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En français / In French

Ce vendredi 25 juin 2021, le rappeur irlandais Kojaque sort « Town’s Dead », son premier album avec lequel il entend conquérir le monde depuis le confort de sa maison d’enfance. Produit lors du premier confinement, ce projet de seize titres raconte l’histoire d’un triangle amoureux qui se déroule le soir du nouvel an. En réalité, ce thème va lui servir de toile sur laquelle il peint une image plus vaste de l’Irlande, de sa capitale Dublin, et des problèmes auxquels sa génération a été confrontée. 

Le mois dernier, nous avons eu l’occasion d’échanger avec le rappeur ainsi qu’avec Brién, le producteur phare du projet, Célia Tiab, une chanteuse originaire de Lyon alignée sur trois titres de l’album, et Oscar Torrans, son directeur artistique, en visioconférence pour entrer dans les coulisses de l’élaboration du projet. 

Juin 2020. Le monde entier semble profiter d’un bout de liberté après des longs mois de confinement. Kojaque, de son côté, s’est rendu à Berlin afin de présenter les prémices de son premier album « Town’s Dead » lors d’une session pour les studios COLORS. Après plus d’un an d’absence, il signe son grand retour en performant le titre Shmelly, doté d’une nouvelle coupe excentrique et d’une énergie plus frénétique qu’auparavant. Cette apparition lui a permis de s’ouvrir à un public plus large et de leur présenter un nouvel univers, des nouvelles ambitions ainsi que le début de l’histoire qui va donner vie à son premier album « Town’s Dead », sorti ce vendredi 25 juin 2021.

Il y a sept ans, alors qu’il a 19 ans, le cœur du jeune Kojaque est brisé par un chagrin d’amour, quelques jours avant de se rendre à sa soirée du nouvel an, dans sa ville natale de Dublin. Pour l’artiste, cette expérience lui a servi d’inspiration : « Il y avait pas mal de trucs dont je voulais parler comme la perte et l’amour, un amour qui prend le contrôle sur toute ta vie. » Inspiré par la discographie de Kendrick Lamar, il décide de raconter cette histoire sous la forme d’un album conceptuel. Il nous explique que « c’était comme écrire un livre, toutes les chansons ont servi de chapitres à ce livre ». Ainsi, le projet ressemble davantage à une exploration du quotidien d’un jeune irlandais qu’à une balade musicale de soixante minutes.

Parmi les récits retracés, certains reviennent de façon récurrente. C’est notamment le cas de l’anecdote où Kojaque tente d’acheter de la drogue et se retrouve au sol, roué de coups à la tête. « J’ai voulu créer un genre de monde qu’on pourrait écouter pendant une heure, oublier tout ce qui se passe d’autre, puis, en le réécoutant, découvrir d’autres petites infos et des nouvelles parties de l’histoire qu’on aurait pas capté au début », nous explique-t-il.
Un souci du détail qui va même jusqu’au titre de l’opus : « Town’s Dead », une expression couramment entendue à Dublin. Le directeur artistique du projet, Oscar Torrans, nous précise : « Town est le centre-ville, donc si tu sors la nuit en ville et qu’il n’y a rien à faire, alors “Town’s Dead » (la ville est morte, NDLR). »

Toutefois, la décomposition de la ville, comme le laisse entendre le titre, n’a pas été subite, mais est plutôt le résultat d’un déclin progressif s’étalant sur plusieurs années : « La crise financière mondiale de 2008 a fait éclater une bulle en Irlande et c’est notre génération qui a le plus souffert », nous raconte Oscar Torrans. À tel point que le délabrement économique de Dublin et de l’Irlande est l’un des thèmes principaux de l’album. À plusieurs reprises lors de notre échange, Kojaque exprime sa frustration à l’égard de son pays et de sa ville d’origine : « L’Irlande semble être une punition, ça ressemble parfois à de l’auto-flagellation et même si tu pars, t’as l’impression de trahir les gens. »

Un mécontentement ressenti dans le milieu de la culture, en raison du peu d’espace qui leur est attribué : « Toutes les boîtes de nuit et les espaces underground qui jouaient de la bonne musique ont été fermés et remplacés par des hôtels », précise Oscar Torrans. Mais également en raison du manque d’opportunités pour les jeunes artistes du pays : « C’est si arriéré. Il y a un tas d’écrivains et de musiciens irlandais que le gouvernement adore citer pour chaque discours mais comment peuvent-ils prétendre savoir ce qui est important culturellement alors qu’ils étouffent les opportunités pour la nouvelle génération d’artistes ? », raconte Kojaque, « soit les jeunes quittent le pays, soit ils sautent d’un pont. »

Malgré ce sentiment d’amertume, l’artiste semble vouloir s’assurer que sa musique mette son identité irlandaise en avant. Même la coupe de cheveux qu’il arbore, mi-blond, mi-brun foncé, évoque une pinte de Guinness, la boisson alcoolisée traditionnelle en Irlande. « Les Irlandais sont très revendicateurs », nous a affirmé Célia Tiab qui est en featuring sur l’album, « J’ai déjà entendu Kojaque dire : “ici c’est pas la scène UK, on est Irlandais !” ». Cela a aussi résonné chez Oscar Torrans : « Tous les trucs auxquels il fait référence dans ses textes, et moi dans mes visuels, proviennent de nos origines dublinoises. » Le directeur artistique s’est ainsi assuré que la pochette du projet réponde à cette demande d’affirmation irlandaise : « J’ai opté pour l’idée d’un enterrement et puis j’ai recherché tout un tas de traditions irlandaises intéressantes, les flammes qu’on aperçoit sur le W de Town’s Dead font référence aux trois châteaux en feu qui sont sur le blason de la ville. » 

Pour le rappeur, l’esthétique de son album est motivé par sa passion pour l’art visuel plutôt que par un besoin de promotion : « On n’a qu’une seule chance de présenter une chanson et je vois ça comme un défi de lui accorder une nouvelle vie, un nouveau contexte, un nouveau sens en y attachant une image. » Cette dévotion montre une certaine polyvalence artistique, ressentie tout au long de l’album : « Il y a beaucoup de sons différents, mais pour moi, ça sonne harmonieux… Si tu retrouvais mon iPod d’il y a dix ans et que t’appuyais sur aléatoire, voilà ce que ça donnerait. » Brién, producteur de six morceaux sur l’album, nous a fait part des diverses ambiances qui ont imprégné le studio pendant les séances d’enregistrement : « On avait l’impression de pouvoir passer d’un morceau latino, à un morceau punk, à un truc plus doux. »

Au cours des cinq ou six dernières années, Kojaque a eu le temps de définir sa musique comme une composition créative couronnée de cohérence. Cependant, même s’il souhaite faire de sa musique une expression sincère de lui-même, il n’a pas pu échapper à la catégorisation de sa musique dans les médias qui lui auraient collé l’étiquette de soft boy (gentil garçon, NDLR) depuis la création de son label Soft Boy Records avec des amis à lui. « Ce qui m’a le plus affecté c’est que certains ne se faisaient même pas leur propre avis en écoutant ma musique, ils lisaient seulement ce qui avait déjà été écrit par quelqu’un d’autre. » Il affirme que « les gens ont déjà leurs idées préconçues et ils aiment bien qu’on y corresponde. Si on se limite aux vieilles manières de faire les choses qui marchaient auparavant, on réussira jamais à se renouveler. »

Ce besoin de reconnaissance découle de sa volonté de précision et de justesse dans son travail. Selon ses différents collaborateurs, s’il a une idée précise en tête, il est prêt à tout pour qu’elle aboutisse. Brién, son producteur, nous raconte « qu’il s’amuse beaucoup tout au long du processus de création mais il se laisse rarement distraire ». Célia Tiab, quant à elle, le perçoit « un peu comme le Magicien d’Oz, il réunit toutes les bonnes personnes pour faire les bonnes choses, toujours de manière pertinente ». Le rappeur tranche : « En vrai, la musique est quand même un bon catalyseur d’amitiés, je trouve ça surtout important de s’entourer de bonnes personnes, c’est aussi simple que ça. »

Pour Kojaque, il est tout aussi essentiel de bien s’entourer que d’avoir du bon goût en termes d’influences. Des influences parfois tournées vers la Belgique : « J’ai découvert Claire Laffut à un festival à Genève et j’ai aussi vu Hamza à un festival à Paris avec une meuf qui me l’avait vendu comme le plus gros artiste français. » D’ailleurs, une des chansons les plus émouvantes de l’album a été influencée par un musicien français. En effet, No Hands sample Computer Dreams de Michel Polnareff. « J’suis tombé dessus il y a 6 ans sur YouTube. J’ai découpé la première partie pour recréer le son funèbre du vieux piano Rhodes (une marque de piano, NDLR), je ne pensais pas que j’allais obtenir les droits du sample mais il me fallait absolument ce son, c’est ce qui faisait tout le morceau. » 

Quant aux durs souvenirs du suicide de son père évoqués par ces notes de piano, il nous a partagé que : « Devoir faire face au suicide à un si jeune âge ça t’affecte. Nos parents ont un impact sur nous que ça soit par leur présence ou par leur absence mais, en vieillissant, j’ai su en parler et ça s’est amélioré. » Il finit en avouant que « le sentiment que j’ai eu en écrivant le morceau pour la première fois n’est pas le même que celui que j’ai maintenant, mais là, j’ai surtout hâte de le jouer en live à Dublin même si je vais surement chialer (rires). »

Lorsqu’on lui demande ce qu’il compte faire après avoir tenté de ressusciter sa ville mourante, la réponse de Kojaque illustre l’ambition qui le caractérise : « Mmmh laisse-moi y réfléchir… sa mère, pourquoi pas être nommé aux Grammys ? » Il conclut en souriant : « Je veux tous les avoir ! (rires), j’ai trop travaillé pour ne pas être récompensé. »

La réalisation de la cover 

La pochette de « Town’s Dead » a été réalisée par le directeur artistique Oscar Torrans. Il raconte point par point les étapes de son travail. 

Découvrez-les en cliquant sur les animations ci-dessous. Activez le son pour mieux profiter de l’expérience. Cliquez en bas à droite pour mettre en plein écran.

En anglais / In English

On Friday, June 25th, 2021, Irish rapper Kojaque will release ‘Town’s Dead’, his first album, with which he plans to conquer the globe from the comfort of his childhood home. Produced during lockdown, the 16-track piece tells the story of a love triangle that occurs on New Year’s Eve. In practice, though, this theme is a canvas on which he paints a broader picture of Ireland, its capital Dublin, and the issues that his generation are facing. 

Last month, we had the opportunity to speak via video with the rapper, as well as Brién, the project’s lead producer, Célia Tiab, a singer from Lyon whose voice can be heard on three of the album’s tracks, and Oscar Torrans, the project’s artistic director, to go behind the scenes of the project.

June 2020. The whole world seemed to be reveling in the small amount of freedom they had been granted after months of lockdown. Kojaque, on his part, traveled to Berlin to preview his debut album « Town’s Dead » at a session for COLORS in their studios. After more than a year’s absence, he made his comeback with Shmelly, sporting a new hairstyle with a frantic energy to match. This appearance has allowed him to gain exposure to a wider audience and present them with a new universe, grander ambitions and the beginning of the story that will give life to his first album ‘Town’s Dead’, released this Friday, June 25th, 2021.

Seven years ago, at the age of 19, the young Kojaque’s heart is broken, a couple of days before a New Year’s Eve party in his hometown of Dublin. This event sparked the inspiration for the artist’s project: « There were a lot of topics I wanted to talk about like loss and love, a love that takes over your whole life. » Inspired by Kendrick Lamar’s albums, he chose to tell this story through the form of a concept album. He explained that « it was like writing a book, all the songs served as chapters to that book« . As a result, the project sounds more like an exploration of a young Irishman’s daily life than a sixty-minute musical ballad. Among the stories told, some of them occur repeatedly. One example is when Kojaque tries to buy drugs and ends up on the ground, battered and covered in blood.

« I wanted to create a kind of world that you could listen to for an hour, forget everything else that’s going on, and then, when you listen to it again, discover other little bits of information and new parts of the story that you wouldn’t have picked up on at first« , he explains. This attention to detail even extends to the title of the album: « Town’s Dead », an expression commonly heard in Dublin. The project’s artistic director, Oscar Torrans, explains: « Town for us is the city center, so if you go out at night in the city and there’s nothing to do, then ‘Town’s Dead’.”

However, the city’s decay, as the title suggests, wasn’t sudden, but rather the result of a gradual decline over a number of years: « The global financial crisis of 2008 burst a bubble in Ireland and it was our generation that suffered the most« , explains Oscar Torrans. So much so that one of the album’s main themes is the economic downturn of Dublin and Ireland. Throughout our conversation, Kojaque conveys his frustration with his home country and city: « Ireland feels like a penance, sometimes like self-flagellation and even if you leave, you feel like you’re betraying people« . 

This discontent is particularly felt in the cultural sector due to a shortage of space: « All the nightclubs and underground venues that played good music have been closed and replaced by hotels« , states Oscar Torrans. But equally, due to a lack of opportunities for the country’s young artists: “It’s so backwards, there are a lot of Irish writers and musicians that the government loves to quote for every speech, but how can they claim to know what’s culturally important when they’re strangling opportunities for the next generation of artists?« , Kojaque tells us, « Young people either leave the country or they go jump in the river. »

Despite this feeling of bitterness and anger, the musician wants to guarantee that his music reflects his Irish identity. Even his half-blonde, half-dark brown haircut is reminiscent of a pint of Guinness, Ireland’s traditional beer. « The Irish are quite vociferous« , Celia Tiab, who appears on the record, remarked. « I’ve heard Kojaque say: ‘This isn’t the UK scene, we’re Irish!’” Which also resonated with Oscar Torrans: “All of Kojaque’s lyrical references and all of my visual references come from our Dublin roots« . The art director also made sure that the album’s cover art met this demand for Irish affirmation: « I went with the idea of a funeral and then I looked for a bunch of interesting Irish traditions« , he says, « The flames on the W of Town’s Dead are symbolic of the three burning castles on the town’s coat of arms. »

For the rapper, the album’s esthetic is motivated by his passion for visual art rather than a need for promotion: « You only get one chance to present a song and I see it as a challenge to give it a new life, a new context, a new meaning by attaching an image. » This dedication demonstrates a certain artistic versatility, which can be heard throughout the album: « There are a lot of varied sounds on it, but to me it sounds harmony… If you found my iPod from ten years ago and pressed on shuffle, this is what it would sound like. » Brién, producer of six tracks on the album, informed us of the various moods that permeated the studio during the recording sessions: « it felt like we could go from a Latin tune, to a punk track, to something softer…” Over the past five or six years, Kojaque has had time to define his music as a unique concoction of creative coherence.

However, even if he wants his music to be a sincere expression of himself, he hasn’t been able to escape the categorisation of his music in the media who have, according to the rapper, labelled him as a ‘soft boy’ since the creation of his label Soft Boy Records with his friends. “What affected me the most is that they didn’t even have to listen to my music to make up their own opinion. All they had to do was read what someone had already written about me.” He feels that « people have their preconceptions and will always try to box you in but I feel that if we limit ourselves to the old ways of doing things that used to work, we will never be able to reinvent ourselves« . 

This need for acknowledgement comes from his desire for precision and accuracy in his work. According to his various collaborators, if he has a specific idea in mind, he will do everything to make it happen. Brién, his producer, tells us that « he has a lot of fun during the process but rarely gets distracted« . Célia Tiab sees him “a bit like the Wizard of Oz, he brings all the right people together to do the right things, always in the right way« . The rapper makes a point of saying that “music is a good catalyst for friendships, I just find it important to surround yourself with good people, it’s as simple as that.”

For Kojaque, surrounding yourself with the proper people is equally as important as having good taste in influences. Influences sometimes turned towards Belgium: « I discovered Claire Laffut at a festival in Geneva, and I also saw Hamza at a festival in Paris with a girl who sold him to me as the biggest artist in France. »
Moreover, one of the album’s most moving songs was influenced by a French musician. No Hands samples Michel Polnareff’s Computer Dreams. « I discovered it on YouTube six years ago. I chopped up the first half of the song to recreate this haunting sound of the old Rhodes piano (a piano brand). I didn’t think we’d clear the sample but I needed it so badly, the sound kinda makes the song.” 

The song deals with the sensitive subject matter of his father’s suicide which is evoked by those piano notes. Kojaque shared with us that « having to deal with suicide at such a young age affects you, your parents impact you whether by their presence or by their absence, but as I got older I knew how to talk about it and it got better”. He finishes by admitting that « the feeling I had when I first wrote the song is not the same as the one I have now but I’m looking forward to playing it live in Dublin even though I’ll probably cry (laughs) ».

When asked what he plans to do after trying to resurrect his dying city, Kojaque’s response illustrates his characteristic ambition: « Mmmh, let me think about it… f**k it, why not add a few Grammys to my name? » He concludes, with a smile: « l want all of them ! (laughs), I’ve worked too hard to not be recognized.” 

The artwork for the album’s cover

Oscar Torrans, the artistic director, designed the cover for ‘Town’s Dead.’ He guided us step by step through the different stages of his work.

Click on the animations below to learn more about them. Turn on the sound to get the most out of the experience. Click the bottom right corner of the screen to see it in full screen mode.



 


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