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Alors quils sont nombreux à vouloir intégrer le milieu du rap français et s’y faire une place, certains sont devenus rappeurs malgré eux. Ils méprisent leur art, en font un simple business ou lont finalement renié. Retour sur ces artistes à part, pour qui le rap est une fatalité ou une opportunité, à laquelle, semblerait-il, ils auraient aimé échapper.

 

Capture écran de l’interview de Kekra pour le média SURL.

«  Le rap, c’est de la merde »

Combien de rappeurs ont déjà déclaré ne pas vouloir que leurs parents découvrent qu’ils font du rap ? La réussite est souvent l’unique moyen de pouvoir alors se sentir légitime auprès de son entourage pour se déclarer rappeur, et fier de l’être. Mais parfois, le succès n’était pas prévu ou même désiré. Le rap s’impose et trace une destinée. À tel point, qu’il en devient un poids, voire une honte.

Kekra a préféré prévenir que guérir. Pour que son identité ne soit pas associé à son rap, il n’a jamais montré son visage. Une façon de laisser parler sa musique et de n’être jugé que par elle. Mais le rappeur méprise son art. Dans une interview pour Vice, il avait déclaré : « Je me couvre le visage pour que ma mère ne découvre pas que je suis un rappeur, elle serait déçue. Elle aurait honte je pense. Parce que j’ai honte de ce que je fais actuellement. Parce que le rap ce n’est pas un vrai métier, le rap c’est de la merde. »

 

Crédit : Fifou.

 

Pour le cacher à sa mère ou ses futurs enfants : « J’veux pas que mes gamins-mins-mins sachent que j’fais du son » (Non), Kekra a donc fait le choix de se masquer. Dans ses morceaux, il n’hésite jamais à rappeler son indifférence face à ce game : « Le rap game, dernier de mes blêmes-pro » (Lexro), « J’m’en bats les lles-coui de leur rap de zulu » (Rap de Zulu).

Il a par ailleurs confié, lors de son entretien pour Clique, : « J’aurais tellement voulu être avocat ou médecin, avoir vraiment réussi mes études », et en parle souvent comme l’un de ses plus grands regrets.

Loin des artistes passionnés, Kekra méprise cet art et l’appréhende comme un travail rentable. Il rétorquait d’ailleurs à Booska-P lors de son voyage au Japon: « Arrêtez de croire que c’est pour la musique que je suis là. » Même son de cloche dans une interview pour SURL, où il expliquait : « Sans le rap, je serais dans une moins bonne posture. Mais il y a toujours cette voix au fond de moi qui me dit que j’aurais pas du faire ça. C’est pas une fin en soi. » Pourtant, conscient de son talent, Kekra n’oublie pas d’ajouter : « Mais c’est pas de ma faute si je suis fort à ça.»

 

« Marre de rapper, ça me fait chier »

Le duo PNL a également largement répété son désintérêt pour le rap et ce qui l’entoure, comme Ademo l’exprime dans le titre DA : « J’parle pas trop, j’me fous du rap. »Par leur absence de communication, ils participent à un désengagement total du milieu du rap.

Sur tous leurs projets, les deux frères ne cessent de répéter que le rap est un business, une alternative pour gagner de l’argent et protéger les siens : « Marre de rapper ça me fait chier, j’arrête bientôt si y’a pas le biff.» / « Si j’pose ma voix sur l’instru, c’est juste pour ramener un billet.»(Lion)

 

Une du magazine The Fader, en juin 2016.

Une affirmation qu’Ademo réitère sur le titre Mowgli : « Gros, le rap, ça m’plaît pas, j’le fais parce que y a p’t-être un billet. Un charbon comme un autre, tu manges, tu tires, et t’es oublié. »En somme, le rap est un business comme un autre. Une opportunité que Tarik et Nabil ont su saisir : «J’voulais juste être riche, igo j’voulais pas briller. » (Tempête)

Le groupe n’ayant jamais accordé une interview, on ne peut que leur attribuer l’authenticité de leur parole.

 

« J’aime pas cette vie là »

À seulement 20 ans, Koba la D est déjà lassé de son quotidien de rappeur. S’il a intégré ce milieu il y a seulement trois ans, il souhaite le quitter avant ses 25 ans. Des propos qu’il a récemment réaffirmé dans l’émission QG de Guillaume Pley et Jimmy Labeeu :

« Je suis pas un rappeur. Je suis juste quelqu’un qui essaye de s’en sortir. Si je peux arrêter avant 25 ans, je le ferai.»

 

Crédit : @iyadbgx

Une volonté que le rappeur d’Evry avait déjà évoqué chez Fred Musasur Skyrock : « Moi, je ne me vois pas rapper dans 10 ans. Je ne me vois pas perdurer dans ce milieu. Je veux juste reprendre une vie normale.» Prenant pour exemple le fait de ne plus pouvoir marcher dans la rue auprès de sa mère, Koba La D rejette la notoriété. Il avait conclu pour Melty : « J’voulais pas percer à la base. Moi, j’veux être blindé, c’est tout. »

 

« Le rap a été la pire erreur de ma vie »

Un mépris pour le rap qui n’existe pas que chez la nouvelle génération. Alkpote est l’un de ceux qui a le plus clamé son désamour pour le genre. Dans son interview à Mehdi Maïzi sur le plateau de l’émission le Magazine rap de l’Abcdrdusonen 2015, l’aigle de Carthage refuse que ses enfants écoutent ses morceaux et pose un regard aseptisé sur sa carrière : « Je n’ai aucun objectif artistique. Je rappe, c’est tout », quitte à en devenir cynique : « J’avais beaucoup d’objectifs, d’espoirs … J’en ai encore aujourd’hui, mais ils sont différents. Aujourd’hui, l’objectif, c’est de pouvoir m’acheter un double-frigidaire américain. »

 

Shooting pour la réalisation de la cover de son album « Monument ». Crédit : Fifou.

 

Et pourtant, Alkpote rappe depuis bientôt trente ans. En l’espace de plusieurs décennies, il n’a cessé d’annoncer son retrait du rap game sans jamais mettre sa décision à exécution. Le rap est une drogue, de laquelle il ne peut se passer. Une véritable addiction pour celui qui, toujours sur le plateau de l’abcdrduson, reniait sa paternité dans le rap : « Certains me citent en exemple… Tant mieux pour eux. Mais j’en ai rien à foutre. Je suis leur daron, ce sont mes enfants illégitimes. »

Celui qui rappe depuis ses 15 ans, se confiait déjà en 2015, à Mehdi Maïzi et expliquait ne plus faire du rap une priorité et avoir un travail à l’usine à côté. Il déclarait alors : « Rentrer dans le rap, ça a été la pire erreur de ma vie. » Une position qu’il tenait déjà dans son morceau Chambre de torture : « Rentrer dans c’rap de merde fut ma pire bêtise. »Mais l’empereur, qui aime jouer avec son personnage, se trahit lui-même, en revenant inlassablement au rap : « C’est triste, mais j’aime la connerie, j’aime la bêtise. »

En 2012, alors qu’il dévoile un album commun avec Zekwe Ramos et Seth Gueko, « Neochrome All Star Games », le rappeur annonce sa retraite et son « dernier tour de piste. » Pourtant, huit ans plus tard, il sort son EP « Vie rapide », sur lequel il réaffirme : « Je te conseille d’éviter le monde du rap, c’est tellement sale, petit » (Pharaon).

« Retrouver une vie normale »

Contrairement à Alkpote, Diam’s s’est retirée du rap et n’est jamais revenue sur sa décision. Sa retraite est sûrement la plus connue du rap français. Alors qu’elle mène une carrière auréolée de succès depuis le début des années 2000, Diam’s prend brutalement sa retraite en 2009 à 29 ans. Diam’s prend brutalement sa retraite en 2009 à 29 ans.

Même si, déjà, elle clôturait son dernier album « SOS », avec le morceau Si c’était le dernier, à propos duquel elle confiera, dans son livre « Mélanie, française et musulmane » : « Déjà, en studio, lorsque que je l’ai enregistré, je savais que je ne ferais plus d’album après ce morceau. »

 

Crédit : Gorassini Giancarlo / ABACA.

 

Le 26 décembre 2008, un an avant de se retirer, Mélanie Georgiades se convertit à l’Islam. Dans une interview pour le média saoudien Arab News, elle est revenue en 2019 sur les raisons de son départ et explique :

« Tout cela, l’argent, le succès, le pouvoir ne m’ont pas rendue heureuse. Je cherchais le bonheur. J’étais vraiment très triste et j’étais seule. Je me demandais pourquoi j’étais sur cette terre. Je savais que ce n’était pas pour être riche ou célèbre parce que j’avais ces choses et qu’elles ne me rendaient pas heureuse. Avant de me convertir à l’Islam, je ressentais une tristesse dans ma vie parce que je n’avais pas réalisé que tout ce que je devais faire était de parler à Dieu. Maintenant, pour tout ce qui se passe de bien ou de mal dans ma vie, je sais que j’ai Allah pour m’écouter répondre à mes prières. »

Elle quitte alors la scène du rap français, sans vraiment, à l’époque, donner d’explication. Mais si Mélanie quitte la musique pour des raisons religieuses, elle s’en sépare aussi parce qu’elle ne parvient pas à y trouver son bonheur. Elle s’est récemment confiée sur Instagram en expliquant  :

 « J’avais épuisé mon intérêt pour le milieu , après avoir tout gagné dans le business de la musique mais aussi tout perdu humainement. J‘avais besoin de souffler, de retrouver une vie « normale », avec des gens « normaux » et l’humilité. (…) J’avais ouvert les yeux : le clown était maquillé. »

Elle consacre désormais sa vie à sa famille, à son agence de voyage Hégire, son association Big Up Project mais aussi à l’écriture de livres puisque deux sont parus : « Diam’s, autobiographie » (2012) et
« Mélanie, française et musulmane »
 (2015).

 

Plus récemment, le jeune rappeur Kaza a laissé penser que son projet, qui s’apprête à sortir serait le dernier. Il a justifié cette décision par : « Le rap, c’est quelque chose de mal » et a expliqué vouloir « continuer à faire de l’argent, profiter de ma famille et me rapprocher des vraies choses de la vie ». Coup de com’ ou véritable fin de carrière ? L’avenir le dira. Pour autant, le rap qui fait tant fantasmer ne correspond pas toujours à un idéal de vie. Et certains artistes le renient, rarement définitivement, mais parfois temporairement, avant d’y revenir, incapables de se tenir loin du rap bien longtemps…