Mosaïque

Par Imane Lyafori

 

Cette année, la sor­tie du pre­mier album de l’artiste Dis­iz La Peste, « Le Pois­son Rouge », souf­fle sa vingtième bougie. À cette occa­sion, le 25 octo­bre 2020, l’artiste a dévoilé un EP de trois titres, disponible seule­ment pen­dant 24 h. Retour sur un artiste tor­turé, pili­er du rap français. 

 

Dis­iz La Peste, de son vrai nom Sérigne M’Baye Gueye, quar­an­te­naire orig­i­naire d’Evry, est d’abord propul­sé par son pre­mier sin­gle, J’pète les plombs, qui ren­con­tre un énorme suc­cès et se vend à plus de 200 000 exem­plaires. En octo­bre 2000, il sort son pre­mier album « Le Pois­son Rouge » . Plus de 20 ans de car­rière et 12 albums plus tard, l’artiste s’impose comme un pili­er du rap français.

 

Crédit : Johann Dorlipo.

Se réinventer sans se trahir 

Mal­gré deux décen­nies de car­rière et une dizaine d’al­bums à son act­if, Dis­iz La Peste a tou­jours su renou­vel­er son art, allant jusqu’à rejeter le rap en 2009 avec « Dis­iz The End » pour s’es­say­er aux sonorités rock. Une ambi­tion qu’il aban­don­nera rapi­de­ment pour revenir au genre qu’il affectionne.

Cette volon­té de change­ment témoigne de sa capac­ité à s’adapter, tel un un caméléon, à la couleur du moment, sans jamais diluer son iden­tité. Ses col­lab­o­ra­tions avec des références du rap actuel comme Niska ou Sofi­ane sur son dernier album « Dis­izil­la », sor­ti en 2018, l’illustrent.

 

Cov­er de l’al­bum « Dis­izil­la ». Crédit : Johann Dorlipo.

 

Mais pour l’artiste, pas ques­tion de se fon­dre dans les ten­dances avec facil­ité. Sa musique prend une autre dimen­sion : « C’est du Dis­iz, c’est donc plus que des dis­ques » (Lutte).  Le rappeur cherche à pro­duire des œuvres faites pour s’in­scrire dans la durée et souhaite se démar­quer des albums dits « fast food » dont le rap regorge désor­mais, comme il le rap­pelle dans son morceau Hen­dek : « Mes albums c’est des cathé­drales, on les com­pren­dra plus tard, leurs albums c’est des faji­tas, on les chie une heure plus tard. »

Loin de la sur­pro­duc­tiv­ité, Dis­iz se fait dis­cret, con­scient d’être à part sur la scène rap : un flow unique com­posé d’une voix tran­chante, par­fois mélodieuse, chargée d’émotions, capa­ble d’in­ter­préter des textes regorgeant d’un vocab­u­laire riche. Ses réc­its témoignent de son vécu et de son ressen­ti en tant que jeune racisé issu de la classe moyenne, ban­lieusard, n’ayant jamais vrai­ment con­nu son père.

 

Crédit : Johann Dorlipo.

 

Il s’at­tarde aus­si sur son com­bat con­tre lui-même, con­tre ses démons, son manque de croy­ance en Dieu et ce sen­ti­ment de rede­vance infinie envers sa mère qui a tant souf­fert. Ses morceaux touchent par leur sincérité. On y perçoit une vul­néra­bil­ité boulever­sante, par­fois même per­tur­bante comme sur le morceau Qu’ils ont de la chance. L’artiste y décrit les trois étapes du deuil d’une per­son­ne décédée, à tra­vers trois cou­plets. La colère, la tristesse et l’acceptation.

 

Une plume intemporelle

L’ennui est l’un des thèmes cen­traux des textes du rappeur. Un ennui « grand, comme l’océan, l’ennui ce fils de tinp c’est le can­cer du temps » (Car­ré Bleu). Un ennui par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile à déjouer pour lui, comme pour cette jeunesse de quarti­er qu’il décrit comme étant résolue à traîn­er en bas des bâti­ments : « Sand­wich, grec, foot en salle, boîte de nuit, à la recherche de la recette pour chas­s­er cet ennui. » (La Promesse). Cette même latence qui mène à pren­dre des mau­vais choix et à dévelop­per un com­porte­ment destructeur.

L’autodestruction mar­que d’ailleurs les œuvres de l’artiste. Les incon­vénients de son orig­ine sociale, ses « prob­lèmes de peau », comme il l’ex­prime dans son morceau Car­ré Bleu, en référence à sa couleur de peau, ou encore la tristesse qui se man­i­feste à la sim­ple évo­ca­tion de sa mère.

 

Cov­er de l’al­bum « Paci­fique ». Crédit : Ojoz, Alhas­sane et Alhousseynou.

 

Une émo­tion qu’il excelle à déclin­er sous plusieurs formes et notam­ment sur une instru­men­tale élec­tro dans le morceau Radeau de l’al­bum « Paci­fique ». Un para­doxe total entre la détresse du mes­sage et la musi­cal­ité qui l’ac­com­pa­gne. Une par­tic­u­lar­ité qu’il partage avec l’artiste belge Stro­mae et qui explique sans doute leur col­lab­o­ra­tion sur les morceaux Splash et Com­pliqué.

La foi, au fil des années, occupe de plus en plus de place dans ses textes. Les ques­tion­nements inces­sants autour de la reli­gion, sur ce que l’on choisit de croire ou pas, de ce qui est juste et de ce qui est impar­donnable. Le morceau, Tout par­ti­ra, issu de son 12e album « Dis­izil­la », révèle un artiste meur­tri par les épreuves de la vie et entre­tenant une rela­tion com­pliquée avec la spir­i­tu­al­ité : « La foi qui s’est cassée, je n’la pour­su­is même plus, j’sais pas c’qu’il s’est passé, p’t‑être que Dieu ne m’aime plus.» Heureuse­ment, l’amour est là.

L’amour demeure une source d’inspiration inépuis­able. Il est présent sous plusieurs aspects chez le rappeur : un désir envoû­tant pour une femme comme racon­té dans Sou­veraine, l’amour d’un fils pour sa mère, qui souhaite la pro­téger de tout et ne lui faire man­quer de rien, comme à tra­vers les titres Terre Promise ou encore Tout Par­ti­ra.

L’amour du rap aus­si, celui qui l’a sauvé  : « Heureuse­ment qu’il y a eu le rap dans ma vie […] il a été mon toubib, mon exu­toire, mon oubli, par-dessus tout, ce fut ma porte de sor­tie. » (Heureuse­ment).

 

Des chiffres qui ne suivent pas

Seule­ment, ses albums ren­con­trent un suc­cès timide. Le rappeur évryen peine à décrocher des cer­ti­fi­ca­tions. En 20 ans de car­rière, il ne sera décoré que d’un disque de pla­tine pour son tout pre­mier album « Le Pois­son Rouge », suivi d’un disque d’or pour « Paci­fique ».

 

Cov­er de l’al­bum « Le Pois­son Rouge », sor­ti le 24 octo­bre 2000.

 

À tra­vers un post Face­book pub­lié la vieille de son Zénith parisien en avril 2019, il avouait : « Je suis frus­tré de ne pas avoir plus d’écho. […] Je suis frus­tré parce que je suis comme un enfant, j’veux plus de moyens pour pou­voir aller au bout de mes idées et de mes inspirations […] » 

Une frus­tra­tion partagée par un pub­lic fidèle, tou­jours aus­si ent­hou­si­aste à la sor­tie d’un nou­veau pro­jet. S’il ajoute qu’il pour­rait faire de la musique main­stream, et « don­ner ce qu’on attend de [lui] », il refuse de se trahir pour plus de recon­nais­sance : « Si j’écris en vrai, depuis le début, c’est pour tous ceux qu’on ne remar­que pas, d’où qu’ils vien­nent, quoi qu’ils soient ».

 

Vingt ans plus tard, la musique de Dis­iz La Peste tra­verse les généra­tions et fait fig­ure de référence du rap français. À défaut d’ac­cu­muler les récom­pens­es, le rappeur laisse der­rière lui une discogra­phie auréolée d’un suc­cès d’es­time conséquent.