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Viens On Discute : « J’adore revisiter le passé »

Comme beaucoup de sa génération, Andy découvre l’art de la rime dans les années 2000 avec La Fouine et Diam’s sans vraiment savoir ce que c’est. Plus tard, c’est l’accent marseillais des Psy 4 De La Rime qui lui donne réellement le goût du rap. À la même époque, le jeune lycéen reçoit son premier smartphone et filme tout ce qui l’entoure pour raconter des histoires et surtout pour ne pas oublier. Une décennie plus tard, c’est ce même amour de la musique, teinté de nostalgie, qui va le pousser à conter l’histoire du rap français sous forme de petits documentaires sur sa chaîne « Viens On Discute ».

Cela fait à peine un an que tu as lancé ta chaîne YouTube. Qu’est-ce qui t’as poussé à poster ta première vidéo ?

C’était au début du premier confinement. Je me suis lancé parce que j’étais au chômage partiel. J’ai eu le temps de faire ce que je voulais. Ça faisait quatre mois que j’essayais de sortir une vidéo sur le rap. Mais en réalité quand tu bosses, c’est hyper chaud de se dire : « Vas-y ce week-end, je fais que ça. » À chaque fois, je rentrais tard chez moi et le week-end je me mettais une cuite et je n’avançais jamais. Alors au moment du confinement, je me suis dit : « Mec, là, tu n’as aucune excuse. »

Pourquoi as-tu choisi « Viens On Discute » comme nom pour ta chaîne ?

J’ai trouvé « Viens On Discute » avant de découvrir la chanson de Disiz du même nom. À la base, ça me vient d’une idée pourrie que j’ai eue. Mon prénom c’est Andy et pendant un temps j’ai été matrixé par le gimmick « Sku sku ». Je voulais faire un jeu de mots avec « Andy » et « Sku ». De là est né « Viens On Discute ». Lorsque je me suis mis à chercher une chanson pour faire un générique, je suis tombé par chance sur le son de Disiz. J’ai grave écouté cet artiste mais je n’avais pas du tout le souvenir de ce morceau. Cette phrase, « Viens On Discute », allait parfaitement avec le délire que je voulais développer sur ma chaîne. Je n’avais pas envie d’être comme ce que je voyais déjà sur YouTube. 

Tes dernières vidéos sont présentées comme des documentaires. D’où te vient cette envie de documenter le rap de notre époque ?

Quand je mets « documentaire » en vrai, c’est un peu de la branlette intellectuelle. Je me dis que ça va attirer des gens (rires). Pour l’anecdote, j’ai vu qu’un gars avait juste tapé « Documentaire Histoire » et il est tombé sur ma vidéo à propos de SCH. Ça veut dire qu’à la base le mec était parti pour regarder un truc sur Hitler et a fini par regarder le jeune SCH, crâne rasé, coupe plaquée gel. C’est beau (rires). Plus sérieusement, même si je n’ai pas 30 ans, j’écoute du rap depuis assez longtemps et j’avais envie de raconter comment c’était avant, quand ce n’était pas encore une musique mainstream. Sur YouTube, je trouve qu’il n’y avait que des analyses d’albums. Je trouve ça bizarre d’intellectualiser la musique au point d’analyser toutes les phrases, même si ça m’arrive de le faire aussi. Je préfère discuter et raconter des histoires. J’adore le storytelling, que ça soit dans le rap ou dans d’autres domaines d’ailleurs.

« Je trouve que c’est bizarre d’intellectualiser la musique au point d’analyser toutes les phrases. »

– Andy de la chaîne « Viens On discute »

Qu’est-ce que tu aimes dans le fait de raconter une histoire ?

Ce sont les petits détails qui me font kiffer. J’aime bien glisser des petites anecdotes de ma vie dans mes histoires. Je me dis que ce sont peut-être des anecdotes de la vie d’autres gens aussi. Par exemple, si je fais une vidéo sur quelque chose qui s’est passé en 2016, je vais commencer en disant : « Lebron James vient de remporter son 4e titre contre les Golden State Warriors, en même temps la France connaît les débuts de Nuit Debout. » Ceux qui l’ont vécu vont se dire : « Ah ouais, c’était à cette époque-là. » J’adore donner des petits éléments de contexte.

Tout ça part du fait que je suis nostalgique depuis que je suis tout petit. J’adore revisiter le passé. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je fais des vidéos. Je pense que j’ai peur d’oublier des choses. Dans mes toutes premières vidéos, dans les années 2010, je filmais mes potes et ce qu’on faisait pour ne pas oublier qu’à ce moment-là on s’était trop marré.

Tu fais de la vidéo depuis longtemps ?

C’est marrant parce que souvent les vidéastes disent : « Ouais moi j’ai découvert la vidéo avec le vieux caméscope de mes parents ». Moi, c’est venu quand j’ai eu mon premier smartphone, un vieux Galaxy S, je m’en souviens (rires). C’est la première fois que je pouvais filmer, du coup je le faisais tout le temps, surtout les conneries de mes potes. Au bout d’un moment, je me suis mis à faire des montages. C’était éclaté mais j’ai progressé à force d’en faire. Plus tard à Science Po, nous étions quelques-uns à savoir à peu près filmer donc je me suis mis à en faire de plus en plus. C’est là que j’ai eu le déclic. Je me suis dit : « C’est ce que je veux faire comme travail, c’est pas du tout la politique publique de santé ou je ne sais quoi… »

Quelles sont tes inspirations pour la création de vidéos ?

Je pense qu’il y a forcément un fantôme du Règlement qui plane au-dessus de moi, parce que je l’ai beaucoup regardé et que c’était l’un des premiers à parler de rap sur YouTube en France. C’est plutôt du côté des journalistes rap que je m’inspire. Je pense que Jean Morel est l’une de mes plus grosses sources d’inspiration. Récemment, je lisais l’une de ses interviews où il disait : « Si tu penses au clic t’es mort. » Très souvent, j’essaie de me rappeler de cette phrase, car sur YouTube, on peut vite être tenté de faire ce qui plaît pour gagner en notoriété. 

J’ai fait pas mal de vidéos sur des artistes émergents et ce n’est pas forcément ce qui marche le mieux. C’est très dur de se motiver derrière, surtout quand tu vois que lorsque tu parles d’Ademo (PNL, NDLR) ou de SCH ça atteint les 100 000 vues facilement. Mais je ne bâcle jamais mes vidéos. Quand j’en sors une, j’en suis fier et j’estime que c’est un travail de qualité même si ça peut être très frustrant de passer un mois à bosser sur quelque chose qui ne va faire que 2 000 vues. Si tu ne fais pas du tout de vues, c’est sûr que tu vas te démotiver automatiquement. L’été dernier, je me suis dit au bout de quatre mois sur YouTube : « Ça ne sert à rien ce que tu fais. Personne ne le voit. »

Qu’est ce qui t’as fait tenir ?

En vrai, c’est le chômage (rires). Plus sérieusement, c’est le temps libre. J’habite à côté de la plage et l’été c’est juste impossible de se motiver. Donc au lieu de sortir tout le temps et de culpabiliser, j’ai décidé de me poser tout le mois d’août pour bosser à fond sur mes projets. Petit à petit, j’ai repris confiance. J’ai eu un peu plus de vues et surtout quelques personnes du milieu rap m’ont donné de la force. Neefa ou Raphaël Da Cruz m’ont envoyé des messages pour me dire qu’ils aimaient ce que je faisais. Forcément, ça motive à fond.

Tu commences à avoir une vraie communauté. Est-ce que tu penses désormais à des projets que tu n’envisageais pas au départ ?

Pas spécialement. Ça ne m’a pas forcément donné de nouvelles idées. Par contre, j’ai appris à beaucoup plus réfléchir sur le timing de mes vidéos. La plupart des choses que je vais proposer maintenant vont être liées à une actualité. Celles qui ne le sont pas, je vais essayer de les sortir à des périodes où il y a un peu moins de sorties musicales.

Pour finir, une petite recommandation musicale ?

Je vais vous conseiller un album que j’ai découvert sur Grünt Radio. C’est « None of the Clocks Work » d’Amir Obe. Le projet date de 2017 mais j’écoute ça en boucle. Surtout NATURALLY et CIGARETTES. Il faut streamer ça fort !

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GUTTI, aux portes du royaume belge

Avec sa trilogie de titres Gutti World, sortie tout au long de l’année 2020, GUTTI a fait forte impression. Pour tirer profit de cette rampe de lancement, le rappeur originaire de Bruxelles a dévoilé un premier projet abouti : « NEW STATE », le 26 février 2021. Deux mois après la sortie de cet EP de cinq titres qu’il estime lui avoir donné « une nouvelle valeur » aux yeux du public, l’artiste semble aussi avoir obtenu un nouveau statut. Désormais pris au sérieux, GUTTI tente de se frayer une place sur la scène bruxelloise. Bien décidé à s’imposer « à sa manière », il frappe aux portes du royaume belge, prêt à conquérir le trône.

Avant son départ en croisade, nous nous sommes entretenus à distance avec le jeune rappeur. Calmement, il s’exprime sans précipiter ses mots et ses pensées. Son manager toujours près de lui. Mais pour bien saisir sa personnalité et sa musique, nous avons passé d’autres coups de téléphone en Belgique. Romain Garcin, à l’origine de la pochette de « NEW STATE » (également auteur des covers de Damso, L’Or du Commun, Caballero & JeanJass…) et Siméon, membre du duo de producteurs La Miellerie qu’il forme avec Louis (BBL) et architecte du projet, ont aussi accepté de répondre à nos questions.

Gutti est belge et sonne Bruxelles. Tête pensante du rap francophone, la capitale du royaume joue un rôle décisif dans la musique du rappeur. Autour de lui gravite une équipe noire, blanche et rouge : Gotti Maras (auteur des BX Drill, NDLR) en featuring sur Diego Armando, les producteurs de La Miellerie ou encore Romain Garcin, photographe de la pochette… Gutti ne ment pas lorsqu’il explique que s’entourer de bruxellois.e.s pour élaborer son projet lui « permet d’avoir des repères ». 

Essentiellement entouré de Belges, le jeune homme souhaite aussi artistiquement s’évader pour se constituer un univers qui lui est propre. Un nouveau monde pour s’ancrer un peu plus sur la scène rap dans laquelle il ne cache pas vouloir « s’imposer pour se faire une place ». C’est dans cet élan créateur qu’il délivre une carte de visite de son talent à travers un premier EP de cinq titres. Pour donner vie au concept, l’auteur de la cover, Romain Garcin, explique avoir eu « l’idée de créer une carte d’identité de toutes pièces, comme un passeport » (Retrouvez à la fin de l’article, les explications détaillées de la cover par le photographe, NDLR). Un passeport vers son « NEW STATE », le nom de son dernier projet sorti le 26 février 2021. 

« Je suis fier de venir de Bruxelles »

Après avoir mal vécu l’épisode de la crise sanitaire, ce projet apparaît pour le Belge comme un exutoire dans lequel il déploie son style, qu’il sait atypique : « Ma musique n’est pas une musique que tu vas défendre directement. Je suis quelqu’un qu’on regarde et qu’on soutient quand ça marche. » Siméon, membre du duo de beatmakers La Miellerie et producteur des morceaux Diego Armando et Today, a côtoyé de près le rappeur en studio. Il nous dépeint un artiste polyvalent, doté d’une patte singulière qui dépasse ses propres frontières : « Gutti est un peu plus français que les Belges. Il peut proposer des choses plus chantées qui rappellent Ninho par exemple, mais il peut aussi rapper comme un Migos. Son énergie me rappelle même celle de Niska. » Malgré sa proximité évidente avec les acteur.rice.s rap de sa ville qui influent sur son approche de la musique, GUTTI ne veut pas s’enfermer : « On peut se ressembler entre rappeurs, mais ici on ne se copie pas. »

Pour autant, l’artiste ne compte pas abandonner l’identité bruxelloise qu’il revendique. Il évoque avec fierté la métropole décomplexée où règnent le mélange et l’authenticité : « Je suis fier d’où je viens. Quand tu regardes ceux qui viennent de chez nous mais qui sont installés sur la scène française, ils ne se trahissent pas en copiant les Français. Ils gardent leur identité. »

Le rappeur est d’ailleurs reconnaissant vis-à-vis des pionnier.ère.s du rap belge qui ont ouvert la voie aux artistes émergent.e.s de la ville. Certains s’investissent même désormais dans le développement de sa carrière. C’est le cas du cador Isha qui l’accompagne comme co-manager. Mais pour GUTTI, impossible de le mentionner sans évoquer son binôme, Stanley Zotres. Les deux hommes dirigent ensemble le label Papa Shango Entertainment et veillent sur leur jeune artiste. « Ce sont des grands frères pour moi. Les premiers à avoir cru en moi et qui continuent de m’épauler aujourd’hui », nous confie-t-il.

Dans la gestion de sa carrière, le Belge joue donc collectif comme au football : une passion qui fait partie intégrante de sa vie. Vêtu le jour de notre entretien d’un survêtement de Crystal Palace, club dans lequel joue son ami Christian Benteke, il avoue : « Le foot fait presque plus partie de ma vie que la musique. » Un goût pour le ballon rond qui traverse nombre de ses textes avec des références explicites, à l’image du morceau Diego Armando qui doit son titre aux deux prénoms de la légende argentine Diego Maradona. Un son incisif enregistré à la fin de l’année 2020. Siméon, compositeur du track, nous raconte : « GUTTI, c’est quelqu’un qui sait ce qu’il veut. Il voulait un truc triste mais banger. Quand nous l’avons enregistré, il faisait froid, il devait neiger ou pleuvoir. Un climat hostile (rires). Le son sonne un peu hiver, sombre. » 

Si l’artiste paraît très entouré lorsqu’il s’agit de sa carrière, il semble plus réservé lorsqu’il s’agit d’intégrer son cercle personnel : « Je ne suis pas du genre à avoir beaucoup d’amis mais je porte un fort attachement aux gens que j’aime et qui comptent pour moi. » Un point de vue que l’on retrouve dans le morceau Very Bad Trip : « Le cercle est fermé, no tengo mucho amigos. » Pendant l’entretien, il rebondit sur sa punchline pour noter que ses proches ont influencé sa musique : « Mon père me faisait écouter des sons du bled et mon oncle me montrait les morceaux qui passaient sur MTV. »

Fort de ses influences diverses, GUTTI pioche dans la trap d’Atlanta, mais aussi parfois dans la drill. Siméon a pu le constater en travaillant à ses côtés : « Pour le morceau Today, GUTTI voulait qu’on fasse une « sous-drill« . C’est ce qu’il dit quand il veut que ce soit drill dans les rythmiques et que les accords partent dans quelque chose de plus « français« , plus lumineux. » Sur ce titre, placé symboliquement à la fin de tracklist, le Bruxellois a d’ailleurs choisi de changer son approche habituelle en adoptant cette fois un ton plus introspectif. « Dans chacun de mes sons, je parle à 70 % de ma vie actuelle, un peu de mon passé et un peu de ce que j’espère. Mais pour Today, j’ai décidé de montrer aux gens une autre facette », explique le rappeur.

Une ouverture nouvelle qui a surpris son co-manager, Isha. Siméon nous raconte : « Isha est venu me voir sur un tournage de clip (du titre Gimmick de La Miellerie, en featuring avec Isha et Nixon, NDLR), et m’a remercié de lui avoir donné l’opportunité de montrer autre chose de lui avec cette prod, c’était surprenant. Ça lui a fait plaisir de le voir dans cet esprit-là parce qu’il est plus souvent dans l’énergie de la fête. »

Son EP « NEW STATE » fait définitivement de lui un rappeur difficile à ranger dans une case. Ceux.celles qui l’entourent ne semblent en tout cas ne pas douter qu’il ait une place à prendre, à l’image de Romain Garcin qui se montre confiant : « Le succès c’est beaucoup de chance et un alignement des planètes, mais il a la recette pour péter, c’est sûr et certain. » Le compositeur Siméon ne tarit pas non plus d’éloges : « Il est très à l’aise en studio. J’aime beaucoup son énergie. Je suis sensible au flow donc bosser avec lui c’est cool parce que c’est quelqu’un de très instinctif, qui fonctionne au ressenti et à l’intuition. Il sent les éléments de la prod. Le meilleur de notre collaboration reste à venir je pense. Il a en tout cas le potentiel pour se faire une place sur la scène rap. Il a le personnage et le charisme qui va avec. » GUTTI, un cran plus modeste, nous conseille plutôt de patienter : « Le prochain projet, franchement, essayez d’être au taquet parce qu’il va faire mal. » 

La réalisation de la cover

La pochette de « NEW STATE » a été réalisée par le photographe Romain Garcin. Il raconte point par point les étapes de son travail.

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Entretiens Rencontres

Alkakris : « Dans ce premier album, je voulais que chaque track soit un voyage »

Producteur, compositeur et interprète, Alkakris se classe parmi les quelques privilégiés qui peuvent se targuer de pouvoir construire une œuvre par la seule force de leur créativité et de leurs compétences. Avec « Loin des yeux », le jeune strasbourgeois livre un premier album coloré et s’approprie la frénésie de la scène Soundcloud à travers dix titres. Au téléphone, il répond avec spontanéité à nos questions et tente de poser des mots sur ce qu’il aime appeler : son mood. Rencontre avec un solitaire.

Tu sors aujourd’hui ton premier album : « Loin des yeux ». Quand le processus créatif de ce projet a-t-il débuté ?

J’ai préparé cet album de septembre 2020 à janvier 2021. C’était la rentrée et je voulais me lancer sur quelque chose de neuf. J’ai évolué musicalement et je voulais le concrétiser à travers un projet. Je n’avais qu’un seul son en stock, je suis presque parti de zéro. J’ai déjà sorti des mixtapes et des EP, mais je voulais être vraiment fier de quelque chose. C’est le disque que j’ai le plus peaufiné, j’ai pris soin des détails, que ce soient mes paroles, le choix de mes instrumentales ou le mix de mes morceaux. Je voulais que chaque track soit un voyage. Beaucoup ont pu me découvrir sur le premier morceau de la mixtape « Tambora » de 1863 et j’ai hâte de savoir s’ils pourront rentrer dans mon univers et comprendre où je veux les emmener. 

Comment as-tu travaillé sur le projet ?

J’ai tout enregistré et composé chez moi et j’ai réalisé le mixage et le mastering. C’était important que mon premier album soit confectionné à 100 % par moi-même. C’est aussi pour cela que je n’ai pas fait de collaboration. Lorsque je suis seul, je crée plus facilement. Je me sens plus libre. Je ne connais pas encore les sessions en studio avec plus de monde, mais je sais que travailler en autonomie me permet d’être plus concentré et focus sur ma musique.

Ne risques-tu pas de manquer de recul sur ton art en restant seul ?

Je me suis entouré de producteurs qui ont plus de compétences que moi pour avoir des retours. Je pense notamment à Axel Logan. Je leur ai envoyé l’album une fois terminé pour me permettre de progresser sur le plan technique. Je ne modifie pas pour autant ma création, mais je note leurs conseils pour améliorer mes projets futurs.

Pourquoi « Loin des yeux » ?

« Loin des yeux » parce que « près du cœur ». Il y a une dimension personnelle dans ce nom et c’est ce que j’ai voulu montrer. L’album est intime, plus près de ce que je suis. Avec ce titre, je voulais aussi faire référence au fait que je ne suis pas encore connu du grand public.

Tu t’exprimes beaucoup plus que sur tes projets précédents sur lesquels tu laissais d’ailleurs de nombreux titres sans paroles. Pourquoi ce changement ?

Je parle plus pour que les gens me connaissent mieux. Je me suis particulièrement livré avec « Loin des yeux ». Je pense d’ailleurs faire une pause avant de le refaire autant. Il faut vivre pour raconter des choses et je ne veux pas parler pour rien. Faire des prods me permet de continuer de rester productif malgré tout.

Quelle partie de toi as-tu voulu montrer ?

Je parle des relations qui m’interrogent beaucoup. Qu’elles soient amicales ou amoureuses. Celles que je vis, mais aussi celles que j’observe. Je me posais des questions que l’on se pose tous sur le plan relationnel, et dans l’album, je partage les réponses que j’ai trouvées.

D’où tiens-tu ce flow si particulier, presque murmuré ?

Je suis toujours en train de construire mon flow. Je découvre ce que je peux faire petit à petit. Pour le développer, je m’inspire uniquement de ma musique. Mes prods sont hip hop, mais aussi très alternatives, et je pose naturellement ma voix dessus selon ce qui me vient. Je ne me considère pas rappeur. Je ne suis pas assez technique dans mes lyrics et mon approche est différente. Je dirais surtout que j’interprète. Je pourrais même imaginer chanter un jour, mais je n’ai pas encore assez travaillé ma voix.

Je suis très proche de la trap soul. C’est dans ce genre-là que j’aime créer et que je me sens le mieux. C’est un mélange de hip hop et de soul, mais aussi de future beats.

Alkakris

Tu joues avec des sonorités très rondes et cloud. Comment est-ce que tu dessines la musique que tu proposes ?

Je suis très proche de la trap soul. C’est dans ce genre-là que j’aime créer et que je me sens le mieux. C’est un mélange de hip hop et de soul, mais aussi de future beats. C’est une manière de produire du son que l’on retrouve beaucoup sur Soundcloud et qui peut mixer de la house ou de la deep house. Ce style me parle particulièrement parce qu’il me permet de ne pas rester enfermer dans une couleur musicale. La prod de Nuances du Cœur est un exemple de ce que cache le délire Soundcloud, très riche et imprévisible. Je peux tester plein de choses et illustrer des moods très diversifiés, tout en gardant une unité. Je suis aussi très ouvert au sample. Dès que je trouve une loop qui me parle, je la récupère et je la façonne à ma manière. C’est d’ailleurs le cas de la boucle de piano sur le premier son : Eole.

Ce premier track se démarque de toutes les autres productions. Pourquoi avoir choisi un piano nu pour entamer ton album ?

Je voulais proposer une introduction à contre-pied pour donner le ton. Elle pose un cadre différent de ce qu’on a l’habitude d’entendre. J’ai longtemps hésité avant de la placer définitivement en tête de la tracklist parce qu’elle sort de la cohérence musicale des autres morceaux, mais j’aimais son élégance. Je veux que l’auditeur s’interroge et se dise : « Je vais écouter un album spécial. »

Le morceau Sans Paroles fait le même effet.

Je voulais casser les codes d’un album sérieux. Je fais ça uniquement pour le kiff et j’espère que le public le sentira. J’ai laissé tout l’espace à la prod en rajoutant simplement ma voix en topline. J’ai enregistré ma voix en une seule prise. Le titre fait aussi office d’interlude pour séparer l’album en deux parties. Nous retrouvons beaucoup plus d’auto-tune dans la deuxième moitié de l’album que dans la première. C’est quelque chose que je ne fais jamais et je voulais prévenir ce changement de mood avec Sans Paroles.

Pourquoi avoir choisi de modifier ton timbre cette fois-ci ?

C’est l’un de mes amis qui m’a poussé à utiliser l’auto-tune. J’ai découvert le traitement de voix avec cet album et ça m’a surpris. C’est mathématique et j’ai trouvé ça sympa. Je trouve aussi que c’est de la triche (rires). Tout ce que tu tentes est juste. Je n’en utiliserai qu’avec parcimonie.

Nous pouvons entendre un cri de loup parcourir l’album. Qu’est-ce qu’il signifie pour toi ?

C’est ma signature. Dans mes projets précédents, j’ai beaucoup repris le lexique et l’imagerie du loup et de la meute. J’ai donc choisi ce hurlement comme une marque de fabrique. Elle ressemble aussi beaucoup à celui que l’on entend sur la « don dada mixtape vol.1 » !

La cover de « Loin des yeux » est très épurée. Comment l’as-tu pensé ?

Je l’ai réalisée avec un ami de Strasbourg (Instagram : @beupsss) avec qui je voulais travailler depuis longtemps. Il a ramené un miroir sur lequel je me suis posé et nous avons fait un shoot très simple. Je voulais une photo classe qui attire l’œil. J’ai aussi joué avec l’image du point que l’on retrouve partout sur la pochette et sur mon esthétique de manière générale. C’est d’ailleurs le nom de l’outro de l’album (Le Point) qui vient conclure l’album avec une instrumentale douce.

Souhaites-tu clipper certains morceaux ?

Bien sûr. Un premier clip arrive dès la semaine prochaine. Un visuel dans une usine désaffectée, avec une BMW, un stade de foot… J’ai voulu agencer plusieurs moods qui me représentent. J’ai hâte que le public puisse le découvrir.

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Robin Conrad : « Il y a eu de la magie autour de ce tournage »

Le 5 février 2021, Damso et la chaîne Tarmac dévoilent le documentaire « Kin, tout est vie ». Pendant près de 27 minutes, le film revient sur son voyage à Kinshasa, au milieu des siens, lors de son déplacement pour la sortie de « QALF ». Caméra au poing, le réalisateur Robin Conrad et son équipe l’ont suivi pendant une semaine, plongés dans la frénésie de la capitale congolaise. Pour Mosaïque, Robin Conrad est revenu sur les coulisses d’un tournage différent.

Devant les portes de la paroisse Sainte-Anne, en plein cœur de Kinshasa, Damso fait face à de nombreux fidèles. Derrière son masque estampillé « The Vie », il tend une carte à l’un d’entre eux. Un geste symbolique et pourtant si puissant qui offre un an de mutuelle santé à ces Congolais venus l’accueillir. Un homme frappe sur son djembé et entame un chant de prière, unanimement repris par la foule. « Damso, que Dieu soit avec toi », résonne alors.

Damso à la paroisse Sainte-Anne. Crédit : Adrien Lengrand.

Derrière la caméra, Robin Conrad, réalisateur du documentaire « Kin, Tout est vie » et son équipe se laissent galvaniser par la scène et capturent ce moment de partage. Il nous raconte : « C’était un moment magique, tout le monde était très ému. Les gens étaient en demande. Lui était là pour donner. Il s’est reconnecté à quelque chose qui est essentiel pour lui : aider les siens. Je l’ai senti fier d’avoir réussi quelque chose d’assez grand dans sa musique pour impacter le réel. »

Il y a encore quelques jours pourtant, Robin était chez lui, à Bruxelles. Le départ pour l’Afrique s’est décidé à la dernière minute. Trois semaines plus tôt, Vinz Kanté, animateur sur Tarmac (la chaîne jeune de la RTBF, NDLR) convainc le rappeur belge de produire un documentaire sur lui à l’occasion de la sortie de « QALF », son quatrième album studio. Dans la foulée, le réalisateur Robin Conrad est contacté. « Jusqu’au dernier moment, nous n’étions pas sûrs de monter dans l’avion, se souvient-il. Tout s’est préparé à la hâte. Pour raconter quelque chose en images, je passe normalement du temps à comprendre et à imaginer avant de tourner. Ça s’écrit presque comme une fiction. Cette fois, tout s’est improvisé. Je n’avais quasiment rien préparé. »

Vinz Kanté et Robin Conrad. Crédit : Adrien Lengrand.

Avant de partir, il rencontre Damso pour dessiner les traits du documentaire. L’artiste lui confie son ambition de montrer les « belles choses » de la République démocratique du Congo. « Il voulait célébrer Kinshasa et casser avec le traitement médiatique misérabiliste qui est souvent fait sur son pays en Europe. J’ai donc souhaité dessiner un double portrait de la ville et de l’artiste, en montrant la capitale comme un véritable personnage », explique celui à qui le rappeur a laissé « carte blanche »

Lundi 14 septembre 2020. Le réalisateur, accompagné d’Adrien Lengrand, directeur de la photographie, Lancelot Hervé-Mignucci, chef opérateur son, et du producteur Vinz Kanté, foulent enfin le tarmac de l’aéroport international de Kinshasa. Direction l’hôtel du Fleuve Congo. Tout près de lui, Damso retrouve sa terre natale. « QALF » sort dans cinq jours. « Je le sentais très apaisé. J’avais l’impression d’être avec quelqu’un qui était en train de changer et je pense que ça s’entend dans son album. Il est honnête avec lui-même. Sa sérénité est aussi à double face. La réalité sur place est très belle, mais aussi très dure », nuance-t-il. 

Crédit : Adrien Lengrand.

Lancés dès le lendemain dans le dédale des rues congolaises, Robin et l’équipe de tournage se laissent bercer par les imprévus des déplacements de l’artiste. « Le programme n’a cessé de changer sur place. Même l’enregistrement du single Best en studio avec la star locale Innoss’B n’était pas prévu », explique-t-il. D’un point à un autre, il découvre aussi la densité de la circulation dans la capitale, l’une des plus embouteillées au monde : « Le plus difficile était de bouger tous ensemble, nous étions une quinzaine autour de lui. Nous prenions parfois plusieurs heures pour faire des trajets de quelques minutes. » Pourtant, ces conditions de tournage spécifiques n’ont jamais été une contrainte. Il précise : « Nous étions dans une énergie folle. Il y a eu de la magie autour de ce tournage. »

Loin des bruits incessants de klaxons et de moteurs, le cortège attend la nuit tombée pour revenir sur les jeunes pas du rappeur, à la recherche du quartier où Damso, alors âgé de cinq ans, a fui les pillages avec sa famille. Pendant dix minutes, il cherche sa maison sans succès. Robin raconte, pensif : « Il était très ému et perdu dans ses souvenirs d’enfant. Il a poussé une porte, mais ce n’était pas la bonne maison, même si la personne qui a ouvert semblait le connaître depuis très longtemps. C’était une belle métaphore de la quête de ses racines et de la perte de la culture. »

Robin Conrad, Innoss’B et Vinz Kanté. Crédit : Adrien Lengrand.

Entre deux moments de frénésie, la caméra s’arrête parfois avec attention sur les hommes qui croisent leur route et qui font battre le cœur de Kinshasa. C’est ainsi, et un peu par hasard, que Robin rencontre trois Congolais dans une fabrique de vêtements, non loin de leur studio. « Nous prenions des images dans la fabrique en cherchant des visages pour faire vivre la ville dans le documentaire et nous sommes tombés sur eux. Nous avons discuté deux minutes et nous avons ramené la caméra pour les filmer pendant une heure. Je n’avais aucune question préparée, c’était complètement improvisé », se remémore-t-il.

Avec un sourire qui se devine dans sa voix au téléphone, il confie : « Je voulais aussi que l’on puisse entendre du lingala (dialecte congolais, NDLR) à la télévision belge. C’est un clin d’œil à la diaspora congolaise résidente en Belgique et au passé de ces deux pays, liés par la colonisation. » Des visages, mais aussi des capsules de nature empruntées au sanctuaire animalier de Lola Ya Nonobo, au sud de la Kinshasa. Embarqué sur un petit bateau, il s’imprègne la richesse de la biodiversité et les sourires malicieux des quelques singes venus pointer le bout de leur nez.

Crédit : Adrien Lengrand.

Après sept jours d’expédition, les équipes prennent le chemin du retour. Un retour à la réalité, non sans émotion pour le réalisateur : « Nous avions une adrénaline qui a mis plusieurs jours à redescendre. C’était une semaine incroyable. » À peine le temps d’atterrir que le travail de post-production commence déjà. Mixage, montage, étalonnage… La vidéo qui ne devait durer que douze minutes s’allonge finalement pour faire naître un court documentaire : « Damso a visionné le film et s’est reconnu dans ce qu’il a vu. Nous nous étions bien compris. »

Aujourd’hui, « Kin, tout est vie » a trouvé son public. En Belgique, en France ou en Afrique, les visions croisées de Robin et du rappeur ont traversé les frontières. Une histoire de musique, d’hommes, de pauvreté, de richesse, mais surtout de vie. « Nous voulions donner quelque chose de généreux. Son succès témoigne du fait que les gens de là-bas ont besoin de symboles et de représentations. Le Congo est un pays bafoué. C’est agréable pour eux de voir qu’un exemple de la diaspora qui a réussi revient pour mettre le pays en valeur. »

La réalisation de l’affiche

L’affiche du documentaire a été réalisée par le photographe Romain Garcin, également à l’origine des pochettes des albums « QALF et « Lithopédion ». Il nous raconte, point par point, les étapes de son travail.

Découvrez-les en cliquant sur les animations ci-dessous. Activez le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquez en bas à droite pour mettre en plein écran.

Le documentaire « KIN, TOUT EST VIE » est disponible sur Youtube.

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Entretiens Rencontres

6osy : « Avec Argentique, j’ai voulu capturer des souvenirs »

Pour développer son talent comme on développe une photographie à l’argentique, 6osy a fait le choix de se plonger dans le noir. Celui dont le nom de scène se prononce « Bosy » met au jour des souvenirs enfouis qu’il a voulu capturer dans son troisième EP de six titres, diffusé le vendredi 19 février 2021 : « Argentique » . Rencontre avec le jeune rappeur lyonnais de 23 ans, quelques jours avant la sortie officielle de son projet.

Comment te sens-tu à lapproche de la sortie de ton EP ?

J’ai hâte parce que je sens un engouement différent. Les gens ont l’air enthousiastes. Avec le premier extrait Cobain, le public a pu voir mon évolution au niveau des prods, de ma voix et de mon univers.

Ce projet montre un changement vers un univers plus obscur. Comment as-tu créé « Argentique » ? 

Le beatmaler Kodgy m’a envoyé la prod de Cobain que j’ai adorée. Les sonorités m’ont vraiment frappées. Ce titre a été le déclic pour « Argentique ». J’ai compris que c’était ce style de musique que je voulais faire depuis longtemps, mais je ne savais pas encore comment le faire. 

Comment as-tu réussi à mettre en place cette nouvelle atmosphère ?

Je me suis entouré de nouvelles personnes. Pour mon deuxième projet « Lubies », j’avais travaillé avec un seul producteur : Prymus. J’ai récemment rejoint le collectif DIGITALWAV qui est composé d’artistes, de beatmakers et de graphistes. J’ai donc collaboré avec de nouveaux compositeurs. Le collectif m’a aidé à aller dans un univers plus sombre et mélancolique. J’ai également pris confiance en moi. J’enregistre seul dans mon appartement et j’essaye de tester de nouvelles choses parce que je suis plus à l’aise. 

Pour révéler des photographies à l’argentique, il faut que ce soit fait dans une chambre noire. J’aime beaucoup l’idée de révéler ses souvenirs cachés une fois plongé dans le noir, lorsque tu es seul. Ce sont ces souvenirs que j’ai voulu raconter dans les morceaux.

– 6osy.

Le concept d’« Argentique » était-il décidé avant de commencer à créer ?

C’est un concept que j’ai en tête depuis un moment, même avant « Lubies » (Son deuxième EP, NDLR). Pour révéler des photographies à l’argentique, il faut que ce soit fait dans une chambre noire. J’aime beaucoup l’idée de révéler ses souvenirs cachés une fois plongé dans le noir, lorsque tu es seul. Ce sont ces souvenirs que j’ai voulu raconter dans les morceaux. La mélancolie était l’ambiance qui s’adaptait le mieux.

Tu as voulu capturer des moments de ta vie ?

L’EP représente plusieurs moments de mon existence que j’ai romancés. Mais dans l’ensemble, il incarne l’hiver que j’ai vécu. J’écris toujours les sons par rapport à ce que je vis sur l’instant présent. Au moment de la conception du projet, j’ai rencontré beaucoup de monde. Ce sont les rencontres qui me marquent et dont je me sers pour écrire. 

Tu expliques que le projet est « une photographie de toutes tes peines et tes sentiments ». Avais-tu besoin de te livrer ? 

J’ai raconté des histoires plus sentimentales. Le son Phone, je l’ai écrit juste après une rencontre. Écrire les choses, ça me permet de les extérioriser, ce que je ne fais pas dans la vie de tous les jours. Je suis plutôt réservé au quotidien. Je me sens libre quand je fais de la musique. 

Sur la pochette justement, tu restes discret. Pourquoi avoir fait le choix de ne pas te montrer ? 

La cover a été réalisée à l’argentique. Pour coller au concept des souvenirs cachés à l’intérieur de l’EP, je ne souhaitais pas laisser apparaître mon visage entièrement. Je voulais que ce soit suggestif, comme des souvenirs effacés dont j’aimerais me débarrasser. La cover rappelle ce sentiment d’effacement. Nous avons fait un set up avec du papier cellophane et nous avons mis des coups dedans pour qu’il soit un peu abîmé, à l’image de la mémoire qui s’altère avec le temps. 

Es-tu parvenu à te débarrasser de tes souvenirs avec cet EP ? 

Clairement. Le son Phone, c’est un souvenir qui restera capturé dans le morceau, mais qui est sorti de ma tête. Finalement, la musique est thérapeutique. Ce sont des choses que j’aurais gardées en moi autrement.  

On peut remarquer que tu utilises du sound design. Est-ce quelque chose que tu as envie de développer ? 

C’est un effet que je voulais depuis le début pour dynamiser les morceaux. Les transitions sont aussi soignées et lient les sons entre eux pour que l’auditeur ne perde pas le fil. Je voulais que le projet puisse s’écouter de A à Z, même si les titres s’écoutent très bien séparément.

Je suis quelqu’un de très exigeant quand je fais de la musique. « Argentique », c’est celui de mes trois projets que j’ai le plus écouté pendant la conception. Je me suis vu progresser. C’est en tout cas l’EP dont je suis le plus fier musicalement parlant.

– 6osy.

« Argentique » est aussi loccasion pour toi de partager le micro avec Vinss et Bupropion sur Cobain ainsi qu’avec Batboy sur Bag. Ce sont tes premiers featurings sortis sur les plateformes. Pourquoi maintenant ? 

Avant, je voulais m’affirmer seul pour montrer mon potentiel. C’est le fait d’entrer dans le collectif DIGITALWAV qui m’a permis de faire ces connexions. Ils en faisaient déjà partie donc les collaborations étaient assez évidentes. J’ai envie de faire de plus en plus de featurings, mais il ne faut pas les forcer. Ce sont des opportunités qui viennent naturellement. 

Qu’est-ce que tu as écouté pendant la création d’« Argentique » ? 

Je n’écoute pas tant de sons que ça, étrangement. J’écoute ce que font mes potes… J’étais tellement focus dans mon truc que finalement, je n’écoutais que ma musique. D’ailleurs, je kiffe entendre mes sons lorsqu’ils ne sont pas sortis. Une fois qu’ils sont publiés, je n’arrive pas à les réécouter. 

Pourquoi ? 

Comme je donne ce que j’ai fait aux gens, ça ne m’appartient plus et je passe à autre chose. Je ne reviens sur aucun de mes projets. Aussi parce que c’est là que je visualise les défauts de ce que j’ai enregistré et j’ai tendance à me remettre en question. Je suis quelqu’un de très exigeant quand je fais de la musique. « Argentique », c’est celui que j’ai le plus écouté des trois pendant la conception. Je me suis vu progresser. C’est en tout cas l’EP dont je suis le plus fier musicalement parlant.

Penses-tu à sortir des formats plus longs ?

Le prochain projet sera plus long. Un dix titres sûrement. En attendant, j’espère qu’« Argentique » va être bien reçu pour que les gens soient, par la suite, réceptifs à un format plus exhaustif. J’ai déjà des idées et des prods pour le suivant, mais j’ai besoin de temps et de me vider la tête pour ne pas être trop influencé par ce que je viens de produire.

Tu es originaire de Lyon. Penses-tu que la ville va simplanter dans le paysage du rap français ? 

C’est une ville avec beaucoup de potentiel et qui va faire parler d’elle. Les styles y sont très divers, à l’image du rap qui se démocratise en France.

Qui suis-tu de près à Lyon ?

Je pense d’abord à Arsaphe, avec qui j’étais en studio tout à l’heure. C’est un artiste très polyvalent. J’ai aussi un pote qui s’appelle Squall-p. C’est lui qui m’a fait commencer le son. 

Y-a-t-il des artistes dont tu te sens proche sur la scène rap actuelle ? 

Captain Roshi me donne beaucoup de force parce que l’on se connaît depuis l’époque de Soundcloud. J’aimerais beaucoup faire du son avec lui à l’avenir. Même chose pour Squidji, avec qui j’avais déjà collaboré il y a trois ans.

Tu disais ne pas souhaiter vivre de ta musique. Avec lengouement que tu perçois en ce moment autour de toi, est-ce toujours d’actualité ? 

Cet engouement m’a fait réfléchir. Je me rends compte que les gens m’écoutent. Si je peux en vivre un jour, ce sera incroyable. Aujourd’hui, je suis en quatrième année d’école d’ingénieur agroalimentaire à Lyon. Je vais aller au bout de mes études pour sécuriser mes arrières, mais si des opportunités s’offrent à moi, je n’hésiterai sûrement pas. 

L’EP « Argentique » de 6osy est disponible sur toutes les plateformes.

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Entretiens Rencontres

C.Cole de chez Fanzine : « Hatik qui reprend Diam’s, ça m’a mis une claque »

Dans un décor rétro qui respire la simplicité, le guitariste Waxx vibre au rythme de son nouveau programme : Fanzine. Avec des invités rap de tous genres, d’Oxmo Puccino, à Hatik, en passant par 7 Jaws, Lujipeka ou Medine, l’émission d’une vingtaine de minutes propose aux artistes de reprendre trois morceaux de leur choix et réinvente des classiques du rap, de la pop et du rock, sur des productions inédites. Avec C.Cole, le beatmaker de l’émission ayant travaillé pour Georgio, LEJ ou Ben l’Oncle Soul, Mosaïque vous emmène dans les coulisses de l’émission.

Un savant mélange des styles

31 émissions, 31 invités. Fanzine vient de conclure sa première saison dans son studio coloré. Des rappeurs, mais aussi de nombreux artistes de la scène pop avec Bilal Hassani, Louane ou Camélia Jordana. « Nous avons de la chance d’avoir une nouvelle génération d’artistes très ouverte. Les codes disparaissent peu à peu. Et justement, moins la musique est codifiée, plus elle est riche. Grâce à l’émission, il y a des rockeurs qui viennent me dire qu’ils apprécient enfin le rap ! », nous confie C.Cole, le producteur aux platines, juste derrière le guitariste Waxx, dans le rôle de l’animateur.

Chaque épisode propose quatre reprises avec comme thème : « Le morceau qui a changé ta carrière » ou « Le morceau qui t’a fait aimer la musique ». Les invités ont le choix et les réponses sont parfois étonnantes. C.Cole raconte : « Lorsque l’on contacte les artistes et qu’ils nous envoient les sons qu’ils veulent reprendre, je prends toujours une claque. C’est une grosse surprise à chaque fois. On se dit toujours que l’on va s’éclater à détourner la musique originale. Par exemple, je ne m’attendais pas du tout à ce que Chilla nous propose Amy Winehouse. »

Briser les barrières musicales, mélanger les genres, redéfinir les codes. Fanzine met la musique au cœur de l’échange et du rapport à l’artiste dans une ambiance chaleureuse. Quelques heures avant le tournage, C.Cole et Waxx font écouter les instrumentales sur lesquelles les artistes vont devoir poser. Un moment fort pour C.Cole : « C’est toujours un peu stressant. Généralement, ils sont satisfaits, mais ça représente une vraie prise de risque pour eux. »

Les artistes réalisent souvent les morceaux en une seule prise, de manière très spontanée, malgré le fait qu’ils sortent complètement de leur zone de confort.

– C.Cole

Certains, comme Médine, ont même été bousculés par la proposition : « Il trouvait ça trop chelou au départ et il ne se sentait pas de poser sur notre arrangement de Bande organisée. Après lui avoir bien expliqué le délire en studio, il était chaud. Finalement, le rendu live était vraiment top. » Le naturel des invités est l’un des ingrédients de la réussite du programme : « Les artistes réalisent souvent les morceaux en une seule prise, de manière très spontanée, malgré le fait qu’ils sortent complètement de leur zone de confort. C’est une vraie prouesse pour moi. »

L’occasion d’apprécier des croisements générationnels inédits. En témoigne la reprise détonnante du morceau RR 9.1 de Koba LaD par Oxmo Puccino. « Quand j’ai vu Oxmo en studio analyser le flow de Koba, qui est plus technique qu’on ne le pense, j’étais fou. On peut dire que la boucle est bouclée », se souvient le beatmaker.

Chez Fanzine, Lujipeka rend hommage à Michel Berger, 7 Jaws surprend sur les Red Hot Chili Peppers et Médine s’amuse sur Bande Organisée. En énumérant les crossovers, C.Cole avoue sa préférence pour la reprise de Nirvana de Sopico et la prestation d’Hatik sur Petite banlieusarde de Diam’s qui demeure l’une des plus remarquées de la chaîne : « Sa performance m’a mis une grosse claque en studio. »

Le tournant 2021

Avec plus de dix millions de vues cumulées sur YouTube, l’émission est un franc succès et Fanzine croule sous les demandes des maisons de disques. Pourtant, Waxx et C.Cole gardent la main et choisissent les artistes en fonction de leurs affinités musicales, tout en veillant à rester éclectique pour se renouveler.

Cette année, le duo veut aller plus loin. « Nous travaillons sur un album qui réunira les artistes passés chez nous, mais je ne peux pas en dire plus ! Beaucoup nous réclament les morceaux des émissions en streaming et nous bossons dessus, même si pour le moment les droits d’auteur compliquent tout. Nous aimerions aussi créer un festival Fanzine… », explique C.Cole. Avec l’américain Cole Bennet et sa société de production : Lyrical Lemonade (Lil Xan, Juice WRLD) comme modèle, Fanzine veut s’exporter.

Concernant l’année à venir, le beatmaker conclut : « Nous allons continuer à casser les barrières. Nous repartons pour une deuxième saison avec de nouveaux artistes et nous développons la nouvelle capsule « Cycle » pour clipper une session live d’un titre avec un artiste. Nous avons la chance d’avoir une scène musicale prête à se réinventer. »

Les épisodes de Fanzine sont à retrouver en intégralité sur la chaîne YouTube de Waxx.

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Entretiens Rencontres

Jean Morel : « Grünt Radio veut recréer l’ambiance radio-pirate »

Grünt ? Personne n’a jamais vraiment su d’où venait ce mot. Un concept insaisissable, sans frontières. Près de dix ans après sa création, même son fondateur peine à en définir la ligne éditoriale. Pourtant, force est de constater qu’avec le temps ce média parisien, né de l’ennui d’une bande d’amis fans de rap, est devenu l’une des références de la culture hip-hop. Des freestyles d’anthologie, des entretiens poignants de sincérité, une série documentaire déroutante à la rencontre du rap africain, la créativité de Grünt est sans limite. Dernière création de cette pépinière culturelle : Grünt Radio. Une radio de poche aux grandes ambitions. À l’occasion de sa sortie, nous avons pu échanger avec Jean Morel, tête pensante de ce collectif d’esprits libres. 

Un peu plus d’un mois après le lancement de Grünt Radio, comment vas-tu ? 

Je vais hyper bien. Je me suis décapsulé une petite bière pour fêter ça (Il ouvre sa bière, NDLR). Nous ne nous attendions pas à de tels retours. Nous avons eu beaucoup de téléchargements, plus que ce qu’on imaginait, et de gens qui écoutent la radio en simultané. Et surtout, nous avons de nombreux retours sur les découvertes que font nos auditeurs. Avec notre méthode de consommation de musique en ligne aujourd’hui, nous avons oublié qu’il était possible de découvrir des artistes par hasard. Les algorithmes fonctionnent de telle sorte que l’on écoute toujours les mêmes sons. Ce que j’aime avec la radio, c’est ce côté « accident ». Le hasard qui te fait tomber sur un nouveau morceau que tu vas peut-être apprécier.

Les morceaux diffusés à l’antenne sont des playlists faites par vos soins. Comment avez-vous pensé votre grille des programmes ? 

Nous l’avons imaginée comme une adéquation entre l’humeur d’un moment et la musique. Par exemple, le samedi et dimanche matin, pour moi c’est le moment où les parents font le ménage avec du funk ou alors un lendemain de gueule de bois où tu es content d’écouter la voix d’Etta James et de la soul. Nous avons appelé ces deux tranches : « Sunday & Saturday services » en référence à Kanye West.

Le dimanche soir, c’est un moment où chacun est chez soi et généralement, tu ne fais pas grand chose. Tu déprimes juste en pensant à la reprise du lendemain. J’aime ces créneaux-là, qui sont des temps de deeping pour végéter. Sur cette tranche horaire, il n’y a que du rap des années 90, français ou américain. Du old school parce qu’il y a beaucoup de jeunes qui nous écoutent et c’est le moment de réviser ses classiques. Ça colle au dimanche soir : tu fais tes devoirs quoi (rires).

Dans une logique commerciale, tu es obligé de jouer des morceaux qui font venir les auditeurs. Nous sommes dans la démarche inverse. Nous jouons les musiques que nous aimons en espérant attirer. 

Jean Morel

Comment passer sur Grünt Radio ? 

Il faut que le morceau nous plaise. C’est aussi simple que ça. En fait, il n’y a pas de critères. Nous nous sommes affranchis de toutes les contraintes d’une programmation de radio classique qui émet sur les ondes FM. Ces radios doivent prendre en compte les golds. Ces musiques sont diffusées pour que les gens restent, après une publicité notamment. Sur Grünt, il n’y a pas de publicité donc peu importe. Et surtout, cette radio n’a pas vocation à faire de l’audience. S’il y a un gamin, inconnu au bataillon, qui fait un morceau que nous aimons, il passera à l’antenne. Dans une logique commerciale, tu es obligé de jouer des morceaux qui font venir les auditeurs. Nous sommes dans la démarche inverse. Nous jouons les musiques que nous aimons en espérant attirer.

Au-delà de la musique, Grünt Radio va aussi accueillir des émissions ?

À partir de février, nous allons lancer tout un panel de podcasts. L’un d’entre eux est animé par Simon Maisonobe. Il s’appelle « Révolution.s ». Il va interroger des chercheurs, des musiciens, des universitaires sur leur rapport à la révolution. Une révolution qui peut être musicale, esthétique, politique ou encore sociale. Le premier épisode s’intéresse aux musiques de lutte avec le rappeur Rocé. Pour ma part, je vais animer le podcast « Producers » qui se concentre sur la production au sens large, parce que c’est l’une des notions les plus floues qui existent. Nous avons tendance à ranger tout et n’importe quoi derrière le terme de producteur.

Un autre format podcast qui arrive s’appelle « Vulgate ». Je vais le co-animer avec Sam Tiba : un ami producteur qui est aussi un incroyable musicien (membre de Club Cheval et producteur pour Zola, NDLR). L’objectif sera d’ouvrir des débats sur la musique de manière générale : « Peut-on encore innover dans le rap ? », « Pourquoi la musique japonaise est-elle plus aiguë ? » ou bien « Quel est l’impact de la musique médiévale dans la pop moderne ? ». Le genre de questions super nerd et super geek. Il y aura six auditeurs, mais nous allons nous faire plaisir (rires). 

Il y a beaucoup d’autres formats qui arrivent. Il y aura aussi des cartes blanches d’artistes que nous apprécions particulièrement. Il est très probable que Krisy nous fasse une émission. 

Quelle place donnez-vous au direct sur Grünt Radio ? 

Tout l’intérêt de cette radio, c’est justement qu’elle permet la prise de direct. J’ai fait beaucoup de radio live quand je travaillais à Radio Nova. Grünt Radio veut recréer cette ambiance radio-pirate, cette radio-accident, avec des prises d’antenne sauvages. Il y en a eu une le soir du lancement avec pleins d’artistes, une autre avec LMB. Par moments, il y a des surprises d’antenne qui peuvent être annoncées… ou pas. Quand nous sommes bourrés la nuit, nous faisons souvent des conneries. (rires)

Ce n’est pas parce que les gens écoutent du rap qu’ils sont moins curieux que les autres. 

Comment définirais-tu l’identité de Grünt ? 

Avec cette phrase-là : « Un peu de tout, mais en mieux ». Grünt ne veut pas se mettre de barrières. Toute l’équipe a quitté ses jobs respectifs. C’est un vrai pari. Nous nous donnons deux ans pour le faire. Mais pour réussir, il faut que ce soit sans se brider ni se priver. Notre objectif n’est pas de faire de l’argent. Dans la programmation des prochains Grünt d’Or, certains fans de rap risquent d’être déroutés. C’est ça qu’on cherche aussi. Réussir à amener un public rap à découvrir d’autres choses. Ce n’est pas parce que les gens écoutent du rap qu’ils sont moins curieux que les autres.

Pendant le confinement, Grünt était tous les jours en live sur YouTube avec l’émission « Grünt Confinement ». Il pouvait y avoir à la fois un politicien, un historien ou un rappeur. Pourquoi ce choix ?

Nous sommes dans une période historique, au-delà du Covid-19. Comme le dit Ärsenik : « Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? ». C’est un peu pareil pour nous. Un média ne peut pas ne pas prendre position. Quand des chaînes d’informations comme CNews, qui sont clairement « fachos land », se retrouvent à faire de l’audience. C’est nécessaire pour un média comme nous de se positionner et de dire : « Nous sommes un média de gauche. » Nous voulons le dire haut et fort. Ce n’est plus possible de laisser parler les Zemmour qui sont présents partout. Avec un média indépendant, nous sommes libres d’exprimer ce qui nous plaît. De la même manière que des gens vont s’intéresser à d’autres sons en nous écoutant, il est important que la musique amène à d’autres sujets. Je pense qu’il y a un devoir médiatique dans l’époque actuelle de représenter les voix que l’on n’entend pas. 

Vous proposez du contenu qui sort de l’ordinaire dans vos documentaires, concerts live, freestyles… Quelles sont vos inspirations ? 

Nos inspirations, ce sont les artistes. Nos documentaires réalisés en Afrique partent d’un constat simple : la scène rap nous faisait chier à l’époque. Il n’y avait personne qui innovait en France. Comment est-ce que c’est possible que Drake fasse des featurings avec Wizkid, un artiste du Nigeria, alors qu’il est Canadien ? Nous sommes tellement arriérés que nous ne sommes pas capables de nous intéresser à une musique faite par des gens qui parlent français. C’est insupportable. La musique de demain vient de là-bas. Abidjan c’est le nouveau Los Angeles.

Peut-être que le public mettra sept ans à se rendre compte que la musique d’Abidjan est incroyable. Si personne n’en parle, il ne se passe rien. Je trouve qu’il y a beaucoup trop de médias qui se regardent les uns les autres et qui se reniflent le cul avant de faire les choses. Pourtant, « il suffit de le faire » comme dirait un certain Ichon. 

Neuf ans plus tard, quel regard portes-tu sur vos débuts ? On se souvient notamment du premier freestyle Grünt avec Nekfeu, Lomepal, Keroué et James Legalize. 

Nous étions dépassés par ce que nous étions en train de filmer. Il y avait juste une envie de le faire. De commencer et d’essayer de tourner quelque chose et puis c’est devenu ce que c’est devenu. Je répète à chaque fois qu’un média doit se mettre au service de ses artistes. Ce qui est incroyable, c’est qu’ils nous ont fait confiance tout de suite. Nous leur devons tout. Nous avions juste allumé des micros et des caméras. C’est ici le sens premier d’un média : faire le lien entre un public et des artistes. Trouver une ligne éditoriale et faire de l’audience n’est pas l’essentiel. La recherche de chiffres est devenue le cancer de ce qui se fait médiatiquement. Cela n’est pas grave si tu ne fais que cinq vues. Si c’était suffisamment intéressant pour être enregistré, alors il y aura forcément un public. Et si ces cinq personnes sont suffisamment intéressées, elles le garderont en elles.

Pour lancer Grünt Radio, tu as quitté Radio Nova avec qui tu as travaillé pendant de nombreuses années. Quel souvenir en gardes-tu ? 

C’est là que j’ai appris à me professionnaliser. C’est un état d’esprit. C’est une maison qui me sera toujours extrêmement chère. J’y ai corrigé mes propres erreurs. Entre mes premières interviews d’il y a dix ans et celles d’après Radio Nova, ce n’est plus la même personne. C’est comme un grand centre de formation. Maintenant, je rêve que Grünt devienne la même chose. J’espère pouvoir un jour former des gens.

La philosophie Grünt prouve-t-elle qu’il est possible de faire les choses par soi-même ?

C’est incroyablement compliqué dans le contexte de crise que l’on traverse. Mais c’est l’idée. Il y a cette phase d’Orelsan sur son dernier album : « Dire j’ai pas de contact c’est un truc de victime. Pour faire un film, faut juste trouver un truc qui filme » (Notes pour trop tard). Des outils existent avec lesquels il est possible de réaliser beaucoup de choses. Je ne dis pas que c’est simple. C’est compliqué de se motiver, de se mobiliser. Mais la réponse est dans la question. À mes 17 ans, j’écrivais tous les jours sur la musique. C’était lu par vingt personnes. Mais ce qui compte, une fois de plus, ce n’est pas l’audience. Fais-le pour toi ! Fais-le pour l’artiste ! Et ensuite on verra. Tu te rends compte que tu as parlé de musique avec quelqu’un ? Quel luxe ! Quel bonheur ! Est-ce qu’on a vraiment besoin de plus dans la vie en fait ? 

Grünt Radio, à télécharger juste ici.

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Entretiens Rencontres

Jeune Arab : « J’ai voulu déconstruire la figure du héros »

À 25 ans, Jeune Arab dévoile son troisième EP : « Shane ». Un projet sombre et éclectique de six titres dans lequel le rappeur stéphanois continue de se dévoiler peu à peu à son public. Entretien avec une figure discrète d’une nouvelle vague musicale dans le rap français.

Pourquoi as-tu choisi d’intituler ce projet « Shane » ?

C’est le nom d’un personnage de la série « The Walking Dead » qui m’a inspiré. C’est l’anti-héros de la série. Tout le monde met à l’honneur les héros et j’ai voulu déconstruire cette idée. Dans la série, Shane est un pourri mais il a tout le temps les bonnes idées. Le dernier titre de l’EP y fait également référence.

L’anti-héros, c’est une figure que tu as voulu développer dans ton EP ?  

Tout à fait. C’est une partie de moi. La partie la plus sombre est incarnée par Shane. J’ai l’impression que c’est aussi la période qui est comme ça. Un épisode sombre, noir, où nos valeurs sont bousculées. Plus tu fais du sale, plus tu seras adulé. 

L’image du miroir revient souvent dans tes visuels. Qu’est-ce que ça représente pour toi ?

Le miroir, c’est un élément qui permet l’introspection. Je l’avais déjà exploité dans le clip de Sahara ou de La pluie. J’aime jouer avec les reflets. L’être multiple. Cela rappelle aussi que l’image que tu renvoies aux autres n’est pas toujours celle que tu incarnes réellement.

Le titre du morceau Soleil d’argent illustre d’ailleurs un paradoxe. Pourquoi ce titre ?

J’allais au travail en bus et l’arrêt où je suis descendu s’appelait Soleil d’or. J’ai trouvé l’expression très belle, cela m’a inspiré et j’ai voulu jouer sur la contradiction du titre qui rapproche une couleur froide à la chaleur du soleil. Il fait aussi référence à la dualité du bien et du mal dont je parle dans l’EP.

Comment as-tu préparé ce projet ?

Je l’ai réalisé pendant le premier confinement. Avec mon beatmaker Juja, nous avons fait vingt à vingt-cinq sons. Nous nous sommes rencontrés dans une salle de concert à Toulouse. Nous étions complètement khabat (rires). Une semaine après, il m’a envoyé un pack de prods et depuis nous travaillons ensemble. Pour cet EP, j’ai voulu garder une couleur cohérente avec ces six titres. J’ai essayé de créer une ambiance automnale.

Pourquoi garder un format court ?

Par rapport à l’exposition que j’ai, je ne me voyais pas envoyer plus de morceaux sur un projet. Je ne trouve pas ça intéressant. Mais je suis pressé de pouvoir me mettre sur un format plus long quand j’aurai avancé dans ma carrière.

Sur le projet, tu évoques Nirvana, Serge Gainsbourg ou encore NTM. De quoi t’inspires-tu ?

En rap français, je dirais PNL et SCH. Quand je les écoute, j’essaye de comprendre comment ils ont travaillé leurs ambiances. Ils ont développé quelque chose qui n’existait pas avant eux. Sans oublier Serge Gainsbourg pour la licence poétique. J’ai aussi écouté énormément de rock. Je m’en inspire quand j’essaye de faire partir ma voix. En ce moment, j’écoute aussi « BLO II » de 13 Block et « 3 » de Triplego. 

Sur cet EP, tu pousses aussi beaucoup plus ta voix.

Tout à fait. Je me suis senti plus à l’aise pour chanter et toucher à l’auto-tune. J’ai aussi tenté de nouvelle choses musicalement. Juja m’a proposé des prods avec de nouvelles sonorités que j’ai envie de continuer d’explorer. Notamment sur Nineties Child, qui rappelle une ambiance club années 80.

As-tu peur de devoir renoncer à ton côté instinctif en te professionnalisant ?

Je pense vraiment que la musique doit rester instinctive. On me demande déjà de réfléchir de plus en plus. C’est une réalité que je préfère éviter. Mais les attentes qui grandissent autour de moi provoquent cette situation logiquement. C’est à moi d’entretenir mon inspiration : en lisant des livres, en écoutant du son…

Qu’est-ce que tu lis ?

Dernièrement, j’ai beaucoup aimé « Le Double » de Dostoïevski. Il s’inscrit d’ailleurs dans l’univers du projet. Il raconte l’histoire d’un héros qui rencontre son double. On ne sait jamais s’il est fou ou lucide. J’ai trouvé cela très fort. 

Pourquoi as-tu choisi Jeune Arab comme nom de scène ? 

À l’époque où j’ai trouvé le nom, il y avait une grosse influence américaine. Et bien sûr, il y a un aspect communautaire et provocateur. Je sais qu’en France, ça va déranger. Ça m’a déjà fermé quelques portes. Quand je suis passé sur le Mouv’, ça avait surpris.

Je peux comprendre mais c’est aussi pour ça que je l’ai choisi. D’ailleurs, je préfère ne pas dévoiler mes origines. Je trouve que c’est un gros problème de notre communauté. Tunisiens, Marocains, Algériens… Nous sommes trop nombreux à nous faire la guerre entre nous. Je suis contre ça et j’aime avoir un nom rassembleur.

Envisages-tu de faire de la scène ?

Avant l’arrivée de l’épidémie, nous étions en train de travailler à fond là-dessus. Je devais faire la première partie de DA Uzi à Toulouse, mais j’avais refusé parce que je n’étais pas encore prêt. Je n’avais pas encore de backeur et je n’avais pas envie de me précipiter. Je le serai pour l’année prochaine !

As-tu d’autres projet en route ?

Avec tous les sons que j’ai stocké pendant le confinement, je vais sortir un autre projet dans pas longtemps. En mars, je l’espère. Je pense que ce sera un six ou huit titres. Le prochain sera beaucoup plus lumineux. 

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Bambino : « Dans l’erreur se glisse de la magie »

Après avoir collaboré avec des artistes de variété ou du rap français, Bambino lance son premier EP, « Enfant difficile ». Un disque sorti le 20 novembre où la tristesse et l’euphorie se bagarrent. Entretien plein de mélancolie avec l’artiste au sourire infatigable. 

Comment es-tu venu à la musique ?

J’étais au conservatoire quand j’étais petit. À 11 ans, j’avais un copain de l’école de musique qui m’a proposé d’enregistrer dans le studio de son père. C’était magique et je prends conscience d’à quel point je kiffe l’ambiance et le travail en studio. Progressivement, j’ai rencontré des musiciens extraordinaires qui n’avaient pas forcément les mêmes goûts musicaux que moi. Ils n’avaient pas non plus la même oreille. Comme je suis quelqu’un d’assez curieux, je n’étais pas réfractaire à toutes les nouveautés qu’on me proposait. Je me suis ouvert à de nouvelles sonorités musicales qui nourrissent cet EP. 

Qu’est ce qui a motivé la sortie de ce premier projet ? 

Cela fait plusieurs années que je suis dans le son. J’ai collaboré avec pas mal d’artistes qu’ils soient urbains comme Hayce Lemsi ou de variété comme Kendji Girac ou Matt Pokora. Je produisais un peu pour les autres et j’avais envie de montrer ce que je savais faire. Exposer mon propre univers artistique. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’aucun feat ne figure sur l’EP. Il fallait que je montre un peu à quoi ressemblait ma musique avant de me pencher sur des collaborations. Mais pour revenir sur la manière de construire cet EP… En fait, je suis quelqu’un d’hyper instinctif, j’ai une manière de travailler très rapide et instantanée. J’agis sans avoir une idée précise de là où je veux aller ou une référence en tête.

As-tu pensé la cohérence du projet « Enfant difficile »

En réalité, je trouve que dès que tu es dans la réflexion, tu doutes et tu perds de la fluidité. On n’a pas le temps de douter. La spontanéité est essentielle à la création, et même dans l’erreur se glissent des choses magiques. Souvent, on réclame aux rappeurs de la cohérence dans leurs albums. Mais si tu es honnête avec toi-même, tu n’as pas besoin de la rechercher. Elle s’impose naturellement. Les thèmes qui t’obsèdent vont revenir au fil de la tracklist. Chaque titre sera cohérent avec le précédent puisqu’il reflétera qui tu es, avec tes complexités et tes contradictions. 

« Je n’ai jamais écrit un morceau, en vérité ! »

Bambino

En combien de temps s’est construit le projet ?

Les sons dormaient depuis pas mal de temps dans l’ordinateur de mon main-produceur, Ben, avec qui j’ai grandi. Des ébauches existaient. Quand j’ai signé chez Local, mon label, en janvier, je me suis mis dessus. Je les ai terminées au fur et à mesure. Le projet a été bouclé en moins d’un mois environ. 

Quelle est ta méthode d’écriture ?

Je n’ai jamais écrit un morceau, en vérité. Je m’enferme dans ma cabine et je fais ma topline. J’écris phrase par phrase en me calant sur le rythme. Je n’aime pas écrire sur une feuille ou sur le bloc-notes de mon téléphone. D’ailleurs, je ne possède aucun texte dedans. Ce n’est qu’une fois que j’ai enregistré les morceaux que je recopie les paroles. C’est un peu long d’ailleurs. (rires)

J’ai collaboré avec pas mal d’artistes qui bossaient comme ça. Et je sais que Jay-Z ou Lil Wayne composent beaucoup de cette façon. Ils font tourner des phrases et des sonorités et le morceau se construit petit à petit. Une fois que le bébé est né, je corrige un mot ou un autre en réécoutant. C’est un peu comme un peintre qui balance pleins de couleurs sur sa toile et affine son tableau à la fin. Le titre 365 a lui aussi été ecrit de cette façon.

Quels sont les artistes qui t’ont influencé ?

Quand j’étais gamin, j’écoutais Mice David, Michael Jackson, Booba ou Bill Withers. Je suis vraiment quelqu’un qui kiffe autant la bossa nova que du jazz à la Bobby Mc Ferrin. Désormais, j’écoute moins de musique. Quand je sors du studio, j’en ressens moins le désir. J’aime bien la phrase de Sting qui dit : « Parfois, la meilleure musique est le silence. »

Toi l’instinctif, que penses-tu de l’évolution de l’industrie de la musique qui permet à un artiste de ne plus être dépendant de dates de sortie ou de moyens lourds de production ? 

Je suis hyper sensible à cette dynamique de partager un son le plus vite possible. C’est magique de pouvoir être vite au contact du public pour savoir si le morceau plaît. Dans ce sens, je trouve que Jul est le miroir parfait de l’évolution des moyens de consommation. Je me reconnais dans son côté instinctif. Quand il veut partager un son, il le balance. Sa musique est folle. Ça pue le sud. Et il dit des vrais trucs, contrairement à ce que certains peuvent en dire !

« Je suis un peu un clown triste »

Bambino

Quelles sont tes ambitions pour la suite ?

Mon rêve ultime est d’acheter une maison pour tous les membres de ma famille. 

Et musicalement ? 

Tout simplement, ça va kékra ! (rires) Mon ambition est de faire passer, à travers ma musique, des bons moments aux gens. Je ne promeus pas la violence. Mon but est de faire naître des sourires. Comme tous ceux qui tentent d’apporter un peu de gaieté autour d’eux. Je suis un peu clown triste.

D’où vient cette mélancolie ?

Quand j’étais petit, ma famille déménageait beaucoup. Je n’ai pas foncièrement gardé d’amis d’enfance. Même si elle est remplie de moments tristes, je trouve que c’est la période la plus fascinante de l’existence. Tu poses un regard qui rend les choses plus belles. Je suis très nostalgique de cette époque. Tous ces bruits et ces odeurs de cour d’école, je ne les retrouvais plus. D’ailleurs, quand tu échanges avec une personne âgée, elle te parle le plus souvent de son enfance. Le plus triste est peut-être de perdre cette insouciance. 

L’as-tu perdu ? 

J’essaie de garder mon âme d’enfant, mais quand tu observes ce qu’il se passe dans le monde, tu perds cette vision enfantine. Quand tu sors en bas de ton bâtiment et que tu vois des enfants abandonnés dehors parce que c’est trop petit chez eux, que tu vois leurs parents dépassés, quand tu observes les difficultés dans les quartiers… Chaque gouvernement recouvre les problématiques avec du sable pour qu’on ne voit plus la merde, mais la misère est là. Et le pire étant que toi, tu ne peux pas aider tout le monde !

Avant d’aider les autres, il faut déjà s’aider soi-même. Tu es obligé de laisser des gens derrière toi. Demain, si tu te noies et que tu veux espérer sauver la personne à tes côtés, il faut d’abord monter sur le bateau pour espérer lui tendre la main. C’est terrible !

Si les gens qui ont une vie meilleure faisaient un pas vers ceux qui ont une existence plus difficile, il n’y aurait pas autant de misère. Mais quand tu n’as pas vécu dans une cité, c’est très compliqué de se représenter la réalité. Demain, si mes gosses grandissent dans le 7e ou le 16e arrondissement à Paris, auront-ils conscience d’aller aider ne serait-ce qu’une famille à Saint-Denis ? J’espère ! C’est un peu utopiste, mais ça fait parfois du bien de l’être.

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Ryan Koffi : « Je suis créatif quand la musique me touche »

Après avoir affûté ses compositions aux côtés de Disiz, Ryan Koffi travaille désormais main dans la main avec le rappeur Luidji dont il vient de produire l’EP « Boscolo Exedra », sorti le 23 octobre 2020. Jeune messin (Metz) de 21 ans, il se distingue comme une figure prometteuse de la production musicale française. Rencontre avec un créatif mélancolique.

Tu es content des retours de l’EP ?

Je ne sais pas comment en être plus satisfait. Nous avons visé dans le mille, les retours dépassent nos attentes. Ce qui est cool avec notre musique, c’est que nous n’avons pas forcément besoin de communiquer sur le fait que cela soit une suite logique avec « Tristesse business : saison 1 ». Le public est très réceptif.

Il y a 5 titres sur l’EP. Pourquoi as-tu insisté pour que Némir soit présent ? Il devait à l’origine poser sur le morceau Manège, mais il est finalement crédité sur Mauvaise nouvelle.

Il faut savoir que j’ai composé cette prod il y a longtemps. Elle date de 2018 et elle était à l’origine pour Booba. J’avais un ami qui avait un placement pour lui, il m’a envoyé la mélodie et j’y ai ajouté des drums, mais elle n’a finalement pas plue. Depuis, je l’ai reprise complètement et je l’ai proposé à Luidji. Nous avions une idée de topline depuis plus d’un an. Elle était jolie mais nous ne savions pas qui allait la chanter.

Lorsque je l’ai ressortie pour l’EP, Luidji a posé lui-même l’air. Je trouvais ça beau, mais j’étais convaincu qu’une autre voix pourrait être plus intéressante. Nous avons réfléchi et le nom de Némir est arrivé comme un bon compromis. Il a une voix très atypique, comme un instrument de musique. Il a aimé le morceau tout de suite, mais il a mis beaucoup de temps avant d’arriver en studio pour nous expliquer que ce n’était pas ses tonalités. J’ai beaucoup insisté, mais il ne l’a jamais faite. Je lui ai donc fait posé des voix un peu partout et j’ai gardé celle sur Mauvaise Nouvelle. Sur Manège, j’ai fais appel à Astrønne pour accompagner Luidji.

Je trouve incroyable de pouvoir être reconnu de la sorte. Ce n’est pas le cas de tous les producteurs. Certains évoquent presque l’EP comme un projet commun.

Ryan Koffi

Tu sens une différence d’engouement autour de toi ?

Complètement. C’était déjà énorme ce qui se passait pour le premier album, mais c’était surtout étalé sur un an. Il y avait de nouvelles personnes qui nous découvraient tout les jours. Cet EP, c’est une confirmation. Nous étions attendus. Il y a eu des changements bêtes mais qui sont tout de même significatifs, comme le fait que Luidji se soit retrouvé en Top Tweet pour la première fois de sa vie par exemple, ou le fait qu’il arrive dans le Top Album. Ce n’est pas ce qu’on vise, mais c’est satisfaisant. La courte durée du projet a aussi rendu l’écoute plus facile pour ceux qui ne nous connaissaient pas encore. 

Vis-à-vis de moi, je trouve incroyable de pouvoir être reconnu de la sorte. Ce n’est pas le cas de tous les producteurs. Mon nom revient beaucoup, certains l’évoquent presque comme un projet commun et j’en suis très étonné.

Depuis quelques années, la place donnée aux producteurs et aux compositeurs est plus importante. As-tu aussi cette impression de reconnaissance nouvelle ?

Je crois que oui. Des médias comme Mouv’ font très bien ce travail de déconstruire des prods pour mettre en avant notre travail. Je pense aussi que le public français n’est pas encore très sensible à cela. Avant, je le voyais comme un problème, mais plus aujourd’hui. C’est une différence culturelle avec un public comme celui des Etats-Unis qui est très curieux sur le sujet. Alors qu’en France, qui a produit le hit Jolie Nana d’Aya Nakamura ? Peu le savent. C’est aussi pour cela que je suis content de travailler avec Luidji. J’ai une reconnaissance importante. J’ai aussi l’impression que de plus en plus de rappeurs s’affichent avec un beatmaker identifié. Laylow et Dioscures, Damso et Prinzly… Il y a de plus en plus de cohésion et on commence à le sentir.

Ta proximité avec Luidji que l’on observe notamment sur les vidéos des coulisses de l’EP de Palace Mafia, c’est quelque chose dont tu as besoin pour être à l’aise dans le processus de création du projet ?

Tout à fait. Je trouve cela nécessaire. Je me sens plus à ma place quand je travaille de cette façon, plutôt que d’envoyer des prods à distance à quelqu’un qui me recontactera seulement pour me faire écouter le morceau, peu importe mon avis. Je préfère être impliqué à 100 %, même si c’est seulement sur un titre. Aujourd’hui, j’ai une place importante aux côtés de Luidji et c’est super cool ! 

Lorsque j’ai rencontré Luidji, nous étions en train de prendre le même chemin artistique. Sa musique, c’est exactement ce que j’aime faire et je ne l’ai pas trouvé ailleurs en France.

Ryan Koffi

Tu as découvert Ludiji avec son morceau Marie-Jeanne. C’est une prod qui n’est pas de toi, mais pourtant tu as réussi à coller à cette musicalité en le rejoignant. Cela a-t-il nécessité une adaptation de ta part ou tu avais déjà ce style en toi ?

Lorsque j’ai rencontré Luidji, nous étions en train de prendre le même chemin artistique. Nous étions dans la même optique et nous nous sommes compris directement. Sa musique, c’est exactement ce que j’aime faire et je ne l’ai pas trouvé ailleurs en France. Une couleur unique et mélancolique.

Sur Instagram, un abonné t’avais demandé : « Comment fais-tu d’aussi belles mélodies », et tu lui avais répondu : « Je suis triste ». C’est dans la mélancolie que tu puises ton inspiration ? Tu as d’ailleurs une composition à toi que tu as nommé Ivre de tristesse.

Je pense que je suis de nature triste. Je vis très bien avec et je ne sais pas comment l’expliquer. Je me rappelle même du premier morceau sur lequel j’ai pleuré : Change, de Tupac. Pour que je vibre, il faut que la musique me touche et c’est comme ça que je suis le plus créatif.

Tu es quelqu’un de très énergique. Est-ce aussi un caractère que tu utilises pour créer ?

Pas vraiment. Je pense que ça s’entendrait. D’ailleurs, en grandissant, je me rends compte que cette énergie est fausse. Elle vient camoufler autre chose. Tout le monde pense que je fais le con tout le temps, mais pas du tout (rires). !

Lorsque je bossais pour Disiz et Luidji en même temps, je me suis rendu compte que je prenais beaucoup plus de plaisir avec Luidji en studio.

Ryan Koffi

De quoi est-ce que tu t’inspires ?

Kanye West, Slum Village, Outkast, Michael Jackson… Mais ce sont les sonorités de Drake qui m’ont donné envie de faire des prods et notamment le morceau Fear. Je pense aussi à Noah James Shebib, aka 40, qui produisait pour lui à l’époque.

J’écoutais peu de rap français. C’est Disiz La peste qui m’a donné envie de m’y mettre avec l’album « This is the end ». Il est devenu mon rappeur préféré. Je pouvais comprendre ses textes et je m’y reconnaissais. Je n’étais pas trop un mec des gros mots (rires), et il n’était pas trop trash. C’était donc un bon compromis et il m’a touché. J’ai ensuite découvert des gars comme Youssoupha, ou même Booba assez récemment.

Tu as d’ailleurs précédemment collaboré avec Disiz La Peste et tu as déjà expliqué qu’il était très affranchi dans sa méthode de travail. C’est quelque chose dont tu ne veux plus, ce rapport distancié avec l’artiste ?

À la base, je ne ressentais pas cette distance. C’était le premier artiste reconnu pour lequel je travaillais et j’étais signé sur son label. Ensuite, je me suis rendu compte que ça ne convenait plus. J’ai toujours respecté ce qu’il a fait, mais lorsque je bossais pour Disiz et Luidji en même temps, je me suis rendu compte que je prenais beaucoup plus de plaisir avec Luidji en studio, grâce à notre proximité.

Penses-tu continuer de placer ailleurs malgré tout ?

J’ai envie de collaborer avec d’autres artistes. Je n’exclus pas de retravailler un jour avec Disiz. J’ai un nouveau statut et j’ai plus d’expérience. Mon avis compte logiquement différemment auprès des artistes aujourd’hui.

Depuis combien de temps fais-tu du son ?

Depuis mes 14 ans. Je détestais l’école et j’ai arrêté tôt. Je ne sortais pas beaucoup, je ne faisais pas mes devoirs, donc je faisais de la musique tout le temps. Mon père était lui-aussi beatmaker de métier et j’ai récupéré son clavier et son ordinateur. J’ai commencé d’abord par ennui, avant de comprendre que je pouvais être créatif. J’ai rapidement progressé.

Mon rêve, c’est de faire de la musique de film. Mettre de l’émotion sur de l’image, cela me ressemble plus.

Ryan Koffi

Tu n’as jamais écrit ou rappé ?

Si (rires) ! Mon premier rapport avec la musique, ce sont les textes. J’écrivais et je rappais de mon côté. J’avais d’ailleurs sorti une sorte de freestyle. J’ai même tourné un clip à Los Angeles, mais sans me prendre au sérieux. Je sais que je pourrais bien écrire, mais je n’aime pas ma voix. Lorsque j’avais signé avec Disiz, j’avais aussi un contrat d’artiste. Il voulait que je rappe mes textes et que je fasse un EP. Mais cela ne s’est jamais fait. J’avais enregistré des choses, mais je n’ai jamais ressenti le truc.

Par contre, ça me plairait d’écrire pour d’autres. Pour Luidji je fais surtout des toplines, c’est quelqu’un qui écrit seul.

Tu as quelques instrumentales sur les plateformes. Est-ce que tu projettes d’un jour raconter ta propre histoire ?

On m’a souvent dit que ma musique était très visuelle, même s’il n’y a pas de mots. Je fais ma musique avec le cœur, quand j’en ressens vraiment le besoin. Je pense que ça vient de là. Les morceaux que j’ai sorti retranscrivent surtout des émotions que j’ai ressenties. Je vais en sortir d’autres, mais mon projet c’est surtout de faire poser des gens sur mes prods et d’articuler un projet multi-artistes.

J’y travaille et j’ai déjà les artistes que je souhaite inviter. J’imagine une tracklist assez courte avec sept ou huit titres, mais je prends mon temps. Et mon rêve, c’est de faire de la musique de film. Mettre de l’émotion sur de l’image, cela me ressemble plus.

Comment envisages-tu la suite ?

Je suis confiné chez moi, avec ma mère. Nous mangeons pleins de choses (rires). Je n’ai pas trop envie de faire de musique parce que la période ne s’y prête pas trop. J’ai beaucoup de prods de côtés et si j’ai la motivation, je me pencherais sur mon EP !

Sera-tu le chef d’orchestre de « Trsitesse Business 2 » ?

Peut-être ! J’ai hâte.

« Boscolo Exedra », produit par Ryan Koffi.