Catégories
Face à face Rencontres

La destinée musicale de Zinée

Repérée depuis la sortie de son premier EP « Futée » en novembre 2021, Zinée a trouvé sa place sur le spectre rap avec un univers robotique teinté de bleu. Celle qui ne se considère pas comme « un phénomène » a conscience de l’originalité de sa proposition. Mosaïque l’a rencontré à l’occasion de la sortie de « Cobalt », un EP de dix titres, sorti le 23 juillet 2021. De nature timide et discrète, elle a accepté de se livrer sur son enfance, sa collaboration avec le rappeur Sheldon ou encore son inévitable tristesse. Tout au long de votre lecture, retrouvez les photos d’Ulysse Carbajal pour Mosaïque.

À son arrivée dans les studios de son label Low Wood à Aubervilliers, Zinée est accompagnée de son manager Charlie et de Poune, sa chienne, ancien animal maltraité, qu’elle a adopté depuis un mois. Pendant que celle-ci s’amuse avec une balle de tennis lancée par la rappeuse qui s’exclame : « Viens là ma fille ! », l’artiste se prête au jeu des photos. Devant le disque d’or de Booba pour l’album « Panthéon », Zinée hésite à poser : « Je ne sais pas trop comment être conquérante. » Pourtant, son projet « Cobalt » dévoilé le 23 juillet 2021, regorge d’une insolence naturelle que Zinée prête au second degré. 

Dès le début de notre échange, la rappeuse dénote par sa spontanéité enjouée et sa facilité à se livrer. De son vrai nom Lisa, Zinée aurait dû s’appeler Zinédine : « Je m’appelle Zinée parce qu’on m’appelle Zizou depuis que je suis petite. Mon père voulait m’appeler Zinédine mais la mairie de Toulouse a refusé. Mon entourage a continué à m’appeler Zinée. » Comme si ses proches avaient prédit que Lisa aurait besoin d’un nom de scène, Zinée devient naturellement le surnom de la jeune fille. 

« C’est toi le bulldog qui ne veut pas être signé ? »

Dans son tee-shirt noir, son jean bleu droit et ses baskets Adidas à scratch, la Toulousaine est arrivée à Paris il y a deux ans et demi. Venue pour travailler, elle est responsable du stand Tony la fripe dans le centre commercial Citadium. Rapidement, la musique la rattrape : « Je n’étais pas venue dans l’optique de vivre du son, maintenant j’en vis depuis un an. » En six mois, tout s’emballe. Sa signature est le résultat d’une succession de rencontres. En arrivant à la capitale, Zinée retrouve son ami, le manager de Petit Biscuit qui lui présente des copain.ine.s à lui.

« J’ai dit à Sheldon que je voulais faire un truc un peu bizarroïde, avec un univers robotique, du rap mais pas trop non plus et c’est un mec qui a compris directement. C’est formidable. Je ne peux que lui dire merci. »

– Zinée

Parmi eux.elles, le réalisateur Mohamed Chabane, qu’elle surnomme « Momo », lui présente l’artiste Michel, également signé chez Low Wood. Ensemble, il.elle.s vont à un barbecue où des membres de la 75e Session sont présents. Un peu par hasard, elle leur fait écouter sa musique : « Je n’étais jamais allée en studio. J’avais enregistré ça sur snap avec une pote qui mettait la prod sur son téléphone. Ne jugez pas (rires). C’était vraiment un truc horrible. Ça durait 40 secondes, ça s’appelait quelque chose comme IVR. » 

Mais ce jour-là, le rappeur Sheldon, clé de voute du collectif parisien, n’entend pas ce « truc horrible » que dépeint Zinée. Il perçoit un potentiel et l’encourage. Au départ, elle veut rester indépendante par crainte de l’industrie musicale : « Sauf qu’un jour, je bois un verre avec Momo et Michel. Guillaume, le producteur de Low Wood arrive et me dit : « C’est toi le bulldog qui ne veut pas être signé ? (rires) » Rassurée par Michel et Sheldon, elle se lance. Sa seule condition : faire sa musique avec ce-dernier avec qui elle crée « un lien affectif » depuis longtemps, sans encore faire de musique ensemble.

Devenu depuis son mentor, Sheldon crée avec elle son premier EP « Futée » avant de réitérer sur son nouveau projet « Cobalt ». Une collaboration indispensable à la rappeuse : « C’est un mec très sensible, qui donne sa chance à beaucoup de monde. C’est un humain exceptionnel. » Avec son accent chantant du sud, Zinée prend une voix perchée et s’amuse : « Je suis arrivée en lui disant que je voulais faire un truc un peu bizarroïde, avec des voix, un univers robotique, du rap mais pas trop non plus et c’est un mec qui a compris directement. C’est formidable. Je ne peux que lui dire merci. »

Un destin tracé 

En quelques mois, elle se retrouve signée en label sans n’avoir encore jamais mis les pieds en studio : « Je ne sais pas si je suis croyante ou pas, mais pour moi, c’est un alignement des planètes qui est incroyable », confie-t-elle. Un alignement des planètes qui la suit depuis son adolescence. Enfant « taquet » dyslexique, dont même « l’orthophoniste ne sait plus quoi faire », Zinée est très timide. Elle mélange les mots et les lettres, et rien n’y fait. Sa mère lui souffle l’idée de tenter le chant : « Je n’avais rien à perdre alors j’ai essayé avec mon oncle qui jouait de la guitare. Il a été choqué de ma voix et m’a dit : « Tu te fous de ma gueule, t’as une voix comme ça et tu le dis pas ? ». J’ai répondu : « Ça va, c’est la première fois que je chante, m’engueule pas (rires). » 

Son timbre de voix unique s’entend dès les premières notes qui s’échappent de sa trachée : « J’ai la voix très aiguë parce que j’ai des cordes vocales très petites. Ça restera comme ça toute ma vie. » Contrairement à ce que laisse à penser sa signature vocale, Zinée ne travaille pas avec l’auto-tune mais avec un correcteur qui rend sa voix « plus ronde » et qui la modifie « note par note »

« Pendant un moment, je me suis trompée de rêve. Je ne voulais pas faire partie de ces gens qui se réveillent à 40 ans, en se demandant ce qu’ils font depuis vingt ans. »

– Zinée

Avec une mère danseuse de flamenco et un père adepte de popping (style de danse qui correspond le mieux au funk ou G-funk, NDLR), ses parents sont persuadé.e.s que Lisa a une place à se faire dans le milieu artistique. Zinée, elle, ne le voit pas du même œil : « Pour moi, la musique c’était chanter dans les mariages. Dans ma tête, c’était impossible d’en faire une carrière. » Elle se passionne alors pour la couleur et la lumière au cinéma et souhaite devenir technicienne. Un jour, elle réalise qu’elle n’est pas faite pour ça : « J’ai sué pour ça et finalement je n’étais pas bonne, alors j’ai arrêté. Même ma meilleure pote m’a dit : « Mais c’était ton rêve ! », et je lui ai répondu : « Je crois que je me suis trompée de rêve ». Je ne veux pas faire partie de ces gens qui se réveillent à 40 ans, en se demandant ce qu’ils font depuis vingt ans. » 

Sa fascination pour les couleurs ne la quitte pas pour autant, d’où le nom de son projet « Cobalt », en référence au bleu du cobalt, un métal : « Je ne sais pas comment l’expliquer. Quand je ferme les yeux et que j’écoute un son, j’ai une couleur qui me vient. Je n’y peux rien du tout. J’ai vu du bleu en faisant le projet. Ce sont différentes teintes de bleu mais le cobalt est très important. » C’est avec l’artiste Bouherrour, auteur du tableau qui illustre la pochette du projet « Cobalt » qu’elle trouve le nom du projet. Le tableau a été pensé par le peintre sans que Zinée ne lui ait donné aucune indications. (Découvrez point par point les étapes et les réflexions de leur travail racontées par Zinée à la fin de l’article, NDLR.)

Le syndrome de synesthésie ne quitte jamais la rappeuse notamment lorsqu’elle évoque les derniers projets qui l’ont marqués : « Khali, c’est un beau jaune, un jaune un peu pastel. Un orangé un peu pastel aussi et il y a du rose. Du rouge aussi. Un bon gros rouge, un rouge carmin, de rouge à lèvres. »

La tristesse affirmée 

Entre deux visions colorées, Zinée caresse sa chienne Poune, qui se tient sagement à côté d’elle tout le long de l’entretien. Au moment où nous rencontrons l’artiste, son projet doit sortir dans deux jours. Lorsqu’elle apprend que nous avons pu écouter « Cobalt » en avance, l’artiste se recroqueville dans son fauteuil en cuir, légèrement gênée de rencontrer ceux.celles qui ont pu pénétrer dans son univers, avant de demander timidement : « Vous l’avez aimé, ça va ? ». 

Timide, Zinée l’est et l’a toujours été. Pourtant, face à nous, elle se confie sans chercher à se dérober : « Je serai timide toute ma vie, mais on ne peut pas en tant qu’artiste ne pas parler de notre projet, se dévoiler, et expliquer pourquoi je suis en face de vous. Je trouve ça important. » Une réserve qui cache une volonté permanente de se protéger : « Pour moi, l’humain est hyper imprévisible. C’est ma vie qui a fait que j’ai du me protéger des gens. Je suis une éponge qui a beaucoup donné mais désormais, je me préserve et je consacre mon énergie aux gens qui en ont vraiment besoin. »

Sa musique lui permet de démontrer qui elle est vraiment : « Les gens me disent souvent t’as l’air super enjouée et pourtant t’es triste dans tes sons. Mais ceux qui rigolent le plus dans une journée, ce sont ceux qui pleurent le soir. Je ne serai jamais dans une lumière totale et c’est quelque chose que j’ai compris très tôt dans ma vie. Accepter qui on est, c’est commencer à se soigner et aller de l’avant. » 

« Cobalt » en est la preuve. Démarré en janvier 2021, le projet reflète ses énergies du moment où elle s’enfermait avec Sheldon de 9 h 30 à 4 h du matin en studio : « Faire un truc solaire avec Sheldon, c’était compliqué. On fonctionne beaucoup à l’instinct et a ce qu’on ressent sur le moment. C’était une période un peu compliquée de ma vie. Je voulais que les gens comprennent ma sensibilité. Je suis une personne très triste et je ne veux pas cacher ça. »

« J’ai besoin de mettre des choses trash en mot pour avancer. J’ai besoin qu’on comprenne que j’ai vécu des choses compliquées et que certains se reconnaissent. »

– Zinée

Une volonté de ne pas cacher mais aussi de ne pas embellir la réalité dans ses morceaux : « J’aime bien le gore. Quand j’ouvre l’EP par : « J’avais 18 agrafes dans la gorge », c’est que je me suis vraiment fait opérer de la gorge. J’ai besoin de mettre des choses trash en mot pour avancer. J’ai besoin qu’on comprenne que j’ai vécu des choses compliquées et que certains se reconnaissent. Ça m’aurait fait du bien plus jeune des gens qui disent les choses telles qu’elles sont. »

Très pudique et après avoir traversé des années où elle a « tout perdu très très vite », dont plusieurs proches d’affilée, notamment son père, elle tient aujourd’hui à s’entourer de personnes qui lui sont chères : « Pour moi, chaque personne qui m’entoure collabore avec moi. Zinée, c’est plusieurs gens. Avec Sheldon, on a un lien très fraternel. Tous ceux qui font partie du projet se sont autant impliqués. » Lorsqu’elle évoque ses featurings, l’artiste ne cache pas son admiration : « Sean, c’est un mordu de travail. Il faut trop rider avec des gens comme ça. M Le Maudit, c’est mon sang. Pour moi, c’est un humain précieux. Je le mets dans une petite verrière avec une petite clé. »

Avant la sortie de son EP, Zinée s’est fait tatouer « Cobalt » sur la main droite, histoire de marquer à jamais ce que la vie lui a pratiquement offert : « Moi, je l’ai toujours dit. Si dans un an je dois retourner travailler, je suis contente que Dieu m’ait laissé vivre ce que j’ai vécu. Si demain tout s’arrête, je suis très heureuse. Après, si le rêve peut continuer, on continue. » En attendant de voir ce que les étoiles ont de nouveau prévu sur son chemin, Zinée espère ne pas décevoir son public avec « Cobalt » : « Je préfère avoir 10 000 personnes qui m’écoutent que 100 000 qui ne me suivent que pour une seule musique et qui n’écoutent pas le reste. Je veux rester fidèle à ce que je suis. C’est comme un magasin, si tu y vas pour du chocolat et que le lendemain il vend du matériel pour le cinéma, tu ne reviens pas chez lui. » Lorsqu’on lui soumet l’idée qu’un jour, peut-être, elle devra vendre autre chose que du chocolat, Zinée sourit malicieusement : « Tinquiète pas pour ça. »

La création de la pochette

Découvrez la réalisation de la cover du projet « Cobalt » par Bouherrour racontée par Zinée, en cliquant sur les animations sur la cover de « Cobalt » juste en dessous. Vous pouvez également activer le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquer en bas de droite pour mettre en plein écran.

Retrouvez « Cobalt » de Zinée dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

Catégories
Face à face Rencontres

Clara Charlotte, rêveuse lucide

Parfois pétillante et spontanée, parfois réfléchie et prudente, Clara Charlotte fait ses premiers pas dans le grand bain. Avec son premier EP « Venus », paru le 4 juin 2021, elle dévoile les premières teintes de son univers musical. Entre ses inspirations soul, trap, et ses featurings avec Squidji, Geeeko et Prototype, la chanteuse originaire d’Orléans dresse une proposition de caractère et s’imagine déjà de grands projets.

Assise à une terrasse parisienne, elle s’est confiée à Mosaïque sans avoir peur de rentrer dans son intimité ou dans ses réflexions personnelles sur sa musique et sa nouvelle vie d’artiste. Tout au long de votre lecture, découvrez le shooting d’Inès Mansouri qui a photographié la jeune femme dans une rue parisienne. Sans filtre.

Quand Clara Charlotte nous rejoint sur la terrasse du restaurant Aux saveurs d’Italie dans le 17e arrondissement de Paris, accompagnée de son manager, elle rayonne. Ces dernières semaines ont été décisives pour la jeune artiste qui a dévoilé son premier jet artistique. Si certaines premières propositions restent discrètes, « Venus », son EP de six titres, n’est pas de ceux-là. Remarqué à sa sortie, le projet a éveillé la curiosité des plus grand.e.s. Avec un sourire béat, elle soulève avant de commencer l’entretien : « Je n’attendais pas vraiment de retours. Mais finalement, j’ai eu des messages de gens à qui je n’aurais jamais pensé que ça plairait. » Elle énumère. « Amel Bent, Mehdi Maïzi… C’est surprenant pour une petite personne comme moi d’être prise dans ce filet sans s’en rendre compte. Ça fait peur aussi. J’ai envie de la garder cette peur parce que sans elle, on ne fait plus preuve de courage. »

La jeune orléanaise prend rapidement les rênes de la discussion. Ravie de pouvoir s’exprimer sur son art, elle n’hésite pas à s’épancher lors de ses réponses et à rebondir par elle-même. « Ce nouveau projet, c’est un bébé sur lequel je travaille depuis que j’ai 18 ans et qui a bien grandi. C’est frustrant de devoir montrer celle que j’étais il y a trois ans alors que j’ai 21 ans aujourd’hui. » Pourtant, même si le temps s’en est allé, l’authenticité de sa musique est toujours la même : « J’évolue et je me renouvelle sans cesse dans mon art mais ça reste le même tissu. »

Un tissu sur lequel elle a cousu de nombreuses influences bien distinctes. Le sixième et dernier morceau du projet en témoigne : « Elle, c’est un son que j’ai écris il y a deux ou trois ans. Il y a un côté très instrumental avec une guitare brute. C’est le côté de Clara Charlotte soul qui écoutait plus jeune du Aretha Franklin. » Pour se constituer une ADN sur-mesure, la chanteuse a digéré ses influences : « Quand je suis arrivée à Paris, les gens ont commencé à me dire : “On dirait que t’écris des textes rappés mais que tu les chantes.” J’ai commencé à chanter du RnB soul sur des prods trap et à écrire façon rap des textes que je mettais sur du RnB. Ça marchait dans les deux sens, alors j’ai fusionné les deux. »

Empreinte d’éclectisme, Clara Charlotte teste et tente de s’ouvrir à d’autres horizons pour se renouveler. Parfois sans succès, mais sans regrets : « Si je teste une nouvelle couleur et que ça ne me fait rien dans le ventre, c’est que ça ne me parle pas. J’ai testé la country RnB (rires) et ça ne l’a pas fait du tout. C’était pas moi. » Et pour opérer des virages artistiques contrôlés, elle s’est entourée de producteurs d’expériences comme le confirmé Junior Alaprod ou 99, beatmaker de référence sur la scène rap émergente, auteur de trois instrumentales sur « Venus ». Elle raconte : « Quand 99 m’a fait écouté des prods pop avec de la guitare, un peu à la Angèle, The Weekend ou Jorja Smith, c’est la première fois que je me suis sentie capable d’aller faire ce délire là. Depuis, je continue de travailler avec lui et on fait toujours mieux qu’avant. »

De l’autre côté de la vitre du studio, loin des tables de mixage et des micros, Clara Charlotte se découvre moins concentrée, plus songeuse mais pas moins lucide. Pour elle, se livrer dans un texte comme sur son titre Cassiopée est naturel : « Quand je l’ai enregistré, j’ai pleuré. En écoutant le son et les paroles, je me suis rappelée que j’avais beaucoup souffert et avoir mal à ce moment là m’a fait du bien. » Pourtant, trouver un équilibre personnel au milieu de cette démarche artistique n’est pas aisé : « La complexité pour nous, les artistes, c’est qu’on doit écrire sur notre vie. Quand les gens vont taffer, ils sortent de leur vie. Le boulanger, quand il part taffer, il n’est plus avec sa femme, ses enfants… Alors que nous, on doit sans cesse se ressasser des souvenirs, des flashs, des disputes, des moments qui font du mal ou du bien. Et on sort rarement de ce carcan. On a pas le droit à cette part d’intimité cachée que tout le monde a. On dévoile tout au public. »

Elle reprend, déterminée : « Je dois composer avec le fait d’être une jeune femme noire de 21 ans avec des problèmes, compartimenter ma vie, en dire assez sans tout dévoiler au public et essayer de rester stable. » En discutant, nous comprenons que pour Clara Charlotte « compartimenter » rime avec « se protéger ». Comment garder un masque pour que le public ne saisisse pas toutes ses faiblesses, tout en restant assez transparente pour faire vibrer ses auditeurs ? C’est tout le paradoxe qui secoue la chanteuse. Elle enfonce le clou : « Ce masque, nous l’avons tous. L’humain est incapable d’être bon entièrement. Il y a forcément un moment dans une vie où ton côté bon devient mauvais pour l’autre. »

En prenant une gorgée de Perrier, elle réfléchit et reprend : « Vous connaissez l’histoire du scorpion et de la grenouille ? Nous hochons la tête de droite à gauche. En voulant traverser une rivière, une grenouille se fait arrêter par un scorpion. Le scorpion lui dit : « Écoute, prend moi sur ton dos, promis je te pique pas. » Elle le prévient : « Mais si, tu vas me piquer ! » Il lui répond : « Si tu me fais traverser, je te jure que non. » Elle hésite puis s’exécute pour lui venir en aide. Soudain, une douleur foudroyante lui tape le dos. Le scorpion l’a piqué. Elle lui dit : « Mais pourquoi tu m’as piqué ? On va mourir tous les deux. » Il lui répond : « Bah je suis un scorpion. C’est dans ma nature. Même si je t’ai promis que j’allais être bon avec toi, je ne pouvais pas ne pas te piquer », conclut-elle fièrement. Morale de l’histoire : « C’est pour ça qu’il faut compartimenter et garder un jardin secret. C’est ce que j’essaye d’expliquer dans ma musique. »

Cette histoire, elle la doit à son grand-père, lui aussi très intéressé par la musique : « Papi écoute du Drake, il écoute du rap et regarde Skyrock ! » Comme lui, son entourage familial a fait preuve d’un soutien nécessaire : « Mes parents ont été les premiers à croire en moi, à me donner une guitare et m’entendre chanter. » Mais avant de pouvoir s’affirmer comme chanteuse, Clara Charlotte confie avoir eu des difficultés à trouver une place dans son environnement d’adolescente : « Je n’étais pas la plus jolie fille, pas la plus drôle. J’avais pas de petits copains à foison, ni beaucoup de copines. Je faisais juste tout ce que je savais faire. J’étais tellement maladroite que je ne touchais à rien. J’étais juste bonne à être mignonne, à faire des câlins et sourire. C’est cette place que je pensais avoir. Et c’était pas moi. J’étais la « sœur », « la fille », « la petite ». J’avais jamais l’impression que c’était moi qu’on présentait. J’avais l’impression d’être vide. Mes parents ne pensaient pas ça de moi mais je le sentais comme ça. »

Depuis, la jeune femme a quitté Orléans, sa ville d’origine, pour rejoindre Paris et confirmer sa volonté de vivre de sa passion. Un déménagement qu’elle a jugé vital : « Ça a été très dur venant de province parce que je n’avais pas eu beaucoup de soutien de là d’où je viens. Je n’avais pas beaucoup d’amis. Quand je suis arrivé à Paris, je n’avais aucun contact mais j’ai pu avancer. Orléans s’est réveillé quand ça a commencé à prendre à Paris. J’ai quand même beaucoup de reconnaissance pour quelques médias de cette ville qui m’ont soutenue et m’ont propulsée. »

Même si elle juge avoir la maturité d’une femme de 35 ans, Clara Charlotte s’autorise aussi à rêver pour ne pas perdre son innocence et garder des objectifs. « Elle rêve de quoi, Clara Charlotte ? », la questionne-t-on. « Du Stade de France minimum ! répond-t-elle du tac au tac. C‘est tellement gros que ça sonne bête mais je suis là pour bosser. Je me donne dix ans pour aller le plus loin possible. Mes parents ont un certain âge, ils ne sont pas éternels et je veux qu’ils voient ça. Il n’y a pas un jour où je ne leur parle pas du Stade de France. Limite maintenant c’est eux qui m’en parlent. »

Si elle ne remplit pas encore les grandes salles parisiennes, l’artiste se réjouit une nouvelle fois de l’un de ses premiers accomplissements qu’elle nous avait fièrement évoqué en arrivant. « Amel Bent », dit-elle presque gênée. « Dès que j’ai eu la certification sur Instagram, c’est la première personne à qui j’ai envoyé un message. Je voulais lui montrer ce qu’elle était pour moi. Chez moi, il y a le ticket de son Olympia de 2006 ! En dix minutes, elle m’avait répondu en me disant qu’elle m’avait écoutée et qu’elle avait kiffé ma musique. Je me suis mise à pleurer, c’était trop beau. »

Après une heure d’échanges animés, la jeune orléanaise se montre déterminée, confiante et fragile de par sa profondeur avant de se recentrer vers l’essentiel et de se tourner vers son manager. « On irait pas manger ? J’ai trop la dalle », lui lâche-t-elle avec toute la spontanéité qui la caractérise, devant le rire de l’attablée.

Retrouvez Clara Charlotte dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

Catégories
Face à face Rencontres

Bolemvn, le masque de la provocation

Quelques heures avant la sortie de son premier album « Anarchiste » le 9 juillet 2021, Mosaïque a rencontré l’artiste du Bâtiment 7, Bolemvn. Alors que les réseaux sociaux se déchaînent contre lui au moment de notre entretien concernant ses propos à l’encontre des rappeur.se.s américain.e.s, c’est un artiste avec un autre visage que nous découvrons. Autant joueur que réfléchi, Bolemvn s’est confié sur l’image qu’il renvoie, sa volonté de « finir seul » ou encore son amour pour la France. Tout au long de votre lecture, explorez le shooting de notre photographe Jacques Mollet qui a capturé la nonchalance assumée du rappeur. 

À notre arrivée dans les locaux de son label Capitol en plein coeur du 5e arrondissement, Bolemvn est allongé sur un canapé en cuir, la tête enfoncée dans un coussin jaune. Au mur, plusieurs disques de platine dont le triple platine de l’album « Loud » de Rihanna. Le rappeur d’Évry prévient : « Je suis épuisé. » En pleine promotion de son premier album « Anarchiste », l’artiste enchaîne les interviews. Pour sa dernière de la journée, il espère qu’elle ne durera pas trop longtemps. Il ne cache d’ailleurs pas son envie de retrouver ses ami.e.s dans son quartier du « Bat 7 » qui lui organisent une fête le soir même : « C’est ça les release party chez nous (rires). Ils sont en train de faire les courses là. » En lui annonçant avoir prévu une trentaine de minutes d’échange, il accepte de se prêter à l’exercice, non sans montrer une certaine lassitude : « Là, les gens ne me voient pas mais je suis allongé. J’ai trop travaillé, je suis fatigué. Il y a eu la promo, et avant ça, c’était des nuits au studio. » 

Bolemvn se présente tel qu’il est, brut de personnalité sans chercher à jouer un rôle. À l’image du nom de son projet « Anarchiste », il s’affranchit des règles sociales qui lui demanderaient de s’adoucir, de s’adapter à celui ou celle qui lui fait face : « Pour moi, un anarchiste, c’est quelqu’un à qui personne ne dit quoi faire. Pour qui, aucune règle n’existe. Je suis un anarchiste dans la mesure où je n’écoute personne dans la vie et en ce qui concerne ma musique pour la faire évoluer au maximum. » La cover du projet réalisée par le photographe Koria, met en scène la révolution de l’artiste, drapé sous les traits d’un général africain : « J’ai toujours fait référence aux révolutionnaires africains dans ma musique, que ce soit par mon nom ou par ma série de freestyles Sankhara en l’honneur de Thomas Sankhara qui s’est battu pour l’évolution de l’Afrique. Mon projet devait même s’appeler Sankhara au départ. »

Anarchiste affranchi au point de se détacher de ce que pourrait penser le public de ses sorties polémiques. Au moment de notre échange, cela fait déjà plusieurs jours que Twitter s’est enflammé en réaction aux propos de Bolemvn sur les rappeur.se.s américain.e.s. Lors d’une interview pour RapRnB, il explique sans détour : « Pour moi, on est plus forts que les ricains. Leur nouvelle génération de rappeurs est éclatée au sol. Il faut pas me parler de Lil Baby, de Gunna frère, ils sont éclatés au sol. » Lorsque nous évoquons la polémique, Bolemvn se cache sous le coussin qu’il tient en main depuis le début de l’interview et rigole : « Bonne nuit », avant d’affirmer sans hésiter : « C’est normal que tout le monde réagisse mais je maintiens ce que j’ai dit. En France, on est pas solidaires. Dès qu’on critique les Américains, c’est la fin du monde. Alors qu’eux, ils s’en battent les couilles de nous, il faut que nous aussi on en ait rien à foutre. Si tout le monde réagit comme ça on ne va jamais s’en sortir. »

Rapidement, l’artiste développe sa réflexion derrière ses propos spontanés : « En tant que Français, il faut qu’on montre qu’on est là. Il ne faut pas seulement montrer qu’il y a la Tour Eiffel. C’est bien, c’est lourd la Tour Eiffel (rires), mais il faut montrer qu’il y a des gros talents. C’est à nous de faire en sorte d’être aussi influents que les Américains. Ici, ce sont nos propres auditeurs qui nous descendent. » Bolemvn concède tout de même aux artistes d’outre-Atlantique leur « détermination » à avoir fait du rap le genre numéro un aux États-Unis : « Si on veut voir du rap et des artistes urbains dans des grandes cérémonies, c’est ce qu’il faut faire en France. Et c’est à nous de le faire. Si on fait les victimes, on ne passera jamais. Il faut agir. Il faut imposer le rap aux institutions. »

L’anarchiste d’Évry regrette aussi que le public se soit arrêté à cette phrase mais comprend que ses propos fassent réagir : « Le problème, c’est qu’ils ont vu l’interview et ils ont dit que j’étais fou. Personne ne s’est posé trente secondes pour comprendre ce que je disais, tout ça parce que c’est moi aussi. Beaucoup d’artistes ont dit la même chose mais c’est la manière dont je le dis qui ne plaît pas. Je suis trop cru. Mais je ne vais pas m’excuser pour ce que je dis. C’est la vérité. Quand je dis de Sexion d’Assaut qu’on s’en fout de leur retour, c’est parce que c’est pas mes classiques. Je viens du 78 et du 91, ce ne sont pas mes références. Les anciens du 78 et du 91, oui. » L’artiste semble assis sur ses positions, serein face aux qu’en-dira-t-on qui ne sont pas prêts de le faire changer, même lorsqu’on lui demande s’il regrette la manière dont il s’est exprimé : « Pourquoi je le dirai autrement ? C’est comme ça que je suis. Je ne sais pas comment m’adoucir mais je vais essayer de travailler dessus (rires). Si les gens réfléchissaient aussi, ça ferait moins parler. » 

Au fur et à mesure de l’échange, Bolemvn est plus animé, convaincu de ce qu’il défend. Plus la discussion avance, plus l’artiste resté à demi allongé sur le canapé se relève, jusqu’à finir complètement assis à la fin de notre entretien. Le regard droit, Bolemvn n’est pas de ceux qui doutent. L’image que les autres ont de lui ne l’intéresse pas : « On m’a déjà jugé mais je m’en fous complètement. Les gens jugent une personne en jogging en mode c’est un bandit et un mec en costard est forcément clean. Alors que c’est l’inverse. Si t’aimes pas, c’est ton problème. Moi, j’aime comment je m’habille. » Derrière cette provocation naturelle se cache un jeune homme affirmé et sûr de lui qui s’éloigne de l’image puéril qui lui colle à la peau : « Les gens disent que je suis fou et peut-être que cette interview leur montrera qu’en fait non. Je sais faire le con et je sais être sérieux aussi. Ça se trouve je fais exprès de faire le con. » 

À la question : « Tu penses que les gens ont une image faussée de toi ? », Bolemvn répond sans une once d’hésitation : « Ouais, de ouf. Comme je sors des dingueries, les gens pensent que je ne suis que ça. Alors que parfois, je fais exprès pour voir si ça va marcher et ça marche. J’aime jouer. Il ne faut pas tout prendre au sérieux. La musique, c’est un plaisir avant tout. Je la prends au second degré. Aujourd’hui, dès que je vais au studio, je fais comme si c’était la première fois que j’allais enregistrer un son. Quand j’ai commencé, je connaissais même pas la SACEM, les showcases tout ça. Du coup, pour moi tout est un plaisir. »

L’artiste s’amuse en interview comme quelqu’un qui n’avait pas prévu d’en arriver là et qui profite de chaque seconde, même lors de notre échange. Alors qu’il nous explique que sur le projet « Anarchiste », il voulait « finir sur un son qui raconte une histoire, quelque chose de plus mélancolique », il esquisse soudainement un sourire et lâche : « Après, ça se trouve, le projet est pas fini. Ça se trouve, c’est juste un pont et il n’y a pas encore la suite. Ça se trouve, c’est une première partie, on sait pas. » Bolemvn se joue de ceux et celles qui prendraient ses mots au pied de la lettre et confesse en riant : « C’est la technique. » 

C’est aussi un Bolemvn un brin chauvin qui se dévoile : « Je ne quitterai pas la France. J’aime la France. On est bien ici. C’est un beau pays. Je n’ai pas d’autres endroits qui me fassent rêver. » La France et surtout son quartier qui s’apprête à être détruit : « Je sais pas comment je vais faire, il faut que je le quitte. Je sais pas où je vais aller. Je vais juste descendre et me mettre à côté pour rester proche, à Évry Village. Quitter l’endroit où je traîne, c’est difficile. » Pourtant, dans Tuer, le dernier morceau du projet, Bolemvn clame : « Si je la quitte pas, la rue va me tuer ». Il explique : « Quand je dis tuer, c’est pas pour dire qu’on va mourir. C’est en mode, ça va nous tuer parce qu’on aime tellement la rue qu’on va finir là-bas. Si tu te lèves tous les matins pour aller au taff, c’est pour quitter là où tu vis, pour avoir mieux. » 

Plus tard, Bolemvn s’imagine finir seul. Il ne croit plus en l’amour depuis sa célébrité : « Nous les artistes, on attire un style de fille. Ce ne sont pas des michtos mais elles sont là pour montrer qu’elles te connaissent. Elles veulent snapper avec toi, s’afficher avec toi. Je ne sais pas comment on les appelle, c’est une autre catégorie. Je vais trouver un blase. » À cette réflexion, nous rebondissons : « Il existe des catégories de filles ? ». Bolemvn hésite puis plaisante : « Ah ouais toi quand tu me regardes, la tête de oim, on dirait tu veux me défoncer (rires) » (la journaliste qui représente Mosaïque lors de l’interview est une femme, NDLR), avant de se reprendre : « J’ai le regard d’un artiste sur les femmes mais pour autant, j’essaye de bien dire les choses quand je parle d’elles. Je fais attention parce que sinon j’aurais eu des problèmes. »

Lorsqu’on lui demande s’il a déjà été amoureux, il répond avant même d’avoir pu finir la question, d’un ton sec : « Non. Je ne connais pas ça. » Il explicite : « En fait, c’est plus profond que ça. Les gens pensent être tombés amoureux mais ils se trompent. Ils ne savent pas ce que c’est l’amour. Moi non plus d’ailleurs. Je ne sais même pas te dire si j’ai été amoureux en vrai. En tout cas, je ne pense pas que je vais tomber amoureux un jour parce que je n’ai pas confiance en l’être humain. » Une confiance qu’il ne prendra jamais le risque de donner selon lui qui se considère « périmé » à 24 ans : « Pour aimer, il faut avoir confiance. Il fallait que ça m’arrive avant ma notoriété. Maintenant, je ne laisserai entrer personne et je ne veux rien construire avec personne. Je veux mourir seul. Je suis bien tout seul. Je ne changerai pas d’avis. » L’idée de mourir dans sa solitude ne semble pas l’effrayer : « Pourquoi ? Dans tous les cas quand je serai dans mon tombeau, je serai tout seul dedans. Donc, ça ne me fait vraiment pas peur. » En attendant de finir seul ou non, l’artiste se concentre sur sa musique et sa carrière : « Je n’ai pas encore parlé de ce que j’ai vécu moi, de ma vie. Il s’est passé des choses dont je n’ai pas parlé. Et puis, je ne connais pas encore le succès. Il faut toujours travailler plus. » 

Joueur jusqu’au bout, Bolemvn, les mains jointes sur sa poitrine, fait mine de prendre une pause à la Lil Baby lors du shooting photo. Lorsque notre photographe, Jacques Mollet, lui propose de capturer cette mimique, Bolemvn reste fidèle à celui qu’il a été pendant nos quarante minutes d’échange : « Non, on est en France ici. »

Catégories
Face à face Rencontres

Benjamin Epps, uppercut de velours

Après la sortie de son deuxième EP « Fantôme Avec Chauffeur » vendredi 23 avril 2021, l’énergie Benjamin Epps a frappé le noyau créatif du rap français. Sur les productions new-yorkaises du Chroniqueur Sale, aligné sur chacune des pistes du projet, le rappeur secoue l’industrie. Trois mois après les faits, nous sommes allé.e.s à la rencontre de ce nouveau phénomène. 

Après l’entretien, Benjamin Epps s’est prêté à l’exercice du shooting photo. Dans la mythique salle où s’enregistrent régulièrement les Grünt d’Or, notre photographe Ulysse Carbajal a capturé la sérénité de l’artiste. Les clichés sont à découvrir tout au long de l’article.

« Dieu bénisse les enfants, dis à ceux qui pleurent qu’on les entend… », c’est sur ces quelques mots que nous ouvrons la porte du studio d’enregistrement numéro 6 du FGO Barbara, dans le 18e arrondissement de Paris. Assis sur un tabouret, tout près de son DJ, Benjamin Epps rappe et ponctue son morceau d’un atypique « Yeah ! ».  En nous apercevant, le rappeur éloigne son micro, visse sa casquette bleue brodée « NY » et suspend sa répétition. Depuis quelques heures, il interprète et crache ses textes dans une petite salle en imaginant le public qui se tiendra bientôt devant lui. « La toute première date de la tournée, ce sera à Fribourg ! Ils sont super chauds les Suisses », s’exclame-t-il, impatient.

Le 14 juillet 2021 prochain, à l’occasion du festival « Les Georges », il retrouvera enfin les sensations du show. Des sensations qu’il connaît bien et qu’il n’a pas oublié, il raconte : « La scène, j’en ai fait beaucoup au Gabon. J’avais fait la nuit de la musique avec 6 000 personnes. Jouer devant du monde, ça ne m’a jamais vraiment emmerdé. Ce qui m’emmerde par contre, c’est toute la préparation en amont : les balances, bien maîtriser ses textes, donner une performance de qualité. C’est là dessus que je me concentre. D’où cette journée de préparation que j’ai prévue aujourd’hui. Je pense que la scène est LE truc où l’on peut progresser de 0 à 100. Tout dépend de ton rythme de travail. »

Méticuleux, le jeune homme écoute ses propres morceaux dans le train et rappe régulièrement sur ses instrumentales pour dominer son répertoire. Pourtant, pas question d’offrir une prestation trop classique : « Je veux montrer de la prestance. Tu vois Method Man et Redman ? Sur scène, ce sont des bêtes pour de vrai. Tu as aussi des gars comme Nas, Jay-Z ou 50 Cent qui ont un charisme incroyable. C’est comme ça que je le ressens. » Il nous décrit : « Un concert de Benjamin Epps ça va être sombre, tout sera axé sur la performance. Pas de froufrou. Je veux faire une scénographie assez représentative de ma musique avec quelques images derrière moi et des noms de rues qui défilent… Un truc très hip-hop. »

« Quarante minutes d’interview ne sont pas suffisantes pour raconter les vingt-cinq dernières années de ma vie. Même une documentaire Netflix ne le pourrait pas ! »

Benjamin Epps

D’ailleurs, tout près du studio dans lequel nous échangeons, à l’endroit où nous nous rendrons avec lui quelques minutes plus tard pour prendre une série de photos, l’artiste performait pour la première fois son EP « Fantôme Avec Chauffeur » devant les caméras de Grünt. Un premier moment d’adrénaline formateur avant la tournée à venir : « Ce jour là, j’ai ressenti les émotions que j’avais eu la première fois où je montais sur scène avec un public. J’étais stressé alors que y avait personne. Quelques petits couacs sur la prestation, le texte, mais c’était incroyable. C’est pour ça que je veux continuer de travailler pour sentir l’erreur arriver, les petits aspects techniques qui font la différence pour faire une bonne scène. »

En retrouvant ses fans, Benjamin Epps souhaite continuer de livrer son récit en lui donnant encore plus de corps. S’il se raconte déjà beaucoup dans ses interviews, le MC exclut fermement avoir déjà tout confié : « En musique c’est toujours différent. Qu’est-ce qui fait la différence entre l’histoire d’un enfant soldat au Congo et 50 Cent ? C’est que l’histoire est dite différemment. 50 il va te dire : « Je rentre chez le négro, je prends un fusil, je tape le gars, je le mets dans la voiture. » L’enfant soldat, face caméra, il va te dire « C’était difficile, etc. » La beauté du rap c’est que ça te permet de prendre une situation dramatique, triste à première vue et d’en faire de la belle poésie. » Il ajoute, avec un brin d’egotrip : « Quarante minutes d’interview ne sont pas suffisantes pour raconter les vingt-cinq dernières années de ma vie. Même une documentaire Netflix ne le pourrait pas ! »

Pendant un entretien avec Mehdi Maizï dans l’émission « Le Code » d’Apple Music, le rappeur expliquait d’ailleurs vouloir réserver les « grands discours aux grandes occasions ». « Dans mon premier album, je donnerai plus de moi. C’est quelque chose de sacré pour moi. Je disais à un pote qu’Alpha Wann a fait « Alph Lauren » 1, 2, 3… Mais les gens ne parlent que de « UMLA » parce qu’il y a mis son cœur et ses tripes ! Une super cover, un super contenu. » Selon lui, ce format perd peu à peu de son sens premier, perdu dans la frénésie de l’industrie musicale. Il regrette : « Il y a un truc de « c’est facile à faire ». Alors que normalement on pense thèmes, concept… »

Sans s’attarder aux comparaisons, il enchaîne et glisse que son tour viendra bientôt : « Je vais sortir encore un EP cette année et je lâcherai l’album à l’automne 2020. » Un an et demi de travail sur un disque pour lequel Benjamin Epps réserve de grands projets. « J’enregistrerai l’album à New-York. Une semaine pour écrire les titres qui me manque et une autre pour tout enregistrer. Je veux avoir le mood, le grain, New-York quoi ! Il me faut un studio qui a déjà accueilli des légendes pour avoir cet esprit là. Je vais aller y chercher l’inspiration et mes idoles. Je ne suis encore jamais allé dans cette ville, mais je veux réserver le premier voyage pour l’album », dévoile-t-il avec quelques étoiles discrètes dans les yeux. Loin de la pression d’une telle entreprise, l’artiste veut revenir à la source de ses influences pour délivrer un opus qu’il souhaite « intemporel ».

« J’enregistrerai l’album à New-York.

Je vais aller y chercher

l’inspiration et mes idoles. »

Imprégné de hip-hop new-yorkais, il a rapidement été rapproché de rappeurs de la région par le public. Westside Gunn de Griselda Records, Conway the Machine… Les mêmes noms reviennent sans cesse. Loin d’être agacé, il explique vouloir déconstruire ce phénomène : « Les gens disent je rappe comme X, je rappe comme Y. La vérité c’est qu’on est tous influencés. Ce style que tu as là par exemple, de remonter ton pantalon et de faire des ourlets, il y a six ans, personne ne faisait ça. Un groupe de gars a commencé donc tout le monde le fait. C’est comme ça tout le temps et c’est cool. Ici, en France, on veut te mettre dans des cases. L’un de mes cousins m’a envoyé un screen Twitter hier où quelqu’un disait : « Ah c’est cool que Benjamin rappe de moins en moins sur les Griselda type beat. Moi je me disais : « Merde, ces gars-là n’ont pas inventé le rap ! »Tout au long de notre échange, Benjamin Epps se fend d’illustrations pour donner du poids à ses propos. Ce discours n’y échappe pas non plus : « Michael Jackson quand il commence à danser, c’était un élève de James Brown. Personne n’a jamais dit qu’il faisait comme James Brown ? »

Dans les sillons de ses maîtres, Benjamin Epps vibre à la mesure du boom-bap, tout en l’interprétant selon sa vision. « Est-ce que je fais du boom-bap pas chiant ? », s’interroge-t-il en reprenant un morceau de notre question. Il songe quelques secondes en se tenant le menton. « Oui… Je pense que c’est parce qu’il y a du package, de l’attitude, une élocution différente. Je ne dis pas wesh à toutes mes fins de phrases… Ça compte ça pour les gens. C’est pas intentionnel, c’est juste que je m’exprime comme ça. Je ne mets pas la casquette de racaille, c’est subtil. »

Souvent proche de la provocation ou du tacle bienveillant, le battle MC se nourrit de la concurrence. Le 2 juillet 2021 dernier, il s’est ainsi confronté à Dinos sur le morceau Walther PP, présent sur la réédition de « Stamina, Memento ». Avec le rappeur de La Courneuve (Seine-Saint-Denis), tout droit sorti de l’école des Rap Contenders, il a retrouvé l’énergie de la confrontation : « On ne s’était jamais croisés, c’était génial. le morceau a été plié en quatre heures et demi. On a entendu cette prod (réalisée par le producteur Twenty9, NDLR) et on a rappé. Il y avait ce désir de faire mieux que l’autre. C’est ce que je dégage, la compétition. On voit que j’ai les crocs et j’avais une pression particulière, je me suis dit : « Tu parles, il faut assumer maintenant ! ».

« J’ai plein de grands frères et sœurs et ça m’a rendu fort. Je suis persuadé de pouvoir faire mieux que les autres, je n’ai peur de personne. »

Benjamin Epps

Cette confiance, il la doit à ses proches et surtout à son entourage familial : « J’ai plein de grands frères et sœurs et ça m’a rendu fort. Je suis persuadé de pouvoir faire mieux que les autres, je n’ai peur de personne. Dans ma tête, je me dis que je suis intouchable. » Impossible d’évoquer les proches du rappeur sans évoquer ses parents. Présents depuis ses débuts, leur soutien s’est révélé une arme redoutable pour passer des paliers : « Ça me rend libre dans mon processus créatif. Que je dise cul, chien, bite, salope, mon père adore ça, ma mère adore ça. »

« Tu as des sœurs, des frères ? », nous questionne-t-il, curieux de notre réponse. « Comment tu te sens quand vous vous êtes chamaillés à un repas de famille un 25 décembre ? Le 26, au moment de rentrer, il y a une mauvaise vibe… Alors que quand tu as passé un bon moment, tu as juste envie de rentrer chez toi, de choper une meuf, tu es tranquille. C’est ma posture d’aujourd’hui. » 

En relevant sa casquette pour la première fois, il évoque sa mère, parfois tout aussi inspirée que lui par la culture qui le traverse. Il nous raconte : « Elle a toujours kiffé ce game. C’est une grande fan de Snoop Dogg, c’est le seul rappeur qu’elle connaît bien ! Elle trouve le rappeur atypique, ce sont les nouveaux rockers des années 2000 pour elle. » Partager l’amour du hip-hop en famille, une donnée indispensable pour cet inconditionnel amoureux de la musique qui tient à rester authentique : « Je suis bien avec moi-même parce qu’ils sont bien avec ce que je fais. » Dieu bénisse les parents.

Retrouvez Benjamin Epps dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

Catégories
Face à face Rencontres

Tawsen, la nuit comme outil de création

Tawsen, figure montante de la scène musicale belge, vient de dévoiler sa première mixtape « Nessun Dorma ». Un projet de dix titres, sans prestation solo, où l’artiste multiplie les featurings : Zamdane, Lala &Ce, Captain Roshi ou encore Sneazzy. Assis à la terrasse d’un restaurant du 18e arrondissement de Paris, le jeune homme de 24 ans s’est entretenu avec nous pour nous révéler les coulisses de la création de ce nouvel opus. De sa réalisation, au choix des collaborations, en passant par son rapport à la création. Tout au long de la lecture, découvrez les clichés de notre photographe Pierre Terraz, capturés le jour de la rencontre.

Comme pour être en phase avec l’esprit de son nouvel opus, Tawsen se présente, rue Marcadet dans le 18e arrondissement de Paris, arborant une petite mine. « Je pense qu’on peut le voir à mes cernes, je suis très fatigué. Je dors très peu. » C’est alors tout naturellement qu’il choisit « Nessun Dorma » comme titre pour sa nouvelle mixtape. Si l’artiste accorde beaucoup d’importance aux thématiques, un modèle qu’il a choisi de suivre dès le début de sa carrière en délivrant une trilogie d’EP (« Al Warda », « Al Mawja », « Al Najma », NDLR), ce nouveau projet « Nessun Dorma » adopte un autre style.

Tout part d’un célèbre morceau interprété par le ténor italien Luciano Pavarotti. Tiré de l’opéra « Turandot » de Giacomo Puccini, « Nessun Dorma » évoque l’histoire d’une princesse qui refuse d’épouser celui qui lui est destiné. Un défi lui est alors lancé : deviner le nom de son prétendant et échapper à cette union qu’elle ne veut pas, ou échouer et se résoudre à l’épouser. Elle exige alors que personne ne dorme tant que ce nom n’a pas été trouvé. L’artiste belge en a retenu l’ordre donné par la jeune femme : « Que personne ne dorme ! ». Une phrase qui illustre son rapport à la nuit : « Ça traduit une certaine réalité pour moi puisque quand j’écoute ça, il est quatre heure du matin et je suis en train de réfléchir. » Une habitude devenue son quotidien, peu de temps après s’être lancé dans la musique. « C’est aussi ça mon rythme de vie maintenant. Depuis que je fais de la musique, je me dis que je ne dois pas dormir. Alors, je ne sors pas du studio tant que je n’ai pas fini une chanson. » 

Place aux newcomers

Cette volonté de ne pas dormir, de travailler toujours plus pour atteindre ses objectifs, reflète l’essence même de cette mixtape. Fidèle à cet état d’esprit qui le guide, Tawsen se lance dans la conception de ce nouvel opus avant même la sortie de « Al Najma », dernier volume de sa trilogie. « Un jour, j’ai pris mon téléphone et j’ai commencé à envoyer des DM aux gens que j’aimais bien et avec qui j’avais envie de collaborer. Je suis allé chercher des artistes avec la même mentalité que moi. Je me suis dit que je ne devais pas être le seul à penser comme ça, à avoir la grinta. » Il a alors réuni des newcomers (artiste en développement, NDLR) comme Zamdane ou Tsew The Kid, tout en invitant des rappeurs davantage établis comme Matt Houston ou Franglish.

S’il s’est heurté à quelques refus, il ne s’est pas arrêté là pour autant. Après plusieurs messages, les artistes ont commencé à défiler dans son studio en Belgique. « C’était très rapide. Quand Squidji arrivait le matin, Franglish débarquait l’après-midi et ainsi de suite. » De Sneazzy à Captain Roshi en passant par Squidji, la mixtape embarque l’auditeur vers différents horizons à chaque morceau. Un choix que l’artiste définit comme « une envie de [se] bagarrer avec les autres, de [se] mesurer à eux. » Avant ça, Tawsen avait pris le parti de ne faire aucun featuring afin de pouvoir se présenter, seul, face au public. Chose faite à présent.

 « Il ne faut pas dormir sur le rap marocain »

Le multiculturalisme est aussi ce qui caractérise la musique de l’artiste de 24 ans. Un atout qu’il sait exploiter. Né en Italie, installé en Belgique et originaire du Maroc, Tawsen s’amuse à jongler entre ses différentes influences et n’a aucun mal à passer d’une langue à une autre. Un aspect prend pourtant le dessus sur les autres : la musique marocaine. « Les morceaux comme Safe Salina ou Habibati m’ont vraiment permis d’exploser. Je pense que la scène marocaine n’est vraiment pas un terrain à négliger. J’ai toujours été dans une démarche de représentation. Je ne vois pas beaucoup d’artistes français ou belges qui se revendiquent fièrement comme étant Maghrébins et je trouve que c’est quelque chose qui manque aujourd’hui. »

C’est pourquoi collaborer avec des artistes comme Zamdane ou Draganov lui est apparu comme une évidence. « Il ne faut pas dormir sur le rap marocain, ne faites pas cette erreur ! », insiste-t-il en replaçant la capuche de son sweat bleu royal.

Là où on ne l’attend pas

Penser, essentiellement la nuit, Tawsen y consacre beaucoup de temps. L’artiste accorde une attention particulière au renouveau. Le meilleur moyen, selon lui, de ne pas tomber dans une routine lassante et de susciter l’attention le plus longtemps possible. Pour cela, il a mis au point une technique imparable : « Je fais en sorte de ne pas faire ce que les gens attendent de moi. J’aime beaucoup rester mystérieux sur mes prochains morceaux. » Ce qui s’est confirmé quand la tracklist de « Nessun Dorma » a été révélée sur son compte Instagram : « Les gens étaient étonnés de voir Captain Roshi ou Lala &ce, constate-t-il, un sourire en coin, et c’est là où je me dis que j’ai réussi à surprendre tout le monde. »

Un mystère qu’il aime cultiver et dont il joue quand on lui demande s’il souhaite collaborer avec d’autres artistes à l’avenir. « Disiz était dans le même studio que moi au moment où j’enregistrais ma mixtape. Il est passé nous dire bonjour. Je me verrais bien faire un morceau avec lui mais je préfère le réserver pour un album. » Une réunion qui pourrait rappeler un concert ayant eu lieu en avril 2019 au Zénith de Paris – La Villette. À l’époque, « Al Warda » faisait tout juste son apparition sur les plateformes de streaming. Quelques temps après, le chanteur s’était retrouvé en première partie du « Dizisilla Tour » à Paris. 

Pour Tawsen, la création ne s’arrête pas à la sphère musicale. Passionné de mode « peut-être même plus que la musique », le jeune homme voit les choses en grand. « J’adore les vêtements. D’ailleurs, on est invités à l’un des défilés de la fashion week ce soir » (Bluemarble, NDLR), rappelle-t-il à son équipe, impatient. Quand on lui demande s’il se verrait travailler dans le textile plus tard, il répond, sans hésiter : « C’est même sûr, ça finira par arriver. » 

La discussion s’achève aux abords d’un restaurant vietnamien où, quelques minutes plus tôt, l’un des cuisiniers nous invite à poursuivre notre séance photo devant une fresque murale. Amusé, le rappeur enchaîne les poses devant un dragon aux écailles dorées. Après quoi, il s’empresse de regagner le restaurant afin d’y dévorer son burger végétarien, commandé une heure plus tôt.

Retrouvez « Nessun Dorma » de Tawsen dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

Catégories
Face à face Rencontres

Slimka, l’électron libre

Après deux projets et un prélude, Slimka, désormais âgé de 27 ans, a canalisé toute son énergie dans un album à la direction artistique claire et ambitieuse. Cassim Sall, de son vrai nom, est guidé par une vision de sa musique libre et indépendante qui se résume en deux mots : « Tunnel Vision », le nom de son premier opus, sorti le 18 juin 2021.

À cette occasion, Mosaïque l’a rencontré autour d’un verre près de Bastille. Il était ce jour là accompagné de deux de ses amis : Rudi et Omizs. Ensemble, nous avons évoqué les coulisses de ce projet, les relations franco-suisses en passant par la frilosité musicale des médias. Un échange long et intense, fidèle à l’ardeur revendicatrice du jeune rappeur. Une énergie capturée par notre photographe Ulysse Carbajal dont le shooting est à découvrir tout au long de l’article.

Au fond d’une cour parisienne du 4e arrondissement, Cassim Sall profite, entre deux interviews, d’une après-midi ensoleillée avec ses potes à l’occasion de la sortie de son premier album « Tunnel Vision ». Leur occupation : écouter du son. « C’est pas Luv Resval ça ? Je l’aime bien lui, c’est un bon. C’est un Alkpote en plus tranquille », plaisante celui qui se fait appeler Slimka, de son nom d’artiste. Souriant, avenant et blagueur, c’est ce qui émane de ce grand aux allures de mannequin, vêtu ce jour là d’un ensemble noir floqué au logo du groupe de metal américain Slayer, de ses lunettes de soleil carrées et de ses indispensables grillz. 

Décontracté, l’artiste nous accueille chaleureusement. Bien dans ses baskets, Slimka l’est aussi dans sa musique : « Je ne vous cache pas, j’ai assez confiance. Je sais qu’avec ce premier album, je suis resté fidèle à moi-même. J’ai simplement évolué mon délire et mon identité. » En route depuis deux ans, le projet porte en lui toute la maturation artistique d’un artiste à l’énergie débordante. Déjà en 2019, le nom de l’album : « Tunnel Vision » était tout trouvé. Une devise qui l’accompagne chaque jour. Plusieurs fois au cours de notre échange, il ponctue ses phrases de ces deux mots, preuve d’un état d’esprit constant : « Tunnel Vision, c’est comme No Bad (Le nom de ses deux premiers projets, NDLR), ce sont des mantras. J’aime bien quand les choses vont vite et droi) au but. Quand je n’ai rien qui me perturbe. L’idée aussi, c’est d’être toujours positif. Tu ne peux pas revenir en arrière, t’es dans un tunnel. »

Un mantra dans la musique, mais aussi dans la vie : « Le fait de me mettre en couple m’a stabilisé. Ce sont des choix personnels qui font que j’ai réussi à mieux percevoir ma vision. » L’opus de dix-huit titres est ainsi le fruit de l’émancipation de celui qui est désormais également producteur et directeur artistique d’un projet coloré, aussi surprenant par ses sonorités que par ses ambiances : « Je voulais proposer un album très orchestral. L’introduction résume la direction que je vais prendre dans le futur. Quelque chose d’organique avec des trompettes, des violons… » 

Transmettre la « déter » suisse 

Une direction nouvelle adoptée comme sur le morceau Taraxina aux accents dissonants en featuring avec Makala. Pour ce premier projet, le rappeur n’a pas souhaité se séparer de ses fidèles acolytes du groupe Xtrm Boyz (Makala et Dimeh, NDLR), tous deux présents sur la tracklist. Impossible pour le Genevois de produire « Tunnel Vision » sans représenter la Suisse : « Jai grandi en Suisse où rien ne se passe pour les artistes et la musique. Je veux me positionner en tant quenfant du peuple en donnant de la force aux gens que je kiffe et en essayant de rassembler. »

« Je souhaite que les artistes suisses n’aient plus besoin de passer par la France pour percer. En Suisse, il n’y a pas de star system. C’est mal organisé et ça fonctionne au ralenti. Rien n’a bougé depuis 20 ans. »

– Slimka

C’est lorsque l’on se met à évoquer la Suisse que le débat s’anime autour de la table du café, à deux pas de Bastille. Slimka est un personnage vigoureux, qui transmet ses idées avec passion et conviction : « Je souhaite qu’avec tout ce qu’on est en train d’entreprendre, les artistes suisses n’aient plus besoin de passer par la France pour percer. En Suisse, il n’y a pas de star system. Personne n’a fait mieux que Lomepal. (À l’occasion de la sortie de « Jeannine », le Parisien aurait été le premier artiste à se produire à trois reprises en moins d’un an sur les plus grandes scènes de Suisse romande, NDLR.) Ça fonctionne au ralenti. Rien n’a bougé depuis 20 ans. C’est mal organisé, il n’y a pas de médias et ceux qui existent renvoient vers des artistes qui ne sont pas Suisses. » 

Anciennement vendeur avant de se consacrer à la musique, le jeune rappeur a tout donné pour vivre de sa passion. Pendant un temps, il laisse sa vie, ses ami.e.s et son travail de côté pour se livrer corps et âme au rap : « On a perdu beaucoup dargent pour en gagner pas beaucoup. Peu de gens seraient prêts à faire ça. Il y a déter et il y a superdéter. Jai été superdéter. Bien avant moi, Dimeh a été superdéter, Makala a été superdéter. » L’artiste croit aux énergies positives et au travail qui finit toujours par payer. Sa réussite, il veut avant tout la transmettre pour « provoquer une émulation. Montrer que cest possible. Je veux donner de l’espoir. »

Donner de l’espoir, notamment aux jeunes genevois et genevoises qu’il trouve moins motivé.e.s que les jeunes français et françaises. Cassim nous pointe du doigt ainsi que notre photographe venu pour le shooting et s’exclame : « Regardez-vous tous, il n’y a pas des jeunes comme ça chez moi. Vous représentez un média déjà en place. Ici, les gens sont déter. Moi, je fais une réunion dans un bar avec des gens à Genève, ils font des trucs qu’ils kiffent pas faire. Les gens ne développent pas leurs propres trucs. C’est comme un pet dans l’eau, tu vois. Ça sert à rien (rires). » 

« Il faut penser art »

S’il paraît désemparé face à l’immobilité de la jeunesse de Genève, Slimka regrette la frilosité française face aux nouveautés musicales. Souvent, lui et ses deux amis, Omizs et Rudi, comparent la France aux États-Unis, regrettant que les top titres soient des sons mainstream et que les médias français ne fassent pas l’effort de s’intéresser plus à la Suisse : « Ils sont craintifs face à une musique quils ne connaissent pas. Ça se trouve ce que tu fais cest trop lourd et ça a peut-être cinq ans d’avance, mais là, pour le moment les gens n’en ont rien à foutre. Même aux « Planète Rap », ce sont les artistes non-français qui nous invitent. »

Difficile aussi pour l’artiste d’échapper aux comparaisons : « Si je mets un durag et des lunettes, on mappelle Freeze Corleone. Je me mets les cheveux blonds en arrière, je suis Laylow. Si un artiste nest pas dans une case, il est dans une niche. »

Tous s’accordent à dire que le marché français de l’industrie musicale n’est guidé que par les ventes. À gauche de Slimka, Rudi avec sa casquette des Chicago Bulls, explique : « C’est compliqué dans ce pays de faire ce que tu veux parce que le marché peut te baiser à tout moment. » À droite, Omizs, les yeux bleus, agite ses bras entièrement tatoués pour poursuivre la discussion pleine d’émulation : « On est en train de montrer qu’il faut penser art. Ne pensez pas à vendre. Si tu fais du bon art, tu vas vendre. Comme Basquiat. »

Cassim se montre entouré, accompagné par des proches qui croient en lui et en son travail. C’est le cas d’Omizs qui a commencé la musique en apprenant à connaître Slimka et qui tout au long de la discussion interviendra pour soutenir la vision de son pote : « Il y a la place pour Slimka fort. Je pense que la Superwak Clique (un collectif suisse fondé en 2014, dans lequel Slimka a débuté dans la musique, NDLR) a mis la lumière sur la Suisse. Ils ont mis en avant une musique jamais vue. Moi, je les appelle les JackBoys européens (un collectif de rappeurs américains signés sur le label de Travis Scott : Scott’s Cactus Jack Records, qui comprend Sheck Wes, Don Toliver, Luxury Tax et Scott’s DJ Chase B, NDLR). Ils ont ramené de l’art. Et surtout de l’art nouveau. Donc forcément, ça marche. »

Une liberté artistique revendiquée par l’auteur de « Tunnel Vision » qui s’est associé pour cet album à des artistes éloignés de son univers pour des premières collaborations franco-suisses, notamment avec Jok’air ou Laylow. Le featuring avec Laylow sur le morceau Film Fr date d’il y a deux ans. Entre temps, le titre a été retravaillé pour coller à la nouvelle direction artistique du créateur de « Trinity » qui a souhaité revoir son texte et ses choix de voix. 

Slimka est habité, capable de parler de rap avec autant d’énergie que lorsqu’il parle de la rencontre à Genève entre le président des États-Unis, Joe Biden, et le chef de la Russie, Vladimir Poutine, qui a lieu en même temps que notre échange. L’enfant du peuple représente à lui seul l’identité du rap suisse qu’il définit comme étant essentiellement « de l’énergie ». Selon lui, « tout est une transmission de chacra et d’amour. Les artistes suisses sont très libres. On a pas trop de barrières musicalement. Je n’ai pas peur de tester et d’échouer. Ça ne veut pas dire que j’ai perdu. Il faut penser Tunnel Vision. »

Une vision poussée jusque sur la cover du projet qui a été inversée pour donner un rendu futuriste, à la manière d’une énergie prête à frapper et à l’image de son album qu’il considère d’ores et déjà « comme un classique ». Toujours tourné vers le collectif, il sait qu’il doit cette intemporalité aux dix-sept producteurs présents sur l’album. Alors que sa dernière journée de promotion se termine à notre terrasse, Slimka se donne toujours autant dans les échanges. C’est finalement Omizs qui conclut en terminant son verre de Coca : « C’est la musique qui fera les choses, c’est tout ce que j’ai à dire. » Tunnel Vision donc.

Retrouvez « Tunnel Vision » de Slimka dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

Catégories
Face à face Rencontres

« Ocytocine » : symphonie sentimentale n°1 par Squidji

À partir de juillet 2020, Squidji s’enferme en studio de 14 heures à 3 heures du matin pour donner naissance à son premier album « Ocytocine », disponible ce vendredi 28 mai 2021. Guidé par le storytelling d’une histoire d’amour entre lui et une strip-teaseuse, l’artiste s’entoure de compositeurs renommés du rap francophone. Avec Prinzly à la manœuvre, le projet détone par la justesse de sa production musicale. Mosaïque a pu assister en avant-première à l’écoute de l’album dans les Studios de la Seine, au cœur du 12e arrondissement de Paris. Squidji s’est ensuite confié à nous dans l’intimité d’une cabine d’enregistrement. Retrouvez tout au long de votre lecture le shooting photo de notre photographe, Jacques Mollet, de notre rencontre avec l’artiste.

Fermez les yeux. Imaginez. La pluie tombe doucement et le tonnerre gronde. Soudain, des voix s’élèvent comme descendues des cieux. Une chorale de gospel au milieu d’un décor chaotique. En chœur, les voix ailées vous susurrent à l’oreille : « Reste avec nous », puis une percussion accompagnée par des notes de piano vous entraînent irrémédiablement dans leur ascension céleste. Enfin, le timbre vocal éreinté de Squidji se joint aux prières. La terre et le ciel viennent de se rencontrer.

Rouvrez les yeux. Vous êtes en studio. Les lumières sont tamisées. Vous venez d’assister à Nous, l’introduction du projet « Ocytocine » de Squidji. Moment de flottement dans la salle. Devant vous, l’artiste vêtu entièrement de noir, la tête baissée dans son fauteuil face à la table de mixage, écoute religieusement son album. Une entrée en matière en guise d’hommage à son père pratiquant, avec qui il se rendait à l’église en voiture, guidés par le chant des chorales. 

Aux Studios de la Seine à Paris, les médias réunis dans la salle font silence. Une à une, les dix-huit tracks s’enchaînent sur les enceintes haut-parleur. Pendant toute la durée de l’album, Squidji reste silencieux. Personnage timide, l’artiste préfère laisser parler sa musique. « Je vous présente mon album. Il s’appelle « Ocytocine ». Et voilà. Ça va péter », explique-t-il simplement avant de lancer son disque. 

Ocytocine. L’hormone du bonheur. À travers son premier album, Squidji raconte l’amour, ou plutôt, il l’extériorise. Ponctué d’interludes sonores, le projet est construit comme un storytelling, d’une rupture à une nouvelle rencontre jusqu’à l’apothéose amoureuse. Alors qu’il vient de rompre, Squidji se rend dans un strip-club pour se changer les idées et rencontre une strippeuse dont il finit par tomber amoureux. 

Le titre avec Lous and The Yakuza évoque quelque chose de tabou donc je ne voulais pas assumer ce que je n’ai pas vécu. Lous est une porte-parole, elle peut endosser ce rôle. 

– Squidji

Lorsque l’on s’isole en cabine avec le rappeur après notre première écoute de l’album, il explique : « J’apprends à connaître la danseuse et je me rends compte qu’elle a des cicatrices parce qu’elle s’est faite agressée. » Pour évoquer des douleurs féminines sur le morceau Cicatrices, l’artiste a fait appel à Lous and The Yakuza, qui porte en elle les marques de la rue : « Le titre évoque quelque chose de tabou donc je ne voulais pas assumer ce que je n’ai pas vécu. Lous est une porte-parole, elle peut endosser ce rôle. »

Trois voix féminines enveloppent le projet de leurs tonalités vocales si particulières. La douceur de Lous s’empare de l’intimité de la relation tout en s’accordant à la sensualité de la voix de Jäde qui incarne la strippeuse. Lala &ce, de son côté, apporte une dose de pulsion assumée.

La voix éraillée de Squidji se mêle aux productions amples de l’album. Un timbre de voix singulier que l’artiste souhaite continuer de travailler. Lorsque nous le rencontrons, il prévoit son premier cours de chant pour le lundi suivant : « J’ai envie de maîtriser les aiguës, les notes tout là-haut, parce que j’ai une voix middle, entre les deux. Et j’ai envie de pouvoir faire du Maître Gims (il imite Maître Gims en riant)»

Une envie perpétuelle d’évoluer qui lui tient à coeur. Cette diversité de voix et de flow se ressent dans un album qui mélange trap, comme sur le morceau Subaru en featuring avec Josman, et RnB. Squidji tempère : « Quand j’ai fait mes premières interviews, j’ai dit que je faisais du RnB noir mais finalement, je trouve ça nul d’être catégorisé parce que ça m’enferme dans un truc. Je préfère qu’on dise que je fais juste la musique et que je suis un artiste, plus qu’un rappeur. » 

« Une équipe d’Avengers »

Le manager de Squidji, Sam, qui dénote de son poulain avec sa tenue blanche et violette, est présent dans le studio pendant l’écoute de l’album. Souvent, il bouge la tête et s’ambiance, fier comme s’il écoutait le projet pour la première fois. L’entourage du rappeur cerne son potentiel, presque plus que lui-même qui avoue « ne pas se rendre compte » de l’engouement qui grandit autour de lui. L’innocence d’une spontanéité bourrée de talent. Sa musique ne serait pourtant pas ce qu’elle est sans le niveau de production qui l’accompagne. À la prod : Ponko (Hamza), Prinzly (Damso), Paco Del Rosso (Damso), Saint DX, Dioscures (Laylow), Ikaz Boi, Sofiane Pamart et Benjay. « Une équipe d’Avengers », comme Squidji préfère les appeler, qui lui permet de développer son style dans un costume sur-mesure. 

À l’été dernier, lors d’un séminaire à Fréjus (Var), l’artiste rencontre tous les producteurs. L’alchimie musicale naît : « Ils ont tous un trait de personnalité différent. C’est pour ça que j’arrive à me retrouver en eux et que j’aime travailler avec cette équipe. » À 22 ans, il reconnaît son inexpérience face à ces carrières hors normes : « Ce sont des mecs avec beaucoup d’expertise et une oreille musicale très ouverte. Ponko me faisait écouter des sons de variétés espagnole, vraiment à l’ancienne (rires).» Avec Prinzly aux commandes de l’escadron, tous entourent leur protégé : « Depuis qu’ils m’accompagnent, j’ai pris en maturité. Ils me donnent beaucoup de conseils. Prinzly, je le vois vraiment comme un grand reuf. Je lui demande comment Damso taffe en studio, il me dit qu’il y a toujours des demoiselles (rires). »

Squidji apprend à leurs côtés la résilience en « traversant les obstacles » et parvient à « ne plus être impressionné mais à les voir « comme des potes ». Même entouré de compositeurs particulièrement renommés, l’artiste reste surpris de ce qui lui arrive : « Que Disiz soit sur l’album, je ne m’y attendais pas. À la base, on devait faire un featuring avec Kaza mais il n’a pas pu être là. Sauf qu’on avait fait venir Prinzly de Bruxelles. Il savait que Disiz était dans le coin et il lui a dit de passer. Il est venu, il a écouté le projet et puis il a dit : « Laisse-moi fumer, après on fait un son. » C’est ainsi que le morceau Paradis bleu voit le jour.

Lors de notre entretien, le crooner boy baisse souvent les yeux. De nature réservé, sa musique exprime pour lui la profondeur de ce qui l’anime. Assis sur un canapé en cuir, son durag vissé sur la tête, il est heureux de pouvoir partager sa musique. Porté par les instrumentales, Squidji évolue dans son album au contact de la strippeuse : « À ses côtés, je grandis. Je sors de ma chrysalide pour devenir un papillon. » De la même manière avec cet album, il déploie ses ailes pour éclore de son cocon. Comme sur l’introduction du projet, l’outro se referme sur des chants de gospel. Cette fois, sans ombre au tableau. « En symbiose avec l’atmosphère », Squidji est parvenu à rejoindre la sérénité des voix qui l’accompagnaient dans sa douleur. Du haut de son nuage, il chante inlassablement : « J’suis plus le même, j’suis plus le même qu’avant. »

Catégories
Face à face Rencontres

Médine : réseau d’émancipation

Les stories du rappeurs, suivies par des centaines de milliers d’abonné.e.s, ont accru sa notoriété. Publiées quotidiennement, ces vidéos ont permis de modifier l’image du rappeur dur et revendicateur qui lui collait à la peau depuis ses débuts. Son dernier album, sorti le 6 novembre 2020, est l’aboutissement de ce changement de façade.

Le fils ainé est posé dans un coin du canapé, l’œil rivé sur son téléphone. Sa sœur cadette est affalée sur le grand lit au centre de la pièce. Le benjamin se cache dans les jambes de son père, le regard suspicieux. Le papa en question ? Médine, rappeur de 38 ans, la carrure d’un boxeur, le sourire éclatant et le dégradé parfait. Le Havrais reçoit au naturel dans l’intimité de la chambre d’hôtel d’un quatre étoiles du XIe arrondissement de Paris. À l’approche de la sortie de son sixième album studio, « Grand Médine », en novembre dernier, il fait la tournée des médias entouré des siens.

La famille est réclamée tous azimuts. Chaque plateau télé, chaque émission sur le web, préfère avoir la petite tribu au complet. Décontractée, souriante, drôle, elle incarne pour de nombreux.ses abonné.e.s l’archétype d’une famille modèle. 

Depuis quatre ans, presque chaque jour, Médine enregistre quelques minutes de sa vie quotidienne pour les publier en story. « Ce n’est pas ma life H-24, mais c’est assez représentatif de mon quotidien, affirme le rappeur. Il y a beaucoup de présence familiale, de discussions amusantes et de sourires. » 

Cela plaît en tout cas à ses milliers d’abonné.e.s qui suivent ses aventures. « Je ne connaissais absolument pas Médine pour son rap avant qu’il ne soit aussi populaire sur Insta », avoue Lucie, une abonnée parmi les autres. Beaucoup sont dans le même cas. D’après HypeAuditor, un site qui mesure l’évolution du nombre d’abonné.e.s des comptes Instagram, c’est en 2018 que le compte @medine_officiel commence à amasser les followers. Soit deux ans après avoir commencé les stories familiales. En deux ans, le nombre de personnes qui le suivent sur le réseau social a été multiplié par dix-huit. Il passe d’environ 35 000 supporter.trice.s à 630 000 en avril 2021. 

Pourtant, Médine rappe depuis une vingtaine d’années. Ses sept albums studio en plus des mixtapes et des EP ont fait sa réputation. À ce jour, pas de certification, mais une crédibilité et un succès d’estime depuis ses débuts. Médine fait partie des grands du mouvement, de ceux qui durent sur la scène rap française.

Tout commence au Havre (Seine-Maritime). Médine Zaouiche y naît en 1983, de parents d’origine algérienne. Il est l’ainé d’un frère et d’une sœur avec qui il grandit dans différents quartiers de la ville. Du secteur du bois de Bléville et ses tours bicolores, aux barres d’immeubles de Mont-Gaillard. Son père, Abdel Zaouiche, est employé dans diverses sociétés. Il s’occupe par exemple de l’emballage et de l’expédition de pièces industrielles. Il est aussi entraîneur de boxe. Sa mère est vendeuse dans un magasin de chaussures, puis dans une supérette avant de devenir assistante maternelle sur le tard. 

Déménager par amour 

Aujourd’hui, « la majeure partie de ma famille vit au Havre : oncles, tantes, cousins, cousines, grand-mère… J’ai donc un gros attachement à cette ville », confie le rappeur. Les mêmes cousins et cousines participent d’ailleurs à l’élaboration de ses premières vidéos. La caméra du père de Médine en mains, le petit groupe monte un premier clip au caméscope. Des « gros dossiers », raille le rappeur. Comme cette reprise du générique de l’animé Olive et Tom, ou cette cover du morceau Ain’t no mountain high enough, classique de Marvin Gaye. « Mes cousins et cousines n’assument pas la vidéo aujourd’hui, se moque Médine de sa grosse voix. Pourtant on était des précurseurs, on faisait des stories avant l’existence même d’Instagram. » 

C’est dans ces mêmes quartiers havrais qu’il rencontre ses ami.e.s avec qui il rappe depuis. « Quand on était petit, on habitait à un bâtiment d’écart, se souvient Brav, artiste, ancien backeur et infographiste de Médine. On s’était dit que quand on serait grands on habiterait dans la même maison. » Si les deux compères ne vivent pas sous le même toit aujourd’hui, ils sont toujours amis. Ils se voient régulièrement et travaillent encore ensemble. « On a tenu notre promesse », sourit-il. 

Le franco-algérien déménage ensuite « par amour », pour se rapprocher de sa compagne qui vit alors dans une autre partie de la commune. « Mais toujours dans les quartiers, jamais en centre-ville ou en bord de mer », regrette-t-il. L’histoire du couple commence bien des années avant, en 1997. Il rencontre Karinale, une lycéenne d’origine laotienne de deux ans son ainée, à la bibliothèque. Il tombe amoureux. Un an après, il.elle.s décident de se mettre ensemble. 

Les années passent. Médine obtient un baccalauréat technologique sciences et technologies tertiaires (STT) informatique et gestion (devenu sciences et technologies de la gestion, STG, NDLR). « Je n’ai pas poursuivi car je savais que je voulais faire du rap plus que tout. » Avant son premier album, « 11 septembre, récit du 11e jour », sorti en 2004, il est chargé de communication au sein du label Dîn Record qui finira par le produire en tant qu’artiste. « Puis, ma carrière a commencé à se développer, j’ai pu économiquement arrêter mon taff au label et me consacrer à 100 % au métier d’artiste », se rappelle l’interprète. 

Ses premiers disques trouvent leur public. Médine y pratique un rap dit « conscient » et « engagé ». « Provocateur », pour l’extrême-droite. Ses textes mêlent engagement politique et dénonciations sociales. Avec son deuxième album, « Jihad, le plus grand combat est contre soi-même », il se fait un nom dans le milieu du rap français. 

Plusieurs polémiques ont d’ailleurs éclaté ces dernières années. Marine le Pen, s’était offusquée de l’organisation d’un concert de Médine au Bataclan. « Aucun Français ne peut accepter que ce type aille déverser ses saloperies sur le lieu même du carnage du #Bataclan. La complaisance ou pire, l’incitation au fondamentalisme islamiste, ça suffit ! », avait tweeté la présidente du Rassemblement national. Le député européen Brice Hortefeux, ancien ministre de Nicolas Sarkozy, avait de son côté déclaré que « ce monsieur devrait aller exercer son absence de talent ailleurs. » La dernière en date ? La députée LREM Aurore Bergé l’ayant qualifiée de « rappeur islamiste ». Il a porté plainte en diffamation contre elle le 23 février 2021 et confiait à Mediapart : « C’est la fois de trop. J’attends une condamnation et des excuses publiques. » Pendant une petite dizaine d’années, Médine continue de développer son personnage et son rap, malgré les critiques. Il renforce sa fanbase… jusqu’au divorce. 

 « Virage à 180 degrés »

Avec « Protest Song », sorti en 2013, le rappeur vit une traversée du désert. « Ce nouvel opus est celui du changement, que certains n’attendaient plus et que d’autres devaient redouter », chroniquait à l’époque l’Abcdr du son. Le changement arrive après cet album : « C’était soit je continue à m’enfermer dans une caricature de moi-même, et de faire de cette image-là mon fonds de commerce… Soit, je décide de faire face à mes doutes et je les expose publiquement. »

Le déclic survient en 2015. Un certain 13 novembre. Si les attentats du 11 septembre ont marqué le Havrais, ceux du Bataclan l’ont choqué. « En 2001, j’étais ado, mon engagement se faisait en réaction à un contexte de climat islamophobe lié aux attentats du 11 septembre, à la guerre en Irak et en Afghanistan… Je vivais certains engagements par procuration, abonde Médine, soudain sérieux. Mais en 2015, c’est la désidéalisation de tout ce en quoi je croyais. Cette année chargée en événement sur le territoire français a requestionné le sens de mes engagements. J’ai opéré un regard critique sur moi-même. » Charlie, le Bataclan. Puis une remise en question philosophique, artistique, spirituelle et personnelle. 

Le rappeur prend alors un virage à 180 degrés. Il embrasse le courant de la trap, et délaisse le boom bap. « Sans mauvais jeu de mots, c’était soit je me mettais à la trap soit je passais à la trappe », blague-t-il. « Médine dit souvent que la trap a sauvé le rap. La trap a surtout sauvé son rap à lui », confirme Alassane Konaté, 43 ans, producteur du rappeur depuis ses débuts. Aujourd’hui, Médine dit même s’inspirer de jeunes artistes comme, entre autres, Soso Maness, YL, PLK, Hatik ou encore Koba LaD. 

Au même moment, il commence à se mettre davantage en avant sur les réseaux sociaux, notamment Instagram. Il suit l’exemple de Booba, qui, selon lui, a participé à décomplexer les rappeur.se.s concernant leurs vies privées. Il invite alors ses enfants sur des morceaux. Les trois sont présent.e.s sur Barbapapa, l’un des morceaux du dernier album de l’Arabian Panther. 

Le lyriciste nie qu’il s’agit d’une stratégie censée fédérer un nouveau public. Pour lui, c’était même une « contre-stratégie », car ni son équipe, ni son public, ne validait ce choix. Le label Dîn Record pointe avant tout un danger sécuritaire. 

Cible de l’extrême-droite et de Daesh, Médine mettrait sa famille en danger en s’exposant sur Instagram. « Au début, je n’étais pas trop pour, concède Karinale, sa femme. Puis quand j’ai vu que ce qu’il publiait n’était pas du “fake”, que c’était drôle et représentatif de ce qui se passe chez nous, j’ai arrêté de voir le mauvais côté. » 

Transformation physique 

À chaque repas dominical, le père de Médine lui susurre à l’oreille de reprendre le sport. Il a le déclic en 2016 et se rend à la salle jusqu’à deux fois par jour. « Je ne sais pas si c’est ma transformation physique qui a fait que je ne voulais plus m’afficher sur les réseaux sociaux ou si ce sont les réseaux sociaux qui ont fait que physiquement je ne me sentais pas présentable, instagramable. Et que du coup cela m’a motivé », se questionne-t-il encore. 

À coté de son métier d’artiste, il est président du club de boxe de la Don’t Panik Team, basé au Havre, où s’entraînent son père et son frère. Il salue le travail local qu’a fait Édouard Philippe, le maire de la ville, dans les domaines de la culture et du sport, mais il ajoute ne pas se sentir concerné par les personnages politiques au niveau national. « Je m’intéresse à ceux qui ont des positions internationales, notamment sur le manquement aux droits de l’homme. » Il suit par exemple le compte Instagram de Raphaël Glucksmann qui milite pour les droits des Ouïghour.e.s.

Grâce à une remise en question permanente, Médine apprend à durer sur la scène rap française, conscient que rien n’est jamais acquis. Sur F.A.Q, morceau de son dernier album, le rappeur chante un air qui lui va si bien : « Demandez-moi à quoi je pense, me réinventer souvent. Y’a que le poisson mort qui nage dans le sens du courant. »

Catégories
Face à face Rencontres

Dame Civile, le refus fraternel des concessions

L’expérience a montré qu’être frères et faire de la musique ensemble peut mener au sommet de la Tour Eiffel. S’ils n’ont musicalement pas grand chose à voir avec PNL, Dame Civile a les liens du sang et l’ambition d’une proposition nouvelle en commun. Avec leur quatrième EP « Nouvel Âge », sorti le 2 avril 2021, le duo a voulu « simuler des expériences extrêmes qui nous font sortir de la banalité du quotidien ». L’amour, la drogue, les rêves… Marvin et Killian, respectivement compositeur et auteur, ont déployé un univers unique en son genre à travers un projet de huit titres. Nous les avons rencontrés quelques jours avant la sortie, au détour d’une rue parisienne et entre deux sessions d’enregistrement.

Pendant la discussion, leur voix se sont chevauchées naturellement, sans qu’aucun des deux ne cherchent à couper la parole de l’autre. Bras croisés, épaules relâchées, ils ont répondu en cherchant toujours les mots justes à nos questions. Après quarante-cinq minutes d’échange, nous les avons suivis dans les rues du VIe arrondissement de la capitale pour capturer quelques images. Parfois souriants, parfois neutres, l’un en avant, l’autre en arrière, ils se sont laissés aller au grès des consignes de Jacques, le photographe, et de nos regards curieux.

Dans l’ombre d’un studio parisien niché au cœur du quartier Saint-Germain à Paris, Marvin et Killian, deux hommes élancés aux allures de modèles, sont loin de leurs racines séquano-dionysiennes, terme étrange pour désigner le département de Seine-Saint-Denis. Aussi étrange que peut l’être la musique de ces deux frères passionnés, prêts à ouvrir une nouvelle brèche sur le spectre étriqué des genres musicaux. Ni pop, ni électro, ni rap… Dame Civile refuse de choisir, préférant se ranger du côté du « hip hop alternatif ». Eux qui auraient d’ailleurs préféré ne pas se définir : « Notre musique est claire pour nous. C’est plutôt pour le public et l’industrie musicale que nous avons mis des mots sur notre style, pour que ce soit recevable. » Comment, alors, poser des mots justes sur un genre irrésistiblement insaisissable ?

À l’image de leur EP « Nouvel âge », Dame Civile arrive sur la scène française avec une proposition neuve. Une proposition poétiquement conforme, incarnée par le morceau pop Château de sable puis, sans transition aucune, hérétiquement révoltée comme sur le titre Magie Noire : « Nous aimons beaucoup jouer sur les polarités : le bien, le mal, la lumière, lobscurité. Cest vraiment notre culture. Nous aimons avoir dans chaque projet, un morceau expérimental. »

Une bipolarité qui ressemble aux deux hommes, face à face dans le studio. Si les textes de Killian sont imprégnés de délicatesse, le jeune homme, vêtu d’un tee-shirt noir et blanc zébré, se moque gentiment de son double avec un regard complice : « Le morceau Magie Noire était beaucoup plus doux avant que tu ne passes dessus. » Une douceur qui contraste et se mêle à l’énergie obscure des prods de Marvin, marqué par l’atmosphère de Noisy-le-Sec, ville dans laquelle ils ont grandi et vivent toujours : « Le 93 minspire énormément dans mes compositions pour ce côté sombre et oppressant. Ce sont des ambiances vécues que l’on essaye de retranscrire : tension, violence, paranoïa… »

Une noirceur contrebalancée par l’aura lumineuse que dégage leur fusion. Entre ombre et lumière, les deux frères tiennent leur équilibre musical de leurs expériences de vie : « Nous avons toujours vécu entre deux mondes. Un plus opaque à Noisy-le-Sec et un autre, plus ensoleillé, dans le Var où nous avons de la famille et où tu célèbres la vie : soleil, mer, quiétude. » 

Nous ne voulons pas diriger l’imagination de l’auditeur.rice en intellectualisant la musique avec un texte qu’il faudrait forcément comprendre.

– Dame Civile

Avec un père musicien « porté sur les énergies et le monde de l’invisible » et une mère « beaucoup plus cartésienne », Dame Civile semble avoir toujours vécu sur un fil, à la frontière de deux univers sans jamais choisir, préférant tirer le meilleur de chacun. Un sentiment qui se retrouve dans leur conception musicale : « Nous accordons autant d’importance à la prod qu’au texte. Les deux sont indissociables l’un de l’autre. Pour nous, les sonorités envoient un message. »

Parfois même, les mots leur semble désuets d’intérêt face à l’émotion des notes. C’est le cas avec Temps Un qui ouvre l’EP ou avec la voix céleste du morceau Nuage qui le clôt : « Nous ne voulons pas diriger l’imagination de l’auditeur.rice en intellectualisant la musique avec un texte qu’il faudrait forcément comprendre. Nous voulons servir une ambiance, un flow et une énergie. » 

Avec le groupe, il ne faut pas chercher à tout élucider parce qu’il n’y a parfois rien d’intelligible, mais tout de sensible. Une vision cristallisée par le titre Magie Noire : « À la base, l’idée du morceau, c’était de parler d’une fille perdue, c’est un thème qui revient souvent quand j’écris, explique Killian, puis mon frère est arrivé et a rajouté cette sonorité très sombre. La jeune fille s’est finalement transformée en une espèce de sorcière. » Une histoire qui aurait pu commencer par « Il était une fois… », tant la musique des deux frères mériterait d’être mise en scène. Marvin confie d’ailleurs n’avoir « contrairement à beaucoup de producteur.rice.s, jamais vu de couleurs » au moment de composer, mais plutôt « des images qui défilent ». Le duo rêverait même « qu’un jour, une machine soit créée pour reproduire en 3D l’ambiance que nous avons dans la tête et qui serait projetée à chaque début de morceau ». 

Marvin et Killian sont des visionnaires, qui voient toujours plus loin et toujours plus grand, et dont l’album en préparation sera leur « œuvre principale ». Un projet dans lequel ne devrait apparaître aucun featuring, puisque le duo préfère se construire à deux avant de s’ouvrir aux autres. Seule exception faite pour Dioscures, architecte de l’album « Trinity » de Laylow, qu’ils croisent lors d’un séminaire à Bruxelles. Devant l’alchimie de leur rencontre et parce que « c’est un producteur », Dame Civile accepte de collaborer. Ensemble, ils composent DO.R2.MI. Le morceau aérien atterrit finalement sur la tracklist de l’album « Ciela » de Dioscures et s’impose comme l’un des titres les plus réussis du projet.

L’EP « Nouvel Âge » sonne comme une nouvelle étape pour ceux qui regrettent d’avoir parfois « trop écouté les hommes » en matière de musique : « Avec ce projet, nous avons l’impression d’être beaucoup plus nous-même et de faire moins de concessions. » Lorsqu’on leur demande s’ils pensent pouvoir se rendre accessible au grand public, tout en restant fidèle à leur essence, leur détermination est unanime : « En France, les artistes ont du mal à se faire confiance. Nous pensons que la musique est avant tout une expérience unique à partager et non pas un objet à consommer. Si l’on parvient à créer des émotions, bonnes ou mauvaises, chez les gens, nous aurons réussi. » Une ambition légitime pour ceux qui veulent parler à tous, aux bourgeois.e.s comme aux banlieusard.e.s et à ceux qui ne sont pas que l’un ou l’autre mais qui sont comme eux : « un peu des deux ».

« Nouvel Âge » de Dame Civile est disponible sur toutes les plateformes de streaming.

Catégories
Face à face Rencontres

Bekar : « J’ai navigué entre tous les milieux sociaux »

Avec la sortie de sa deuxième mixtape « Briques Rouges », le rappeur du nord de la France cherche à renouveler son univers et mettre la lumière sur ses racines. Escapade lilloise avec Bekar.

En interview, les rappeurs s’époumonent souvent de se balader en équipe. C’est donc avec son escouade que Békar se rend à la terrasse en face de la gare Lille Flandres dans laquelle il a donné rendez-vous. Sur le parvis bondé, un vendredi à la veille des premiers départs en vacances de la Toussaint, le Roubaisien est entouré de « ceux qui l’accompagnent depuis tout petit ».

Ses potes dont Raph, qui est désormais son manager, sont installés à la table juste derrière celle devant laquelle se pose le rappeur roubaisien pour l’entretien. La serveuse s’approche et réclame de « remplir un petit bout de paperasse ». Lille n’est pas encore confinée pour endiguer la seconde vague du Covid-19 et les restaurants sont tenus de conserver un registre des fréquentations pour éviter la propagation de la pandémie. 

Les premiers mots que Bekar délivre s’attardent inévitablement sur le projet qu’il vient de sortir, « Briques Rouges », un album de 16 titres délivré dix-huit mois après « Boréal », premier EP composé de 12 chansons dont le morceau La Mort a du goût tutoie le million de vues sur Youtube. Casquette vissée sur la tête et sourire accroché au sommet des lèvres, Bekar se dit « grave content » des chiffres, assure que c’était « beaucoup de pression et beaucoup de taff » et se veut déjà « concentré sur le prochain projet ». Tout en restant évasif sur le nombre de streams.

Pour lui, ce qui compte, « c’est la musique que tu produis. Pour cet album, je voulais créer quelque chose de différent, utiliser de nouvelles palettes de couleurs et aborder d’autres thèmes que ceux de « Boréal ». Je voulais que les gens qui m’écoutent puissent savoir de là où je viens. » 

Moi je ne viens pas de Paris, ni de Marseille. Alors, je voulais raconter autre chose.

Békar

Le jeune brun au regard froid a grandi à Roubaix, ville où près d’un habitant sur deux vit sous le seuil de pauvreté et où une bourgeoisie prospère réside dans son arrière-pays. Dans ce bastion ouvrier qui fut désargenté par le déclin de l’industrie textile, le jeune adolescent côtoie tour à tour les âmes des beaux quartiers et celles des endroits miséreux. « Moi, je suis un jeune lambda qui a navigué dans tous les milieux sociaux. J’ai été dans des écoles privées, des lycées publics, j’ai vécu dans des quartiers hyper pauvres et eu des potes beaucoup plus privilégiés et cette diversité m’a toujours plu car j’ai appris un peu partout. »

On ne réhabilitera pas ici le cliché selon lequel un rappeur devrait inlassablement puiser son inspiration dans le milieu dans lequel il grandit, mais comme tant d’autres avant lui, Bekar se nourrit de petites expériences et de scènes du quotidien. Il aime quand ses proches se reconnaissent dans sa musique. Il n’oublie jamais « que ses potes se lèvent à cinq heures pour aller bosser », et ne veut pas éteindre l’étincelle qui l’a amené à écrire. « Le rap, je m’en sers comme un haut-parleur pour exprimer ce que je vois et ce que je ressens mais surtout pour raconter ce que vivent les gens autour de moi. » 

Depuis la sortie de « Briques Rouges » fin-septembre, fourmillent dans la ville de Lille des strickers répliquant la pochette de l’album. Les vitres de la porte coulissante du supermarché qui domine la place Solférino sont tachetés comme un dalmatien. Sur la place du général de Gaulle, la plus célèbre des esplanades du Nord, on retrouve quelques morceaux déchirés qui résistent à l’usage du temps.

Ces adhésifs qui se perdent aux quatre coins de la capitale nordiste n’ont pas été ignorés par la famille de l’artiste. Les parents les ont perçus comme les signes d’un projet qui devenait sérieux, eux qui n’avaient pas accueilli le projet du fiston de se lancer dans la musique avec enthousiasme. « Ce n’est pas vraiment rassurant pour des parents. Ils savaient que ça serait dur. C’était un chemin bien plus instable que les études. Ils sont désormais fiers et ressentent que c’est professionnel. Il y a un label autour de moi, un producteur, un manager. »

A7, PNL et mépris du rap

Quand il est question d’honorer ceux qui ont contribué à son apprentissage et rappeler à qui le jeune roubaisien doit sa maîtrise, Bekar égrène les noms des patrons avec application. Booba pour la technique et sa capacité à se réinventer. Lefa, Damso ou SCH qu’il a écouté à s’en faire saigner les oreilles lorsqu’il était au lycée. « Vas-y, « A7 », c’est trop », s’émerveille-t-il au moment d’évoquer l’album sorti en 2015 par le rappeur marseillais. Plus récemment, il  a « rongé » « Enna », le dernier album de son acolyte PLK (ils partagent le même label, Panenka Music, NDLR). 

« En France, aujourd’hui, le rap est si varié, si technique et si créatif. On a des talents de dingue. Ils devraient être davantage mis en valeur dans le monde de la culture. Regarde ce qu’a inventé PNL, c’est trop ! Pourquoi n’ont-ils pas plusieurs victoires de la musique ? C’est peut-être grave cliché ce que je vais dire, mais le rap reste aux yeux de certaines personnes une sous-culture. Il y a encore une majorité de personnes qui considèrent que ce n’est pas un bel art. Quand je vais en soirée, je ressens qu’aux yeux de certaines personnes avec qui je discute je suis un peu méprisé pour ce que je fais. Mais mon propos n’est pas de dire que les rappeurs sont opprimés. Je ne sais pas si on arrivera à faire changer les mentalités. Ce n’est pas un combat que j’ai envie de mener en tout cas. Je préfère faire kiffer ceux qui comprennent ma musique. » 

L’obsession du renouvellement

Cela devrait commencer par le prochain album qui, si l’on en croit ses confidences, se rapprochera de sonorités pop anglaises. « Je me souviens que quand j’étais au collège, j’écoutais beaucoup Doctor Dog, cela pourrait être une inspiration. Je crois aussi que j’ai envie de parler d’autres choses. Mais pour cela, j’ai besoin de me cultiver. Je considère que pour pouvoir parler d’un sujet, je dois le maîtriser de bout en bout. Sinon ce n’est pas la peine de se pencher dessus. »

Bekar a l’obsession du renouvellement. L’artiste souhaite autant explorer de nouveaux univers musicaux que de porter de nouveaux messages. « Il y a pas mal de choses qui me révoltent aujourd’hui, mais je n’ai pas encore forcément le bagage pour les mettre en mots et porter un discours qui puisse être percutant et dans lequel je me reconnaisse. »

D’ici là, le Roubaisien ne cesse de gratter pour ciseler son écriture. « J’écris beaucoup sur le bloc notes de mon téléphone. Je pense que c’est le moyen le plus simple pour conserver des choses qui te passent par la tête, notamment quand tu es en studio. Paradoxalement, les meilleurs textes que j’ai pu écrire sont apparus sur papier. J’ai l’impression que la pensée est plus fluide, les mots et les idées viennent plus facilement. »

La veille de la rencontre, il rachetait un calepin dans lequel il avait déjà emprisonné quelques bribes de textes. Bekar sait ce qu’il lui reste à accomplir pour la suite : égarer des mots dans son carnet.