[vc_row][vc_column][vc_column_text]Le 12 juin 2020, Sonbest a dévoilé son deuxième EP « Lotus », deux ans après la sortie de « Immersion ». L’artiste étonne par un projet cohérent et unique, à l’univers bien défini. À l’image de la fleur de Lotus qui incarne le renouveau, le rappeur de 22 ans, originaire de Colmar, propose un projet à part. Rencontre avec Sonbest, fleur rare dans le paysage du rap français.
Ton projet « Lotus » est sorti la semaine dernière après deux ans de travail. Qu’est-ce qui t’as pris autant de temps ?
D’abord, je viens d’Alsace et il a fallu que je prenne le temps de bouger sur Paris. Ensuite, il me fallait rencontrer les bonnes personnes et trouver un taff. Le mixage nous a aussi pris un temps fou. Nous avons dû remixer une tonne de fois pour avoir le résultat que nous recherchions.
Je comprends pourquoi les gens disent que nous nous ressemblons avec Laylow, même au niveau de la pochette. Quand il a sorti Trinity, j’étais choqué.
Avec l’équipe, nous surveillons ce qu’il se passe dans le rap français. Nous savons surtout ce qu’il manque.
Comment vous est venu l’idée du sound design qui parcourt l’EP ?
Avec l’équipe, nous surveillons ce qu’il se passe dans le rap français. Nous savons surtout ce qu’il manque. Wise (beatmaker qui a travaillé sur deux titres de l’EP : Poison et Wow, ndlr), a proposé de mettre des transitions entre les sons pour qu’il y ait un fil directeur et que le projet puisse s’écouter d’une traite.
Tournage du clip XO. Crédit : Hoda Hoda (@h0da.h0da).
Beaucoup t’ont comparé à Laylow. C’est une de tes inspirations ?
Laylow ? Bien sûr. Je le connais depuis très longtemps et j’aime ce qu’il fait. Il m’a inspiré mais ce n’est pas dans sa direction que je vais. Je comprends pourquoi les gens disent que nous nous ressemblons, même au niveau de la pochette. Quand il a sorti « Trinity », j’étais choqué. Nous avions déjà nos idées avant qu’il sorte son projet. En plus, dans son album, il y a un son qui s’appelle Poizon, comme moi. Mais ce n’est pas grave, ça me fait plaisir qu’on me compare à lui.
De manière générale, je suis plus influencé par le rap US. Au début, j’aimais Lil Wayne, après il y a eu ASAP Rocky, ensuite Travis Scott puis Kid Cudi et Kanye West. Ils sont tous des rappeurs avec une personnalité et un univers à eux. C’est ça qui m’intéresse.
Et en rap français ?
J’ai mis du temps à me mettre au rap français. À l’ancienne, j’écoutais Guizmo. Maintenant, c’est plutôt Ichon et Laylow. J’aime le rap underground. D’ailleurs, il y a plein de rappeurs au Canada qui sont chauds mais que les parisiens ne connaissent pas encore. Je kifferais faire un featuring avec un canadien. À Paris, il y a trop de monde. C’est saturé. Les gens ont trop les yeux rivés sur la capitale.
L’objectif c’est aussi de représenter mon 68 et les gens perdus dans la campagne, comme moi. Ce serait ouf. Si certains me donnent de la lumière, j’en profiterai pour en donner à tous ceux qui en ont besoin et qui m’ont aidé.
Depuis que j’ai commencé à faire du son, j’ai voulu me démarquer et je me disais qu’il fallait que je fasse quelque chose de différent dans le rap français.
Tu veux donner une identité musicale à ta ville et ta région ?
Bien sûr, c’est le plus important. Je représente les Alsaciens et si j’en ai l’occasion, je ferai tout pour qu’ils aient un peu plus de visibilité. D’ailleurs, mon style c’est la nouvelle sauce du Grand Est. Nous avons une certain façon de rapper. Ash Kidd, par exemple, quand il rappe, il rappe Strasbourg. Ça vient de chez nous.
Tournage du clip Agonie. Crédit : Swimthedog.
Avec ce projet, il y a un univers qui se définit vraiment et qui se démarque.
Justement, avec l’équipe, nous voulons apporter quelque chose de nouveau dans le rap français. Nous sommes tous sur la même longueur d’onde : pas de limites, que ce soit au niveau du son, du visuel ou des sapes. Depuis que j’ai commencé à faire du son, j’ai voulu me démarquer et je me disais qu’il fallait que je fasse quelque chose de différent dans le rap français.
En Alsace, je n’avais pas grand chose. Malgré tout, j’ai essayé de pousser. Comme la fleur de Lotus.
Tu disais vouloir apporter quelque chose de différent au rap français. Tu penses avoir réussi avec « Lotus » ?
Je pense, oui. Mais la suite sera différente. Mon point fort, c’est ma versatilité. Plus tard, il y aura peut-être des sons rock ou house qui vont sortir. Je ne veux vraiment pas me mettre de limites. Je sais rapper sur différents styles de prods donc j’essaye de travailler ça et de l’amener au plus haut niveau. Quand je rentre dans un style, je ne le fais pas à moitié, je le fais à fond.
Pourquoi avoir choisi d’appeler l’EP « Lotus » ?
Le lotus c’est la fleur de l’espoir. Elle pousse dans les marécages et ça ne l’empêche pas d’être une belle fleur, malgré son milieu et son environnement. C’est un peu mon parcours. En Alsace, je n’avais pas grand chose. Malgré tout, j’ai essayé de pousser. Comme la fleur de Lotus.
La prédominance de la couleur bleue et le sound design de l’eau sur Agonie amène une ambiance aquatique. Est-ce que cela rejoint cet esprit là ?
Exactement. L’eau rappelle les marécages. Quand tu marches dans la boue, c’est pâteux et visqueux. Un peu comme les sables mouvants. Il faut savoir se sortir de là. C’est le fil rouge de « Lotus ».
Le seul clip qui est sorti, c’est celui du titre XO(depuis l’interview, le clip du titre Agonie est disponible, ndlr). Il a été publié sur la chaîne Youtube du Règlement Radio, pourquoi avoir choisi de le diffuser chez eux ?
Le clip était déjà tourné depuis longtemps. Il devait être posté sur ma chaîne. Mais mon manager l’a envoyé au Règlement. Ils ont kiffé et ont voulu le prendre. Au début, je n’étais pas chaud. Mais après, je me suis dit que c’était ma chance. Ça a donné de la visibilité au projet. Il y a plus de 20 000 vues, là où moi, sur ma chaîne, je n’ai même pas 100 abonnés.
Le visuel de ce clip est d’ailleurs très travaillé. C’était quoi l’idée ?
C’est le deuxième titre du projet que j’ai clippé. Le premier, c’était Agonie (disponible depuis vendredi, ndlr) avec un clip en noir et blanc et un véritable storytelling. Donc là, il nous fallait un contraste. C’est pour cela que nous avons choisi de donner une image qui brille, avec des paillettes, tourné en plan séquence.
D’ailleurs, la pochette rappelle beaucoup l’ambiance ce clip.
C’est vrai. Elle a été faite par Hoda Hoda. Je l’ai rencontré en soirée à Paris, comme Jo The Wise. Nous l’avons invité sur le tournage de XO et c’est à ce moment-là qu’il a eu l’idée de la pochette. C’est pour cela que les visuels sont très similaires et cohérents. Au départ, nous voulions que les gens puissent me reconnaître. Mais Hoda Hoda a eu d’autres idées en s’inspirant notamment d’une pochette de The Weeknd et de Trippie Redd.
L’ambiance de l’EP est très mélancolique. Est-ce que tu serais capable d’aller vers des sons plus joyeux ?
Si j’y arrive un jour, oui ! Pour l’instant, je n’y arrive pas mais ce serait bien. Ne serait-ce que pour que mes parents écoutent un truc joyeux (rires). Ils écoutent et soutiennent ce que je fais mais ils ne comprennent pas. De manière générale, je m’inspire selon ce que je vis au moment ou j’écris. Donc il y a plein de thèmes que je n’ai pas encore abordé et dont j’aimerais parler. C’est illimité.
Le truc, c’est que j’ai encore du mal à réaliser qu’il y a un engouement et que ça peut marcher.
T’es content des retours concernant le projet ?
Franchement, je ne m’attendais pas à ça. Dans ma tête, je sortais le projet comme « Immersion ». Je le mets sur internet et on verra où ça mène. Ça me fait très plaisir et je me dis que nous n’avons pas travaillé pour rien. Il y a un engouement et je peux même dire qu’il y a des fans (rires). Nous allons continuer comme ça.
Tu t’es préparé à un éventuel succès ?
Le truc, c’est que j’ai encore du mal à réaliser qu’il y a un engouement et que ça peut marcher. Donc oui et non. Ça fait longtemps que je fais du son donc je suis motivé, j’ai travaillé pour mais je sais pas quand ça va tomber et qu’il faudra prendre les bonnes décisions.
Nous allons faire de grandes choses et nous allons y arriver. Je ne suis qu’à 20% de mes capacités.
Comment as-tu commencé le rap ?
J’ai commencé au collège, j’avais un groupe avec mes frangins et avec mes potes du quartier. Tout le monde a arrêté et j’ai continué. Pour mes 18 ans, ma mère m’a passé des sous et j’ai acheté du matos pour faire mes sons. C’est là que j’ai vraiment commencé. À côté, je travaillais. Quand j’étais en Alsace, dès que j’ai arrêté la fac, j’ai travaillé à l’usine et dans la restauration. Pareil, quand je suis arrivé à Paris. En ce moment, je suis au chômage tu vois. C’est la merde (rires).
L’EP est déjà extrêmement travaillé. Pour un album, tu pousserais le délire encore plus loin ?
L’album, ça viendra plus tard. C’est pas un truc que je veux faire à la légère et qui me prendra plus de temps. Ce sera quelques chose avec des vrais instruments nous ferons quelque chose de carré. Mais pour l’instant, je pense même pas encore à l’album. Je vais d’abord sortir des projets et des sons. Mais bien sûr, c’est le but. Sur l’EP, il y a encore des imperfections que peut-être les gens ne voient pas. Il y a encore beaucoup à faire. Nous allons faire de grandes choses et nous allons y arriver. Je ne suis qu’à 20% de mes capacités.
Un mot de la fin ?
Dédicace à l’Alsace, on est ensemble. On va tous venir dans Paris. On arrive bientôt.
[vc_row][vc_column][vc_column_text]Il y a un peu plus d’un an, Luidji sortait la tête de l’eau avec son album « Tristesse Business, Saison 1 ». Au cours de cette croisière musicale, l’artiste nous invite à plonger dans son projet pour mieux baigner dans son univers. Le thème de l’eau rythme l’album, bercé par les flots tumultueux d’un triangle amoureux.
« Puisse mon premier album guérir vos maux, comme il a guéri les miens », annonce Luidji à la sortie de « Tristesse Business. Saison 1 ». Le projet se présente comme une thérapie de dix-huit titres au cours desquels l’artiste nage en eaux troubles, attiré par le chant des sirènes. Du début à la fin du projet, le rappeur sombre dans les abymes de l’amour. L’eau est alors salvatrice, comme il l’expliquait à l’Abcdrduson :
« Le sound design autour de l’eau, c’est une métaphore autour de l’histoire du disque. Tu vois la dame qui parle dans l’intro de Veuve Clicquot ? C’est une amie de mon père. On a beaucoup discuté à l’époque où toute cette histoire m’était arrivée et elle m’avait dit que, pendant mes vacances dans le sud avec mes potes, je devrais plonger dans l’eau. À chaque fois que je remonterais à la surface, je laisserais une partie de mes problèmes dans l’eau. C’était comme une cure, et en effet, à chaque fois que j’allais dans l’eau, je me sentais archi-bien. »
Alors que le premier titre (Agoué)s’ouvre sur la voix d’un homme se disant « desséché de l’intérieur », le morceau se conclut sur le bruit d’un plongeon. Avec ce projet, Luidji « quitte le navire » et se jette à l’eau. Il se glisse donc dans la peau d’une divinité marine : Agoué. Figure de la mythologie vaudou, Agoué est le dieu protecteur de la mer. Il entretient une relation avec la Sirène, mais aussi avec la divinité Vaudou de la beauté, Erzulie. Deux créatures auxquelles Luidji s’identifie et qui le feront chavirer. Comme Agoué, il est tiraillé par deux femmes dont l’amante Erzulie, qui donnera son nom à l’interlude du projet, dans lequel il semble se noyer. Elle semble la cause de son naufrage, lui, qui a cédé à l’appel séducteur de son chant : « Il a seulement suffit d’un grain d’sable, pour enrayer la mécanique, devenue instable » (Femme flic). La sirène s’affiche donc sur la pochette de l’album, dont les couleurs et la composition rappellent la plage.
Cette même sirène lui annonce qu’elle est enceinte au croisement des titres Néons rouges et Belles chansons. Cette révélation, et les problèmes qu’elle engendre, plonge Luidji dans une déprime qui l’empêchera d’écrire et de faire de la musique pendant longtemps.
Cover de l’album « Tristesse Business – Saison 1 ».
Nazaré, neuvième des dix-huit pistes de l’album, fait office de transition. Le morceau marque un tournant, illustré par la voix féminine à la fin du titre qui lui explique : « À partir du 22 janvier, tu entres dans un autre espace-temps ». La première vague est passée et l’a emporté avec elle : « Emporté par ce genre de vagues, j’ai sacrifié ma vie pour attraper ce genre de vagues ».Nazaré est une ville au Portugal, réputée pour ses vagues impressionnantes, qui en font un endroit privilégié des surfeurs. Sur le morceau suivant (Erzulie), interlude du projet, il tente donc d’éviter la noyade. Lui qui a dû, « tout redessiner comme Pablo, la femme assise sur la plage » (Nazaré). En février 1937, Pablo Picasso peint « Femme assise sur la plage », qui détone par la disproportion du corps et des volumes. Le visage est impersonnel. Cette femme peut être n’importe laquelle, mais aussi celle qui mène Luidji à sombrer : « l’âme qui coule vers des niveaux toujours inférieurs » (Système).
Pablo Picasso, Femme assise sur la plage, 10 février 1937
Dans la deuxième partie de l’album, Luidji tente donc de remonter à la surface. Il retrouve la sensation du Vent d’hiver et a « pris le temps d’apprendre à dompter ma vague, et j’aperçois l’infini, loin de ce bonheur insipide ». L’horizon semble se dessiner pour l’artiste qui aperçoit le rivage qu’il nous montre dans le clip du morceau suivant : Tu le mérites.
Alors que les visuels de la première partie de l’album montraient une piscine, notamment dans le clip de Christian Dior, Luidji dévoile cette fois un rivage. La piscine qui peut rappeler sa relation classique et de routine avec sa copine, s’oppose au rivage, qui ferait référence à sa liaison avec Erzulie, plus naturelle, sauvage et tumultueuse. L’artiste semble alors sur la voie de la guérison et prend donc le temps de saluer ceux qui l’ont aidé : « Avec respect quand j’salue mes gars, car je sais que j’touche les mains qui m’ont sorties de l’eau » (Veuve Clicquot).
Tout au long du projet, Luidji nous embarque pour un voyage sentimental, plongé dans les flots tumultueux de ses relations amoureuses. Il a survécu aux chants des sirènes et a rejoint le rivage… pour cette fois. Le rappeur nous donne rendez-vous pour un nouveau voyage en eaux troubles, avec la saison 2 de « Tristesse Business ».[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]
[vc_row][vc_column][vc_column_text]Nul ne peut détester les hommes autant que celui qui les comprend le mieux. Parce que Damso sait si bien se mettre à la place de l’autre, il ne peut que se sentir différent de lui. Peintre des passions humaines dans lesquelles il se reconnaît, il se place en dehors de l’humanité. Son oeuvre s’inscrit dans la lignée de celles qui mettent à jour l’universalité de la condition humaine.
« Je me sens mort dans un corps en vie. J’ai l’impression de ne plus vivre les choses comme tout le monde », déclare Damso à Libération pour la sortie de son troisième album « Lithopédion ». Dans toute son œuvre, il s’attache à démontrer à quel point il se sent différent des hommes mais aussi profondément humain. Ce qui le différencie des autres, c’est sa profonde empathie pour eux.
Conscient de ce dont l’être humain est capable, il ressent ce qu’il y a de plus immoral chez chacun d’entre nous. Damsolitaire, souffrant de ressentir ce que chacun nie au plus profond de soi. Dans un monde où « personne se connaît mais tout le monde prétend connaître l’autre », il parvient à coucher sur du papier nos passions les plus sombres et dont Julien, en est l’apogée.
La poésie de l’universel
Un talent pour retranscrire la tragédie humaine qui s’exprime dans ses morceaux. En révélant les tréfonds de l’humanité, Damso s’inscrit dans une tradition littéraire ancienne qui s’appuie sur la catharsis. Aristote définit ce phénomène comme « la purgation des passions ». Notion théâtrale, elle s’applique à tous les arts dès l’instant où l’artiste nous met face à la réalité de nos pulsions, aussi sombres soient-elles. Le récepteur s’identifie aux passions qui se jouent sous ses yeux et purgent ses propres démons. Ce phénomène est à l’œuvre dans toute la discographie du rappeur belge mais trois titres incarnent dans toute sa splendeur son génie cathartique : Amnésie, Une âme pour deux et Julien.
Extrait du clip du morceau Amnésie.
L’artiste y évoque aussi bien une relation toxique qui pousse au suicide, qu’un viol qui se transforme en inceste ou un homme torturé par ses pulsions pédophiles. Damso joue de ses sujets tabous à travers une mélodie de l’horreur sur Amnésie et Julien. Contrairement au titre Une âme pour deux où il actualise le complexe d’oedipe autant qu’il étouffe l’auditeur par la brutalité du morceau dont les bruitages se font le bourreau ; la pédophilie du protagoniste Julien est bercée par une instrumentale douce et la voix chantée de Damso.
Un art expérimental où le récepteur se retrouve face à ses propres démons pour mieux les exorciser. Le morceau Julien avait d’ailleurs été écouté par des médecins spécialistes de patients pédophiles et tous, avaient constaté la justesse des propos tenus.
C’est là que s’exprime le mieux le talent de Damso : réussir à retranscrire les sentiments d’une personne incomprise et rejetée par l’ensemble de la société. Avec ces trois titres, il nous plonge dans un story-telling déroutant où la chute est souvent faite de confessions, toujours plus sombres : « Depuis je fume pour l’oublier, je fume pour oublier que j’l’ai tuée » (Amnésie), « Julien aime les gosses » (Julien), « J’lui dis quel genre de pute que t’es ? Elle m’dit une qui baise avec son fils dans la rue » (Une âme pour deux). Damso dérange en osant mettre, face à face, l’homme et ce dont il est capable. Un véritable exutoire.
Avec Damso, la vulgarité devient poésie : « Le jour de son suicide je n’en revenais pas, la veille elle voulait que je la prenne dans mes bras, mais je suis pas doué dès qu’on s’éloigne des draps, je suis plus dans le suce-moi et concentre toi. » Le titre Amnésie porte en lui l’embryon de ce qui fait et fera l’unité de son œuvre : celui de rendre poétique les sentiments les plus abjects de l’humanité.
Dépeindre la condition humain
Si l’artiste belge dépeint si bien l’humain tout en poésie, il ne peut s’empêcher de se sentir hors de l’humanité : « J’me construis plus dans le regard des autres. J’suis ni des leurs, ni des vôtres, ni des nôtres » (Amnésie). Il se place en observateur du monde et de ses pires cruautés. Une position que le choix de sa dernière pochette d’album illustre.
Dans l’œil de l’artiste se reflète « l’univers observable ». Romain Garcin, qui a réalisé la cover de Lithopédion, avait révélé au média Check que Damso lui avait expliqué que « l’œil est la seule partie de mon corps avec laquelle je peux voir le monde sans me voir moi-même. » Le rappeur met donc l’homme face à ce qu’il y a de pire en lui, mais refuse de se voir lui-même.
Cover de l’album « Lithopédion ». Crédit : Romain Garcin.
Son oeuvre s’inscrit ainsi dans la lignée de celles qui cherchent à dépeindre l’homme dans sa réalité la plus brute, aussi tragique soit-elle. Un art qui se rapproche du mouvement naturaliste mené par Emile Zola. Avec sa série « Les Rougon-Macquart », il avait pour ambition de « coucher l’humanité sur une page blanche, toutes les choses, tous les êtres ».
L’écrivain s’y attache à faire le portrait de tous les êtres qui peuvent composer une société : la prostituée (Nana), l’alcoolique (L’Assommoir), le meurtrier (La Bête Humaine), l’artiste de génie (L’oeuvre)… Zolas’inspirait déjà d’Honoré de Balzac qui cherchait, avec La Comédie Humaine, à composer un tableau de l’espèce humaine.
Damso poursuit ainsi cette ambition et dresse des portraits : l’incestueux, le pédophile, le pervers narcissique. Le titre Baltringue condense ainsi une succession de profils types comme celui de l’homosexuel refoulé : « T’es gay en secret tu n’veux pas le dire. Tu t’soulages en baisant des hétéros, ce de quoi t’es fait tu ne peux pas le fuir. »
« J’suis un poumon dans un fumoir. J’respire le bien mais il n’y a que du mal tout autour. »
Damso décrit avec agilité et précision des profils génériques qui peuvent résonner en chacun de manière si personnelle.C’est là toute sa puissance : parvenir à placer l’autre face à ses propres angoisses jusqu’à le pousser à l’introspection : « Dis-moi la vérité, rien qu’la vérité, est-ce que t’aimes vraiment la meuf avec qui t’es ou juste par habitude, t’oses plus la quitter ? » (CQFD).
Les hommes qu’il dépeint sont faibles et monstrueux, tout comme lui. Damso n’est finalement rien d’autre qu’un humain comme les autres, à l’exception près qu’il ressent toute la misère de ce monde et l’expose de manière crue et brutale. À travers son oeuvre, Damso dresse un miroir universel de l’homme et ses troubles, dont la méchanceté ne l’a jamais quitté : « J’suis un poumon dans un fumoir. J’respire le bien mais il n’y a que du mal tout autour ». (Kietu).[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]
De gauche à droite : Dreezy, DreamDoll, Young M.A et Mulatto sur le tournage du clip « Thotbox ».
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De strip-teaseuse à rappeuse, il n’y a qu’une danse. Une nouvelle mouvance d’artistes américaines bouscule la place de la femme dans le rap. Véritable symbole d’un mouvement féministe, elles prônent et banalisent une sexualité affirmée et affranchie. Avides de liberté dans un milieu hautement masculin, bienvenue dans la génération « Demon Time ».
« Hips TikTok when I dance. On that Demon Time she might start an OnlyFans », scande Beyoncé lors de sa dernière collaboration très attendue avec Megan Thee Stallion sur le remix du titre Savage. L’engouement autour du featuring n’a pas tardé à se faire sentir. La mention d’Onlyfans, devenue l’une des plus grandes plateformes de diffusion de contenu pornographique, a d’ailleurs entrainé une hausse d’activité de 15 % sur le site. Des millions d’internautes sur l’application Tik Tok ont ensuite repris la chorégraphie créée spécialement pour le morceau.
Alors que le titre proclame que les femmes peuvent être aussi bien classes, snobs que légèrement « pétasses », l’indignation aurait pu être totale. À l’inverse, Beyonce et Megan Thee Stallion expriment une nouvelle forme d’empowerment des femmes. Elles emportent avec elle une génération d’artistes, qui n’hésite pas à prendre sa sexualité à bras le corps et à l’exposer. La levée de tabou par les rappeuses sur les danseuses et l’univers des strip clubs participe notamment à cette émancipation.
Doja Cat et Megan Thee Stallion pour la sortie de la Bande Originale de « Birds Of Prey ».
Cardi B en est certainement l’incarnation la plus aboutie. Icône controversée, elle porte haut les couleurs d’une sexualité débridée et choque autant qu’elle provoque. Des barres de pole dance à la scène de Coachella, elle est devenue l’emblème d’une ascension musicale et sociale qui attire les regards. Si contrairement à Cardi B, elle n’a pas un passé de strip-teaseuse, Nicki Minaj s’inscrit dans cette lignée en reprenant tous les codes de l’univers du strip.
Elles incarnent ainsi les figures d’un mouvement qui a fait naître une nouvelle génération représentée par Doja Cat, City Girls, Ms. Banks, Saweetie ou encore Megan Thee Stallion. Toutes ces rappeuses font aujourd’hui parti des artistes les plus écoutés sur les plateformes de streaming. L’influence des ces femmes est désormais indéniable voire prépondérant dans le rap américain.
Strip et rap : un lien unique
Aux États-Unis, rap et strip club ont toujours entretenu un lien particulier et les établissements demeurent des lieux sacrés pour le milieu du rap américain. Ils se sont finalement imposés comme un tremplin dynamique et puissant pour cette musique. En effet, en choisissant leurs titres, les danseuses peuvent faire d’un morceau le prochain hit de l’année.
À tel point que des producteurs admettent même faire des strip clubs des endroits de repérages de futurs talents. David Banner (un rappeur, producteur et directeur de label, ndlr) confiait d’ailleurs se rendre dans ces lieux pour observer ce qui fonctionne le mieux et chercher de l’inspiration pour ses propres instrumentales. Dans un autre style, le rappeur Mike Jones avait eu l’ingéniosité de distribuer gratuitement ses morceaux à des danseuses renommées pour se faire connaître. Les strip clubs sont ainsi devenus un outil efficace pour mesurer la popularité d’un morceau et d’un artiste.
De cette relation (entre rap et strip, ndlr), Atlanta en a fait une véritable identité. Drake avait d’ailleurs fait une collaboration avec le club mythique de la ville : Magic City. Plus efficace que n’importe quel radio ou média, tous les rappeurs cherchent à y être exposé s’assurant ainsi de se faire repérer.
Extrait du documentaire sur le Strip club Magic City d’Atlanta : « Inside the Atlanta Strip Club that Runs Hip Hop | Magic City » sur la chaîne Youtube de GQ.
Un documentaire avait été réalisé à propos de ce lieu devenu incontournable. Les clips et les paroles de rap sont d’ailleurs représentatifs de l’importance des clubs de strip-tease aux États-Unis. Les rappeurs y sont souvent fantasmés entrain de lancer des liasses de billets sur la piste et aux danseuses.
La démocratisation du « stripping » à travers les lives Instagram pendant le confinement illustre ce lien qui unit si fortement le rap et les strip clubs. En pleine promotion de son dernier album « The New Toronto » (sorti le 14 avril dernier), Tory Lanez, le rappeur originaire de Toronto, a diffusé à ses quelques 9 millions d’abonnés des prestations de strippers, parfois même d’actrices de films X.
Devenu un rendez-vous régulier très relayé sur les réseaux sociaux, le moment a même été renommé par The Weeknd comme le « Demon Time ». Ainsi, devant l’essor de ces clubs de strip-tease virtuels et malgré la fermeture des clubs due au Covid-19, de nombreux strippers ont pu continuer à travailler (via l’application CashApp par exemple, ndlr).
Si les clubs ont toujours été appréhendés du point de vue des rappeurs, il est désormais question de mettre en avant le point de vue des danseuses. De figurantes à actrices principales de l’univers rap, elles sont désormais mises en lumière. Le film « Queens », sorti le 16 octobre 2019, le témoigne en relatant leur quotidien.
Alors qu’elles n’étaient qu’un décor de clip, elles sont devenues de véritables icônes. Aujourd’hui, ces mêmes femmes, à qui les rappeurs distribuaient des centaines de billets et que l’on qualifiait de travailleuses du sexe, reprennent le flambeau et occupent le sommet des ventes. Avènement du twerk, tenues plus que suggestives et chirurgie esthétique à outrance : elles n’hésitent plus à lever le tabou sur l’univers du stripping. Un mouvement devenu hautement féministe.
Délivrer le rapport à la sexualité
Si ces excentricités choquent, c’est parce que ce sont des femmes qui s’en font le porte-parole. La question du sexe est, en effet, loin d’être un tabou dans le rap américain. Bien au contraire, il a toujours été un bruit de fond de cette industrie. Que ce soit dans les textes ou dans les clips. Mais lorsqu’il devient le thème de prédilection des femmes, il dérange.
En prenant le plein pouvoir de leur corps et de ce qu’elles représentent, ces danseuses-rappeuses invitent ainsi de nombreuses femmes à se délivrer dans leur rapport à leur sexualité. En cela, elles incarnent un mouvement féministe qui clame l’émancipation du corps de la femme. La plupart de ces artistes se revendiquent d’ailleurs tout à fait légitimes de porter fièrement ces valeurs. Malgré tout, beaucoup leur reprochent d’être assujetties au regard de l’homme autant que de provoquer leur propre sexualisation.
Cardi B et City Girls dans un extrait du clip « Twerk ».
Elles n’hésitent pas à rappeler, dans leurs textes, que ce sont de réelles self-made women et qu’elles sont les prochaines figures de proue de la scène rap actuelle. Impossible maintenant de les invisibiliser et de les dissimuler au regard du grand public. Impossible désormais de les cantonner à de simple arrière-plan sexy de clips. Cette nouvelle dimension du féminisme s’installe et prend, depuis quelques années, une place importante dans le monde fermé et exigeant du rap US.
Dans un game encore très masculin, affirmer sa place de rappeuse n’est jamais évident, encore moins de manière si débridée. C’est pourtant ce que font ces artistes depuis le début des années 2010, sans pour autant négliger celles qui leur ont ouvert la voie. Notons Lil’ Kim, qui n’hésite pas à affirmer via les réseaux sociaux sa fierté de voir la relève bel et bien assurée par ces nouvelles représentantes d’un féminisme trash. Elle dira elle-même avoir « cédé le flambeau » à cette nouvelle génération, bien décidée à faire valoir la voix des femmes dans le rap.
Beaucoup de femmes se sentent représentées par ces rappeuses et il existe désormais une réelle symbiose entre ces artistes et leur public. Ils affirment d’une seule voix ne plus vouloir être limitées dans leur féminité, après l’avoir été pendant de si longues années. Libres, peu importe leur milieu social, leur apparence et leurs convictions. De véritables diablesses au combat féministe angélique.
Un jour de plus. Une nouvelle date à rayer du calendrier. Il claque la porte de son bureau. Demain, la même journée l’attend. Il ne le sait pas encore mais sa vie est sur le point de basculer. Alors qu’il allume une cigarette, une pluie fine se met à tomber. Les gouttes dégoulinent le long de son nez et de ses cheveux bouclés.
Laylow, le cœur vide, déambule dans les rues de Toulouse. Le vend qui souffle le froid du mois de février ne le fait pas frissonner. Ce qui l’entoure ne lui parle plus. L’absurdité de son quotidien qui défile n’a plus de goût. Il se lève et se couche avec la même torpeur. Chaque jour qui passe s’alourdit un peu plus. Les nouvelles journées ne le sont plus et se ressemblent toutes. À la manière de quelqu’un qui se force à croquer dans un gâteau écoeurant, il continue de vivre. Comme prisonnier d’une boucle temporelle, il aimerait tend ressentir à nouveau.
De retour chez lui, il retrouve son appartement exigu où des piles de papiers et de vieux CD-Rom jonchent le sol, Mécaniquement, il s’assoit à son bureau et allume son PC Windows 98. Après quelques minutes de chargement, la machine s’affole. Des lignes de code défilent à toute vitesse sur l’écran. Laylow pense d’abord à un bug et tente de le redémarrer. Rien n’y fait, des chiffres de couleurs vertes clignotent dans tous les sens. Alors que l’ordinateur semble sur le point d’exploser, tout s’arrête.
Une voix métallique s’élève de ses enceintes grésillantes :« Bienvenue dans le programme Trinity. Veuillez composer votre code personnel à trois chiffres afin d’accéder à votre interface. » Sans réfléchir, Laylow tape le numéro de son appartement sur le clavier : 303. La voix reprend : « Authentification en cours. Accès autorisé. Initialisation du programme Trinity. » Il perd le contrôle. Pour la première fois depuis des années, la scénario de sa journée se bouscule. Les murs de son appartement se mettent à trembler. La réalité se déforme autour de lui et sa vision se floute. Comme aspiré par le vide, un trou se perce dans l’espace temps et Laylow change de dimension.
Projeté violemment sur le sol, il ouvre les yeux s’aperçoit qu’autour de lui tout a changé. Encore sonné par le choc, il jette un rapide coup d’œil. Dans une pièce complètement vide, il semble seul. Une chose est sûre, il a quitté son appartement. « Est-ce réel ? », se questionne-t-il. Pourtant tout à l’air vrai. Lorsqu’il se relève, il découvre une grande baie vitrée donnant sur une ville plongée dans la nuit. Au milieu des immeubles endormis, trône un building illuminé. À son sommet, de grands néons verts fluorescents dessinent le nom de « Trinity ».
Machinalement, Laylow plonge ses mains dans ses poches. Avec surprise, il découvre un petit carnet abîmé. Sur la couverture, une inscription indique : « Trinity, logiciel de simulation d’émotions ». Parcourant rapidement les pages, il comprend que le programme qui a hacké son ordinateur l’a intégré à son système.
Il est rentré dans « Trinity ». En pleine incompréhension, une violente douleur vient appuyer sur son coeur. Pressant sa main contre sa poitrine, il remarque un objet de métal collé à sa peau. Dans la panique, il retire à toute vitesse son t-shirt et découvre une molette numérotée incrustée entre ses deux pectoraux. Il hurle.
Désespéré, il tente de tourner la mystérieuse molette d’un cran, dans le sens des aiguilles d’une montre. Le mécanisme pivote. La douleur se fait alors de plus en plus forte. Son pouls s’accélère. Laylow souffre mais se sent vivant. Se précipitant en dehors de l’appartement, il dévale les escaliers en colimaçon.
Une fois dans la rue, il gonfle ses poumons. Ses neurones se reconnectent et ses émotions se réintègrent. Inclinant sa tête vers le ciel, il hurle : « Augmente la pression. » La morosité l’abandonne. La nostalgie, l’amour, la peur, la fierté… Il ressent. Pris de vertige, il s’assied sur le trottoir et se prend la tête dans les mains.« Est-c’que j’suis dans l’vrai ? Est-c’que j’pète un câble ?Est-c’que ces gens m’aiment ? Est-c’qu’ils s’foutent de moi ? Pourquoi j’vois toujours le monde en blanc et noir ?Pourquoi j’en suis là ? Toujours en bas. »
La voix digitale du programme résonne cette fois dans sa tête : « Vous semblez mélancolique ce soir. Que diriez-vous d’un programme d’entraînement ? » Complètement assommé, il hoche la tête dans le vide. « Territoire : extérieur. Conditions climatiques : excellentes. Programme de pilotage à haute vitesse : enclenché. »
Une Lamborghini Gallardo poussée à pleine vitesse s’arrête brusquement devant lui. Au volant, un homme noir aux yeux rouges, vêtu d’une Canada Goose blanche, lui fait signe de prend place sur le siège passager. Une fois installés dans l’habitacle, le conducteur lui tend la main et se présente : « S.Pri Noir ». D’un coup sec sur l’accélérateur, le mystérieux conducteur démarre en trombe et traverse les rues de la ville à toute allure.
Lorsque le véhicule s’arrête, il reconnaît l’immeuble au néon vert. Il pénètre, quelques minutes plus tard, dans un appartement immense où une trentaine de personnes secouent la tête sur la prod intense de Black Skinhead de Kanye West. Toujours sous pression, son coeur bat de plus en plus vite. Un verre de whisky à la main, il s’abandonne à l’ambiance de la soirée. Si son instinct se trouble avec les vapeurs ambiantes d’alcool, il ne perd pas du regard une jeune femme brune, cheveux au carré, une Marlboro fumante à la main. Son élégance rayonne mais son visage demeure fermé. Pas un sourire ne viendra troubler ses traits. Hypnotisé par son énergie, il n’ose pas s’approcher d’elle.
Après quelques heures de vibrations sur du son d’outre-Atlantique, il cache dans sa veste une bouteille de Jack Daniel posée sur la table et s’éclipse. Laylow est rechargé à 100 %. Le moteur de la berline jaune vrombit encore plus fort sur le chemin du retour. Avant de se quitter, S.Pri Noir lui tend un téléphone.
De retour dans l’appartement où il avait été projeté quelques heures plus tôt, il s’allonge sur un vieux canapé en cuir poussiéreux. Il s’abandonne finalement au sommeil. Réel ou virtuel ? La question sonne toujours creux.
Débarqué il y a maintenant deux ans dans les oreilles du grand public, Moussa est l’un de ces artistes inclassables, insaisissables. Avec son nouvel EP « Surface », sorti le 30 avril, le chanteur parisien donne un peu plus de profondeur à son univers.
Pour présenter Moussa, il est nécessaire de commencer par la voix, instrument principal d’un univers musical exotique. Légèrement modifiée, mais pourtant chaude et envoûtante, elle donne aux mots qu’il chante une résonance particulière. Ils viennent ensuite se poser sur des mélodies aériennes et distordues. Le tout généralement découpé par une rythmique lente et apaisante.
Avec une dizaine de singles à son actif, et quelques collaborations ici et là, Moussa réinvente les frontières du rap. De ses instrumentales à ses textes, en passant par sa manière de chantonner, l’œuvre de Moussa est à son image : métissée.Sa musique est le fruit d’une rencontre entre les cultures rap, pop et électro. Un savant mélange issu directement de son parcours personnel.
Éponge musicale
Nantais d’origine, Moussa a beaucoup bougé. Un parcours en zigzag qui nourrit sa musique et son univers. Pendant un temps, il a été beatmaker à Lyon pour des amis rappeurs. Une casquette qu’il garde puisqu’il produit toujours la plupart de ses instrumentales laissant tout de même une place importante à Merwan Haddadi sur son dernier EP.
Après Lyon, direction Bordeaux. Il écrit et accompagne, pendant un temps, le groupe Odezenne. Il est d’ailleurs présent en featuring sur le titre James Blunt et à la prod du morceau En L avec le groupe. Une voix nonchalante, presque chantée, un son à la croisée du rock, du rap, et de l’électro. Un certain nombre de codes du groupe bordelais se retrouvent dans la musique de Moussa.
Pour finir ce périple, Moussa atterrit finalement à Paris. Il se met en colocation avec des membres de l’Ordre Collectif. Un groupe hétéroclite, composé de musiciens, de réalisateurs et d’artistes en tous genres. Il réaliseront finalement la plupart de ses clips. Cet environnement a probablement marqué l’écriture de Moussa, particulièrement imprégnée d’une forte imagerie.
« C’est l’été, grand ciel bleu comme dans Akira. On s’était endormis dans la lumière matinale. » (Bleu Ciel)
Franchise et singularité
Avec une dizaine de singles sortie en deux ans, le chanteur parisien a peu à peu étoffé son univers. Paroles emmêlées, successions d’images fortes juxtaposées, il n’est pas toujours aisé de comprendre le message de Moussa. Pourtant, plusieurs écoutes dégagent finalement les traits d’un personnage aux multiples facettes. Joyeusement désabusé, comme « coincé dans une dystopie. »Moussa raconte crûment sa vie et ses émotions.
Avec les filles comme avec le reste, Moussa joue la franchise. « J’ai pas de papillons dans l’esto-mac. J’sais que j’suis mort si je me laisse t’aimer » (Double Vue), répète-il dans les morceaux Double Vue et Lou Ferrigno.
Ce franc-parler et cette démarche musicale unique font de Moussa un artiste à part. Un artiste libre et déconnecté du fonctionnement classique de l’industrie musicale. Il donne l’impression de faire de la musique plus par passion que par recherche de reconnaissance.
« Tard la nuit j’fume un perso, Ils disent que demain j’vais percer. Moi demain j’sais pas où j’dors, À part chanter comme un rouge-gorge. » (Les Oiseaux)
Moussa ne fonctionne pas avec les codes de l’industrie. Il n’hésite pas à lâcher un EP de seulement trois titres et un interlude un mercredi soir, sans réelle promotion. De la même manière, il peut laisser parler ses instruments pendant plus de la moitié d’un morceau, sans craintes. Chez Moussa, l’artistique prime sur le reste.
La face cachée de l’iceberg
Avec ce nouvel EP « Surface », enregistré l’été dernier, Moussa vient appuyer les traits d’un personnage déjà bien affirmé. Il insiste encore plus sur sa singularité et son envie d’indépendance. Un sentiment qui se traduit même par une forme de décalage. « J’me sens d’là-bas, j’vous sens d’ici », lance-t-il pour ouvrir le premier morceau de son EP « Surface ». Les références à l’étranger sont d’ailleurs nombreuses. Le morceau Bleu Ciel, en featuring avec la chanteuse Nice,est le récit d’une relation à distance, Moussa ayant visiblement pris le large. Des pays comme le Zaïre ou le Sierra Leone sont également évoqués dans le projet, comme pour appuyer l’exotisme des influences du chanteur. Peut-être aussi pour rappeler des origines lointaines ?
Cover de « Surface », le premier EP de Moussa. Crédit : @yanis.lordre.
Autre aspect abordé en filigrane dans le projet : l’enfance. Une période qui semble avoir été compliquée pour le chanteur, obligé de cacher sa vie familiale aux autres enfants ainsi qu’à son amoureuse de l’époque. La faute à un père violent et à une pauvreté inavouable.« J’pense à l’tuer quand j’fais des pompes. Tombe pas amoureuse, j’suis une bombe »,avoue-t-il sur le morceau éponyme Surface. Une situation qui l’isole et le rend nerveux. D’autant plus qu’a l’école, il doit affronter le regard des autres et le racisme. Alors parfois, il craque :« J’ai toujours du mal avec les autres. Fallait pas m’traiter d’sale arabe. J’te nique ta grand-mère sous l’préau. » On saisit alors encore plus l’origine de son isolement et sa nécessité de construire un monde à part, dans lequel il se sent « à l’aise comme un glaçon dans l’eau ».
C’est notamment ce qu’il fait lorsqu’il rappe : « I’d rather die than to listen to you ». Le rappeur préfère rester en paix dans son cercueil plutôt que d’écouter les médias de masse qui déforment la vérité.
LE MOT DE LA FIN
À contre courant des tendances actuelles, Kendrick Lamar fait office de référence dans le Rap US. Alors qu’outre-Atlantique, le phénomène de la trap et des productions de bangers sont désormais sur les devants de la scène, des artistes comme K-Dot ou J. Cole restent fidèles aux racines du hip-hop avec des textes étoffés et des rimes multisyllabiques époustouflantes.
Après le succès de «To Pimp A Butterfly », il confirme son statut de roi du game. De la trap, du kick, un TR-808 mais aussi de la sensibilité et de la finesse, il s’agit d’une œuvre complète et saluée unanimement par la critique. Alors, est-ce le meilleur album de la décennie ? Les avis peuvent diverger et certains le rejoignent.
Quoiqu’il en soit, « DAMN. » n’en demeure pas moins l’un des projets les plus marquants de ces dix dernières années.
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Plus que l’aspect musical, Kung Fu Kenny s’est distingué grâce à un travail remarquable sur l’adaptation de ses textes à l’écran. Que ce soit pour le clip de HUMBLE, ELEMENT ou de LOVE, il n’a rien laissé au hasard.
Extrait du clip de DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Dans le visuel de DNA, il apparaît menotté, assis à une table. Un inspecteur (interprété par Don Cheadle) lui demande s’il sait ce que représente l’acronyme DNA et devant la non-réaction du rappeur, il lui répond : « Dead Niggaz Association ». Cheadle appuie alors sur un bouton qui semble être un détecteur de mensonge. Au moment où il clique, le détecteur s’emballe. L’acteur est pris de convulsions tandis que le fameux sample des journaliste de Fox News qui critique sa musique résonne. Une scène forte où l’artiste répond à ses détracteurs en les accusant d’être des menteurs.
Lorsque le morceau démarre, Cheadle se lève et commence à rapper les paroles de Kendrick, comme si la DNA du rappeur de Compton s’était introduite en lui. Après plusieurs secondes de lyrics, Kung fu Kenny réagit enfin et lui répond. Les deux hommes qui vivent dans le pays de Trump partagent leur appréhension des dangers du meurtre, de la condamnation, de la rédemption et de vivre avec un « DNA’s Soldier » tout en restant citoyen d’un système qui leur est défavorable.
Débarrassé de ses chaînes, il retrouve ses « homies » pour dire au monde qu’ils sont bien les rois du rap game.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Lorsqu’il termine son morceau, la caméra fait un plan sur Kendrick et son crew. Nous voyons alors apparaître SchoolBoy Q, faisant un signe avec la main. Une gestuelle universelle signifiant qu’ils sont prêts à en découdre. Libéré, il peut s’exprimer sur ce qu’il pense du système, de la célébrité, des médias et de sa place dans la société.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
C’est notamment ce qu’il fait lorsqu’il rappe : « I’d rather die than to listen to you ». Le rappeur préfère rester en paix dans son cercueil plutôt que d’écouter les médias de masse qui déforment la vérité.
LE MOT DE LA FIN
À contre courant des tendances actuelles, Kendrick Lamar fait office de référence dans le Rap US. Alors qu’outre-Atlantique, le phénomène de la trap et des productions de bangers sont désormais sur les devants de la scène, des artistes comme K-Dot ou J. Cole restent fidèles aux racines du hip-hop avec des textes étoffés et des rimes multisyllabiques époustouflantes.
Après le succès de «To Pimp A Butterfly », il confirme son statut de roi du game. De la trap, du kick, un TR-808 mais aussi de la sensibilité et de la finesse, il s’agit d’une œuvre complète et saluée unanimement par la critique. Alors, est-ce le meilleur album de la décennie ? Les avis peuvent diverger et certains le rejoignent.
Quoiqu’il en soit, « DAMN. » n’en demeure pas moins l’un des projets les plus marquants de ces dix dernières années.
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Plus que l’aspect musical, Kung Fu Kenny s’est distingué grâce à un travail remarquable sur l’adaptation de ses textes à l’écran. Que ce soit pour le clip de HUMBLE, ELEMENT ou de LOVE, il n’a rien laissé au hasard.
Extrait du clip de DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Dans le visuel de DNA, il apparaît menotté, assis à une table. Un inspecteur (interprété par Don Cheadle) lui demande s’il sait ce que représente l’acronyme DNA et devant la non-réaction du rappeur, il lui répond : « Dead Niggaz Association ». Cheadle appuie alors sur un bouton qui semble être un détecteur de mensonge. Au moment où il clique, le détecteur s’emballe. L’acteur est pris de convulsions tandis que le fameux sample des journaliste de Fox News qui critique sa musique résonne. Une scène forte où l’artiste répond à ses détracteurs en les accusant d’être des menteurs.
Lorsque le morceau démarre, Cheadle se lève et commence à rapper les paroles de Kendrick, comme si la DNA du rappeur de Compton s’était introduite en lui. Après plusieurs secondes de lyrics, Kung fu Kenny réagit enfin et lui répond. Les deux hommes qui vivent dans le pays de Trump partagent leur appréhension des dangers du meurtre, de la condamnation, de la rédemption et de vivre avec un « DNA’s Soldier » tout en restant citoyen d’un système qui leur est défavorable.
Débarrassé de ses chaînes, il retrouve ses « homies » pour dire au monde qu’ils sont bien les rois du rap game.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Lorsqu’il termine son morceau, la caméra fait un plan sur Kendrick et son crew. Nous voyons alors apparaître SchoolBoy Q, faisant un signe avec la main. Une gestuelle universelle signifiant qu’ils sont prêts à en découdre. Libéré, il peut s’exprimer sur ce qu’il pense du système, de la célébrité, des médias et de sa place dans la société.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
C’est notamment ce qu’il fait lorsqu’il rappe : « I’d rather die than to listen to you ». Le rappeur préfère rester en paix dans son cercueil plutôt que d’écouter les médias de masse qui déforment la vérité.
LE MOT DE LA FIN
À contre courant des tendances actuelles, Kendrick Lamar fait office de référence dans le Rap US. Alors qu’outre-Atlantique, le phénomène de la trap et des productions de bangers sont désormais sur les devants de la scène, des artistes comme K-Dot ou J. Cole restent fidèles aux racines du hip-hop avec des textes étoffés et des rimes multisyllabiques époustouflantes.
Après le succès de «To Pimp A Butterfly », il confirme son statut de roi du game. De la trap, du kick, un TR-808 mais aussi de la sensibilité et de la finesse, il s’agit d’une œuvre complète et saluée unanimement par la critique. Alors, est-ce le meilleur album de la décennie ? Les avis peuvent diverger et certains le rejoignent.
Quoiqu’il en soit, « DAMN. » n’en demeure pas moins l’un des projets les plus marquants de ces dix dernières années.
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Le deuxième couplet débute avec un rythme totalement différent. Des sirènes de police se font entendre au loin. Il y raconte qu’un ami l’a appelé à 1 h du matin pour lui dire que quelqu’un a tiré sur son fils. L’homme est perdu, paniqué et fait appel à sa foi en lui demandant de prier pour lui : « K-Dot can you pray for me ? ». L’homme ne cède pas la violence, contrairement à l’artiste qui lui rétorque : « If somebody kill my son, that means somebody gettin’ killed. »
Il explique que si quelqu’un s’en prend de la même manière à l’un de ses proches, il n’hésitera pas à céder à la violence. À travers cette conversation, il dénonce une justice à deux vitesses qui juge rapidement les Afro-Américains à cause de leur couleur de peau et les oblige à se faire justice eux-même parce que le système américain ne les protégera pas.
Sur le troisième couplet, Kendrick adopte à nouveau un tempo plus lent et dénonce cette hypocrisie de l’Etat qui condamne la violence de la rue mais qui continue d’autoriser la prolifération des armes : «You overnight the big rifles, then tell Fox to be scared of us ».
Dans l’élan de « To Pimp a Butterfly», K-Dot conserve cette ligne révolutionnaire et dénonciatrice. Malgré sa popularité qui a explosé, il reste fidèle à ses convictions.
LE TRAVAIL ARTISTIQUE, EXEMPLE AVEC DNA
Plus que l’aspect musical, Kung Fu Kenny s’est distingué grâce à un travail remarquable sur l’adaptation de ses textes à l’écran. Que ce soit pour le clip de HUMBLE, ELEMENT ou de LOVE, il n’a rien laissé au hasard.
Extrait du clip de DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Dans le visuel de DNA, il apparaît menotté, assis à une table. Un inspecteur (interprété par Don Cheadle) lui demande s’il sait ce que représente l’acronyme DNA et devant la non-réaction du rappeur, il lui répond : « Dead Niggaz Association ». Cheadle appuie alors sur un bouton qui semble être un détecteur de mensonge. Au moment où il clique, le détecteur s’emballe. L’acteur est pris de convulsions tandis que le fameux sample des journaliste de Fox News qui critique sa musique résonne. Une scène forte où l’artiste répond à ses détracteurs en les accusant d’être des menteurs.
Lorsque le morceau démarre, Cheadle se lève et commence à rapper les paroles de Kendrick, comme si la DNA du rappeur de Compton s’était introduite en lui. Après plusieurs secondes de lyrics, Kung fu Kenny réagit enfin et lui répond. Les deux hommes qui vivent dans le pays de Trump partagent leur appréhension des dangers du meurtre, de la condamnation, de la rédemption et de vivre avec un « DNA’s Soldier » tout en restant citoyen d’un système qui leur est défavorable.
Débarrassé de ses chaînes, il retrouve ses « homies » pour dire au monde qu’ils sont bien les rois du rap game.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Lorsqu’il termine son morceau, la caméra fait un plan sur Kendrick et son crew. Nous voyons alors apparaître SchoolBoy Q, faisant un signe avec la main. Une gestuelle universelle signifiant qu’ils sont prêts à en découdre. Libéré, il peut s’exprimer sur ce qu’il pense du système, de la célébrité, des médias et de sa place dans la société.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
C’est notamment ce qu’il fait lorsqu’il rappe : « I’d rather die than to listen to you ». Le rappeur préfère rester en paix dans son cercueil plutôt que d’écouter les médias de masse qui déforment la vérité.
LE MOT DE LA FIN
À contre courant des tendances actuelles, Kendrick Lamar fait office de référence dans le Rap US. Alors qu’outre-Atlantique, le phénomène de la trap et des productions de bangers sont désormais sur les devants de la scène, des artistes comme K-Dot ou J. Cole restent fidèles aux racines du hip-hop avec des textes étoffés et des rimes multisyllabiques époustouflantes.
Après le succès de «To Pimp A Butterfly », il confirme son statut de roi du game. De la trap, du kick, un TR-808 mais aussi de la sensibilité et de la finesse, il s’agit d’une œuvre complète et saluée unanimement par la critique. Alors, est-ce le meilleur album de la décennie ? Les avis peuvent diverger et certains le rejoignent.
Quoiqu’il en soit, « DAMN. » n’en demeure pas moins l’un des projets les plus marquants de ces dix dernières années.
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Sur des morceaux tels que LUST et PRIDE, le rappeur de Compton adopte des voix différentes pour casser le rythme et donner plus de puissance à ses messages. Dans LUST, il module son timbre en passant du grave à l’aiguë sur trois niveaux distincts. Il se moque des vices, comme la luxure (Lust signifie luxure), que peut impliquer la notoriété. Il donne l’impression de faire son auto critique, comme s’il était, lui-aussi, tombé dans les travers de la célébrité.
Sur PRIDE, il sort sa plume pour parler une nouvelle fois de religion et dénonce l’un des péchés capitaux : la fierté. Sur ce morceau, il joue sur le volume et la tonalité de sa voix pour montrer le contraste entre la réalité de ses actions et l’idéal selon la religion : « Happiness or flashiness. How do you serve the question ? ». Il se confie sur la complexité de vouloir éviter la perversité tout en voulant rester le meilleur.
LE PORTRAIT DE L’AMÉRIQUE
Le morceau XXX, en featuring avec U2, n’est pas le morceau le plus mainstream de l’album mais demeure sans doute l’un des plus engagés. Il dresse un cruel portrait de son pays et dénonce les inégalités aux États-Unis. Des inégalités qui, d’après lui, sont volontairement créées par le gouvernement pour ne pas faire basculer l’échelle sociale en laissant les minorités dans une position défavorable.
Au début du morceau, le groupe de rock britannique chante « America, God bless you». Cette phrase très souvent employée dans le pays de l’oncle Sam apparaît dans la constitution du pays. À la fin du couplet de U2, le mot « understand » à été volontairement coupé pour montrer que cette société américaine qui vend depuis toujours le rêve américain est pleine de complexité.
Le premier couplet est scindé en deux parties. La première présente un Afro-Américain pauvre qui se bat à la fois contre la tentation de la délinquance et de la violence. La deuxième partie met en lumière cette même minorité mais cette fois représentée via le prisme des médias américains. Kendrick y répète à quatre reprises le prénom Johnny : « Johnny don’t wanna go to school no mo’, no mo’, Johnny said books ain’t cool no mo’ (No mo’), Johnny wanna be a rapper like his big cousin, Johnny caught a body yesterday out hustlin’ ».
Ce prénom n’est pas choisi au hasard et demeure un symbole du pacifisme. Au XIXe et au XXe siècle, la phrase « Johnny get your gun» était utilisée pour enrôler les jeunes dans l’armée. Cette référence a été popularisée dans le morceau Over there de George M. Cohan (1917). Depuis, la phrase est devenue « Johnny got his gun». David Bowie avait également utilisé le nom « Johnny» dans sontitre de 1997 : I’m afraid of Americans.En utilisant Johnny, Kendrick appelle au calme et dénonce le fait que les Afro-Américains soit systématiquement représentés comme des athlètes, des rappeurs ou des criminels.
Le deuxième couplet débute avec un rythme totalement différent. Des sirènes de police se font entendre au loin. Il y raconte qu’un ami l’a appelé à 1 h du matin pour lui dire que quelqu’un a tiré sur son fils. L’homme est perdu, paniqué et fait appel à sa foi en lui demandant de prier pour lui : « K-Dot can you pray for me ? ». L’homme ne cède pas la violence, contrairement à l’artiste qui lui rétorque : « If somebody kill my son, that means somebody gettin’ killed. »
Il explique que si quelqu’un s’en prend de la même manière à l’un de ses proches, il n’hésitera pas à céder à la violence. À travers cette conversation, il dénonce une justice à deux vitesses qui juge rapidement les Afro-Américains à cause de leur couleur de peau et les oblige à se faire justice eux-même parce que le système américain ne les protégera pas.
Sur le troisième couplet, Kendrick adopte à nouveau un tempo plus lent et dénonce cette hypocrisie de l’Etat qui condamne la violence de la rue mais qui continue d’autoriser la prolifération des armes : «You overnight the big rifles, then tell Fox to be scared of us ».
Dans l’élan de « To Pimp a Butterfly», K-Dot conserve cette ligne révolutionnaire et dénonciatrice. Malgré sa popularité qui a explosé, il reste fidèle à ses convictions.
LE TRAVAIL ARTISTIQUE, EXEMPLE AVEC DNA
Plus que l’aspect musical, Kung Fu Kenny s’est distingué grâce à un travail remarquable sur l’adaptation de ses textes à l’écran. Que ce soit pour le clip de HUMBLE, ELEMENT ou de LOVE, il n’a rien laissé au hasard.
Extrait du clip de DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Dans le visuel de DNA, il apparaît menotté, assis à une table. Un inspecteur (interprété par Don Cheadle) lui demande s’il sait ce que représente l’acronyme DNA et devant la non-réaction du rappeur, il lui répond : « Dead Niggaz Association ». Cheadle appuie alors sur un bouton qui semble être un détecteur de mensonge. Au moment où il clique, le détecteur s’emballe. L’acteur est pris de convulsions tandis que le fameux sample des journaliste de Fox News qui critique sa musique résonne. Une scène forte où l’artiste répond à ses détracteurs en les accusant d’être des menteurs.
Lorsque le morceau démarre, Cheadle se lève et commence à rapper les paroles de Kendrick, comme si la DNA du rappeur de Compton s’était introduite en lui. Après plusieurs secondes de lyrics, Kung fu Kenny réagit enfin et lui répond. Les deux hommes qui vivent dans le pays de Trump partagent leur appréhension des dangers du meurtre, de la condamnation, de la rédemption et de vivre avec un « DNA’s Soldier » tout en restant citoyen d’un système qui leur est défavorable.
Débarrassé de ses chaînes, il retrouve ses « homies » pour dire au monde qu’ils sont bien les rois du rap game.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Lorsqu’il termine son morceau, la caméra fait un plan sur Kendrick et son crew. Nous voyons alors apparaître SchoolBoy Q, faisant un signe avec la main. Une gestuelle universelle signifiant qu’ils sont prêts à en découdre. Libéré, il peut s’exprimer sur ce qu’il pense du système, de la célébrité, des médias et de sa place dans la société.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
C’est notamment ce qu’il fait lorsqu’il rappe : « I’d rather die than to listen to you ». Le rappeur préfère rester en paix dans son cercueil plutôt que d’écouter les médias de masse qui déforment la vérité.
LE MOT DE LA FIN
À contre courant des tendances actuelles, Kendrick Lamar fait office de référence dans le Rap US. Alors qu’outre-Atlantique, le phénomène de la trap et des productions de bangers sont désormais sur les devants de la scène, des artistes comme K-Dot ou J. Cole restent fidèles aux racines du hip-hop avec des textes étoffés et des rimes multisyllabiques époustouflantes.
Après le succès de «To Pimp A Butterfly », il confirme son statut de roi du game. De la trap, du kick, un TR-808 mais aussi de la sensibilité et de la finesse, il s’agit d’une œuvre complète et saluée unanimement par la critique. Alors, est-ce le meilleur album de la décennie ? Les avis peuvent diverger et certains le rejoignent.
Quoiqu’il en soit, « DAMN. » n’en demeure pas moins l’un des projets les plus marquants de ces dix dernières années.
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UNE INTROSPECTION
Chaque titre de l’album est consacré à une émotion humaine (HUMBLE, FEAR, LUST, LOVE etc), comme il l’explique dans une interview donnée à Apple Music. L’artiste se regarde dans un miroir et opère une introspection de ses émotions à la manière du premier morceau : « Is it wickedness ? Is it weakness ? » (BLOOD). Si « To Pimp A Butterfly » donnait une idée de l’approche à adopter pour changer le monde dans lequel nous vivons, « DAMN. » propose de se concentrer sur ce que sont les hommes qui y évoluent.
Proche de son public, Kendrick accentue cette proximité à travers ce projet. Il s’y montre vulnérable (LOVE), emphatique (BLOOD) ou brutal (DNA). C’est à dire profondément humain.
Crédit : Apple Music.
Dans le morceau FEAR, l’artiste se confesse et revient sur trois périodes clés de sa vie, à 7 ans, 17 ans et 27 ans. Il y évoque son enfance où il fait face la violence conjugale entre ses parents ou ses voisins, son adolescence où il est confronté aux gangs et à l’âge adulte où subsiste sa crainte de perdre ses acquis.
Au début du track, il utilise un skit de sa messagerie vocale dans laquelle son cousin, Carl Duckworth (dont il parle dans le morceau YAH), mentionne un certain nombre de références religieuses. Kendrick démontre l’importance de la religion dans sa musique qu’il veut authentique et proche de Dieu. Il montre cette proximité avec l’assonance entre « Why God ? » et « I beat yo ass ». L’effet est garanti, FEAR est sincère.
UNE OEUVRE PROCHE DE LA PERFECTION
Conscient de la complexité de sa musique, il sait que l’auditeur devra écouter et réécouter son album pour en comprendre le message et ses subtilités. C’est un projet plein de sens dans lequel il ne laisse aucun mot au hasard, soignant chaque ver et chaque rime. Un travail d’orfèvre qui fait honneur à ses influences : Jay-Z, Eminem ou encore Tupac. Musicalement, les productions sont aussi très prenantes sur des morceaux comme HUMBLE ou DNA.
Préférant la qualité à la quantité depuis le début de sa carrière, K. Dot n’a rien laissé au hasard et ne s’embarrasse pas de lyrics superflus. Il y démontre une nouvelle fois sa versatilité. Du kick énervé pour DNA, une voix posée sur un tempo plus lent sur YAH ou encore un refrain chanté sur LUST.
Kendrick est revenu avec cet album pour prouver à tout le rap game qu’il est le numéro un. Alors pour montrer sa force, il n’hésite pas à kicker dans ELEMENT et à sortir les muscles. Il y déclare être le plus passionné de hip-hop et un acharné de travail. Même s’il doit le faire violemment, il écrasera la concurrence :
« If I gotta slap a pussy-ass nigga, I’ma make it look sexy ».
Kung-fu Kenny termine son deuxième couplet par une punchline puissante en deux parties. D’abord, il assume occuper légitimement les cinq premières places du classement des meilleurs rappeurs : « Mr. One through Five, that’s the only logic». Ensuite, il fait un clin d’œil à Tupac : « Fake my death, go to Cuba, that’s the only option ». En effet, selon certaines théories, il se serait exilé à Cuba en simulant son décès.
Ce track, produit par le beatmaker new-yorkais Kid Capri, est un concentré de culture hip-hop. Le beat utilisé provient d’un synthétiseur TR-808. C’est cette machine couramment utilisée dans les années 80 et 90 qui lui donne son grain si particulier. À travers un morceau d’ego trip subtil, audacieux et doté d’une production solide, Kendrick est dans son élément.
Extrait du clip de ELEMENT. Crédit : Top Dawg Entertainment.
UNE VERSATILITÉ ÉTONNANTE
Alors que certains artistes choisissent de conserver le même flow, le même rythme et le même style lorsqu’il découvrent la recette du succès, Kendrick préfère laisser parler sa créativité et ne cesse de sortir de sa zone de confort. Si sa polyvalence n’est plus à prouver, il a su se doter de nouveaux flows et d’un talent de conteur. Dans BLOOD, il y raconte sa rencontre avec une vieille femme aveugle qui semble chercher quelque chose. Dans une ambiance inquiétante soutenue par des violons, le rappeur de Compton lui propose son aide. La femme lui rétorque :« You have lost something, you lost… Your life »et lui tire dessus.
S’il n’a jamais été très clair sur ce que représente la femme et le coup de feu, nous pouvons néanmoins nous poser la question : est-ce la fin du début ou le début de la fin ? Il termine le morceau en ajoutant un skit qui reprend la réaction de journalistes de Fox News (chaîne américaine profondément républicaine, ndlr) concernant la vision de la police que propose l’artiste dans le morceau Alright. Ce n’est pas la première fois que Kendrick sample des journalistes qui propagent des commentaires erronés et clivants sur sa musique. La chaîne l’a déjà accusé « de faire plus de mal aux jeunes Afro-Américains que le racisme lui même». Il affirme ainsi une fois de plus son engagement aux côtés des Afro-Américains.
Sur des morceaux tels que LUST et PRIDE, le rappeur de Compton adopte des voix différentes pour casser le rythme et donner plus de puissance à ses messages. Dans LUST, il module son timbre en passant du grave à l’aiguë sur trois niveaux distincts. Il se moque des vices, comme la luxure (Lust signifie luxure), que peut impliquer la notoriété. Il donne l’impression de faire son auto critique, comme s’il était, lui-aussi, tombé dans les travers de la célébrité.
Sur PRIDE, il sort sa plume pour parler une nouvelle fois de religion et dénonce l’un des péchés capitaux : la fierté. Sur ce morceau, il joue sur le volume et la tonalité de sa voix pour montrer le contraste entre la réalité de ses actions et l’idéal selon la religion : « Happiness or flashiness. How do you serve the question ? ». Il se confie sur la complexité de vouloir éviter la perversité tout en voulant rester le meilleur.
LE PORTRAIT DE L’AMÉRIQUE
Le morceau XXX, en featuring avec U2, n’est pas le morceau le plus mainstream de l’album mais demeure sans doute l’un des plus engagés. Il dresse un cruel portrait de son pays et dénonce les inégalités aux États-Unis. Des inégalités qui, d’après lui, sont volontairement créées par le gouvernement pour ne pas faire basculer l’échelle sociale en laissant les minorités dans une position défavorable.
Au début du morceau, le groupe de rock britannique chante « America, God bless you». Cette phrase très souvent employée dans le pays de l’oncle Sam apparaît dans la constitution du pays. À la fin du couplet de U2, le mot « understand » à été volontairement coupé pour montrer que cette société américaine qui vend depuis toujours le rêve américain est pleine de complexité.
Le premier couplet est scindé en deux parties. La première présente un Afro-Américain pauvre qui se bat à la fois contre la tentation de la délinquance et de la violence. La deuxième partie met en lumière cette même minorité mais cette fois représentée via le prisme des médias américains. Kendrick y répète à quatre reprises le prénom Johnny : « Johnny don’t wanna go to school no mo’, no mo’, Johnny said books ain’t cool no mo’ (No mo’), Johnny wanna be a rapper like his big cousin, Johnny caught a body yesterday out hustlin’ ».
Ce prénom n’est pas choisi au hasard et demeure un symbole du pacifisme. Au XIXe et au XXe siècle, la phrase « Johnny get your gun» était utilisée pour enrôler les jeunes dans l’armée. Cette référence a été popularisée dans le morceau Over there de George M. Cohan (1917). Depuis, la phrase est devenue « Johnny got his gun». David Bowie avait également utilisé le nom « Johnny» dans sontitre de 1997 : I’m afraid of Americans.En utilisant Johnny, Kendrick appelle au calme et dénonce le fait que les Afro-Américains soit systématiquement représentés comme des athlètes, des rappeurs ou des criminels.
Le deuxième couplet débute avec un rythme totalement différent. Des sirènes de police se font entendre au loin. Il y raconte qu’un ami l’a appelé à 1 h du matin pour lui dire que quelqu’un a tiré sur son fils. L’homme est perdu, paniqué et fait appel à sa foi en lui demandant de prier pour lui : « K-Dot can you pray for me ? ». L’homme ne cède pas la violence, contrairement à l’artiste qui lui rétorque : « If somebody kill my son, that means somebody gettin’ killed. »
Il explique que si quelqu’un s’en prend de la même manière à l’un de ses proches, il n’hésitera pas à céder à la violence. À travers cette conversation, il dénonce une justice à deux vitesses qui juge rapidement les Afro-Américains à cause de leur couleur de peau et les oblige à se faire justice eux-même parce que le système américain ne les protégera pas.
Sur le troisième couplet, Kendrick adopte à nouveau un tempo plus lent et dénonce cette hypocrisie de l’Etat qui condamne la violence de la rue mais qui continue d’autoriser la prolifération des armes : «You overnight the big rifles, then tell Fox to be scared of us ».
Dans l’élan de « To Pimp a Butterfly», K-Dot conserve cette ligne révolutionnaire et dénonciatrice. Malgré sa popularité qui a explosé, il reste fidèle à ses convictions.
LE TRAVAIL ARTISTIQUE, EXEMPLE AVEC DNA
Plus que l’aspect musical, Kung Fu Kenny s’est distingué grâce à un travail remarquable sur l’adaptation de ses textes à l’écran. Que ce soit pour le clip de HUMBLE, ELEMENT ou de LOVE, il n’a rien laissé au hasard.
Extrait du clip de DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Dans le visuel de DNA, il apparaît menotté, assis à une table. Un inspecteur (interprété par Don Cheadle) lui demande s’il sait ce que représente l’acronyme DNA et devant la non-réaction du rappeur, il lui répond : « Dead Niggaz Association ». Cheadle appuie alors sur un bouton qui semble être un détecteur de mensonge. Au moment où il clique, le détecteur s’emballe. L’acteur est pris de convulsions tandis que le fameux sample des journaliste de Fox News qui critique sa musique résonne. Une scène forte où l’artiste répond à ses détracteurs en les accusant d’être des menteurs.
Lorsque le morceau démarre, Cheadle se lève et commence à rapper les paroles de Kendrick, comme si la DNA du rappeur de Compton s’était introduite en lui. Après plusieurs secondes de lyrics, Kung fu Kenny réagit enfin et lui répond. Les deux hommes qui vivent dans le pays de Trump partagent leur appréhension des dangers du meurtre, de la condamnation, de la rédemption et de vivre avec un « DNA’s Soldier » tout en restant citoyen d’un système qui leur est défavorable.
Débarrassé de ses chaînes, il retrouve ses « homies » pour dire au monde qu’ils sont bien les rois du rap game.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Lorsqu’il termine son morceau, la caméra fait un plan sur Kendrick et son crew. Nous voyons alors apparaître SchoolBoy Q, faisant un signe avec la main. Une gestuelle universelle signifiant qu’ils sont prêts à en découdre. Libéré, il peut s’exprimer sur ce qu’il pense du système, de la célébrité, des médias et de sa place dans la société.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
C’est notamment ce qu’il fait lorsqu’il rappe : « I’d rather die than to listen to you ». Le rappeur préfère rester en paix dans son cercueil plutôt que d’écouter les médias de masse qui déforment la vérité.
LE MOT DE LA FIN
À contre courant des tendances actuelles, Kendrick Lamar fait office de référence dans le Rap US. Alors qu’outre-Atlantique, le phénomène de la trap et des productions de bangers sont désormais sur les devants de la scène, des artistes comme K-Dot ou J. Cole restent fidèles aux racines du hip-hop avec des textes étoffés et des rimes multisyllabiques époustouflantes.
Après le succès de «To Pimp A Butterfly », il confirme son statut de roi du game. De la trap, du kick, un TR-808 mais aussi de la sensibilité et de la finesse, il s’agit d’une œuvre complète et saluée unanimement par la critique. Alors, est-ce le meilleur album de la décennie ? Les avis peuvent diverger et certains le rejoignent.
Quoiqu’il en soit, « DAMN. » n’en demeure pas moins l’un des projets les plus marquants de ces dix dernières années.
[/ts_text_block][/vc_column][/vc_row]
« I DON’T DO IT FOR THE GRAM… » BUT STILL
Avec ce projet, il sera auréolé de succès. Cinq Grammy Awards dont celui du meilleur album de rap, troisième meilleur album de la décennie 2010 selon Metacritic, disque de platine en seulement trois semaines… « DAMN. » se hisse dans tous les classements et n’a d’ailleurs toujours pas quitté le Top 200 Billboard.
Cinq singles se classeront finalement dans le top 100 Hot Billboard dont le titre HUMBLE. Il se placera rapidement en tête des charts. Ce morceau reste à ce jour son plus grand succès commercial.
Le 16 avril 2017, il devient le premier artiste hip-hop à recevoir le Prix Pulitzer dans la catégorie musique (depuis 1943, elle n’avait récompensé que des œuvres de musique classique et de jazz, ndlr). Une véritable consécration.
Crédit : Eileen Barroso/Columbia University.
UNE INTROSPECTION
Chaque titre de l’album est consacré à une émotion humaine (HUMBLE, FEAR, LUST, LOVE etc), comme il l’explique dans une interview donnée à Apple Music. L’artiste se regarde dans un miroir et opère une introspection de ses émotions à la manière du premier morceau : « Is it wickedness ? Is it weakness ? » (BLOOD). Si « To Pimp A Butterfly » donnait une idée de l’approche à adopter pour changer le monde dans lequel nous vivons, « DAMN. » propose de se concentrer sur ce que sont les hommes qui y évoluent.
Proche de son public, Kendrick accentue cette proximité à travers ce projet. Il s’y montre vulnérable (LOVE), emphatique (BLOOD) ou brutal (DNA). C’est à dire profondément humain.
Crédit : Apple Music.
Dans le morceau FEAR, l’artiste se confesse et revient sur trois périodes clés de sa vie, à 7 ans, 17 ans et 27 ans. Il y évoque son enfance où il fait face la violence conjugale entre ses parents ou ses voisins, son adolescence où il est confronté aux gangs et à l’âge adulte où subsiste sa crainte de perdre ses acquis.
Au début du track, il utilise un skit de sa messagerie vocale dans laquelle son cousin, Carl Duckworth (dont il parle dans le morceau YAH), mentionne un certain nombre de références religieuses. Kendrick démontre l’importance de la religion dans sa musique qu’il veut authentique et proche de Dieu. Il montre cette proximité avec l’assonance entre « Why God ? » et « I beat yo ass ». L’effet est garanti, FEAR est sincère.
UNE OEUVRE PROCHE DE LA PERFECTION
Conscient de la complexité de sa musique, il sait que l’auditeur devra écouter et réécouter son album pour en comprendre le message et ses subtilités. C’est un projet plein de sens dans lequel il ne laisse aucun mot au hasard, soignant chaque ver et chaque rime. Un travail d’orfèvre qui fait honneur à ses influences : Jay-Z, Eminem ou encore Tupac. Musicalement, les productions sont aussi très prenantes sur des morceaux comme HUMBLE ou DNA.
Préférant la qualité à la quantité depuis le début de sa carrière, K. Dot n’a rien laissé au hasard et ne s’embarrasse pas de lyrics superflus. Il y démontre une nouvelle fois sa versatilité. Du kick énervé pour DNA, une voix posée sur un tempo plus lent sur YAH ou encore un refrain chanté sur LUST.
Kendrick est revenu avec cet album pour prouver à tout le rap game qu’il est le numéro un. Alors pour montrer sa force, il n’hésite pas à kicker dans ELEMENT et à sortir les muscles. Il y déclare être le plus passionné de hip-hop et un acharné de travail. Même s’il doit le faire violemment, il écrasera la concurrence :
« If I gotta slap a pussy-ass nigga, I’ma make it look sexy ».
Kung-fu Kenny termine son deuxième couplet par une punchline puissante en deux parties. D’abord, il assume occuper légitimement les cinq premières places du classement des meilleurs rappeurs : « Mr. One through Five, that’s the only logic». Ensuite, il fait un clin d’œil à Tupac : « Fake my death, go to Cuba, that’s the only option ». En effet, selon certaines théories, il se serait exilé à Cuba en simulant son décès.
Ce track, produit par le beatmaker new-yorkais Kid Capri, est un concentré de culture hip-hop. Le beat utilisé provient d’un synthétiseur TR-808. C’est cette machine couramment utilisée dans les années 80 et 90 qui lui donne son grain si particulier. À travers un morceau d’ego trip subtil, audacieux et doté d’une production solide, Kendrick est dans son élément.
Extrait du clip de ELEMENT. Crédit : Top Dawg Entertainment.
UNE VERSATILITÉ ÉTONNANTE
Alors que certains artistes choisissent de conserver le même flow, le même rythme et le même style lorsqu’il découvrent la recette du succès, Kendrick préfère laisser parler sa créativité et ne cesse de sortir de sa zone de confort. Si sa polyvalence n’est plus à prouver, il a su se doter de nouveaux flows et d’un talent de conteur. Dans BLOOD, il y raconte sa rencontre avec une vieille femme aveugle qui semble chercher quelque chose. Dans une ambiance inquiétante soutenue par des violons, le rappeur de Compton lui propose son aide. La femme lui rétorque :« You have lost something, you lost… Your life »et lui tire dessus.
S’il n’a jamais été très clair sur ce que représente la femme et le coup de feu, nous pouvons néanmoins nous poser la question : est-ce la fin du début ou le début de la fin ? Il termine le morceau en ajoutant un skit qui reprend la réaction de journalistes de Fox News (chaîne américaine profondément républicaine, ndlr) concernant la vision de la police que propose l’artiste dans le morceau Alright. Ce n’est pas la première fois que Kendrick sample des journalistes qui propagent des commentaires erronés et clivants sur sa musique. La chaîne l’a déjà accusé « de faire plus de mal aux jeunes Afro-Américains que le racisme lui même». Il affirme ainsi une fois de plus son engagement aux côtés des Afro-Américains.
Sur des morceaux tels que LUST et PRIDE, le rappeur de Compton adopte des voix différentes pour casser le rythme et donner plus de puissance à ses messages. Dans LUST, il module son timbre en passant du grave à l’aiguë sur trois niveaux distincts. Il se moque des vices, comme la luxure (Lust signifie luxure), que peut impliquer la notoriété. Il donne l’impression de faire son auto critique, comme s’il était, lui-aussi, tombé dans les travers de la célébrité.
Sur PRIDE, il sort sa plume pour parler une nouvelle fois de religion et dénonce l’un des péchés capitaux : la fierté. Sur ce morceau, il joue sur le volume et la tonalité de sa voix pour montrer le contraste entre la réalité de ses actions et l’idéal selon la religion : « Happiness or flashiness. How do you serve the question ? ». Il se confie sur la complexité de vouloir éviter la perversité tout en voulant rester le meilleur.
LE PORTRAIT DE L’AMÉRIQUE
Le morceau XXX, en featuring avec U2, n’est pas le morceau le plus mainstream de l’album mais demeure sans doute l’un des plus engagés. Il dresse un cruel portrait de son pays et dénonce les inégalités aux États-Unis. Des inégalités qui, d’après lui, sont volontairement créées par le gouvernement pour ne pas faire basculer l’échelle sociale en laissant les minorités dans une position défavorable.
Au début du morceau, le groupe de rock britannique chante « America, God bless you». Cette phrase très souvent employée dans le pays de l’oncle Sam apparaît dans la constitution du pays. À la fin du couplet de U2, le mot « understand » à été volontairement coupé pour montrer que cette société américaine qui vend depuis toujours le rêve américain est pleine de complexité.
Le premier couplet est scindé en deux parties. La première présente un Afro-Américain pauvre qui se bat à la fois contre la tentation de la délinquance et de la violence. La deuxième partie met en lumière cette même minorité mais cette fois représentée via le prisme des médias américains. Kendrick y répète à quatre reprises le prénom Johnny : « Johnny don’t wanna go to school no mo’, no mo’, Johnny said books ain’t cool no mo’ (No mo’), Johnny wanna be a rapper like his big cousin, Johnny caught a body yesterday out hustlin’ ».
Ce prénom n’est pas choisi au hasard et demeure un symbole du pacifisme. Au XIXe et au XXe siècle, la phrase « Johnny get your gun» était utilisée pour enrôler les jeunes dans l’armée. Cette référence a été popularisée dans le morceau Over there de George M. Cohan (1917). Depuis, la phrase est devenue « Johnny got his gun». David Bowie avait également utilisé le nom « Johnny» dans sontitre de 1997 : I’m afraid of Americans.En utilisant Johnny, Kendrick appelle au calme et dénonce le fait que les Afro-Américains soit systématiquement représentés comme des athlètes, des rappeurs ou des criminels.
Le deuxième couplet débute avec un rythme totalement différent. Des sirènes de police se font entendre au loin. Il y raconte qu’un ami l’a appelé à 1 h du matin pour lui dire que quelqu’un a tiré sur son fils. L’homme est perdu, paniqué et fait appel à sa foi en lui demandant de prier pour lui : « K-Dot can you pray for me ? ». L’homme ne cède pas la violence, contrairement à l’artiste qui lui rétorque : « If somebody kill my son, that means somebody gettin’ killed. »
Il explique que si quelqu’un s’en prend de la même manière à l’un de ses proches, il n’hésitera pas à céder à la violence. À travers cette conversation, il dénonce une justice à deux vitesses qui juge rapidement les Afro-Américains à cause de leur couleur de peau et les oblige à se faire justice eux-même parce que le système américain ne les protégera pas.
Sur le troisième couplet, Kendrick adopte à nouveau un tempo plus lent et dénonce cette hypocrisie de l’Etat qui condamne la violence de la rue mais qui continue d’autoriser la prolifération des armes : «You overnight the big rifles, then tell Fox to be scared of us ».
Dans l’élan de « To Pimp a Butterfly», K-Dot conserve cette ligne révolutionnaire et dénonciatrice. Malgré sa popularité qui a explosé, il reste fidèle à ses convictions.
LE TRAVAIL ARTISTIQUE, EXEMPLE AVEC DNA
Plus que l’aspect musical, Kung Fu Kenny s’est distingué grâce à un travail remarquable sur l’adaptation de ses textes à l’écran. Que ce soit pour le clip de HUMBLE, ELEMENT ou de LOVE, il n’a rien laissé au hasard.
Extrait du clip de DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Dans le visuel de DNA, il apparaît menotté, assis à une table. Un inspecteur (interprété par Don Cheadle) lui demande s’il sait ce que représente l’acronyme DNA et devant la non-réaction du rappeur, il lui répond : « Dead Niggaz Association ». Cheadle appuie alors sur un bouton qui semble être un détecteur de mensonge. Au moment où il clique, le détecteur s’emballe. L’acteur est pris de convulsions tandis que le fameux sample des journaliste de Fox News qui critique sa musique résonne. Une scène forte où l’artiste répond à ses détracteurs en les accusant d’être des menteurs.
Lorsque le morceau démarre, Cheadle se lève et commence à rapper les paroles de Kendrick, comme si la DNA du rappeur de Compton s’était introduite en lui. Après plusieurs secondes de lyrics, Kung fu Kenny réagit enfin et lui répond. Les deux hommes qui vivent dans le pays de Trump partagent leur appréhension des dangers du meurtre, de la condamnation, de la rédemption et de vivre avec un « DNA’s Soldier » tout en restant citoyen d’un système qui leur est défavorable.
Débarrassé de ses chaînes, il retrouve ses « homies » pour dire au monde qu’ils sont bien les rois du rap game.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Lorsqu’il termine son morceau, la caméra fait un plan sur Kendrick et son crew. Nous voyons alors apparaître SchoolBoy Q, faisant un signe avec la main. Une gestuelle universelle signifiant qu’ils sont prêts à en découdre. Libéré, il peut s’exprimer sur ce qu’il pense du système, de la célébrité, des médias et de sa place dans la société.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
C’est notamment ce qu’il fait lorsqu’il rappe : « I’d rather die than to listen to you ». Le rappeur préfère rester en paix dans son cercueil plutôt que d’écouter les médias de masse qui déforment la vérité.
LE MOT DE LA FIN
À contre courant des tendances actuelles, Kendrick Lamar fait office de référence dans le Rap US. Alors qu’outre-Atlantique, le phénomène de la trap et des productions de bangers sont désormais sur les devants de la scène, des artistes comme K-Dot ou J. Cole restent fidèles aux racines du hip-hop avec des textes étoffés et des rimes multisyllabiques époustouflantes.
Après le succès de «To Pimp A Butterfly », il confirme son statut de roi du game. De la trap, du kick, un TR-808 mais aussi de la sensibilité et de la finesse, il s’agit d’une œuvre complète et saluée unanimement par la critique. Alors, est-ce le meilleur album de la décennie ? Les avis peuvent diverger et certains le rejoignent.
Quoiqu’il en soit, « DAMN. » n’en demeure pas moins l’un des projets les plus marquants de ces dix dernières années.
[/ts_text_block][/vc_column][/vc_row]
Propulsé par le succès planétaire de « To Pimp A Butterfly » (2015), un projet très engagé qui mixe des sons et des rythmes jazz et soul, Kendrick Lamar est entré dans la dimension des très grands. Il le confirme en 2017 avec la sortie de « DAMN. »
Il aurait pu d’abord s’appeler « What happens on Earth stays on Earth ». C’est en tout cas ce qu’a révélé l’artiste dans une interview donnée à la radio Big Boy Tv. Il sera finalement nommé « DAMN. » pour sa facilité de prononciation et sort le 14 avril 2017. Composé de 14 titres, l’album offre plusieurs collaborations dont celles avec Rihanna, U2 ou encore Zacari.
« I DON’T DO IT FOR THE GRAM… » BUT STILL
Avec ce projet, il sera auréolé de succès. Cinq Grammy Awards dont celui du meilleur album de rap, troisième meilleur album de la décennie 2010 selon Metacritic, disque de platine en seulement trois semaines… « DAMN. » se hisse dans tous les classements et n’a d’ailleurs toujours pas quitté le Top 200 Billboard.
Cinq singles se classeront finalement dans le top 100 Hot Billboard dont le titre HUMBLE. Il se placera rapidement en tête des charts. Ce morceau reste à ce jour son plus grand succès commercial.
Le 16 avril 2017, il devient le premier artiste hip-hop à recevoir le Prix Pulitzer dans la catégorie musique (depuis 1943, elle n’avait récompensé que des œuvres de musique classique et de jazz, ndlr). Une véritable consécration.
Crédit : Eileen Barroso/Columbia University.
UNE INTROSPECTION
Chaque titre de l’album est consacré à une émotion humaine (HUMBLE, FEAR, LUST, LOVE etc), comme il l’explique dans une interview donnée à Apple Music. L’artiste se regarde dans un miroir et opère une introspection de ses émotions à la manière du premier morceau : « Is it wickedness ? Is it weakness ? » (BLOOD). Si « To Pimp A Butterfly » donnait une idée de l’approche à adopter pour changer le monde dans lequel nous vivons, « DAMN. » propose de se concentrer sur ce que sont les hommes qui y évoluent.
Proche de son public, Kendrick accentue cette proximité à travers ce projet. Il s’y montre vulnérable (LOVE), emphatique (BLOOD) ou brutal (DNA). C’est à dire profondément humain.
Crédit : Apple Music.
Dans le morceau FEAR, l’artiste se confesse et revient sur trois périodes clés de sa vie, à 7 ans, 17 ans et 27 ans. Il y évoque son enfance où il fait face la violence conjugale entre ses parents ou ses voisins, son adolescence où il est confronté aux gangs et à l’âge adulte où subsiste sa crainte de perdre ses acquis.
Au début du track, il utilise un skit de sa messagerie vocale dans laquelle son cousin, Carl Duckworth (dont il parle dans le morceau YAH), mentionne un certain nombre de références religieuses. Kendrick démontre l’importance de la religion dans sa musique qu’il veut authentique et proche de Dieu. Il montre cette proximité avec l’assonance entre « Why God ? » et « I beat yo ass ». L’effet est garanti, FEAR est sincère.
UNE OEUVRE PROCHE DE LA PERFECTION
Conscient de la complexité de sa musique, il sait que l’auditeur devra écouter et réécouter son album pour en comprendre le message et ses subtilités. C’est un projet plein de sens dans lequel il ne laisse aucun mot au hasard, soignant chaque ver et chaque rime. Un travail d’orfèvre qui fait honneur à ses influences : Jay-Z, Eminem ou encore Tupac. Musicalement, les productions sont aussi très prenantes sur des morceaux comme HUMBLE ou DNA.
Préférant la qualité à la quantité depuis le début de sa carrière, K. Dot n’a rien laissé au hasard et ne s’embarrasse pas de lyrics superflus. Il y démontre une nouvelle fois sa versatilité. Du kick énervé pour DNA, une voix posée sur un tempo plus lent sur YAH ou encore un refrain chanté sur LUST.
Kendrick est revenu avec cet album pour prouver à tout le rap game qu’il est le numéro un. Alors pour montrer sa force, il n’hésite pas à kicker dans ELEMENT et à sortir les muscles. Il y déclare être le plus passionné de hip-hop et un acharné de travail. Même s’il doit le faire violemment, il écrasera la concurrence :
« If I gotta slap a pussy-ass nigga, I’ma make it look sexy ».
Kung-fu Kenny termine son deuxième couplet par une punchline puissante en deux parties. D’abord, il assume occuper légitimement les cinq premières places du classement des meilleurs rappeurs : « Mr. One through Five, that’s the only logic». Ensuite, il fait un clin d’œil à Tupac : « Fake my death, go to Cuba, that’s the only option ». En effet, selon certaines théories, il se serait exilé à Cuba en simulant son décès.
Ce track, produit par le beatmaker new-yorkais Kid Capri, est un concentré de culture hip-hop. Le beat utilisé provient d’un synthétiseur TR-808. C’est cette machine couramment utilisée dans les années 80 et 90 qui lui donne son grain si particulier. À travers un morceau d’ego trip subtil, audacieux et doté d’une production solide, Kendrick est dans son élément.
Extrait du clip de ELEMENT. Crédit : Top Dawg Entertainment.
UNE VERSATILITÉ ÉTONNANTE
Alors que certains artistes choisissent de conserver le même flow, le même rythme et le même style lorsqu’il découvrent la recette du succès, Kendrick préfère laisser parler sa créativité et ne cesse de sortir de sa zone de confort. Si sa polyvalence n’est plus à prouver, il a su se doter de nouveaux flows et d’un talent de conteur. Dans BLOOD, il y raconte sa rencontre avec une vieille femme aveugle qui semble chercher quelque chose. Dans une ambiance inquiétante soutenue par des violons, le rappeur de Compton lui propose son aide. La femme lui rétorque :« You have lost something, you lost… Your life »et lui tire dessus.
S’il n’a jamais été très clair sur ce que représente la femme et le coup de feu, nous pouvons néanmoins nous poser la question : est-ce la fin du début ou le début de la fin ? Il termine le morceau en ajoutant un skit qui reprend la réaction de journalistes de Fox News (chaîne américaine profondément républicaine, ndlr) concernant la vision de la police que propose l’artiste dans le morceau Alright. Ce n’est pas la première fois que Kendrick sample des journalistes qui propagent des commentaires erronés et clivants sur sa musique. La chaîne l’a déjà accusé « de faire plus de mal aux jeunes Afro-Américains que le racisme lui même». Il affirme ainsi une fois de plus son engagement aux côtés des Afro-Américains.
Sur des morceaux tels que LUST et PRIDE, le rappeur de Compton adopte des voix différentes pour casser le rythme et donner plus de puissance à ses messages. Dans LUST, il module son timbre en passant du grave à l’aiguë sur trois niveaux distincts. Il se moque des vices, comme la luxure (Lust signifie luxure), que peut impliquer la notoriété. Il donne l’impression de faire son auto critique, comme s’il était, lui-aussi, tombé dans les travers de la célébrité.
Sur PRIDE, il sort sa plume pour parler une nouvelle fois de religion et dénonce l’un des péchés capitaux : la fierté. Sur ce morceau, il joue sur le volume et la tonalité de sa voix pour montrer le contraste entre la réalité de ses actions et l’idéal selon la religion : « Happiness or flashiness. How do you serve the question ? ». Il se confie sur la complexité de vouloir éviter la perversité tout en voulant rester le meilleur.
LE PORTRAIT DE L’AMÉRIQUE
Le morceau XXX, en featuring avec U2, n’est pas le morceau le plus mainstream de l’album mais demeure sans doute l’un des plus engagés. Il dresse un cruel portrait de son pays et dénonce les inégalités aux États-Unis. Des inégalités qui, d’après lui, sont volontairement créées par le gouvernement pour ne pas faire basculer l’échelle sociale en laissant les minorités dans une position défavorable.
Au début du morceau, le groupe de rock britannique chante « America, God bless you». Cette phrase très souvent employée dans le pays de l’oncle Sam apparaît dans la constitution du pays. À la fin du couplet de U2, le mot « understand » à été volontairement coupé pour montrer que cette société américaine qui vend depuis toujours le rêve américain est pleine de complexité.
Le premier couplet est scindé en deux parties. La première présente un Afro-Américain pauvre qui se bat à la fois contre la tentation de la délinquance et de la violence. La deuxième partie met en lumière cette même minorité mais cette fois représentée via le prisme des médias américains. Kendrick y répète à quatre reprises le prénom Johnny : « Johnny don’t wanna go to school no mo’, no mo’, Johnny said books ain’t cool no mo’ (No mo’), Johnny wanna be a rapper like his big cousin, Johnny caught a body yesterday out hustlin’ ».
Ce prénom n’est pas choisi au hasard et demeure un symbole du pacifisme. Au XIXe et au XXe siècle, la phrase « Johnny get your gun» était utilisée pour enrôler les jeunes dans l’armée. Cette référence a été popularisée dans le morceau Over there de George M. Cohan (1917). Depuis, la phrase est devenue « Johnny got his gun». David Bowie avait également utilisé le nom « Johnny» dans sontitre de 1997 : I’m afraid of Americans.En utilisant Johnny, Kendrick appelle au calme et dénonce le fait que les Afro-Américains soit systématiquement représentés comme des athlètes, des rappeurs ou des criminels.
Le deuxième couplet débute avec un rythme totalement différent. Des sirènes de police se font entendre au loin. Il y raconte qu’un ami l’a appelé à 1 h du matin pour lui dire que quelqu’un a tiré sur son fils. L’homme est perdu, paniqué et fait appel à sa foi en lui demandant de prier pour lui : « K-Dot can you pray for me ? ». L’homme ne cède pas la violence, contrairement à l’artiste qui lui rétorque : « If somebody kill my son, that means somebody gettin’ killed. »
Il explique que si quelqu’un s’en prend de la même manière à l’un de ses proches, il n’hésitera pas à céder à la violence. À travers cette conversation, il dénonce une justice à deux vitesses qui juge rapidement les Afro-Américains à cause de leur couleur de peau et les oblige à se faire justice eux-même parce que le système américain ne les protégera pas.
Sur le troisième couplet, Kendrick adopte à nouveau un tempo plus lent et dénonce cette hypocrisie de l’Etat qui condamne la violence de la rue mais qui continue d’autoriser la prolifération des armes : «You overnight the big rifles, then tell Fox to be scared of us ».
Dans l’élan de « To Pimp a Butterfly», K-Dot conserve cette ligne révolutionnaire et dénonciatrice. Malgré sa popularité qui a explosé, il reste fidèle à ses convictions.
LE TRAVAIL ARTISTIQUE, EXEMPLE AVEC DNA
Plus que l’aspect musical, Kung Fu Kenny s’est distingué grâce à un travail remarquable sur l’adaptation de ses textes à l’écran. Que ce soit pour le clip de HUMBLE, ELEMENT ou de LOVE, il n’a rien laissé au hasard.
Extrait du clip de DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Dans le visuel de DNA, il apparaît menotté, assis à une table. Un inspecteur (interprété par Don Cheadle) lui demande s’il sait ce que représente l’acronyme DNA et devant la non-réaction du rappeur, il lui répond : « Dead Niggaz Association ». Cheadle appuie alors sur un bouton qui semble être un détecteur de mensonge. Au moment où il clique, le détecteur s’emballe. L’acteur est pris de convulsions tandis que le fameux sample des journaliste de Fox News qui critique sa musique résonne. Une scène forte où l’artiste répond à ses détracteurs en les accusant d’être des menteurs.
Lorsque le morceau démarre, Cheadle se lève et commence à rapper les paroles de Kendrick, comme si la DNA du rappeur de Compton s’était introduite en lui. Après plusieurs secondes de lyrics, Kung fu Kenny réagit enfin et lui répond. Les deux hommes qui vivent dans le pays de Trump partagent leur appréhension des dangers du meurtre, de la condamnation, de la rédemption et de vivre avec un « DNA’s Soldier » tout en restant citoyen d’un système qui leur est défavorable.
Débarrassé de ses chaînes, il retrouve ses « homies » pour dire au monde qu’ils sont bien les rois du rap game.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Lorsqu’il termine son morceau, la caméra fait un plan sur Kendrick et son crew. Nous voyons alors apparaître SchoolBoy Q, faisant un signe avec la main. Une gestuelle universelle signifiant qu’ils sont prêts à en découdre. Libéré, il peut s’exprimer sur ce qu’il pense du système, de la célébrité, des médias et de sa place dans la société.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
C’est notamment ce qu’il fait lorsqu’il rappe : « I’d rather die than to listen to you ». Le rappeur préfère rester en paix dans son cercueil plutôt que d’écouter les médias de masse qui déforment la vérité.
LE MOT DE LA FIN
À contre courant des tendances actuelles, Kendrick Lamar fait office de référence dans le Rap US. Alors qu’outre-Atlantique, le phénomène de la trap et des productions de bangers sont désormais sur les devants de la scène, des artistes comme K-Dot ou J. Cole restent fidèles aux racines du hip-hop avec des textes étoffés et des rimes multisyllabiques époustouflantes.
Après le succès de «To Pimp A Butterfly », il confirme son statut de roi du game. De la trap, du kick, un TR-808 mais aussi de la sensibilité et de la finesse, il s’agit d’une œuvre complète et saluée unanimement par la critique. Alors, est-ce le meilleur album de la décennie ? Les avis peuvent diverger et certains le rejoignent.
Quoiqu’il en soit, « DAMN. » n’en demeure pas moins l’un des projets les plus marquants de ces dix dernières années.
[/ts_text_block][/vc_column][/vc_row]
Propulsé par le succès planétaire de « To Pimp A Butterfly » (2015), un projet très engagé qui mixe des sons et des rythmes jazz et soul, Kendrick Lamar est entré dans la dimension des très grands. Il le confirme en 2017 avec la sortie de « DAMN. »
Il aurait pu d’abord s’appeler « What happens on Earth stays on Earth ». C’est en tout cas ce qu’a révélé l’artiste dans une interview donnée à la radio Big Boy Tv. Il sera finalement nommé « DAMN. » pour sa facilité de prononciation et sort le 14 avril 2017. Composé de 14 titres, l’album offre plusieurs collaborations dont celles avec Rihanna, U2 ou encore Zacari.
« I DON’T DO IT FOR THE GRAM… » BUT STILL
Avec ce projet, il sera auréolé de succès. Cinq Grammy Awards dont celui du meilleur album de rap, troisième meilleur album de la décennie 2010 selon Metacritic, disque de platine en seulement trois semaines… « DAMN. » se hisse dans tous les classements et n’a d’ailleurs toujours pas quitté le Top 200 Billboard.
Cinq singles se classeront finalement dans le top 100 Hot Billboard dont le titre HUMBLE. Il se placera rapidement en tête des charts. Ce morceau reste à ce jour son plus grand succès commercial.
Le 16 avril 2017, il devient le premier artiste hip-hop à recevoir le Prix Pulitzer dans la catégorie musique (depuis 1943, elle n’avait récompensé que des œuvres de musique classique et de jazz, ndlr). Une véritable consécration.
Crédit : Eileen Barroso/Columbia University.
UNE INTROSPECTION
Chaque titre de l’album est consacré à une émotion humaine (HUMBLE, FEAR, LUST, LOVE etc), comme il l’explique dans une interview donnée à Apple Music. L’artiste se regarde dans un miroir et opère une introspection de ses émotions à la manière du premier morceau : « Is it wickedness ? Is it weakness ? » (BLOOD). Si « To Pimp A Butterfly » donnait une idée de l’approche à adopter pour changer le monde dans lequel nous vivons, « DAMN. » propose de se concentrer sur ce que sont les hommes qui y évoluent.
Proche de son public, Kendrick accentue cette proximité à travers ce projet. Il s’y montre vulnérable (LOVE), emphatique (BLOOD) ou brutal (DNA). C’est à dire profondément humain.
Crédit : Apple Music.
Dans le morceau FEAR, l’artiste se confesse et revient sur trois périodes clés de sa vie, à 7 ans, 17 ans et 27 ans. Il y évoque son enfance où il fait face la violence conjugale entre ses parents ou ses voisins, son adolescence où il est confronté aux gangs et à l’âge adulte où subsiste sa crainte de perdre ses acquis.
Au début du track, il utilise un skit de sa messagerie vocale dans laquelle son cousin, Carl Duckworth (dont il parle dans le morceau YAH), mentionne un certain nombre de références religieuses. Kendrick démontre l’importance de la religion dans sa musique qu’il veut authentique et proche de Dieu. Il montre cette proximité avec l’assonance entre « Why God ? » et « I beat yo ass ». L’effet est garanti, FEAR est sincère.
UNE OEUVRE PROCHE DE LA PERFECTION
Conscient de la complexité de sa musique, il sait que l’auditeur devra écouter et réécouter son album pour en comprendre le message et ses subtilités. C’est un projet plein de sens dans lequel il ne laisse aucun mot au hasard, soignant chaque ver et chaque rime. Un travail d’orfèvre qui fait honneur à ses influences : Jay-Z, Eminem ou encore Tupac. Musicalement, les productions sont aussi très prenantes sur des morceaux comme HUMBLE ou DNA.
Préférant la qualité à la quantité depuis le début de sa carrière, K. Dot n’a rien laissé au hasard et ne s’embarrasse pas de lyrics superflus. Il y démontre une nouvelle fois sa versatilité. Du kick énervé pour DNA, une voix posée sur un tempo plus lent sur YAH ou encore un refrain chanté sur LUST.
Kendrick est revenu avec cet album pour prouver à tout le rap game qu’il est le numéro un. Alors pour montrer sa force, il n’hésite pas à kicker dans ELEMENT et à sortir les muscles. Il y déclare être le plus passionné de hip-hop et un acharné de travail. Même s’il doit le faire violemment, il écrasera la concurrence :
« If I gotta slap a pussy-ass nigga, I’ma make it look sexy ».
Kung-fu Kenny termine son deuxième couplet par une punchline puissante en deux parties. D’abord, il assume occuper légitimement les cinq premières places du classement des meilleurs rappeurs : « Mr. One through Five, that’s the only logic». Ensuite, il fait un clin d’œil à Tupac : « Fake my death, go to Cuba, that’s the only option ». En effet, selon certaines théories, il se serait exilé à Cuba en simulant son décès.
Ce track, produit par le beatmaker new-yorkais Kid Capri, est un concentré de culture hip-hop. Le beat utilisé provient d’un synthétiseur TR-808. C’est cette machine couramment utilisée dans les années 80 et 90 qui lui donne son grain si particulier. À travers un morceau d’ego trip subtil, audacieux et doté d’une production solide, Kendrick est dans son élément.
Extrait du clip de ELEMENT. Crédit : Top Dawg Entertainment.
UNE VERSATILITÉ ÉTONNANTE
Alors que certains artistes choisissent de conserver le même flow, le même rythme et le même style lorsqu’il découvrent la recette du succès, Kendrick préfère laisser parler sa créativité et ne cesse de sortir de sa zone de confort. Si sa polyvalence n’est plus à prouver, il a su se doter de nouveaux flows et d’un talent de conteur. Dans BLOOD, il y raconte sa rencontre avec une vieille femme aveugle qui semble chercher quelque chose. Dans une ambiance inquiétante soutenue par des violons, le rappeur de Compton lui propose son aide. La femme lui rétorque :« You have lost something, you lost… Your life »et lui tire dessus.
S’il n’a jamais été très clair sur ce que représente la femme et le coup de feu, nous pouvons néanmoins nous poser la question : est-ce la fin du début ou le début de la fin ? Il termine le morceau en ajoutant un skit qui reprend la réaction de journalistes de Fox News (chaîne américaine profondément républicaine, ndlr) concernant la vision de la police que propose l’artiste dans le morceau Alright. Ce n’est pas la première fois que Kendrick sample des journalistes qui propagent des commentaires erronés et clivants sur sa musique. La chaîne l’a déjà accusé « de faire plus de mal aux jeunes Afro-Américains que le racisme lui même». Il affirme ainsi une fois de plus son engagement aux côtés des Afro-Américains.
Sur des morceaux tels que LUST et PRIDE, le rappeur de Compton adopte des voix différentes pour casser le rythme et donner plus de puissance à ses messages. Dans LUST, il module son timbre en passant du grave à l’aiguë sur trois niveaux distincts. Il se moque des vices, comme la luxure (Lust signifie luxure), que peut impliquer la notoriété. Il donne l’impression de faire son auto critique, comme s’il était, lui-aussi, tombé dans les travers de la célébrité.
Sur PRIDE, il sort sa plume pour parler une nouvelle fois de religion et dénonce l’un des péchés capitaux : la fierté. Sur ce morceau, il joue sur le volume et la tonalité de sa voix pour montrer le contraste entre la réalité de ses actions et l’idéal selon la religion : « Happiness or flashiness. How do you serve the question ? ». Il se confie sur la complexité de vouloir éviter la perversité tout en voulant rester le meilleur.
LE PORTRAIT DE L’AMÉRIQUE
Le morceau XXX, en featuring avec U2, n’est pas le morceau le plus mainstream de l’album mais demeure sans doute l’un des plus engagés. Il dresse un cruel portrait de son pays et dénonce les inégalités aux États-Unis. Des inégalités qui, d’après lui, sont volontairement créées par le gouvernement pour ne pas faire basculer l’échelle sociale en laissant les minorités dans une position défavorable.
Au début du morceau, le groupe de rock britannique chante « America, God bless you». Cette phrase très souvent employée dans le pays de l’oncle Sam apparaît dans la constitution du pays. À la fin du couplet de U2, le mot « understand » à été volontairement coupé pour montrer que cette société américaine qui vend depuis toujours le rêve américain est pleine de complexité.
Le premier couplet est scindé en deux parties. La première présente un Afro-Américain pauvre qui se bat à la fois contre la tentation de la délinquance et de la violence. La deuxième partie met en lumière cette même minorité mais cette fois représentée via le prisme des médias américains. Kendrick y répète à quatre reprises le prénom Johnny : « Johnny don’t wanna go to school no mo’, no mo’, Johnny said books ain’t cool no mo’ (No mo’), Johnny wanna be a rapper like his big cousin, Johnny caught a body yesterday out hustlin’ ».
Ce prénom n’est pas choisi au hasard et demeure un symbole du pacifisme. Au XIXe et au XXe siècle, la phrase « Johnny get your gun» était utilisée pour enrôler les jeunes dans l’armée. Cette référence a été popularisée dans le morceau Over there de George M. Cohan (1917). Depuis, la phrase est devenue « Johnny got his gun». David Bowie avait également utilisé le nom « Johnny» dans sontitre de 1997 : I’m afraid of Americans.En utilisant Johnny, Kendrick appelle au calme et dénonce le fait que les Afro-Américains soit systématiquement représentés comme des athlètes, des rappeurs ou des criminels.
Le deuxième couplet débute avec un rythme totalement différent. Des sirènes de police se font entendre au loin. Il y raconte qu’un ami l’a appelé à 1 h du matin pour lui dire que quelqu’un a tiré sur son fils. L’homme est perdu, paniqué et fait appel à sa foi en lui demandant de prier pour lui : « K-Dot can you pray for me ? ». L’homme ne cède pas la violence, contrairement à l’artiste qui lui rétorque : « If somebody kill my son, that means somebody gettin’ killed. »
Il explique que si quelqu’un s’en prend de la même manière à l’un de ses proches, il n’hésitera pas à céder à la violence. À travers cette conversation, il dénonce une justice à deux vitesses qui juge rapidement les Afro-Américains à cause de leur couleur de peau et les oblige à se faire justice eux-même parce que le système américain ne les protégera pas.
Sur le troisième couplet, Kendrick adopte à nouveau un tempo plus lent et dénonce cette hypocrisie de l’Etat qui condamne la violence de la rue mais qui continue d’autoriser la prolifération des armes : «You overnight the big rifles, then tell Fox to be scared of us ».
Dans l’élan de « To Pimp a Butterfly», K-Dot conserve cette ligne révolutionnaire et dénonciatrice. Malgré sa popularité qui a explosé, il reste fidèle à ses convictions.
LE TRAVAIL ARTISTIQUE, EXEMPLE AVEC DNA
Plus que l’aspect musical, Kung Fu Kenny s’est distingué grâce à un travail remarquable sur l’adaptation de ses textes à l’écran. Que ce soit pour le clip de HUMBLE, ELEMENT ou de LOVE, il n’a rien laissé au hasard.
Extrait du clip de DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Dans le visuel de DNA, il apparaît menotté, assis à une table. Un inspecteur (interprété par Don Cheadle) lui demande s’il sait ce que représente l’acronyme DNA et devant la non-réaction du rappeur, il lui répond : « Dead Niggaz Association ». Cheadle appuie alors sur un bouton qui semble être un détecteur de mensonge. Au moment où il clique, le détecteur s’emballe. L’acteur est pris de convulsions tandis que le fameux sample des journaliste de Fox News qui critique sa musique résonne. Une scène forte où l’artiste répond à ses détracteurs en les accusant d’être des menteurs.
Lorsque le morceau démarre, Cheadle se lève et commence à rapper les paroles de Kendrick, comme si la DNA du rappeur de Compton s’était introduite en lui. Après plusieurs secondes de lyrics, Kung fu Kenny réagit enfin et lui répond. Les deux hommes qui vivent dans le pays de Trump partagent leur appréhension des dangers du meurtre, de la condamnation, de la rédemption et de vivre avec un « DNA’s Soldier » tout en restant citoyen d’un système qui leur est défavorable.
Débarrassé de ses chaînes, il retrouve ses « homies » pour dire au monde qu’ils sont bien les rois du rap game.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Lorsqu’il termine son morceau, la caméra fait un plan sur Kendrick et son crew. Nous voyons alors apparaître SchoolBoy Q, faisant un signe avec la main. Une gestuelle universelle signifiant qu’ils sont prêts à en découdre. Libéré, il peut s’exprimer sur ce qu’il pense du système, de la célébrité, des médias et de sa place dans la société.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
C’est notamment ce qu’il fait lorsqu’il rappe : « I’d rather die than to listen to you ». Le rappeur préfère rester en paix dans son cercueil plutôt que d’écouter les médias de masse qui déforment la vérité.
LE MOT DE LA FIN
À contre courant des tendances actuelles, Kendrick Lamar fait office de référence dans le Rap US. Alors qu’outre-Atlantique, le phénomène de la trap et des productions de bangers sont désormais sur les devants de la scène, des artistes comme K-Dot ou J. Cole restent fidèles aux racines du hip-hop avec des textes étoffés et des rimes multisyllabiques époustouflantes.
Après le succès de «To Pimp A Butterfly », il confirme son statut de roi du game. De la trap, du kick, un TR-808 mais aussi de la sensibilité et de la finesse, il s’agit d’une œuvre complète et saluée unanimement par la critique. Alors, est-ce le meilleur album de la décennie ? Les avis peuvent diverger et certains le rejoignent.
Quoiqu’il en soit, « DAMN. » n’en demeure pas moins l’un des projets les plus marquants de ces dix dernières années.
[/ts_text_block][/vc_column][/vc_row]
Il y trois ans, Kendrick Lamar sortait un OVNI avec le projet « DAMN. » Un véritable chef d’œuvre qui illustre l’éthique de travail du rappeur et l’importance de la culture hip-hop dans la société américaine. Cet album composé par Greg Kurstin et Steve Lac, enregistré entre Hollywood et Santa Monica, pose une question fondamentale. Est-il le meilleur de sa décennie ?
LE CONTEXTE
Propulsé par le succès planétaire de « To Pimp A Butterfly » (2015), un projet très engagé qui mixe des sons et des rythmes jazz et soul, Kendrick Lamar est entré dans la dimension des très grands. Il le confirme en 2017 avec la sortie de « DAMN. »
Il aurait pu d’abord s’appeler « What happens on Earth stays on Earth ». C’est en tout cas ce qu’a révélé l’artiste dans une interview donnée à la radio Big Boy Tv. Il sera finalement nommé « DAMN. » pour sa facilité de prononciation et sort le 14 avril 2017. Composé de 14 titres, l’album offre plusieurs collaborations dont celles avec Rihanna, U2 ou encore Zacari.
« I DON’T DO IT FOR THE GRAM… » BUT STILL
Avec ce projet, il sera auréolé de succès. Cinq Grammy Awards dont celui du meilleur album de rap, troisième meilleur album de la décennie 2010 selon Metacritic, disque de platine en seulement trois semaines… « DAMN. » se hisse dans tous les classements et n’a d’ailleurs toujours pas quitté le Top 200 Billboard.
Cinq singles se classeront finalement dans le top 100 Hot Billboard dont le titre HUMBLE. Il se placera rapidement en tête des charts. Ce morceau reste à ce jour son plus grand succès commercial.
Le 16 avril 2017, il devient le premier artiste hip-hop à recevoir le Prix Pulitzer dans la catégorie musique (depuis 1943, elle n’avait récompensé que des œuvres de musique classique et de jazz, ndlr). Une véritable consécration.
Crédit : Eileen Barroso/Columbia University.
UNE INTROSPECTION
Chaque titre de l’album est consacré à une émotion humaine (HUMBLE, FEAR, LUST, LOVE etc), comme il l’explique dans une interview donnée à Apple Music. L’artiste se regarde dans un miroir et opère une introspection de ses émotions à la manière du premier morceau : « Is it wickedness ? Is it weakness ? » (BLOOD). Si « To Pimp A Butterfly » donnait une idée de l’approche à adopter pour changer le monde dans lequel nous vivons, « DAMN. » propose de se concentrer sur ce que sont les hommes qui y évoluent.
Proche de son public, Kendrick accentue cette proximité à travers ce projet. Il s’y montre vulnérable (LOVE), emphatique (BLOOD) ou brutal (DNA). C’est à dire profondément humain.
Crédit : Apple Music.
Dans le morceau FEAR, l’artiste se confesse et revient sur trois périodes clés de sa vie, à 7 ans, 17 ans et 27 ans. Il y évoque son enfance où il fait face la violence conjugale entre ses parents ou ses voisins, son adolescence où il est confronté aux gangs et à l’âge adulte où subsiste sa crainte de perdre ses acquis.
Au début du track, il utilise un skit de sa messagerie vocale dans laquelle son cousin, Carl Duckworth (dont il parle dans le morceau YAH), mentionne un certain nombre de références religieuses. Kendrick démontre l’importance de la religion dans sa musique qu’il veut authentique et proche de Dieu. Il montre cette proximité avec l’assonance entre « Why God ? » et « I beat yo ass ». L’effet est garanti, FEAR est sincère.
UNE OEUVRE PROCHE DE LA PERFECTION
Conscient de la complexité de sa musique, il sait que l’auditeur devra écouter et réécouter son album pour en comprendre le message et ses subtilités. C’est un projet plein de sens dans lequel il ne laisse aucun mot au hasard, soignant chaque ver et chaque rime. Un travail d’orfèvre qui fait honneur à ses influences : Jay-Z, Eminem ou encore Tupac. Musicalement, les productions sont aussi très prenantes sur des morceaux comme HUMBLE ou DNA.
Préférant la qualité à la quantité depuis le début de sa carrière, K. Dot n’a rien laissé au hasard et ne s’embarrasse pas de lyrics superflus. Il y démontre une nouvelle fois sa versatilité. Du kick énervé pour DNA, une voix posée sur un tempo plus lent sur YAH ou encore un refrain chanté sur LUST.
Kendrick est revenu avec cet album pour prouver à tout le rap game qu’il est le numéro un. Alors pour montrer sa force, il n’hésite pas à kicker dans ELEMENT et à sortir les muscles. Il y déclare être le plus passionné de hip-hop et un acharné de travail. Même s’il doit le faire violemment, il écrasera la concurrence :
« If I gotta slap a pussy-ass nigga, I’ma make it look sexy ».
Kung-fu Kenny termine son deuxième couplet par une punchline puissante en deux parties. D’abord, il assume occuper légitimement les cinq premières places du classement des meilleurs rappeurs : « Mr. One through Five, that’s the only logic». Ensuite, il fait un clin d’œil à Tupac : « Fake my death, go to Cuba, that’s the only option ». En effet, selon certaines théories, il se serait exilé à Cuba en simulant son décès.
Ce track, produit par le beatmaker new-yorkais Kid Capri, est un concentré de culture hip-hop. Le beat utilisé provient d’un synthétiseur TR-808. C’est cette machine couramment utilisée dans les années 80 et 90 qui lui donne son grain si particulier. À travers un morceau d’ego trip subtil, audacieux et doté d’une production solide, Kendrick est dans son élément.
Extrait du clip de ELEMENT. Crédit : Top Dawg Entertainment.
UNE VERSATILITÉ ÉTONNANTE
Alors que certains artistes choisissent de conserver le même flow, le même rythme et le même style lorsqu’il découvrent la recette du succès, Kendrick préfère laisser parler sa créativité et ne cesse de sortir de sa zone de confort. Si sa polyvalence n’est plus à prouver, il a su se doter de nouveaux flows et d’un talent de conteur. Dans BLOOD, il y raconte sa rencontre avec une vieille femme aveugle qui semble chercher quelque chose. Dans une ambiance inquiétante soutenue par des violons, le rappeur de Compton lui propose son aide. La femme lui rétorque :« You have lost something, you lost… Your life »et lui tire dessus.
S’il n’a jamais été très clair sur ce que représente la femme et le coup de feu, nous pouvons néanmoins nous poser la question : est-ce la fin du début ou le début de la fin ? Il termine le morceau en ajoutant un skit qui reprend la réaction de journalistes de Fox News (chaîne américaine profondément républicaine, ndlr) concernant la vision de la police que propose l’artiste dans le morceau Alright. Ce n’est pas la première fois que Kendrick sample des journalistes qui propagent des commentaires erronés et clivants sur sa musique. La chaîne l’a déjà accusé « de faire plus de mal aux jeunes Afro-Américains que le racisme lui même». Il affirme ainsi une fois de plus son engagement aux côtés des Afro-Américains.
Sur des morceaux tels que LUST et PRIDE, le rappeur de Compton adopte des voix différentes pour casser le rythme et donner plus de puissance à ses messages. Dans LUST, il module son timbre en passant du grave à l’aiguë sur trois niveaux distincts. Il se moque des vices, comme la luxure (Lust signifie luxure), que peut impliquer la notoriété. Il donne l’impression de faire son auto critique, comme s’il était, lui-aussi, tombé dans les travers de la célébrité.
Sur PRIDE, il sort sa plume pour parler une nouvelle fois de religion et dénonce l’un des péchés capitaux : la fierté. Sur ce morceau, il joue sur le volume et la tonalité de sa voix pour montrer le contraste entre la réalité de ses actions et l’idéal selon la religion : « Happiness or flashiness. How do you serve the question ? ». Il se confie sur la complexité de vouloir éviter la perversité tout en voulant rester le meilleur.
LE PORTRAIT DE L’AMÉRIQUE
Le morceau XXX, en featuring avec U2, n’est pas le morceau le plus mainstream de l’album mais demeure sans doute l’un des plus engagés. Il dresse un cruel portrait de son pays et dénonce les inégalités aux États-Unis. Des inégalités qui, d’après lui, sont volontairement créées par le gouvernement pour ne pas faire basculer l’échelle sociale en laissant les minorités dans une position défavorable.
Au début du morceau, le groupe de rock britannique chante « America, God bless you». Cette phrase très souvent employée dans le pays de l’oncle Sam apparaît dans la constitution du pays. À la fin du couplet de U2, le mot « understand » à été volontairement coupé pour montrer que cette société américaine qui vend depuis toujours le rêve américain est pleine de complexité.
Le premier couplet est scindé en deux parties. La première présente un Afro-Américain pauvre qui se bat à la fois contre la tentation de la délinquance et de la violence. La deuxième partie met en lumière cette même minorité mais cette fois représentée via le prisme des médias américains. Kendrick y répète à quatre reprises le prénom Johnny : « Johnny don’t wanna go to school no mo’, no mo’, Johnny said books ain’t cool no mo’ (No mo’), Johnny wanna be a rapper like his big cousin, Johnny caught a body yesterday out hustlin’ ».
Ce prénom n’est pas choisi au hasard et demeure un symbole du pacifisme. Au XIXe et au XXe siècle, la phrase « Johnny get your gun» était utilisée pour enrôler les jeunes dans l’armée. Cette référence a été popularisée dans le morceau Over there de George M. Cohan (1917). Depuis, la phrase est devenue « Johnny got his gun». David Bowie avait également utilisé le nom « Johnny» dans sontitre de 1997 : I’m afraid of Americans.En utilisant Johnny, Kendrick appelle au calme et dénonce le fait que les Afro-Américains soit systématiquement représentés comme des athlètes, des rappeurs ou des criminels.
Le deuxième couplet débute avec un rythme totalement différent. Des sirènes de police se font entendre au loin. Il y raconte qu’un ami l’a appelé à 1 h du matin pour lui dire que quelqu’un a tiré sur son fils. L’homme est perdu, paniqué et fait appel à sa foi en lui demandant de prier pour lui : « K-Dot can you pray for me ? ». L’homme ne cède pas la violence, contrairement à l’artiste qui lui rétorque : « If somebody kill my son, that means somebody gettin’ killed. »
Il explique que si quelqu’un s’en prend de la même manière à l’un de ses proches, il n’hésitera pas à céder à la violence. À travers cette conversation, il dénonce une justice à deux vitesses qui juge rapidement les Afro-Américains à cause de leur couleur de peau et les oblige à se faire justice eux-même parce que le système américain ne les protégera pas.
Sur le troisième couplet, Kendrick adopte à nouveau un tempo plus lent et dénonce cette hypocrisie de l’Etat qui condamne la violence de la rue mais qui continue d’autoriser la prolifération des armes : «You overnight the big rifles, then tell Fox to be scared of us ».
Dans l’élan de « To Pimp a Butterfly», K-Dot conserve cette ligne révolutionnaire et dénonciatrice. Malgré sa popularité qui a explosé, il reste fidèle à ses convictions.
LE TRAVAIL ARTISTIQUE, EXEMPLE AVEC DNA
Plus que l’aspect musical, Kung Fu Kenny s’est distingué grâce à un travail remarquable sur l’adaptation de ses textes à l’écran. Que ce soit pour le clip de HUMBLE, ELEMENT ou de LOVE, il n’a rien laissé au hasard.
Extrait du clip de DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Dans le visuel de DNA, il apparaît menotté, assis à une table. Un inspecteur (interprété par Don Cheadle) lui demande s’il sait ce que représente l’acronyme DNA et devant la non-réaction du rappeur, il lui répond : « Dead Niggaz Association ». Cheadle appuie alors sur un bouton qui semble être un détecteur de mensonge. Au moment où il clique, le détecteur s’emballe. L’acteur est pris de convulsions tandis que le fameux sample des journaliste de Fox News qui critique sa musique résonne. Une scène forte où l’artiste répond à ses détracteurs en les accusant d’être des menteurs.
Lorsque le morceau démarre, Cheadle se lève et commence à rapper les paroles de Kendrick, comme si la DNA du rappeur de Compton s’était introduite en lui. Après plusieurs secondes de lyrics, Kung fu Kenny réagit enfin et lui répond. Les deux hommes qui vivent dans le pays de Trump partagent leur appréhension des dangers du meurtre, de la condamnation, de la rédemption et de vivre avec un « DNA’s Soldier » tout en restant citoyen d’un système qui leur est défavorable.
Débarrassé de ses chaînes, il retrouve ses « homies » pour dire au monde qu’ils sont bien les rois du rap game.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
Lorsqu’il termine son morceau, la caméra fait un plan sur Kendrick et son crew. Nous voyons alors apparaître SchoolBoy Q, faisant un signe avec la main. Une gestuelle universelle signifiant qu’ils sont prêts à en découdre. Libéré, il peut s’exprimer sur ce qu’il pense du système, de la célébrité, des médias et de sa place dans la société.
Extrait du clip du DNA. Crédit : Top Dawg Entertainment.
C’est notamment ce qu’il fait lorsqu’il rappe : « I’d rather die than to listen to you ». Le rappeur préfère rester en paix dans son cercueil plutôt que d’écouter les médias de masse qui déforment la vérité.
LE MOT DE LA FIN
À contre courant des tendances actuelles, Kendrick Lamar fait office de référence dans le Rap US. Alors qu’outre-Atlantique, le phénomène de la trap et des productions de bangers sont désormais sur les devants de la scène, des artistes comme K-Dot ou J. Cole restent fidèles aux racines du hip-hop avec des textes étoffés et des rimes multisyllabiques époustouflantes.
Après le succès de «To Pimp A Butterfly », il confirme son statut de roi du game. De la trap, du kick, un TR-808 mais aussi de la sensibilité et de la finesse, il s’agit d’une œuvre complète et saluée unanimement par la critique. Alors, est-ce le meilleur album de la décennie ? Les avis peuvent diverger et certains le rejoignent.
Quoiqu’il en soit, « DAMN. » n’en demeure pas moins l’un des projets les plus marquants de ces dix dernières années.
[vc_row][vc_column][vc_column_text]Il y a un an jour pour jour, Shay délivrait son remède. Sur «Antidote», sorti le 10 mai 2019, la rappeuse belge explore ses blessures et ses forces. La musique guérit ses peines et l’accompagne dans son émancipation. Un an après son deuxième album, Shay est en rémission, en quête de toujours plus de liberté.
« Je veux être libre et c’est ce que j’ai voulu faire avec ce projet », déclare Shay dans un face à face avec Pascal Cefran pour Mouv’. Pour faire tomber ses chaînes, l’artiste doit d’abord s’affranchir musicalement. Bien trop grande pour être réduite aux « sons de chicha et zumba », elle se met en quête d’un projet à la hauteur de son ambition. Sur la pochette de l’album, elle annonce la couleur. Tel un serpent qui change de peau au cours de son évolution, Shay s’apprête à effectuer sa transformation.
Résultat, le venin de la liberté se propage à travers 14 titres où l’artiste s’évertue à affirmer son indépendance vis-à-vis de la société et ses attendus. Sur « Antidote », elle déploie les ailes de son talent. Elle offre des phases de kicks comme sur Prends ton time ou Oh oui, de mélancolie sur Ich Liebe Dich ou BXL, tout en restant dans sa zone de confort sur des titres aux accents zumbas comme Liquide, Même pas bonne ou Villa.
Cover de l’album « Antidote » de Shay.
Douceur brutale
L’amour sous toutes ses formes est au cœur du projet. Mais quand Shay parle d’amour, c’est pour parler de ses désastres. En pleine émancipation, sa fuite d’une quelconque dépendance est inévitable :« Enlace moi, enlace moi avant que je me lasse, je me lasse », « Attache-moi, attache-moi avant que je me détache » (Amours & désastres).
Ainsi, elle mêle toujours l’amour au chaos. Sur Amours & désastres, la douceur d’un refrain se marie à la brutalité du son des kalashs. La rappeuse belge cède rarement à la fragilité qui est toujours contrebalancée :« Je traîne ma peine en Versace ». Sa voix délicieusement cassée vient rompre avec l’apparente tranquillité des morceaux.
Après avoir chanté sa « détresse désenchantée » (Désillusions), Shay n’oublie jamais d’être impertinente. Sur une prod, toute aussi insolente, du titre Même pas bonne, elle fustige avec nonchalance : « Ta salope elle est pas bonne ». Affranchie, l’artiste a fait son choix : « À deux c’est bien mais seul c’est beaucoup mieux » (Prends ton time).
J’refuse d’être la meuf qui pleure
À travers Shay, c’est aussi la langue qui se libère de ses codes, à la manière de son mentor Booba. Les phrases se détournent du carcan de leurs syntaxes comme dans Amour & désastres : « Tendresse, zéro, marée basse, Bonnie & Clyde à la casse / Amour et ses désastres, bouquet de roses, mauvaise passe ». Les textes de la rappeuse la laissent libre de condenser une histoire en quelques mots pour raconter sans se livrer.
De la même manière, elle masque ses blessures derrière une prod aux tonalités dansantes sur Pleurer qui nous ferait presque oublier que Shay nous confie ses peines : « L’espoir fait vivre, suis-je enterrée ? ». Incapable de coucher ses souffrances sur papier, elle confie ses angoisses à Damso qui se chargera de l’écriture du titre.
Celle qui « refuse d’être la meuf qui pleure » parvient rarement à parler de ses douleurs à la première personne. Alors, elle choisit de s’adresser une dernière fois à son coeur, coupable de tous ses maux sur Coeur Wanted et conclut « C’est bien beau d’aimer mais c’est bien mieux de ne pas souffrir .
Shay a trouvé l’antidote à ses souffrances et ferme la porte à ses émotions qui l’ont trop souvent trahies. La liberté qui l’a rendu insensible sera son nouveau poison. Désormais, elle a des « thunes à récolter », pour assurer le confort des siens à qui elle assure :« Maman, t’auras la villa, Maman t’auras la ville ».
Dans cette perspective, elle laisse derrière elle les morceaux de son cœur brisé pour regarder vers l’avenir. Avant de revêtir sa nouvelle carapace, elle entonne un hymne mélancolique à la ville qui a fait d’elle l’artiste qu’elle est aujourd’hui. Avec BXL pour clôturer l’album, Shay adresse un ultime regard à son passé qui sonne comme un adieu rempli de promesses.