Mosaïque

Par Thibaud Hue

Regard dans le vide et katana dans le dos, le rappeur Caennais compressé contre la vitre du métro qui a (presque) arrêté de faire la fête se réveille toujours à lheure de Tokyo. Linfluence nippone est omniprésente dans son art. Orelsan se distingue aujourd’hui comme lun des artistes français les plus attachés aux mangas et aux animes japonais.

Otaku : terme utilisé pour qualifier un passionné de mangas, danimes ou encore de jeux vidéo. Cette personne sy consacre tellement qu’elle finit même par se couper du monde réel.

Orelsan, l’otaku sous les traits d’un ninja. Dessin réalisé par Jade Da Costa (@jade_dacosta / @dibujospapi)

Lorsqu’Orelsan débarque en 2009 avec son premier album « Perdu davance », il surprend. Plongé dans son quotidien, il raconte, du haut de ses 26 ans, la banalité de son existence et ses déboires de soirées ratées. Entre un verre de jack et une partie de Street fighter II sur PlayStation, il attrape un volume de « Hunter x Hunter » et s’évade. « J’me réveille avec des p’tits yeux, après 19h. Ensuite j’me branle machinalement et j’lis des Hunter-X-Hunter » (Courez, courez).

Sa lecture du manga d’Yoshihiro Togashi se confond dans sa routine, aussi imprégnée que le geste naturel de la masturbation. Une manière de mettre en avant la place centrale quoccupe le manga dans sa vie. Adulte sur le papier, adolescent dans l’âme, le choix de « Hunter-X-Hunter » nest pas anodin. Ce type de manga est un shōnen (« garçon et adolescent » en japonais) et sadresse à des jeunes de 8 à 18 ans, essentiellement masculin. Coincé dans sa province ennuyeuse, cest aussi une manière de passer le temps.

Si tout semble perdu davance, il ne rate pas une occasion de rejoindre Gon (héros de « Hunter-X-Hunter »)  pour partir à la chasse. Plus rapide que Son Goku, il annonce avoir réussi à retrouver les fameuses « Dragon Balls » (toujours dans Courez, Courez). Ces sept boules de cristal sont au cœur de la quête de ce manga, adapté en anime. Elles permettent, une fois réunies, de faire apparaître le dragon Shenron qui peut exaucer un vœu.

Orelsan menace ce « p’tit bâtard qui voulait m’casser le bras » à la sortie du collège :« J’ai trouvé les 7 boules de cristal : priez pour que j’m’en serve pas ». Vulnérable à l’époque, il peut désormais compter sur une force nouvelle : l’inspiration.

« J’aime que les mangas »

Ce temps qui passe et quil faut tuer traverse tout autant « Le Chant des sirènes ». Presque japonais, Orelsan ouvre le son dans la langue du soleil levant :« Konichiwa ! Jsuis dretour, depuis six mois, jmisole Jai regardé One Piece huit fois, les 460 épisodes » (2010). Seul, il se perd volontairement dans les innombrables volumes et épisodes de « One Piece » (95 volumes et 923 épisodes pour être exact).

Si les tentations liées à la célébrité sont nombreuses (celles qu’il appelle les « sirènes »), il préfère s’évader avec Luffy, le héros de « One Piece », sur le Vogue Merry (le premier navire de l’équipage du Chapeau de Paille, dont Luffy est le capitaine) pour penser à autres choses et ne pas se laisser tenter. À la manière dUlysse, attaché au mât de son bateau pour échapper aux sirènes qui envoûtent ses matelots.

Huit ans après avoir perdu davance, Orelsan a 35 ans et se confronte à la nécessité de devenir un adulte. « La Fête est finie », on coupe le son et on éteint les lumières. Mais pas question de mettre au placard ses mangas ou ses piles de DVD animes.« Jaime que les mangas », rappelle-t-il dans Christophe. Ce featuring a dailleurs tout d’une réunion de passionnés et le choix de Maître Gims na rien de hasardeux. En effet, la pièce maîtresse de la Sexion dassaut partage avec lui le même goût pour la bande dessinée japonaise.

Pour conclure son troisième album, il s’autorise un épilogue. Il y exprime son besoin de changement, persuadé de tourner en rond à ressasser l’époque où il voulait kicker pour finalement se retrouver sans cesse à chanter la « déprime ». Décidé à sortir de son cercle vicieux dont il se fait lui-même le prisonnier, il veut maintenant s’autoguérir, après s’être autodétruit. La méthode semble évidente : « Sangoku, j’veux rallier mes ennemis. Devant l’ordi’ jusqu’à l’épilepsie » (Epilogue).

Comme le héros de Dragon Ball qui tend la main à son rival Végéta pour vaincre le le majin (démon en japonais) Boo, Orelsan souhaite rallier sa personnalité enfantine et mélancolique pour aller de l’avant et grandir. Et ça, devant l’ordinateur, l’endroit où il est certainement en train d’écrire ce texte salvateur qu’il a rendu au dernier moment : « Sept heures, j’enregistre seul à l’hôtel, sur le Ministud’ Sept heures du mat’ : j’dois rendre l’épilogue dans sept heures. Y a d’fortes chances que l’son soit jamais mixé » (Épilogue).

Quoiqu’il en soit, celui qui dit faire de « la musique de noir », est aussi un « blanc qui se prend pour un Chintok » (2010). Un kicker aux allures de geek. Tuer un stéréotype pour en incarner un autre, c’est basique pour Orelsan.

La manga mania au-delà des textes

Ses clips sont aussi imprégnés de références que ses textes. Comment ne pas penser à celui réalisé pour Ils sont cools sur « Le Chant des sirènes », en featuring avec Gringe ? Filmé dans les arènes de Nîmes, ils imitent « Les Chevaliers du zodiaque » (Saint Seiya en japonais). Les références sont partout avec des effets spéciaux rétro et les déguisements des chevaliers Seiya (Pégase pour Orelsan) et Shiryû (Dragon pour Gringe).

À la fin du clip, les deux artistes fusionnent pour donner naissance à « Orelsinge », à la manière de Goku et Vegeta dans « Dragon Ball » pour faire naître Gogeta. Dans le texte, nous pouvons noter des rappels à Kenshiro, héros de « Ken le survivant » : « Technique de Kenshiro et j’bousille tes organes vitaux » ou encore à « Hunter x Hunter » : « Le flow qui foudroie, Gon et Kirua ».

Pour le clip de Paradis, Aurélien a choisi de confier le scénario à Keiichi Koike. Célèbre mangaka, il est auteur de « Ultra Heaven, Heavens Door ». Orelsan écrivait sur Instagram : « Jai demandé à Keiichi Koike d’écrire le clip de Paradis car je trouve son manga Ultra Heaven incroyable et que ça correspondait parfaitement pour illustrer cette chanson. Après avoir échangé des idées, il ma renvoyé un storyboard un mois plus tard. Qui est un des meilleurs mails que jai jamais reçu. »

Le clip est un succès et use de techniques largement utilisées dans les animes japonais, avec des angles très larges et un savant usage de la contre-plongée. Sil a fallu attendre trois albums pour avoir une vraie chanson damour, c’est l’occasion pour lui de mettre à profit ses inspirations mangas : « Les yeux imbibés d’alcool, déguisés en Chopper ». Avec ce personnage de « One Piece » aux pupilles très dilatées, il explique quil avait dû boire beaucoup dalcool lors d’une soirée passée avec sa copine.

Le défi « One Punch Man »

Plus récemment, Orelsan a été invité à doubler en français la voix de Saitama, héros du manga « One Punch Man » adapté à l’écran. Lhistoire dun héros, si puissant quil écrase ses ennemis dun seul coup. Peu challengé dans une vie sans adrénaline, Saitama, blasé, lutte contre lennui. Un mood qui nest pas sans rappeler celui du personnage dOrelsan. Ce personnage apparaît dailleurs une fois dans les textes de lartiste, sur le morceau San : « Saitama, punch fatal » qui ouvre son dernier album. Il a d’ailleurs pu poser sa voix sur l’opening de lanime avec le groupe japonais JAM Project. Une première pour un français.

Monsieur Orel (« San » signifie Monsieur en japonais, Orelsan signifie donc « Monsieur Orel ») a souhaité rappeler son goût pour la bande dessinée et les films danimation japonais jusque sur sa dernière pochette dalbum. Sur la cover de « La Fête est finie », il est représenté collé à la vitre du métro, katana dans le dos tel un samouraï.

Un type de photographie qui rappelle le travail de Michael Wolf. Ce photographe allemand est lauteur dune série de photos : Tokyo Compression. Elle montre le côté anxiogène et étriqué de la vie en ville. De nombreux clichés représentent des japonais, compressés contre la vitre du métro. San coïncidence.

Playlist disponible Deezer et Spotify.