Mosaïque

Habitué à défendre les marginaux, le rap se fait souvent le porte-parole des voix que l’on entend pas. De Tupac à Lous & The Yakuza en passant par Bigflo et Oli, ils ont pris la plume pour exprimer les angoisses, le destin et le quotidien de celles que l’on nomme « les fleurs du bitume ». Quand le rap met à l’honneur les prostituées.

 

« Je compte les vies perdues à travers ces musiques, je regarde les faibles et je pleure, je prie pour qu’un jour ils soient forts », rappe Kendrick Lamar sur Sing about me i’m dying of thirst. Comme la plupart des morceaux dédiés à la prostitution dans le rap, l’artiste américain a fait le choix de sensibiliser son public sur la destinée des travailleuses de nuit. En défenseur des minorités, les artistes ont ainsi cherché à déconstruire l’image réductrice qui colle à la peau de ces femmes.

 

Crédit : capture écran du clip Salope de Bigflo et Oli.

Comprendre sans juger

Le rappeur de Compton, qui n’a jamais oublié les difficultés de ceux auprès desquels il a grandi, a également tenu à raconter l’histoire d’une prostituée nommée Keisha, sur le morceau Keisha’s song en 2011. Il dépeint l’histoire tragique d’une jeune fille de 17 ans que la vie a condamné à la prostitution. Elle n’a jamais connu son père et a été abusée sexuellement à l’âge de 10 ans par son beau-père. Par cette absence de figure masculine rassurante, Kendrick Lamar souligne le comportement des hommes à l’égard des femmes.

La démarche est ici celle de comprendre le destin et les choix de Keisha, sans la juger ou la rendre responsable comme le montre la bienveillance de Dieu à son égard :« Uh, and lord knows she’s beautiful. Lord knows the usuals leaving body sore. » (« Et Dieu sait qu’elle est belle. Dieu connaît les habitués qui quittent son corps endolori »).

 

Crédit : Paola Kudacki.

 

En proposant le portrait d’une jeune fille fragile, Kendrick Lamar rend également hommage à son rappeur favori, Tupac, qui déjà en 1991 avait tenu à délivrer une nouvelle image des prostituées dans Brenda’s got a baby. Tupac raconte alors l’histoire inspirée de faits réels de Brenda, mère à 12 ans, rejetée par sa famille et dont la prostitution s’avère être la seule issue pour survivre et nourrir son enfant.

 

Crédit : capture écran du clip Brenda’s got a baby de Tupac.

 

Un regard profondément féministe pour l’époque et à propos duquel Tupac disait : « Quand ce son est sorti, aucun rappeurs masculins n’avait jamais parlé des problèmes que pouvaient avoir les femmes. Ce titre montre que ce sont les innocents qui souffrent et que l’on doit donner aux femmes la possibilité de choisir. »

Raconter le parcours d’une prostituée est en effet l’occasion pour les rappeurs de dénoncer les conditions de leur pratique. L’un des premiers à avoir évoqué leur situation en France est Akhenaton, dans le morceau Nid de guêpes en 2002. Il se fait l’écho de la voix du frère de Claudia Iliescu, une femme originaire des pays de l’Est, enlevée à la sortie de l’école par des macs pour en faire leur marchandise. Elle est retrouvée assassinée à 20 ans, « décédée d’un excès d’rêve sous un abribus ».

 

Crédit : Télérama.

 

Comme ses confrères américains, Akhenaton prend position en faveur de celles qui n’ont pas les moyens de se défendre : « J’veux pas d’pitié, j’connais l’histoire. Ceux qui meurent à la fin, c’est toujours les mêmes. » Le membre du groupe IAM met aussi en avant le fait que Claudia ne soit pas d’ici. En effet, en France, 93 % des personnes prostituées sont étrangères, principalement originaires d’Europe de l’Est (Roumanie et Bulgarie), d’Afrique de l’Ouest (Nigéria) et de Chine, selon Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

 

Crédit : capture écran du clip Svletana et Maïakovski de Georgio.

 

Georgio dans son titre Svletana et Maïakovski mettait en avant le parcours d’une prostituée russe. Pour s’évader, Svletana se récite des textes de Maïakovski, un poète russe. Georgio la rend humaine face à des clients déshumanisés : « Lui il baise, elle, elle pense ».

L’artiste s’inquiète d’ailleurs pour elle dans le refrain : « Je sais qu’il fait froid dehors. Mais réponds moi, es-tu morte ? Es-tu morte ? »  En effet, avec un taux de mortalité 40 fois plus élevé que la moyenne nationale, les prostituées sont exposées tous les jours à la violence et à la mort. En 2003, on dénombrait 60 à 80 % d’entre elles souffrant de troubles psychosomatiques sévères, un chiffre semblable à celui concernant ceux ayant subi des actes de torture, aux prisonniers politiques et anciens combattants, selon le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

 

Crédit : capture écran du clip Svletana et Maïakovski de Georgio.

 

Une violence mise en évidence par Davodka en 2014 dans son titre Mac à dame. Dans un registre beaucoup plus cru, le rappeur pose un regard brut et réaliste sur le quotidien d’une prostituée : « C’est la rose du bitume, celle qu’a les courbes de la femme dont tu rêves, qui squatte son bout d’trottoir, qui fait du charme, qui simule quand tu ken. C’est la rose du bitume, celle avec qui tu baises sans charme, qui s’mange des grandes pêches légendaires loin d’une belle vie de dentelle et champagne. »

 

Davodka. Crédit : @LouisYago pour Superbe Média.

 

Ces morceaux cherchent tous à provoquer un changement de regard sur la situation des travailleuses de nuit, tout en mettant en perspective leurs conditions de vie. En 2017, Bigflo et Oli ont eux décidé d’avouer la culpabilité de leur ignorance concernant la situation de ces femmes. Dans Salope, ils racontent le parcours d’une prostituée à travers un storytelling.

 

Crédit : capture écran clip Salope de Bigflo et Oli

 

Le titre s’achève sur une confession : alors que les deux frères sont en voiture, sur le retour d’une soirée, ils la croisent faisant les cent pas sur son trottoir et l’insulte :« Mon dieu ce qu’on peut être con, quand on est entre potes, on a baissé la vitre, on a crié : Salope ! »  Avec cette chute, ils parviennent ainsi à démontrer que ces femmes sont trop souvent réduites au statut de « salope » ou de « putes ».

 

Crédit : Radio France.

 

Le morceau fait écho au titre Un cri court dans la nuit (1997), du groupe IAM, dont le deuxième couplet est dédiée à la vie d’une prostituée : « Elle en a marre de ces tarés qui passent, repassent, la condamnent, blessent son âme et dix mètres plus loin se marrent. »

 

« Faut la laisser faire, elle aime la vie »

Dans la plupart des morceaux évoquant cette situation, la prostitution est montrée comme subie, sous le prisme de la mélancolie. Certains rappeurs se sont démarqués en détournant l’angle communément adopté. Kendrick Lamar avait répondu à son propre titre Keisha song’s dans le morceau Sing about me i’m dying of thirst. La sœur de Keisha, elle aussi prostituée, prend la parole pour défendre un autre point de vue : celle de la prostitution choisie.

Elle s’en prend alors à K.Dot pour avoir dépeint le portrait tragique de sa sœur : « How could you ever just put her on blast and shit ? Judgin’her past and shit ? Well, it’s completely my future. » (« Comment as-tu pu exposer sa vie au monde ? Juger son passé ? Figure toi, que c’est ce passé, c’est mon futur »).

Elle rejette ensuite la pitié de l’artiste envers sa situation : « And I’m exhausted, but fuck that « sorry for your loss » shit. My sister died in vain, but what point are you tryna gain, if you can’t fit the pumps I walk in ? I’ll wait… » (« Je suis épuisée mais je me fous de vos condoléances. Ma sœur est morte pour rien. Où est-ce que tu veux en venir si tu n’arrives pas à te mettre à ma place ? J’attends… »).

 

Crédit : Laure Caniaux & Yohann Gence.

 

De la même manière, Orelsan et Gringe étaient parvenus à se glisser dans la peau de clients dans Les putes et moi. Orelsan expliquait à propos de ce morceau :

« Tout le monde en parle tout le temps. Il y a des sujets à la télé où tu vois des putes partout en te baladant là où il y a les bars de nuit, donc on s’est dit qu’on allait prendre le point de vue d’un gars pro pute et d’un anti, pas forcément pour les bonnes raisons, et peser le pour et le contre. »

Si les regards sont différents, il manque pourtant celui des femmes elles-même. Elles sont en effet peu nombreuses à avoir pris la parole sur ce sujet. Récemment, Lous and The Yakuza est venue donner une voix féminine à ces femmes de l’ombre.

 

Crédit : Lee Wei Swee.

 

Sur le morceau Courant d’air, l’artiste a voulu partager l’expérience de femmes qu’elle a rencontré en ayant failli elle-même tombé dans la prostitution. Elle témoigne à Spotify :

« Going trough a difficult period of my Life, i had to Think about all kinds of possibilités to make money and survive. After meeting and discussing with several people related to the sex business, I ended up thinking about the possible mockery and misunderstandings that I could face…(…) This song explains why I chose not to be a part of the sex industry. »

Elle s’adresse ainsi au fils d’une prostituée sur le ton gore qui caractérise son album : « Non, je ne dis pas que tu es un fils de pute, mais ta mère a choisi de jouer de la flûte. »  Lous étonne par son empathie dissimulée. Le morceau n’est pas là pour faire pleurer mais pour dépeindre une réalité et un choix de vie.

En début d’année 2020, une autre artiste féminine, Meryl, a bouleversé les codes avec le titre Coucou. Elle offre un véritable hymne à la prostitution. Pas de peine, pas de pitié ni de mélancolie.

 

Crédit : capture écran du clip Coucou de Meryl.

 

C’est sur une ambiance zumba que la rappeuse rend la prostituée libre et sexy : « Ses mains à terre, ses fesses en l’air, elle sait s’plier en quatre. Ne lui dis pas comment faire ça, madame est indépendante. » ; « Faut la laisser faire, elle aime la vie. » Elle porte ainsi un regard léger et nouveau sur ce que peut être la vie de ces femmes, tragiques mais aussi éperdument libres.