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Naïri Zadourian, la revanche d’une brune

Jeune avocate de 29 ans, Naïri Zadourian a fait éviter la prison au rappeur DA Uzi en mai dernier. Depuis, sa vie a été complètement chamboulée. Elle s’est confiée à Mosaïque.

À bientôt 30 ans, Naïri Zadourian a la carrière dont n’osent même pas rêver tous les jeunes diplômé.e.s de l’examen du barreau. Un an seulement après l’obtention de son diplôme, cette avocate croule sous les dossiers. Elle a ouvert son propre cabinet et a dû engager un collaborateur. En cause : une forte exposition médiatique liée au dossier du rappeur DA Uzi dont elle s’est saisie en mai 2021. En parallèle, Naïri Zadourian ne cache pas un tempérament emprunt d’humour et de franc-parler qu’elle affiche sans complexe sur Twitter où elle cumule des milliers d’abonné.e.s. Avocate atypique dans le milieu de la justice, elle s’est confiée à Mosaïque. Portrait.


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«T’as des beaux yeux mashallah. On y voit le paradis, ça veut dire qu’on va se revoir », lance un passant à Naïri Zadourian alors que nous sommes assis.e.s à un café de Bobigny, à deux pas du palais de justice. Ce jour là, le soleil a décidé d’éclairer les grands yeux bleu azur de l’avocate. Son audience est à 13 h 30 mais Naïri est sur place depuis 10 h 30. Afin d’anticiper le moindre accroc. Le jour de notre rencontre, elle se présente avec une chaleur naturelle et deux cafés à la main. Au passant qui la complimente et se présente comme le « messi », elle répond de ce ton spontané qui fait sa réputation : « Merci pour les buts ! ».

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Cette grande brune à la voix grave ne rate jamais une occasion de faire rire ceux et celles qui l’écoutent. Comme sa meilleure amie Adélaïde : « Je la connais depuis sept ans. Elle a toujours eu ce coté humoristique, un peu piquant. C’est ce qui a fait qu’on s’entendait bien. Mais elle est très sérieuse professionnellement. C’est aussi sa manière de décompresser. »

Un trait de personnalité qui lui vaut d’être suivie par des milliers de personnes sur Twitter. Et le compteur s’est envolé lorsqu’elle s’est saisie du dossier du rappeur DA Uzi. En quelques tweets, elle double son nombre d’abonné.e.s, passant de 17 000 à 34 000 followers.

DA Uzi : l’affaire d’une vie

Un soir banal dans la vie d’une avocate qui débute, Naïri Zadourian reçoit en mai 2020 le dossier qu’un ami lui transmet. DA Uzi a été arrêté pour détention de stupéfiants et d’armes. Elle se souvient : « Je le connaissais de nom. Avant de prendre en charge l’affaire, je suis allée voir qui je défendais. Parce quentre DA Uzi, Uzi, Lil Uzi Vert, je ne savais plus qui était qui (rires). Mais surtout, rappeur ou pas rappeur, je men fichais. » Attachée à chacun de ses client.e.s qu’elle appelle ses « petits chats », Naïri cherche à les comprendre pour mieux les défendre, convaincue que « l’être humain n’est ni mauvais ni bon ». Elle décide donc de représenter l’artiste à la barre et obtient sa relaxe, le 31 mai, pour vices de procédure.

Quand tout le monde me disait : « s/o Naïri », je ne comprenais pas ce que ça voulait dire.

Naïri Zadourian pour Mosaïque.

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L’avocate se souvient : « Dans sa tête, DA Uzi allait retourner en prison. Jétais assise. La présidente dit le mot « relaxe ». Je lève les yeux au ciel en me disant : « Tu las fait bordel ». Je me retourne pour vérifier quil a compris. Il était un peu sonné. » Un mot : « relaxe ». S’il permet à DA Uzi de reprendre le cours de sa vie, il s’apprête à faire basculer celle de Naïri. Fière de son succès, elle répond sur Twitter au drilleur Freeze Corleone qui réclamait la libération du rappeur de Sevran. « C’est fait », écrit-t-elle.

À son tour, il répond : « Merci beaucoup Madame ». Une pluie de remerciements s’abat sur la jeune femme. « Quand tout le monde me disait : « s/o Naïri », je ne comprenais pas ce que c’était. » Le rap game s’empresse de la féliciter. De Mister You à Aya Nakamura en passant par Sadek qui lui glisse : « J’espère que petite pénaliste deviendra grande. » La semaine suivante, elle déjeune même avec DA Uzi et Ninho pour célébrer sa libération et poste une photo sur les réseaux sociaux.

« Je suis une jeune femme issue de limmigration. La cible facile »

Très vite, les retombées se font moins joyeuses. Pendant des mois, Naïri Zadourian est cyberharcelée par des internautes issu.e.s des mouvances d’extrême droite : insultes racistes, sexistes, antisémites, menaces de mort et de viol… Elle raconte : « Avec cette affaire, ce qui ma fait bader ce ne sont pas les insultes. Jai lhabitude et je m’en branle, mais cest lexposition. Cest la première fois de ma vie que je sortais dans la rue et que les gens me reconnaissaient. »

Parfois, Naïri Zadourian craint pour sa sécurité. Un soir à son cabinet, quelqu’un se met à tambouriner sur la porte de son cabinet après l’avoir suivie. « Jusquà aujourd’hui, je reçois encore des messages donc sur le moment c’était terrible. Je me suis rendue compte en pleine soirée, un samedi soir avec des potes, que ça maffectait. Jai eu dun coup une boule au ventre, le cœur serré, les larmes aux yeux. Je suis allée pleurer dans la chambre dun de mes potes. Parce que je ne savais plus quoi faire de ces insultes, de cette exposition. »

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« On a essayé de me faire regretter ma manière de communiquer. Mais ce n’est pas parce que je réponds à un tweet de Freeze Corleone que je mérite ça. »

Naïri Zadourian pour Mosaïque.

Son collaborateur Vincent Nativi l’a vécu à ses côtés : « Cest là ou je me suis rendu compte de la force du harcèlement. Elle me disait avoir besoin de déconnecter parce que c’était violent pour elle. » Lorsqu’on lui demande si elle regrette, sa réponse est sans appel : « Je ne regretterai jamais de ma vie davoir obtenu la libération dun gars. On a essayé de me faire regretter ma manière de communiquer. Mais ce n’est pas parce que je réponds à un tweet de Freeze Corleone que je mérite ça. » 

La jeune femme pointe aussi du doigt ce qu’elle incarne : « Quand Éric Dupond-Moretti prenaient des photos avec ses clients : Benzema ou Balkany ou quand Maître Ruben allait sur Skyrock pour parler de Fianso… Ils n’ont jamais pris le quart des insultes que jai reçues. Pourquoi ? Parce que je suis une jeune femme issue de limmigration. La cible facile. »

La vocation de la justice

Naïri ne compte pas pour autant se retirer du réseau à l’oiseau bleu, là où depuis des années elle tweete « dès qu’elle pense à un truc ». « J’aime cette instantanéité. Aujourd’hui, je peux autant faire un tweet sur l’état de droit que sur le dernier album d’Hamza et avoir la même quantité de réactions. »

Même si elle regrette que l’exposition engendre des responsabilités indésirées. « Parce que je suis d’origine arménienne, on me demande de prendre position. Certaines personnes de la communauté arménienne sont dextrême droite. Sauf que nous sommes héritiers dun génocide arménien qui a été rendu possible à cause des nationalistes dextrême droite. Pour moi cest une honte absolue quon se permette de cautionner les idées de nos génocidaires. Quand jouvre ma gueule sur ce sujet, les gens de la communauté sont les plus virulents auxquels jai eu affaire sur ce réseau. On ma demandé de changer de nom de famille, on a demandé des comptes à mes parents… »

D’une mère libanaise et d’un père iranien, la petite Naïri veut devenir avocate depuis l’âge de 8 ans. « Mon grand frère faisait beaucoup de bêtises et quand mes parents lengueulaient, ça me faisait mal au cœur. Je trouvais ça injuste. Je prenais sa défense et ma mère hurlait : « Tes pas lavocate de ton frère ! ». Issue d’une famille d’immigré.e.s, le métier d’avocat incarne la réussite selon elle : « Mes parents voulaient que je fasse ce travail. Cest un peu le fantasme de tous les immigrés. Que leurs enfants aient un meilleur niveau de vie qu’eux. Ils avaient un peu peur pour moi mais maintenant ça va. Par contre à chaque fois que je leur dis que je vais en taule, ma mère est en arrêt cardiaque (rires). »

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Ce qui me faisait beaucoup de mal quand je grandissais, c’était de regarder les médias et autres dépeindre les mecs de cité comme des animaux. Je le prenais personnellement.

Naïri Zadourian pour Mosaïque.

Très vite, celle qui grandit à Meudon-la-Forêt, Nanterre puis Saint-Denis se met également en tête de défendre ses ami.e.s : « La banlieue, je l’ai côtoyée et je la côtoie toujours. Ce qui me faisait beaucoup de mal quand je grandissais, c’était de regarder les médias et autres dépeindre les mecs de cité comme des animaux. Je le prenais personnellement. Un jour, jai vu l’un de mes potes se prendre une clé de bras par un mec de la BAC devant une boîte. Il était en train d’étrangler mon pote. Il disait : « Je desserre pas tant que tu te calmes pas ». Et mon pote disait : « Je me calme pas tant que tu desserres pas ». Du coup, on fait quoi ? Depuis ce jour-là, je me suis dit hors de question que je laisse faire. C’était lun de mes déclics. » 

C’est chose faite. Après l’affaire DA Uzi, elle a pu ouvrir son propre cabinet. Fait rare à seulement un an de barre : la jeune avocate croule sous les demandes et peut même se permettre de refuser des dossiers. Des journées effrénées qui ne surprennent pas sa meilleure amie. Adélaïde l’a toujours vu courir après le temps : « Même quand elle ne travaillait pas, elle était quand même surbookée. Elle a toujours été à 100 à lheure. C’est quelqu’un d’hyper volontaire. »

Un succès mérité

Pour tenir le rythme, elle s’est offerte les services d’un collaborateur. Vincent Nativi a prêté serment la même année qu’elle : « On travaille ensemble principalement grâce à cette affaire DA Uzi qui lui en a apporté dautres, cest leffet boule de neige. C’était impressionnant. On a la chance de pouvoir choisir nos missions et cest formidable au stade de nos carrières. Au quotidien, Naïri est exigeante. On a la même vision de la profession, on ne se permet pas de faire le travail à moitié. »

Un succès qui sonne comme une justice pour celle qui confesse que le film « La revanche d’une blonde » a marqué sa vie. Elle considère sa situation comme un digne retour des choses, après de mauvaises expériences : « Il y a deux ans à l’école davocats, j’étais qualifiée pour un concours de plaidoirie pour représenter mon école à la finale et des filles ont été dire au directeur d’école que je harcelais des élèves. Sans preuve, sans rien, on ma disqualifiée et on ma menacée de poursuites disciplinaires et pénales. C’était l’une de mes anciennes meilleures amies. J’ai passé 6 mois sous antidépresseur tellement c’était injuste. Et me dire quun an après, on ne parle que de moi, jespère que ça leur fait les pieds. » 

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Aujourd’hui encore, elle se sent « isolée » dans le milieu des avocats : « Heureusement quil y a les jeunes confrères qui me soutiennent. Cest un peu injuste de dire ça parce que quand je me suis faite harcelée, jai eu le soutien de toute la profession. Mais dans lexercice quotidien, ce nest pas pareil. » Un sentiment que partage celui qui travaille à ses côtés, Vincent Nativi : « Elle a une carrière qui est bien plus en avance quun avocat normal, donc il y a la peur de ne pas être considéré, dapparaître comme le nouveau et de devoir montrer que tu es là et que tu mérites. »

Le syndrome de l’imposteur

Malgré la réussite, la jeune femme manque encore de confiance en elle : « Jaurai le syndrome de limposteur toute ma vie. Je pense que quand j’étais jeune dans ma famille, on ma beaucoup rabaissée. Mes grands cousins, mes grands frères avaient toujours lhabitude de me dire que je ne valais rien, que je ne pouvais pas parler sans diplôme. Jai presque eu le droit à la parole dans ma famille quand jai obtenu ma licence. Maintenant, je n’arrive pas à être fière de moi sans quon me donne une raison de l’être. »

Gênée devant notre caméra, l’avocate explique détester prendre la pose et ne jamais se trouver jolie sur les photos. Alors qu’elle parle pendant le shooting pour se détendre et détourner son attention de l’objectif, elle avoue sa « peur de la mort, de la vieillesse, de la solitude, de tout ce qui fait souffrir ». Tout en s’inquiétant d’avoir bientôt 30 ans en juillet prochain. Mais Naïri a le charme de l’humour immortel et n’oublie jamais de nuancer ses craintes avec un goût insolent de la formule : « Je suis vieille mais intemporelle. »


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