Catégories
Chroniques

La sélection Mosaïque du mois d’avril

Entre l’EP surprise d’Aladin 135, le retour de Caballero et JeanJass et le premier jet de la rappeuse Bouki, le rap francophone s’est montré productif mais aussi collaboratif. Ainsi, Benjamin Epps et le Chroniqueur Sale ont allié leurs forces autour d’un projet commun, tout comme Jazzy Bazz, Esso Luxueux et Edge en trio. Une période ponctuée par la sortie de « QALF infinity » de Damso, tête d’affiche de ce mois d’avril. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.

« X1 » – Aladin 135 – 9 avril 2021

Aladin 135 fait son retour avec « X1 », un retour aux sources avec un projet plus rappé que ne l’était son album « Phantom », sorti le 10 juillet 2020. Un EP transition dans lequel l’artiste retrouve Lesram, son partenaire du Panama Bende, sur le morceau Sur Paname. Avec Étincelles, le rappeur renoue avec sa mélancolie avant de livrer deux bangers Akha et Ya. Le Parisien redonne ainsi un aperçu de ses qualités de kickeur avec cinq morceaux accompagnés du clip de Akha tourné dans le 13e arrondissement de Paris, lieu d’origine du rappeur.

– Lise Lacombe

« Par amour et pour le geste » – Smeels – 16 avril 2021

Quelques mois après la sortie de l’EP « Very Bad Drip », la mixtape « Par amour et pour le geste », sortie le 16 avril dernier, vient confirmer la direction prise par Smeels : un rap planant et mélodieux porté par des instrumentales groovy. À l’image de cette cover-portrait signée Elea Jeanne Schmitter, l’ancien Bordelais propose une musique sobre, millimétrée et réaliste. Avec un flow nonchalant, à la frontière du chant par moment, Smeels peaufine un peu plus son personnage de lover désabusé sur 13 titres. Un projet en solitaire, cohérent musicalement sans tomber dans le piège de la répétition. Mention spéciale à Real Nword, Lover Boy et Cash & Bitchies.

– Robin Spiquel

« OSO / Hat Trick » – Caballero & JeanJass – 16 avril 2021

Deux albums distincts, mais une direction artistique commune. À la manière du duo américain Outkast qui dévoilait en 2003 deux albums solo : « Speakerboxxx » et « The Love Below », Caballero et JeanJass envoie « OSO » et « Hat Trick ». Oscillant entre bangers et morceaux introspectifs, les deux rappeurs belges ont pris le temps de s’ouvrir un peu plus à leur public. Que ce soit à travers les origines espagnoles de Caballero ou la déclaration d’amour de JeanJass au rap concrétisée au côté d’Akhenaton, le tandem propose ainsi une nouvelle lecture de leurs univers musicaux.

– Jules Careau

« 7 Milliards » – Bouki – 19 avril 2021

Lyon regorge décidément de talents. La jeune rappeuse Bouki a dévoilé le 19 avril l’EP « 7 Milliards » dans lequel elle laisse échapper un grain de voix joliment drapé d’auto-tune. Cinq titres où l’artiste délivre l’étendue de sa proposition musicale, à l’image de l’audacieux Définition. La Lyonnaise nous envoûte le temps d’un morceau de 58 secondes qui sonne comme un interlude pour introduire Inna, un track aux sonorités orientales. Porté par le featuring Donnez-moi avec Richi, « 7 Milliards » est une porte d’entrée sur l’univers de celle qui sait aussi bien varier les flows que les tonalités de voix.

– Lise Lacombe

« Fantôme Avec Chauffeur » – Benjamin Epps & Le Chroniqueur Sale – 23 avril 2021

Benjamin Epps est un rookie qui débarque avec l’attitude de celui qui n’a rien à prouver. L’attitude d’un rappeur conscient d’être unique sur la scène rap francophone et assez sûr de lui pour ouvrir son dernier EP « Fantôme Avec Chauffeur » sur un egotrip décomplexé : « Booba a sorti l’dernier album, ça y est maintenant, j’peux prendre le trône. » Audacieux, le Français sonne américain sans pour autant se tromper, fait assez rare pour qu’il soit rapidement rendu crédible aux yeux de tous et toutes par ses qualités d’écriture et d’interprétation. Un rap plein de références old school portées par les prods boomp bap du youtubeur Le Chroniqueur Sale, cette fois dans le costume du beatmaker. Sans être dépassé, celui qu’on identifie par la ressemblance de sa voix à celle de Westside Gunn relève le pari de réveiller l’oreille moderne sans la lasser, tout en débitant des punchlines à l’ego surdimensionné. Benjamin Epps sait aussi délivrer des textes remplis de sincérité, comme dans Dieu bénisse les enfants, morceau qui sonne comme un hymne à l’amour d’un homme qui cherche à protéger ceux.celles qui peuvent encore l’être.

– Lise Lacombe

« Private Club » – Jazzy Bazz, Esso Luxueux, Edge – 23 avril 2021

Dans les coulisses d’un strip club éclairé par des néons rétro, trois voyous nous emmènent pour une virée nocturne. L’occasion pour le duo de la Cool Connexion, formé par Jazzy Bazz et Esso Luxueux, de se retrouver avec une nouvelle pièce maîtresse : Edge. Tantôt sur des flows noyés dans l’alcool d’une soirée finie trop tôt, tantôt sur des sessions de kick incisif, le trio délivre une capsule de couleurs et d’ambiances abouties. Un univers de débauche, de ride et de fête intitulé : « Private Club ». À la prod, des initiés de la recette : Kezo, Johnny Ola ou encore WAVYYAVE qui donnent vie à la scène. Au micro, les forces sont bien équilibrées : Edge avec des refrains mélodieux, Jazzy Bazz à travers des couplets calibrés et des formules bien senties, et Esso Luxueux qui fait enfin profiter le public de ses rares lignes murmurées et nonchalantes. Starter pack d’écoute : un verre de cognac et un cigare bien fumant.

– Thibaud Hue

« QALF infinity » – Damso – 28 avril 2021

Alors que la terre tourne et fait face au soleil, un faisceau lumineux fait apparaître les courbes d’un projet convoité et mystérieux. Les spéculations ont été nombreuses mais aucune n’a été à la hauteur de l’imprévisibilité de « QALF infinity ». Damso livre le résultat de plusieurs années d’expérimentation musicale, longtemps gardées secrètes derrière les murs des studios ICP de Bruxelles. Avec maîtrise, le rappeur dévoile une copie précurseuse qui ne fait pas l’erreur d’être incomprise. L’avant-gardisme de l’instrumentalisation des onze tracks écarte avec maîtrise les codes étroits du streaming. Souvent à cheval sur plusieurs prods, son flow s’adapte avec une agilité déconcertante et fait voir une certaine apothéose artistique où saxophone et guitare peuvent se fracasser contre une ligne de synthé étouffée et des sonorités tirant sur la musique électronique. Le compositeur Prinzly à la baguette, l’album est un OVNI qui profite aussi d’une qualité de mixage rare, mettant en relief chaque voix, chaque instrument et chaque motif rythmique avec justesse. Déconcertant de facilité et de profondeur, « QALF infinity » bouscule le hip-hop francophone et propose une nouvelle grille de lecture de la musique moderne. Ainsi, ne lui manque-t-il pas que les années pour pouvoir revêtir le blason de game changer ?

– Thibaud Hue

Retrouvez la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

Catégories
Chroniques

La sélection Mosaïque du mois de mars

Entre la retraite musicale de Booba, l’apogée incontestable du Marseillais SCH et le retour d’Hatik au sommet de sa gloire, le mois de mars 2021 a été rythmé par quelques sorties marquantes de têtes d’affiche du rap français, attendues au tournant. Cependant, de l’EP passé presque inaperçu de Wallace Cleaver au premier album remarqué du producteur Alkakris, en passant par le retour de So La Lune, d’autres projets ont su se démarquer. La rédaction de Mosaïque vous livre sa sélection du mois de mars. Nota Bene : ceci n’est pas un classement.

« Ultra » – Booba – 5 mars 2021

Vendredi 5 mars 2021 sortait « ULTRA », le dixième et ultime album de Booba. Quatre ans après « Trône », le Duc de Boulogne tente de boucler son épopée artistique après plus de vingt-six ans de cavale. Un dernier jet plein d’ambition et de sincérité. Quelques jours après l’événement, la rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet pour donner son avis.

« CAUCHEMAR » – Wallace Cleaver – 5 mars 2021

Vous êtes sûrement passés à côté, mais c’est sans doute l’une des sorties les plus prometteuses de ce mois de mars 2021. Avec ce troisième EP « CAUCHEMAR », Wallace Cleaver déploie un peu plus un univers musical déjà très riche. Ambiance trap, voire drill sur certains morceaux comme Sibérie et Jnouns, le jeune rappeur issu du collectif HPA MOB n’hésite pas à s’essayer à des sonorités plus aériennes et chantées dans Hors de ma vue ou Cauchemar. L’atmosphère du projet reste cependant cohérente grâce notamment à une écriture incisive, très référencée, difficile à décrypter à la première écoute. Sur les productions millimétrées de son comparse PR, mais aussi d’invités comme LaSmoul, Ocho et le désormais célèbre Flem, Wallace évoque pêle-mêle son rejet du système, l’attachement à son Loir-et-Cher d’origine et ses désillusions. L’artiste a en tout cas le potentiel et l’ambition de s’inscrire durablement dans le paysage rap musical, à l’image de son dernier cri qui vient conclure le projet : « L’histoire, c’est que je veux une grande histoire. »

– Robin Spiquel

« vague à l’âme » – Hatik – 12 mars 2021

« Chaise pliante » désormais derrière lui, le rappeur aux longs cheveux bouclés devait répondre au poids des attentes qui pesait sur ses épaules et satisfaire un nouveau public. Arrivé au terme d’une ascension fulgurante depuis qu’Angela résonne dans toutes les rotations radio, Hatik a livré « vague à l’âme ». Vingt-neuf titres, deux CD et de nouvelles ambitions. Il change alors de palette et opte pour une imagerie bleu marine où se mélange les genres. Au milieu de quelques morceaux rap et pop, il tire une nouvelle fois son épingle du jeu avec un talent d’interprétation remarquable, spécifiquement sur des tons mélancoliques. Avec ce disque, Hatik renouvelle également son économie artistique. Il refuse ainsi la piste d’un album compact et cohérent pour une playlist multicolore qui s’adresse au plus grand nombre, à l’image de Gims, artiste aux huit singles de diamant, qui envoyait quarante tracks avec « Ceinture Noire ». Un premier pas assumé dans l’écurie du mainstream.

– Thibaud Hue

« Loin des yeux » – Alkakris – 12 mars 2021

Producteur, compositeur et interprète, Alkakris se classe parmi les quelques privilégié.e.s qui peuvent se targuer de construire une œuvre par la seule force de leur créativité et de leurs compétences. Avec « Loin des yeux », le jeune strasbourgeois livre un premier album coloré et s’approprie la frénésie de la scène Soundcloud à travers dix titres. Avec un flow proche du murmure, l’artiste déploie un univers trap soul original et unique en son genre.

Un projet dans lequel il se livre et à propos duquel il s’était confié pour Mosaïque : « J’ai appelé mon album « Loin des yeux » parce que « près du coeur ». Il y a une dimension personnelle dans ce nom et c’est ce que j’ai voulu montrer. L’album est intime, plus près de ce que je suis. » Le compositeur qui s’était fait connaître à travers la mixtape « Tambora » de 1863 permet ainsi au public de mettre un pied dans son monde alternatif, bien à lui.

– Lise Lacombe

« NEPTUNE TERMINUS » – Youssoupha – 19 mars 2021

Youssoupha est toujours cohérent et ancré dans son temps, malgré ses quinze ans de carrière. Il est l’un.e des rares rappeur.se.s réussissant à perdurer tout en renouvelant sa direction artistique à chaque album. Une belle évolution musicale marquée par ce projet expérimental dans lequel le rappeur surprend en abordant de nouvelles thématiques plus légères (argent, fêtes, amour…). Si les punchlines percutantes, la finesse de ses jeux de mots et son sens aiguisé de la formule sont toujours au rendez-vous, la production de l’album, qui donne à l’artiste l’opportunité de déployer son chant, prend cette fois le dessus. Le projet fait ressortir ainsi une couleur propre et une singularité plus frappante que « Polaroid Experience ». Mention spéciale pour l’honnêteté paternelle déversée dans le morceau Mon Roi, ainsi que pour la symbiose logique avec Dinos et Lefa sur Kash. Enfin, il faut saluer l’instrumentale lunaire du morceau Interstellar, bien accompagnée des assonances de Gaël Faye.

– Jules Careau

« JVLIVS II» – SCH – 19 mars 2021

Le rappeur marseillais revient avec le tome II de « JVLIVS ». Une nouvelle œuvre cinématographique auditive qui fait voyager son auditeur.rice sur les côtes méditerranéennes. L’album s’ouvre toujours sur la voix de José Luccioni, voix française d’Al Pacino, et nous accompagne dans le monde oppressant des mafieux.ses. Une étape est tout de même franchie. Des textes plus explicites, des sonorités intrigantes qui finissent par accrocher l’oreille (Crack) et qui explorent l’univers de la mafia sous plusieurs coutures (Euro, avec ses sonorités japonaises). Ce second tome ne se contente pas de compléter le premier : il apporte plus de profondeur à l’univers de l’artiste et prouve que le Marseillais est capable de graviter autour de la même thématique sans tourner en rond. Une capacité qu’il a su exploiter à travers ses visuels. Après nous avoir offert des clips travaillés à l’occasion de « Rooftop », SCH continue dans sa lancée avec Mannschaft (en featuring avec Freeze Corleone), réalisé par Gregory Ohrel. Des images qui impriment la rétine et plongent son spectateur dans un visuel qui peut rappeler la collaboration de 21 Savage avec J. Cole ou encore celle d’ASAP Rocky et Skepta. Le succès rencontré par l’artiste (disque d’or en 72 heures) est plus que justifié. 

– Imane Lyafori

« THEIA » – So La Lune – 26 mars 2021

Vendredi dernier, moins d’un an après son premier EP « Tsuki », So La Lune sort « Théia » qui doit son nom à l’ancienne planète dont la collision avec la terre aurait créé la lune. Le premier titre, Coup d’éclat, ainsi que sa pochette, y font allusion. Le projet se drape aussi sous les traits de Théia, la divinité grecque de l’or et de l’argent qui incarne, tout au long de la tracklist, la quête perpétuelle de billets du rappeur. Une frustration qui contribue à l’anxiété ambiante. Pour tenter d’y remédier, So La Lune se noie dans toutes sortes d’alcool. Musicalement, il apparaît difficile de comparer l’artiste à d’autres rappeur.se.s tant son grain de voix est unique. Coup d’éclat rappelle toutefois certaines sonorités de Jul, tout comme la voix aiguë de So fait écho à celle de Nusky. L’aspect décalé de l’EP peut le rendre difficile d’accès, mais il fait également sa force et sa singularité.

– Lukas Taylor

Catégories
Chroniques

« Château Noir » – L’avis de la rédaction

Vendredi 26 mars 2021, Kaaris sortait « Château Noir ». Sous forme de réédition pour son dernier album « 2.7.0 », il délivre onze morceaux et signe son retour aux côtés du collectif de beatmakers Therapy. Une sortie ambitieuse pour celui qui cherche à retrouver la fraîcheur artistique de ses débuts. Yassine, Lise et Thibaud, rédacteur.rice.s pour Mosaïque, ont planché sur ce nouveau projet et donnent leur avis.

« Kaaris semble tenter un retour aux sources qui devrait ravir ses fans de la première heure »

« Château Noir » est bien comme Kaaris l’avait promis : sans zumba. Longtemps présenté comme une mixtape, le projet se présente finalement comme une réédition de « 2.7.0 » paru en septembre 2020. Quoi qu’il en soit, le Dozo n’a consenti à aucun compromis en servant onze titres, tous aussi énergiques et agressifs les uns que les autres. Accompagné de Therapy, Kaaris semble tenter un retour aux sources qui devrait ravir ses fans de la première heure. En revanche, si la continuité et la cohérence de « Château Noir » sont plutôt appréciables, le choix du format de la réédition pose question. Une mixtape ou un EP indépendant aurait évité l’image d’une réédition qui a pour seul but de gonfler les ventes de « 2.7.0 ». Mention spéciale pour Rosé qui se veut moins dur que la plupart des autres titres, sans pour autant trahir la ligne directrice du projet.

– Yassine Ben Amor

« La recette reste dans l’ensemble efficace mais Kaaris peine à se renouveler »

« Château Noir » est un projet dans l’ensemble réussi, qui ne le serait pas sans la performance des beatmakers de Therapy. Le collectif renoue avec Kaaris, qui parvient à retrouver son souffle guerrier grâce à des prods amples et épiques. Si l’artiste regagne en crédibilité, une certaine lassitude s’installe toutefois face au flow monotone du rappeur de Sevran. La recette reste dans l’ensemble efficace, mais Kaaris peine à se renouveler. Enfin, un dernier regret pour une oreille féminine : comme souvent avec l’auteur d’ « Or Noir », les femmes sont perçues par le prisme d’un regard masculin hétérocentré qui ne cherche pas à le déconstruire. Ce que l’on peut regretter ou non si l’on considère ce discours avant tout comme une posture. Une posture cependant facile, qui ne parvient plus à faire l’effet escompté. Force est toutefois de constater que la remise en question n’est pas de mise pour cet album.

– Lise Lacombe

« Comment réussir à retrouver le niveau d’un véritable game changer, délivré dans une insouciance la plus totale ? Sans doute en renouant avec les ingrédients de son succès datant. »

– Thibaud Hue

« Les retrouvailles avec Therapy sont belles et bien rafraîchissantes »

Kaaris est-il toujours maudit ? Dans l’ombre d’ « Or noir », le rappeur Sevranais continue de se débattre avec son classique. Un long chemin sinueux qu’il a lui-même qualifié de « quête », dans une interview accordée à 20 Minutes pour la sortie de « Château noir ». Comment réussir à retrouver le niveau d’un véritable game changer, délivré dans une insouciance la plus totale ? Sans doute en renouant avec les ingrédients de son succès datant. Après la déception de « 2.7.0 », les retrouvailles avec Therapy sont belles et bien rafraîchissantes. Le collectif de compositeurs a su retrouver ses marques à ses côtés pour envelopper son timbre pesant avec des compositions orchestrales et profondes. On retrouve un peu de goût, quelques punchlines balourdes qui font sourire, mais aussi un manque d’épaisseur criant qui témoigne d’une fatigue artistique certaine. Si K2A rappe bien et exécute mieux, il reste engoncé dans de nombreuses facilités de formules qui vieillissent mal. Faut-il s’en satisfaire ? Certainement.

– Thibaud Hue

Catégories
Chroniques

Sa majesté le rap : Chip, précurseur du grime

« My life in six words… Chipmunk, Jahmaal, music, God, money, family » : ce sont les mots du rappeur Chip au journal britannique The Independant, à l’occasion de son entrée chez Sony Music en 2009. À l’époque, le jeune homme ne le sait pas encore mais cette signature entérine le début d’une longue carrière, à la reconnaissance exponentielle, pionnière d’un courant pilier du rap britannique. Let’s begin.

Started from the bottom

Chip vient au monde le 26 novembre 1990, de parents originaires de la Jamaïque. Jahmaal Noel Fyffe, de son véritable nom, grandit à Haringey, dans le nord de la capitale anglaise. Naturellement, il devient fan des Gunners d’Arsenal et aspire à devenir footballeur, comme bon nombre de collègues rappeur·euse·s. Un rêve qui, finalement, laissera la place à la musique. C’est au cours de sa jeunesse qu’il se voit orner du surnom, peu flatteur, de « Chipmunk », en référence à sa petite taille, sa corpulence et sa dentition atypique.

C’est sur le rythme des hits de ses prédécesseurs Wiley ou encore Dizzee Rascal, qu’il développe sa culture musicale. Après onze années dans le circuit, il est considéré comme l’un des artistes les plus influents du game, autant pour sa longévité que pour sa contribution au grime. Artiste à la production effrénée, il démarre avec son premier album « I am Chipmunk », qui parvient à se hisser à la deuxième position des UK Charts, sa meilleure performance.

Cet opus rencontre un franc succès et lance la carrière du jeune londonien. Son projet suivant, nommé « Transition », sera d’ailleurs le dernier de la maison de disque américaine, avant que cette dernière ne ferme ses portes, laissant le garçon d’Haringey libre de signer où bon lui semble. Il entre ainsi chez Grand Hustle, maison mère d’artistes influent·e·s comme Travis Scott et basée à Atlanta, en Géorgie. Nouveau label, nouveau nom : Chipmunk devient officiellement Chip.

Ce passage, bien que succinct, au sein de l’organisation américaine lui permet de collaborer avec de grands noms du Nouveau-Continent, comme B.o.B ou Iggy Azalea, et d’être nominé au BET Hip Hop Awards en octobre 2012. Pourtant, le rappeur préfère l’indépendance et se détache du label d’Atlanta pour créer sa propre structure, nommée Cash Motto. Il produit au sein de ses studios ses trois projets suivants, « Power Up » « League of my Own II » et « Ten 10 ». L’apogée artistique de ce précurseur du grime britannique trouve sa plus grande symbolique dans son dernier projet, « Insomnia » (2020), enregistré en coopération avec le pionnier Skepta et l’étoile montante Young Adz

Tea time  

Chip a gagné ses lettres de noblesse dans le rap britannique à force de projets reconnus et de performances gravées dans le marbre du panthéon du grime. Il établit son record le plus marquant en partageant le micro avec celle qui eut l’honneur d’ouvrir la cérémonie des Jeux Olympiques de Londres en 2012, Emeli Sandé. Ensemble, il·elle·s enregistrent le titre Diamond Rings et ce track permet à l’artiste de devenir le plus jeune rappeur britannique de l’histoire à placer un morceau dans le top 10 des classements d’outre-manche.

The crown jewels

« I am Chipmunk » fait partie des références incontournables du grime britannique. Il s’agit d’un album fondateur, premier fait d’arme d’un auteur qui, à l’époque de sa production, siégeait encore sur les bancs du lycée. Positionné à la seconde place des classements britanniques, le projet reste à ce jour le plus gros succès du Chipmunk. Avec plus de 100 000 copies vendues, il est certifié disque d’or par la British Phonographic Industry, chargée de la gestion des certifications artistiques.

L’album sort sur le label Columbia Records, célèbre maison de disque, accueillant sous son toit les sommités que sont AC/DC, Adèle ou encore Beyoncé. Côté production, le gâteau est partagé entre plusieurs pointures du domaine, à l’instar de Pete Parker (producteur de G-Eazy), Harmony Samuels (Ariana Grande) ou encore Naughty Boy. « I am Chipmunk » dénote dans ses choix de featurings, avec une forte présence féminine (Esmée Danters, N-Dubz et Emeli Sandé), offrant une alternance entre des tracks incisifs et des instrumentales douces, se rapprochant davantage du R&B.

L’album nous plonge dans le quotidien de Chip, alors jeune adulte ou vieil adolescent, âgé de 19 ans. Le second titre de l’album, Chip Diddy Chip, raconte d’ailleurs ses péripéties entre l’école et le studio. Le jeune artiste londonien se retrouve confronté à la jalousie, le rapprochement intéressé et l’envie de le voir échouer. Un nouveau statut en poche, il explique dans Role Model, avoir conscience d’être devenu un exemple pour les jeunes. Loin de lui l’idée de se plaindre de cette situation, son attirance pour la lumière n’ayant jamais été cachée. Cependant, malgré le fait qu’il se targue, dans le morceau Beast, d’être sûr de lui et de ses capacités, il n’en reste pas moins perméable à la peur de l’échec. Il reste un homme, perfectible et imparfait, qui cherche à conjuguer sa vie artistique et sentimentale face à l’absence de l’être aimé.

Comme Chip l’exprime dans Saviour et Dear family, les épreuves qu’il traverse comme la séparation de ses parents, semblent écrites à l’avance. Un destin qu’il considère être entre les mains de Dieu. Cet attachement à la spiritualité se matérialise aussi dans ses mélodies et ses choix de compositions. La présence d’un chœur dans le morceau fait écho à cela, rappelant, par moment, les célébrations religieuses. 

De Chipmunk, il est passé à Chip. Un raccourcissement qui sonne comme un signe d’opposition ironique à la longévité de sa carrière. Plus qu’une superstar éphémère, Jahmaal a réussi à convertir son succès pour devenir une référence pour les jeunes grimer·euse·s grattant leurs couplets dans les rues londoniennes. À l’instar de son ami Skepta, Chip a gagné sa place sur le trône du rap, au pays de Sa Majesté. 

Catégories
Chroniques

« ULTRA » – L’avis de la rédaction

Vendredi 5 mars 2021 sortait « ULTRA », le dixième et ultime album de Booba. Quatre ans après « Trône », le Duc de Boulogne tente de boucler son épopée artistique après plus de vingt-six ans de cavale. Un dernier jet plein d’ambition et de sincérité. La rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet et donne son avis.

« Booba livre une dernière copie brillante de ses imperfections »

Bateau à l’eau, voile au vent, Booba quitte la terre ferme. Pour de bon cette fois. Si beaucoup aurait espéré la noirceur de « Nero Nemesis » ou la démonstration de « Ouest Side » pour qu’il puisse se retirer avec noblesse, le rappeur a préféré mener sa barque en solitaire. Clinique, tant sur le plan de la production que de l’interprétation, ce dixième opus est un produit facile à consommer. Tout comme le souhaitait son auteur. Derrière le packaging, le Duc trahit aussi de belles fulgurances dans l’écriture et découvre une sensibilité exacerbée par son environnement. « ULTRA » est ainsi le reflet de son époque, imprégné des tendances digérées peu importe leurs formes. Booba livre une dernière copie sincère et fidèle à lui-même. Brillante de ses imperfections.

– Thibaud Hue

« Booba n’a rien perdu de sa plume »

Discret en interview, Booba n’existe souvent qu’à travers les réseaux sociaux. Dès lors qu’il fait son retour dans l’espace médiatique, difficile de ne pas aimer le personnage qui se montre à la fois bienveillant aux côtés de Julien Beats sur Konbini, provocateur chez Cyril Hanouna puis en homme assagi sur France 5.  À l’image du personnage, « ULTRA » est sans concession. Le rappeur a refusé de se plier aux exigences qui entouraient son dernier album et ne surprend pas tout en livrant un projet maîtrisé. L’artiste se trompe en parlant de cet album comme étant son « meilleur » ou fait semblant de le croire. Mais force est de constater que le rappeur n’a rien perdu de sa plume en livrant un couplet sur Grain de sable, en featuring avec Elia, qui pourrait vivre indépendamment comme un poème se suffisant à lui seul. Enfin, comment mieux partir qu’en laissant la relève incarnée par Bramsito conclure une carrière hors norme ? Sur Dernière fois, Booba livre une déclaration d’amour, surprenante par sa sincérité, à sa carrière. Avec « ULTRA », le pirate des mers du rap ne s’échoue pas comme beaucoup l’avaient prédit mais jette une dernière bouteille à la mer dans laquelle il chante la liberté qui l’a toujours si bien caractérisé. 

– Lise Lacombe

« Un projet correct sans être transcendant »

Pour boucler sa carrière longue d’un quart de siècle, Booba a servi un projet correct sans être transcendant. L’introduction GP pouvait pourtant laisser présager un album à la hauteur des attentes : Kopp rappe avec puissance alliant le flow et la plume dans un style où il ne cesse d’exceller depuis des années. D’autres titres ont été composés dans la même énergie, à l’image de 5G ou de Bonne journée aux côtés de SDM qui sont plutôt réussis. Si certains morceaux plus mélodieux le sont également (Grain de sable, RST, L’Olivier) mais le titre VVV en collaboration avec Maes est paradoxalement la collaboration la moins efficace entre Booba et l’artiste sevranais. Dans son ensemble, « ULTRA » demeure cohérent et juste mais sans vraiment convaincre. Mention spéciale pour le titre Ultra qui semble être destiné à garder une place importante dans la discographie riche du Duc. Une pointe de déception qui se justifie par l’attente autour de ce dernier album de Booba : le plus grand rappeur que la France ait connue.

– Yassine Ben Amor

Un album éclectique, des morceaux purs raps qui se conjuguent avec des toplines entêtantes.

– Jules Careau

« Un album calibré pour un audimat le plus large possible »

Un album éclectique, des morceaux purs raps qui se conjuguent avec des toplines entêtantes, Booba s’impose sur des instrumentales minimalistes qu’il domine de son flow iconique, tout en réaffirmant sa maîtrise de la mélodie. Le rappeur de Boulogne montre une nouvelle fois qu’il sait s’entourer avec intelligence des artistes qu’il produit. Un album à tubes, calibré pour un audimat le plus large, dans lequel Booba déroule l’ensemble de sa palette musicale. Un projet riche qui vient brillamment conclure la carrière du Duc.

– Jules Careau

Catégories
Chroniques

Sa majesté le rap : le prince Dave

En terres musicales anglaises, certains prétendants au trône rassemblent leurs troupes et se préparent à la conquête du royaume. L’un d’eux s’est établi au sud de Londres : Dave, prince de Streatham. 

Started from the bottom

Le jeune anglo-nigérian David Orobosa Omoregie est né le 5 Juin 1998 à Brixton, au sud du Londres. Benjamin d’une fratrie de trois enfants, il est élevé par sa mère après le départ de son père. Il grandit alors toujours plus au sud, à Streatham, où il commence à jouer de la musique dès son plus jeune âge. Il écrit des chansons et joue du piano, symbole d’un éveil intellectuel et artistique précoce qui le mènera jusqu’aux bancs des universités de Richmond upon Thames (Twickenham) et De Montfort (Leicester) pour étudier le droit et la philosophie. Un parcours universitaire interrompu volontairement pour se consacrer pleinement à la musique. 

Son premier fait d’arme se produit sur la chaine Bl@ckbox, en 2015. Un freestyle percutant et une entrée dans le game fracassante avec quelques sept millions de vues au compteur. Quelques mois plus tard, il dévoile le single JKYL + HYD et commencer à affirmer un style lyrique profond et contestataire. Son premier EP « Six Paths » est diffusé sur les ondes britanniques en 2016. Long d’une trentaine de minutes, il fait suite au freestyle explosif Thiago Silva, en compagnie d’une autre pointure du rap londonien : AJ Tracey.

Au même moment, Drake le découvre grâce à une compilation de grime britannique sur YouTube et reprend son titre Wanna know. Un tremplin qui favorise la promotion de son nouveau projet : « Game Over », dévoilé en 2017. L’année suivante, son morceau Question Time, dans lequel il s’insurge contre le système politique anglais et ses représentants, remporte le Ivor Novello Award 2018 du meilleur morceau contemporain, devant Don’t cry for me de Stormzy. Trois ans plus tard, il ajoute une deuxième récompense du même genre pour le titre Black.

En 2018, Dave va au bout de son ascension et confirme. Son featuring Freaky Friday avec l’enfant de Queen’s Park, Fredo, explose les compteurs et se voit certifié single de platine. Une première pour Santan Dave. Son premier album « Psychodrama » reçoit ensuite un accueil à la hauteur des récentes performances de l’artiste : top des classements d’outre-Manche, vainqueur du Mercury Prize et Britz Awards du meilleur album de l’année.

Tea time

Symbole de cette ascension fulgurante : sa performance lors de l’édition 2019 du festival Glastonbury. Outre sa prestation sur la Pyramid Stage aux côtés de Stormzy, c’est son concert solo qui a marqué les esprits. Dave offre un show intimiste, se livrant sur ses émotions et ses vulnérabilités. Les morceaux références de sa discographie sont entrecoupés de témoignages et de discours. Il exprime l’importance de ses fans qu’il qualifie de « drogue » et les productions sur lesquelles il pose sa voix de « thérapie ».

Pour remercier son public, il invite un spectateur à l’accompagner sur le morceau : Thiago Silva. Un jeune homme portant le maillot du défenseur parisien est choisi pour monter sur scène. Une bouffée d’adrénaline plus tard, le nouvel acolyte de Dave se lance dans un freestyle laissant le rappeur londonien complètement estomaqué. Une collaboration éphémère qui témoigne de la proximité naturelle qu’instaure le rappeur avec son public. L’évènement se termine symboliquement avec l’arrivée de son compère Fredo pour entonner le hit Funky Friday.

The crown jewels

Aux manettes de la production de son album « Psychodrama » : Fraser T.Smith, déjà collaborateur de la chanteuse Adèle et de Stormzy. Sur le projet, Dave s’offre une véritable psychanalyse au gré des percussions qui accompagnent son débit de punchlines. Une versatilité stylistique qui vient donner du relief aux onze tracks, où grime et slam cohabitent avec les voix de ses invités : Burna Boy, J Hus et Ruelle. Trois artistes aux univers distincts qui donnent vie à la dimension mélancolique de l’opus. Sur cet album, l’enfant de Streatham ouvre enfin les portes de sa conscience et de ses émotions. Il prouve que la lumière des projecteurs peut, une fois sortie de scène, se substituer à la noirceur de ses pensées.

À travers un artwork que l’artiste décrypte lui-même dans une séquence vidéo à l’occasion du Mercury Prize 2019, l’émotion est vive. Une flamme bleue vient brûler le visage du rappeur, vêtu de la même veste que lors de sa prestation à Glastonbury. L’accord de ces éléments relève d’une double signification : le bleu symbolise la douceur et la sérénité, tandis que la flamme exprime le tourbillon de sensations contraires qui se bousculent dans son esprit. Tel un chaos serein.

Avec dextérité, Dave se balade entre les différentes épreuves de sa vie, brossant le portrait d’une jeunesse marquée par l’absence d’une figure paternelle, le chemin sinueux emprunté par ses frères et une mère désemparée face aux difficultés quotidiennes. Dans les titres Screwface et Capital, David raconte être sorti de la précarité grâce à la musique, pour faire face à d’autres combats. Il se bat ainsi contre la peur de passer des feux de la rampe à la noirceur des oubliettes (Environment) et dénonce le racisme systémique dans Black : « Black is bein’ guilty until proven that you’re innocent. »

Depuis ses quartiers au sud de la capitale, Dave prépare ses prochains coups pour s’assoir sur la chaise du pouvoir. Adoubé par les rois des contrées étrangères, allié des autres vassaux du royaume, le jeune prince attend patiemment son tour. Nul doute que son avenir s’écrira au sommet de la royauté. 

Catégories
Chroniques

« 140 BPM 2 » – L’avis de la rédaction

Vendredi 5 février 2021 sortait « 140 BPM 2 », le deuxième volet du projet drill d’Hamza. L’artiste belge tente une nouvelle recette en déployant méticuleusement un univers plus sombre. La rédaction de Mosaïque a planché sur ce nouveau projet et donne son avis.

« Ce dernier opus est la confirmation qu’Hamza est un artiste complet »

J’avais besoin d’amour et je ne l’ai pas trouvé sur « 140 BPM 2 ». Les sonorités mielleuses ultra maîtrisées que l’on peut retrouver sur « Paradise » ou bien « 1994 » ont résolument disparu. Malgré tout, le manque de romantisme laisse finalement place à un Hamza bien différent de l’époque d’« H-24 ». « À qui la faute, toute l’année en PTSD » : la toute première phrase de l’album plante le décor de l’univers plus tourmenté, presque moins assuré et quasiment anxieux que développe le rappeur. Difficile d’en vouloir à l’artiste belge, « 140 BPM 2 » est délivré avec sincérité. Malgré des beats plus agressifs ainsi qu’un storytelling nettement plus sombre, on se surprend à écouter avec douceur PTSD ou encore Fake Friends qui ne sont qu’une confirmation que le Sauce God est peut-être atteint du God Complex. C’est un album bien plus personnel que ses précédents projets qui n’ont jamais réellement été que de la poudre aux yeux alimentée par le prisme presque logique et souvent usé du sexe, de la drogue et des femmes. De la poudre qui aurait étrangement le pouvoir de nous faire patienter toujours plus intensément jusqu’au prochain projet. Bien loin d’être décevant, ce dernier opus est la confirmation qu’Hamza est un artiste complet et polyvalent qui ne va pas toujours là où on l’attend. Et c’est toujours pour le mieux.


– Rudy Jean-Baptiste

« Le Seul bémol ? La longueur du projet »

Que ce soit de la trap, du dancehall ou du RnB, Hamza a toujours eu plusieurs cordes à son arc et montre avec « 140 BPM 2 » qu’il peut réussir tout ce qu’il tente. Sur ce projet 100 % drill, il fait preuve d’une maîtrise du jeu que l’on n’avait plus vu de la part d’un Belge à Londres depuis les années d’Eden Hazard à Chelsea. Le moment fort du projet étant Don‘t Tell avec Headie One, figure de proue de la drill anglaise, sur une prod orchestrale, ténébreuse et entraînante composée par Bellagio, Lucozi et Pierrari. Le seul bémol ? La longueur du projet avec les featurings manqués de Gazo et Guy2Bezbar ainsi que celui avec Kaaris et un coup de mou au milieu de la tracklist que l’on doit à la redondance des sonorités drill. Cet opus n’est certainement pas sa meilleure proposition, mais peut-être l’un des premiers projets de drill française qui semble réellement abouti.


– Lukas Taylor

Si la justesse est de la partie, le projet ne transcende pas. La faute à une tracklist maladroite qui tombe dans le piège de la redondance des rythmiques anglophones.

– Thibaud Hue

« Hamza trouve un nouveau souffle »

Après avoir laissé reposer une sauce savamment mélangée pendant quatre disques, Hamza trouve un nouveau souffle et tente la carte du renouvellement. Et comme presque à chaque fois que le rappeur belge souhaite investir un nouvel univers, l’alchimie prend. Il avait d’ailleurs prouvé son aisance sur les partitions drill du premier volet de « 140 BPM ». Le Sauce God s’est entouré d’une équipe de producteur bien pensée, dont certains comme Ponko et Prinzly qui n’avaient que peu investi le terrain de la drill. Quelques prods proposent avec justesse des lignes plus mélodieuses et s’accordent avec les toplines millimétrées du rappeur. Pourtant, si la justesse est de la partie, le projet ne transcende pas et les écoutes de l’ensemble de l’album sont indigestes. La faute à une tracklist maladroite qui tombe dans le piège de la spirale entêtante des rythmiques anglophones. « 140 BPM 2 » fait ainsi office d’une pause stratégique dans le développement artistique d’Hamza et d’un apéritif de bon goût avant d’entamer une nouvelle recette. Il s’agira donc pour la suite de ne pas abuser des bonnes choses.


– Thibaud Hue

Catégories
Chroniques

Sa majesté le rap : Dizzee Rascal, on the grime

Le royaume du grime ne s’est pas construit en un jour. Dans un passé pas si lointain, des pionniers sont venus planter les premiers drapeaux sur les collines britanniques, symbolisant le début d’une conquête prospère. Au gré des batailles, certains sont tombés au combat, pendant que d’autres se sont hissés au rang de roi. Parmi ces vainqueurs, l’un d’entre eux a marqué l’Histoire par sa plume : Dizzee Rascal.

Started from the bottom

De son véritable nom Dylan Mills, Dizzee Rascal est né en septembre 1984 dans le quartier londonien de Bow, à l’est de la ville. D’origine nigéro-ghanéenne, il est élevé par sa mère, abandonné au plus jeune âge par son père. Une enfance troublée qui laisse la place à une adolescence rythmée par un comportement turbulent : renvois d’écoles, vols de voitures ou autres larcins auprès de livreurs de pizza. Au même âge, l’un de ses professeurs décèle pourtant chez lui un talent inné pour la musique et l’accompagne dans ses premières expérimentations. Quelques années plus tard, en compagnie d’autres précurseurs, Dizzee est à l’origine de la naissance d’un nouveau courant. Plus agressif, plus corrosif, et proche du style garage inspiré de la musique électronique : le grime.

Dizzee Rascal est présent sur la scène britannique depuis le début des années 2000. Il se développe sur les radios pirates et produit son premier single, I Luv U, en totale autonomie, avant de rencontrer un autre artiste émergent de la scène rap anglaise : Wiley. Avec ce dernier, ils forment le groupe Roll Deep et intègrent le roster du label XL Recordings. Le premier morceau de Dizzee est alors réenregistré pour une diffusion internationale, devenant par la même occasion une référence du grime anglais. Après une vingtaine d’années dans le game, l’artiste londonien cumule sept projets.

Tout commence en 2003, avec l’album « Boy in da Corner ». Une première performance remarquée et accompagnée du single Ju’s a Rascal. L’album qui marque le début d’une carrière en solo. Une émancipation forcée pour le Boy from Bow qui quitte son groupe suite à une rixe survenue lors d’une tournée à Chypre. Dizzee reçoit plusieurs coups de couteau et soupçonne son compère des Roll Deep, Wiley, d’être à l’origine de l’agression. Il quitte le collectif et entame son ascension en solitaire.

Son deuxième projet « Show Time » sort en 2004 et atteint la huitième position des charts britanniques. Entre temps, il lance son label Dirtee Stank pour soutenir des jeunes talents. Trois ans plus tard, il traverse enfin l’Atlantique avec son album « Maths and English » et sa collaboration avec Lily Allen. En 2009, cette exportation marque aussi l’arrivée de l’opus « Tongue N’Cheek » qui explose les compteurs, en troisième position des classements d’outre-manche, avec pas moins de quatre singles placés en pole position (Bonkers, Dance wiv Me, Holiday et Dirtee Disco). Une apogée artistique qui le conduit à remporter le Brit Award de l’artiste masculin de l’année en 2010. Fort de ce succès, il dévoile son sixième projet : « Raskit » qui signe son retour aux fondamentaux de son œuvre : du grime pur jus.

Tea time

En 2003, Dizzee Rascal a 19 ans et devient le plus jeune artiste à décrocher le célèbre Mercury Prize qui récompense la percée de son premier album. Il devance ainsi « A Rush of Blood to the Head » de Coldplay, « Hail to the Thief » de Radiohead ou encore « Lost Horizons » de Lemon Jelly. Pendant la cérémonie, le jeune artiste prononce un discours chargé en émotion et rend hommage à sa mère. Il revient également sur son ascension depuis la précarité et déclare : « La musique des jeunes communautés noires doit être prise au sérieux. Elle brisera les barrières d’elle-même si tel n’est pas le cas. »

The crown jewels

Dans la carrière de Dizzee, l’album « Tongue N’Cheek » est aussi marquant qu’improbable. Improbable par sa prise de risque. L’esprit grime acidifié de « Boy in da Corner » a laissé place à des productions davantage dance-pop. L’artiste déclare d’ailleurs à sa sortie : « L’album est composé pour égayer l’atmosphère et mettre une bonne ambiance […], il est aussi sérieux que fun, étant donné le temps de travail que j’y ai consacré. » Originellement marqué par une influence électro, tant par les samples utilisés que par son phrasé et son débit, le virage vers la pop se fait sentir.

Un florilège de producteurs s’est attelé à la réalisation du projet. Trois d’entre eux symbolisent cette nouvelle orientation musicale : Aaron LaCrate (ayant collaboré avec Lili Allen et Lana del Rey), Charlie Hugall (productions pour Ed Sheeran) et Chase & Status (architecte de plusieurs projets de Rihanna). Les featurings confirment ce tournant artistique avec le DJ house américain Armand Van Helden et son pendant écossais, Calvin Harris. 

Si l’intérêt de l’album réside principalement dans ses productions, la partie lyrique n’en est pas moins délaissée. L’entrée en matière dépeint un Dizzee egotrip, à base de récits de courses effrénées au volant, de son appétit pour le plaisir de la chaire, et de l’aspect déjanté de sa vie d’artiste. Can’t Tek no more marque un tournant dans la structure de l’album. Le rappeur londonien aborde pour la première fois les mirages du rap game britannique qui attire les jeunes générations en quête de lumière. Il s’exprime sur sa dureté, l’argent, la violence et les combats, avec le deuil et la tristesse qui s’accompagnent parfois de ces tragédies.

Dizzee Rascal est aujourd’hui une référence du rap anglais, sollicité au-delà des côtes britanniques pour être un featuring de luxe, à l’instar de son couplet sur le morceau Zone d’Orelsan. Après plus de vingt ans d’une carrière marquée par un mélange des genres savamment maitrisé, le londonien ne semble toujours pas rassasié. Courageux sera celui qui osera lui contester sa couronne. 

Catégories
Chroniques

La sélection 2020 : les documentaires rap

Le rap ne cesse de raconter des histoires. Parmi elles, certaines deviennent plus grandes que les notes et les mots et méritent d’être mises en image. L’occasion de donner vie aux punchlines et laisser tourner la caméra. Mosaïque livre sa sélection des documentaires rap de l’année.

« Le bâtiment 7 », par StreetPress

« On a réussi à faire de notre bâtiment le plus connu de toute la France. C’est fort ! », s’exclame le rappeur Kodes devant la caméra de StreetPress. Au croisement des cités de Grigny, Corbeil-Essonnes et Évry, située à trente kilomètres de Paris, la tour du Parc aux lièvres rayonne de son bâtiment 7. Graphé sur un mur, le visage des sept rappeurs qui ont élevé le nom de leur quartier. Shotas, rappeur montant, regarde avec nostalgie à travers la vitre brisée du hall qui l’a abrité pendant près de six ans. En 2021, cet immeuble construit sur une dalle sera détruit pour laisser place à 1 800 nouveaux logements. Autour de lui, les commerces se sont éteints peu à peu et l’écosystème du quartier a perdu sa vitalité. Un crève-cœur pour ces artistes comme Koba La D qui rappent le « Bat 7 » depuis toujours. Les habitants, bientôt relogés, peinent aussi à partir. Sam réside ici depuis 40 ans. En se remémorant les bons moments, elle regrette : « Ce sont nos vies qui vont s’écrouler. Je ne partirai pas d’ici. » Immersion dans le berceau du 7 Binks avec StreetPress. Un documentaire réalisé par Matthieu Bidan et Cléo Bertet.

– Thibaud Hue

« Clasher l’ennui », pour l’Abcdr du son

C’est une histoire presque oubliée que nous compte Yveline Ruaud. Le genre de mythe qui habite encore une ville grâce au bouche à oreille et quelques cassettes VHS. Cette histoire, c’est celle des battles de clash « Dégaine ton style », organisées aux Ulis aux début des années 2000. Comme toute histoire, « Dégaine ton style » a ses héros : Gyver Hypman, Fik’s Niavo, John Steell et les autres organisateurs de ces soirées. Des jeunes de la ville qui, pour tuer l’ennui et rassembler, ont décidé d’investir un lieu : le Radazik. C’est ici, dans cette petite salle d’une cité dortoir oubliée de l’Essonne, que va s’écrire l’une des premières pages du rap underground français. Des matchs d’anthologies devant un public entassé et chauffé à blanc. Des punchlines percutantes et des flows incisifs. Un même amour de la rime et de la performance. Les battles « Dégaine ton style » imposent les Ulis et ses environs sur la scène rap de l’époque. Au-delà des quelques noms qui sortiront de cette pépinière, Sinik et Aladoum pour ne citer qu’eux, c’est l’esprit « clash » qui perdurera. Par la suite, d’autres compétitions emboîteront le pas comme End Of the Weak ou les Rap Contenders, plus ou moins inspirées de l’atmosphère ulissien. Après sa série documentaire sur Le Dojo et la 75e Session, Yveline Ruaud s’illustre à nouveau par sa capacité à raconter un état d’esprit musical en prise avec son environnement. « Clasher l’ennui » pour l’Abcdr du son, à (re)voir absolument !

– Robin Spiquel

« D’IAM à JuL, Marseille capitale rap », pour France Télévisions

Entre la première cassette d’IAM et le stade Vélodrome de Soprano, trente ans se sont écoulés. Loin des lumières de Paris, Marseille brille par ses rappeurs, devenus de véritables ambassadeurs. En témoigne le succès détonant de Jul, désormais devenu le plus gros vendeur de l’histoire du rap en France. SCH, Keny Arkana, Alonzo, Akhenaton, Soso Maness, JUL et autres producteurs et compositeurs ont été réunis pour conter la belle histoire du hip-hop dans la ville. Un phénomène culturel intimement lié à la situation sociale des quartiers où le verbe a toujours tenu une place de choix. Réalisé par Gilles Rof et Didier D. Daarwin et guidé par le timbre rauque du vétéran Faf Larage à la voix off, le documentaire de France Télévisions illustre la connexion particulière entre ce mouvement musical, désormais intergénérationnel, et la cité phocéenne. Capitale Rap.

– Thibaud Hue

Catégories
Chroniques

La sélection 2020 : les beatmakers

Derrière les machines se cachent des techniciens du son et des penseurs musicaux. En composant des instrumentales sur mesure, ils subliment le talent artistique des rappeurs. Certains ont d’ailleurs été particulièrement remarquables en 2020. Mosaïque livre sa sélection des beatmakers de l’année.

Dioscures, le talent dans la matrice

Comment penser à 2020 sans se replonger dans les beats mélancoliques de Dioscures. Acolyte de l’ombre d’un certain Laylow, le producteur franco-algérien aura marqué l’année de son empreinte à plusieurs égards. Le 28 février, « Trinity » se présente au public. Un album qu’on ne présente plus et sur lequel Dioscures joue le chef d’orchestre. Présent sur près de la moitié des titres, il a permis à l’artiste toulousain d’affiner son monde digital. Une direction artistique particulièrement palpable sur le morceau NAKRé, en coproduction avec le pianiste Sofiane Pamart. Pourtant, limiter le travail de Dioscures à cet opus serait réducteur. Il a également accompagné son comparse Laylow sur quelques-uns de ses meilleurs featurings comme À la vie à la mort, avec Aladin 135 ou Le plan, aux côtés d’S.Pri Noir. Le compositeur sait aussi se fondre à l’univers de d’autres artistes. En fin d’année, il emmène ses talents auprès du parisien Squidji, pour produire les titres Popstar, Rose et Melancholia. Plus étonnant encore, il compose la publicité du dernier Assasin’s Screed : « Valhalla », toujours avec Sofiane Pamart. À seulement 25 ans, le producteur annonce qu’il mettra bientôt fin à sa carrière musicale. Et ce, après la sortie de son unique projet solo : « Ciela », attendu en février prochain.

– Robin Spiquel

Flem, noir c’est noir

Toute œuvre d’art a son architecte. « La Menace Fantôme » de Freeze Corleone est une pièce unique qui voit le jour grâce à la noirceur de son compositeur : Flem. Beatmaker de toujours auprès du collectif 667 et déjà présent sur « Projet Blue Beam », il est le bras droit du rappeur. C’est donc logiquement qu’il s’aligne à la prod de ses featurings dont, en 2020, le fameux Drill FR 4 avec Gazo ou plus récemment ny à fond avec Alpha Wann. Une collaboration régulière à laquelle ChenZen fait souvent référence : « s/o le Flem » (Sacrifice de masse). Le producteur marque l’année de son empreinte tant l’obscurité de sa signature musicale drill a résonné. Cette visibilité nouvelle lui vaut d’ailleurs d’être mis à l’honneur sur le projet de Django : « S/o le flem », entièrement produit par ses soins. L’année de Flem reste aussi celle de sa performance sur le titre Freeze Raël qui a fait l’unanimité dès les premières notes. La basse grésillante du morceau provoque des vibrations venues d’ailleurs, comme s’il invoquait les ténèbres avant que Freeze Corleone mette à exécution son flow démoniaque. Une introduction d’album déjà culte qui rappelle à chacun le rôle clé du beatmaker dans la conception d’un projet. Si Freeze Corleone porte la couronne, Flem soulève son sceptre. 

– Lise Lacombe

PH Trigano, l’année mélodieuse

Le plus californien des français, c’est ainsi que se décrit PH Trigano. Proche du collectif Bon Gamin dont Ichon est l’une des pièces maîtresse, il signe la quasi totalité des morceaux de son album « Pour de vrai ». Un projet notamment marqué par sa musicalité luxurieuse. Sa présence a aussi été remarquée sur les tracklists de deux artistes belges : « ALT F4 » de Swing et « Irréel » de Geeeko. Le rappeur aux dreadlocks colorées confiait d’ailleurs au média 1863 avoir fait appel au compositeur pour passer un cap et créer une atmosphère classe et sophistiquée. Clavier et guitare à la main, le beatmaker apparaît également sur la session Colors de Lala &ce qu’il accompagne lors de son interprétation de Parapluie, titre à succès dont il est le maestro. Point d’orgue d’une année fructueuse, PH Trigano dévoile en décembre son single France 98, sur lequel il prête sa voix chaude. S’apprêterait-il à sortir de l’ombre de ses boîtes à musique ?

– Lukas Taylor

twinsmatic, la force de l’Atlas

À l’image du titan grec Atlas qui figure sur la pochette de son projet sorti le 3 avril 2020 et qui porte seul le poids du monde sur ses épaules, Julian a voulu marquer l’année d’un projet qu’il a entièrement produit après le départ de Nadeem, ancien membre qui composait leur duo twinsmatic. Un tour de force réussi grâce à un échantillon diversifié de productions et des collaborations cohérentes. En réunissant des rappeurs installés comme SCH, Dinos ou Koba LaD, ainsi que des artistes émergents comme Box et Marj, twinsmatic réussit le pari d’un projet ambitieux qui participe à la mise en valeur des compositeurs sur la scène rap. Après être apparu sur le projet « XXIII : Bilan de vie » de Gianni avec Bientôt, il clôture son année sur le titre Diptyque qui ouvre avec justesse l’album « Stamina, » de Dinos, et annonce trois projets prévu pour 2021. 

– Lise Lacombe

Prinzly, l’homme derrière « QALF »

Premier coup de feu en janvier 2020. Sous les caméras de Konbini, Prinzly assiste à la naissance du banger Œveillé qui signe le retour de Damso en solo, sur une prod qu’il a lui-même composé. Devenu central dans l’instrumentalisation des pensées du rappeur, le beatmaker se distingue comme l’un des architectes de « QALF ». Il est d’ailleurs celui qui signe le plus de prods de l’album, présent sur dix morceaux, dont BXL ZOO, 911, DEUX TOILES DE MER et CŒUR EN MIETTES. Si la musicalité du projet se distingue comme l’une des plus riches de l’année, la présence de Prinzly n’y est pas pour rien et s’imbrique avec brillo dans la nouvelle direction artistique choisie par Damso. Hybride dans son approche, le compositeur ne cesse de s’affranchir du rap pour exporter son univers. En témoigne ses créations pour Tassae (Salope, À l’envers) et Lous & The Yakuza (Laisse moi). Son placement, en tandem avec Ponko, sur le titre Mauvaise Foi de Bonnie Banane prend d’ailleurs une tournure inattendue. Sur un rythme lent qui valorise les vocalises de la chanteuse, il ajoute une basse saturée et force l’alchimie. Le titre trouve alors une résonance particulière auprès du public et permet à l’artiste de le jouer dans les studios de Colors. Le beatmaker bruxellois se distingue également comme l’un des artisans de l’EP « Parades » du rappeur parisien montant Squidji.

– Thibaud Hue