Mosaïque

Dans ce laboratoire musical qu’est la scène genevoise, Varnish La Piscine s’épanouit dans des expériences uniques et visuelles. L’artiste repousse les limites du rap pour s’aventurer au cinéma. Il convie ainsi tous les sens de son public, devenu cobaye de ses expérimentations. 

Là où certains se targuent de percevoir des tons ou couleurs au son d’un accord ou d’une harmonie, l’artiste Varnish la Piscine est un véritable peintre musical. De sa musique, naissent des tableaux scénarisés où se mêlent personnages, lieux et intrigues.

C’est ainsi que naît en mars 2020 le premier film de Varnish la Piscine : « Les contes du Cockatoo ». Un moyen métrage burlesque d’une quarantaine de minutes, accompagné de son album « Metronome pole dance twist amazone ».

 

Extrait YouTube : Les contes du Cockatoo.

 

Il fait suite à l’album, ou plutôt au « film-auditif », intitulé « Le Regard qui tue », sorti en décembre 2018. Varnish était alors devenu un personnage à part entière dans sa propre intrigue. Il incarnait le policier saugrenu Sidney Franco et délivrait le message suivant : « Cette histoire n’est pas une histoire. Cette histoire est une expérience. Messieurs dames, à vos oreilles. »

Deux ans après, il s’avère que cette expérience sonore de 9 titres en 29 minutes faisait figure d’une esquisse annonçant une œuvre plus monumentale. Et avec elle, l’avènement du maître de la synesthésie (un phénomène neurologique par lequel deux ou plusieurs sens sont associés) sur la scène genevoise.

 

Le son crève l’écran

L’univers de Varnish, de son véritable nom Jehpté Mbisi, est, à son image : multiple et hybride. Peu étonnant donc de voir collaborer sur sa bande originale des musiciens d’horizons divers. Des rappeurs du cercle proche du réalisateur croisent ainsi un groupe genevois strictement instrumental, comme L’Éclair.

 

Varnish à gauche et Rico TK à droite sur le tournage d’une scène des « Contes du Cockatoo ».

 

Peu étonnant au même titre, que ces mêmes rappeurs genevois invités du projet transcendent à leur tour les frontières artistiques. Certains, tel Rico TK, s’illustrent à la fois en tant que rappeurs et acteurs.

De la même manière, les thématiques, les personnages, et surtout les genres s’entremêlent. Thriller, science-fiction et absurde se croisent pour un résultat pour le moins inédit.

 

L’ingrédient La Piscine

La scène suisse étant un réseau artistique filamenteux où se créent et se tissent des liens souvent inextricables, Varnish peut compter sur ses pairs pour le soutenir. Ainsi, le rappeur Makala, avec qui il forme le duo Les frères La Piscine figure sur deux titres de l’album, Bombe et UFO test et s’illustre parmi les personnages principaux de ce film. Il n’hésite pas à y incarner un personnage absurde et risible, tranchant avec les codes et l’imaginaire du rap game.

 

« Eh non merci, m’envoyez pas d’prods. J’bosse avec le meilleur, j’passerai pas mon mail » – Makala, Le roi de la Floride

 

Ne pas se prendre au sérieux en le faisant sérieusement : on pourrait résumer ainsi l’entreprise de La Piscine. Le parti-pris du film est celui du traitement extravagant d’une trame rocambolesque. Derrière cette présumé légèreté, le traitement de chaque plan, chorégraphie ou déplacement est pensé et soigné. Au même titre, la musique est orchestrée avec brio et précision.

 

Un scénario de rêve

L’aspect presqu’onirique du film permet la libre expression de diverses formes d’un art décomplexé. Mais le rêve gagne la réalité pour narrer un nouveau conte. Celui, bien réel, d’un jeune genevois dont on projette la première réalisation cinématographique sur les façades des immeubles du quartier même dont il est issu. À savoir au cœur de la cité Meyrin, à l’occasion de la tenue du festival des périphéries genevoises, Antigel.

 

Varnish offre avec son court-métrage et sa bande originale, un nouveau terrain d’expression au rap suisse. Celui de l’image, et d’un écran plus large que celui d’un simple clip. C’est l’occasion pour La Piscine de s’illustrer dans un énième rôle : celui d’acteur culturel de sa propre ville, et avec elle, de sa propre carrière, dont les frontières mobiles ne servent qu’à être repoussées.