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3 questions à Rencontres

3 questions à… Céline M’Sili, réalisatrice du documentaire « Terrain »

En quatre épisodes de trente minutes, Céline M’Sili raconte le quartier à travers les voix de ceux.celles qui le chantent dans leurs morceaux. Depuis décembre 2018, la réalisatrice a l’ambition de faire parler les rappeur.se.s d’un sujet de société qu’il.elle.s connaissent bien. Journaliste pour Trace, Mouv’ ou encore OKLM depuis six ans, Céline M’Sili propose aux artistes qu’elle rencontre de prendre un moment pour évoquer la vie en cité. Les moments récoltés se transforment en un documentaire de 90 minutes, qui devient finalement « Terrain », une série en quatre épisodes disponible sur Canal +. Mosaïque a posé trois questions à la réalisatrice.

Comment t’es venue l’idée de réaliser cette série ? 

Je suis de Sevran, née à Villepinte. Je suis un pur produit de mon environnement. Être Sevranaise m’a donné envie de faire ce documentaire. Ce n’est pas un reportage fait par les bourgeois. C’est le regard d’une jeune banlieusarde. J’habite toujours à Sevran et j’ai 27 ans donc j’ai pu voir l’évolution du quartier, et c’est ce que j’ai voulu raconter.

C’était très important pour moi que ce ne soit pas un documentaire sur le rap français mais un documentaire de société raconté par les rappeurs français. Je ne voulais pas de voix off, que ce soit la mienne ou celle d’un acteur, mais que les narrateurs soient les rappeurs. Pour une fois, personne ne parle à leur place. Finalement, tu finis par te détacher du fait que ce soit des artistes pour t’attacher à leur personnalité. Dans le documentaire, tu n’as pas l’impression de parler avec YL mais plutôt avec Yamine (son vrai prénom, NDLR). Avec « Terrain », c’était important aussi de donner la parole aux habitants, aux présidents d’association… Ce qui a été dur, c’est que j’ai tout fait toute seule. J’avais très peu de moyens, je n’avais que trois micros à chaque fois. C’est moi qui cadrait, qui faisait l’interview et qui montait.

On m’a reproché qu’il n’y ait pas assez de femmes dans le documentaire. La scène rap n’est pas très féminine. Mon documentaire n’en est que le reflet.

Céline M’Sili, réalisatrice du documentaire « Terrain ».

Qu’est-ce que tu as voulu raconter ?

L’objectif, c’était de donner une autre image du quartier. Les dealers et les bicraveurs sont souvent vus comme les infréquentables. Personnellement, les personnes les plus cultivées que j’ai rencontrées étaient des dealers parce que ce sont des mecs curieux et qu’ils doivent faire passer le temps donc ils se renseignent. Ils sont réduits à des mecs pas très intelligents alors qu’ils sont conscients de ce qu’ils font. J’ai voulu montrer qui ils étaient. Je ne voulais pas non plus enjoliver le quartier. Il fallait passer par un hall parce que ça fait parti de leur quotidien. J’étais contente que Ninho dise que le bedo (sic) a un impact sur leur vie et que tu peux rester bloqué au quartier à cause de ça. C’est le seul à me l’avoir dit et ça nuance le propos. 

Il y a plusieurs scènes que j’avais imaginé et que j’ai dû laisser tomber. Je voulais voir Rim’k et AP dans un bistrot échanger à propos du quartier. Je devais aussi avoir Maes. La scène devait être très forte. On avait prévu qu’il retourne voir son co-détenu en prison à Villepinte. C’est là où il a écrit son album. Il voulait lui ramener son disque d’or et lui remettre en personne. La veille, les surveillants de la prison ont annulé. Ils ne voulaient pas que Maes rentre. Ensuite, il est parti au Maroc et je n’ai jamais eu le temps de le faire. 

Pourquoi as-tu choisi d’aller tourner en prison ? 

La prison est l’une des étapes du jeu. Chaque personne qui vit au quartier sait que la case prison est une possibilité et il faut en avoir conscience. Si tu choisis la rue, tu ne pourras pas ne pas y passer. Je voulais que ceux qui ne l’ont pas encore vécu comprennent ce que c’est. C’était important d’aller à la rencontre des détenus. Lorsque je me rends en prison en Belgique avec Isha, l’atmosphère est pesante parce que tout le monde était derrière les barreaux à nous regarder. Les peines étaient très longues. Pour certains, nous étions leur première visite depuis dix ans. Ils m’ont mis tout de suite à l’aise parce que la prison est devenu leur maison. C’est presque plus triste mais il y avait une résignation. Ils étaient souriants, comme s’ils étaient apaisés. 

Ils n’avaient pas le désespoir dans leurs yeux que j’ai pu observer à la maison d’arrêt de Villepinte, qui a été le plus grand moment d’émotion. Lors de la conférence sur la réinsertion, les détenus m’ont brisé le cœur. J’ai senti un appel à l’aide et un besoin d’avoir de l’espoir. À Nice avec Marwa Loud, à l’inverse, les détenus étaient là pour s’amuser. C’était un super moment. On m’a reproché qu’il n’y ait pas assez de femmes dans le documentaire. La scène rap n’est pas très féminine. Mon documentaire n’en est que le reflet. Et puis, il y a une femme à la réalisation, donc je compte pour dix (rires). 

Il y en aura peut-être plus dans la saison 2 qui devrait se faire sur le même format, sauf qu’on ne parlera pas du quartier. Je ferai toujours parler les rappeurs mais d’un autre thème. J’aimerais aussi mettre plus de riverains et de personnalités du quotidien. 

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Saint DX, retrouver le temps perdu

Saint DX joue autant qu’il interprète et voue un amour simple au son. Dans son deuxième EP « Unmixtape », paru le vendredi 1er octobre, le producteur francilien chante et compose de tendres lignes de pop. Lors de sa rencontre avec Mosaïque, l’artiste s’apprête à dévoiler le disque. Pendant l’entretien, il digresse et passe d’un sujet à l’autre avec élégance, parfois avec intérêt ou détachement, mais sans pudeur pour se montrer tel qu’il est depuis ses premières notes. Avant de poser sagement devant l’objectif sur le rooftop d’un bar du 18e arrondissement de Paris.

C’est au premier étage de la brasserie Barbès que nous retrouvons l’homme derrière les accords du morceau 911 de Damso. Avec son pull blanc et ses cheveux longs attachés en arrière, Saint DX n’a rien d’une superstar du rap. Dans son sac à dos, la plume « éprouvante » de Marcel Proust rencontre celle, « passionnée », de Laurent de Wilde, auteur du livre « Les fous du son » : « Je lis « À la recherche du temps perdu » depuis cinq ans. J’ai besoin d’une concentration ultime quand je le lis. C’est un bouquin sur la perte de l’être aimé. C’est douloureux à lire », explique l’artiste. 

Quand il n’est pas derrière son synthé, Saint DX se renseigne sur l’instrument, et en parle avec frénésie : « Les fous du son, je l’ai lu trois fois. L’auteur part de l’invention de l’électricité par Edison pour en arriver au synthétiseur qui, à la base, est une transformation de l’onde électrique en son. C’est passionnant. » Entre Proust et le synthé, il lit aussi, au moment de la rencontre, un ouvrage de Kate Tempest nommé « Connexion » tout en parcourant « un espèce d’essai » des philosophes Spinoza et Gilles Deleuze. 

Cœur à cœur avec le synthétiseur

Entre l’album de Damso, celui de Squidji, son deuxième projet « Unmixtape » dévoilé le 1er octobre et son prochain album prévu pour 2022 sur lequel il travaille, le producteur tient à « se créer du temps pour lire », comme il l’a toujours fait. Adolescent, il fait des allers-retours entre la gare de Massy-Palaiseau où il habite et la Fnac de Paris-Montparnasse : « J’y ai lu tous les « Dragon Ball ». J’étais fan des « Chevaliers du Zodiaque » aussi mais ça coûtait trop cher pour les acheter. À l’époque, un manga c’était 5 francs. C’était le budget de la semaine que me donnait ma mère. Donc, je préférais acheter un ticket de métro pour les lire à la Fnac. »

Le compositeur se souvient aussi d’un vendeur qui lui conseille un jour d’écouter l’album « Rock Bottom » de Robert Wyatt : « J’ai trouvé la pochette de ce CD magnifique. La première fois que je l’ai écouté, c’était inaudible. J’en voulais au vendeur de me l’avoir fait acheter (rires). C’est une musique très amer, très dur. Aujourd’hui, c’est l’un des artistes que j’aime le plus donc finalement, je le remercie. » Au détour d’une anecdote, Saint DX ne manque jamais de raconter la vie ou le parcours des artistes ou des auteur.rice.s dont il parle, affichant ainsi une culture générale large et précise. 

Dans la bande originale du « Grand Bleu », il y avait quelque chose de physique, comme une caresse, dans cette recherche de l’émotion brute. Encore maintenant, quand je l’écoute, ça me procure des sensations fortes.

Saint DX pour Mosaïque

Lorsqu’il évoque son adolescence, il mentionne aussi « Les Robots » d’Isaac Azimov mais sa madeleine de Proust reste la saga Harry Potter : « C’est ma lecture de jeunesse que j’ai le plus kiffé. J’attendais leur sortie avec impatience. Je les lisais en anglais avant de pouvoir les lire en français. Je jetais des sorts tout seul dans ma chambre. » Et si Saint DX n’est toujours pas devenu sorcier, le synthétiseur est devenu son moyen d’ensorcellement. C’est d’ailleurs lorsqu’il entend l’ouverture de la bande originale du film « Le Grand Bleu » dans le salon de ses parents qu’il est envoûté par l’instrument pour la première fois : « Je trouvais qu’il y avait quelque chose de physique, comme une caresse, dans cette recherche de l’émotion brute. Encore maintenant, quand je l’écoute, ça me procure des sensations fortes. » 

La magie du collectif

Aujourd’hui, Saint DX cherche à provoquer ce qu’il ressent à travers ses compositions. Connu pour ses productions pour Damso, Squidji et bientôt Disiz, le musicien chante aussi sur ses projets dont « Unmixtape », un deuxième EP qu’il a voulu spontané : « Je voulais délivrer quelque chose de très naturel. Un peu comme un circuit court, de l’agriculteur au consommateur (rires). C’est comme ça qu’on devrait faire. » Il compose ce projet seul, chez lui, préférant ne montrer aux autres que « le produit fini », par timidité. Une solitude qui lui avait manqué après avoir travaillé en collectif pour « QALF » de Damso et « Ocytocine » de Squidji, aux côtés d’autres producteurs (Prinzly, Ponko, Dioscures, Paco Del Rosso, NDLR) : « Au début, quand je me suis retrouvé à bosser en bande, je me suis demandé pourquoi je m’infligeais cette souffrance de devoir bosser seul. Donc j’ai un peu mis mon projet de côté. Deux semaines après ces expériences, j’avais déjà envie de retrouver mon EP parce qu’en solitaire, tu prends beaucoup plus le temps. »

Des expériences collectives dont Saint DX ressort transformé. En composant les morceaux 911 et MVTR pour Damso, il expérimente des sensations jusqu’alors inconnues : « Je me souviens, j’étais dans ma chambre à 6 ou 7 h. On venait de composer les deux titres. J’ai pris une douche et je me suis rendu compte que je savais qu’on venait collectivement de faire quelque chose d’incroyable. Je n’ai jamais revécu quelque chose d’aussi fort. C’était une expérience tellement riche et spéciale que c’est dur de passer de Damso à d’autres artistes. »

Sa rencontre avec le rappeur belge donne à son parcours une autre dimension : « Damso m’a apporté des souvenirs sans précédent et une reconnaissance à laquelle je ne m’attendais pas. Avant ça, je faisais tout dans ma piaule. Et d’un coup, en studio, ta parole a un poids. » Il retrouve cette émulation de groupe avec le projet du jeune Squidji qui fait appel à plusieurs producteurs présents sur l’album de Damso : « En studio, on se demandait ce qui se passait, tellement c’était ouf. »

Face à son temps

Sa visibilité nouvelle le met aussi face aux réseaux sociaux auquel ce trentenaire qui n’a pas la télé chez lui n’avait alors jusque-là pas été exposé : « Quand Damso a sorti « QALF », je ne connaissais pas Twitter. Les rappeurs regardent beaucoup ce réseau mais la violence sur la musique et sur les gens m’a choqué. Ce n’est pas du tout bienveillant. Je me souviens qu’à minuit, on rafraichissait le feed et je voyais des : « Putain, c’est trop de la merde », alors qu’ils n’avaient même pas eu le temps d’écouter. Je découvrais ça. Ça ne m’a pas blessé mais c’est le problème de l’immédiateté. »

Je déteste les réseaux sociaux. Je les utilise parce que j’y suis obligé. Mais je n’ai vraiment pas un rapport sain avec ça.

Saint DX pour Mosaïque

Saint DX est de ceux.celles qui croit à la force du temps et se désole de voir la place que prend l’instantanéité dans la société. Pour la sortie de son projet, le producteur ne prévoit donc pas d’aller taper son nom dans la barre de recherche de Twitter : « Je déteste les réseaux sociaux. Je les utilise parce que j’y suis obligé. Mais je n’ai vraiment pas un rapport sain avec ça. Et puis, comparé à Damso, mon projet est tellement confidentiel. La pop est très différente. C’est une communauté beaucoup moins engagée. Je parle moins à cette génération de moins de 20 ans. » 

« Unmixtape » adopte des sonorités pop sur lesquelles Saint DX chante principalement en anglais : « J’adore crier des émotions dans mes morceaux, mais en français, je n’y arrive pas. Alors que j’adore chanter en anglais parce que j’ai moins d’attachement à la langue, du coup je me sens plus libre. Je m’en fiche que grammaticalement, ça ne sonne pas. En français, je réfléchis trop. » Un seul son de l’EP sur les neuf est chanté en français : Ilya. Saint DX aime aussi réinterpréter des classiques. Dans l’EP, le producteur reprend les airs de Gypsy Woman de Crystal Waters et All the tired horses de Bob Dylan : « J’aime dire les mots d’un autre. Souvent, je commence avec un piano voix et je me rends compte que les accords et ce que raconte la chanson me touche. »

À 34 ans, il respire le calme de quelqu’un éduqué par des parents bouddhistes. Celui qui s’informe en lisant Le Monde Diplomatique, en regardant les reportages Arte et en écoutant France Culture, dénote dans un paysage rap où il se sent bien. Actuellement en préparation de son album, prévu pour 2022, il se rend régulièrement à Bruxelles pour travailler aux côtés des producteurs Prinzly et Ponko qui lui apportent « leur vision et leur énergie », entre les murs des studios ICP où il a désormais ses habitudes : « J’aime l’odeur, les chambres, la nourriture, l’ingé son Jules Fradet mais aussi le gérant, John Hastry. Je m’y sens trop bien. »

Pas encore rodé à l’exercice du shooting photo, le producteur se cache derrière quelques mimiques burlesques pour poser, sans oublier de « se refaire une beauté » juste avant en détachant ses cheveux. Au détour d’un couloir, il croise la route d’une petite bibliothèque et ne résiste pas à l’envie d’y jeter un œil. Parmi les livres exposés, il choisit de feuilleter un roman d’espionnage, sans grande conviction, préférant retourner à sa quête du temps perdu. 

Retrouvez l’EP « Unmixtape » de Saint DX sur toutes les plateformes de streaming.

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Joysad, la pression du sablier

En janvier 2021, joysad dévoilait son premier EP « Palindrome » dont la cover montrait l’artiste sous plusieurs facettes, comme possédé par des identités multiples. Ce déboublement de la personnalité s’exprimait déjà dans le nom de scène du rappeur. Il revient pour la rentrée avec son premier album « Espace Temps », sorti le 10 septembre 2021, qui s’accompagne d’un court-métrage autour d’un personnage torturé par des voix dans sa tête. Mosaïque est allé à la rencontre des différentes faces de l’artiste lors d’un entretien au sein de son label. Dans une salle aux moulures dorées et au parquet parisien qui craque, l’artiste s’est livré à nous après s’être prêté au jeu de la pose avec notre photographe Jacques Mollet dont le shoot est à retrouver tout au long de votre lecture.

Lorsque nous rencontrons joysad, le rappeur se présente instinctivement par son vrai prénom : Nathan. Pendant près d’une heure en face de nos deux journalistes et de l’œil de notre photographe, le Périgourdin se montre spontané et naturel. La veille, le rappeur performait sur la scène du cinéma du Club de l’étoile à Paris. Un showcase dédié au public venu découvrir en avant-première son court-métrage qui accompagne la sortie de son premier album « Espace Temps », disponible depuis le 10 septembre 2021. 

Dans ce film, joysad incarne son premier rôle devant la caméra dans lequel il joue un personnage torturé par les voix qui l’entend dans sa tête. Un rôle délicat pour lui qui refuse d’attribuer une maladie au protagoniste : « Il faut être précis quand on parle de maladie mentale. Le milieu du handicap, c’est quelque chose à respecter et à bien décrire. J’avais très peur de stigmatiser des gens. On m’a demandé dix fois quelle était la maladie du personnage principal. Tout ce qu’il y a à savoir, c’est qu’il entend des voix dans sa tête. Je ne suis pas médecin pour lui diagnostiquer un type de maladie. » C’est sa mère, directrice d’une maison d’accueil spécialisée en polyhandicap, qui lui conseille de rester vigilant : « Du coup, je fais très attention à ces choses là. Tu peux entendre des voix dans ta tête sans être schizophrène. Je ne voulais manquer de respect à personne. Même aujourd’hui, il ne faut plus dire personne handicapée mais personne en situation de handicap. » 

Le milieu médico-social, Nathan le connaît bien. Avant de se lancer dans la musique, il travaille pendant un an en alternance dans un foyer de vie pour personne adulte en situation de handicap en tant qu’éducateur. Il se souvient : « Je me suis même fait frapper une fois. Un jour, j’étais entrain de jardiner avec une petite résidente, elle me regarde, elle se met à crier donc je me retourne pétrifié de peur et elle me met un coup de pelle dans le dos. » Une expérience dont il s’est nourri pour écrire et interpréter son rôle dans son court-métrage « Trou noir » : « Lorsque je travaillais dans ce milieu, j’en ai vu beaucoup des schizophrènes. Ça m’a aidé notamment pour jouer les épisodes de crise dans le film. Les moments de folie sont les plus durs à jouer. J’ai mis au moins un bon jour de tournage avant de me mettre dans le bain. » 

Pour mon premier court-métrage, je voulais une ambiance glauque et de la violence.

– joysad à Mosaïque

Pendant 11 jours, joysad et son équipe se rendent en Macédoine du nord pour tourner toutes les séquences. Le jour de notre entretien, l’artiste porte un tee-shirt floqué « Exit Void », le nom de la boîte qui a réalisé « Trou noir » : « Birdjan et Emral de chez Exit Void sont aussi barrés que moi. Ils ont l’habitude de faire des trucs glauques et c’est l’ambiance que je voulais pour mon court-métrage. » Le rappeur découvre les deux réalisateurs à travers un court-métrage de deux minutes intitulé « Tout le monde regarde ».

Tout d’un coup, joysad s’anime pour raconter avec vivacité la découverte de ce visuel : « Au début de ce petit film, tu comprends pas trop. Tu vois un couple qui s’embrouille sous un espèce de pont. T’as une fille qui arrive et qui demande du feu à un gars qui fume à côté. Et le mec du couple qui se dispute se met à taper sa femme. Il la met au sol et la frappe. La fille qui venait d’arriver décide d’aller les séparer et elle se fait taper aussi. Et pendant qu’elles se font fracasser, t’as l’autre mec qui fume sa clope et qui regarde. Il fait rien. J’avais trouvé ça hyper impactant dans la violence. » De la violence, c’est justement ce que Nathan a voulu pour son court-métrage dont le décor est froid, presque poussiéreux. Avec dix ans de théâtre derrière lui, jouer n’a pas été une difficulté : « Je suis arrivé, j’ai allumé deux joints et je me suis mis dans le rôle (rires). Comme c’est moi qui ait crée ce personnage, j’ai réussi rapidement à entrer dans sa peau. Et puis, il me ressemble aussi parce qu’il ne dort jamais. »

« Je croyais que la mort me suivait »

L’artiste met aussi en scène son rapport complexe avec le temps, d’où le nom de son premier album « Espace Temps ». Il explique non sans une certaine fierté : « On a appelé le court-métrage « Trou Noir » parce qu’en toute logique, dans l’univers, le seul endroit où l’espace temps est distendu, c’est dans un trou noir » avant de plaisanter : « Ouais je sais, je suis chaud ouais » (rires). 

À la mort de mon frère, j’avais ressenti une sensation de trou noir. Je psychotais. Je croyais que la mort me suivait, que j’avais un compte à rebours.

– joysad à Mosaïque

Le temps semble obnubiler le rappeur pour qui les insomnies sont fréquentes : « Tous les sons de cet album évoquent le temps et notamment le temps qui passe. C’est ce qui se passe dans un trou noir. Le temps se distend. Plus tu te perds dans le noir, plus c’est impossible de trouver des repères. » Une sensation qui lui rappelle une certaine période de sa vie : « C’est ce qui se passait à mes 16 ans, à la mort de mon frère. J’avais ressenti ça. Je psychotais à cette époque. Je croyais que la mort me suivait, que j’avais un compte à rebours. » 

Malgré une certaine timidité cachée sous sa chevelure aux reflets dorés, joysad se livre simplement, sans efforts  : « Dans ma famille, on a un rapport compliqué avec la mort. Si tu veux, on est énormément et on est tous proches. Ma grand mère a fait 11 enfants et tous ont fait 5 gosses. C’est une espèce de séquoia (rires). Tous les deux mois dans ma famille, il y a quelqu’un qui meurt. Donc on en a tous très peur. » C’est notamment la mort de son frère à l’âge de 16 ans qui marque une coupure dans l’espace temps du jeune Nathan : « Je ne pensais pas que la mort de mon frère allait autant me niquer. J’étais le plus jeune de ma famille et j’ai commencé à aller mieux quand j’ai réalisé trois ans après que j’étais devenu plus âgé que lui. Pendant longtemps, j’avais 19 ans mais j’étais bloqué à mes 16 ans. Rien avait bougé pour moi. C’est pour ça que j’aime l’idée du trou noir. Toi tu ne verras pas la personne s’éloigner mais elle, elle s’éloigne. » 

Âgé de 20 ans, le temps passe désormais très vite, notamment grâce à la musique qui l’a « aidé à grandir », lui donnant la force de croire en lui : « Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir mon âge. Avant, j’avais peur de tout ce que je pouvais faire, de toutes les décisions que j’allais prendre. » Pour autant, Nathan ne se sent pas plus mature que ses ami.e.s de la même génération : « Je ne sais pas ce que ça veut dire être mature. Je me sens surtout plus occupé que les gens de mon âge. Je suis aussi plus épanoui. Je côtoie plein de gens qui ne font pas ce qui veulent. Je ne suis pas plus mature mais en pleine vie. Je me sens chanceux. » 

La faille temporelle

Chanceux aussi d’avoir émergé grâce au compte Instagram 1minute2rap sur lequel il gagne trois fois les concours de freestyle : « J’en discutais récemment avec mon ami Livaï qui a percé grâce à la même page. On se demandait combien rêveraient d’avoir notre place alors qu’on est pas si haut. On en connait qui ont le talent, qui ont tout mais il manque un truc mais on ne sait pas trop quoi. » Là aussi, Nathan relie son succès au temps. Avoir été là au bon endroit au bon moment : « J’étais là pendant que le compte était en pleine effervescence. Tous les médias regardaient à ce moment là. C’est pendant cette période que j’ai fait monter les enchères avec les labels qui voulaient me signer. On saupoudrait le bifteck (rires). Avant ma troisième victoire, je valais moins cher. Et tout ça, c’est grâce au sens des affaires de Riccie (son manager, NDLR). » joysad finit par signer chez Because qui s’aligne à chaque fois avec les plus grosses maisons de disques durant les sept mois de négociations, une preuve de confiance selon le rappeur. 

Avec « Rentre dans le cercle », je voulais fermer la gueule de ceux qui t’empêchent de rapper ce que tu veux. Montrer que j’ai le droit de raconter les histoires de quartier de chez moi. C’était une manière de m’assumer. 

– joysad à Mosaïque

L’époque des freestyles dans sa chambre ne semble pas lui manquer : « C’était la hess de ouf. J’étais en alternance, j’allais à l’école, la semaine d’après je lavais des culs en foyer de vie et je devais intercaler ça entre deux freestyles (rires). »  Bien loin de ce rythme de vie, joysad partage aujourd’hui le studio avec Sofiane. C’est le parisien qui prend contact directement avec le manager du jeune espoir pour le rencontrer : « Quand je l’ai eu au téléphone, il m’a dit : « Toi,  ta gueule elle est originale. J’aime bien ta gueule, t’as un truc. T’as une bonne tête. Je suis chaud je t’emmène partout. Il m’a dit j’ai des bails de série pour toi. On m’a dit que tu faisais du théâtre, j’ai du théâtre aussi. Il y a « Rentre dans le cercle », t’aimes bien t’aimes bien, tu valides ? », se souvient joysad en imitant Sofiane qu’il finit par inviter sur le morceau Tous les coups sont permis.

Le titre est enregistré en deux heures lors d’un passage éclair à Paris du représentant du 93. Nathan se rappelle avoir été impressionné par le train de vie de l’artiste : « C’était trop fascinant. Il m’a dit : « Ouais ma moula, je suis sur Paris pendant deux heures là. J’ai un rendez-vous de trente minutes, après j’arrive et on boucle le son. » Il a précisé : « J’arrive, je prends les transports » Et en fait il revenait d’Abidjan. Il allait prendre l’avion. Il est arrivé deux heures après. Je sais pas avec quoi il a volé mais c’était rapide. Il s’est posé une heure, il a bu 36 cafés et il est reparti en me disant : « Bon j’y vais, j’ai un avion pour Milan ». Être en studio avec lui, c’était incroyable mais stressant de taff, il fait 600 choses en même temps, c’est un vrai homme d’affaires. »

La connexion en studio passe et Fianso invite le jeune périgourdin à s’exprimer dans son émission « Rentre dans le cercle ». L’occasion pour Nathan de faire passer un message : « Avec cette émission, je voulais fermer la gueule de ceux qui t’empêchent de rapper ce que tu veux. Quand je racontais des histoires de quartier de chez moi, on me disait que j’avais pas à parler de ça parce que j’étais pas concerné. Le « Rentre dans le cercle », c’était une manière de m’assumer. » 

joysad semble savoir où il va sans perdre de sa spontanéité juvénile, notamment lorsqu’il parle d’amour en nous fixant de ses grands yeux bleus teintés de vert : « Je ne suis plus amoureux parce que je me suis fait tej par ma meuf. Je suis archi naze en amour. Il doit y avoir certaines choses évidentes dans les relations que j’arrive pas à voir. Et puis, j’en ai peur parce que ça me fait mal de faire mal aux gens. Donc je vais rester célibataire. Quand je suis pas en couple, mon portefeuille grossit (rires). » Après avoir terminé sa dernière phrase, il se met à la rapper comme s’il allait démarrer un freestyle. Un modèle dont il veut désormais s’éloigner pour s’ouvrir au chant et à la mélodie, pour s’ouvrir à un autre espace temps.

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Tuerie, de la peur bleue au vert espoir

Le 9 juillet 2021, Tuerie fait une entrée remarquée avec un premier EP : « Bleu Gospel ». Ce projet, le rappeur y pense depuis ses 14 ans. Au fil des huit morceaux, il raconte brutalement son enfance, marquée par la violence, et sa rémission. Seule touche de vernis sur une réalité qu’il n’a pas souhaité embellir : l’ambiance gospel et la richesse musicale qui portent son propos. Mosaïque a rencontré Tuerie pour un échange touchant, à l’origine de ses peurs jusqu’à sa guérison incarnée par « Bleu Gospel ». Retrouvez tout au long de votre lecture le shooting photo de Tuerie par notre photographe, Paul Boyer.

Il y a certaines rencontres, qui par leur évidence, sonnent juste. Tuerie est de celles-ci. C’est un jeudi que nous retrouvons Paul, de son vrai nom, en plein cœur de Paris, près du Panthéon où dorment les personnalités qui ont marqué l’histoire. Après plusieurs relances, un quiproquo et une première interview reportée, cet échange aurait pu ne jamais avoir lieu. Il a pourtant duré plus d’une heure durant laquelle Tuerie s’est livré comme rarement, apprenant même certains secrets de son histoire à son attachée de presse, jamais très loin. Mais l’artiste marche au feeling, comme il l’indiquera à la fin de notre entretien : « Je te livre tout ça parce que nous avons une jolie discussion et que j’ai senti une énergie. »

Car Paul, vêtu de son tee-shirt Biggie Smalls et de sa casquette noire, est de ceux.celles qui croient au destin : « Tout est un alignement des planètes. Il n’y a pas de hasard. Je crois que nous sommes tous liés d’une certaine manière. Il y a des fils plus visibles que d’autres, il faut savoir les tirer. Toutes les rencontres sont faites pour arriver. » Spirituel et croyant, le rappeur n’a pourtant rien de religieux : « Dans mon projet, il y a un pied de nez dès l’intro. Même si je n’ai pas les corones de défier Dieu, parfois je lui dis : « C’est injuste ce que tu fais. » Pour autant, je n’ai pas de religion, je n’ai jamais voulu choisir un livre. »

L’artiste se fie aux signes. Lorsque Laylow choisit de reporter son projet « L’étrange histoire de Mr. Anderson » au 16 juillet 2021, initialement prévu le 9 juillet 2021, jour de sortie de son projet « Bleu Gospel », pour lui, cela n’a rien d’anodin. Cette sortie de projet, Tuerie y pense depuis l’adolescence. À 14 ans déjà, il sait qu’il mettra ses peurs et son vécu en musique : « Je suis retombé sur des titres de chansons qui s’appelaient « Gun Gospel » ou « Requiem Pastel ». J’ai retrouvé des archives où, déjà, j’évoquais un côté enfant sage et un autre où l’enfant tombe dans un engrenage. J’abordais déjà un duel manichéen dans le regard. »

À l’origine de la violence

Enfant, il grandit dans un environnement marqué par la violence de son père. Une violence autant physique que psychologique : « Je suis né au Cameroun et je suis arrivé en France à 2 ou 3 ans. De mes 2 ans à mes 7 ans, je vis à Boulogne-Billancourt. Il sest déjà passé des choses entre mon père et ma mère. Finalement, on retourne au Cameroun. Sauf que c’est le cauchemar immédiat jusqu’à mes 13 ans. On revient en catastrophe en France. Je reste en situation irrégulière un bon moment. »

Ce bout de vie, Tuerie parvient à le raconter aujourd’hui avec le sourire d’un homme sur la voie de l’apaisement mais qui ne pourra jamais oublier : « C’est incroyable de devoir, à un si jeune âge, aider sa mère à se libérer. Devenir un adulte en quelques secondes. J’ai grandi dans un environnement où la violence devient banale. C’est surtout un instinct de survie par peur d’imploser. J’ai fonctionné toute ma vie avec des masques. Je souris souvent et j’ai appris il n’y a pas longtemps à laisser paraître mes émotions. »

Car sa rémission est récente. Quand il débute son projet, il y a trois ans, il n’est pas guéri de ses blessures mais l’urgence de la situation l’y oblige. Employé dans une structure sociale, il apprend qu’il va se faire renvoyer. Au même moment, il découvre qu’il s’apprête à être père. Il faut alors trouver un logement plus grand sans fiche de paye : « Deux solutions s’offrent à moi. Soit je vais flip des burgers chez McDo, soit je me concentre sur ce que je fais de mieux : ma musique. »

Depuis toujours, Paul rappe, chante et écrit. Dans sa ville d’enfance Boulogne-Billancourt, il se décrit comme « un OVNI » dont les artistes de l’époque ne savent pas quoi faire : « J’ai eu tellement de phases : rock alternatif, une époque très battle, une autre de performance kickage…. J’ai malgré tout eu la chance très tôt d’avoir les encouragements de mecs comme Dany Dan, Zoxea, Salif et Exs du groupe Nysay. »

Il fallait que je mette à nu mes peurs.  J’ai été cherché des réponses auprès de mon père. À partir de ce moment-là, j’ai enfin pu mettre le morceau que j’imaginais depuis mes 14 ans en musique. Tiroir bleu est né. 

– Tuerie

Alors dix ans plus tard, lorsqu’il faut faire un choix, il n’hésite plus, motivé par l’arrivée au monde de son premier enfant : « Ce qui fait pencher la balance, c’est cette réflexion : si mon gosse a des rêves un jour et qu’il a envie de les abandonner, qui serais-je pour lui dire de ne pas lâcher alors que moi-même je n’ai pas été au bout des miens ? À ce moment-là, c’est le saut sans élastique. » La création de « Bleu Gospel » devient sa thérapie. Assis dans un canapé rouge face à nous, l’artiste explique : « Il fallait que je mette à nu mes peurs. J’avais besoin d’apporter des réponses à mon fils. Un peu comme une assurance vie ou un recueil. Si jamais il y a une galère ou si je ne suis plus là, il n’aura qu’à faire play. » Le morceau Sublime deviendra le premier morceau qui lui est dédié : « J’avais envie de briser une chaîne. C’est une manière de lui dire de ne pas s’inquiéter. Il n’aura pas à se battre contre ces névroses. À la fin du titre Low, mes pleurs de souffrance se transforment en pleurs de mon fils. »

Mais avant le rendu final et pour s’affranchir de ses démons, Paul a besoin de comprendre les raisons du comportement déviant de son père. Pour la première fois de l’entretien, l’artiste qui s’adressait à nous droit dans les yeux, baisse la tête timidement pour raconter : « J’ai été cherché des réponses auprès de mon père. Je sais ce qui la poussé à des choses que je ne peux pas pardonner, mais je sais pourquoi.» Son père lui révèle alors des événements de sa vie, dont il ne lui avait jamais parlé. Des raisons intimes que Tuerie a préféré ne pas partager par respect. « Mon père a eu la force de men parler. Dès que j’ai su, mes colères sont parties. À partir de ce moment-là, j’ai enfin pu mettre le morceau que j’imaginais depuis mes 14 ans en musique. Tiroir bleu est né. »

Après avoir enregistré Tiroir Bleu, bouleversé, il est incapable de faire de la musique pendant 15 jours. Dans ce premier projet, la violence de son vécu se mêle au sacré de la musique gospel « dans laquelle il est impossible de mentir ». Pour couronner ce fracas de couleurs, le rappeur invite l’artiste Greg’z, l’un de ses héros d’enfance, sur le titre Bouquet de peur : « Cest un des pionniers du RnB soul français. Cest un roi sans couronne. Il dégage cette puissance quil y a dans le gospel, la musique de l’âme. On avait besoin dune chorale pour réaliser ce morceau, il la fait à lui tout seul. Cest un homme-orchestre. » Puisque « Bleu Gospel » sert d’exutoire, Paul fait le choix d’assumer le chant dans la deuxième partie du morceau Le givre et le vent : « Il fallait que je la chante moi-même parce que je ne me cachais plus. »

Le flambeau de la guérison

En trois ans de création et de confrontation à ses douleurs, ses peurs s’envolent petit à petit : « Jai été effrayé toute ma vie de reproduire certains schémas. Avant, j’avais des manières d’extérioriser qui n’étaient pas les bonnes. Je pouvais jeter une télé par la fenêtre sans réfléchir (rires). À chaque fois que je faisais cette connerie là, je me disais « Mais pourquoi ? ». Tant que tu n’as pas les réponses, tu ne peux pas comprendre. Je ne suis pas encore venu au bout du processus mais aujourd’hui je suis sûr de ne pas avoir un comportement déviant et de ne pas reproduire les actes de mon père. »

Ma crainte, c’était celle de raviver certaines blessures de ma mère. Elle sait que j’ai fait un projet. Elle ne l’a pas écouté. Peut-être parce qu’elle a compris que ça pourrait être dur à entendre.

– Tuerie

Une seule inquiétude demeure : « Ma crainte, c’était celle de raviver certaines blessures de ma mère. Mon père et moi, on a aujourdhui une relation qui est courtoise. Je men fiche de ce que lui va penser, mais pas de l’avis de mon totem, ma mère. Je m’inquiétais du premier cousin qui allait lui envoyer le lien du morceau. Elle ne la pas écouté. Elle sait que jai fait un projet. Elle est très curieuse mais peut-être quelle ne le fait pas parce quelle a compris que ça pourrait être dur à entendre. Elle a lu un super papier de Nicolas Rogès (Journaliste culturel et auteur, NDLR). C’était tellement chirurgical et poétique quelle sest dit que javais du faire quelque chose de fort. »

Sa mère à qui il rend hommage plusieurs fois dans son projet, a forcé son admiration pour les femmes : « Je n’en ai jamais voulu à ma mère. Je la mettrai toujours sur un piédestal parce qu’elle a eu le courage de mille hommes. J’ai une grande admiration pour les battantes, qui sont entreprenantes, qui ont un parcours sinueux. Rien que la douleur de l’accouchement. Être capable en une fraction de seconde d’aimer la personne qui a causé autant de douleur, c’est gigantesque. »

Abimé repenti, Tuerie se confie et raconte « la moitié d’une vie » sans chercher l’empathie ou la pitié : « Je ne voulais pas qu’on ait de la peine pour moi en entendant mon histoire. Le plus important, c’est la note d’espoir. » Au départ, il fait ce projet égoïstement pour se soigner. Mais à sa sortie, « Bleu Gospel » devient un remède pour d’autres : « J’avais foi en la qualité de mon EP, mais pour moi, les gens n’allaient pas comprendre. Je le pensais indigeste. Finalement, les retours m’ont presque apeuré parce que ça donne une dimension encore plus grande au projet. Jai reçu des messages trop lourds à porter. Cest un peu flippant de recevoir le fardeau de lautre. Comme les américains disent : « Its a gift and a curse ». Ça engendre des responsabilités. J’ai fait du social pendant longtemps et je pense avoir aidé plus de monde avec ce projet que quand je travaillais. »

Ghostwriter pendant des années, il développe un syndrome de l’imposteur et s’étonne toujours que les gens puissent le remercier pour sa musique : « Je ne me sens presque pas légitime mais j’apprends à l’accepter. » Effrayé par la tournure que prend sa carrière, une amie le rassure : « Elle m’a dit : Tu as juste jeté ton galet dans l’eau. Ne t’amuses pas trop à regarder les éclaboussures. Maintenant, soit tu en jettes un autre, soit tu ne te mouilles plus. » Mais le rappeur préfère le grand bain : « C’est une nouvelle émotion à gérer mais c’est à moi de jeter mon galet et voir vers où il navigue. Mes peurs anciennes sont complètement exorcisées. Bleu Gospel en est le point final. » Un point final d’une histoire qui n’est que le début d’une autre dans laquelle Paul veut faire de son fils « un enfant fort » et dans laquelle Grand Tuerie laisse reposer en paix le petit Tuerie.

La création de la pochette

Découvrez la réalisation de la cover du projet « Bleu Gospel » par Steven Norel racontée par Tuerie, en cliquant sur les animations sur la cover du projet juste en dessous. Vous pouvez également activer le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquer en bas de droite pour mettre en plein écran.

Retrouvez « Bleu Gospel » de Tuerie dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

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Face à face Rencontres

La destinée musicale de Zinée

Repérée depuis la sortie de son premier EP « Futée » en novembre 2021, Zinée a trouvé sa place sur le spectre rap avec un univers robotique teinté de bleu. Celle qui ne se considère pas comme « un phénomène » a conscience de l’originalité de sa proposition. Mosaïque l’a rencontré à l’occasion de la sortie de « Cobalt », un EP de dix titres, sorti le 23 juillet 2021. De nature timide et discrète, elle a accepté de se livrer sur son enfance, sa collaboration avec le rappeur Sheldon ou encore son inévitable tristesse. Tout au long de votre lecture, retrouvez les photos d’Ulysse Carbajal pour Mosaïque.

À son arrivée dans les studios de son label Low Wood à Aubervilliers, Zinée est accompagnée de son manager Charlie et de Poune, sa chienne, ancien animal maltraité, qu’elle a adopté depuis un mois. Pendant que celle-ci s’amuse avec une balle de tennis lancée par la rappeuse qui s’exclame : « Viens là ma fille ! », l’artiste se prête au jeu des photos. Devant le disque d’or de Booba pour l’album « Panthéon », Zinée hésite à poser : « Je ne sais pas trop comment être conquérante. » Pourtant, son projet « Cobalt » dévoilé le 23 juillet 2021, regorge d’une insolence naturelle que Zinée prête au second degré. 

Dès le début de notre échange, la rappeuse dénote par sa spontanéité enjouée et sa facilité à se livrer. De son vrai nom Lisa, Zinée aurait dû s’appeler Zinédine : « Je m’appelle Zinée parce qu’on m’appelle Zizou depuis que je suis petite. Mon père voulait m’appeler Zinédine mais la mairie de Toulouse a refusé. Mon entourage a continué à m’appeler Zinée. » Comme si ses proches avaient prédit que Lisa aurait besoin d’un nom de scène, Zinée devient naturellement le surnom de la jeune fille. 

« C’est toi le bulldog qui ne veut pas être signé ? »

Dans son tee-shirt noir, son jean bleu droit et ses baskets Adidas à scratch, la Toulousaine est arrivée à Paris il y a deux ans et demi. Venue pour travailler, elle est responsable du stand Tony la fripe dans le centre commercial Citadium. Rapidement, la musique la rattrape : « Je n’étais pas venue dans l’optique de vivre du son, maintenant j’en vis depuis un an. » En six mois, tout s’emballe. Sa signature est le résultat d’une succession de rencontres. En arrivant à la capitale, Zinée retrouve son ami, le manager de Petit Biscuit qui lui présente des copain.ine.s à lui.

« J’ai dit à Sheldon que je voulais faire un truc un peu bizarroïde, avec un univers robotique, du rap mais pas trop non plus et c’est un mec qui a compris directement. C’est formidable. Je ne peux que lui dire merci. »

– Zinée

Parmi eux.elles, le réalisateur Mohamed Chabane, qu’elle surnomme « Momo », lui présente l’artiste Michel, également signé chez Low Wood. Ensemble, il.elle.s vont à un barbecue où des membres de la 75e Session sont présents. Un peu par hasard, elle leur fait écouter sa musique : « Je n’étais jamais allée en studio. J’avais enregistré ça sur snap avec une pote qui mettait la prod sur son téléphone. Ne jugez pas (rires). C’était vraiment un truc horrible. Ça durait 40 secondes, ça s’appelait quelque chose comme IVR. » 

Mais ce jour-là, le rappeur Sheldon, clé de voute du collectif parisien, n’entend pas ce « truc horrible » que dépeint Zinée. Il perçoit un potentiel et l’encourage. Au départ, elle veut rester indépendante par crainte de l’industrie musicale : « Sauf qu’un jour, je bois un verre avec Momo et Michel. Guillaume, le producteur de Low Wood arrive et me dit : « C’est toi le bulldog qui ne veut pas être signé ? (rires) » Rassurée par Michel et Sheldon, elle se lance. Sa seule condition : faire sa musique avec ce-dernier avec qui elle crée « un lien affectif » depuis longtemps, sans encore faire de musique ensemble.

Devenu depuis son mentor, Sheldon crée avec elle son premier EP « Futée » avant de réitérer sur son nouveau projet « Cobalt ». Une collaboration indispensable à la rappeuse : « C’est un mec très sensible, qui donne sa chance à beaucoup de monde. C’est un humain exceptionnel. » Avec son accent chantant du sud, Zinée prend une voix perchée et s’amuse : « Je suis arrivée en lui disant que je voulais faire un truc un peu bizarroïde, avec des voix, un univers robotique, du rap mais pas trop non plus et c’est un mec qui a compris directement. C’est formidable. Je ne peux que lui dire merci. »

Un destin tracé 

En quelques mois, elle se retrouve signée en label sans n’avoir encore jamais mis les pieds en studio : « Je ne sais pas si je suis croyante ou pas, mais pour moi, c’est un alignement des planètes qui est incroyable », confie-t-elle. Un alignement des planètes qui la suit depuis son adolescence. Enfant « taquet » dyslexique, dont même « l’orthophoniste ne sait plus quoi faire », Zinée est très timide. Elle mélange les mots et les lettres, et rien n’y fait. Sa mère lui souffle l’idée de tenter le chant : « Je n’avais rien à perdre alors j’ai essayé avec mon oncle qui jouait de la guitare. Il a été choqué de ma voix et m’a dit : « Tu te fous de ma gueule, t’as une voix comme ça et tu le dis pas ? ». J’ai répondu : « Ça va, c’est la première fois que je chante, m’engueule pas (rires). » 

Son timbre de voix unique s’entend dès les premières notes qui s’échappent de sa trachée : « J’ai la voix très aiguë parce que j’ai des cordes vocales très petites. Ça restera comme ça toute ma vie. » Contrairement à ce que laisse à penser sa signature vocale, Zinée ne travaille pas avec l’auto-tune mais avec un correcteur qui rend sa voix « plus ronde » et qui la modifie « note par note »

« Pendant un moment, je me suis trompée de rêve. Je ne voulais pas faire partie de ces gens qui se réveillent à 40 ans, en se demandant ce qu’ils font depuis vingt ans. »

– Zinée

Avec une mère danseuse de flamenco et un père adepte de popping (style de danse qui correspond le mieux au funk ou G-funk, NDLR), ses parents sont persuadé.e.s que Lisa a une place à se faire dans le milieu artistique. Zinée, elle, ne le voit pas du même œil : « Pour moi, la musique c’était chanter dans les mariages. Dans ma tête, c’était impossible d’en faire une carrière. » Elle se passionne alors pour la couleur et la lumière au cinéma et souhaite devenir technicienne. Un jour, elle réalise qu’elle n’est pas faite pour ça : « J’ai sué pour ça et finalement je n’étais pas bonne, alors j’ai arrêté. Même ma meilleure pote m’a dit : « Mais c’était ton rêve ! », et je lui ai répondu : « Je crois que je me suis trompée de rêve ». Je ne veux pas faire partie de ces gens qui se réveillent à 40 ans, en se demandant ce qu’ils font depuis vingt ans. » 

Sa fascination pour les couleurs ne la quitte pas pour autant, d’où le nom de son projet « Cobalt », en référence au bleu du cobalt, un métal : « Je ne sais pas comment l’expliquer. Quand je ferme les yeux et que j’écoute un son, j’ai une couleur qui me vient. Je n’y peux rien du tout. J’ai vu du bleu en faisant le projet. Ce sont différentes teintes de bleu mais le cobalt est très important. » C’est avec l’artiste Bouherrour, auteur du tableau qui illustre la pochette du projet « Cobalt » qu’elle trouve le nom du projet. Le tableau a été pensé par le peintre sans que Zinée ne lui ait donné aucune indications. (Découvrez point par point les étapes et les réflexions de leur travail racontées par Zinée à la fin de l’article, NDLR.)

Le syndrome de synesthésie ne quitte jamais la rappeuse notamment lorsqu’elle évoque les derniers projets qui l’ont marqués : « Khali, c’est un beau jaune, un jaune un peu pastel. Un orangé un peu pastel aussi et il y a du rose. Du rouge aussi. Un bon gros rouge, un rouge carmin, de rouge à lèvres. »

La tristesse affirmée 

Entre deux visions colorées, Zinée caresse sa chienne Poune, qui se tient sagement à côté d’elle tout le long de l’entretien. Au moment où nous rencontrons l’artiste, son projet doit sortir dans deux jours. Lorsqu’elle apprend que nous avons pu écouter « Cobalt » en avance, l’artiste se recroqueville dans son fauteuil en cuir, légèrement gênée de rencontrer ceux.celles qui ont pu pénétrer dans son univers, avant de demander timidement : « Vous l’avez aimé, ça va ? ». 

Timide, Zinée l’est et l’a toujours été. Pourtant, face à nous, elle se confie sans chercher à se dérober : « Je serai timide toute ma vie, mais on ne peut pas en tant qu’artiste ne pas parler de notre projet, se dévoiler, et expliquer pourquoi je suis en face de vous. Je trouve ça important. » Une réserve qui cache une volonté permanente de se protéger : « Pour moi, l’humain est hyper imprévisible. C’est ma vie qui a fait que j’ai du me protéger des gens. Je suis une éponge qui a beaucoup donné mais désormais, je me préserve et je consacre mon énergie aux gens qui en ont vraiment besoin. »

Sa musique lui permet de démontrer qui elle est vraiment : « Les gens me disent souvent t’as l’air super enjouée et pourtant t’es triste dans tes sons. Mais ceux qui rigolent le plus dans une journée, ce sont ceux qui pleurent le soir. Je ne serai jamais dans une lumière totale et c’est quelque chose que j’ai compris très tôt dans ma vie. Accepter qui on est, c’est commencer à se soigner et aller de l’avant. » 

« Cobalt » en est la preuve. Démarré en janvier 2021, le projet reflète ses énergies du moment où elle s’enfermait avec Sheldon de 9 h 30 à 4 h du matin en studio : « Faire un truc solaire avec Sheldon, c’était compliqué. On fonctionne beaucoup à l’instinct et a ce qu’on ressent sur le moment. C’était une période un peu compliquée de ma vie. Je voulais que les gens comprennent ma sensibilité. Je suis une personne très triste et je ne veux pas cacher ça. »

« J’ai besoin de mettre des choses trash en mot pour avancer. J’ai besoin qu’on comprenne que j’ai vécu des choses compliquées et que certains se reconnaissent. »

– Zinée

Une volonté de ne pas cacher mais aussi de ne pas embellir la réalité dans ses morceaux : « J’aime bien le gore. Quand j’ouvre l’EP par : « J’avais 18 agrafes dans la gorge », c’est que je me suis vraiment fait opérer de la gorge. J’ai besoin de mettre des choses trash en mot pour avancer. J’ai besoin qu’on comprenne que j’ai vécu des choses compliquées et que certains se reconnaissent. Ça m’aurait fait du bien plus jeune des gens qui disent les choses telles qu’elles sont. »

Très pudique et après avoir traversé des années où elle a « tout perdu très très vite », dont plusieurs proches d’affilée, notamment son père, elle tient aujourd’hui à s’entourer de personnes qui lui sont chères : « Pour moi, chaque personne qui m’entoure collabore avec moi. Zinée, c’est plusieurs gens. Avec Sheldon, on a un lien très fraternel. Tous ceux qui font partie du projet se sont autant impliqués. » Lorsqu’elle évoque ses featurings, l’artiste ne cache pas son admiration : « Sean, c’est un mordu de travail. Il faut trop rider avec des gens comme ça. M Le Maudit, c’est mon sang. Pour moi, c’est un humain précieux. Je le mets dans une petite verrière avec une petite clé. »

Avant la sortie de son EP, Zinée s’est fait tatouer « Cobalt » sur la main droite, histoire de marquer à jamais ce que la vie lui a pratiquement offert : « Moi, je l’ai toujours dit. Si dans un an je dois retourner travailler, je suis contente que Dieu m’ait laissé vivre ce que j’ai vécu. Si demain tout s’arrête, je suis très heureuse. Après, si le rêve peut continuer, on continue. » En attendant de voir ce que les étoiles ont de nouveau prévu sur son chemin, Zinée espère ne pas décevoir son public avec « Cobalt » : « Je préfère avoir 10 000 personnes qui m’écoutent que 100 000 qui ne me suivent que pour une seule musique et qui n’écoutent pas le reste. Je veux rester fidèle à ce que je suis. C’est comme un magasin, si tu y vas pour du chocolat et que le lendemain il vend du matériel pour le cinéma, tu ne reviens pas chez lui. » Lorsqu’on lui soumet l’idée qu’un jour, peut-être, elle devra vendre autre chose que du chocolat, Zinée sourit malicieusement : « Tinquiète pas pour ça. »

La création de la pochette

Découvrez la réalisation de la cover du projet « Cobalt » par Bouherrour racontée par Zinée, en cliquant sur les animations sur la cover de « Cobalt » juste en dessous. Vous pouvez également activer le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquer en bas de droite pour mettre en plein écran.

Retrouvez « Cobalt » de Zinée dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur SpotifyDeezer et YouTube.

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Bolemvn, le masque de la provocation

Quelques heures avant la sortie de son premier album « Anarchiste » le 9 juillet 2021, Mosaïque a rencontré l’artiste du Bâtiment 7, Bolemvn. Alors que les réseaux sociaux se déchaînent contre lui au moment de notre entretien concernant ses propos à l’encontre des rappeur.se.s américain.e.s, c’est un artiste avec un autre visage que nous découvrons. Autant joueur que réfléchi, Bolemvn s’est confié sur l’image qu’il renvoie, sa volonté de « finir seul » ou encore son amour pour la France. Tout au long de votre lecture, explorez le shooting de notre photographe Jacques Mollet qui a capturé la nonchalance assumée du rappeur. 

À notre arrivée dans les locaux de son label Capitol en plein coeur du 5e arrondissement, Bolemvn est allongé sur un canapé en cuir, la tête enfoncée dans un coussin jaune. Au mur, plusieurs disques de platine dont le triple platine de l’album « Loud » de Rihanna. Le rappeur d’Évry prévient : « Je suis épuisé. » En pleine promotion de son premier album « Anarchiste », l’artiste enchaîne les interviews. Pour sa dernière de la journée, il espère qu’elle ne durera pas trop longtemps. Il ne cache d’ailleurs pas son envie de retrouver ses ami.e.s dans son quartier du « Bat 7 » qui lui organisent une fête le soir même : « C’est ça les release party chez nous (rires). Ils sont en train de faire les courses là. » En lui annonçant avoir prévu une trentaine de minutes d’échange, il accepte de se prêter à l’exercice, non sans montrer une certaine lassitude : « Là, les gens ne me voient pas mais je suis allongé. J’ai trop travaillé, je suis fatigué. Il y a eu la promo, et avant ça, c’était des nuits au studio. » 

Bolemvn se présente tel qu’il est, brut de personnalité sans chercher à jouer un rôle. À l’image du nom de son projet « Anarchiste », il s’affranchit des règles sociales qui lui demanderaient de s’adoucir, de s’adapter à celui ou celle qui lui fait face : « Pour moi, un anarchiste, c’est quelqu’un à qui personne ne dit quoi faire. Pour qui, aucune règle n’existe. Je suis un anarchiste dans la mesure où je n’écoute personne dans la vie et en ce qui concerne ma musique pour la faire évoluer au maximum. » La cover du projet réalisée par le photographe Koria, met en scène la révolution de l’artiste, drapé sous les traits d’un général africain : « J’ai toujours fait référence aux révolutionnaires africains dans ma musique, que ce soit par mon nom ou par ma série de freestyles Sankhara en l’honneur de Thomas Sankhara qui s’est battu pour l’évolution de l’Afrique. Mon projet devait même s’appeler Sankhara au départ. »

Anarchiste affranchi au point de se détacher de ce que pourrait penser le public de ses sorties polémiques. Au moment de notre échange, cela fait déjà plusieurs jours que Twitter s’est enflammé en réaction aux propos de Bolemvn sur les rappeur.se.s américain.e.s. Lors d’une interview pour RapRnB, il explique sans détour : « Pour moi, on est plus forts que les ricains. Leur nouvelle génération de rappeurs est éclatée au sol. Il faut pas me parler de Lil Baby, de Gunna frère, ils sont éclatés au sol. » Lorsque nous évoquons la polémique, Bolemvn se cache sous le coussin qu’il tient en main depuis le début de l’interview et rigole : « Bonne nuit », avant d’affirmer sans hésiter : « C’est normal que tout le monde réagisse mais je maintiens ce que j’ai dit. En France, on est pas solidaires. Dès qu’on critique les Américains, c’est la fin du monde. Alors qu’eux, ils s’en battent les couilles de nous, il faut que nous aussi on en ait rien à foutre. Si tout le monde réagit comme ça on ne va jamais s’en sortir. »

Rapidement, l’artiste développe sa réflexion derrière ses propos spontanés : « En tant que Français, il faut qu’on montre qu’on est là. Il ne faut pas seulement montrer qu’il y a la Tour Eiffel. C’est bien, c’est lourd la Tour Eiffel (rires), mais il faut montrer qu’il y a des gros talents. C’est à nous de faire en sorte d’être aussi influents que les Américains. Ici, ce sont nos propres auditeurs qui nous descendent. » Bolemvn concède tout de même aux artistes d’outre-Atlantique leur « détermination » à avoir fait du rap le genre numéro un aux États-Unis : « Si on veut voir du rap et des artistes urbains dans des grandes cérémonies, c’est ce qu’il faut faire en France. Et c’est à nous de le faire. Si on fait les victimes, on ne passera jamais. Il faut agir. Il faut imposer le rap aux institutions. »

L’anarchiste d’Évry regrette aussi que le public se soit arrêté à cette phrase mais comprend que ses propos fassent réagir : « Le problème, c’est qu’ils ont vu l’interview et ils ont dit que j’étais fou. Personne ne s’est posé trente secondes pour comprendre ce que je disais, tout ça parce que c’est moi aussi. Beaucoup d’artistes ont dit la même chose mais c’est la manière dont je le dis qui ne plaît pas. Je suis trop cru. Mais je ne vais pas m’excuser pour ce que je dis. C’est la vérité. Quand je dis de Sexion d’Assaut qu’on s’en fout de leur retour, c’est parce que c’est pas mes classiques. Je viens du 78 et du 91, ce ne sont pas mes références. Les anciens du 78 et du 91, oui. » L’artiste semble assis sur ses positions, serein face aux qu’en-dira-t-on qui ne sont pas prêts de le faire changer, même lorsqu’on lui demande s’il regrette la manière dont il s’est exprimé : « Pourquoi je le dirai autrement ? C’est comme ça que je suis. Je ne sais pas comment m’adoucir mais je vais essayer de travailler dessus (rires). Si les gens réfléchissaient aussi, ça ferait moins parler. » 

Au fur et à mesure de l’échange, Bolemvn est plus animé, convaincu de ce qu’il défend. Plus la discussion avance, plus l’artiste resté à demi allongé sur le canapé se relève, jusqu’à finir complètement assis à la fin de notre entretien. Le regard droit, Bolemvn n’est pas de ceux qui doutent. L’image que les autres ont de lui ne l’intéresse pas : « On m’a déjà jugé mais je m’en fous complètement. Les gens jugent une personne en jogging en mode c’est un bandit et un mec en costard est forcément clean. Alors que c’est l’inverse. Si t’aimes pas, c’est ton problème. Moi, j’aime comment je m’habille. » Derrière cette provocation naturelle se cache un jeune homme affirmé et sûr de lui qui s’éloigne de l’image puéril qui lui colle à la peau : « Les gens disent que je suis fou et peut-être que cette interview leur montrera qu’en fait non. Je sais faire le con et je sais être sérieux aussi. Ça se trouve je fais exprès de faire le con. » 

À la question : « Tu penses que les gens ont une image faussée de toi ? », Bolemvn répond sans une once d’hésitation : « Ouais, de ouf. Comme je sors des dingueries, les gens pensent que je ne suis que ça. Alors que parfois, je fais exprès pour voir si ça va marcher et ça marche. J’aime jouer. Il ne faut pas tout prendre au sérieux. La musique, c’est un plaisir avant tout. Je la prends au second degré. Aujourd’hui, dès que je vais au studio, je fais comme si c’était la première fois que j’allais enregistrer un son. Quand j’ai commencé, je connaissais même pas la SACEM, les showcases tout ça. Du coup, pour moi tout est un plaisir. »

L’artiste s’amuse en interview comme quelqu’un qui n’avait pas prévu d’en arriver là et qui profite de chaque seconde, même lors de notre échange. Alors qu’il nous explique que sur le projet « Anarchiste », il voulait « finir sur un son qui raconte une histoire, quelque chose de plus mélancolique », il esquisse soudainement un sourire et lâche : « Après, ça se trouve, le projet est pas fini. Ça se trouve, c’est juste un pont et il n’y a pas encore la suite. Ça se trouve, c’est une première partie, on sait pas. » Bolemvn se joue de ceux et celles qui prendraient ses mots au pied de la lettre et confesse en riant : « C’est la technique. » 

C’est aussi un Bolemvn un brin chauvin qui se dévoile : « Je ne quitterai pas la France. J’aime la France. On est bien ici. C’est un beau pays. Je n’ai pas d’autres endroits qui me fassent rêver. » La France et surtout son quartier qui s’apprête à être détruit : « Je sais pas comment je vais faire, il faut que je le quitte. Je sais pas où je vais aller. Je vais juste descendre et me mettre à côté pour rester proche, à Évry Village. Quitter l’endroit où je traîne, c’est difficile. » Pourtant, dans Tuer, le dernier morceau du projet, Bolemvn clame : « Si je la quitte pas, la rue va me tuer ». Il explique : « Quand je dis tuer, c’est pas pour dire qu’on va mourir. C’est en mode, ça va nous tuer parce qu’on aime tellement la rue qu’on va finir là-bas. Si tu te lèves tous les matins pour aller au taff, c’est pour quitter là où tu vis, pour avoir mieux. » 

Plus tard, Bolemvn s’imagine finir seul. Il ne croit plus en l’amour depuis sa célébrité : « Nous les artistes, on attire un style de fille. Ce ne sont pas des michtos mais elles sont là pour montrer qu’elles te connaissent. Elles veulent snapper avec toi, s’afficher avec toi. Je ne sais pas comment on les appelle, c’est une autre catégorie. Je vais trouver un blase. » À cette réflexion, nous rebondissons : « Il existe des catégories de filles ? ». Bolemvn hésite puis plaisante : « Ah ouais toi quand tu me regardes, la tête de oim, on dirait tu veux me défoncer (rires) » (la journaliste qui représente Mosaïque lors de l’interview est une femme, NDLR), avant de se reprendre : « J’ai le regard d’un artiste sur les femmes mais pour autant, j’essaye de bien dire les choses quand je parle d’elles. Je fais attention parce que sinon j’aurais eu des problèmes. »

Lorsqu’on lui demande s’il a déjà été amoureux, il répond avant même d’avoir pu finir la question, d’un ton sec : « Non. Je ne connais pas ça. » Il explicite : « En fait, c’est plus profond que ça. Les gens pensent être tombés amoureux mais ils se trompent. Ils ne savent pas ce que c’est l’amour. Moi non plus d’ailleurs. Je ne sais même pas te dire si j’ai été amoureux en vrai. En tout cas, je ne pense pas que je vais tomber amoureux un jour parce que je n’ai pas confiance en l’être humain. » Une confiance qu’il ne prendra jamais le risque de donner selon lui qui se considère « périmé » à 24 ans : « Pour aimer, il faut avoir confiance. Il fallait que ça m’arrive avant ma notoriété. Maintenant, je ne laisserai entrer personne et je ne veux rien construire avec personne. Je veux mourir seul. Je suis bien tout seul. Je ne changerai pas d’avis. » L’idée de mourir dans sa solitude ne semble pas l’effrayer : « Pourquoi ? Dans tous les cas quand je serai dans mon tombeau, je serai tout seul dedans. Donc, ça ne me fait vraiment pas peur. » En attendant de finir seul ou non, l’artiste se concentre sur sa musique et sa carrière : « Je n’ai pas encore parlé de ce que j’ai vécu moi, de ma vie. Il s’est passé des choses dont je n’ai pas parlé. Et puis, je ne connais pas encore le succès. Il faut toujours travailler plus. » 

Joueur jusqu’au bout, Bolemvn, les mains jointes sur sa poitrine, fait mine de prendre une pause à la Lil Baby lors du shooting photo. Lorsque notre photographe, Jacques Mollet, lui propose de capturer cette mimique, Bolemvn reste fidèle à celui qu’il a été pendant nos quarante minutes d’échange : « Non, on est en France ici. »

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Entretiens Rencontres

nelick, la maturité enfantine

Un an après son album « PiuPiu », Nelick, devenu nelick, fait son retour avec un EP de sept titres : « Tatoo », dévoilé le 17 juin 2021. Ce projet court, désinvolte et naturel marque une rupture pour l’artiste qui a toujours pris le soin de construire des concepts et de la musique pensée et réfléchie. Cette nouvelle proposition montre un jeune homme décontracté et empreint de simplicité, à mi-chemin entre l’innocence d’un enfant et la maturité d’un adulte. Tout juste réveillé d’un lendemain de soirée, le rappeur a décroché son téléphone pour nous raconter l’histoire de ce virage artistique et humain.

En un an, Nelick est devenu nelick. Une majuscule en moins qui change tout pour un artiste qui semble s’être trouvé musicalement avec « Tatoo », sorti le 17 juin 2021. Malgré trois projets à son actif, c’est avec cet EP que l’artiste a réussi à déchiffrer le sens de sa vocation : « Je fais ça pour me sentir bien, dans ce monde de sept milliards d’humains. C’est ma raison de vivre, j’ai envie d’aider les gens à grande échelle. » À peine réveillé d’une soirée mouvementée de la veille, il nous avoue au téléphone : « Je crois que c’est la première fois que je le dis comme ça (rires). » 

nelick respire la sérénité de celui qui s’est affranchi des pressions liées à son art. En janvier 2020, alors qu’il dévoile « PiuPiu », un album concept dans lequel un marchand de friandises fabrique des bonbons pour rendre les gens heureux, lui ne l’est pas : « Le jour où je l’ai sorti, j’étais pas satisfait. C’était une mixtape à la base et je n’aime pas les choses qui n’ont pas trop de signification du coup j’ai tout relié et j’ai monté un concept avec des interludes. J’avais peur de montrer que je faisais juste du son comme ça. Sûrement aussi parce que les sons n’étaient pas assez bons. » Pourtant, même si le disque est bien reçu par la critique et le public, c’est un déclic pour le chanteur qui le perçoit aujourd’hui comme un échec : « J’ai connu la déception de moi-même. J’ai échoué avec ce projet et je n’ai pas apprécié ce que j’ai sorti. Mais échouer c’est trop bien parce que ça m’a permis de retrouver le pourquoi de ma musique. » 

« Faut être très mature pour être un enfant. Je suis un adulte qui travaille mon côté enfantin. »

nelick

« PiuPiu » était l’aboutissement de l’univers enfantin et burtonien de nelick, avec lequel il s’est toujours démarqué. Mais c’est en se libérant d’une forme rigide et conceptuelle à travers ce dernier EP que ce monde a pris sens : « J’ai réussi à prendre du recul et à me dire que la musique que je voulais faire c’était pour les enfants. Faire de la musique pour Disney, pour des dessins animés, à la Miyazaki ou à la manière d’une comédie romantique italienne, ça me parle trop. Faut être très mature pour être un enfant. Je suis un adulte qui travaille mon côté enfantin. »

Soudain, la conversation ralentie. « Putain, je suis désolé je commandais à graille ! », avoue-t-il en rigolant. « Euh… Je voudrais un burger bon qui coûte cher un peu… Il hésite : Y a des gens très indécis sur terre et il faut choisir pour eux ! Bon allez Five Guys, faut reprendre des forces. »

Une légèreté assumée

Cette légèreté, nelick l’assume enfin. Que ce soit sur la tracklist, dont les titres des morceaux sont écrits sans majuscule, ou avec le nom du projet qui comporte une faute d’orthographe délibérée. La cover du projet reflète tout autant cette idée. On aperçoit la photo d’un jeune adulte portant un appareil dentaire : « Ça se voit c’est un jeune qui a envie d’être adulte et de faire comme les covers classiques du rap. Un enfant qui se prend pour un grand. » 

Le figurant sur la pochette n’est nul autre que kofi bæ, producteur de l’EP, avec qui nelick a façonné le projet. Ensemble et à leur image, ils ont travaillé comme des enfants. Ils se retrouvent à Nancy et bouclent « Tatoo » en cinq jours : « Le pire, c’est qu’on a pas travaillé du matin au soir. On s’est branlé un peu même (rires). On se levait à 13 h, on allait au parc… Mais on est pareil et on a la même vision, donc c’est fluide. »

Les deux acolytes se sont bien trouvés. Ils se rencontrent alors que le compositeur fait des type beats de nelick sur YouTube (méthode qui consiste à s’inspirer très fortement d’un titre pour produire une instrumentale très proche en terme de tempo, de sonorités et de structure musicale, NDLR) : « Je lui ai demandé la prod et il m’a répondu que finalement c’était Jäde qui l’avait pris pour faire son titre Docteur. Je me disais : « Le poto il fait un type beat nelick, c’est sûr il va me dire c’est pour toi, et en faite non ! » Une association musicale qui participe à l’émancipation de Kiwibunny (surnom de l’artiste, également le titre de l’un de ses projets : « Kiwibunnytape », NDLR) : « kofi est trop fort parce qu’il est authentique. Chaque prod qu’on m’envoie, l’harmonie n’est jamais parfaite, alors que lui ça va rendre un truc juste et parfait. C’est cette justesse que je trouve trop belle. »

Une musique d’impact

Le sens de sa musique, il l’a aussi trouvé auprès de son public dont la vie a pu changer grâce à ses morceaux, toute génération confondue : « J‘ai une amie à moi qui a cinquante ans. Elle m’a dit qu’en écoutant mon projet et en regardant mes stories, ça lui avait donné la force de faire son projet de théâtre. C’est ça qui est beau avec le son. Tu laisses ton empreinte sur les autres. » Laisser son empreinte, un peu comme un « Tatoo », nom de son dernier EP qu’il a choisi d’intituler de cette manière parce que « écouter un album c’est un truc éphémère mais qui peut te marquer pour toujours ».

Et justement, quand on lui demande ce que sera la suite de « Tatoo », nelick botte en touche, préférant l’insouciance : « On verra. Mais d’abord aimer ce que je fais, c’est la première fois que ça m’arrive. J’ai trouvé ce pourquoi je veux faire de la musique toute ma vie. Certains attendent ça indéfiniment. Cette zénitude que j’ai trouvé. »

Parce que le projet incarne un renouveau, l’artiste a glissé un titre caché intitulé Nouvelle vie dans le dernier morceau du projet : « Le fait que ça soit un message caché à la fin veut dire qu’il faut aller voir au fond de soi pour se rendre compte qu’il y a de l’espoir. Tous mes albums se finissent mal et là je finis sur un titre badant mais qui cache un truc plus cool. J’ai envie que les gens s’envolent quand ils écoutent ce son, quand la flûte arrive… J’ai envie de faire voyager et j’ouvre une porte pour le prochain projet. »

Selon lui, « Tatoo » ne serait en réalité qu’une introduction : « C’est un film qui se lance. J’ai l’impression que c’est une BO de la nouvelle vie de KiwiBunny. La meilleure partie sera la fin, mais j’adore les génériques de début. »

Retrouvez « Tatoo » de nelick dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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Face à face Rencontres

Slimka, l’électron libre

Après deux projets et un prélude, Slimka, désormais âgé de 27 ans, a canalisé toute son énergie dans un album à la direction artistique claire et ambitieuse. Cassim Sall, de son vrai nom, est guidé par une vision de sa musique libre et indépendante qui se résume en deux mots : « Tunnel Vision », le nom de son premier opus, sorti le 18 juin 2021.

À cette occasion, Mosaïque l’a rencontré autour d’un verre près de Bastille. Il était ce jour là accompagné de deux de ses amis : Rudi et Omizs. Ensemble, nous avons évoqué les coulisses de ce projet, les relations franco-suisses en passant par la frilosité musicale des médias. Un échange long et intense, fidèle à l’ardeur revendicatrice du jeune rappeur. Une énergie capturée par notre photographe Ulysse Carbajal dont le shooting est à découvrir tout au long de l’article.

Au fond d’une cour parisienne du 4e arrondissement, Cassim Sall profite, entre deux interviews, d’une après-midi ensoleillée avec ses potes à l’occasion de la sortie de son premier album « Tunnel Vision ». Leur occupation : écouter du son. « C’est pas Luv Resval ça ? Je l’aime bien lui, c’est un bon. C’est un Alkpote en plus tranquille », plaisante celui qui se fait appeler Slimka, de son nom d’artiste. Souriant, avenant et blagueur, c’est ce qui émane de ce grand aux allures de mannequin, vêtu ce jour là d’un ensemble noir floqué au logo du groupe de metal américain Slayer, de ses lunettes de soleil carrées et de ses indispensables grillz. 

Décontracté, l’artiste nous accueille chaleureusement. Bien dans ses baskets, Slimka l’est aussi dans sa musique : « Je ne vous cache pas, j’ai assez confiance. Je sais qu’avec ce premier album, je suis resté fidèle à moi-même. J’ai simplement évolué mon délire et mon identité. » En route depuis deux ans, le projet porte en lui toute la maturation artistique d’un artiste à l’énergie débordante. Déjà en 2019, le nom de l’album : « Tunnel Vision » était tout trouvé. Une devise qui l’accompagne chaque jour. Plusieurs fois au cours de notre échange, il ponctue ses phrases de ces deux mots, preuve d’un état d’esprit constant : « Tunnel Vision, c’est comme No Bad (Le nom de ses deux premiers projets, NDLR), ce sont des mantras. J’aime bien quand les choses vont vite et droi) au but. Quand je n’ai rien qui me perturbe. L’idée aussi, c’est d’être toujours positif. Tu ne peux pas revenir en arrière, t’es dans un tunnel. »

Un mantra dans la musique, mais aussi dans la vie : « Le fait de me mettre en couple m’a stabilisé. Ce sont des choix personnels qui font que j’ai réussi à mieux percevoir ma vision. » L’opus de dix-huit titres est ainsi le fruit de l’émancipation de celui qui est désormais également producteur et directeur artistique d’un projet coloré, aussi surprenant par ses sonorités que par ses ambiances : « Je voulais proposer un album très orchestral. L’introduction résume la direction que je vais prendre dans le futur. Quelque chose d’organique avec des trompettes, des violons… » 

Transmettre la « déter » suisse 

Une direction nouvelle adoptée comme sur le morceau Taraxina aux accents dissonants en featuring avec Makala. Pour ce premier projet, le rappeur n’a pas souhaité se séparer de ses fidèles acolytes du groupe Xtrm Boyz (Makala et Dimeh, NDLR), tous deux présents sur la tracklist. Impossible pour le Genevois de produire « Tunnel Vision » sans représenter la Suisse : « Jai grandi en Suisse où rien ne se passe pour les artistes et la musique. Je veux me positionner en tant quenfant du peuple en donnant de la force aux gens que je kiffe et en essayant de rassembler. »

« Je souhaite que les artistes suisses n’aient plus besoin de passer par la France pour percer. En Suisse, il n’y a pas de star system. C’est mal organisé et ça fonctionne au ralenti. Rien n’a bougé depuis 20 ans. »

– Slimka

C’est lorsque l’on se met à évoquer la Suisse que le débat s’anime autour de la table du café, à deux pas de Bastille. Slimka est un personnage vigoureux, qui transmet ses idées avec passion et conviction : « Je souhaite qu’avec tout ce qu’on est en train d’entreprendre, les artistes suisses n’aient plus besoin de passer par la France pour percer. En Suisse, il n’y a pas de star system. Personne n’a fait mieux que Lomepal. (À l’occasion de la sortie de « Jeannine », le Parisien aurait été le premier artiste à se produire à trois reprises en moins d’un an sur les plus grandes scènes de Suisse romande, NDLR.) Ça fonctionne au ralenti. Rien n’a bougé depuis 20 ans. C’est mal organisé, il n’y a pas de médias et ceux qui existent renvoient vers des artistes qui ne sont pas Suisses. » 

Anciennement vendeur avant de se consacrer à la musique, le jeune rappeur a tout donné pour vivre de sa passion. Pendant un temps, il laisse sa vie, ses ami.e.s et son travail de côté pour se livrer corps et âme au rap : « On a perdu beaucoup dargent pour en gagner pas beaucoup. Peu de gens seraient prêts à faire ça. Il y a déter et il y a superdéter. Jai été superdéter. Bien avant moi, Dimeh a été superdéter, Makala a été superdéter. » L’artiste croit aux énergies positives et au travail qui finit toujours par payer. Sa réussite, il veut avant tout la transmettre pour « provoquer une émulation. Montrer que cest possible. Je veux donner de l’espoir. »

Donner de l’espoir, notamment aux jeunes genevois et genevoises qu’il trouve moins motivé.e.s que les jeunes français et françaises. Cassim nous pointe du doigt ainsi que notre photographe venu pour le shooting et s’exclame : « Regardez-vous tous, il n’y a pas des jeunes comme ça chez moi. Vous représentez un média déjà en place. Ici, les gens sont déter. Moi, je fais une réunion dans un bar avec des gens à Genève, ils font des trucs qu’ils kiffent pas faire. Les gens ne développent pas leurs propres trucs. C’est comme un pet dans l’eau, tu vois. Ça sert à rien (rires). » 

« Il faut penser art »

S’il paraît désemparé face à l’immobilité de la jeunesse de Genève, Slimka regrette la frilosité française face aux nouveautés musicales. Souvent, lui et ses deux amis, Omizs et Rudi, comparent la France aux États-Unis, regrettant que les top titres soient des sons mainstream et que les médias français ne fassent pas l’effort de s’intéresser plus à la Suisse : « Ils sont craintifs face à une musique quils ne connaissent pas. Ça se trouve ce que tu fais cest trop lourd et ça a peut-être cinq ans d’avance, mais là, pour le moment les gens n’en ont rien à foutre. Même aux « Planète Rap », ce sont les artistes non-français qui nous invitent. »

Difficile aussi pour l’artiste d’échapper aux comparaisons : « Si je mets un durag et des lunettes, on mappelle Freeze Corleone. Je me mets les cheveux blonds en arrière, je suis Laylow. Si un artiste nest pas dans une case, il est dans une niche. »

Tous s’accordent à dire que le marché français de l’industrie musicale n’est guidé que par les ventes. À gauche de Slimka, Rudi avec sa casquette des Chicago Bulls, explique : « C’est compliqué dans ce pays de faire ce que tu veux parce que le marché peut te baiser à tout moment. » À droite, Omizs, les yeux bleus, agite ses bras entièrement tatoués pour poursuivre la discussion pleine d’émulation : « On est en train de montrer qu’il faut penser art. Ne pensez pas à vendre. Si tu fais du bon art, tu vas vendre. Comme Basquiat. »

Cassim se montre entouré, accompagné par des proches qui croient en lui et en son travail. C’est le cas d’Omizs qui a commencé la musique en apprenant à connaître Slimka et qui tout au long de la discussion interviendra pour soutenir la vision de son pote : « Il y a la place pour Slimka fort. Je pense que la Superwak Clique (un collectif suisse fondé en 2014, dans lequel Slimka a débuté dans la musique, NDLR) a mis la lumière sur la Suisse. Ils ont mis en avant une musique jamais vue. Moi, je les appelle les JackBoys européens (un collectif de rappeurs américains signés sur le label de Travis Scott : Scott’s Cactus Jack Records, qui comprend Sheck Wes, Don Toliver, Luxury Tax et Scott’s DJ Chase B, NDLR). Ils ont ramené de l’art. Et surtout de l’art nouveau. Donc forcément, ça marche. »

Une liberté artistique revendiquée par l’auteur de « Tunnel Vision » qui s’est associé pour cet album à des artistes éloignés de son univers pour des premières collaborations franco-suisses, notamment avec Jok’air ou Laylow. Le featuring avec Laylow sur le morceau Film Fr date d’il y a deux ans. Entre temps, le titre a été retravaillé pour coller à la nouvelle direction artistique du créateur de « Trinity » qui a souhaité revoir son texte et ses choix de voix. 

Slimka est habité, capable de parler de rap avec autant d’énergie que lorsqu’il parle de la rencontre à Genève entre le président des États-Unis, Joe Biden, et le chef de la Russie, Vladimir Poutine, qui a lieu en même temps que notre échange. L’enfant du peuple représente à lui seul l’identité du rap suisse qu’il définit comme étant essentiellement « de l’énergie ». Selon lui, « tout est une transmission de chacra et d’amour. Les artistes suisses sont très libres. On a pas trop de barrières musicalement. Je n’ai pas peur de tester et d’échouer. Ça ne veut pas dire que j’ai perdu. Il faut penser Tunnel Vision. »

Une vision poussée jusque sur la cover du projet qui a été inversée pour donner un rendu futuriste, à la manière d’une énergie prête à frapper et à l’image de son album qu’il considère d’ores et déjà « comme un classique ». Toujours tourné vers le collectif, il sait qu’il doit cette intemporalité aux dix-sept producteurs présents sur l’album. Alors que sa dernière journée de promotion se termine à notre terrasse, Slimka se donne toujours autant dans les échanges. C’est finalement Omizs qui conclut en terminant son verre de Coca : « C’est la musique qui fera les choses, c’est tout ce que j’ai à dire. » Tunnel Vision donc.

Retrouvez « Tunnel Vision » de Slimka dans la MOSA’Hit : le meilleur du rap francophone playlisté par la rédaction de Mosaïque. Abonnez-vous pour ne rien rater des nouvelles sorties. Disponible sur Spotify, Deezer et YouTube.

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« Ocytocine » : symphonie sentimentale n°1 par Squidji

À partir de juillet 2020, Squidji s’enferme en studio de 14 heures à 3 heures du matin pour donner naissance à son premier album « Ocytocine », disponible ce vendredi 28 mai 2021. Guidé par le storytelling d’une histoire d’amour entre lui et une strip-teaseuse, l’artiste s’entoure de compositeurs renommés du rap francophone. Avec Prinzly à la manœuvre, le projet détone par la justesse de sa production musicale. Mosaïque a pu assister en avant-première à l’écoute de l’album dans les Studios de la Seine, au cœur du 12e arrondissement de Paris. Squidji s’est ensuite confié à nous dans l’intimité d’une cabine d’enregistrement. Retrouvez tout au long de votre lecture le shooting photo de notre photographe, Jacques Mollet, de notre rencontre avec l’artiste.

Fermez les yeux. Imaginez. La pluie tombe doucement et le tonnerre gronde. Soudain, des voix s’élèvent comme descendues des cieux. Une chorale de gospel au milieu d’un décor chaotique. En chœur, les voix ailées vous susurrent à l’oreille : « Reste avec nous », puis une percussion accompagnée par des notes de piano vous entraînent irrémédiablement dans leur ascension céleste. Enfin, le timbre vocal éreinté de Squidji se joint aux prières. La terre et le ciel viennent de se rencontrer.

Rouvrez les yeux. Vous êtes en studio. Les lumières sont tamisées. Vous venez d’assister à Nous, l’introduction du projet « Ocytocine » de Squidji. Moment de flottement dans la salle. Devant vous, l’artiste vêtu entièrement de noir, la tête baissée dans son fauteuil face à la table de mixage, écoute religieusement son album. Une entrée en matière en guise d’hommage à son père pratiquant, avec qui il se rendait à l’église en voiture, guidés par le chant des chorales. 

Aux Studios de la Seine à Paris, les médias réunis dans la salle font silence. Une à une, les dix-huit tracks s’enchaînent sur les enceintes haut-parleur. Pendant toute la durée de l’album, Squidji reste silencieux. Personnage timide, l’artiste préfère laisser parler sa musique. « Je vous présente mon album. Il s’appelle « Ocytocine ». Et voilà. Ça va péter », explique-t-il simplement avant de lancer son disque. 

Ocytocine. L’hormone du bonheur. À travers son premier album, Squidji raconte l’amour, ou plutôt, il l’extériorise. Ponctué d’interludes sonores, le projet est construit comme un storytelling, d’une rupture à une nouvelle rencontre jusqu’à l’apothéose amoureuse. Alors qu’il vient de rompre, Squidji se rend dans un strip-club pour se changer les idées et rencontre une strippeuse dont il finit par tomber amoureux. 

Le titre avec Lous and The Yakuza évoque quelque chose de tabou donc je ne voulais pas assumer ce que je n’ai pas vécu. Lous est une porte-parole, elle peut endosser ce rôle. 

– Squidji

Lorsque l’on s’isole en cabine avec le rappeur après notre première écoute de l’album, il explique : « J’apprends à connaître la danseuse et je me rends compte qu’elle a des cicatrices parce qu’elle s’est faite agressée. » Pour évoquer des douleurs féminines sur le morceau Cicatrices, l’artiste a fait appel à Lous and The Yakuza, qui porte en elle les marques de la rue : « Le titre évoque quelque chose de tabou donc je ne voulais pas assumer ce que je n’ai pas vécu. Lous est une porte-parole, elle peut endosser ce rôle. »

Trois voix féminines enveloppent le projet de leurs tonalités vocales si particulières. La douceur de Lous s’empare de l’intimité de la relation tout en s’accordant à la sensualité de la voix de Jäde qui incarne la strippeuse. Lala &ce, de son côté, apporte une dose de pulsion assumée.

La voix éraillée de Squidji se mêle aux productions amples de l’album. Un timbre de voix singulier que l’artiste souhaite continuer de travailler. Lorsque nous le rencontrons, il prévoit son premier cours de chant pour le lundi suivant : « J’ai envie de maîtriser les aiguës, les notes tout là-haut, parce que j’ai une voix middle, entre les deux. Et j’ai envie de pouvoir faire du Maître Gims (il imite Maître Gims en riant)»

Une envie perpétuelle d’évoluer qui lui tient à coeur. Cette diversité de voix et de flow se ressent dans un album qui mélange trap, comme sur le morceau Subaru en featuring avec Josman, et RnB. Squidji tempère : « Quand j’ai fait mes premières interviews, j’ai dit que je faisais du RnB noir mais finalement, je trouve ça nul d’être catégorisé parce que ça m’enferme dans un truc. Je préfère qu’on dise que je fais juste la musique et que je suis un artiste, plus qu’un rappeur. » 

« Une équipe d’Avengers »

Le manager de Squidji, Sam, qui dénote de son poulain avec sa tenue blanche et violette, est présent dans le studio pendant l’écoute de l’album. Souvent, il bouge la tête et s’ambiance, fier comme s’il écoutait le projet pour la première fois. L’entourage du rappeur cerne son potentiel, presque plus que lui-même qui avoue « ne pas se rendre compte » de l’engouement qui grandit autour de lui. L’innocence d’une spontanéité bourrée de talent. Sa musique ne serait pourtant pas ce qu’elle est sans le niveau de production qui l’accompagne. À la prod : Ponko (Hamza), Prinzly (Damso), Paco Del Rosso (Damso), Saint DX, Dioscures (Laylow), Ikaz Boi, Sofiane Pamart et Benjay. « Une équipe d’Avengers », comme Squidji préfère les appeler, qui lui permet de développer son style dans un costume sur-mesure. 

À l’été dernier, lors d’un séminaire à Fréjus (Var), l’artiste rencontre tous les producteurs. L’alchimie musicale naît : « Ils ont tous un trait de personnalité différent. C’est pour ça que j’arrive à me retrouver en eux et que j’aime travailler avec cette équipe. » À 22 ans, il reconnaît son inexpérience face à ces carrières hors normes : « Ce sont des mecs avec beaucoup d’expertise et une oreille musicale très ouverte. Ponko me faisait écouter des sons de variétés espagnole, vraiment à l’ancienne (rires).» Avec Prinzly aux commandes de l’escadron, tous entourent leur protégé : « Depuis qu’ils m’accompagnent, j’ai pris en maturité. Ils me donnent beaucoup de conseils. Prinzly, je le vois vraiment comme un grand reuf. Je lui demande comment Damso taffe en studio, il me dit qu’il y a toujours des demoiselles (rires). »

Squidji apprend à leurs côtés la résilience en « traversant les obstacles » et parvient à « ne plus être impressionné mais à les voir « comme des potes ». Même entouré de compositeurs particulièrement renommés, l’artiste reste surpris de ce qui lui arrive : « Que Disiz soit sur l’album, je ne m’y attendais pas. À la base, on devait faire un featuring avec Kaza mais il n’a pas pu être là. Sauf qu’on avait fait venir Prinzly de Bruxelles. Il savait que Disiz était dans le coin et il lui a dit de passer. Il est venu, il a écouté le projet et puis il a dit : « Laisse-moi fumer, après on fait un son. » C’est ainsi que le morceau Paradis bleu voit le jour.

Lors de notre entretien, le crooner boy baisse souvent les yeux. De nature réservé, sa musique exprime pour lui la profondeur de ce qui l’anime. Assis sur un canapé en cuir, son durag vissé sur la tête, il est heureux de pouvoir partager sa musique. Porté par les instrumentales, Squidji évolue dans son album au contact de la strippeuse : « À ses côtés, je grandis. Je sors de ma chrysalide pour devenir un papillon. » De la même manière avec cet album, il déploie ses ailes pour éclore de son cocon. Comme sur l’introduction du projet, l’outro se referme sur des chants de gospel. Cette fois, sans ombre au tableau. « En symbiose avec l’atmosphère », Squidji est parvenu à rejoindre la sérénité des voix qui l’accompagnaient dans sa douleur. Du haut de son nuage, il chante inlassablement : « J’suis plus le même, j’suis plus le même qu’avant. »

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Un son, une histoire : Quand Diam’s invite Lino

Avec « Un son, une histoire », Mosaïque s’intéresse aux petites histoires qui font la grande du hip hop français. Au début des années 2000, alors que le rap sort de sa période « d’âge d’or », les maisons de disque sont à la recherche de la prochaine pépite du rap français. L’unique et intemporelle Diam’s est alors projetée sur le devant de la scène. Elle débarque en 2003 avec « Brut de femme », un album certifié disque d’or et nommé meilleur album de l’année dans la catégorie « rap / hip hop » aux Victoires de la musique en 2004. Le projet est marqué par une collaboration inédite, orchestrée par la rappeuse du 91, qui invite Lino, membre du duo Ärsenik, comme auteur sur le titre Madame qui ?. Djimi Finger, son producteur, nous raconte les coulisses du morceau.

2003. Au cœur du 19e arrondissement de Paris, rue Botzaris, Diam’s est en studio. Derrière la vitre, Lino pose sa voix au micro. Aux côtés de la rappeuse, Djimi Finger, producteur iconique du duo Ärsenik, donne les dernières retouches au titre qui deviendra Madame qui ? : la sixième piste de l’album « Brut de femme » de l’artiste francilienne.

Le compositeur, de son vrai nom Jimmy Mulamba Waiki, chef d’orchestre des plus grands succès de Calbo et Lino, a l’habitude de travailler avec les membres du collectif Secteur Ä. Mais pour la première fois, il collabore avec Mélanie Georgiades, aka Diam’s. Il nous raconte : « À cette époque, elle vient de signer chez le label Hostile. Et pour ce nouvel album, elle a une demande spéciale. Elle veut que Lino écrive l’un de ses morceaux. Stéphane, l’un des mecs du label Première Classe, a donc fait appel à moi pour produire le son. » 

Le producteur sample le titre Heartbeat de Gary Wright. Des sonorités tendances à l’époque où Diam’s est en pleine préparation de son deuxième projet dans lequel elle veut mettre en avant l’écriture de Lino. Il.elle.s se retrouvent en studio : « Lino kick le morceau en one shot. Mélanie est vite rentrée dans l’univers et a posé ensuite. Le son était né », explique Djimi Finger, qui se souvient de cette session comme d’un « super bon moment ». 

En invitant le rappeur, Diam’s passe une commande comme les américain.e.s en ont l’habitude. Une pratique peu répandue en France et qui fait dire au compositeur de Madame qui ? : « Elle était vraiment précurseur. À l’époque c’était mal vu qu’il y ait un ghostwriter même si, pour le coup, il n’était pas caché. Je pense que c’est mieux passé auprès de tout le monde parce que la démarche venait d’une femme. Imaginez si elle avait écrit un track pour un homme, ça aurait fait scandale. Lino avait déjà écrit pour d’autres rappeurs et ça ne passait pas si bien. »

L’artiste n’a d’ailleurs aucune intention de laisser dans l’ombre l’auteur du titre. Bien au contraire. Lino confiait d’ailleurs à Booska-p : « Diam’s, quand elle m’a appelé pour que je lui fasse un texte, le premier truc que je lui ai dit c’est “mais pourquoi tu me demandes ça, t’écris bien, tu n’as pas besoin de moi !” (rires). En fait, elle voulait vraiment faire un petit hommage et donc revendiquer que c’était mon texte. »

C’est ainsi sans surprise que Mélanie nomme le track Madame qui ?, en référence à l’incontournable Monsieur qui ?, présent sur le deuxième album studio d’Ärsenik (« Quelque chose a survécu… »). Un clin d’œil à celui qui fait briller son style le temps d’un morceau et un honneur pour celle qui saluait le groupe dans Mon répertoire (« Brut de femme »). Avec ce titre, elle rendait hommage à toutes ses inspirations musicales et laissait entendre, déjà, la voix de Lino : « À tous ceux qui déroulent, qui défoncent et qui froissent : Ärsenik, (tu sais). »