Mosaïque

Par Benjamin Moubeche

– Épisode 1 –

 

En 1989, Andy Hildebrand, ingénieur américain spécialisé dans les prédictions sismiques âgé de 40 ans, prend sa retraite. Après avoir mis au point un procédé acoustique appliqué à l’exploitation pétrolière, le docteur Hildebrand souhaite se consacrer à l’étude de la musique. Il est loin de se douter qu’il va révolutionner la musique et le rap, avec l’invention du logiciel Auto-Tune.

 

Alors qu’il a intégré la Shepard School of Music de Houston, il partage un repas avec quelques amis. Au cours du dîner, sur le ton de la plaisanterie, une femme lui demande de « lui fabriquer une boîte qui lui permettrait de chanter juste ». La blague fait mouche et toute la tablée rit à gorge déployée, sachant pertinemment qu’un tel système ne pouvait pas exister. Mais à ce moment précis, Hildebrand a un déclic : les algorithmes qu’il a mis au point dans le domaine de la sismologie ont peut-être un avenir dans celui de la musique. En 1997, avec sa nouvelle entreprise Antares Audio Technologies, il lance un logiciel de correction vocale nommé « Auto-Tune ».

 

Un aperçu du logiciel Auto-Tune.

« Là où le futur est toujours ce qu’il était »

Au lancement du logiciel, Antares a pour objectif de corriger les écarts de hauteur des chanteurs et chanteuses en studio. « Quand les voix ou les instruments sont désaccordés, on perd la qualité émotionnelle », affirmait son créateur sur le brevet original. Pour éviter qu’un chant faux ne nuise à un morceau de musique, Auto-Tune transforme automatiquement les fausses notes en la note juste la plus proche.

Évidemment, le logiciel dispose de quelques paramètres pour adapter l’effet à l’artiste et au style musical : « Dans les chansons lentes, les ballades par exemple, les notes sont longues et la hauteur doit changer lentement. Dans les chansons rapides, c’est l’inverse : les notes sont courtes et la hauteur doit changer plus vite », explique Hildebrand dans une interview. « J’ai créé un cadran qui permet de régler la vitesse de correction, gradué de 1 (la plus rapide) à 10 (la plus lente). Pour le plaisir, j’ai ajouté un “réglage zéro”, qui modifie instantanément la hauteur à l’arrivée du signal. »

 

Andy Hildebrand, créateur du logiciel Auto-tune.

 

Ce sont les paramétrages les plus rapides et ce fameux « réglage zéro » qui sont à l’origine de l’effet que nous connaissons aujourd’hui. Auto-Tune efface les infimes variations de hauteurs que présente naturellement la voix humaine pour générer cet aspect moderne, digital, parfois même robotique.

« Where the future is still what it used to be » (« Là où le futur est toujours ce qu’il était »), tel est le slogan d’Antares. Et pour cause, Auto-Tune n’est pas le premier outil à donner cette allure synthétique au chant. Déjà en 1940, le Sonovox faisait son entrée sur le marché en véritable précurseur. En le plaçant contre sa gorge, il permettait d’apporter une texture robotique à sa voix, un procédé notamment utilisé dans le film « You’ll Find Out, avec Kay Kyser » : « I’d know you anywhere when you walked in. »

 

 

À la même époque, Homer Dudley — également père du vocodeur — mettait au point le Voder, le tout premier synthétiseur vocal : « Say  ‘She saw me’  with no expression : She saw me. »

Et pourtant, un séisme sans pareil ébranle la scène musicale en 1998. En trente-six secondes et une phrase, le tube Believe de Cher nous offre une vue imprenable sur l’avenir de la pop : « I can’t break through. »  La révolution est en marche.

 

Les débuts controversés de l’Auto-Tune dans le rap

Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est à un groupe d’eurodance italien que nous devons le premier exemple de rap sous Auto-Tune. Dans « Too Much of Heaven », le trio Eiffel 65 — plus connu pour son titre Blue (Da Ba Dee) — montre la voie dès 1999 : « No love and no friendship, nothing else, just the dollar bill going on into their pocket. » Mais c’est surtout le rappeur T-Pain qui popularise l’usage intensif et systématique de l’Auto-Tune dans le rap. Il en fait sa marque de fabrique, si bien que l’on parle d’abord du « T-Pain effect » : « I’m T-pain, you know me, Konvict music nappy boy (ooh). »

 

T-Pain et Kanye West sur scène pendant les BET Awards de 2008, à Los Angeles. Crédit : John Shearer/WireImage.

 

Parmi les précurseurs, nous retiendrons bien évidemment Kanye West. En 2008, son album « 808 s & Heartbreak » représente une étape capitale dans l’évolution et la démocratisation du logiciel. Le rappeur devient chanteur, il pose alors un pied en territoire inconnu. L’artiste d’écrit le son de son disque comme « la rencontre de l’Auto-Tune et de la distorsion, avec un peu de delay et une bonne dose d’angoisse existentielle. » Sur son titre Heartless, West met paradoxalement l’effet robotique au profit de l’expressivité d’une chanson évoquant l’anxiété et l’abandon : « Oh, how could you be so heartless ? How could you be so cold as the winter wind when it breeze, yo ? »

Au même moment, Lil Wayne sort son album « Tha Carter 3 » en suivant les mêmes préceptes. Le disque, et notamment le morceau Lollipop, est une véritable réussite sur le plan commercial — la plus grande de la carrière de Wayne à ce jour. Avec des paroles crues et un flow très moderne, l’artiste monte dans le train de T-Pain qui emmènera le rap vers de nouveaux horizons : « She said lick like a lollipop (oh yeah I like that). »

 

 

En 2009, « Boom Boom Pow » des Black Eyed Peas devient l’exemple parfait de ce nouveau moyen de produire la musique : « Boom boom boom (Gotta get that), Boom boom boom (Gotta get that). »Auto-Tune de rigueur, le groupe propulse son single en tête des ventes mondiales. Le « flow du futur » du presque visionnaire Will.i am annonce la couleur pour les années à venir : « I got the that rock and roll, that future flow, that digital spit. »

Mais la même année, des voix s’élèvent contre le changement. Jay-Z s’exprime sans détour dans D. O. A. (Death Of Auto-Tune), un son « à l’ancienne », sans artifices. Le rappeur porte l’accusation contre la concurrence : « Y’all n****s singing too much, get back to rap you T-Paining too much (uh, uh). »

 

En 2009, Jay-Z s’en prend à T-Pain et son utilisation de l’Auto-tune dans D.O.A (Death of Auto-tune.

 

Aux Grammy Awards, le chanteur et guitariste Ben Gibbard incite les artistes à « revenir aux racines de la musique, à des gens qui chantent et jouent comme des êtres humains ». Le célèbre luthier Paul Reed Smith s’en prend même au Dr Hildebrand en personne pour avoir « ruiné la musique occidentale ». Et la cerise sur le gâteau : en mai 2010, le magazine Time décrit l’Auto-Tune comme l’une des cinquante pires inventions de l’époque moderne, non loin de l’amiante.

Mais la popularité du logiciel ne faiblit pas. Après tout, peut-on réellement prétendre à une production naturelle lorsque l’on utilise un microphone ou encore un simple instrument ? Le 100 % bio n’existe plus dans l’industrie musicale, pour laquelle la technique et la technologie sont devenues vitales. Compression, égalisation, Reverb, comping et bien d’autres sont déjà à cette époque des procédés omniprésents dans l’enregistrement. Elvis Presley et son écho slapback, John Lennon et le double tracking des ingénieurs du son d’Abbey Road, Eric Clapton et sa pédale Wah-Wah… Les musiciens « trichent » depuis des décennies, et c’est pour le mieux.

« Dire que corriger la justesse d’une voix est une forme de tricherie revient à dire que le maquillage est une façon de tricher », répond sobrement Andy Hildebrand au journaliste Simon Clair en 2016. « Qui suis-je pour juger ? Personnellement, ma femme utilise du maquillage. » Le matériel et les techniques d’enregistrement en place avant l’ère numérique altéraient déjà le son qui parvient aux oreilles des auditeurs. En quoi l’Auto-Tune est-elle différente ?

 

Quoi qu’il en soit, la scène rap ne pliera pas face à la critique. Les horizons qui s’ouvrent aux utilisateurs du logiciel sont bien trop larges pour être abandonnés ; les artistes des années 2000 n’ont fait qu’effleurer le potentiel de ce nouvel outil. La décennie 2010 sera celle de l’avènement de l’Auto-Tune. Celle d’une révolution musicale.