Mosaïque

Par Lise Lacombe

 

Raconter le destin des opprimés. C’est la mission que s’est donnée Médine, il y a plus de quinze ans, avec sa série de morceaux « Les Enfants du destin ». Le huitième épisode, présent sur l’album « Grand Médine » sorti vendredi 6 novembre 2020, met cette fois à l’honneur le destin de Sara, une enfant ouïghour. Retour sur « Les Enfants du destin », ou comment des enfants innocents en viennent à choisir la mort ou la révolte.

 

Pourquoi Sou-Han et Daoud se font-ils exploser ? Quelle force intérieure pousse Ataï ou Petit Cheval au massacre ? Comment en viennent-ils à choisir la violence ? La réponse est dans leur dénomination : ce sont des enfants du destin. Et c’est à travers une série de huit morceaux, dont chaque titre porte le nom du personnage, que le rappeur Médine souhaite raconter leur histoire.

 

Frise chronologique des événements historiques qui concernent les « Les Enfants du destin ».

 

Prendre l’Histoire à contrepied

« Le meilleur moyen de changer le cours de l’histoire, c’est d’en raconter », scande Médine sur Storyteller. De l’Afrique à l’Asie en passant par le Moyen-Orient, le rappeur a traversé le monde et les époques pour prendre l’histoire à contre-pied. Il livre ainsi le point de vue d’enfants opprimés, qui incarnent à eux seuls l’innocence déchue par les conflits dévastateurs.

 

Crédit : Koria.

 

Par la précision de son storytelling, Médine décrit les mécanismes d’une violence qui s’épanouit en réaction à une autre. C’est avant tout la fatalité du destin de ces enfants que le rappeur met en avant. Tandis que la jeune Sou-Han perd son père au front, tué par les américains lors de la guerre du Vietnam, Daoud lui perd son frère, assassiné par l’armée israélienne. Les deux adolescents en viennent alors à se transforment en kamikaze.

Les temporalités sont différentes, les enjeux des conflits le sont tout autant, mais le schéma reste identique : l’opprimé subit la domination de l’oppresseur. Démuni, le dominé veut prendre sa revanche, qui se fait meurtrière ou révolutionnaire. Cette notion de revanche est centrale dans la série des « Enfants du destin ».

La nouvelle du décès du père de Sou-Han provoque en lui un sentiment nouveau. Sa décision est prise : « Maintenant, ils sauront ce qu’est la guerre ! »  Pour Petit cheval, amérindien dont la tribu est anéantie par les colons blancs, « se venger sera la seule solution ».  Tout comme Daoud qui « s’apprête à rendre la pareille à l’adversaire ».

 

« Le terrorisme est une arme terrible, mais les opprimés pauvres n’en ont pas d’autres. » – Jean-Paul Sartre

 

Une violence ou une révolte inévitable évoquée dans un texte par Jean-Paul Sartre suite à l’attentat d’un commando palestinien contre des athlètes israéliens aux Jeux Olympiques de Munich de 1972. Le philosophe écrit à propos du terrorisme : « C’est une arme terrible, mais les opprimés pauvres n’en ont pas d’autres. »

 

Couverture du livre « Sartre et la violence des opprimés » de Yves K.

 

Sartre met en avant un phénomène qui est à l’œuvre dans les morceaux de Médine : déconstruire le regard sur la violence des victimes. Dom Helder Camara, évêque catholique brésilien connu pour sa lutte contre la pauvreté, identifie trois types de violences : la première violence est institutionnelle, la seconde est révolutionnaire et naît de la volonté d’abolir la première, la troisième est répressive et a pour objet d’étouffer la seconde.

 

« Il n’y a pas de pire hypocrisie que de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. » – Dom Helder Camara

 

Ainsi, Nour, jeune rohingyas, en vient à tuer son patron qui tente de la violer ; Ataï, chef de tribu de Nouvelle-Calédonie, massacre le maître qui a fait d’une des femmes du village son esclave sexuelle ; Kunta Kinté étrangle son geôlier pour se libérer des chaînes de l’esclavage ; Sara, ouïghour, frappe le chef de l’unité de sa prison qui tente de lui imposer un stérilet.

 

Hélder Câmara.

 

Les trois violences décryptées par Dom Helder Camara sont dépeintes dans la série des « Enfants du destin ». Médine fait en effet état d’un cercle vicieux, à l’intérieur duquel la quête de revanche des opprimés entraînent la répression, toujours plus forte, de l’oppresseur comme les parents de David, juif innocent tué par un Palestinien : « David est mort et ses parents vont se venger. » (Daoud).

Avec les enfants du destin, et sans rien excuser de leurs actes parfois monstrueux, Médine veut montrer une autre face de l’Histoire où la victime ne serait pas transformée en coupable, où la colère ne serait pas diabolisée par les oppresseurs. Une idée à laquelle le rappeur fait écho dans son nouvel album (« Grand Médine », NDLR), sur le morceau Voltaire. On peut entendre la voix de la rappeuse Casey qui explique :

 

« En Occident, la colère, c’est l’ennemi de la réflexion. Ça, c’est un truc paternaliste. C’est une façon de dire que tu es primitif. Que tu ne sais pas organiser ta pensée. C’est une façon de te disqualifier. » – Casey

 

David et Daoud, les innocents pris au piège 

C’est justement cette vision occidentale que cherche à déconstruire Médine. Si le rappeur prend position en faveur des opprimés et des minorités, c’est avant tout les mécanismes au cœur des conflits qu’il dénonce. Les titres David et Daoud incarnent dans toute sa complexité, le conflit israélo-palestinien. L’opprimé face à l’oppresseur, tous deux victimes de leur condition de juif et d’arabe.

Dans son premier album, « 11 septembre, récit du 11e jour », Médine racontait l’histoire de David, jeune juif dont les parents sont membres de Tsahal, l’armée israélienne, décidés à combattre les Palestiniens. Mais alors que David est décidé à résonner ses parents, ne comprenant pas leur haine des arabes, il meurt dans un attentat perpétré par un Palestinien.

C’est l’histoire de Daoud, l’auteur de l’attentat, que l’on découvrira 11 ans plus tard sur « Protest Song ». Résigné, ce jeune palestinien veut venger son frère, tué par l’armée israélienne alors qu’il voulait passer la frontière et commet un attentat qui tuera David.

A la fin du morceau, David et Daoud échangent un regard avant le dernier clic fatal qui leur coûtera la vie :

 

Un enfant étrange qui vient de monter semble perdu, ses yeux me fixent avec insistance. J’ai la drôle impression qu’il cherche assistance. Mais mon pouce a déjà enfoncé le bouton rouge. C’est ici que se rencontrent David et Daoud. Daoud – Médine

 

David et Daoud se font face à l’instant de la mort, incarnant l’impossible entente en terrain de paix. Deux enfants conditionnés par leur vécu et victimes d’un conflit. Tous deux sont le reflet de l’autre. Le prénom « Daoud » est en effet la forme arabe de « David », qui signifie « aimé de Dieu ». David est innocent, tout comme Daoud l’était. Si l’un était porteur d’espoir, l’autre l’a perdu.

Comme pour lier leurs destins, Médine a superposé sa voix du morceau « David » sur celle de « Daoud » dans la phrase finale : « Enfant du destin, enfant de la guerre. » La force des personnages de Médine est celle d’incarner les dommages collatéraux de conflits géopolitiques, orchestrés par des forces qui dépassent ceux qui en arrivent à une telle violence.

 

Dans son nouvel album « Grand Médine », le rappeur complète la série avec un huitième morceau : Sara. Crédit cover : Fifou.

 

Avec « Les Enfants du destin », Médine veut rendre hommage à ceux que l’on entend pas, ceux dont l’histoire a été volée, ou ceux rendus inhumains par leurs actes désespérés. La violence est un résultat dont il faut déconstruire le regard institué, selon Médine, « story-teller, un peu poète, un peu historien », qui ne cesse de se demander : « Finalement, c’est peut-être les épines qui ont des roses. » 

 

La série de Médine : « Les Enfants du destin ». Playlist disponible sur Spotify et Deezer.