Mosaïque

Par Benjamin Moubeche

Episode 1 disponible ici. 

– Épisode 2 –

 

En 1997, Andy Hildebrand et Antares Audio Technologies donnaient naissance à l’Auto-Tune. Introduit sur la scène rap dès le début des années 2000 par T-Pain, Kanye West et Lil Wayne, le logiciel rencontre d’abord une forte opposition. Mais ni Jay-Z ni le Times n’ont le pouvoir de ralentir l’inéluctable avènement de l’Auto-Tune. Aux États-Unis, la décennie 2010 est le théâtre d’une métamorphose musicale lorsque des artistes, aujourd’hui incontournables, s’approprient l’effet et l’utilisent d’une manière inédite. « Rappers are singers now. Thank Drake », écrit le New York Times.

 

Drake, sur la scène du Squamish Valley Music Festival de 2015, au Canada. (Photo : Andrew
Chin/Getty Images)

 

La mixtape « So Far Gone » de Drake en 2009 marque le début de la révolution. L’artiste canadien déconstruit le genre musical et efface l’une des frontières qui séparent le rap et la pop. « Je suis né en 72. À l’époque, ce qu’on qualifiait de rap, c’était surtout des paroles non chantées qui essayaient de nous convaincre de quelque chose », explique Paul Edwards dans son livre How to Rap : The Art and Science of the Hip-Hop MC.

Et pourtant, Drake intègre le chant à un style musical qui en était presque dénué. Avec un effet très prononcé sur sa voix, il alterne entre rap et chant sous Auto-Tune, ce qui semble aujourd’hui plus que commun. Grandement influencé par le rap mélodique de Kanye West dans « 808s & Heartbreak », il porte ce style avant-gardiste à un tout autre niveau.

Une nouvelle définition du rap

En 2010, après son premier album « Thank Me Later », il devient l’emblème de cette nouvelle manière de rapper. « And this what I’ma do ’til it’s over, ’til it’s over, but it’s far from over. »(Over)

Grâce à Drake, les rappeurs chantent et les chanteurs rappent. Mais alors comment désormais définir le rap ? Avec l’émergence du chant, le phrasé typique des débuts de ce style musical ne suffit plus à le caractériser. La pop a même fini par s’approprier les beats et les méthodes de sampling qui faisaient son originalité au départ.

 

Drake, sur la scène du Coachella Valley Music And Arts Festival de 2017, en Californie. (Photo : Christopher Polk/Getty Images for Coachella)

 

Les rappeurs se transforment en OVNI, non identifiés et non identifiables. L’Auto-Tune a fait tomber tant de barrières que le rap a évolué en un genre trop vaste pour être défini.

Et dans la recherche de nouvelles caractéristiques, le logiciel est peut-être lui-même devenu un élément qui permet de distinguer cette musique des autres. Dans le sillage de Drake, les années 2010 voient le rap s’étendre et gagner en diversité. L’Auto-Tune sera au centre de ce progrès.

La perfection comme vecteur d’émotions

Sur le brevet original de l’Auto-Tune, son créateur prétendait œuvrer dans l’intérêt de la « qualité émotionnelle » de la musique. Pourtant, le logiciel est accusé d’abandonner l’expressivité à la précision, de sacrifier la sensibilité au profit de la perfection.

Les défauts de hauteur qui rendaient le blues si riche en émotions, et la performance vocale qui faisait la force de la soul n’ont plus leur place sous Auto-Tune. Malgré tout, certains artistes arrivent à transmettre leurs sentiments à travers cette musique pilotée par un programme informatique.

 

Future, sur la scène du Coachella Valley Music And Arts Festival de 2017, en Californie. (Photo : Kevin Winter/Getty Images for Coachella)

 

Ce courant, Future en est le meilleur exemple. « Ma musique c’est la douleur », déclare-t-il. « La douleur, c’est là d’où je viens, et ma musique exprime ça. » Avec une grande sensibilité, il se réapproprie le blues tant dans le fond que la forme. Avec des paroles mi-parlées, mi-chantées, il expose ses peurs dans le titre Last Name : « I can’t go to sleep, I’m paranoid and it’s way too many homicides. »

Marqué par ses origines modestes, Future se sert de l’Auto-Tune comme vecteur de ses émotions. Les bruits si singuliers qui résultent de son utilisation atypique de l’effet apparaissent comme le reflet de ses tourments.

Comme anesthésiée par le logiciel, sa voix fait même écho à sa consommation abusive d’antidouleurs et d’anxiolytiques, ce dont le rappeur ne se cache pas : « I fill a one liter up with Xannies »  (Wicked). L’effet robotique de Future fait tomber le masque et rend sa musique encore plus humaine, une sorte de blues 2.0.

L’effet habituel de l’inhabituel

Sur « Rodeo », « Astroworld » ou même de « Birds In the Trap Sing McKnight », la musique de Travis Scott a bien une constante : le traitement de la voix. Auto-Tune, delay, phasing et autres effets digitaux ont permis au rappeur de donner à ses œuvres une véritable identité.

Celle-ci est parfaitement illustrée dans son titre Pornography : « That’s all I need in my fantasy, All these flashing lights—, lights—, lights—Give you some of me, you want all of me. »  Les sons de l’artiste nous plongent dans une réelle atmosphère acoustique.

La musique de Scott trouve un sens dans cette ambiance, façonnée par l’invention d’Hildebrand. Le natif de Houston utilise l’Auto-Tune d’une manière inédite, mettant ainsi l’effet au service de la création : « I’m the highest in the room » (Highest in the room).

Ces sons, jamais entendus auparavant, constituent à première vue une véritable anomalie auditive. Mais au-delà de leur aspect simplement original, ils témoignent de l’évolution du rap.

 

Travis Scott, sur la scène du Coachella Valley Music And Arts Festival de 2017, en Californie. (Photo : Christopher Polk/Getty Images for Coachella)

 

Si Travis Scott a choisi de vivre son aventure musicale en solo, l’union fait la force du groupe Migos. Sur « Culture » et « Culture II », le collectif présente un rap aux allures de chorale. L’Auto-Tune omniprésente leur permet de cultiver le contraste entre les textures vocales de chaque membre.

Dans le morceau Top Down On Da NAWF, le groupe passe du rap presque naturel de Takeoff à la voix quasi numérique de Quavo : « [Takeoff] The mirror spoke to me and said « No cap I think it’s y’all » (Takeoff) / [Quavo] In the night time, we can ride then, I’ma slide on that bitch outside then (slide, slide). »

La musique de Migos est la preuve vivante que l’Auto-Tune laisse une place à la singularité de chaque artiste. Les rappeurs d’Atlanta ne se contentent pas d’utiliser leur voix pour rapper, ou même chanter.

Le groupe se distingue également par la construction de ses morceaux, dans lesquels les voix de ses membres remplissent de nombreux rôles. On peut d’abord les reconnaître par leurs ad-libs, bruitages qui permettent d’habiller la musique, à l’image de leurs iconiques « skrt-skrt » ou « Brr, brr, brr, brr, that’s a call I can’t miss, brr. »

Mais de manière plus spécifique, Migos a une marque de fabrique peu commune. Dès le début d’Auto Pilot, des voix se font entendre avec ce qui pourrait s’apparenter à des chants grégoriens sous Auto-Tune : « Huncho, woo. »

Mêlés à une variété de voix et un rap très moderne, ponctué par des onomatopées qui n’appartiennent qu’à ce courant, les chœurs presque médiévaux de Migos illustrent la diversité de la scène rap contemporaine. Leur musique, unique en son genre, montre que l’Auto-Tune ne tue pas la créativité et l’originalité, mais l’inspire.

 

Quavo et Takeoff, du groupe Migos, sur la scène du Coachella Valley Music And Arts Festival de 2017, en Californie. (Photo : Christopher Polk/Getty Images for Coachella)

 

La « génération SoundCloud », menée par XXXTENTACION, Juice WRLD ou encore Trippie Red, trouve aujourd’hui une réelle identité dans l’utilisation systématique de l’effet. Le rap n’avance plus sans l’Auto-Tune. Symbole du triomphe du logiciel, en 2018, Beyoncé et Jay-Z — qui demandait la mort de l’Auto-Tune une dizaine d’années plus tôt — collaborent avec Migos sur le titre Apeshit. Auto-Tune de rigueur, bien évidemment. Quelque part, Andy Hildebrand savoure sa victoire sur le monde du rap.