mer, Lefa partage l’écran avec un homme taillé pour le rôle de gangster : SCH. Le film, réalisé par Akim Laouar Aronsen, met en scène une prise d’otage dont Lefa est la victime. D’abord bourreau puis héros du scénario, le rappeur d’Aubagne les libère de ses ravisseurs dans une rafale de tirs aussi éclatante que son visage réjoui. Porté par la prestation remarquable de l’acteur Idir Azougli, le clip est digne des visuels que Lefa a coutume de proposer et confirme que la prestance du S aurait assurément sa place sur grand écran.

– Lise Lacombe

Trinityville – Laylow

Au milieu des immeubles endormis trône un building illuminé. À son sommet, de grands néons verts fluorescents dessinent le nom de « Trinity ». Déjà intégré dans la matrice pour le deuxième clip de son projet, Laylow donne vie à son expérience digitale. Le visage fermé, une jeune femme marche dans les pas du rappeur et ne cesse d’apparaître et de se dématérialiser. Attablés à un bar puis les regards qui se croisent dans un ascenseur, le duo flirte avec frénésie. Carré brun et silhouette filiforme, elle rappelle le personnage de Trinity dans Matrix, dont Laylow s’est grandement inspiré pour articuler son univers. « Pleins phares, pleine lune sur la ville. Flammes sortent du pot d’échappement quand je navigue », rappe le Toulousain adossé à sa Lamborghini Gallardo. La cylindrée déjà présente sur la cover de sa première mixtape : « Mercy ». Une boucle bouclée par la boîte de production TBMA, composée de Travis Bickle et de Laylow lui-même, sous le pseudonyme Mr Anderson.

– Thibaud Hue

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La sélection 2020 : les révélations

2020 laisse place à une nouvelle année et emmène avec elle quelques figures émergentes de la scène du rap français. Ces quelques noms, promis à un brillant avenir, doivent pour certains répondre aux attentes, pour d’autres, confirmer leur talent indéniable. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection des révélations de l’année.

Gazo, braqueur passion drill

S’il rappe depuis l’âge de 12 ans (d’abord sous le nom de Bramsou), le rappeur de 26 ans embrasse enfin le succès. Influencé par les anglophones Russ ou Pop Smoke, Gazo s’érige comme un drilleur hors pair et porte avec justesse les codes du mouvement hip-hop qui a investi l’Hexagone. Bramsou, devenu Gazo avec le premier opus de sa série de freestyle « Drill Fr » (Octobre 2019), explose avec le hit « Drill FR 4 », en featuring avec Freeze Corleone.

À découvrir sur Mosaïque : Le virus drill, les premiers symptômes.

De l’énergie, de la présence dans la voix, des flows et des phases déjà cultes, en témoigne le fameux : « Tema la kichta, tema la taille de la kichta », Gazo ne cesse de grandir et signe cette année sur le label Epic Music France de chez Sony. Hamza, Dosseh, Gims, Jul ou encore Kaaris, le jeune homme originaire de Saint-Denis multiplie les collaborations, toutes aussi prestigieuses les unes que les autres. Si 2021 sera sans doute une nouvelle année couleur drill, le rappeur aura des cartes à jouer pour continuer d’exporter son univers.

– Yassine Ben Amor

Frenetik, la noirceur haute en couleur

Un flow incisif, des prods brutales et des textes impactants, Frenetik a de nombreux atouts qui font de lui un artiste complet et attendu. Sa plume colorée, intégrée à un univers particulièrement sombre, s’exprime avec justesse sur son premier EP « Brouillon », dévoilé en mai 2020. Des mots crachés avec un delivery aiguisé, presque assassin, Frenetik, signé chez Sony Music France à tout juste 22 ans, connaît une ascension fulgurante.

Son passage dans le studio Colors en septembre 2020 pour interpréter le morceau Infrarouge lui offre une visibilité nouvelle et enflamme les réseaux sociaux. Alors que le titre de son premier projet laisse entendre que ce n’était qu’un croquis, il laissera bientôt place à une ébauche aux multiples teintes : « Jeu de couleurs », attendu pour le 22 janvier. 

– Imane Lyafori

Captaine Roshi, à l’assaut

Peu de repos pour le Captaine cette année. Avec une réédition et deux projets, l’ex membre du collectif Ultimate Boyz (Squidji et Bitchies) a su affirmer son statut de rookie. Après sa signature sur le label Caroline en 2019, Roshi entre réellement dans la cour des grands en croisant le fer avec PLK, Gradur ou encore Alpha Wann. Un succès porté par des visuels soignés comme le clip de Molotov, réalisé par le collectif BLEUNUIT, mais aussi des démonstrations lyricales comme le désormais classique Journal de bord.

– Robin Spiquel

Meryl, ode à la mélodie

Jeune artiste sur sa rampe de lancement, Meryl rappe déjà comme une vétérante. À travers sa mixtape « Jour avant caviar » et ses quelques brillantes apparitions en featuring (O NONO, avec Le Juiice), l’artiste, déjà toplineuse pour SCH, Niska, Shay ou encore Timal, confirme son talent de mélodiste. Elle s’appuie aussi sur une personnalité détonante et une signature musicale bien identifiée, débordante de sonorités antillaises. Cerise sur le caviar, Meryl a été nommée aux Bet Hip Hop Awards, la cérémonie de la chaîne de télévision américaine Black Entertainment Television (BET), dans la catégorie : meilleurs flows internationaux.

– Thibaud Hue

SDM, le poulain de l’écurie 92i

Porte étendard de son département, SDM s’impose en 2020 comme l’un des espoirs de la scène rap émergente. C’est d’ailleurs aux côtés de son voisin de Clamart, PLK, que le rappeur glane son premier million de vues avec le morceau Jack Fuego. Son timbre grave et sa plume dense ne passent pas inaperçus auprès du dénicheur de talent Booba, qui l’invite sur son label 92i en février 2020. De cette signature naît ensuite une collaboration entre les deux artistes autour du morceau La zone. Productif tout au long de l’année, l’artiste a également collaboré avec Koba LaD et Timal. En 2021, le rappeur devrait continuer d’enfiler les bangers et annonce la sortie d’un premier album, aux allures de confirmation. 

– Lise Lacombe

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La sélection 2020 : les pochettes

Il y a certaines pochettes d’album qui resteront dans l’Histoire du rap. Parmi les covers de l’année 2020, trois ont particulièrement retenu notre attention. Artwork original, présentation épurée, cliché chargé en symboles… La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection.

« Sélection naturelle » – Kalash Criminel, par le photographe Fifou

Si la cover de « La Fosse aux Lions » (2018) avait été fortement critiquée, Kalash Criminel a su servir un projet au moins aussi bon avec, cette fois-ci, une pochette marquante.

Réalisée par Fifou, la cover de « Sélection Naturelle » a nécessité trois mois de travail. À France.tv Slash pour la série « Undercover », le photographe expliquait : « Nous avons fait le pari de remettre l’Afrique et la famille au centre, sans montrer Kalash. Ce qui était compliqué, c’était surtout de trouver une femme disponible, prête à allaiter devant l’objectif. »

La couverture finale propose un message fort qui correspond à l’univers de l’album et de l’artiste sevranais. Nous pouvons apercevoir deux policiers face à une mère de famille noire cagoulée, dos à un arbre, allaitant son bébé dans les bras. Devant elle, un jeune garçon appelé Mansa. Bien qu’il ne soit pas réellement atteint d’albinisme, son teint rappelle la couleur de peau de Kalash Criminel.

L’artiste d’origine congolaise a dénoncé à plusieurs reprises la discrimination que les albinos subissent en Afrique, considérés comme faibles et maudits. Malgré son jeune âge, le garçon de la pochette se montre déterminé à protéger sa famille. Une mise en scène qui n’est pas sans rappeler le single But en or, en featuring avec Damso, où le rappeur défend sa condition dans son texte : « Ils se moquent de mon albinisme, mais c’est ça qui fait ma force », ainsi que dans le clip réalisé par Felicity Ben Rejeb Price.

Le cliché mêle également une réalité tristement actuelle : celle des violences policières. L’un des deux policiers, la main posée sur son arme, fait face à une mère de famille seule et avec pour seule défense un bâton de bois. Un symbole fort et esthétique qui érige la pochette comme l’une des plus marquantes de l’année 2020.

– Yassine Ben Amor

« QALF » – Damso, par le photographe Romain Garcin

Le visage baissé, puis complètement incliné, avant de montrer le fond de sa pupille obscure, Damso a autant de personnalités que de pochettes et se renouvelle. Une peau neuve artistique qui se fond à travers une cover mystérieuse, à l’image de ce quatrième projet, « QALF ».

Sur une nouvelle vague musicale, le rappeur, désormais indépendant, souhaite remettre la musique au centre du jeu. Le créatif Romain Garcin, déjà à la réalisation de la pochette de « Lithopédion », trouve la bonne formule et opte pour un boîtier transparent, un CD noir et une cover vide. Mais pas moins complexe.

L’intégralité de l’entretien est à retrouve ici : Romain Garcin nous raconte la réalisation de la cover de « QALF ».

Le photographe belge confiait d’ailleurs à Mosaïque : « Je pense que les covers qui marquent le plus leur époque sont rarement celles qui montrent des portraits mais plutôt des concepts. Nous voulions créer un album intemporel, qui se concentre sur l’essentiel. » À travers une police travaillée de façon unique dans ses détails et sa mise en forme, il réalise un artwork discret et précis, gravé sur le boîtier cristal de l’album. Il devient alors « indissociable du CD qu’il contient », précise Romain Garcin, avant d’ajouter : « L’idée, c’était de réaliser une cover simple mais pas simpliste. »

– Thibaud Hue

« Stamina, » – Dinos, par le photographe Fifou

Un enfant, un ring de boxe, et Dinos. De la sueur et un doigt posé sur la tempe. À première vue, la pochette de « Stamina, », réalisée par Fifou, laisse entrevoir une figure paternelle exprimant à son enfant l’importance de se battre d’abord avec sa tête, et ensuite avec son cœur. Le mental, de fer ou d’acier, est essentiel pour perdurer, gagner ses combats, rester au sommet et travailler plus que les autres. Une image en adéquation avec le titre de l’album qui signifie « endurance » en anglais.

Le rappeur de La Courneuve exprime, depuis le début de sa jeune carrière, sa volonté de s’inscrire dans la longévité et de laisser son empreinte sur la scène du rap français. L’enfant aux poings rembourrés par les gants rouges est le même garçon présent sur la cover de son premier album : « Imany », sorti en 2018. Accrochée au mur de la salle, en arrière-plan, la photo de Mohamed Ali renvoie d’ailleurs à la citation du célèbre boxeur : « N’abandonne pas. Endure maintenant et vis le restant de ta vie en tant que champion. »

– Maxime Guillaume

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La sélection 2020 : les projets

L’année 2020 a été riche en sortie pour le rap français, avec des rendez-vous du vendredi soir toujours plus chargé. La rédaction de Mosaïque a décortiqué tous les albums, mixtapes et EP parus pendant les douze derniers mois et vous livre sa sélection. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.

Les albums

« Trinity » – Laylow

Dans des suites binaires de 1 et de 0, Laylow se dématérialise pour s’immerger dans l’univers de « Trinity ». Pris dans le tourbillon d’un logiciel de stimulation émotionnelle, l’artiste fuit la dureté de sa réalité et s’enivre d’une euphorie artificielle. Avant de remonter à la surface. Avec cet opus concept minutieusement travaillé, le toulousain propose une épopée auditive digne du film d’Andy et Larry Wachowski (« Matrix », 1999). Emmené par des pistes interludes qui guident l’écoute, sa musicalité dénotent par une utilisation exigeante, tantôt avant-gardiste, de l’auto-tune. Il articule alors une ambiance vert-obscure qui traverse la haine, l’excitation, la peine et la mélancolie.

La richesse en guise de faire-valoir, Dioscures comme architecte. Le compositeur laisse son empreinte sur douze morceaux et manipule avec brillo les atmosphères dantesques et dramatiques qui parcourent la tracklist. Son association avec le pianiste Sofiane Pamart donne également lieu à des ambiances abouties, poussées à leur paroxysme. En témoigne la mélancolie poignante de NAKRÉ où Laylow se noie dans un chagrin atrophié de vocaux robotiques.

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’album « Trinity » revisité sous forme de conte.

Sans porter l’ambition du texte et du lyricisme, il livre un produit complet qui vibre tout autant avec l’âme de Lomepal, Alpha Wann, Jok’air, S.Pri Noir… Tous invités avec justesse. « Trinity » marque la fin du succès d’estime d’un moderniste. Un accomplissement inespéré, auréolé d’un disque d’or au mois de novembre. Laylow signe ainsi la victoire d’un rap digital encore niché, aux allures d’une nouvelle vague artistique. Blason couleur Digital Mundo.

– Thibaud Hue

« Adios Bahamas » – Népal

Premier et dernier album d’un artiste insaisissable, « Adios Bahamas » marque le début de l’année 2020 par sa fraîcheur. Ce testament musical se démarque de la plume sombre et acerbe à laquelle nous avait habitué jusqu’alors Népal. Comme s’il avait enfin sorti la tête de l’eau après avoir sondé les abysses, le rappeur de la 75e session égraine dans un album aux sonorités claires et mélodieuses, ses principes de vies : apprendre à connaître ses ennemis, ne pas céder à la négativité, faire de sa différence une force… 

À découvrir aussi sur Mosaïque : le décryptage complet de l’album dans un dossier en deux parties.

Avec cet album, salué par la critique, Népal opère une mue intellectuelle et musicale tout en restant proche de ses valeurs. Une évolution qui se retrouve notamment dans le morceau Sundance, ode à l’anticonformisme et à l’art indépendant, produit par Diabi.

– Robin Spiquel

« QALF » – Damso

En préparation depuis près de cinq ans, « QALF » semble sortir des tripes du rappeur bruxellois, au sens propre comme au figuré. Chamboulé par la maladie de sa mère, Damso offre une introspection quasi-complète. De l’absence de son fils jusqu’aux souvenirs d’un passé de galère, l’album s’épanche sur la contradiction d’une vie d’opulence et de ses sentiments troubles, vis-à-vis de ses relations perdues. L’album fait référence à ses origines, tant par ses sonorités (MEVTR), ses lyrics (POUR L’ARGENT) que par ses collaborations (FAIS ÇA BIEN). L’amour est traité dans son côté le plus sombre : sa complexité et la peur viscérale qu’il apporte par instant.

À découvrir aussi sur Mosaïque : le photographe de la cover de « QALF » raconte sa réalisation.

Au terme d’un album riche et varié, l’ultime track INTRO soulève des interrogations chez les damsologues professionnels. Damso sait mieux que quiconque que la fin d’une aventure n’est finalement rien d’autre que le début d’un nouveau périple. Tous les espoirs sont désormais permis pour marquer encore davantage le retour du Dems à la Vie.

– Maxime Guillaume

« Stamina, » – Dinos

« Stamina, », un second souffle, du travail, et surtout une virgule. Alors que le Punchlinovic n’est même plus taciturne, Dinos revient avec un album plus spontané. Moins mélodieux dans son approche, l’artiste n’a rien perdu de ses flows et propose des morceaux toujours aussi denses. Il montre alors une nouvelle fois l’épaisseur dont il a le secret et sa capacité à provoquer de l’émotion en toute simplicité.

Pour la première fois, il invite cinq artistes. Quatre d’entre-eux n’apparaissaient pas sur la tracklist, réservant la surprise à la première écoute de son public. Le featuring avec Nekfeu apporte un relief immédiat et fait écho à leur première collaboration en 2013 (Bouchées triples). Malgré les bonnes performances de Leto, Zefor ou encore Zixko, leurs prestations ne ramènent pas de valeur ajoutée à la direction artistique.

Si l’instrumentalisation montre moins de richesse que sur l’album précédent, elle conserve toute sa cohérence avec une équipe de beatmakers qui lui est coutumière (Ken & Ryu, Chapo, twinsmatic). La boucle de synthé vintage qui rythme sa prestation avec Laylow et la partie de piano de Sofiane Pamart sur 93 mesures sont toutefois particulièrement remarquables.

« Stamina, » signe une nouvelle dynamique de la part d’un Dinos moins clivant et ouvert à un public plus large. En témoigne les titres Je Wanda ou Le Nord se souvient qui cassent avec sa musicalité habituelle. Un virage important mais maîtrisé.

– Amaël Coquel et Thibaud Hue

« LMF » – Freeze Corleone

« La Menace Fantôme » a déjà fait couler beaucoup d’encre. Considéré par beaucoup comme l’album de l’année, Freeze Corleone a frappé un grand coup. Porté par le single à succès Desiigner, le projet était particulièrement attendu.

Avec plusieurs mois de recul, il est clair que « LMF » ne perd pas de sa saveur. Un album pur rap dans la lignée de ce que propose l’artiste. D’Osirus Jack, à Despo Rutti, en passant par Le Roi Heenok ou Alpha 5.20, les nombreux featurings de l’album corrèlent avec l’univers sombre et énigmatique de ChenZen. Une ribambelle de rois sans couronne, réunis pour en élever un autre vers la lumière.

À découvrir aussi sur Mosaïque : Freeze Corleone, en finir avec le succès d’estime ?

Très bien reçu par la critique et par les fans, l’opus n’en reste pas moins limité sur certains points. Il est parfois difficile de se replonger dans le projet, tant l’ambiance proposée par les productions de Flem s’étend sur un nombre important de tracks. La musicalité intense peut parfois sembler oppressante et rebute après des semaines intenses d’écoute. Lyricalement, de nombreuses punchlines se répètent, marquant les limites de l’univers complotiste du rappeur.

Freeze Corleone semble avoir trouvé sa recette, mais va devoir la renouveler pour perdurer dans le temps. Malgré ces réserves, « La Menace Fantôme » demeure l’un des albums les mieux réalisés de l’année. Freeze Corleone propose une direction artistique bien dessinée et singulière. Il affirme alors son nouveau statut d’homme fort du rap français.

– Jules Careau

« Gore » – Lous & The Yakuza

Après plusieurs mois de montée en puissance, Lous & The Yakuza sort son premier projet. Composé de dix titres, « GORE » est un album musicalement très varié dans la forme, mais conserve un fond très cohérent. La jeune belge aborde avec sourire la cruauté humaine et analyse un monde dans lequel la solitude devient son refuge.

Polyvalente, l’artiste n’a pas hésité à user de toute sa palette artistique. Sur des instrumentales lentes ou rythmées, joyeuses ou obscures, Lous s’adapte avec intelligence.

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’analyse du phénomène Lous & The Yakuza, seule dans un monde « Gore ».

Rapidement étiquetée comme rappeuse par la sphère médiatique après la sortie de ses titres Tout est gore ou encore Dilemne, Lous & The Yakuza propose un contre-pied avec un album chanté et mélodieux, où seules quelques phases rappées apparaissent avec parcimonie. Bien produit, notamment grâce à la présence de David Mems, également compositeur pour Damso, l’opus offre une première fenêtre prometteuse sur l’univers de l’artiste. Sombre dans le fond, coloré dans la forme.

– Yassine Ben Amor

« Pour de vrai » – Ichon

EntIchon-nous

Ichon est né il y a trente ans mais vient de commencer à vivre. Dévoilé le 11 septembre 2020, jour de son trentième anniversaire, l’artiste a voulu éteindre ses bougies en délivrant un album personnel sur lequel souffle un vent de liberté. Au cours des 15 morceaux de « Pour de vrai », Ichon voyage sans boussole à la rencontre d’une boucle de saxophone, de clavier ou de notes de piano.

Le projet s’écoute comme on écouterait une symphonie : les yeux fermés en se laissant guider par l’orchestre dont la voix du rappeur est le maestro. Un chef d’orchestre qui ralentit les tempos pour parler d’amour et d’espoir. Une poésie aussi légère qu’authentique, cristallisée dans le morceau Litanie. Moment de suspension solennel où l’artiste ne fait résonner que son timbre, tel un cantique.

Artiste affranchi qui n’hésite pas à se montrer nu dans son clip-métrage d’Elle pleure en hiver, Ichon nous fait danser, rire et pleurer. Parfois, tout à la fois. Un album complet et équilibré qui recèle certainement d’une des plus grandes diversités musicale de l’année.

Eclipsé par l’éclaboussante réussite de Freeze Corleone, « Pour de vrai » s’est vendu en première semaine à 582 exemplaires et rappelle une fois de plus que les chiffres de ventes ne déterminent pas la qualité d’un projet. Il démontre aussi que l’authenticité artistique est une prise de risque autant qu’un besoin viscéral de rester soi-même. Pour de vrai.

– Lise Lacombe

« Atlas » – twinsmatic

« On l’a fait sans auto-tune sur une prod de twinsmatic », cette phase mythique de Damso dans Macarena est un exemple, parmi d’autres, de l’empreinte laissée par les twinsmatic sur le rap français ces dernières années. 

Après le départ de Nadeem, membre du duo beatmaker, c’est à Julian de porter le poids du monde sur ses épaules, tout comme Atlas, le titan grec qui sert également de titre éponyme du projet. Un tour de force réussi grâce à un échantillon diversifié de productions et des collaborations cohérentes. 

Sur des compositions trap qu’on lui connaît bien, il invite SCH, Dinos ou encore Koba LaD qui font rayonner l’opus. Pour autant, il ouvre aussi son spectre à des artistes moins exposés comme Box et Marj qui chante à la fois en anglais et en français. Il parvient aussi à entrer dans l’univers particulier d’Ash Kidd, connu pour ses mélodies et épaulé par la guitare de Waxx.

Pour un album marqué par les transitions harmonieuses entre ses tracks, c’est le projet en tant que tel qui effectue la meilleure des transitions. twinsmatic se renouvelle ainsi en tant qu’artiste solo et s’affirme comme un producteur à part entière.

– Lukas Taylor

« Les derniers salopards » – Maes

Comptant près de 260 000 albums vendus en 2020, Maes a su perdurer dans le temps, tout en progressant. Dans le sillage d’une intro puissante qui absorbe l’auditeur dès les premières notes, l’artiste nous laisse percevoir ses pensées les plus intimes et se montre vulnérable. D’autre part, trois fortes collaborations (Booba, Ninho et Jul) permettent à l’album de prendre plus de poids. Le morceau Dybala en featuring avec Jul, certifié disque de diamant, répond aux attentes avec un single réalisé avec justesse.

Néanmoins, la répétition de ses flows et de ses mélodies lui est souvent reprochée. Maes va certainement devoir sortir de sa zone de confort pour continuer d’attiser la curiosité. Malgré tout, le rappeur a prouvé durant toute cette année, et à plusieurs reprises, que son talent de mélodiste régit une bonne partie de la scène rap actuelle. Il fait indéniablement partie de la cour des grands.

– Imane Lyafori

Les mixtapes

« don dada mixtape vol 1 » – Alpha Wann & Co

Avec une assurance nonchalante, Alpha Wann a souhaité ponctuer l’année 2020 sans ambition apparente. Lettres minuscules, productions minimalistes, déclarations discrètes… Pour le gourou de l’écurie Don Dada, le mot d’ordre est clair : faire dans le détail et la sobriété.

Sur des compostions à la musicalité presque new-yorkaise, le rappeur trouve un juste point de bascule entre des couplets intenses que son public lui connaît bien (la lune attire la mer) et de nouvelles postures, plus mesurées, et non moins techniques (philly flingo, apdl).

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’avis de la rédaction sur la « don dada mixtape vol 1 ».

Avec dix-sept titres et onze invités, Alpha Wann redonne sens au format de la mixtape et laisse la place aux talents des plus installés (Kalash Criminel, Kaaris) ainsi qu’à d’autres rookies en quête de confirmation. S’il se fait un trait d’union efficace entre ses différents featurings, le projet, de part son essence, souffre aussi de performances inégales. C’est le cas des prestations de K.S.A (super swishstyle 2) et Ratu$ (velux), pour qui la marche était sans doute trop haute pour pouvoir user de trois minutes en solo aux côtés de Philly Flingo.

L’occasion est aussi parfaitement trouvée pour recroiser le fer avec son compagnon de fortune Nekfeu, et proposer un match retour à Comptes les hommes (« Les étoiles vagabondes », 2019). Chose faite et pari réussi pour les deux hommes qui troquent le passe-passe pour un refrain chanté et des couplets distincts très bien exécutés. « don dada mixtape vol 1 », la qualité en guise de promotion.

– Thibaud Hue

« Jour avant caviar » – Meryl

Portée par la hype de Wollan ou Béni, Meryl profite du début d’année pour envoyer son premier jet : « Jour avant caviar » et se lance définitivement dans une carrière musicale déjà bien dessinée. Topline pensante pour des têtes d’affiches comme Shay, Niska ou SCH, la jeune femme se consacre à elle-même sur un produit coloré qui ne manque pas d’identité.

À la croisée de ses origines martiniquaises, la rappeuse ne manque pas de mélanger les styles. Pour rebondir sur des productions trap (TCQDOF) et des ambiances zouk aux drums ensoleillés (Coucou), Meryl empreinte à la langue française, mais aussi parfois à l’anglais et au créole.

La chaleur de la mixtape réside aussi dans l’unique collaboration de la mixtape : La brume. La voix cristalline du rappeur et producteur Le Motif se confond avec celle de Meryl sur le refrain et le deuxième couplet du morceau qui rayonne d’une production de Junior Alaprod. Proche des deux artistes, le compositeur, qui signe la moitié des prods du projet, fait alors résonner par deux fois son gimmick et renforce l’impression d’un trio.

Avec caractère, la rappeuse débarque et montre une palette de flows et de technicité prometteuse. Dans l’attente d’une confirmation qui viendra, peut-être, en 2021.

– Thibaud Hue

« À moitié loup » – sean

Entre le mélancolique heureux et le nostalgique radieux, sean est toujours à moitié. Couvert de fourrure, il présente sa première mixtape : « À moitié loup ». Après avoir dévoilé les six premiers morceaux le 10 avril 2020, l’artiste a complété sa tracklist de douze titres deux semaines plus tard.

Un opus double face, à l’image de l’atmosphère de la mixtape, qui balance entre la douceur de Chanson d’amour et l’exotisme de Santa Muerte. Il casse ainsi les premiers traits de son personnage, esquissé sur « Mercutio » (2019) et propose une métamorphose à contre-pied.

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’interview de sean.

Loup enragé et torturé, il laisse entrevoir une lune intense pleine de nostalgie, d’inquiétude et d’émoi. Sur son concept, il expliquait à Mosaïque : « Avec le côté loup, j’évoque le vice et les tentations. C’est le côté animal qui rattrape, qui est instinctif et qui se rappelle à nous dans certaines situations. Je veux parler de la dualité que nous avons tous en nous. Celle du bien et du mal. »

Parfois lisse, parfois rugueux, il confirme aussi sa polyvalence technique. Avec le juste traitement de sa voix métallique et des lignes de chant plus ouvertes, mais pas moins maîtrisées, il bonifie ses performances déjà remarquées.

Comme une catharsis de ses démons intérieurs, sean entrevoie une suite déjà différente. En témoigne son dernier EP : « MP3+WAV », dévoilé en novembre.

– Thibaud Hue

« XXIII : Bilan de vie » – Gianni

Sur ce projet, Gianni fait un bilan introspectif sombre et fataliste. À travers les 12 titres, le rappeur s’acharne à se dépeindre comme un produit de son environnement. Condamné à vendre de la drogue, le cœur blessé et la mort dans la peau, Gianni rejette l’amour. Le seul remède à ses souffrances demeure : l’argent.

Un constat désabusé porté par de belles tournures où le rappeur parvient à transformer ses souffrances en poèmes. L’ambiance planante cloud rap du projet se prête parfaitement aux propos. On notera d’ailleurs la présence sur quatre morceaux du beatmaker Boumidjal, producteur pour Ninho, Damso ou encore Niska.

Sur « XXIII : Bilan de vie », Gianni donne l’image d’un jeune homme animé par l’envie de s’en sortir, s’accrochant aux notes de musique qui finissent en l’air mais retombent dans le déterminisme de son quotidien. Une lassitude qu’il partage avec le rappeur américain Don Toliver sur le morceau De La Hoya, pour la première collaboration du rappeur protégé de Travis Scott avec un rappeur français.

Le thème du deal et de ce qui l’entoure parcourt tout le projet, de manière peut-être excessive puisqu’aucun des douze titres n’est épargné. Gianni se dépeint comme une mauvaise graine devenue fleur du mal. C’est en tout cas une jeune pousse pleine de talent qui devrait s’épanouir dans le jardin du rap français.

– Lise Lacombe

« Jeune CEO » – Le Juiice

À l’image du titre de la mixtape, Le Juiice n’a pas de temps à perdre. C’est avec une arrogance non dissimulée qu’elle débite son flow sur les 10 titres de son projet. Elle démontre en puissance qu’elle est bien la reine de la trap. Sur des instrus quasiment toutes signées Draco, la rappeuse déploie son égotrip en découpant la prod. Une recette bien ficelée et équilibrée par les featurings de la mixtape.

L’artiste a su tirer profit des qualités de chacun de ses invités. Les collaborations sont réussies et bien amenées. Stavo lui offre un banger efficace avec Buvance tandis que Meryl joint son flow antillais sur une zumba redoutable (O NONO). Enfin, Jok’air apporte la note sucrée qui manquait au projet avec Rich sex. Au fur et à mesure de l’écoute de « Jeune CEO », on souhaiterait que Le Juiice puisse varier son flow. C’est heureusement, presque tardivement, que l’artiste sort de sa zone de confort sur les trois derniers titres.

Comme s’il fallait d’abord apprendre à la connaître pour briser la glace, la rappeuse attend la fin pour se livrer et laisser tomber le masque egotrip de la femme puissante et insensible. Le projet s’adoucit et s’émancipe du kick pour des refrains auto-tunés. Le thème de l’amour trouve également sa place sur des sonorités soul et R’n’B. Le Juiice nous fait ainsi miroiter son potentiel et sa capacité à s’affranchir de la trap pour aller vers de nouveaux horizons, plus doux, qui lui vont tout aussi bien.

– Lise Lacombe

Les EP

« Boscolo Exedra » – Luidji

Avec « Boscolo Exedra », Luidji nous offre à la fois une suite à son premier album « Tristesse Business : Saison 1 », ainsi qu’un apéritif pour une deuxième saison éventuelle.

Sur ce projet, Luidji change de décor mais pas de recette. En invitant son idylle du moment sur la Côte d’Azur, il prouve encore une fois son attache à l’eau, thème omniprésent sur son premier album. Une attache renforcée par le titre du troisième morceau de l’EP : Sirène. Le temps d’une saison estivale, le rappeur coupe court à sa frénésie sentimentale de peur de se replonger dans ses mauvaises habitudes. Conscient de n’être pas encore guéri de ses maux.

À découvrir aussi sur Mosaïque : le décryptage de la place de l’eau dans son premier album : « Tristesse Business, Saison 1 ».

Luidji s’ouvre aussi davantage musicalement. En témoigne, les apparitions discrètes d’Astrønne et de Nemir sur le projet et la confiance donnée à Ryan Koffi pour la production du projet.

Si « Boscola Exedra » est une première réponse à ses tourmentes, Luidji nécessite un soin plus profond. Sur l’outro de l’EP, il discute avec la même femme présente sur l’intro de Veuve Cliquot, une vieille amie de son père, qui lui propose de suivre une thérapie afin de se débarrasser de ces problèmes relationnels. « Tristesse Business : Saison 2 » sonnera-t-il l’heure de la guérison ?

– Lukas Taylor

« Lotus » – SONBEST

Du cloud à la trap, du kick aux refrains chantés, la maturité du rappeur originaire de Colmar dénote. Symbole d’un rap qui repousse les limites de ce qui le caractérise, « Lotus » de SONBEST propose une esthétique fine et introspective. À Mosaïque, le rappeur explicitait : « Le lotus, c’est la fleur de l’espoir. Elle pousse dans les marécages et ça ne l’empêche pas d’être une belle fleur, malgré son environnement. »

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’interview de SONBEST.

Un deuxième EP prometteur, accompagné de visuels conceptualisés (Agonie, XO), et d’une production sur mesure enrichie de sound design.

– Thibaud Hue

« Alt F4 » – Swing

Deux ans après son premier projet solo « Marabout », Swing est de retour avec un style épuré et un phrasé plus chantant. Un EP compact, sept titres seulement, porté par des instrumentales planantes et percutantes signées PH Trigano, Crayon, Duñe, Twenty9 ou encore Krisy. Côté voix, le Bruxellois a fait le choix de la complémentarité en allant chercher la douceur d’Angèle sur S’en aller et le timbre cassé de Némir sur Indélébile.

Un projet concis, dans lequel Swing évoque pêle-mêle le racisme, la mélancolie et ses sacrifices avec la légèreté dont il a le secret. Cohérent, jusque dans son imagerie. Six clips réalisés par le même duo Maky Margaridis & Louis Lekien du collectif Bleu Nuit, dont quatre en plan séquence fixe. Un projet maîtrisé de bout en bout. 

– Robin Spiquel

« Ëpisode 0 » – Sopico

En mai 2020, Sopico dévoile son cinquième projet : « Ëpisode 0 », deux ans après son premier album « YË ». Une collection de morceaux aux couleurs variées et singulières, marque de fabrique du rappeur parisien.

L’EP s’ouvre sur Atterrir, une porte d’entrée vers un univers planant, composé de notes légères, transportant l’auditeur hors du temps. Pour donner naissance au projet, l’artiste a voyagé, s’imprégnant des cultures pour ouvrir le champ musical des possibles.

À découvrir aussi sur Mosaïque : Sopico, vers l’acoustique et au-delà.

Tous reliés entre eux, les septs morceaux peuvent être lus comme un seul et unique titre, un seul et unique voyage : « Si les gens me disent, Ëpisode 0, c’est mon morceau préféré, je serai trop content », confiait-il à Clique.

L’artiste reste fidèle à une formule qu’il maîtrise parfaitement : des textes délivrés sur un ton doux et mélodieux qui peut s’apparenter à une berceuse. « Ëpisode 0 » est une bouffée d’oxygène dans un quotidien anxiogène.

– Imane Lyafori

2020 c’était aussi…

« Cercle Vertueux » – Deen Burbigo

Trois ans et demi après un « Grand Cru » qui a bien mûri jusqu’à être certifié disque d’or, Deen Burbigo revient le 6 novembre 2020 avec « Cercle Vertueux ». Sur le projet, l’ex-membre de L’Entourage n’a fait que peu, si ce n’est aucun compromis artistique, en faisant ce qu’il fait le mieux : rapper. Il parvient à servir 15 titres dans lesquels sa plume aiguisée et sa recherche permanente de rimes se font ressentir sans tomber dans la redondance grâce à des variations d’instrumentales et de flows. Si les featurings avec Némir ou Alpha Wann apportent une touche de diversité, des clips travaillés et originaux viennent sublimer un projet déjà très solide.

– Yassine Ben Amor

« Nø future » – WIT.

Entre le pessimisme et le fatalisme, le rappeur entrevoie des lueurs sombres : celles du futur. Dans cette « sale époque » (Falcon) sans solution qui se profile, Wit. ressent « la misère du monde ». De l’intensité, de la noirceur, des couplets étouffants comme sur Ailleurs ou des refrains chantonnés et teintés d’auto-tune comme sur Proz. Tout en maîtrise, « Nø future » est une promesse tenue et prometteuse. Loin d’une consécration, l’artiste a d’ailleurs précisé que ce projet n’était qu’une étape pour avancer. Désormais, place au futur.

– Thibaud Hue

« Silver Tej » – Tejdeen

2020, c’est l’année de l’éclosion d’un artiste encore discret mais qui attire les regards en coulisses. Rappeur et beatmaker, Tejdeen débarque et prouve son assise musicale. À travers des rythmes lancinants et une auto-tune grésillante mesurée, il développe une ambiance classieuse qui mêle mélancolie, tentations amoureuses et égotrip.

À découvrir aussi sur Mosaïque : le décryptage du premier EP de Tejdeen.

Harmonieux, c’est en tout cas ce que laisse penser le premier jet du rappeur lyonnais et ses visuels, signés Augure. Même constat pour son deuxième projet, « Golden Tej », sorti au mois de novembre.

– Thibaud Hue

« Ma vie n’est pas un film II » – Infinit

Le kickeur de l’écurie Don Dada Records sort le grand jeu avec un opus taillé de phrasés denses et orné de multisyllabiques affinées. En constante progression, il répond aux attentes et renoue avec une école classique et un rap brut. Sans fioriture. Références et rimes rebondissent sur des prods de JayJay, accoutumé au style minimaliste d’Alpha Wann, d’ailleurs présent sur deux morceaux. Deen Burbigo et Gros Mo viennent également se fondre au projet avec justesse. Bilan : Infinit’ progresse, épure et achève de convaincre.

– Thibaud Hue

« La vie augmente Vol .3 » – Isha

Un durag sur la tête, Isha réussi le pari de Décorer les murs avec des titres plus mélodieux que dans les deux volumes précédents de sa trilogie. À l’aide d’une plume toujours aussi précise qu’inspirée, le rappeur offre le poétique Les Magiciens. Il retrace l’histoire coloniale du Congo à la manière d’un conte. Il y évoque les souffrances d’un peuple pris au piège de la « magie » des colons sur une prod aux sonorités joyeuses, perturbée par la monstruosité du récit. Mention spéciale pour le featuring avec Dinos où les deux « paroliers fauchés » se retrouvent pour rejeter la posture de l’Idole. « Tout le monde dit qu’j’vais cer-per », rappe Isha dans l’outro. Une prophétie qui pourrait se réaliser avec la sortie de son nouvel album en 2021.

– Amaël Coquel

« Première partie » – Le Motif

À la suite de sa série Un son par jour, Le Motif sort « Première Partie », un EP composé de 8 titres. S’il est une révélation en tant qu’interprète, Le Motif est loin d’être un novice dans le rap game. L’artiste belge est à l’origine de gros succès, en tant que beatmaker, tels que Mobali (Siboy, Damso, Benash) ou encore Liquide (Shay, Niska). C’est sans doute ce qui explique la qualité de ce projet : une essence dans la musicalité et un travail minutieux. Chaque morceau dégage sa propre énergie et trouve un écho chez l’auditeur.

– Imane Lyafori

« Rage » – 7 Jaws & Seezy

Fruit d’une collaboration entre le rappeur alsacien 7 Jaws et le producteur Seezy, la mixtape « Rage » est parue le 21 Février 2020. Projet collaboratif de 10 morceaux, 7 Jaws innove avec ce nouveau projet. Il propose en effet une mixtape musicalement très variée, d’ambiances turn-up (Turbo S et Block), aux morceaux plus intimes (Accro, C’est Promis) en passant par de belles démonstrations techniques (Par Ici). Très efficace en refrain, le projet est accessible, avec une auto-tune bien léchée et une plume touchante. Réussite commerciale, cette mixtape présage du très bon pour la suite. 7 Jaws a d’ailleurs annoncé un premier album pour 2021.

– Jules Careau

« EP901 » – Nixfé

Rappeur encore peu connu, Nixfé a le potentiel pour faire parler de lui. Avec son premier projet « EP910 », sorti le 18 septembre 2020, Lonny a  dévoilé sa (double) personnalité et son identité artistique. L’EP dénote par sa cohérence minutieuse jusqu’au nombre de ses titres : six pour le mois de juin, son mois de naissance, mais aussi en référence au diable pour un artiste qui se sent « aussi pur que vicieux ».

À découvrir aussi sur Mosaïque : l’interview de Nixfé.

Nixfé mise sur un projet abouti avec lequel il déploie une palette large et raconte une histoire qu’il nous avait partagé lors de sa première interview.

– Lise Lacombe

« HORION » – Rounhaa

Alors que tous les artistes émergents ont préféré opter cette année pour des projets courts, Rounhaa débarque en novembre avec une tracklist de 16 morceaux. Un format long et osé. Le projet n’est ni tout à fait un album, ni tout à fait une mixtape. À l’image de la constellation Orion qui regroupe des étoiles pour se dessiner sur la voûte céleste, Rounhaa propose un ensemble des couleurs qui constituent sa palette artistique.

Rounhaa parvient à nous transporter dans son univers grâce à son grain de voix joliment rocailleux. Au cours de son voyage solitaire, l’artiste a trouvé sur sa route le rappeur Khali, autre affiche de la scène rap émergente. Si « Horion » aurait mérité d’être épuré de quelques morceaux, l’artiste fait le pari du passionné.

– Lise Lacombe

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Sa majesté le rap : l’héritier JAY1

À cheval entre le royaume du grime et celui de la drill, un jeune héritier se démarque du reste des courtisans : JAY1. Loin de Londres, chef-lieu du rap britannique, le rappeur s’est enraciné au Nord-Ouest du pays, à la frontière des terres galloises.

Started from the bottom

Jason Andrè Juami est un jeune artiste né le 27 Janvier 1997. Il grandit dans le Nord de Londres, dans le quartier d’Enfield et s’exile au cours de sa jeunesse dans la région des West Midlands, à Conventry. D’origines jamaïcaines et congolaises, il commence à gratter ses premiers textes à 16 ans. Décrit comme un jeune homme à la personnalité audacieuse et assurée, il se démarque par sa versatilité artistique, s’adaptant aux productions drill et dancehall, jonglant entre lyrics sans-filtres et paroles laconiques.

Comme beaucoup d’autres de ses compères, JAY est fan de football. Joueur amateur pendant ses années lycées, il finit par délaisser le cuir du ballon pour la grille du micro, tout en gardant une accroche dans le milieu sportif. Récemment, son morceau Flex a d’ailleurs été retenu dans la tracklist officielle du jeu-vidéo FIFA 21. Lors d’une opération avec la marque de bière Budweiser, il rencontre le joueur international anglais de Leicester, City James Madison. Les deux « artistes » échangent sur leurs goûts musicaux, JAY1 déclare alors avoir une préférence affirmée pour Stormzy et Dave dans le game anglais.

Le jeune londonien commence à rapper sous le pseudonyme de Young Jay. Rapidement, il délaisse ce premier nom de scène pour devenir JAY1, suite à son arrivée près de Birmingham, en 2016. Une fois n’est pas coutume, le début de son ascension s’effectue sur YouTube. Il laisse aux auditeurs la chance d’entrevoir ses talents de driller lors du freestyle Hardest Out. Son premier succès majeur survient sur la chaîne GRM Daily (équivalent anglais de Daymolition) avec son freestyle That’s My Bae, totalisant aujourd’hui 1,2 millions de vues.

Il signe d’autres performances sur la plateforme, brisant ses records personnels les uns après les autres. Son premier projet « One Wave » compte aujourd’hui plus de 100 millions de streams sur Spotify avec deux titres placés dans le top 20 des UK charts. Le Coventry boy est depuis devenu partenaire d’Amazon Music et tease un second projet prévu pour janvier 2021.

Tea time

Sa carrière juvénile ne lui a pas encore permis de remplir le Stade Wembley ou de soulever la foule du festival de Glastonbury. Néanmoins, l’étoile montante britannique peut se targuer de succès précoces, dont son track Your Mrs. Composé par GRM Records, sur son premier EP « One Wave » (2019), le morceau explose, se place à la 18e position du classement britannique et compte aujourd’hui plus de 13 millions de vues sur YouTube.

Au-delà du simple phénomène artistique, le retentissement de cette production s’exprime également sur les réseaux sociaux. La punchline « I’m taking your Mrs, nah, brudda, I’m joking » (Your Mrs) devient alors un gimmick remarqué, largement repris de manière humoristique sur Twitter.

The crown jewels 

Dans un court documentaire d’une dizaine de minutes, JAY1 invite le public dans les backstages de son « One Wave Tour », performé en 2019. Plusieurs intervenants prennent la parole, allant de son manager à son responsable merchandising. Son entourage s’exprime alors tour à tour sur les raisons de son succès. Certains l’expliquant par sa force de travail et son besoin de challenge face aux critiques, d’autres par sa production musicale constante et régulière.

Au niveau des featurings, JAY1 privilégie la qualité à la quantité. Seul le jeune rappeur londonien Hakkz se trouve sur la liste des invités, sorte de mise en avant bienveillante d’un rookie qui pourrait faire parler de lui dans les mois à venir en outre-Manche. Avec cinq producteurs alignés, dont Nastylgia qui a notamment collaboré avec le drilleur Headie One sur son album « Music x Road », le projet prouve une certaine cohérence rythmique. L’artiste sort alors de ses beats saccadés et joue sur les temps de pause, avec des samples froids et électriques. Il progresse aussi vers des mélodies plus souples.

À découvrir aussi sur Mosaïque : Le prince Headie One.

Si le format EP de « One Wave » ne permet pas au rappeur de laisser une large place aux textes introspectifs et sonne davantage comme une juxtaposition de productions, il évoque dans l’intro ses relations passées qui ont empruntés des chemins de travers, finissant pour certains dans l’allée des embrumes. Il n’oublie pas d’inclure une dose suffisante de testostérone pour sortir les muscles et montrer sa vaillance vis-à-vis de ses détracteurs et l’attirance qu’il suscite auprès de la gente féminine (Mocking it, Yours Mrs). Il se confie d’ailleurs sur la place qu’il accorde à ces dernières dans son quotidien, malgré le temps manquant et les attentions parfois rares (Becky, Tropical Love).

Dans son second projet annoncé pour janvier 2021, JAY1 aura l’opportunité de mettre son talent au service de thèmes plus profonds et plus personnels. Le chemin vers la couronne et le succès est toujours semé d’embûches, mais le jeune de Coventry semble armé pour les batailles à venir. La prochaine terre à conquérir serait-elle celle de l’introspection ?

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« don dada mixtape vol 1 » – L’avis de la rédaction

Vendredi 18 décembre sortait la « don dada mixtape vol 1 ». Le technicien Alpha Wann dévoile dix-sept titres autour desquels il réunit Nekfeu, Kaaris, Infinit ou encore Kalash Criminel… Tel un chef d’orchestre, il mène à la baguette une tracklist rap sans concession. Couleur Don Dada. La rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet et donne son avis.

« Le projet respire une aisance déconcertante »

C’est avec une assurance nonchalante qu’Alpha Wann débarque en cette fin d’année sans rien avoir à prouver. Sans même essayer de l’être, la « don dada mixtape vol.1 » se place instantanément parmi les meilleurs projets de l’année. Projet sur lequel Philly Flingo fait le pari de proposer 17 morceaux. Un nombre souvent effrayant lorsqu’il est porté par d’autres artistes. Mais le rappeur a fait le choix judicieux de titres courts dont l’ensemble s’écoute en 46 minutes et 19 secondes. Le projet se montre très équilibré et respire une aisance déconcertante au regard de sa complexité technique. Alpha Wann redonne sens au format de la mixtape tout en imposant son attitude. Une stratégie payante puisque le projet cumule plus de 13 000 exemplaires vendus en trois jours. À l’image de l’artwork de la très belle pochette réalisée par Rægular, le cavalier Phily Flingo ne fait que passer mais en brûlant tout sur son passage. 

– Lise Lacombe

« Alpha Wann a sorti le grand jeu »

Dans l’ombre depuis tant d’années, Alpha Wann brille désormais. Revenant à l’essentiel avec l’utilisation de minuscules pour le nom de ses titres. Épaulé par certaines productions fracassantes, comme celle de FREAKEY! sur fahrenheit 451, Alpha Wann a sorti le grand jeu sur cette mixtape avec des collaborations aussi sensées que surprenantes. L’artiste a eu l’audace de réunir avec justesse plusieurs de ses proches ainsi que des nouvelles révélations comme Veust et Ratu$, mais aussi des grosses têtes d’affiche du rap français comme Kaaris, Freeze Corleone et Kalash Criminel. La meilleure collaboration reste san andreas entre Nekfeu et Lesram, rappeur malheureusement oublié depuis la fin du Panama Bende. Sur ce projet, Alpha réaffirme sa place parmi les meilleurs rappeurs français. Tout en se faisant le trait d’union entre plusieurs courants du rap français.

– Lukas Taylor

« Des prestations de la plus épurée à la plus sombre »

Il suffit de regarder la flamboyante cover réalisée par Rægular pour comprendre l’âme du projet. Ce premier volume nous offre des prestations de la plus épurée avec mitsubishi à la plus sombre avec ny a fond. 17 titres, 12 rappeurs différents dont un Alpha Wann qui ne cesse de s’améliorer : « Je suis là pour passer un stade ». Une écoute très intense qui ravira tous les aficionados de rap sans fioriture. Comme il le dit si bien dans carrelage italien : « C’est mieux d’s’hydrater parce que là, ça va être du sale ». Sans hésiter, la « don dada mixtape » est un des coups de cœur de l’année.

– Amaël Coquel

« La qualité en guise de promotion »

Alpha Wann définit bien le crédo de cette « don dada mixtape », sortie en indépendant. Le boss de l’écurie dévoile un projet éclectique, marqué par des featurings et solos variés, truffés de lyrics marquantes. La mixtape joue parfaitement son rôle de promoteur de label, mettant en lumière des artistes moins connus du grand public. Entre quelques piques salées à Skyrock, des featurings déjà anthologiques (aaa, ny à fond) et des démonstrations techniques signées Philly Flingo, le projet conclut brillamment cette belle année musicale. La qualité en guise de promotion. Une mixtape qu’on a déjà hâte de digérer afin d’en tirer de plus concrètes analyses. Mention spéciale : trapchat pour l’ambiance, aaa pour la connexion Flingue & Feu, fahrenheit 451 pour les références culturelles.

– Jules Careau

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Sa majesté le rap : l’héritière Little Simz, étoile montante

Sur la scène rap britannique, une nouvelle génération se dessine. Les héritiers au trône mélangent les genres. En tête de ce cortège talentueux : Little Simz. À 26 ans, l’artiste marche dans les pas de la grime et s’inspire de d’autres styles pour former un rap expérimental unique.

Started from the bottom

La jeune Simbi Ajikawo est née à la fin du mois de février 1994, dans un quartier londonien du nom d’Islington. De sang nigérian par sa mère, elle grandit sous l’influence des Missy Elliott, 2Pac et autres Jay-Z. Fan des gunners d’Arsenal, elle commence à gratter ses punchlines dès l’âge de 9 ans.

Surnommée « Bars Simzson », elle est confrontée au début de sa carrière à l’appréhension d’un milieu masculin, ne prenant pas au sérieux les velléités artistiques d’une jeune fille. Face à l’injustice, Little Simz trouve le remède : rejetée par plusieurs labels, elle décide de créer le sien : Age 101.

Dans une interview accordée à Mouloud Achour dans l’émission Clique, elle dévoile une personnalité sensible et émotive. Elle déclare d’ailleurs : « Le rap m’a sauvé », et évoque l’influence de Lauryn Hill, une artiste hip-hop américaine. L’éclectisme de ses goûts ne s’arrête pas ici. Little Simz confesse rejoindre les bras de Morphée en écoutant les mélodies mélancoliques de James Blake. De ses inspirations naît un rap expérimental, mêlant la grime, le jazz, le funk, le dubstep ou encore la soul.

Simbi est une artiste prolifique. Quatre mixtapes et cinq EP. Tout commence en 2015. À l’occasion de la cérémonie des BBC Worldwide Awards de la même année, présentée par Gilles Peterson, « Lil Simz » est couronnée par le Breakthrough Artist of the Year, équivalence britannique de la révélation de l’année. Le phénomène est lancé. Quelques mois plus tard, elle diffuse son tout premier album, « A Curious Tale of Trials + Persons ».

Après son second album, « Stillness in Wonderland », c’est en 2019 que la consécration arrive. Son troisième projet « Grey Area » est nommé au Mercury Prize et se voit décerner le trophée IMPALA de l’album indépendant européen de l’année. Elle rejoint en même temps le top 30 des personnalités de moins de trente ans qui ont marqué l’année 2016. Preuve d’une aura qui se propage au-delà de sa fanbase, elle se dit « choquée que cela arrive aussi vite dans sa carrière »

Tea time

Juin 2015, BBC Radio 1. Mistajam, présentateur du show éponyme, reçoit Kendrick Lamar. Invité de poids, le rappeur californien se livre jusqu’à ce que le temps se suspende sur un nom : Little Simz. Pendant quelques minutes, le rappeur ne tarit pas d’éloges concernant la jeune londonienne : « Little Simz… Je ne sais pas si tu as entendu parlé d’elle. En ce moment, c’est celle qui tue le plus et je devais la mettre en avant. Je lui souhaite beaucoup de succès. J’ai pu la rencontrer une fois mais c’était bref. […] Vraiment, elle est incroyable. » La rappeuse est alors propulsée sous les projecteurs.

The crown jewels 

Embarquement imminent pour le second album de Little Simz, sorti en décembre 2016 : « Stillness in Wonderland ». Bienvenue au pays des merveilles. Pour ce projet, elle réalise un court métrage et une bande dessinée spéciale. Une créativité détonnante pour dessiner les traits d’un univers auquel elle voue de l’attachement. Elle déclare même « avoir toujours été dans une sorte de pays des Merveilles ».

Le comic book est réalisé conjointement avec l’écrivain Eddie « Versetti » Smith et l’illustrateur McKay Felt. Dans cette œuvre dystopique, les hommes sont collés à leur écran de téléphone, s’abandonnant au pouvoir de la technologie pour les guider. Un monde des merveilles aux allures de cauchemar, répulsif pour beaucoup et notamment Little Simz, qui déclare qu’elle « ne pourrait vivre éternellement dans un tel monde. À sa façon, ce monde vous dévore. »

Autour de cet opus, elle organise aussi un mini-festival, niché dans le RoundHouse’s Rising Festival londonien : le Welcome to Wonderland – The Experience. Divisé entre une exposition artistique et une performance lyrique, l’évènement regroupe de nombreux artistes autour de la MC britannique, en présence de Rapsody, Ari Lennox ou encore Vanjess. Une programmation éclectique, à l’image de son album.

Du reggaeman jamaicain Chronixx, jusqu’à la chanteuse américaine Syd, en passant par les icônes du grime britannique Chip et Ghetts, « Lil Symz » offre des tons différents à chaque morceau qui recoupent la diversité des thèmes qu’elle aborde.

Habitée par l’envie de s’enfuir aux pays des Merveilles pour suivre son propre « lapin blanc », Little Simz confesse vouloir fuir le monde réel. Tout comme le jardin de la Reine de Cœur, elle explique que « l’industrie musicale est un labyrinthe, dont les lignes sont troublées entre la réalité et l’imaginaire. Fuir la réalité pour s’épargner les déviances sociétales que sont le racisme et le sexisme ». Elle évoque ces sujets dans le titre LMPD.

Pour affronter les difficultés de la vie, la rappeuse souhaite quelqu’un près d’elle pour l’accompagner, comme elle l’exprime dans le morceau Shotgun. Tout en restant lucide face à l’aspect toxique que peuvent revêtir les relations dans Poison Ivry. Néanmoins, au risque de s’égarer dans le labyrinthe de ses sentiments, Little Simz ne veut pas d’une vie de solitude. Perfect Picture, Low Tides et No More Wonderland marquent son retour à la vie réelle. Le pays des Merveilles, malgré sa beauté, demeure éphémère. Tel un rêve.

La couverture de l’album boucle la cohérence du projet. D’abord au centre : le visage de Simbi. Les yeux fermés témoignent de l’aventure onirique (ou cauchemardesque) dans laquelle elle est plongée. Le toboggan en colimaçon rappelle celui que l’héroïne du pays des merveilles empreinte à l’œuvre de Lewis Carroll. Les champignons et les lapins renvoient aussi à la fiction absurde. Le « Gherkin » (un building en forme de « cornichon ») de la City londonienne situé derrière rappelle le lieu de naissance de l’artiste.

À neuf ans, la jeune artiste avait rédigé dans sa première chanson : « Achieve, achieve, achieve » (« Réalise, réalise, réalise »). À 26 ans, elle a déjà réalisé ses rêves. Si Little Simz n’est pas la Reine de Cœur, elle est bel et bien un As.

A découvrir aussi sur Mosaïque : Le roi Skepta, sensei du grime.
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Sa majesté le rap : roi Skepta, sensei du grime

Le grime britannique possède son ambassadeur en la personne de Stormzy. Mais le rappeur est un héritier du digne père fondateur du mouvement : Skepta. Au tournant des années 2010, l’artiste originaire de Tottenham a su redonner vie au grime, qui est alors, au bord de l’essoufflement.

Started from the bottom 

Pionnier du style grime, il est présent sur la scène britannique depuis le début des années 2000. Joseph Junior Adenuga, aka Skepta. Une fois n’est pas coutume, le rappeur d’origine nigérienne est né le 19 Septembre 1982, dans le quartier londonien de Tottenham. Il grandit au sein d’une fratrie de quatre enfants, dont deux d’entre eux connaissent également la lumière des projecteurs : son frère Jamie, alias JME, rappeur et producteur connu dans la Perfide Albion, et sa sœur Julie, présentatrice radio.

Famille atypique, pour un parcours qui l’est tout autant. Le rappeur londonien s’essaie tout d’abord en tant que DJ, avec le collectif Meridian Crew, au début des années 2000. Diffusé sur les ondes des radios pirates, le groupe se fait un nom sur la scène underground britannique, avant de se séparer. C’est alors que Skepta entame son ascension, vers les sommets de la grime et du rap UK. 

Avant d’aller plus loin, point définition : le grime, what is it ? Il s’agit d’un courant créé en Angleterre, au style agressif, intense, mêlant des influences afro et dancehall. Suite à diverses affaires et amalgames effectués entre violences de rue et agitation musicale par les autorités, le grime s’essouffle petit à petit… Jusqu’à ce que Skepta survienne pour raviver la flamme au début des années 2010. D’abord avec son projet « Blacklisted » (2012) qui, malgré un écho médiatique moindre, lui permet de se placer sur la scène britannique, avant l’exposition inédite que lui apporte son quatrième projet, « Konnichiwa » (2016).

Tea time

Avec Skepta, tout est une affaire de projets. Comme il le dit dans le track Back Then, sa mixtape « Blacklisted » a fait l’effet d’une bombe sur la scène rap : « My last mixtape was a game changer. » Véritable accélérateur de particules, il permet au grimer de se positionner en tant que MC incontournable du royaume, malgré un engouement limité à l’international.

Les chiffres obtenus dans les ventes anglaises n’établissent pas de record d’écoutes pour le rappeur de Tottenham. Le top classement du projet est enregistré à la soixante-douzième position. Mais avec Skepta, l’essentiel est ailleurs.

Avec cette mixtape, l’artiste ravive la flamme du grime, partiellement éteinte suite à l’émergence de nouveaux styles, concurrents directs, qui avaient presque réussi à faire taire les porte-paroles de cette mouvance. Skepta aka Monsieur Joseph Junior Adenuga parvient, avec « Blacklisted », à s’adouber égérie de ce courant. 

The crown jewels 

Avant-dernier album de la discographie de Skepta, « Konnichiwa » est, au moment de sa sortie, l’album de grime le plus vendu de tous les temps, avec un total de 190 000 copies vendues au Royaume-Uni en septembre 2019. Les critiques sont unanimes, les distinctions pleuvent. Consécration ultime, il remporte le Mercury Prize, récompensant le meilleur album britannique de l’année, treize années après le sacre de « Boy in da corner », de son ami Dizzee Rascal. 

Skepta donne du relief à son projet par la présence de multiples artistes, apportant tous leur signature à cet album. Il choisit d’incorporer des figures importantes du grime comme Chip ou Wiley, proche de son univers, à l’instar des membres de son label Boy Better Know (Shorty, Frisco, Jammer) ou des artistes émergeant de la scène rap comme le rookie Novelist ou la chanteuse Fifi Rong. Preuve de son nouveau statut, Skepta partage d’ailleurs le mic avec Pharell Williams sur le track Numbers.

Le nom du projet fait écho au langage japonais, tout comme la composition de la cover rappelle le drapeau nippon : le timbre avec de fines bandes verticales et les tampons « London » et « First Class » avec des couleurs rouges et blanches en fond. Telle une carte de voyage, prêt à embarquer vers le pays du Soleil levant, Skepta évoque son besoin d’évasion. L’artiste londonien présente d’ailleurs son projet pour la première fois en live à l’occasion d’un concert à Tokyo, en 2016.

Avec ce projet, Skepta propose un album contestataire, anti-système, sonnant comme un cri de rage, au nom d’une population défavorisée et délaissée depuis longtemps par les institutions. Les flows rapides, la profusion de bangers, les productions éclectiques donnent un cachet à cet album et marquent musicalement toute la dichotomie qui le compose. Symbolisant la remise en scène du grime, il s’agit également d’un aboutissement complet pour Skepta, qui se livre sur ses sentiments amoureux, familiaux et amicaux.

Cette variété musicale corrèle avec les thèmes abordés. Le banlieusard londonien montre une version agressive et déterminée de son personnage, où il aborde sa soif de revanche (Lyrics), l’acharnement quotidien pour développer son œuvre et se placer au-dessus du reste du game anglophone (Man). Malgré cela, il se livre sur ses failles et ses faiblesses, sur l’amour de sa vie (Text me back), sa gestion de la pression vis-à-vis des médias (Numbers) ou encore de sa volonté de voir la fierté dans les yeux de ses proches.

Le grime anglais était endormi, tel un ancien jukebox laissé à l’abandon au fond de la salle, couvert de poussière. Skepta a sorti le plumeau et le balai pour rebrancher la machine, mettant les premières pièces pour faire à nouveau briller ce style si entraînant. 

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Il était une fois « Taciturne »

29 / 11 / 2019 

La lumière des projecteurs éclaire les quelques milliers de personnes venus le voir. Le public s’est déplacé ce soir pour son premier concert dans cette salle. Paris. L’Olympia. Jules jette un regard dans la fosse. Elle n’est pas venue. Le sourire d’une brune au premier rang lui rappelle le sien. Leur rencontre au quartier. Cinq ans plus tôt. Les 4000. La Courneuve.

29 / 11 / 2014

Comme chaque soir, Jules l’attend dans sa doudoune Northface alors que le froid à peine perceptible de l’automne s’installe. Amina est venue le chercher en bas de la barre Robespierre. Depuis trois ans, Jules s’est lancé dans le rap. Il écrit nuit et jour sans s’arrêter. Avec elle à ses côtés, il veut conquérir le monde de la musique. Ses études à elle lui permettent de toucher des revenus.

Pour qu’il s’offre les tenues de ses premiers clips, elle lui a prêté un peu d’argent. Comme sur la planète Namek, leur idylle ne connaît pas l’obscurité. Ensemble, ils imaginent l’avenir : lui sera disque de diamant, elle, juriste de renom. Sur le toit du bâtiment Robespierre, un soir de nuit étoilé, ils se le sont promis : « On fera la guerre devant les panneaux de ma rue. On fera l’amour sur les anneaux de saturne. » Souvent, Jules se répète qu’elle est complètement folle pour aimer quelqu’un comme lui. Ils se parlent tous les jours, se voient tard le soir. Souvent, ils se retrouvent dans sa voiture pour un rendez-vous ou au MacDo pour un dîner aux chandelles. L’amour leur suffit. Ils sont miséreux mais heureux. Ils se sont promis la lune et de quitter le bitume.

En quelques mois, leur histoire prend l’eau à mesure que Jules peine à rencontrer le succès tant attendu. Il perd toute motivation. Affalé sur son canapé à tirer sur son joint, il passe des heures à écouter le dernier album de Booba mais n’écrit plus. Ses doutes le plongent dans des songes que seule la nuit lui autorise. 

Un soir, lassée, de le voir se morfondre, Amina lui demande : 

« Mais qui es-tu ? Je te reconnais plus depuis quelques temps. » 

Jules se prend la tête dans les bras, la regarde fixement, l’œil hagard : 

« Je suis perdu. En ce moment, j’ai plein de questions : Où je suis ? D’où je vais ? D’où je viens ? Je sais pas si tu peux comprendre. »

« Il ne faut pas que tu te laisses abattre par tout ça. Tu travailles dur. Tu as besoin de t’y remettre. »

« Je ne sais pas. J’irai mieux si je commençais à boire.»

« Non, tu iras mieux quand tu recommenceras à y croire. »

Désabusé, Jules lui rétorque dans un soufflement : 

« Mais qu’est-ce que tu connais de la rue, toi ? Qu’est-ce que tu connais-tu de mon vécu ? Je viens de La Courneuve, la où même la pluie ne tombe plus. » 

« Jules, le bonheur pour toi, il est possible. Tu vas t’en sortir. Tu es différent. Le destin a autre chose pour toi. Je le sais. Garde espoir. »

« Justement, le problème du bonheur, c’est peut être l’espoir. Et moi, le problème de ma vie, c’est les roses noires. »

« Je sais que c’est dur. Je comprends mais tu as encore beaucoup à accomplir. Fait moi confiance. »

« Tu ne comprends pas. Je n’ai plus peur de la mort, j’ai juste… Peur de la vie. »

Un tremblement dans la voix, Amina détourne les talons : « Je suis désolée Jules. Je peux pas continuer comme ça. Tu m’en demandes trop. Quand je suis avec toi, je me sens comme si…comme si… j’avais une arme sur la tempe. »

29 / 11 / 2019. 

21h.

Alors que le public scande : « Dinos ! Dinos ! Dinos ! », les derniers mots d’Amina résonnent encore dans sa tête. Elle n’est pas venue. Aujourd’hui, Jules a tout ce dont il a toujours rêvé. Tout ce dont ils ont toujours rêvé. Pourtant, la nuit, impossible de trouver le sommeil. Il repense à la dernière fois et entend inlassablement sa voix dans ses oreilles : « À la dérive, à la folie, un peu, beaucoup, à l’agonie. »

Le succès les a éloigné. Ceux pour quoi ils se battaient ensemble a fini par les séparer. Jules a depuis fermé la porte de son cœur. Persuadé que l’amour existe mais pas pour lui. Il gravit les marches qui l’amèneront sur la scène, un masque posé sur le visage. Derrière son sourire imparfait, Jules crie : « Au secours ». La salle est pleine mais son cœur est vide.

23h. 

Jules quitte la scène. Le public a su, le temps de quelques chansons, adoucir ses peines. Mais ce soir comme chaque soir, il rentrera au studio pour murmurer ses confidences à l’oreille de Pro Tools. Pour oublier, il écrit toujours plus. Sa thérapie se fait sur des accords. Pourtant, depuis qu’Amina est partie, c’est la première fois qu’il a peur avant d’aller au studio. Souvent – tout le temps – il pense à elle, à cette fatalité de la vie. Ils pensaient un jour se revoir et ne se sont jamais revus. Depuis, Jules ne veut plus jamais rien prévoir car rien ne se passe jamais comme prévu. Mais l’Olympia, ils l’avaient pensé, espéré, imaginé ensemble. D’un geste brusque, Jules attrape son téléphone, prêt à faire ce qu’il aurait dû faire depuis longtemps maintenant. 

Alors qu’il s’apprête à saisir le numéro de téléphone d’Amina, son ami Dosseh arrive au studio. Son regard est attiré par une feuille posée sur un table. À l’encre noir, il lit : 

« J’ai des trous d’mémoire, j’ai des trous d’mémoire. Qu’est-c’que ça fait d’être heureux ? Je n’m’en souviens pas, j’ai des trous d’mémoire. J’ai des trous d’mémoire, qu’est-c’que ça fait d’aimer quelqu’un ? Je n’m’en souviens pas. »

Dosseh s’adresse à lui : 

« C’est un nouveau son ? »

« Je viens d’écrire ça. Je sors de l’Olympia. C’était incroyable mais je ne pense qu’à elle. Je suis perdu frère. »

« Je vais te dire un truc. Concentre toi sur ta musique. Tout ce qui est bon est illégal alors je commence à croire que si l’amour c’était si bien, ce serait interdit par la loi. Alors si tu as oublié ce que ça fait d’aimer quelqu’un, très bien. Je vais te dire ce que ça fait. Il y en a toujours un qui ne reconnaît pas ses fautes, il y en a toujours un qui est plus amoureux que l’autre, il y en a toujours un qui se sacrifie pour l’autre. »

Attablé à la table de mixage, Jules se tourne vers lui : 

« Je ne sais pas. Je ne sais plus. J’suis pas mieux comme ça mais c’est mieux comme ça. » 

« Je suis passé par là. Depuis, je suis très méfiant. C’est très dur de m’avoir, d’avoir mon cœur. Je mets très longtemps à tomber amoureux, trop longtemps. »

Prêt à entrer en studio, Jules essuie une larme qui coule le long de sa joue. Avant d’entrer en cabine, il saisit une dernière fois son téléphone et compose le numéro : 

06 – 30 – 11 – 93 – 12

*Bip*, *Bip*, *Bip*…

*Le numéro que vous avez appelé n’est plus en service actuellement*

Répondeur : 

« Amina, c’est moi. Je sais que ça fait longtemps. Je voulais juste te dire que ce soir j’ai fait l’Olympia et t’étais même pas là. J’aurais voulu que ça soit autrement. Tu sais, je voulais pas qu’on saigne. Je voulais pas qu’on se condamne. J’aurais même pas voulu qu’on s’aime mais juste qu’on s’accompagne. J’ai tout gâché. Toi, tu voulais juste croire en nous. Mais tu connais… Je viens de là où les anges gardiens sont paresseux….Bref, je te laisse. J’espère que tout va bien. De mon côté, je ne me souviens même plus ce que ça fait d’être heureux depuis que t’es plus là. J’ai des trous d’mémoire. Je sais plus ce que ça fait d’aimer quelqu’un… Mais euh, sache que je t’ai…»

*La boîte vocale est pleine. Vous ne pouvez pas déposer de message. Nous sommes désolés.*

Jules repose le téléphone et soupire : « De toute façon, ça s’finit toujours mal. »

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Il était une fois « Trinity » – Épisode #3

Les épisodes 1 et 2. À découvrir sur Mosaïque.

– ÉPISODE 3 –

De nouveau projeté contre l’asphalte, Laylow se réintègre progressivement. Quelques gouttes de pluie viennent s’accrocher à ses cheveux bouclés. Le vent glacé qui lui fouette la peau le ramène brutalement à la réalité. Il est de retour dans le monde réel et s’est extirpé du logiciel de stimulation dont il était l’hôte depuis plusieurs heures. Il remarque que la molette incrustée dans son torse est toujours accrochée à lui.

Quelques mètres plus loin, des bruit de pas se font entendre. En tournant le regard, il aperçoit une homme affublé d’une veste poussiéreuse et d’une pantalon trop large déchiré.

– « Vous n’auriez pas une petit pièce ? », demande-t-il avec simplicité.

– « Non, désolé je n’ai rien », répond Laylow soupirant, encore pensif.

« Mais, jeune homme, tu as quoi là, dans ta poche ? Tu as du whisky là ? »

– « Oui c’est du whisky. »

– « Tu m’en donnes un peu ? »

Sortant la bouteille qu’il avait conservé depuis la soirée de sa rencontre avec Trinity, il la débouche et lui verse quelques brides d’alcool dans un verre de fortune. Sans doute originalement destiné à mendier.

– « Tu sais, moi à l’époque  j’étais comme toi, j’étais bien. Puis un beau jour, j’ai tout perdu. »

Assis en tailleur, le vieil homme commence son histoire. Lui qui avait il y a quelques années encore, un emploi stable, une femme et une fille, a rapidement entamé une descente aux enfers suite à un licenciement brutal. Déprimé, il tombe en désuétude et rentre dans une spirale sans fin. Alcool, jeux vidéos, joints… Il s’enferme. Dix-huits années passent. S’il pointe régulièrement aux Assedic, il ne parvient pas à retrouver un travail et sa motivation s’évanouit. Sa femme qui travaille sans relâche pour tenter de faire vivre le foyer et sa fille de 13 ans sombre tout autant. Croulant sous les impayés, c’est finalement un huissier qui viendra faire une saisie de leurs biens. La famille abîmée se sépare et l’homme se retrouve ainsi à la rue.

Abbasourdi par la violence de la réalité qui vient de lui être décrite, Laylow ne pense plus qu’à une seule chose : se reconnecter avec le logiciel pour retrouver la plénitude qu’il ressentait, telle une drogue. Il coupe court.

« Ah ouais, elle est spéciale ton histoire. Bah bonne continuation. »

Sans écouter les exclamations du sans-abri qui lui conjure de rester avec lui, il reprend sa route. Au coin d’une ruelle sombre, il s’adosse à un mur et appuie sur la molette qui s’illumine d’un vert métallique.

Dans sa tête, la voix digitale de Trinity résonne. Elle semble terrorisée :

– « Me touche pas. Me touche je te dis ! Dégage ! Y a rien dans toi, y a rien ! », ajoute-t-elle.

Alors que la molette devient de plus en plus brûlante, il en détache sa main. Le profond mal-être qui agite depuis des années le jeune homme pousse le système à le rejeter, tel un virus. Il tente de maintenir le contact et la supplie en murmurant de pouvoir revenir. Une larme coule le long de sa joue. 

« Maintenant qu’elle a goûté le poizon, elle veut plus rien d’autre. Elle veut plus rien voir, elle veut plus rien croire », sanglote-t-il. 

D’un coup sec, il avale plusieurs gorgées d’alcool et termine sa bouteille. Il la fracasse contre le mur et l’abandonne. En marchant la tête baissée d’un pas plein de frustration et de colère, il se laisse songer. Désinhibé par l’alcool ingéré, des brides de sa vie monotone et filiforme s’entremêlent et se mélangent.

« Dans cette vie ou dans une autre, c’est trop la merde. J’ai d’l’ambition mais mes problèmes me ramènent », s’avoue-t-il à lui-même.

Ancré dans la monotonie sans saveur de son quotidien, Laylow est conditionné par son environnement dont il ne parvient pas à s’extraire pour évoluer. S’il ne manque pas d’ambition, ses tentatives de projet ou d’innovation ont trouvé porte close. Jeune informaticien, il tente sans relâche mais demeure en échec, dans un monde cruel où les relations humaines sont aussi toxiques que complexes et où l’échec social peut mener à la marginalité. Tout comme le vieil homme qu’il a croisé quelques minutes plus tôt.

Arrivé au milieu du Pont-Neuf, situé en plein centre-ville de Toulouse, il s’y arrête et contemple la Garonne. Il repose sa main sur la molette qui clignote toujours faiblement, dans un dernier effort. Complètement ivre, il imagine Trinity dans les bras d’un autre homme, paniqué à l’idée qu’elle ait pu déjà refaire sa vie.

« Dis-moi si c’est trop tard, dis-moi si j’suis toujours à l’heure. C’est quand les gens s’éloignent qu’on voit leur valeur. Y’a des choses qu’ont pas d’égal, dis-moi si t’es partie ailleurs », balbutie-t-il.

Pris de délire hallucinatoire, il voit entre ses mains un immense bouquet de fleurs. En le levant vers le ciel, il s’imagine le tendre à Trinity pour la convaincre de bien vouloir lui laisser une chance de revenir. Il lui lance : « Oh my, j’espère qu’t’as pas trouvé bonheur ailleurs. Oh my, j’suis d’vant ta porte avec million d’flowers. »

En guise de réponse, la voix de Trinity résonne dans sa tête : « J’ai vu tes fleurs et ça n’m’a fait aucun effet. C’est trop tard et c’est mieux comme ça. »

« Pourquoi tu m’fais ça ? », rétorque-t-il rageusement en ramenant contre lui son bouquet imaginaire.

– « Tu le sais… Tu cherches la réponse mais c’est la question qui m’inquiète », répond-t-elle.

– « Tout c’qu’on a vécu, c’était réel au moins ? »

« Les concepts de réalité et de virtualité sont très flous pour moi… Je suis désolée. »

« Mais t’es quoi en fait… T’es qui ? »

« Je suis… Trinity. Logiciel de stimulation d’émotions. »

La souffle coupé, il réalise. La relation, les émotions, cette lumière au milieu de sa torpeur… La simulation était purement fictive. Condamné à rester dans sa morne réalité, Laylow voit son refuge virtuel se refermer.

Engloutie par la réel dont il ne veut plus, il se hisse sur la rambarde du pont. Au loin, il aperçoit les lueurs de la ville et des commerces qui s’agitent. Une spirale consumériste qui se poursuit sans discontinuer. 

« Tout l’monde a l’air d’être heureux, je suis grave triste. »

En hurlant, il saute. L’eau glacé du fleuve le hâpe, sans qu’il tente de se débattre. Lentement, le corps de Laylow remonte à la surface et son dernier souffle s’échappe dans un nuage de buée.

La molette clignote quelques instants avant de s’éteindre complètement et de se désintégrer. « Extinction du programme Trinity. »

FIN.